La nuit du chien 13.

Le ciel était sourd et balayé de grisâtre, voilé de poussière et de sable d’une tempête qui soufflait depuis le Golf, annonce de changement de climat. D’ici demain Baker puerait l’aliment pour chien. Les coyotes se méfiaient de la ville quand il sentait cette odeur pousser vers le désert. Comme un air de reconnaissance dans cette mort qui suintait sous les produits détergeant et les additifs, les repoussait vers l’ouest dans les collines travaillées par les chevalets. Le dos gris régnait sur le clan depuis trois saisons, la queue blanche avait peut-être trouvé cette charogne en la déterrant, mais pas question que le chef n’ait pas sa part. Les deux se faisaient face au pied des chevalets, le dos hérissé, grondant. Queue blanche ne voulait pas lâcher ce qu’il avait dans la gueule, un bout d’os avec de la viande encore dessus. Il l’avait trouvé un peu en contrebas à la limite de la ville sous un épineux. La peau était desséchée par la poussière et le soleil, les ongles arrachés, les os des doigts blanchis qui traversait la viande sèche comme des flèches. Dos gris lui tournait autour, jappant et grognant. Il allait attaquer, l’autre le sentait, mais pas question de lâcher sa proie pour autant, il se déplaçait de côté, en arc de cercle, surveillant son adversaire tout en sachant qu’il n’allait pas y couper. Le reste du clan se tenait à part qui observait, attendait pour savoir de quel côté la chance allait tourner. Une femelle avec ses petits était couchée sur le lichen, ses chiots autour d’elle. Les uns jouaient, les autres suivaient la danse de combat des adultes. D’un bond ce fut l’attaque, dos gris se jeta sur son adversaire, mâchoires ouverte sur son cou. L’autre esquiva la première estocade sans lâcher sa charogne, mais à la seconde tentative, elle roula dans la poussière tout comme lui, happé par la force du chef. Le combat ne dura qu’un instant. Un instant de rage, de mâchoires qui claquent, de grognements confus, soulevant un nuage filandreux et grisâtre comme le bleu du ciel. Soudain quelque chose craqua dans l’air, un aboiement d’acier surgissant du lointain, queue blanche roula dans la poussière, presque coupé en deux par un projectile de 338 Lapua Magnum. Le reste du clan s’enfuit précipitamment, la main mutilée resta près de celui qui l’avait découverte. De là où il se trouvait il ne la voyait pas, il suivait dos gris qui s’enfuyait dans la lunette de son fusil de précision. Délicatement, au jugé, il modifia sa visée, son doigt glissant sur la queue de détente. Le coyote n’était plus qu’un point gris qui s’étiolait rapidement dans l’arroyo desséché qui fendait les collines jusqu’à la ville. Il respira une grande goulée d’air qu’il expira lentement à mi volume avant d’écraser doucement la détente, accompagnant le mouvement de recul sans presque bouger un muscle. Au moins quand il tuait il ne pensait plus à ses problèmes. Mieux que l’herbe ou toutes les dopes qu’il avait essayé qui ne le défoulaient pas et le remplissaient finalement de vide. Et puis les coyotes ce n’était pas grave par ici. Une nuisance de chien sauvage qu’il ne valait mieux pas croiser quand il avait faim. Ils étaient d’une nature méfiante et peureuse mais la proximité de la ville les rendait parfois agressifs et téméraires, surtout en hiver, quand le petit gibier se faisait rare et que les collines se remplissaient d’air froid. Dans ces moments il oubliait que plus que sa femme c’était sa vie avec elle, qui lui manquait. Quand il avait encore l’impression d’avoir un rôle social, père, mari, même si ce n’avait été que des mots au fond, Corey avait raison, avec elle il pouvait les porter sans se poser de question. La balle rata le coyote mais atteint une des femelles, elle rebondit sous le choc pendant que les autres s’éparpillaient. Il se demandait si pour le vieux Frank c’était la même, un besoin de tuer qui ne vous quittait plus dès lors qu’on avait fait la guerre et aimé ça. Ou bien était-ce juste lui, sa folie jamais guérie. Le vieux Frank aussi était fou, d’ailleurs les pompiers l’avaient emmené à Alpine au service psy, mais ce n’était pas la même folie peut-être. Peut-être que celui qu’on devrait enfermer c’était lui. Il n’avait jamais discuté du passé avec les autres vétérans qui vivaient à Baker ou Hamon. Leurs guerres n’étaient pas les siennes. Ils avaient repoussé les nazis, les japonais ou bien le communisme, en Corée, au Vietnam. Leurs causes étaient nobles ou vécu comme tel à l’époque. Peut-être ceux qui avaient été en Iraq ou en Afghanistan pourraient comprendre. Combattre dans des guerres douteuses recentre vos perspectives de soldat. Votre Amérique n’est plus celle qui sauve le monde mais celle qui l’agresse. Et même si la bannière étoilée avait longtemps flotté devant sa maison, comme chez bien des habitants de Baker, il ne s’était jamais fait d’illusion. S’il n’en n’avait jamais parlé avec les autres c’était peut-être pour cette raison finalement, non seulement il ne se faisait aucune illusion sur lui-même mais pas plus sur les causes qui les avaient expédié au front. Mais peut-être que c’était des foutaises aussi, peut-être qu’il ne voulait pas en parler parce qu’il ne pouvait simplement pas. Comme avec son fils. Un truc qui bloquait. Comme avec sa femme. Qu’est-ce qu’il y avait chez lui qui déconnait comme ça ? Il repensa à ce que lui avait sorti le gamin, toi t’es pas un père t’es un cimetière. Oui, il avait raison, il portait ça en lui, la mort, les morts… et il portait ce deuil tous les jours depuis le 23 octobre 1983. Il se leva et replia le bipied sur lequel reposait le fusil. Il venait d’avoir une idée. Il allait écrire. Tout coucher sur papier et le donner à Corey. Par écrit peut-être que ça serait plus facile de s’expliquer. Peut-être que ça aiderait à se faire comprendre de lui, et même de soi. C’est ce qu’on disait sur l’écrit après tout, ça libérait. Debout sur la colline, il contemplait Baker la poitrine gonflée de sa nouvelle résolution. L’après-midi déclinait mollement dans une chaleur poisseuse, le vent ronflait dans les allées et les rues cuites, Kush et sa bande étaient vautrés sous le préau derrière la Ferme. Bières, joints, et palabres à propos du shérif qui était passé poser des questions à la vieille, et forcément de l’étranger et de l’incident du midi. La discussion tournait autour de ce qui s’était réellement passé, l’étranger avait-il, comme tout le monde le disait, mis ces deux types au tapis ou non, et les avis étaient partagés. Kush, qui avait fini par l’apercevoir la veille au soir, n’avait pas été très impressionné. Comme sa grand-mère disait, rien qu’un clochard de plus, et même pas spécialement gaulé. Alors ce qu’en disaient les potes qui l’avaient eux-mêmes entendu soi-disant de la bouche de témoin direct, il avait des doutes. Comme la moitié de la bande d’une jeunesse à la critique conspirationniste facile. D’autant que d’autres rumeurs, parlaient de bagarre générale, qu’en réalité un des clients aurait jeté le gars par la fenêtre, en tout cas c’était pas sûr que c’était un basané qui ai vraiment démoli ces autres basanés.

–       Dix dollars que c’est des conneries.

–       Tenu !

–       Nan ! c’est vrai c’est lui j’vous dis, même que l’autre avait un couteau et qu’il l’a désarmé en deux deux.

–       Arrête eh l’autre tu t’es cru dans Jason Bourne ou quoi ? Un mec avec un couteau ça se désarme pas comme ça, railla un des garçons. Les métèques ça sait pas ça ou alors l’a eu un coup de bol à la Sense, dit-il en faisant référence à une série télé.

L’un des gamins se prit la tête à deux mains et se mit à psalmodier en se référant à un des personnages de la série.

– Sun Bak sort de ce corps.

– Ah, ah, ah, ah !

–       Peut-être un graisseux qu’a fait l’armée, suggéra quelqu’un

–       C’est pas un graisseux, j’t’ais déjà dit ! Intervint Kush comme si son honneur était en jeu. La vieille elle veut pas de mexicain chez nous !

–       Ouais bin c’est quoi alors ?

–       Un canadien à ce qu’il parait, déclara un autre. C’est Jenny la caissière du Pig qui m’a dit.

Tout le monde convint qu’il n’avait pas l’air canadien.

–       Jenny elle raconte que des conneries ! Moi je dis si c’est pas un mexicain c’est un colombien ou un brésilien qui a fait l’armée ! Insista celui qui tenait à l’histoire officielle et à l’embellir à sa sauce.

Un gars qui rossait deux mecs armés c’est pas tous les jours qu’on voyait ça. A Baker les bagarres c’était souvent à coup de quelque chose de contendant mais personne ne savait se battre. Et ceux qui savaient, en général, évitaient. Ici comme partout les gens s’agressaient pour des raisons imbéciles, et comme partout ils le faisaient avec autant de peur, de lâcheté que de maladresse.

–       Arrête de raconter de la merde, intervint celui assis à côté de Kush, celui-là même qui harcelait Corey au lycée dès qu’il le voyait. Même qu’Olson lui a mit un pain et qu’il a rien fait.

–       C’est quoi cette histoire ? Intervint Kush.

–       C’est Henry qui me l’a dit, l’a tout vu.

–       C’est qui Henry ? Demanda un des garçons.

–       Un mec qui bosse à l’usine avec qui chuis en affaire, frima son copain. Raconte pas de la merde ce mec, jamais. Votre gars il a rien fait.

–       Et pourquoi il l’a frappé Olson ?

Il lui raconta ce qu’il savait. La petite Brown qui s’était embrouillé avec le beau-père, les mots, les gestes.

–       C’est une cinglé c’te fille, fit remarquer un des garçons

–       T’es sûr de ça ?

Kush avait du mal à y croire.

–       Mon pote y dit pas d’la merde, répéta l’autre, y’avait aussi Corey à ce qu’il a dit.

–       On a qu’à lui demander, suggéra quelqu’un.

–       Je l’ai vu sortir de chez lui tout à l’heure, dit son voisin. Faut qu’on l’trouve d’abord

–       Moi je sais où il est !, affirma un autre. On y va ? Demanda-t-il en regardant Kush comme s’il attendait l’ouverture de la chasse.

Il y a des mystères urgents à résoudre et d’autre moins, ce qui s’était réellement passé ce midi, appartenait d’autant à la première catégorie qu’il y avait dix dollars en jeu. La bande s’égailla, marchant comme des brutes sous le soleil, guidé par leur copain jusqu’au-delà du champ de maïs qui bornait le sud de Baker. Au loin on apercevait la prison dressée par-dessus les collines et borné par une rangée d’arbres, une maison fantômes dans une vieille série B. L’étranger regardait par la lucarne de son cachot sa liberté perdue. Les autres étaient dehors qui erraient depuis la rangée d’arbres. Pourris, tavelés de tâches sombres, les bouches béantes et noires pétrole. Dehors, comme s’ils n’osaient pas s’inviter dans sa cellule, qu’il était dans un sanctuaire. Le chien viendrait. Le chien venait toujours, où qu’il aille. Il serait là cette nuit à le fixer avec ses yeux de haine, de peur, à attendre, encore. Il avait pensé quelque fois à se tuer. Mais pour une raison ou une autre, peut-être parce qu’il avait prit l’habitude de survivre, il avait renoncé avant même de tenter quoique ce soit. La vie était toujours plus forte en lui, comme un refus de céder, de plier le genou plutôt que comme un goût particulier. Cette même rage finalement qui le tenait et l’avait poussé à se mêler de ce qui au fond ne le regardait pas. Qu’est-ce qu’il en savait si ces types n’allaient pas renoncer à la dernière minute ? Ou bien il aurait pu décider de ne rien voir, sortir à temps et laisser le monde se démerder sans lui. Non, la rage était toujours là, la rage ne le quittait jamais, comme ce chien invisible. Mais, après tout, elle était un peu née avec lui. L’étranger s’assit par terre et pensa à John. Il se serait bien moqué de lui aujourd’hui. John qui lui disait toujours qu’il était trop à cran, trop sérieux. Et lui qui lui répondait pas moins systématiquement qu’il n’était qu’un connard d’américain sans cervelle, un putain de Mickey Mouse. Et ça les faisait marrer l’un comme l’autre. Mais maintenant la rigolade était terminée, les choses sérieuses allaient commencer. Il le sentait. Et tôt ou tard ils viendraient. Ce shérif avec son petit doigt sur la couture n’avait pas la moindre idée de ce dans quoi il s’était fourré. Son poing vola dans le vide, suivit de son pied, latéral et maladroit, il manqua de tomber. Ils étaient deux, trois, quatre autour de lui, féroces, armés de coutelas, prêt à tuer. Corey bondit de côté pour éviter la pointe d’une lame et, saisissant le  poignet de son adversaire, le lui cassait d’une torsion. Il dansait dans le silo vide comme un ninja de série Z. Ca lui arrivait quelque fois, jouer comme quand il était gosse. Mimer ses héros, imaginer des bagarres, des fusillades, des situations à risque. Parfois ça l’aidait pour se souvenir de la position du corps dans telle situation, de la mémoire pour ses dessins, souvent c’était simplement parce que les cases de bédé n’étaient pas assez grandes pour contenir ses envies d’aventures. Que rien, et encore moins Baker ne suffisait à son imagination. Il s’inventait des rôles, des personnages, que parfois il couchait sur papier, et qu’il jouait pour lui, loin des regards. Dans sa chambre, ici, dans les collines. Son petit secret à lui, qu’il n’aurait jamais raconté à personne et certainement pas à Kate. C’était un truc de gamin, comme de pisser au lit ou d’avoir peur du noir, du moins le voyait-il comme ça, un petit vice un peu honteux de celui qui ne grandit pas assez vite, assez bien pour son goût. Aujourd’hui évidemment il était l’étranger, et dans sa peau il se sentait invincible. Parfois, pour ajouter à la scène, il faisait les bruits. Détonations, coups, meubles et vaisselles détruites. Manquait plus que la lumière, les effets pyrotechniques. Un de ses adversaires vola par-dessus sa tête dans un concert de verre brisé quand un peu de terre lui tomba sur les épaules. Sur le moment il ne fit pas attention, tout à son jeu, puis ce fut un caillou sur son crâne. Cette fois il s’immobilisa et regarda au-dessus de lui. Ils éclatèrent de rire. Quatre visages joufflus de gros garçons contant d’eux qui le regardaient depuis l’accès par lequel il était entré et dont il était immédiatement séparé par une longue échelle métallique.

–       Ohé Jacky Chan arrête de te battre y sont parti !

–       Oh l’autre c’est pas Jacky Chan lui c’est Jason Statham ! Ayaaaaa ! Tchac ! Ping, bang !

–       Ah, ah, ah ah !

Rouge comme une écrevisse Corey ne savait d’autant quoi pas répondre qu’en plus d’être mortifié il était coincé. Ils occupaient  la seule sortie valable, la porte en bas était condamnée.

–       Meuh non, beugla Kush, lui c’est pas Jason Staham, c’est Trouduc Statham !

–       Ahahaha, lui il leur pète pas la gueule, il leur pète à la gueule ! renchérit à côté de lui celui qu’on appelait Sonny.

–       Ahahahahah !

Ils avaient tous des prénoms à la con comme le sien, des prénoms de bagnoles et d’appareil électroménager, Sonny, Ford, Lee, Chrys avec un y comme dans Chrysler. Ils faisaient tous du sport mais branlaient rien en cours. Tous racistes, républicains parce que leurs veaux de parents l’étaient. Les mêmes qui avaient fait des bruits de rut et de singe quand Trump avait été élu. Qu’est-ce qu’ils voulaient ? Pourquoi ils venaient l’emmerder, et comment ils savaient qu’il était là ? Cette cachette, croyait-il, personne ne la connaissait. D’ailleurs c’était lui qui avait déverrouillé l’accès là-haut.

–       Qu’est-ce que vous voulez !? cria-t-il par-dessus les rires.

–       Hey la tortue ninja tu sais que tu te bagarres où j’baise ! Railla le gros Toby, son Némésis. C’est pas poli d’marcher su’ lit des gens !

–       Aahahahaha !

Il réalisait son impuissance et soudain ça le terrifiait, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient de là où ils étaient, à commencé par l’enfermer, et lui tout de suite n’était qu’un pauvre connard impuissant à la merci de ces brutes. Qu’est-ce qu’il aurait fait l’étranger dans ces cas là, qu’est-ce qu’aurait fait Doc Carnaval ? L’astrophysicien masqué avait sa force et ses gadgets pour lui, il n’avait même pas une assez grande gueule pour leur fermer la leur, ni assez de cran pour en assumer les inévitables conséquences.

–       Ouais, ouais, c’est ça, vous voulez quoi merde !?

–       Eh dis donc parles poli si t’es pas joli la tortue ninja, gueula un autre,

Corey maudissait par avance la fin du Spring Break parce qu’il savait que pendant le mois suivant jusqu’à l’été il serait une putain de tortue ninja pour tout le lycée. Et il ne savait pas s’il saurait résister. Lui aussi, comme son père avait déjà pensé au suicide. Les coups de cutter sur ses bras étaient une façon de tergiverser parce qu’au fond la mort lui faisait plus peur qu’il ne l’aurait admis. Mais parfois, dans ces moments là, il aurait préféré être mort, avoir eu la force un jour de tout laisser tomber, même lui-même.

–       Eh la tortue ninja c’est vrai que le métèque il s’est battu avec Olson ?

–       Nan, il s’est pas battu, c’est Olson qui l’a tapé.

–       Et il a rien fait ?

–       Il a craché sur sa chemise.

–       Il a quoi ?

–       Il lui a craché dessus.

Un acte insensé à leurs yeux, il n’en doutait pas une minute, mais aux siens d’autant plus extraordinairement héroïque que ce midi il ne s’était pas contenté de cracher. Pourquoi il avait fait ça d’ailleurs ? Pourquoi il était venu au secours de Kate ? Il avait peut-être un truc avec les femmes en détresse, comme les héros des films.

–       Putain c’est tout ! Putain moi tu me colle un pain j’t’en met deux ! S’écria Kush.

–       Tu vois j’t’avais dit ! C’est pas lui c’midi, c’est une putain d’tapiole. C’est les routiers qu’on sorti les gus, renchéri Toby.

–       Non c’est lui ! S’exclama Corey du fond du silo.

–       Quoi que tu dis l’ninja ?

–       C’est lui ce midi qui les a tapés, j’étais là.

–       T’étais là ? S’étonna Kush dubitatif.

–       Oui ! J’ai vu quand le gars il a traversé la vitre, le shérif est arrivé juste après, c’était pas les routiers, c’était l’étranger.

–       Pfff, qu’est-ce que t’en sais t’étais pas à l’intérieur si ? Lança un des garçons qui pourtant avait jusqu’ici défendu la thèse officielle, mais puisque le chef…

–       Je le sais parce qu’il n’y avait pas de bagarre générale.

Toby le fixait avec amusement, soudain il éclata de rire comme s’il venait d’avoir une révélation particulièrement marrante.

–       Eh mais j’sais c’qui fout là ce con ! Y s’prend pour l’métèque ! Hein c’est ça l’ninja, tu te prends pour lui !?

Instinctivement Corey lui fit signe d’aller se faire foutre alors que les autres éclataient de rire. Le genre de signe qui avait le don de mettre en pétard l’intéressé, personne n’étant autorisé à lui tenir tête sans en payer les conséquences. Il allait descendre quand Kush lui dit un truc à l’oreille qui changea son air mauvais en sourire méchant.

–       Eh l’ninja, tu t’es déjà battu sous la pluie ?

Corey compris instinctivement avant même qu’il mette les mains à sa braguette. Il recula dans le fond, essayant de disparaitre dans la pénombre quand les premiers jets d’urine giclèrent sur lui accompagnés de rire gras.

–       Vas-y danse la tortue ninja ! Danse yeah !

–       Ahahahaha !

Ils pissaient aussi loin qu’ils pouvaient et Corey faisait ce qu’il pouvait pour les éviter, mais il avait peu d’espace et chaque fois qu’il sautait ou courait pour esquiver la pisse de l’un, la pisse de l’autre le suivait comme un tuyau d’arrosage cinglé. Puis quand les vessies furent vides, ils claquèrent la porte, la coincèrent avec un bout de bois et filèrent en riant. Trempé il tomba fesses contre terre et éclata en sanglot. Un long sanglot d’enfant qui n’en peu plus. De gamin abandonné, seul, humilié, comme un cri en cascade de larmes qui ne voulait plus s’arrêter jusqu’à ce que l’épuisement le prenne et qu’il s’endorme dans les flaques de pisse. A son réveil, la nuit était tombée et sa fraicheur se glissait jusqu’à l’intérieur affadissant l’odeur d’urine. Il grimpa l’échelle, las et triste, et tenta d’ouvrir la porte. Une fois, deux, puis en la secouant, avant de réaliser qu’il était enfermé à l’intérieur.

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La nuit du chien 7.

–       Comment va Anna ? Le coupa-t-elle alors que son mari piétinait le parti pour lequel il n’avait cessé de voter depuis qu’il était en âge de le faire.

–       Anna ? C’est qui Anna ? Aboya le juge.

–       L’ancienne amie du shérif, Bill.

–       Et alors où est le rapport avec ce que je disais !?

–       Aucun, pourquoi cela devrait en avoir ?

Si le juge était une terreur à la cour qui imposait le silence d’un regard, à la maison c’était une autre affaire. Elle avait été institutrice, elle en avait gardé cette autorité un peu rigide, claquante comme un coup de cravache.

–       Euh mais non mais…

–       C’était aussi l’ami de Kid il me semble non ? Questionna-t-elle sans écouter son mari.

–       Oui, ils sont resté un petit moment ensemble. Elle n’est pas encore au courant.

–       Faites attention à elle Jim c’est une femme fragile.

Il éluda, il n’avait pas envie de discuter de ça et encore moins avec Elda. Une femme adorable cela va sans dire, mais qui avait tendance à se mêler de la vie des autres.

–       Oh fiches lui la paix avec ça, protesta le juge.

–       Alors toi fiches lui la paix avec ta politique !

–       A mon avis ça l’intéresse un peu plus que tes affaires de bonne femme.

Parker se racla la gorge histoire de leur rappeler qu’il était là. Elda lui jeta un regard puis s’excusa pour leur grossièreté.

–       Oh mais non allons il ne faut pas Elda !

Confus, le front rouge, gêné comme un gosse devant la maitresse. Le juge rouspéta à propos du mandat, est-ce qu’elle l’avait imprimé ?

–       Je pense que oui, tu devrais aller voir, ça te ferait le plus grand bien de te dégourdir un peu les jambes.

Parker apprécia le tacle sans en faire signe. Pas né celui qui ferait rabattre son caquet à ces deux là. Le juge lui décocha une œillade de bulldog vexé avant de se lever.

–       Cinquante-sept ans de mariage, soupira madame.

Avant de partir il lui répéta que ce n’était pas une bonne idée de fouiner, que si son suspect s’avérait innocent ça pourrait couter une fortune à Baker, que le maire le crucifierait.

–       Je veux quand même savoir ce qui se passe, il me crucifiera si on découvre un trafic en ville autant que ça soit moi qui lui apporte la mauvaise nouvelle si c’est ça.

–       Mouais, vous faites une erreur à mon avis, tâchez à ce que ça ne retombe pas sur le comté.

–       Je ferais mon possible promit-il.

Puisqu’il était dans le secteur, il roula jusqu’à Hamon voir avec son adjointe Flora les questions du jour. Des affaires de clôture et des disputes ménagères pour l’essentiel. Il y avait aussi l’organisation de la kermesse du mois prochain, Baker et Hamon devaient accueillir un défilé de l’American Légion, rien que des vétérans de Corée et du Vietnam pour le 4 juillet. Hughsum tenait beaucoup à son organisation, toujours une bonne occasion de réveiller pour pas cher l’intérêt de ses électeurs pour sa petite personne, et par la même occasion faire un petit discours patriotique et belliqueux à propos « des envahisseurs d’où qu’ils viennent » comme l’année précédente. Un discours qu’avait moyennement apprécié Sid Diaz, candidat malheureux à la mairie et moitié mexicain par son père. Dalton le rappela juste avant qu’il ne reparte, il avait quelque chose à lui montrer. C’était bien une balle qui avait éclaté dans la bouche de Kid mais pas n’importe laquelle. Ses débris gisaient dans un haricot, assez peu fragmentés pour qu’il reconnaisse la munition.

–       Une cop killer ?

–       Je confirme, M855 Otan.

Surnommée ainsi en raison de son revêtement en téflon permettant de traverser un gilet standard et que les ATF voulaient faire interdire. A quoi bon interdire une munition qui était déjà courante ? Pourquoi ne pas avoir commencé par là ? La bannir à la vente.

–       Qu’est-ce qu’il faisait avec ça dans la bouche ? Demanda le docteur.

Parker n’avait pas la réponse et quand il n’avait pas la réponse, et bien disons qu’il n’était pas de l’espèce à parler pour ne rien dire.

–       J’ai oublié le crâne et le tibia qu’ils ont trouvé à l’usine, j’enverrais Bayonne vous les porter.

–       Vous voulez que j’en fasse quoi ? Je n’ai rien pour faire de prélèvement dentaire et pas non plus de labo à ma disposition.

–       Juste une première observation, si le tibia va avec le crâne, s’il s’agit d’un adulte, quel sexe, il va falloir que je fasse mon rapport à El Paso.

–       Pourquoi El Paso ?

–       Ils en viennent.

Dalton était généraliste, payé 300 dollars par examen médico-légal mais il n’aimait pas ça. Traiter les rhumes, les dépressions, les cirrhoses et les cancers oui, mais de leur vivant si possible. Il regarda le shérif remonter dans sa voiture et grogna avant de retourner à ses patients.

–       Connard.

Le soleil de l’après-midi cramait la rue principale d’un large pinceau de lumière blanc crue et acide. Le néon du Stardust clignotait, rose et bleu au bout d’une sucette de béton, jetant sur le routier en face des ombres colorés. Abruti de chaleur l’étranger se résolu à entrer dans le bar d’à côté, tandis que derrière lui des corps troués, roses et bleus, flottaient sur les reflets des vitres du routier. L’ombre fraiche de la pièce décorée à la mexicaine, le cueilli avec le délice d’un plongeon. Trois routiers étaient garés au bout du comptoir à écluser un pichet de bière à tour de rôle comme des viking partageant un crâne. Des vikings avec des canifs à la ceinture des casquettes sur le crâne et des Caterpillards jaunes aux pieds. La télé braillait, Sid Diaz juste avant une rediffusion d’un match des Cowboy de Dallas. Il se posa au bout du comptoir et commanda un Coca. La barmaid devait avoir dans les quarante. Pas encore sur les rotules mais qui sentait le vent venir. Les seins moyens, la bouche pleine, les traits métis, les cheveux tirés en arrière en queue de cheval, pas mal. Combien de temps il n’avait pas été avec une femme ? Tellement longtemps sans doute qu’il n’était même pas sûr d’en avoir encore envie. Il redressa le regard sur le téléviseur, il n’avait jamais rien compris aux règles de leur foot à eux, au pays on jouait au foot universel, on rêvait sur Pelé, Maradona et on se prenait pour Schumacher. Des artistes du pied et de la tête, des poètes du dribble, des esthètes de l’attaque en pleine lucarne. Ici ça ressemblait à un rassemblement de trooper pédé, stéroïde et couleurs pop. Ses voisins ne disaient mot, sirotant avec cette sagesse et ce calme typique des ivrognes professionnels. Leur énergie était apaisante, il se sentait bien ici, tranquille mais il savait que ça ne durait pas. Tôt ou tard ils viendraient, tôt ou tard ils le retrouveraient. Il ne se faisait pas d’illusion à ce sujet. Il passerait la frontière à la fin de la semaine et descendrait droit sur le Guatemala. Mais d’ici là… d’ici là il avait besoin de se reposer, rassembler ses idées, s’organiser. D’ici là il se tiendrait tranquille et attendrait comme ce fantôme qui n’apparaissait que la nuit, toujours le même, et dont il sentait la présence dans l’ombre du bar. Ni hostile, ni amical, attentif. Un homme entra, peau cuivrée par le soleil, la cinquantaine tannée, ridulée de stries d’amertume, des poches sous les yeux qui évoquait une vie de Jim Beam et de conflit.

–       Salut Sharona, dit le nouveau venu d’une voix de rocaille.

–       Salut Carson, qu’est-ce que je te sert ?

–       Une bouteille de Bulleit.

–       Tu sais bien que je ne peux pas, le shérif a…

–       Ah m’emmerde pas avec ce connard tu veux, je suis encore adjoint ou pas ?

–       Euh…

–       Alors prend ça comme une réquisition, voilà c’est ça, une réquisition, ajouta-t-il avec un sourire satisfait de son prétexte. Salut les gars, dit-il en se tournant vers les autres qui s’étaient arrêté de siroter pour suivre ce passionnant débat. Autrement plus que le match apparemment.

–       Salut Carson, lança en retour un des vikings, parait que t’as tué quelqu’un aujourd’hui ?

Carson ricana comme pour lui-même.

–       Vous occupez pas de ça les gars, c’était un accident.

Il les dévisagea, sa bouché étirée à chaque coin mais ses yeux ne souriaient pas. Ses yeux étaient une paire d’obsidienne à la forme des chats, enfermés dans un soleil de rides qui ramenait au granit. Ses poches mauves soulignant la lueur mauvaise qu’on devinait dans ses pupilles. Il se retourna vers l’étranger pendant qu’elle posait la bouteille devant lui..

–       Salut.

–       Salut.

–       Vous êtes nouveau en ville je ne vous ai jamais vu.

–       Ouais c’est possible, éluda l’étranger en évitant son regard.

Ces flics bouseux en mode vachard comme il en florissait dans la cambrousse américaine le rendaient nerveux. Le palpable sentiment de toujours être coupable de quelque chose. Il avait connu ça dans le passé, cette crainte permanente d’être accusé d’un crime qu’on ignorait. Cette peur permanente…

–       C’est possible c’est pas la bonne réponse mon garçon

–       Jake fiches la paix à mes clients tu veux.

–       Mêles toi de ce qui te regarde fillette.

Aussi tôt elle arracha la bouteille du comptoir.

–       Vous la voulez ou vous voulez seulement en rêver ?

Il jeta un regard de chiot sur la bouteille puis tenta un sourire de connivence.

–       Tu ferais pas ça à un combattant du crime.

–       S’il continue de faire chier son monde le combattant du crime ira téter son pouce au lieu de ce délicieux bourbon.

L’étranger adora sa réponse mais fit mine de rien. Carson fit signe des mains qu’il se rendait.

–       Tirez plus mam’zelle bwana se rend.

Elle reposa la bouteille bruyamment, lui annonça le prix.

–       Merci, dit l’étranger quand il fut parti.

–       C’est rien, c’est un blanc, ils n’ont pas l’habitude, il faut juste les ramener à leur place.

L’étranger pouffa.

–       Ouais bin en attendant c’est vous qui êtes à l’amende dans ce pays, s’exclama un des vikings.

–       Il y a quelqu’un qui veut finir son pichet dehors ? Rétorqua-t-elle du tac au tac.

Les vikings échangèrent des coups d’œil apeurés comme si elle leur annonçait la fin de l’impunité.

–       Boah ça va j’rigolais, gronda le gars qui avait parlé.

–       Et puis t’as rien droit d’dire d’abord, le client est roi, grogna un autre en bombant le torse.

–       Ah ouais ? Chez moi les rois c’est les hommes qui savent se tenir. Et vous êtes chez moi.

–       D’puis quand ? Fit le troisième, c’te bar il est à Harry.

–       Depuis qu’Harry me l’a vendue c’est-à-dire deux mois avant de casser sa pipe. Pourquoi l’un de vous est notaire et veut vérifier mes droits de propriété ?

Ils échangèrent un de ces regards que n’aurait pas renié un chien surpris le nez dans les ordures.

–       Non, non ça va on t’crois, oh la la !

–       Putain ce que vous êtes susceptibles vous autre…

La barmaid toisa celui qui venait de dire ça.

–       Nous autres ? De qui tu parles mon lapin ?

Elle ne leur ai laissait même pas un mètre de longe, un mot de travers de plus et ils allaient vraiment finir le pichet sur le trottoir d’en face. Celui qui portait une casquette estampillée du Texas fit signe à ses copains de se calmer.

–       On voulait pas vous offenser m’zelle.

–       Bin c’est trop tard, foutez moi l’camps avant que je rappel Carson.

Les trois hommes se regardèrent comme s’ils venaient de découvrir la preuve de l’existence des extraterrestres et qu’ils hésitaient à l’annoncer au monde.

–       Vas-y tranquille Sharona ! Protesta celui le plus proche de l’étranger. On rigolait on t’dit !

–       J’ai pas d’humour aujourd’hui, dehors !

–       T’as tes règles ou quoi !? S’écria le second.

–       Encore une réflexion de ce genre…

Elle sorti un nerf de bœuf de sous le comptoir, la garce ne rigolait pas. Les trois hommes considérèrent la matraque puis la barmaid. Un sérieux papale. L’étranger reconnaissait cet air, s’ils n’obéissaient pas vite ils allaient se faire démolir. Cette fille n’avait pas dû être que barmaid dans sa vie. Ils finirent pas comprendre et sortir avec le pichet à demi vide.

–       Désolé, ils m’ont gonflé, s’excusa-t-elle.

–       Pas de mal, vous n’avez pas peur de perdre des clients vous.

Elle haussa les épaules en rangeant sa matraque.

–       Pfff, tu parles, ils sont tellement cons qu’ils ne savent pas qu’Harry est vivant.

–       Et que vous êtes toujours son employée….

Il sourit, cette fille lui plaisait.

–       Que non ! Ce rade m’appartient vraiment. Harry veut partir à la retraite, et moi j’ai besoin de me poser.

Il savait ça. Lui aussi. Elle regarda le coca et lui demanda s’il ne voulait pas quelque chose de plus sérieux.

–       Je ne bois pas, expliqua-t-il, c’est pas bon pour mon teint.

–       Alors à votre santé dit-elle en se servant une giclée de téquila.

Il avait du mal avec les femmes qui buvaient. Une chose qu’il n’avait vu qu’en Amérique, par chez lui elle se serait fait lyncher. Il trouvait ça triste et presque déplacé.

–       Vous n’avez pas peur qu’ils vous attendent dehors ?

–       Pourquoi faire ?

–       Vous êtes métis, femme, vous venez de les humilier et on est au Texas.

Elle haussa un sourcil qui lui arrondit l’œil.

–       Vous êtes définitivement pas d’ici vous, vous êtes d’où sans indiscrétion ?

–       Canada, répondit-il par automatisme.

–       Votre accent il est bizarre, c’est pas canadien…

Les gens de bar… toujours de redoutables observateurs.

–       Je suis pas né au Canada, se contenta-t-il d’expliquer.

Elle n’insista pas. Sentant sa gène il demanda :

–       Et vous, vous êtes d’ici ?

–       Non Austin. J’ai suivi un gars ici, il est parti, je suis resté.

–       Pas de regret ?

–       C’est un trou mais parfois c’est bien les trous.

Est-ce qu’elle comprenait qu’il était en cavale ? Est-ce qu’il le portait sur sa face ?  Est-ce qu’elle disait seulement un truc qui sonnait juste ? Elle avait l’air de savoir quelque chose et ne rien vouloir révéler. Il aimait ça et il le comprenait.

La nuit du chien 6.

Le ciel de l’après-midi, s’épaississait, gargantuesque, d’une ligne d’outremer qui dansait sous l’onde de chaleur. La poussière le long de la route formait comme une écume qui léchait les pieds de l’étranger. Il marchait sans but, cherchant un peu d’air à son tête à tête. Parker le vit alors qu’il se rendait chez le juge Johnson. Instinctivement il eu envie de freiner et de faire demi tour mais il s’abstint. Ce fichu crâne qui ne voulait pas quitter le sien. Il n’était pas facilement impressionnable d’habitude ou était-ce ce qui était arrivé à Kid ?, Il avait le sentiment que quelque chose s’était déréglé. Il chassa cette idée de son cerveau et se concentra sur la route alors que Laro rentrait chez Barry, la mine atterrée. Il s’était rendu chez Kid, la maison était silencieuse, froide, et le pick-up n’était pas là. Il n’y avait pas grand monde à cette heure, le ramassis d’ivrogne habituel. Gueule cuite au mauvais whisky et au T-Bird, front buté et petits yeux étroits qui vous cherchaient dans la pénombre comme un chien avec un os. Il n’y avait plus de Barry ici depuis vingt ans mais personne n’avait eu apparemment assez d’imagination ou d’envie pour rebaptiser cet abreuvoir, ni beaucoup de goût ou de moyen pour le décorer. Trois tables en formica, un bar en faux bois, une pauvre lettrine au néon pour une marque de bière disparue, deux tabourets de bar qui avaient connu des jours meilleurs et servit à l’occasion d’arme par destination. Même le barman, Gustavo, avait l’air au rabais. Avec son faciès d’olive, sa petite moustache délabrée, sa bouche étroite, petit et rond gros cul comme une quille. Qui adorait s’habiller en survêtement comme si le sport qu’il n’ait jamais fait de sa vie n’avait été qu’essuyer les verres et nettoyer le dégueulis des ivrognes. Mais l’alcool n’était pas cher et les habitués pas emmerdants, alors avec Kid ils venaient souvent là. Est-ce que quelqu’un l’avait vu ? Il coupa une conversation où intervenait un crâne de femme et des mythes de la frontière. Des yeux rougies le dévisagèrent un moment avant que le verbe déblatèrent par les bouches édentés et molles. On l’avait vu là, un autre disait que non que le shérif l’avait arrêté, et Carson quelqu’un savait où était Carson ?

–       Mais vas-t-en vas t’y voir l’shérif, si tu veux savoir où qu’il est l’adjoint, lui fit dire Gustavo qui n’aimait ni Laro, ni qu’on dérange ses clients dans leur tête à tête avec leur alcoolisme.

Le dealer leva les yeux sur le mexicain qui s’arrachait un poil de sa moustache avant de le suçoter nerveusement. Une vieille manie qu’il avait, que tout le monde trouvait dégoutante et bizarre, et expliquait l’état de la touffe de poils épars qu’il avait au-dessus de la bouche. Ouais, c’était pas plus con. Il ressorti sans payer sa tournée, ce que d’aucun trouva mal élevé.

–       Le shérif ? Non il est parti chez le juge, lui expliqua Louise. Pourquoi ?

–       Bayonne m’a dit que Carson a tué Kid.

–       C’est un accident.

Sa bouche s’ouvrit et se referma plusieurs fois, à ce stade le shoot ne faisait plus effet.

–       Alors c’est vrai il est mort ?

–       Oui, je suis désolé Hernando.

Si choqué qu’il ne s’arrêta même pas sur le prénom, quand une voix retenti de derrière la porte de séparation, le prisonnier avait faim. Le visage de Laro se défit à nouveau, les yeux effarés.

–       Enrique ? Ne put-il s’empêcher de s’exclamer.

–       Tu le connais ? ll était avec Kid.

Tout son potentiel d’ex taulard refoula au bon moment.

–       Hein ? Mais non je viens juste de me rappeler d’un gars que je dois voir.

D’un air si mariole que Louise se rappela instantanément d’en parler au shérif. Assis dans sa cellule, Enrique avait lui aussi reconnu la voix du gars qu’il fournissait, et avait veillé à ce qu’il le sache. Ce fichu shérif ne lui avait pas encore autorisé à appeler et lui avait confisqué son portable. Il savait que les autres finiraient par s’inquiéter de ne pas le voir revenir, mais moins de temps il resterait dans ce trou, mieux il se porterait. Qu’est-ce qui n’allait pas avec ce flic ? Pourquoi il faisait des histoires ? C’était son adjoint le responsable de tout ça, qu’est-ce que lui avait à faire avec ce qui s’était passé ? Enrique n’aimait pas la tournure qu’avait prit les choses. Il était confiant, ils le sortiraient de là sans mal, mais ce flic faisait des histoires dans un bled où il était en affaire, et ça ce n’était jamais bon. Il fallait s’entendre sur un prix, et il n’avait pas encore situé le sien. Louise entra lui demander ce qu’il voulait comme sandwich, il saisi sa chance.

–       Je ne comprends pas madame, pourquoi le shérif ne m’a pas autorisé à passer mon coup de fil, mes avocats vont être furieux.

–       Oh ça je ne sais pas, il faut voir ça avec lui, moi je suis juste la secrétaire, alors vous avez choisi ? Pastrami ou rosbif ?

–       Rosbif, je vous remercie, fit Enrique avec un sourire qu’il espérait élégant. Puis je vous poser une question en retour ? Ajouta-t-il alors qu’elle faisait demi-tour.

–       Oui ?

–       Si je vous donnais disons cinq cent dollars, vous pourriez me rendre mon portable ?

Louise le fixa un instant de ses petits yeux bleus pâle.

–       Non monsieur je ne ferais pas ça. Ni contre cinq cent ni contre mille.

Elle pensait aux dix milles dollars que le shérif avait trouvés dans le pick-up et qu’il avait finalement entassés dans le placard où il gardait ses fusils. Plus d’argent qu’elle n’en n’avait jamais vu de toute sa vie, et qui par atavisme autant que par instinct éveillait sa méfiance sinon ça crainte. Autant et aussi près de la frontière c’était louche, surtout à Baker.

–       Et pourquoi ? s’enquit Enrique un rien surpris.

–       Parce que le shérif a confiance en moi et que je suis une femme honnête.

–       Je ne vois pas le rapport, c’est un simple service !

–       Si le shérif a décidé que vous n’appelleriez pas ce n’est plus un service, c’est un délit. Pardonnez moi mais sans façon.

Elle s’en alla avant qu’il n’ait trouvé quoi répondre. Madre Dio mais ils avaient quoi tous ici ? Enrique était à la limite du scandale, un graffiti attira son regard, taillé dans le mur sous la lucarne. « Parker chinga de tu madre » ça disait, avec un dessin de pendu. Apparemment ce shérif cherchait les ennuis par vice.

 

Le juge Johnson vivait à l’écart entre Hamon et Baker, avec sa femme Elda, leur deux chiens Wolf et Mister Jones dans une grande maison en pin blanc au pied d’une colline rocailleuse, et au milieu de plusieurs dizaine d’hectares de vergers, péchés et pommiers, entretenus par une petite armée d’illégaux et de légaux sur lesquels le shérif évitait sagement de poser un regard. Le juge entretenant un rapport pour le moins conflictuel avec la technologie, qui avait valu une mort prématurée à deux ordinateurs et un fax, Parker avait préféré se rendre lui-même sur place. Il avait besoin d’un mandat pour fouiller la maison de Kid. Pour le crâne il avait faxé une demande d’enquête auprès des autorités d’El Paso, même s’il se doutait par avance du résultat. Comme à son habitude Elda lui fit un accueil délicieux en femme du sud bien élevée, lui offrant orangeade et petits gâteaux, et pas question de refuser, lui aussi était un garçon du sud bien élevé, d’ailleurs il n’était pas certain d’être seulement venu ici pour les papiers. Ce petit réconfort, cette façon désuète et charmante de l’accueillir, quelque chose dont-il avait sans doute besoin après les désordres de la journée. En sorte, manière de se laver l’esprit. Le juge déboula avec ses chiens sur la véranda alors qu’il attaquait un biscuit parfumé à la rose, son stetson poliment posé à côté de lui. Wolf était un gros berger belge au bec usé par le temps et couturé de cicatrice, pas un coyote pour s’aventurer avec lui. Un chien timide qui laissa la priorité à Mister Jones, Golden naturellement enthousiaste qui faisait la fête à tout le monde et qui pour une raison qui lui appartenait adorait le shérif.

–       C’est quoi ces histoires, Carson a tué le fils Monroe ?

–       Un accident, mais j’attends le rapport de Dalton.

–       Un accident ? Alors pourquoi un mandat ?

–       J’ai des doutes, je vais ouvrir une enquête mais j’attends une confirmation d’Alpine.

–       A quel sujet ?

Johnson était sans doute le plus petit homme qu’il n’ait jamais vu, un mètre cinquante huit au plus. Plus petit que lui certainement qui frisait le mètre quatre-vingt-dix et plus petit que sa femme. Le premier blanc qu’il rencontrait plus petit même qu’un indios moyen. Pourtant que ce soit au tribunal ou dans la vie, personne ne faisait le malin avec lui. Il y avait une telle énergie, une telle force dans son regard, que le seul espace qui vous restait prenait la direction de vos pieds ou de quelque part très vague, mais surtout pas yeux dans les yeux. Il lui raconta le type avec Kid, son air de mac, sa façon de mentir, si Dalton confirmait la déclaration de Carson, Kid était peut-être mêlé à des histoires louches. Il voulait en avoir le cœur net.

–       Mouais, moi je serais vous je laisserais tomber.

–       Et pourquoi ça ?

Ce n’était généralement pas le registre du juge, le désordre il n’aimait pas ça, surtout dans son comté.

–       Ce Monroe… vous saviez que sa mère était mexicaine ?

–       Oui et alors ?

–       Alors, vous savez comment ils les adorent de l’autre côté les binationaux.

–       Qui ça ils ?

Le juge fit une drôle de grimace.

–       Ca fait combien de temps que vous êtes le shérif de ce comté Parker ?

–       Sept ans pourquoi ?

–       A votre avis qui nous envoie les mules et les wetbacks ?

La réponse se fit bien entendu dans sa tête sans qu’il ait besoin de le répéter à haute voix.

–       Vous croyez que mon gars là est un des leurs ?

–       Ma main à couper.

Il regarda la main du juge et une pensée morbide.

–       Ils se sont connus en Iraq selon lui.

–       Soit, l’un n’empêche pas l’autre il me semble. Vous avez lu cet article dans le Post sur les délinquants engagés là-bas ? Des membres de gang à qui nous avons appris l’art de la guerre ? Ce pays est devenu fou.

–       Il l’a toujours été, ne put s’empêcher de déclarer Parker.

Le juge lui jeta un regard songeur.

–       Peut-être bien mon garçon, mais il fut un temps où cette folie croyait en quelque chose. Elle avait un but…. Aujourd’hui notre but c’est plus de pizza pour nos soldats, et un avatar à la Maison Blanche.

Parker ne répondit pas. Il ne savait plus quoi penser de son pays lui non plus mais est-ce qu’il l’avait jamais su ? Ces choses le dépassait, lui ce qu’il remarquait c’était ce qui se passait sous son nez, et pour autant limité cet horizon lui avait toujours fait l’effet d’un pays attardé entre l’adolescence et le crépuscule. Une lente agonie qui retournait de la première fois où un blanc avait mis une balle dans la tête d’un indien, le premier bison qu’on avait tué juste parce qu’on le pouvait, la première mine d’or découverte. Les gens étaient partis d’Europe avec un rêve et ils en avaient fait un cauchemar pollué de violence et de junk food. La discussion se porta sur la découverte à l’usine parce que les nouvelles couraient avec le vent par ici. Là-dessus ils étaient d’accord, c’était à El Paso de s’en occuper.

–       Monroe, il lui restait de la famille ?

–       Plus, depuis que son frère ainé a sauté sur une mine.

–       Oui je me souviens de cette malheureuse histoire, Monroe avait déclenché une bagarre au Stardust qui s’est presque terminée en émeute.

–       Et vous l’avez condamné à six mois.

–       Et à rembourser Harry pour les dégâts, ce qu’il n’a jamais fait. Cette famille n’a jamais eu de chance, j’ai voulu être clément.

–       Une bonne affaire pour notre maire.

–       Hughsum rachèterait sa mère si elle était à vendre et qu’il pouvait en tirer un bénéfice, rétorqua le juge.

Ils discutèrent des projets du maire de dénuder ses serveuses et d’installer un karaoké au Stardust, le bar le plus fréquenté de Baker et qui tenait déjà lieu de boite de nuit pour tous les bouseux du coin, jusqu’à deux heures parce qu’il avait fait pression sur le conseil. Puis la conversation dériva sur ce qui se passait à Hamon. Elda était retournée à l’intérieur en s’excusant, elle revint avec un pichet frais d’orangeade alors que le juge tempêtait à propos des politiciens texans, et de la clique de crétinoïdes qui gravitait autour du gouverneur Abbott. Elle échangea un regard avec le shérif et leva les yeux au ciel. Parker se retint de sourire.