Apartheid français

Ce pays vit à deux vitesses, on le sait tous, et particulièrement depuis qu’un merdeux narcissique a volé démocratiquement le pouvoir au nom des gens de sa caste, respectant scrupuleusement l’esprit très XIXème du patronat français. Une justice à deux vitesses également. Une justice  des pauvres qui enferme à tour de bras (toutes les prisons françaises et les centres pour jeunes délinquants sont pleins à ras bord) dans un pays où on trouve légal et décent d’enfermer un gosse de treize ans. Et une justice des riches qui relaxe des délinquants jugés coupables, comme le sait si bien la très puissante et protégée Christine Lagarde. Au pays de l’abolition des privilèges ceux-ci ne se sont jamais si bien porté. Les français le savent, ils râlent, pleurnichent, en parlent… Ils sont très doués pour bavarder dans le vide et défiler sous des pancartes mais au fond ils s’en accommodent n’ayant visiblement jamais digéré d’avoir raccourci leur monarque. Ils sont en effet soumis au régime d’une constitution monarchique que s’était taillé sur mesure un homme qui se prenait pour Louis XIV, mais au moins il en avait la dimension puisqu’ils ont cessé d’avoir des chefs d’état à partir de Mitterrand. Pour les troquer par de médiocres affairistes plus préoccupés par leur enrichissement personnel et leur image dans la glace que par le destin de ce pays. Mais il faut reconnaitre que les français vivent dans une bulle.

Quand je dis les français, je parle des gens comme moi, bien que je ne le sois que sur papier. Des français blancs, nés dans une république qu’ils croient bienveillante, le plus souvent citadins, qui ne voient une vache que quand ils font l’effort de sortir de leurs murs et le plus souvent pour expliquer à l’autochtone que le coq ne doit pas chanter pendant leurs vacances. Ils vivent dans leurs villes séparés mentalement et physiquement d’une autre classe de citoyen, une sorte de sous prolétariat qui n’en n’est pas vraiment un mais qui est vécu et employé comme tel. Ces français-là, ce sous prolétariat fait la fortune de la police, le bonheur de la justice, et les réactionnaires leur doivent leur carrière. On pourrait en effet se demander où en serait Zemmour et De La Villiardière, le groupe Bouygues avec TF1, sans la jeunesse des quartiers. Sans compter tous les hommes politiques bien entendu qui ont prospéré sur « l’insécurité » en pointant d’abord du doigt les immigrés dans leur ensemble, la jeunesse des quartiers, puis les musulmans, le tout désormais assimilés à des terroristes potentiels ou avérés, le célèbre « ennemi de l’intérieur ».

Je me faisais cette réflexion ce soir en me promenant dans mon quartier. Samedi soir à Lyon, une ville étudiante, c’est deux jeunesses qui ne se croisent quasiment jamais qui s’amuse. Une en terrasse dans les étages, saoule, qui parle fort et sans prudence, probablement occupée à fumer le shit que leur ont vendu la jeunesse d’en bas, exclu de leur jeu, de leur confort, de leur avenir, de leur pays. Ceux-là, la « fête » ils la font tous les soirs ou presque, dans la rue, et toujours aux mêmes endroits. Ils vendent la matière première des fêtes des étages au-dessus, s’achètent kebab et pizza, boissons gazeuses et parfois du whisky ou de la vodka de marque. Ils adorent les marques, en porter et dépenser des fortunes pour un blouson ou un jean, ils font donc également le bonheur des milliardaires qui tiennent ce pays en coupe réglée. C’est à peu près leur quotidien. Discuter avec les potes, fumer, vendre, se saouler, jouer au foot et draguer. Ils vont faire ça également dans la journée éventuellement mais pas dans mon quartier. Dans mon quartier ils s’envisagent encore plus ou moins un avenir, ils ont parfois le bac, des parents mais pas tous, et vivent, ou du moins essayent de vivre légalement des seuls jobs que l’autre France ne leur proposera jamais, intérimaire, généralement pour la manutention, déchargement des quais, les préparations en magasin ou en entreprise. Rien d’autres. Bien entendu certain ont des casiers et tous, absolument tous sont à la merci constante de la police qui ne manque jamais de leur rappeler qu’ils ne sont pas des citoyens à part entière, la preuve ils n’ont pas la même couleur de peau. Pas de misérabilisme ici, c’est un fait, ces français-là n’ont aucun avenir. Pas plus qu’en n’ont les gamins des zones rurales qui font très exactement la même chose qu’eux, galérer pour trouver un petit boulot et se défoncer le soir, tous les soirs. Une jeunesse qui s’ennuie, et, dans le cas de mes citadins, dont la seule perspective d’emploi stable est d’aller à Marseille, se faire embaucher à la journée comme dealer dans un quartier. Voilà leur avenir, voilà comment la France les envisage, manutentionnaire-vendeur de shit et rien d’autre. Ils achètent un 25 à 80 euros. Se font cent, deux cent euros de bénéfices, ils ne sont que distributeur, le plus gros de l’argent va au grossiste et au semi grossiste. A Marseille on leur fixe des objectifs, mille euros de défonce, mille euros de bénéfice et tu touches cinq cent, mille deux, pour une journée ou deux de travail. Bien entendu c’est à risque. Le monde de la délinquance est un monde où tout le monde essaye de baiser son prochain. On se fait avoir sur la quantité et nous voilà en dette, on peut se retrouver au milieu d’une fusillade, à Marseille c’est sans limite. Et si je le sais c’est parce que je les ai écouté en parler de la même manière qu’ils parleraient d’aller se faire embaucher sur un chantier ou dans un supermarché.

C’est d’ailleurs l’extraordinaire paradoxe de ce pays fort d’une classe dirigeante corrompue, sa prohibition sur les drogues, mis en place depuis 47 ans, ne fonctionne pas et n’a jamais fonctionné. 47 ans d’une loi d’exception qui n’a strictement servi à rien de plus qu’à trouver un prétexte pour enfermer la jeunesse de ce pays et plus particulièrement la jeunesse du sous prolétariat des villes et des champs. Et de ce point de vue-là, la justice française est en pleine forme puisqu’on arrête et on enferme en masse aussi bien petit dealer que consommateur, les chiffres de la justice le démontrent.  Le plus cocasse là-dedans étant que naturellement non seulement la France est la plus grosse consommatrice d’anxiolytique d’Europe mais également de cannabis, la drogue qui rend fou. Je ne vais pas, à l’instar de la classe politique, revenir sur ce serpent de mer français, je sais parfaitement que de ce point de vue, il n’y a plus que la classe politique et la bourgeoisie qui tient ce pays pour s’intéresser à la question de la prohibition. On fait donc à la française, en douce, tout le monde, flic y comprit, et on laisse la mafia corso marseillaise s’enrichir avec l’aval des gouvernements qui se succèdent. Plus personne n’est dupe en réalité. On habille le débats moral avec l’argument sanitaire, on agite la menace d’une maladie mentale rare (oui la schizophrénie est une pathologie rare) et on permet au roi du Maroc et à d’autres de toucher leur dime sur l’or vert du Rif et de se la dorer à Marbella. On permet dans la foulée que des produits frelatés, du shit « Harry Potter » comme disent mes dealers en rigolant, de tomber entre les mains des gamins avec les risques sanitaires et psychiatriques afférant. Je rappelle tout de même qu’aujourd’hui le premier pétard c’est à partir de 12 ans…

Mais revenons à cette sous classe de la société française. Donc pas la jeunesse protégée et blanche des villes mais celle qui subit l’apartheid à la française. Celui qu’on ne nomme pas, pire sur lequel des petits ambitieux comme Valls ont essayé de se faire du beurre. Lui aussi a dénoncé l’apartheid qui sévit dans ce pays, il essayait de se faire bien voir, la France blanche, celle qui a aboli les privilèges de l’aristocratie pour se les arroger, la bourgeoise, s’est emporté. L’apartheid ça n’existe pas en France, tout le monde a ses chances. Excepté pour trouver un appartement, un travail, poursuivre des études dans des conditions descentes, pour ne pas se faire harceler par la police, mais c’est interdit de le dire. C’est interdit parce que non seulement la France n’a jamais supporté la perte de son empire, ni plus que des gens pas de chez nous osent revendiquer leur droit dans un pays qu’ils ont construit et qu’ils enrichissent, clandestins y compris. Oui, même sans papier si on est embauché on cotise. Mais pour un Zemmour « on ne vit plus comme des français » c’est-à-dire comme dans les années 50 quand le bicot ne la ramenait pas. On est obligé de faire avec… et pour ces français là il est bien plus supportable de se faire rouler dans la farine continuellement par leur gouvernement que l’idée qu’un jeune des quartiers ait les mêmes droits qu’eux, ce qu’ils n’ont en réalité qu’en théorie. D’ailleurs c’est amusant de voir comment le racisme des réactionnaires se focalise sur cet apartheid là, mais pas une seconde sur celle qui touche les gamins des campagnes. Parce qu’en réalité ce pays a étendu son sectarisme autant aux gamins des quartiers qu’à ceux des champs au point où on ne parlera jamais d’eux.  Ce pays n’aime sa jeunesse que lorsqu’elle pense comme un vieux, veut devenir médecin ou avocat ou quand il s’agit de les enrôler dans une armée qui ne sait en réalité pas quoi faire d’eux. Car notre jouvenceau narcissique qui a des idées de vieux veut remettre le service militaire obligatoire, et 74% des français seraient d’accord, selon les sondages… A croire que ce pays adore les uniformes, avec un flic pour 265 habitants la France est bien le pays le plus fliqué d’Europe. Personnellement j’ai fait mon service, j’en parle , et à part se biturer, fumer du shit, ce qu’ils savent déjà parfaitement faire, et servir de petite main corvéable à souhait pour les professionnels je n’ai jamais vu l’intérêt de ce service. Mais la France puise ses idées dans les années 50 et 60, c’est la nostalgie d’un pays de vieux qui refuse d’évoluer.

L’apartheid français est à l’image de sa mentalité, on n’en parle pas, on a interdiction d’en parler, elle n’existe nulle part dans le cadre de la loi et partout dans le cadre du quotidien. Il est interdit de dire que la jeunesse hors des villes n’a pas la moindre chance de trouver autre chose qu’un petit boulot, si elle en trouve, que rien n’est prévu pour eux, ni structure ni encadrement. Tandis qu’apeuré, ce même pays offrira des bibliothèques et des centres sportifs dans les quartiers en espérant que ça les endorme. Créant de fait une différenciation entre deux sous classes de la jeunesse. On ne s’étonne dès lors guère du succès de la ploutocratie Le Pen dans les zones rurales et auprès des jeunes. Diviser pour mieux régner sur un asile de vieux est le crédo de tout bon politicien français. Comme il est interdit de dire qu’en s’appelant Mohammed ou Ada on aura toutes les peines du monde à se faire embaucher, et aucune si on ajoute qu’on vient d’un quartier « à problème » et encore moins de pouvoir louer un logement ailleurs que dans le dit quartier. Et parfaitement illusoire de se dire qu’on passera la journée sans se faire contrôler au moins une fois si on a l’imprudence de trainer dans les quartiers des français blancs. La France continue de croire à sa mythologie de l’égalité pour tous, dans un même pays où les représentants de la nation, les députés, viennent quasiment tous de la classe dominante avec une majorité de quadra et plus, beaucoup plus, comme c’est le cas au sénat, notre asile de vieux de luxe à nous. C’est interdit parce que ce pays déteste se remettre en question. Déteste l’idée qu’il n’est plus qu’un reflet peu reluisant d’une gloire passée.

Se remettre en question ça serait en effet admettre le grand mensonge de la libération avec sa résistance de la dernière heure qu’on a voulu faire passer pour une résistance de la première. Avec son patronat unilatéralement collaborateur et son antisémitisme qui a permis l’arrivée au pouvoir d’un vieillard narcissique. Ca serait également admettre que  la décolonisation a été une trahison pour pas mal de français, ajouté au mépris le plus complet qu’on a accordé aux hmongs et aux harkis puisque bien entendu ils n’étaient pas de chez nous. Ca serait admettre que la France a soigneusement tenu éloigné son immigration loin de toute force politique, de toute représentativité, de toute forme d’assimilation, préférant agir avec elle comme elle l’avait fait dans ses colonies. Avec paternalisme, absolument certaine de sa supériorité, essayant de nier complètement leur identité, leur spécificité. L’empire réduit à son propre territoire colonisera donc ses banlieues avec la même démarche qu’il a colonisé l’Afrique ou le Vietnam. Et aujourd’hui, comprenant son échec le plus total dans le domaine, ce pays accuse ses colonisés de ne pas vouloir s’intégrer. Ce qui est très pratique pour les exclure un peu plus, vu que c’est de leur faute…et Daesh qui a parfaitement compris sur quel ressentiment jouer ici, l’a utilisé pour diviser un peu plus cette société d’apartheid. Un apartheid dirigé autant vers la jeunesse des classes populaires que vers son immigration.

L’ennui avec ce sectarisme sociétal qui refuse de dire son nom, cette hypocrisie complète dans laquelle vit la société française c’est qu’à terme ça produit ce qui s’est passé le 13 novembre 2015. Pendant que la classe dominante à travers ses locuteurs certifiés « moi j’viens d’la banlieue moi » mais très grassement payés, nient l’identité voir même l’existence (je pense ici aux gamins de la cambrousse) de toute une jeunesse, un fossé est en train de se creuser de plus en plus profondément au sein même de cette société vieille et nostalgique de son passée. Une jeunesse populaire qui sait qu’elle ne sera jamais acceptée par la caste, sera refoulée vers les classes moyennes à titre d’épouvantail, commence elle à cesser de vouloir à faire quoi que ce soit avec cette société. Et deux mondes passent l’un à côté de l’autre sans jamais se voir que dans le ressenti. Je parle avec les gamins de mon quartier mais il est clair que dans la tête de quelques porteurs de barbe je suis l’ennemi, « Jean-Pierre » le Françoy. Ils pensent comme des colonisés qui voudraient s’affranchir de l’autorité paternaliste que je suis censé représenter, parfaitement soumis comme on attend qu’ils demeurent, mais ça il n’y a qu’eux et la réaction qui refusent de l’admettre. L’ennui c’est que la France est truffée de responsables racistes et/ou réactionnaires, de Boutledja la passionaria salafiste des Indigènes de la République à Narcisse 1er Roi des Banquiers, en passant par Marine Le Pen. Ca blague sur les comoriens qui se noient au large de Mayotte, ça parle de zone de non droit sans y avoir jamais mis les pieds, ça accuse telle couleur de peau, telle origine national d’être la faute de tous ses malheurs. Ca organise des camps d’été « interdit au blanc » dans le plus grand des calmes, parce que finalement la France s’accommode parfaitement de ce racisme ambiant, ce pays n’a jamais été pour le mélange des cultures surtout qu’il estime la sienne supérieure en tout point. L’ennui, surtout, c’est que dans le climat délétère qu’est en train de créer le merdeux de l’Elysée cette faille dans la société française va s’agrandir un peu plus chaque jour, et qu’à terme ça s’appelle la guerre civile.

 

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Vive la France ! 3

Le lendemain on retrouvait un autre cadavre carbonisé dans un chantier à Villeurbanne. Rapidement identifié comme Latifa Royale. Il y avait une équipe en ville et elle était toujours en activité.

– C’est quoi cette carte de visite ?

On est en train de faire les affaires personnelles de la dame, valise, sac, portefeuille, sac à main, et tous ses papiers. Bordel et il y en a parce que dans ce putain de pays on adore ça. Une corvée du commandant qu’il croit, on est que nous quatre avec les adjoints du lieutenant. Ça suffit amplement mais c’est chiant comme un cul de bonne sœur.

– Tu connais ?

– Toute ma jeunesse, le Boléro, c’est à Meyzieu, mais c’est fermé, ça a brûlé.

– Il y a longtemps ?

– Deux ans. Pourquoi elle a cette carte ?

– Je sais pas, un souvenir.

Il achète pas et il a raison, on va l’apprendre plus tard. Mais en attendant on fouille les papiers et ça nous prend jusqu’au soir. Il n’y a pas de feuilles de salaire au nom du Boléro, autant pour la théorie du souvenir.

– Bon on verra ça demain, il fait. On va boire un verre ?

– Et ta femme ?

– Je l’ai appelée c’est cool.

Le couple moderne, il a de la chance, chez les flics c’est plutôt le divorce qui marche. Moi c’est pas pour moi ces trucs-là, l’amour, tout ça je m’en branle, et le mariage je te dis pas.

– T’as jamais essayé de te maquer avec une fille ? il me demande alors qu’on est devant des pintes dans un pub de sa connaissance, sur les quais du Rhone, le Wallace.

– Jamais venu à l’idée.

– Tu faisais quoi avant l’armée ?

Je me marre.

– J’étais délinquant. Je volais des voitures, ça marchait bien.

Il rigole lui aussi.

– Non je te crois pas !

– Si je te jure, je bossais avec une bande de yougos même.

– Et pourquoi t’as arrêté ?

– Les yougos se sont fait serrer, je me suis dit que ça serait une bonne idée de se faire oublier.

– Et tes parents ?

– Mon père est mort quand j’avais deux ans, ma mère s’est barrée quand j’en avais cinq, j’ai été élevé par mes grands-parents. Tu sais tout de la triste histoire de ma vie. Et toi ?

– Je suis resté chez mes parents jusqu’à 23 ans, l’Ecole de Police, j’ai passé une licence de droit, et voilà.

– Le petit saint et le démon.

– T’es pas un démon.

– Oh si crois-moi ! Je suis une bête, pire qu’une bête, pas le diable en personne mais pas loin.

– Mais non !

– Tu veux que je te le prouve ?

Il doit voir la lueur dans mon regard parce qu’il bat immédiatement en retraite. Ou alors c’est l’énergie que je dégage dans ces cas-là, moi-même je la sens, c’est palpable, ça sent la violence, ça sent la joie.

– Non, non, ça va, bois ton verre, il fait timidement.

Je vide mon godet d’une traite, rote.

– Et toi la pédale, je fais au barman qui se dandine derrière les pompes, sers moi le même !

– Comment vous m’avez appelé ?

– La pédale, c’est bien ce que t’es non !?

– Homophobe ! il s’éloigne des pompes et va se plaindre à sa chef. Putain de ta mère.

– Francis t’exagère, me fait Toussain.

– Quoi !? On peut plus rien dire de nos jours !

– Quand même, pédale…

– Bah tu veux que je l’appelle comment ?

– Monsieur ?

– Monsieur il y a un problème ? fait la responsable. Une brune aux cheveux court, pas jolie mais avec quelque chose.

– Non il y a pas de problème la radasse, je veux juste un autre verre.

– Dehors

– De quoi ?

– Dehors, elle répète.

Là-dessus devine qui se pointe, le mec que j’avais pas vu et qui sort de la cuisine, le videur, ou tout comme, enfin je suppose, parce qu’il fait :

– Elody !

La fille recule en voyant son air. Et puis, en me posant la main sur l’épaule, le malheureux, il rajoute :

– You out !

Je lui attrape les doigts et les lui plie dans le sens contraire, il hurle. Toussain intervient, il sort sa carte.

– Tout va bien, on est de la police, on se détend ! On va sortir…. Francis.

Je lâche ducon à regret, on sort.

– Putain j’ai encore soif, je fais.

On a de la chance on est dans le coin des bars, Lyon c’est une ville étudiante, il y des bars forcément, et forcément branchés jeunes. Celui où on va ensuite, juste à côté, c’est un bar de hardeux, ça me va super. Ils écoutent Rammstein là-dedans en buvant des pintes entre gothiques et cloutés chevelus. Ça sent la sueur, le maquillage et la pizza chaude. Je commande quatre pintes.

– Eh c’est trop pour moi !

– C’est pas pour toi, je fais en me marrant.

– Tu sais qu’on risque nos cartes avec tes conneries ? Beauvalais merde !

– Ah m’emmerde pas, Baillard est au-dessus de lui dans cette affaire, Baillard il cause avec le sinistre, le préfet, il cause avec tout le monde ! et moi je l’ai dans la poche le vieux.

– N’empêche, foutre le bordel dans un pub comme ça.

– Ah commence pas, je suis une bête je t’ai dit, tu veux pas me croire.

– Je suis sûr que tu es plus que ça.

Les gens sont bouchés des fois, mais comment lui reprocher, dans son petit monde douillet les mecs comme moi, comme les mercenaires, Amok, ça n’existe pas, c’est du conte de fée, même avec le tarbouif dessus il ne peut pas imaginer ce qui se passe dans la tête de gars comme nous autre. Et je lui souhaite pas. On picole un petit moment, je vais me poudrer le nez dans les chiottes pour pas faire de bordel pour une fois, et puis j’aime bien Toussain, il est naïf comme un mouton. Je veux pas qu’il ait cette image de moi en plus. Finalement on sépare vers deux heures, il me demande ce que je vais faire.

– Je vais me promener encore un peu, je lui fait Lyon by night j’ai envie de voir.

– Tu vas voir ça sera vite fait, c’est une petite ville de province tu sais, va du côté de Saint Jean, c’est sympa par là.

Je suis son conseil. J’arrive devant un pub, le Saint James, ils sont en train de fermer. Je sors ma carte.

– Sers moi un dernier verre.

– On ferme monsieur.

– Fais pas chier !

Ici c’est pas comme à panam, il y a pas un Bouba devant chaque pas de porte, le mec obéit et va me chercher un verre. Du coup il y a des trous du cul qui s’amènent et ils veulent un verre eux aussi. Ils sont trois, des casquettes, ça m’aurait étonné.

– Désolé on est fermé.

– Et lui ? fait un des ratons.

– Moi je suis un poulet, barrez-vous, j’explique en ressortant ma carte.

– Fils de pute va, grommelle un des gars.

Je lui balance mon verre dans la gueule, tout le verre, il hurle, j’enchaîne sur un crochet dans les flottantes, je pivote et cogne dans la gorge du second, avant de lancer mon talon dans l’estomac du troisième. Ils sont tous les trois par terre à s’étouffer, je réclame un autre verre au mec qui court presque le chercher.

– Vous avez dix secondes pour vous arracher après j’appelle les collègues, j’explique entre mes dents.

Ils se barrent l’un après l’autre.

– On va pas se faire emmerder par cette racaille hein ! je lance au mec.

Il a beau avoir la trouille je suis remonté dans son estime.

– Vous auriez dû les appeler, ils nous font assez chier comme ça.

– Vous croyez ? Ouais mais bon après c’est les collègues qui m’auraient fait chier moi.

– Ah ouais ? Pourquoi ?

– Pour que je fasse un rapport ! On adore ça la paperasse en France.

– Ah ça c’est bien vrai… eh dites, je peux me joindre à vous ? il me demande.

Mais je vous en prie.

Il revient avec deux autres pintes, une pour moi, une pour lui.

– Merci je lui fais.

– Enchanté, je m’appelle Franck, me fait le mec.

– Enchanté Franck, Francis.

– Ras le bol de tous ces petits connards, il me fait, on devrait les traiter tous comme vous venez de le faire.

– Ça je vous le fais pas dire, faut voter Marine la prochaine fois, je lui dis.

Là il hésite, je vois bien à sa tête que je viens d’évoquer le diable, ça me fait marrer. Tous ces petits enculés qui veulent plus d’ordre mais quand on leur parle d’en mettre, ils se défilent parce qu’ils ont peur d’être traité de quoi ? De raciste… Comment si on en avait quoi que ce soit à foutre. Ils trouvent qu’on est raciste ? Ils ont qu’à retourner dans leur pays de merde on verra comment ils sont accueillis dans leur bled toutes ces petites racailles !

– Pfff, de toute manière c’est tous les mêmes ! dit-il en essayant d’esquiver le sujet.

– Peut-être mais vous trouvez pas qu’avec ce genre de mentalité on finit par ne plus croire en rien ? je réponds pour l’emmerder.

– Possible, pourquoi vous y croyez encore vous ?

– J’aurais pas ma carte du Front si j’y croyais pas, je mens

Il reste évasif.

– Ouais, c’est possible, je ne sais pas…

J’ai rendu ma carte du Front il y a deux ans, à cause de Marine justement, moi je préférais son père, il avait des couilles le vieux, l’autre justement j’ai pas confiance, elle veut trop le pouvoir. Mais moi c’est moi, et dès que je peux je milite, même si c’est plus tout à fait le Front j’espère qu’elle va passer, et je suis loin d’être le seul dans la police. On en a marre de faire des heures pour rien, marre que la justice les refoute systématiquement en liberté, plein le cul de voir ces merdeux s’enrichir avec leur shit et en plus de taper leur frime partout où ils passent, et je parle pas du reste, tout le reste, comme ces armes qu’on voit débarquer maintenant. Si on fait rien, d’ici cinq ans ça sera le chaos.

– L’écoutez pas m’sieur, il y croit pas plus que vous, il croit en rien ce mec.

Je me retourne.

– Putain ! Amok !?

Il sourit, il a l’air fatigué, il a vieilli aussi, mais sinon c’est toujours cette même bonne vieille tête d’assassin exotique. Les yeux bridés et clairs, la peau bronzée, l’air d’un chinois avec des lentilles. Je me lève, je devrais l’arrêter sur le champ mais d’instinct on se donne l’accolade.

– Putain que c’est bon de te revoir, je fais sincèrement.

– Ça fait combien de temps exactement ?

– Depuis 2003.

– Putain, tant que ça !? Faut fêter ça !

– Je veux mon neveu.

Je finis mes deux godets coup sur coup, rote, demande au mec combien je lui dois.

– Non laissez, c’est pour moi.

– Ah cool, merci… et n’oubliez pas de voter Marine en 2017, je lui fais en partant.

– Je vous promets d’y réfléchir, il répond.

Tu parles…

– Alors raconte, il se passe quoi exactement ? je fais à Amok en le rejoignant.

– Tu veux pas qu’on aille picoler d’abord ?

– Bonne idée, je suis même pas encore saoul… tu veux de la coke ?

– T’en as ?

– Bah ouais sinon j’en proposerais pas andouille.

– Et moi qui pensais que t’étais devenu un flic exemplaire…

– Tu m’as bien regardé ?

On s’est marré et on s’est fait une prise devant l’église Saint Jean. Tous les bars et les restaurants fermaient, on a demandé à un mec s’il y avait des boîtes dans le coin, il nous en a indiqué une sur les quais, c’était pas loin, on y est allé.

– … J’ai fait mes cinq ans et je suis rentré à la BRI, voilà, tu sais tout…

On se raconte notre vie devant le bar, la boîte est divisée en deux pièces, une pour la piste de danse une autre pour le bar. Le videur est un tas de mou qui ne ferait pas de mal à une mouche et le DJ passe du Michael Jackson, cette espèce de mutant pédéraste, et du ragga de temps à autre, ce que j’aime bien, même si c’est de la musique de nègre parce que quand tu danses avec une fille là-dessus c’est hot. Amok n’a pas encore abordé le sujet qui fâche et je le laisse venir. Pour tout dire là tout de suite c’est juste bon de se retrouver avec un compagnon d’arme, quelqu’un qui peux te comprendre et le reste je m’en branle. Lui aussi a fait ses cinq ans et puis, comme je le savais déjà, il est rentré dans le privé. Il a travaillé pour les anglais, les américains, en Irak, en Afghanistan, en Colombie, au Mexique. Du boulot de sécurisation le plus souvent, parfois du sauvetage pour des enlèvements. Contractant comme on dit maintenant au royaume des euphémismes. Avant on disait chien de guerre, c’était plus imagé.

– Et ça te plaît d’être flic ?

Ça l’air de le surprendre.

– Bah ouais pourquoi, je casse des gueules gratos, je me fais du gras sur le dos des dealers, et si tu la ramènes je te fous un outrage et rébellion et je te réclame 1600 boules de dommages et intérêts.

– Et ça marche ?

– Parfois, la plupart du temps les juges s’en tapent, il y en a tellement…

Il doit deviner quelque chose dans mes réponses parce qu’il répond :

– Allez me raconte pas de crack je te crois pas que t’aimes ça.

– Je te jure, je prends mon pied, c’est juste que des fois j’aimerais que ça change.

– De quoi ?

– Tout ! Tout ce bordel ! Toute cette paperasse qu’on doit faire, les procédures, les droits des prévenus, la règle des gardav’, les fils de pute de l’IGPN, les test ADN pour les viols…

– Les test ADN ?

– Bah ouais mon con figure toi que c’est nous qui les payons et à l’état en plus !

– Ah ouais ?

– Ouais, on fait des appels d’offre même, et si c’est trop cher et que l’affaire vaut pas un clou, on laisse tomber. Alors t’imagines pour un viol, tout le monde s’en branle sauf si c’est la salope à Normal 1er. 78000 grognasses violées en France par an ! Y’a pas 78000 connards en taule non !? Tu comprends pourquoi maintenant ?

Là je reconnais que je commence à être bourré. Quand je commence à sortir les chiffres comme ça c’est un signe. Je fais mon révolutionnaire comme disait mon adjudant au 2ème REP.

– C’est la merde partout quoi… il répond, et j’ai clairement l’impression qu’il pense à tout autre chose.

– Allez, viens, je lui dis, on va voir à côté s’il y a de la salope à baiser.

Il y en a. Je la repère tout de suite, style brésilienne, avec un pantalon moulant en lycra qui danse rudement bien pour… je te le donne en le mille Emile, un melon. La vingtaine, genre petit connard sapé propre, je le calcule pas et commence à danser avec la fille. Je me démerde question danse. Je suis pas un champion mais c’est comme la baise, et la baise j’aime ça. Pendant ce temps Amok se tortille avec deux filles dans le fond, lui aussi il se démerde pas mal, même si c’est plus brutasse que moi. La fille répond à ma danse en s’approchant, elle sourit, elle a un joli sourire et un corps fantastique, le mec essaye de s’interposer en douceur en dansant à côté de nous, tout en me matant salement. La fille le sent, elle s’écarte, je m’en tape, j’ai la gaule, je m’approche et lui attrape délicatement le cou.

– Tu veux pas me sucer dans les chiottes maintenant ? tu m’as trop mis la gaule, je lui chuchote à l’oreille.

– De quoi ?

Elle en revient pas, je suis pourtant tout ce qu’il y a de sincère, et j’ai essayé d’être aussi délicat que possible.

– Non mais ça va pas !? elle me fait en se dégageant.

– Allez te fâche pas… On était bien là non ?

Là-dessus intervient le melon. Il se plante devant moi à trois millimètres et me regarde droit dans les yeux façons tueur. Je suis vachement impressionné. Surtout qu’il fait une tête de moins que moi et que pour ça il est obligé de lever les yeux comme un con.

– Tu fais quoi là !? il me demande entre ses dents.

Je lui flanque le coup de boule qui lui pendait au nez à s’approcher d’aussi près, il va rebondir dans les chaises le long de la piste, j’entends une claque derrière moi, c’est Amok qui vient de s’en prendre une d’une fille, décidément… Amok éclate de rire.

– Mais ils sont dingues ces mecs ! s’exclame ma brésilienne.

Là-dessus se lève deux gus qui étaient en train de cuver leur whisky dans le fond, ils sont bourrés, ils sont marseillais, ils ont envie de se battre. Super.

– Eh mon pote tu fais quoi là ? me demande le premier en aidant à se relever le melon. Je reconnais tout de suite l’accent.

– Je t’encule t’as d’autres questions ?

Il lâche aussitôt l’autre, son copain me fonce dessus. Je le prends dans l’estomac, il me fait tomber et commence à me bourrer de coups de poing pendant que son pote essaye de m’atteindre à la tête avec son talon. Je me marre. Amok arrive sur lui en une fraction de seconde et le détruit en trois coups de poing. Je bloque les bras de l’autre et le retourne avec une clé de jambe, après quoi je le détruis à son tour mais je lui mets un peu plus de pains.

– Ça va, arrête, arrête ! Tu va le tuer ! me fait Amok en m’arrachant à lui.

Le mec à la tête comme une pastèque, les lèvres, le nez, les yeux explosés, du sang partout, un carnage. Le videur arrive sur ses entre fait avec une bombe lacrymo de police, et qu’est-ce qu’il fait ce con ? Il crache la purée sur nous ! Toute la boîte qui doit évacuer. Tout le monde qui hurle et sort en vrac, bon il y a pas beaucoup de monde, mais quand même. On en profite pour s’enfuir en rigolant comme des bossus. Evidemment après ils ont fait venir les flics, le Samu, les pompiers, et si ça se trouve ils en parleraient dans le journal local demain, mais nous on était déjà loin alors. On a traversé le Rhône, remonté jusqu’à la place des Terreaux, croisé des zonards avec qui on a partagé des bières, j’ai voulu aller aux putes mais Amok n’était pas chaud. Alors on a erré un moment sans trop savoir où on allait, bourrés, chauds comme la braise, cocaïnés, dans une ville bourgeoise, confinée et endormie, jusqu’à ce qu’on trouve un rade de nuit avec un billard. C’était parfait pour nous calmer les nerfs. Mais, ça devait être le destin ou un truc comme ça, voilà que rentre toute une tripotée de filles canons accompagnées d’étudiants ou du genre, bobo mes couilles. Qu’est-ce tu veux la brésilienne m’avait mis la gaule.

– Eh, t’as vu ? je fais à Amok en me marrant.

– Ouais, il me répond, en rigolant.

– On la fait comment ?

– Direct ?

– On a déjà essayé c’était pas terrible, je fais remarquer.

– Pas faux…. On leur paye un verre alors ?

– T’as du fric toi ?

– Non et toi ?

– J’ai tout dépensé dans le billard.

– Tu veux dire que les derniers verres ne sont pas payés ?

– Non

Il sourit.

– Cool… t’es quand même un drôle de flic toi hein…

J’hausse les épaules.

– Bah quoi ? Tu crois que je suis le seul à sortir sa carte pour se faire payer un verre ?

– Je voyais pas ça comme ça.

– On est en France mec, un pays de flics, cette carte c’est un sésame.

Ça me donne une idée. Je m’approche du barman, je sors discrètement ma carte et je lui souffle un truc à l’oreille avec mon haleine à un gramme et demi. Il me regarde suspicieux mais il a vu la carte avec la bande tricolore, mon matricule, le blaze, tout, alors qu’est-ce qui peut faire ? Me dire non ? J’aimerais bien voir ça. Un mot de moi et demain l’hygiène débarque le faire chier, ou encore ça sera pour sa terrasse trop large, ou ses comptes avec la financières. Il y a tellement de règles pour les débits de boissons et les restaurants en France, les entreprises privées en général, qu’on a même pas besoin de se pencher pour foutre le bordel. Et tout, ça en bon barman, il le sait. Je lui commande quatre autres pintes et vais offrir aux filles à la table des jeunes.

– Pour ces demoiselles, de la part de moi et mon pote, j’annonce en posant les verres.

– Oh mais non fallait pas ! me fait un des mecs.

Mais je le regarde même pas.

– En ce cas laissez nous vous en payer un aussi, fait une des filles.

– Volontiers !

Une salope moderne qui n’a pas peur de nos gueules, j’aime ça. Son copain nous invite à leur table, héhé…

– Tu lui a dit quoi au mec ? me demande Amok.

– Qu’on était en mission d’infiltration et qu’on enquêtait sur ceux là.

– Ah, ah, ah !

On se présente les uns les autres, comme prévu ils sont presque tous étudiants, il y a un cuisinier dans le lot, nous on dit qu’on est des touristes en vacance à Lyon, on n’a pas besoin de se concerter on est sur la même longueur d’onde. D’ailleurs d’une certaine manière c’est ce qu’on est lui comme moi. Mais comme on est tous bourrés et français, tôt ou tard ça manque pas on parle politique. Les gamins se moquent de toute la bande Sarko, Hollande, Valls, et quand on arrive évidemment à Marine c’est une salope de facho. Je peux pas laisser passer, je suis bourré je vous dis.

– Et alors ça ferait pas de mal en France un peu de fascisme, y’en a marre de toute cette racaille qui fait la loi.

– Normal, fait une fille, t’as vu où ils vivent, c’est normal qu’ils soient comme ça, ils sont parqués dans des ghettos comme en Palestine.

Elle a pété un câble la vache ou quoi ?

– Mais qu’est-ce que tu racontes toi !? ça fait trente ans qu’on lâche des milliards en banlieue à chaque émeute, trente ans ! Pour rien, c’est de pire en pire à chaque fois. Les bronzés virent les français, ils veulent pas se mélanger !

– Vous avez vu ce qui se passe dans le 93, dit l’un d’eux en essayant de détendre l’atmosphère, ça bouge !

– Sept morts c’est normal que ça bouge ! Les flics les ont massacré, fait la vache qui compare les quartiers à Gaza.

– Massacré ? je dis, ils leur tiraient dessus à l’arme de guerre !

– Tu parles, fait la fille très sûre d’elle, je suis sûre c’est un prétexte pour justifier le carnage.

– Et le flic qui est mort là-bas, t’y pense ?

– Rien à foutre ACAB

– ACAB, répète le mec à côté d’elle.

Putain je vais les défoncer, ACAB, All Cops Are Bastards, le grand mot de tous les révoltés à la mie de pain. Amok me fait signe de me calmer. J’ai bien du mal j’avoue.

– Il avait peut-être une famille non ça vous vient pas à l’idée ? C’est ça, faut laisser faire les bougnoules et rien dire !?

– Bon moi j’en ai marre d’écouter ce facho parler ! fait une des filles en se levant. Tu viens Marco ?

Le Marco c’est le cuisinier de la bande. Il hésite, il a pas envie d’abandonner ce verre qu’on leur a payé.

– Hélène, te fâche pas comme ça, on discute !

– Et alors ? Tu supportes toi d’entendre parler de bougnoules et cette salope de Le Pen qu’elle devrait gagner. Moi c’est bon, je rentre !

– Ooooh, fait la tablée.

– Allez te fâche pas ma shoot, fait Amok, y parle pour parler c’est tout.

– Tu parles ! rétorque la fille, d’ailleurs vous seriez flics tous les deux ça m’étonnerait pas !

Et sur ces bonnes paroles Jeanne d’Arc s’arrache, poursuivie par sa paire de couilles qui beugle son prénom alors qu’elle est déjà dans la rue. Deux minutes plus tard, devine quoi, on entend une altercation. C’est nos deux tourtereaux qui ont un souci avec, devinez quoi… Ils sont quatre, du genre sauvages ils sont en train d’embrouiller les autres. Amok s’approche.

– La vie est belle hein…

– La vie est belle, je confirme.

Il veut y aller de suite, je le retiens, j’ai envie de profiter du spectacle d’abord. Les jeunes y vont à notre place. L’ambassadrice des quartiers se prend une magistrale gifle d’une des racailles. Les garçons veulent se battre, je me dis qu’il est temps d’intervenir, on les a laissés assez s’amuser comme ça, c’est notre tour. Cinq minutes plus tard les quatre connards sont par terre à compter leurs dents. Rien de mieux qu’une bonne bagarre pour la cohésion de groupe. Du coup le Marco nous invite chez lui, et on se retrouve tous à l’écouter jouer de la gratte dans son appartement à fumer des joints et à picoler. Le lendemain je me réveille dans un lit inconnu avec une fille à poil à côté de moi. J’ai l’impression qu’on vient de distribuer un lot de cymbale à une bande de triso et qu’ils défilent dans ma tête en jouant Highway to Hell. C’est horrible. La chambre est à demi plongée dans le noir, je cherche mes fringues à tâtons en essayant de pas faire de bruit. Quand soudain ça me traverse l’esprit, putain Amok ! Il est passé où ? Je réveille la fille et je gueule presque.

– Amok ! Il est où !?

La fille chouine, essaye de se rendormir.

– AMOK BORDEL OU IL EST !?

– Mais c’est qui Amok ?

– Mon pote !

– Mais je sais pas où il est moi, il est resté chez Marco je suppose.

– Marco, c’est qui ça ?

– Tu te souviens de rien ?

Vaguement. Je me souviens des joints, d’une gratte, mais c’est tout. Elle m’explique qu’on a pris un x ensemble et qu’après on est parti chez elle pour niquer. Putain ! je lui demande l’adresse de son pote et j’y vais. Dehors il fait jour, environs midi je dirais à la lumière, et j’ai pas mes lunettes de soleil. Je cherche ma fiole à coke, bon Dieu ! Elle est vide… ça va être une très longue journée… Je prends un tacos, lui plante ma carte sous le nez et lui ordonne de me conduire à l’adresse. Arrivée sur place je tambourine à la porte, un jeune mec en short boxer m’ouvre, il a l’air de me connaître mais je le remets pas du tout.

– Ah salut Francis vous êtes bien ren… il commence à me demander.

– Amok il est où ?

– Amok ?

– Mon pote !

– Ah je sais pas.

– Il est parti avec une fille ou quoi ?

– Non, je sais pas, franchement je te jure… dis donc je voulais te demander…

– Quoi !?

– Elle était bonne ta coke hier soir, t’en aurais pas d’autre ?

Putain j’ai partagé ma coke avec ces petits cons ! Putain et Amok qui a disparu alors que je l’avais dans mes pognes. Qu’est-ce que je vais raconter à Toussain moi ? Rien, je vais rien lui raconter, pas un mot, de toute façon il comprendrait pas, trois bagarres, une mini émeute dans une boîte de nuit, c’est pas son genre de fun. Quand j’arrive c’est le branle-bas de combat à la préf, on aurait repéré le Charcutier à Venissieux. Evidemment Toussain et moi on est pas convié, ça nous arrange, il veut visiter cette boîte à Meyzieu. Le Boléro porte encore les traces de l’incendie qui l’a fait fermer, mais il est en travaux quand on arrive. Bâche en plastique, pots de peinture, et des gros bras qui ont autant l’air dans le bâtiment que moi j’ai une gueule à lécher des culs. On sort nos cartes, bonjour, votre responsable est-il là ? Les deux mecs ont pas l’air de capter ce qu’on dit, on entend une voix dans le fond qui fait :

– Je suis là inspecteur…

Le mec à un accent de l’est que je connais bien, après la guerre d’ex-Yougoslavie on s’est retrouvé avec tout un tas de serbes et de croates dans la Légion. Rien que des durs à cuire. Il porte une chemise et un costard noir, il a une cicatrice sous l’œil droit qui pourrait bien avoir été fait par un bout de métal. Il nous invite à nous assoir et demande ce qu’il peut faire pour nous aider. Toussain lui demande son nom.

– Monsieur Slopiti.

– Serbe ? je demande.

– Croate…

– C’est vous le chef de chantier ?

– Je suis le nouveau propriétaire, précise-t-il.

Et mon cul c’est du beurre ?

– Ah, en ce cas vous pourrez peut-être nous expliquer, fait Toussain, nous travaillons sur une affaire d’homicide, et il se trouve que la victime avait une de vos cartes…

– Ah oui ? Nous en avons distribué beaucoup vous savez, nous cherchons du personnel.

Toussain sort une photo. C’est Latifa Royale avant grillade.

– Connaissez-vous cette personne ?

Il examine à peine la photo.

– Non ça ne me dit rien.

– Je me permets d’insister, voilà ce qui lui est arrivé…

Il sort une autre photo, la même après… Pourquoi il se prend la tête comme ça ? Il n’a pas compris qu’on les a en face de nous là ? Le croate a l’air de s’en foutre comme de son premier cadavre. Je ne peux pas lui en vouloir.

– Non vraiment pas, je suis désolé… puis je me permettre toute fois une observation.

– Je vous en prie, fait Toussain.

– Une personne capable de telles atrocités doit être très dangereuse, je serais vous je ferais très attention…

Tu parles, sa petite phrase pouvait pas mieux tomber, parce que moi aussi j’ai des photos, et celle-là je suis sûr qu’elles vont lui causer.

– Vous marquez un point, je lui fais en retour, avant de poser les photos une par une devant lui. Mais si j’étais cette personne, je ferais quand même attention à ce que sont parfois capable de simples petits flics.

C’est les clichés qu’on a pris des cadavres de Feyzin, et là il affiche carrément.

– Eh bien nous n’allons pas vous déranger plus longtemps…

Toussain me fait signe qu’on s’arrache, dehors il me demande à quoi ça rime d’énerver des tueurs. Je lui demande en retour ce qu’il espérait en lui montrant la photo du cadavre.

– Je ne sais pas, il avoue, je crois que je voulais voir si ça le ferait réagir.

– Si ça se trouve il s’en est chargé lui-même, alors qu’est-ce que tu veux que ça lui foute ?

Je suis de mauvais poil mais je peux pas lui dire pourquoi. Je m’en veux pour Amok, c’est toujours comme ça quand je commence à picoler, j’oublie le reste, que je suis flic par exemple. Amok… où il peut être maintenant cet enfoiré ? Si seulement je me souvenais de la soirée, peut-être qu’il m’a dit un truc important. Mais j’ai beau chercher, tout ce qu’il y a dans ma tête c’est de la semoule et ces connards avec leurs cymbales.

Vive la France !

La vie est un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur qui ne signifie rien.

Macbeth, William Shakespeare.

 – Tu la connais celle-là, ça se passe dans un rade avec plein de copains du Front. Un portos rentre et réclame un Millionnaire, paf, il gagne vingt euros. Le lendemain les gars lisent dans le journal qu’il y a eu un accident de la route au Portugal, 20 morts… bon…

On est en route avec Dom pour la Cité des Poètes la bien nommée, à Pierrefitte, plaine Saint Denis mon pote, chez les indiens. Avec nous il y a un plein car de GIPN, plus une caisse de gros, 5h30 l’heure des braves, on va lever un trou du cul qu’on a logé depuis deux semaines, ce soir il va dormir à Fleury, un Babel Oued évidemment.

– Plus tard un spingouin rentre dans le rade, bonyour yé voudrais oune Millionnaire. Re paf, il gagne cent euros. Le lendemain, les gars lisent dans le journal qu’un avion s’est écrasé en Espagne, 100 morts. Ils commencent à se poser des questions….

Dom et moi ça fait quatre ans qu’on bosse ensemble depuis mon retour d’Afghanistan. On s’entend bien, on a le même mental. Il a été dans les paras, moi dans la Légion, ça aide je suppose.

– Là-dessus arrive un bougnoule, bijour je voudrais oune Millionaire siouplais, et là les gars les mecs se mettent à gueuler le million, le million !

– Ah, ah, ah !

– Elle est pas bonne ?

– Comme la chatte à ta sœur !

– Eh oh déconne pas avec ça.

– Je t’emmerde.

J’ai rigolé, pas lui, c’est un Yougo, un Serbe, ces choses là c’est grave chez eux. Là-dessus la radio s’est mise à brailler c’était les ninjas.

– On arrive.

– Okay, pas de cirque les mecs, j’ai pas envie d’une émeute, on fait ça en douceur.

En douceur ça veut dire commando. La cité c’est le territoire des bougnoules et des négros, la dernière fois ils ont buté un rom qui croyait être un voleur ici, voyez le genre. Ils sont allés le chercher jusque dans leur poubelle, là où ça vie ces machins là et ils l’ont tabassé à mort, ça a fait la une, mais il paraît que le gosse s’en est sorti après un coma d’une semaine. Dommage ça aurait toujours fait un de moins.

– On s’en fait une ? j’ai dit en sortant un flacon de coke.

Un petit flacon brun, avec une petite cuillère en argent plaqué, j’ai piqué ça à un dealer d’appartement, le genre qui se prenait pour le king. On l’a fait sérieux redescendre de son trône. Après notre visite c’est toute la dentition qu’il devait se refaire. Il nous avait contrarié on va dire. Je m’en suis mis une dans chaque narine et puis j’ai passé le flacon à Dom. C’est monté tout de suite, coup de speed dans les dents et les narines, c’est de la végé, de la bonne, je préfère ça à la pharma. Le jour est pas encore levé quand on arrive. Les ninjas sont en place, bien planqués, j’appelle la seconde voiture.

– Okay les mecs, on fait comme on a dit, et faites gaffe, c’est pas le coin des câlins ici.

La cité forme un genre de U avec au centre un grand square et des platanes pour décorer. Il y a une galerie qui court sur la moitié, où il y avait des commerçants avant que les bronzés les chassent. On s’enfile par là jusqu’au bâtiment C, 8ème étage, appartement 412C, quatre mecs plus moi et Dom pendant que les ninjas couvrent nos arrières. Je me sens super bien, sportif, j’ai du speed plein la tête et c’est moi qui ouvre le bal. On rentre en silence dans l’immeuble, grimpe les escaliers et tant pis pour la trotte je veux pas que le bruit de l’ascenseur alerte qui que ce soit. Avec nous on a amené un bélier, c’est Gé qui le trimballe, notre ailier droit comme qui dirait. Il jouait à Bayonne avant. Et c’est lui qui défonce la porte.

– POLICE ! POLICE !

On déboule là-dedans en hurlant, on a les brassards, les plaques, et les pétards de sortie, y’a une moukère qui se pointe en beuglant, une vioque, on la bouscule, on veut rien savoir, deux gamins, une gonzesse, putain on est tombé sur un nid ! Dégagez bande de macaques ! Je les bouscule, le mec qu’on cherche est là, il bouge pas, il est tout gris, pas réveillé, il sait qu’il est niqué. Plaquage au sol, menottes, Dom sort la commission rogatoire explique ce qui se passe à la vioque qui couine, on embarque son fils, perqui, tout le toutim. Moi je soulève le gars et je le sors, pas le temps pour ces conneries, ils savent ce qu’ils ont à faire, nous on l’évacue. Moins de temps on reste ici avec ce connard, mieux on se portera. Dom me suit dehors pendant que Gé et les autres commencent la perqui. On descend, je contacte les ninjas par radio.

– Ça se passe ?

– On arrive.

On est dans le hall, je le pousse, faut aller vite, Dom est devant, il jette un coup d’œil dehors, l’aube se lève à peine.

– C’est bon il fait.

Il pousse la porte vitrée, je tiens l’autre par le cou, tête baissée, je lui fait presser le pas, quand d’un coup j’entends ce putain de bruit. Ce bruit que je connais par cœur, ce bruit que j’ai entendu pendant presque cinq ans. Je le reconnais tout de suite, je pousse mon prisonnier contre un des piliers de la galerie. Bordel on nous tire dessus à l’AK47 ! Les balles vrombissent autour de nous, ricochent sur le sol, et puis c’est le pak ! pak ! des Famas du GIPN qui répliquent. Putain mais qu’est-ce qu’ils font !? J’espère qu’ils l’ont repéré au moins.

– Vous le voyez ? je gueule dans ma radio.

– Affirmatif, 3ème droite ! Au-dessus de vous !

Rafale de suppression, l’AK tire sur les ninjas maintenant.

– Dom ! ça va ?

– Pas de souci mec !

Pak, pak, pak ! Braaa, braaaa ! le bordel et nous deux sous speed, le pied. Mais en attendant faut sortir de là.

– On se replie ! je fais.

Je vais aller se chercher ce connard moi-même, AK ou pas je me dis. Et puis soudain il sort de nulle part, un gamin, à peine 14 ans, avec un Mac 10 dans la main qui se met à rafaler sur nous.  Je prends un pruneau dans le gilet, je réplique en tombant, deux balles dans le buffet, le gamin s’effondre avec un cri, mon prisonnier en profite pour se tirer. Putain là ça va plus du tout. J’ai mal, je me redresse quand même et là je vois Dom, étalé par terre dans une mare de sang.

– DOM !

Putain mon pote ! mon presque frère ! Dom ! Une balle lui est rentrée dans la gorge, une autre dans la jambe, la fémorale qui fait fontaine, j’essaye d’arrêter l’hémorragie en gueulant dans mon micro.

– UN HOMME A TERRE UN HOMME A TERRE !

Le sang bouillonne presque, il est livide, il gargouille, il sourit comme un imbécile. Et moi je peux rien faire sinon le regarder mourir. J’ai déjà vu ces yeux, j’ai déjà vu ce sourire, cet étrange sourire qu’ils ont parfois. Je sais ce que ça veut dire.

– Reste avec moi Dom ! Pour l’amour du ciel enfant de pute, reste avec moi !

Il continue de gargouiller, et puis c’est fini. Il est froid. Froid comme moi, froid comme cette rage que je sens monter en moi, froid comme un cadavre. Le cadavre que je vais faire, le méchoui !  J’attrape mon flingue, je suis tellement speed et fou de rage que je ne réalise même pas qu’on me tire dessus d’en face, les balles font exploser les portes vitrées au moment où je les passe, elles sifflent à mes oreilles et vont se perdre dans l’ascenseur, rien à foutre, j’aperçois la porte des caves entre ouverte. Je sais parfaitement que si je m’aventure là-dedans seul je risque ma peau, mais j’en ai rien à branler. Je rentre sans me poser de question, la cave est bien entendu plongée dans le noir. Pas un bruit, rien, et je connais pas les lieux. Je longe un mur à tâtons, le flingue dans une main, sort ma lampe torche et l’allume. Psssssht prend ça dans ta gueule ! J’ai rien vu venir je me prends une pleine gerbe de gaz lacrymo dans la gueule. Et puis d’un coup on me matraque les jambes par derrière. Je tombe sur les genoux tire deux balles sur mon premier assaillant, mais le second coup de matraque m’atteint à la tête, je m’effondre en lâchant mon pétard. Je suis à moitié dans les vapes, ils se jettent sur moi, ils sont trois, ils me tabassent à coups de talon et de matraque télescopique, putain un vrai traquenard et je vois queue dalle, je chiale, je morve, ils ont des masques ces cons et moi pas ! Bon, je crois qu’il est temps de remettre les choses à l’endroit.

Je t’explique cousin, dans la Légion ça, ce qui me font là, ça s’appelle une cérémonie de bienvenue. C’est une forme d’affection tu vois ? Alors qu’est-ce que j’en ai foutre de leurs coups ? J’ai la haine, la rage je te dis, ils peuvent me trouer même s’ils veulent je vais tous les défoncer. Je sors ma dague push-up de ma boucle de ceinturon, et bloque une des jambes, je lui sectionne le talon d’Achille, et puis plante le couteau dans le pied du mec avec la matraque, il hurle, tombe, roulé boulé sur lui, j’attrape la matraque et je m’en sers sur monsieur numéro trois jusqu’à ce qu’il commence à sentir le goût de sa cervelle dans la bouche. Après quoi j’arrache le masque d’un des connards, lui coupe l’autre talon t’Achille, et termine le dernier d’un coup de talon dans la poire qui lui défonce la paroi nasale. Le gars qui m’a balancé le gaz c’est mon prévenu, il est par terre, encore menotté, qui se tient l’estomac, une grande auréole de sang sur son tee-shirt. Je m’approche.

– Regarde moi connard, je lui fais en le braquant.

Il halète légèrement, les yeux révulsés, si les balles n’ont pas atteint une partie vitale il peut s’en sortir, mais ça aussi je m’en branle.

– Regarde moi !

Il me regarde, je tire.

 

Parfois je fais des rêves. Je suis dans un immeuble à Paris et c’est la guerre comme à Sarajevo. J’ai mes armes avec moi, je suis seul, et je chasse. Ou alors je suis dans les montagnes là-bas, et j’arrive avec  mon unité dans un village, et on massacre tout le monde jusqu’au dernier. J’ai un masque dans ce rêve-là, une tête de mort avec des dents de loup-garou, j’avais ça à l’armée. C’est des bons rêves, je dors bien après ça.

 

– Oui monsieur le préfet, j’en ai parfaitement conscience monsieur le préfet… tout à fait.

Le commissaire divisionnaire Casanova a cinquante-trois ans, porte des bretelles et des mocassins à gland et c’est mon chef. Je l’aime bien, surtout quand il remballe gentiment le préfet de la Seine Saint Denis.

– Les politiciens… il me fait en raccrochant.

J’hausse les sourcils, pas besoin d’en dire plus.

– N’empêche ça craint méchant Vous avez vu les journaux ?  7 morts 4 blessés pour une simple opération de police ?

– C’était la guerre là-bas.

– Je sais, j’ai lu les rapports de la balistique. Mais les quatre dans la cave…deux sont morts, un est dans le coma et l’autre ne pourra plus jamais marcher de sa vie, l’IGPN aimerait bien vous questionner là-dessus vous savez.

– Qu’ils aillent sucer des queues j’ai rien à leur dire.

– Ecoutez, je ne vais pas avoir le choix, faut que ça se calme. Vous êtes un bon mais vous vous croyez encore dans la Légion, on va vous envoyer au vert. Vous partez à Lyon. Ils ont besoin des lumières de la BRI de Paris.

– Qui ça ils ?

– Un certain lieutenant Toussain de la crime.

 

Putain quand même je l’échappe belle cette fois, c’est vrai que les journaux causent que de ça depuis deux jours. Tu parles, sept morts ! Ça fait tâche dans la belle république hollandaise… et l’autre Valls qui promet que des têtes vont tomber, et oh connard on a un mort chez nous et c’est mon pote, le reste on s’en fout ! C’est eux qui ont commencé, eux qui avaient la puissance de feu. Ils se rendent compte ou quoi où on est bordel ? Quand est-ce qu’ils vont se réveiller tous ces tocards ? Quand est-ce qu’ils vont arrêter de croire que leur pays de cons va toujours être épargné par les gangs, les mafias, comme ailleurs ? On s’est fait tirer dessus à l’AK47, au Mac 10, au Famas ! un vrai arsenal on a trouvé là-haut. Douze cars de CRS ils ont fait venir pour nettoyer le bordel ! Parce que moi pendant que je tuais dans la cave, ça tirait au-dessus. C’est mes collègues qui ont terminé le boulot dans l’immeuble, les ninjas se sont chargés de l’autre tireur. Et maintenant il commence à avoir des débuts d’émeutes dans toute la plaine Saint Denis. Ouais, ouais, on a foutu le bordel…. Moi je dis, pourvu que ça bouge dans toute la France, j’ai raté 2006 parce que j’étais dans l’armée, je veux pas rater celle-là.  

On a enterré Dom dans l’après-midi avec tout le tralala, même le sinistre était là. Quand je suis rentré dans la cave ils étaient tous là au garde à vous devant une tricolore. Une tricolore c’est un alignement de shots, bleu, blanc, rouge, angustura bleu, Sambuca, angustura rouge. La tradition veut qu’on passe la Marseillaise en même temps. On a attrapé nos verres dans l’ordre, Gé a beuglé :

– BLEU POUR LA POLICE NATIONAL !

– POLICE NATIONAL EN FORCE ! on a répondu avant de boire nos verres d’une traite.

– BLANC POUR LE FOUTRE QU’ON LEUR MET AU CUL ! a beuglé Gazoil qu’on appelait comme ça parce qu’il ressemblait à Vin Diesel.

– FOUTRE AU CUL ! on a répété en rigolant

.- ROUGE POUR LE SANG DE NOS ENNEMIS j’ai hurlé

– MORT AUX BOUGNOULES ! ils ont tous gueulé.

J’ai levé la main pour faire signe de pas boire.

– Hop, hop, hop, attendez, pourquoi que les bougnoules ?

– Ouais t’as raison, a fait Gé. Y’a les négros aussi.

Gé, je précise, est un nègre, mais il est des nôtres.

– Et les niakoués, a fait quelqu’un.

– Ouais, bon bref… mort aux cons quoi a dit Gasoil.

Ça nous a semblé bien. On a hurlé, mort aux cons et on a bu. Après quoi Gé a servi une nouvelle tournée, et on l’a bue à la mémoire de Dom en chantant la Marseillaise. Allons enfant de la patriiiiie, slurp ! Et si ça vous étonne qu’on fasse ça au lieu de pleurer Dom c’est que vous ne comprenez rien aux mecs bande de connards. C’est ce qu’il aurait voulu et on le savait tous. Après on a pris de la coke et on a fait venir les putes. La cave on l’a louait quasi à l’année, sous un restaurant grec dans la rue Saint Germain, pas vraiment une cave, normalement les clients pouvaient y aller, mais quand on était là la porte était fermée à clef. On a fait la fête jusque vers deux heures, partouzé un peu et puis on a prolongé sur une boîte à putes qu’on connaissait sur les Champs. Je me suis fait sucer dans les chiottes, j’ai picolé, sniffé, on a tous fait ça quand d’un coup regarde qui se pointe ? Lou Charmelle, l’actrice porno.

Mon sang ne fait qu’un tour, je calcule même pas les deux gars qui l’accompagne, je fonce sur elle et je lui dis :

– Eh ma salope tu veux pas me sucer là devant tout le monde, je te paye.

Bon j’avoue comme entrée en matière y’a mieux, mais faut comprendre je suis encore chaud bouillant de la baston moi, j’ai encore envie que ça bouge, me vider les couilles deux fois ça suffit pas, surtout pas avec de la coke dans le pif et du sky dans les veines. Elle me mate très hautaine.

– Je vous demande pardon !? elle fait avec son petit accent du sud.

– Je veux que tu me suces devant tout le monde t’es sourde ou quoi ?

– Mais il est dingue ce mec ! elle fait.

– Bon ça va mon gars, fait un de ses potes en se levant.

C’est là que je les remarque, ils sont au ralenti ou quoi là ?

– Francis y’a un souci ? me fait Gé en s’approchant.

– Non y’a pas de soucis, je veux payer cette pute pour qu’elle me suce devant tout le monde.

Je fourre la main dans ma poche, et je sors une liasse. Ça c’est l’impôt obligatoire qu’on prélève sur chaque saisie. C’est pas légal une seconde, mais on s’en tape à la brigade. Ça paye les indics, ça fait du gras pour nous, et Casanova ferme les yeux. Gé rigole.

– Et pourquoi tu veux qu’elle fasse ça Francis ?

– Bon je crois que faut qu’on s’en aille Lou, fait l’autre mec qui n’en mène pas large.

– TU RESTE LA CONNARD ! je hurle.

Le type se rassoit immédiatement mais l’autre croit qu’il peut jouer les héros, il essaye de me donner un coup de poing, je pars le coup, lui saisis le bras et lui pète le poignet dans un craquement. Il hurle, elle essaye de s’enfuir, je la rattrape par le bras, elle crie, les videurs s’amènent, le cirque.

 

N’empêche on a bien rigolé. On s’est battu avec les videurs, on les a défoncé, mais finalement elle m’a pas sucé, je me suis même excusé. Si, si, eh oh, je suis pas un sauvage non plus, c’était juste pour rigoler.

 

Les premiers mois, la première année après mon retour, je suis resté enfermé chez moi, à me nourrir de pizzas et de conserves. Je sortais jamais, j’errais dans l’appartement, à poil, maquillé cam de la tête au pied, même la bite. Avec mes armes. Je voulais pas sortir, j’avais peur de tuer des gens. Parfois je montais sur le toit de l’immeuble et je visais la rue.

 – Putain de fils d’enculé de sa mère de chien de porc de pute dans ton cul… pardon madame, je me réveille.

La vieille me regarde outrée, je suis dans le TGV, j’ai une gueule de bois t’imagines pas.

– Oh bordel de merde j’ai soif !

Je me lève et vais vers le wagon restaurant, enfin c’est le nom qu’ils lui donnent. Il paraît qu’avant il y avait de vrais restaus dans les trains, j’ai jamais connu cette époque hélas, mais là ça dépasse tout, ou plutôt ça ressemble à rien. Enfin c’est pas grave du moment que je peux acheter des bières. Je connais rien de mieux à part le Coca pour chasser la gueule de bois. Le mieux c’est avec un œuf dedans, mais on fait avec ce qu’on a. j’en commande douze, je lui vide quasi son stock et je vais me saouler à ma place. Vive la France ! Je suis sûr qu’on peut pas faire ça dans les autres pays par exemple. Etre bourré dans un train à grande vitesse avec un Sig Sauer Special Police, 15 cartouches, parabellum. Là-dessus il y a un mal élevé qui commence à causer dans son portable, moi j’ai la tête comme une calebasse.

– Eh gros, tu veux pas la mettre en veilleuse un peu, j’ai la gueule de bois, je lui explique gentiment.

J’ai pas exactement une gueule qui fait marrer. J’ai le nez de travers, des grosses arcades et des yeux un peu pochés parce que je picole autant que je me suis battu, j’ai des marques sur les phalanges qui t’explique ce que je fais de mieux, tabasser les gens. Et puis surtout j’ai la carrure, un mètre quatre-vingt-huit au garrot pour cent kilos, ça calme ; mais lui pas. Il fait un petit signe négligent de la main et il continue. Je regarde la vieille dame qui hausse les épaules.

– C’est comme ça maintenant, elle me fait.

Je tape sur l’épaule du fâcheux.

– Eh trou du cul tu comprends le français ou quoi ?

– Je vous demande pardon ?

 – Mets là en veilleuse enculé, ou va téléphoner dans le couloir.

– Oui, oui, c’est ça… il me fait avant de recommencer à papoter.

Je lui arrache le téléphone des mains et je le piétine. Il gueule,  il essaye de se lever.

– Non mais ça va pas.

Je le colle à son siège et je lui chuchote à l’oreille.

– T’es au courant pour les sept morts ? Bin je m’en suis payé trois, je suis flic, alors ferme ta gueule ou tu vas finir fait divers.

Je me suis redressé, c’est la première fois de ma vie qu’on m’applaudit. Je salue mon public et je me rassois. Putain je suis encore défoncé.