Gourmandise

Milan contemplait avec la ferveur d’un converti, le paquet de spaghettis posé devant lui qu’un rayon de soleil venait frapper depuis l’unique fenêtre de la pièce. Honorant les sentiments qu’il nourrissait à l’endroit de ce kilo de pâtes, les scintillements du cellophane habillaient les longues tiges blondes d’une lueur aurifère; tant, qu’un examen hâtif eut leurré n’importe quel visiteur un peu distrait et donné l’illusion que le vieil homme était, en réalité, le gardien de quelque fabuleuse fortune. Des spaghettis tout à fait ordinaires, fabriqués en Lybie, mais qui néanmoins s’ils n’avaient pas valeur d’or revêtaient, au cœur du vieux Milan, l’habit délicat et joyeux d’un trésor enfantin.

Sur la moitié de l’emballage courait une large inscription curviligne, de style koufik, ponctuée d’un épi de blé simplifié. Sigle qui n’était pas sans lui rappeler les gerbes virilement empoignées des ouvriers des bas-reliefs de l’Hôtel de Ville et qui, désormais, gisaient en débris parmi les cadavres et les carcasses incendiées.

Le paquet reposait sur une petite assiette à la courbe approximative et au rebord ébréché, trônant au milieu d’une table en bois vermoulu, plantée au fond d’une pièce à peu près nue, dont le plancher et le plafond étaient à demi défoncés. Dans un coin de la pièce, attendaient un seau d’eau, un réchaud, quelques grammes de margarine, une passoire artisanale et une casserole cabossée, rafistolée de clous. Il était assis sur un tabouret bricolé et pouvait entendre au loin tonner les canons.

La fenêtre, par laquelle le soleil fêtait son trésor, était brisée et plus rien ne retenait le vent de venir charrier ici les remugles de poudre et de mort qui flottaient au dessus des rues. Fumet mêlé d’un relent de moisi émanant des murs à demi pourris et qui avait désormais pour lui, l’odeur du quotidien. Les volets avaient été arrachés et du rebord ne subsistait plus qu’une vague et courte plate-forme de béton noirâtre sur laquelle reposait un pot de fleur; duquel s’élevait, triomphante, une délicate touffe de basilic.

Car en dépit de tout, Milan avait conservé son goût des choses italiennes et au-delà de la simple idée que ces pâtes allaient lui offrir son premier repas depuis une semaine, elles avaient la vertu d’invoquer le plus doux des souvenirs, qu’un peu de basilic soulignerait d’une saveur sans égal.

Oubliant le désastre, il remontait dans le lointain catalogue de sa mémoire; au temps jadis des Jeunesses Communistes, où lui et ses camarades traversaient les frontières à la rencontre de l’Europe, célébrer le nom du Maréchal et glorifier sa politique.

Il avait navigué à bord des formidables tracteurs soviétiques sur les fleuves blonds des champs de blé de Silésie, il avait admiré la majesté mystérieuse du pont Alexandre II dans la brume glacée d’un hiver à Leningrad, il avait bu l’ouzo en chantant la révolution sous le soleil de Grèce… mais seule l’Italie brillait encore au sommet de son coeur. Ah qu’elle n’avait pas été sa joie de découvrir que son prénom était également le nom d’une grande ville Lombarde ! Et cette langue ! Si chantante et si cousine qu’il l’avait comprise sans jamais l’avoir apprise…

Soudain il revoyait la grande tablée de son adolescence au pied des oliviers de Toscane. Avec sa nappe bleue, éclaboussée des rayons du soleil qui dansaient au travers des branches odorantes. Il revoyait le visage joyeux de ses compagnons, il les entendait rire et chanter les chants partisans que leurs avaient appris les camarades italiens. Il sentait à nouveau le parfum des spaghettis et sa bouche retrouvait le goût du basilic, de l’huile d’olive et de la tomate fraîche. Le goût de vivre.  Alors lui venait à l’esprit ces quelques vers de ce poème qu’il avait appris à l’école et qu’il récitait en français: Mon enfant, ma soeur, songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble ! Aimer à loisir, aimer et mourir au pays qui te ressemble ! … Et un sourire naissait sur son visage triste.

Le vieux Milan avait obtenu les pâtes dans un dispensaire de la Croix Rouge, négocié les quelques grammes de margarine, faute d’huile d’olive, avec un combattant de la rue d’en face et il avait amoureusement entretenu le basilic dans l’attente de pouvoir un jour, à nouveau, goûter au plus exquis des souvenirs. Rassemblant chacun des indispensables ingrédients au fond de sa masure, tel un architecte jetant les bases d’un grand oeuvre à venir, il élaborait ainsi dans son esprit, jour après jour, au fil toujours plus tenu des privations et des humiliations, l’édifice d’un espoir.

Lui qui n’était désormais plus le citoyen d’aucune nation, exilé sans exil, avait élevé une bannière à sa jeunesse sur le charnier des drapeaux. L’étendard italien, dont les trois couleurs étaient entièrement contenues dans ce simple plat et auquel, il manquait encore à ce jour, la touche indispensable de carmin. Or, justement, il y avait parait-il à quelques kilomètres de là un dépôt abandonné où l’on trouvait encore des boîtes de sauce tomate, fabriquées à Padou. Un miracle au milieu de cette désolation, un miracle auquel il voulait croire.

Marchant à petits pas traînants, il se dirigea vers ce qui restait du chambranle de la porte et sortit sur ce qui restait du palier. Quelques semaines auparavant, un obus incendiaire avait traversé les 6 étages de l’immeuble, tuant son dernier voisin et éventrant l’escalier. Ce n’était désormais plus qu’un colimaçon amputé au niveau du deuxième étage, béant sur un tas de gravas d’où s’élevaient telle une infernale denture, de menaçantes tiges de fer.  Il n’y avait d’autres moyen pour descendre que de suivre les marches jusqu’à terme, puis de sauter le plus loin possible, pour ne pas s’empaler. Pour remonter, Milan avait récupérer un bidon de pétrole vide, qui lui servait d’escabeau et qu’il prenait toujours soin de ramener sur le palier, à l’aide d’une corde. Corde elle même accrochée à une tige métallique, dépassant du chambranle. Aussi, quand il fût dehors, il s’empressa de pousser le bidon dans le vide et attendit quelques secondes qu’un éventuel tireur embusqué se manifeste. Mais il ne se passa rien de la sorte et le vieil homme entrepris de descendre de ses ruines.

De nombreuses marches avaient été laminées par le choc et la charpente qui les soutenait était à demi carbonisée. Le vieil homme avança lentement, collé à la paroi criblée d’éclats de schnarpel auxquels ses doigts de paysan s’accrochaient tant bien que mal. Il y avait par endroits des trous si larges qu’il dût parfois lâcher le mur pour atteindre une marche moins abîmée, sans toutefois être assuré qu’elle ne trahirait pas ses pas sous l’impulsion du sort. Pour se rassurer, il s’imagina être sur la queue enroulée d’un dragon endormi, tandis que lui serait le Saint-George au visage d’or des icônes de son enfance.

Parvenu à destination, sautant pour ne pas s’abîmer sur les dents de fer, il se plaqua aussi tôt contre le mur de façade. Le bas de l’escalier le plaçait, comme le bidon, à la vue des tireurs et qu’ils n’aient pas tiré sur l’un pouvait signifier qu’ils espéraient abattre l’autre.

La rue était déserte. Dans les bouches béantes et aveugles des fenêtres d’immeubles qui s’alignaient de l’autre côté, il rechercha en vain, un petit éclat de verre, pouvant trahir la présence d’une lunette de fusil. Assuré que la voie était libre, il trottina dehors, jusqu’au prochain bâtiment.

Le dépôt où étaient entreposées les boîtes de concentré de tomate se trouvait à deux kilomètres, de l’autre côté d’une avenue ornée d’un cortège de chars qu’un récent bombardement avait immobilisé. Il fallait, pour y parvenir, contourner un champs de mines, se faufiler entre les ruines sans jamais se faire voir des miliciens et en prenant garde à tous les pièges qu’elles recelaient immanquablement, surveiller les fenêtres et surtout ne jamais s’arrêter. Car il savait que dès lors, le courage l’abandonnerait.

Entre ici et là bas, il ne rencontra que mort et désolation. Les cadavres étaient partout. Terrifiantes statues de chair disposées dans les rues, pendant des fenêtres, le visage éternellement figé dans la douleur. Hypnotisé par sa terreur, avançant avec la prudence d’un animal traqué, le vieux Milan répétait, interminablement, les mêmes vers de son poème conjurateur : Les soleils mouillés de ces ciels brouillés pour mon esprit ont les charmes si mystérieux de tes traîtres yeux, brillant à travers leurs larmes.

Les tanks étaient bien au rendez-vous dans leur habit funéraire, énormes cancrelats desséchés, longeant l’avenue. Quoique épuisé par sa longue marche sous le soleil, Milan entreprit au plus vite de grimper sur l’un d’eux, s’appuyant sur les contours d’un trou d’obus et posant ses mains sur le blindage puant encore le plastique et la viande brûlée. Derrière, s’érigeait quelques tours grises couvertes d’esquilles et d’éraflures.

Faisant le plus vite qu’il put, craignant toujours la présence de fusils à lunette, qu’il imaginait, sans peine, à l’intérieur des tours, il trouva le moyen de s’accrocher la cuisse sur un détail de fer, tranchant comme un rasoir. Mais l’heure n’était pas aux plaintes. Tout en boitant, il continua tout droit puis prit à gauche, dans une rue étroite, jusqu’à ce qu’il trouve un porche où se réfugier, quand soudain une Jeep chargée d’hommes armés s’introduisit à l’autre bout de la rue, roulant au pas. Prit de panique, Milan s’engouffra à l’intérieur du premier immeuble, bien contant d’y trouver un escalier à peu près en état qui le conduisit au second dans un appartement abandonné. Se précipitant dans un coin, près d’une fenêtre dentelée, il attendit que la voiture passe, ne pouvant réprimer le tremblement qui agitait les muscles de ses jambes.

Le bruit du moteur et les voix des soldats lui parvinrent avant que l’engin ne rentre dans son champs de vision. Il ne comprenaient pas ce qu’ils disaient et eut été bien incapable de savoir à qu’elle armée ils appartenaient, mais ça n’avait pas d’importance, il y avait longtemps, ici, qu’on ne tuait plus par idéologie. Son effroi fut donc totale quand il entendit distinctement les freins crisser et les soldats sauter du véhicule. Si totale que son corps, instinctivement, s’allongea le long du mur, tandis que ces yeux cherchaient désespérément une issue dans son dos. Il en vit une à deux pas de lui, ouvrant sur une autre pièce.

Rassemblant ce qui lui restait de volonté, il rampa, prenant bien garde de ne pas lever la tête et passa à côté. Dehors il entendait les soldats rirent et le verre de quelques bouteilles d’alcool tinter dans le silence funèbre de la rue. Par chance, la seconde pièce était éventrée sur tout un côté et la moitié du plancher descendait en douceur vers le rez-de-chaussé. Milan se laissa glisser, tout doucement jusqu’en bas, inquiet du roulis que firent le plâtre et les cailloux au passage de son corps et aussi tôt qu’il mit le pied à terre, pour la première fois depuis le début de son périple, couru jusqu’au prochaine abris.

Au delà, le monde n’était plus qu’un désert gris sur lequel flottait une brume stagnante et d’où surgissait à peine quelques restes d’une ancienne cité ouvrière. Un container métallique, laissé par les forces de l’O.N.U, et qui par il ne savait quel mystère avait cessé d’intéresser la guerre, brillait  là, seul, surchauffé par un soleil blanc au zénith de sa journée. Personne alentour, pas d’armes ni d’armée, le dépôt de ses rêves ressemblait à un mirage. Il y parvint épuisé, s’engouffrant sans précautions, accueillant son arrivée avec le sentiment que ces quatre murs d’acier le mettaient à l’abri du monde, comme s’il venait de découvrir le paradis sur terre et que rien ne pouvait l’atteindre.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté…

Les boîtes s’y trouvaient comme prévu. Deux piles de conserves de petite taille, d’un rouge profond, cernées d’une ligne d’or; couvant, telle de la braise, à peine éclairées par la lumière venant de l’entrée et que son corps saisi masquait d’une ombre gigantesque. Que c’était beau !

Oubliant toute prudence, il resta là, dans l’embrasure de la porte, fixant, incrédule, les pyramides sang et or qui s’imposaient à ses yeux et à son coeur de toute leur sobre majesté. Que c’était beau !

Lentement, les mains tendues vers le bonheur, les yeux écarquillés par la semi obscurité, il s’approcha, chassant un à un, devant ses pas, les mauvais souvenirs de son périple. Jusqu’à ce que plus rien n’existe, jusqu’à ce que tout disparaisse, cadavres, soldats et désastres, et qu’il tienne enfin entre ses mains une de ces précieuses petites boîtes.

– Pomodoro di Padova.

 Que c’était beau, que c’était rond. Il répéta le mot, le faisant rouler dans sa bouche, en goûtant chaque intonation, savourant le savant roulement du r, la tendresse du m, l’aristocratique agencement des o, la discrétion des deux p qui sonnaient comme celui du mot volupté

 « Tomates de Padou » ainsi annonçait l’étiquette en lettres noires et capitales, au dessus d’un petit bouquet d’olivier, délicatement dessiné. Et puis aussi : « Doppioconcentrado di pomodoro. Peso neto 150 g. Prodotto in Italia, a norma di legge da ape 4 ». Et en bas, en tout petit : « Giaccomo e Frateli S.A. Padova, Italia. ». Il prononça tout, chiffres comme verbes, à haute voix, retrouvant dans la musique de ses souvenirs les mots enfouis depuis longtemps : « Roma », « Michelangelo », « Leonardo da Vinci »… Les injures aussi, les formidables bordées d’insultes que se lançaient les italiens dans leurs colères sans importance : « Mal educato ! », « Stronso ! » « Disgraciaze ! »,  » Va fencule rompe cazo ! » « Porcamiseria ! ». N’est-ce pas que cela sonnait comme un feu d’artifice ? Comme une explosion de confettis, sous des lampions, à la tiède terrasse d’un café avec pour seul toit un ciel rempli d’étoiles ! N’est-ce pas ?

– A qui tu parles ?

La voix avait tonné dans son dos. Instantanément, il se figea, serrant contre lui sa précieuse petite boîte.

– OH ! Je te cause !

Ses jambes se remirent à trembler sans qu’il n’y puisse rien et sa bouche s’était soudainement asséchée.

– RETOURNE-TOI !

Faisant un effort surhumain sur lui-même, sachant qu’il n’avait d’autre choix, il s’exécuta dans un lent demi-tour, la conserve brillant dans le creux de ses mains, ses jambes propageant dans tout son corps les tremblements de peur.

– Approche !

Ce n’était qu’une silhouette noire se découpant dans l’éclatante lumière, une silhouette dont il devinait paquetage et fusil et qui le menaçait de sa voix sans appel. Profitant qu’il était encore dans l’ombre, il glissa la boîte au plus profond d’une poche de son pantalon tout en marchant vers son bourreau.

– Qu’est-ce que tu fous là ?

Il ne lui avait pas laissé le temps d’arriver, l’attrapant par une oreille et l’attirant dehors au milieu d’un groupe d’autres soldats.

 – Qu’est-ce que tu fous là ?

Il l’avait jeté à terre et avait braqué un revolver sur sa tempe, hurlant l’éternelle question qu’ils posaient tous avant de vous tuer.

 – T’es un espion ? Qu’est-ce tu fous là ?

Il ne savait pas quoi répondre, il n’y avait rien à répondre. Toutes les réponses se trouvaient au fond de ce hangar, étaient contenues dans ces fusils et ces visages pleins de mépris ou d’amusement pour le vieillard sans défense qu’il était.

 Comment avait-il pu être aussi stupide ? Comment avait-il pu croire un seul instant qu’un pareil endroit ne serait pas gardé ? Dans cette ville où la plus petite réserve de sucre pouvait devenir l’enjeu de toutes les stratégies. Ne venait-il pas de risquer sa vie pour une misérable boîte de concentré de tomate ? Cette boîte qu’il sentait contre sa cuisse mais qui pesait sur sa gorge à l’égal de l’arme. Ici ? Où la nourriture était devenue une arme où un oeuf valait plus que la vie d’une famille ?

 – Réponds enculé !

Milan ne pouvait s’arrêter de trembler, son esprit vidé, à genoux au milieu des tueurs. Il avait perdu.

– Ne me tuez pas.

La prière n’était qu’un murmure, un filet chevrotant noué et enroué, qui montait, plaintif du plus profond de sa gorge.

– Ne me tuez pas…

La prière prit de l’ampleur, plus suppliante, plus humble que jamais. 

– Ne me tuez pas…

Elle se nouait et se dénouait, filait comme une longue plainte, faisant monter des larmes dans ses yeux vieux, usés et qui ne voyaient plus sur le sol à ses genoux, que les déchets qui l’en couvraient et les tâches de sang séchées.

– Ne me tuez pas, ne me tuez pas, ne me tuez pas…

Les soldats le regardaient amusés et silencieux. Il n’était rien pour eux, rien de plus qu’une vermine, un cafard, un rampant et ils se fichaient complètement qu’il fusse un espion ou non, ils ne voulaient pas le tuer, ils voulaient jouer. Soudain il éclatèrent de rire, le revolver disparût de sa tempe.

– Allez, fout l’camps le vieux.

Il était si hébété qu’il ne comprit pas ce que l’autre venait d’ordonner. Ne faisant aucun geste, les mains toujours entrelacées, les jointures blanchies, répétant l’incessante prière d’un homme qui entend déjà exploser dans son crâne la balle de revolver.

– FOUT L’CAMP !

Non, ce n’était pas possible, c’était un piège… Ils allaient le laisser s’en aller pour mieux le chasser. Ils attendraient qu’il se mette à courir et puis ils lui tiraient une balle dans la jambe, puis une seconde dans l’autre jambe. Ils le regarderaient ramper, hurler, riraient de lui et quand ils en auraient assez, ils l’arroseraient d’essence et craqueraient une allumette ! Pourquoi pas ? C’était bien ainsi qu’était mort son voisin d’en face, brûlé vif, non ? le soldat l’attrapa par le col et le dégagea du chemin, braquant à nouveau son arme vers lui.

– TU VAS T’EN ALLER BOUGRE DE CON ?

Fixant le canon de ces yeux effarés, sans autre choix, il repartit à reculons, prenant peu à peu de la vitesse jusqu’à leur tourner le dos et se mettre à courir avec une agilité qu’il ne s’était pas connu depuis des années.

Il courut tout du long, jusqu’au passage des chars et courut également bien longtemps après, au point que les coutures de ses chaussures finirent par éclater. Mais peu importe ses chaussures, ils n’avaient pas tiré, il était vivant et par dessus tout, il rentrait victorieux, la boîte de concentré de tomate ballottant au fond de sa poche. C’était un signe, Dieu voulait qu’il réussisse, Dieu avait pris pitié de lui, il voulait le récompenser de tous ses efforts, plus rien ne pouvait plus l’arrêter, ni les bombes, ni les balles… Dieu était avec lui.

Des meubles luisants, polis par les ans, décoreraient notre chambre; les plus rares fleurs mêlant leurs odeurs aux vagues senteurs de l’ambre…

Il parvint à sa masure la nuit tombée, rien ni personne n’avait rendu visite à ses provisions et le bidon était toujours à sa place. Souffrant d’un dernier effort il réussit à escalader le colimaçon, non sans laisser un peu de peau et de sang sur le tranchant d’un éclat et parvint chez lui saoul d’épuisement.

Plutôt que de sombrer, il se mit aussitôt à l’ouvrage remplissant la casserole d’eau puis la posant avec peine sur le réchaud. Au dessus de lui, il pouvait voir la nuée se voiler de bleu, de timides étoiles scintillants au loin. A l’extérieur le grésillement des insectes, le grésillement de la vie qui ne finissait jamais d’avancer, chantaient comme par un jour de paix.

Il avait mis le feu au plus fort et l’eau ne tarda pas à bouillir. Avec délice il y fit glisser une botte de spaghettis, fins et soyeux dans sa main, s’épanouissant dans le bouillonnement cristallin tel la chevelure d’un ange. Une épaisse vapeur blanche s’éleva de l’ustensile frémissant, il baissa la flamme et s’asseya contre le mur du fond, humant chacune des molécules d’eau qui venaient embrasser son visage extasié. Ah ce parfum de pâtes…cette odeur chaude de blé mouillé…

Les riches plafonds, les miroirs profonds, la splendeur orientale, tout y parlerait à l’âme en secret sa douce langue natale. Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Il récitait en chuchotant, les yeux mi-clos, d’une voix de gorge, rocailleuse, cassée par la fatigue.

Vois sur ces canaux dormir ces vaisseaux dont l’humeur est vagabonde.

 Encouragé par cette vision il se leva et alla ouvrir la boîte de sauce tomate avec un éclat de schnarpel, qu’il tenait, la main rentrée dans sa manche. Taillant dans le métal avec la plus grande délicatesse, il entreprit de tordre le couvercle aussi parfaitement rond et doré qu’une aura de sainteté, pareille à celle qui épousait si bien le visage de Saint-George terrassant le dragon. La belle onctuosité du concentré de tomate apparu sous la feuille d’or, déroulant majestueusement son incomparable parfum cardinal. Milan ouvrit grands ses poumons, les yeux tout entiers fermés sur l’évocation. Lui aussi, à son tour, victorieux du dragon. D’un index prompt, il plongea un doigt dans la boîte, comme s’il s’agissait du coeur de la bête et le porta à sa bouche. La subtile saveur de tomate s’enroula autour de sa langue, se mêlant à la salive et, ruisselant sur le toit rose de son palais, s’évaporant en laissant derrière elle la traînée d’un parfum de pierres chaudes. Ah la sauce tomate de Padoue ! Rêveur, il retourna à sa place tandis que les spaghettis n’en finissaient plus de cuire.

« Al dente ! », il ne les voulait pas autrement; « al dente », littéralement « à la dent »; ni trop dur, ni trop tendre, juste à la limite des deux, entre le plein et le vide, complet, parfait… Mais était-ce possible avec ceux-là ? De vulgaires copies, des pâtes de Lybie, de ce désert où rien ne poussait, où les chants avaient la triste ordonnance des défilés militaires et les hommes l’air sombre des cortèges funéraires…

C’est pour assouvir ton moindre désir qu’ils viennent du bout du monde…

Au bout de dix minutes, convenant avec lui-même qu’il ne pourrait faire mieux, il les égoutta avant qu’ils ne soient trop cuits. Il versa ensuite quelques gouttes de sauce, mélangée à une noisette de margarine, tandis qu’un tendre parfum enveloppait ses narines.

Il y avait le blanc de l’innocence et le rouge des révolutions, le drapeau italien flottait presque sous son front, ne manquait plus qu’un dernier petit détail, couleur d’espoir.

Milan posa la casserole sur la table, se tenant les reins. La journée avait été dure et s’ils ne bombardaient pas cette nuit, il pourrait peut-être dormir un peu, après ce festin. Traînant des pieds, il se dirigea vers la fenêtre et les yeux fermés, caressa le tendre feuillage du basilic entre ses doigts, savourant à nouveau le destin tordu des branches d’olivier de sa mémoire.

Les soleils couchants revêtent les champs, les canaux, la ville entière, d’hyacinthe d’or; Le monde s’endort dans une chaude lumière…

Délicatement il dégarnit quelques feuilles qu’il tailla du bout de ses ongles trop longs et fendillés par le manque de vitamine et l’âpreté de ce monde sec, mort et désolé dans lequel il rôdait aujourd’hui. Puis il mélangea. La margarine fondait mal et s’accumulait par grumeau à la sauce tomate, formant des petits paquets au goût un peu acide sur le fil noué des spaghettis. La première bouchée fut la meilleure. Il la laissa glisser dans sa gorge lentement, après l’avoir mâché longuement, tirant de sa saveur  l’indicible palette de ses souvenirs de jeunesse. Les chants, les compagnons qui riaient rudement, la camaraderie désormais disparue, et l’espérance. L’espérance d’un monde neuf, fier, bâtit au courage et à la force d’un peuple lui aussi aujourd’hui disparu. Dehors une rafale lointaine coutura le ciel de son staccato de machine outil, mais il ne l’entendait pas, plus. Ailleurs, prit par ce voyage intérieur, le sang affluant dans ses artères d’un corps si longtemps privé de nourriture, et se faisant plus avide, plus exigeant à chaque nouvelle bouchée. Il fallait qu’il en garde, comment l’oublier, impossible de savoir quand il pourrait à nouveau remettre la main sur des vivres. Mais son estomac, tyran, exigeait plus et encore plus. Chaque coup de fourchette se faisait plus rapide, plus fou. A la quatrième, il ne prenait même plus soin d’enrouler les pâtes sur elles-mêmes comme ses amis du passé lui avaient appris. Manger des spaghettis était pourtant comme une science exacte. L’on piquait à travers en roulant sa fourchette entre ses doigts, suivant la courbe de l’assiette. Alors se nouait un chignon savant et délicat autour du couvert qui se happait d’une bouchée, sans bruit de succion, renâclement de cochon, sans flageolements de sauce au travers du menton ou des joues. Comme une poésie, une harmonie inventée. Mais son ventre forgé par la famine était devenu un Hitler dont la bouche était le barbare, et il engouffrait. Sa main allant et venant dans le plat  en engin mécanique, excavant  dans l’écheveau par poignée anarchique, lui remplissant sauvagement la panse. Il se transformait en porc, il se sentait porc, plus rien ne comptait. Ni les bruits ni l’odeur du dehors, ni la désolation qui l’encerclait, rien comme si à chaque lampée il espérait embarquer pour son souvenir et ne plus jamais retourner vers le pays de la faim. Presque une colère, une vengeance, une ultime bataille livrée contre tout ce qu’on lui avait fait, à lui et aux autres. Un massacre. Et soudain elle fut là. Une douleur fulgurante lui traversant le ventre, le paraphe de la rage, d’un estomac trop longtemps laissé pour compte. Un vieil organe épuisé submergé d’abondance. Il lâcha la casserole, sa fourchette, roula de côté et voulu vomir. Mais le tyran ne voulait rien rendre, d’un manque trop longtemps fabriqué, le tyran de son ventre voulait tout pour lui, même s’il devait en crever tout entier. Milan tenta de mettre les doigts dans sa gorge, mais ses dents se refermèrent sur eux, tout son corps révolté contre lui, et le cœur qui palpitait contre ses tempes, crachant derrière ses yeux des ondées de lumières comme des soleils du passé. L’indigestion le crevait. Il mourut lentement, convulsé, et quand enfin son cœur cessa de battre, le tyran recracha un peu de ce repas trop longtemps attendu.

Sur le mur du fond, gravé avec un éclat de shrapnel, on pouvait lire ces quelques mots :

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,Luxe, calme et volupté.

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Coup de feu

Rouge gorge de chapon farci au foie fumé, alibis cadencé de l’effraction verbale dans le quotidien de la page, crabe en croute, poulet au sel et foie gras frais. Dans une grande coupelle de porcelaine diaphane de petits gâteaux à l’amande douce reposent, à tremper dans une sauce piquante d’un vert iridescent. La chapelle fait Sixteen, le palais jouit, ici on fait ripaille, on s’en met plein la lampe d’Aladin d’émaux de mots en ribambelle, en saucisses, en bijoux comme des diadèmes authentiques fracturés aux étoiles pour le plaisir des yeux. On ne s’embarrasse pas de la langue plus que du palais si l’esprit est à la fête. C’est la morale de l’histoire, du chef, le conteur. Le claqueur de mot, le phraseur par impunité, l’imposture permanente comme une funambule sur son fil. Moi le cadenceur de cette cuisine, Shanghai express, une paille dans chaque narine, on fait exploser les étoiles, on raconte un fait à la bouche, une affaire inédite. Un conte. Canard de dix jours sauté et son bouillon parfumé, nid hirondelle sucré salé sculpté d’un torrent d’anges comme une corne d’ivoire, beignet de riz au scorpion frit, rôti de serpent sauce vade retro, plein de couleurs feu, de l’alcool de riz et de la bière pour faire passer. Dynamite dans les veines, les feux rugissant, chaleur de l’enfer, extase de l’adrénaline, une bataille qui aboie, la sensation de manœuvrer un gros bateau entre les banquises de la confusion, du désistement et de la trahison. Traité de calembredaine certifié conforme, chimérique moment de lucidité dans le décompte goutte à goutte de mon décor quotidien. Echappée belle de la folie qui s’évapore dans mes veines squameuses de serpent froid. Le paquebot bolide dans la fournaise des commandes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre les chinois mangent. Ils grignotent, ils gnognotent, goûtent, se goinfrent, s’en mettent derrière, la bouffe est un culte. Les incultes culs-terreux des frontières hexagonales peuvent se terrer dans leur gourbis véreux, le français est piètre comparé aux bridés, mangeur, noceur, cuisinier. Les arrières schlinguent la mort au soleil, on a beau faire la merde afflue, des rats comme des bras, on pourrait les intégrer au menu. Soubassement empesé des inconnus du client, vrac d’ordures attendant d’être débarrassé, théâtre gargantuesque de la digestion d’un restaurant six étoiles ouvert à flux tendu, cuisine ouverte comme des veines de suicidé, en spectacle porno les cuistots, le spectacle, la mode, la transparence. Hygiénisme malade du cru sur le cuit, du barbare qui ne sait rien et se méfie de tout. Dictature de la distraction, on regarde les forçats gagner leur pain et on hurle que c’est par passion. Il en faut c’est vrai, de l’abnégation suffira. Suffisants spectateurs plein de leurs droits de petits patrons boursouflés, en clients habitués se pensent passe-droit et crédit ouvert, touriste égaré par l’adresse, Shanghai Express, filament de bave devant les menus, ze place to be. Oignon caramélisé, porc coupé en dés dans des robes de samedi, déglaçage au Cognac français, de grandes flammes oranges comme des orages de napalm, bouchée de pâte de riz farci au veau blanc, grenouilles frites et légumes d’été, outrance merveilleuse des orages fielleux. Ça claque, ça gicle, ça vitupère, ça se donne et ça se retourne comme des filles de l’air, ça clapote, ça brûle, le vivant c’est sacré. L’œil est pointu, le geste tranchant, sur le fil permanent de l’explosion de commande qui déboule comme un pulsomètre à roulette. C’est une chiennerie, une guerre, personne n’en réchappera, rien n’arrête la machine, en salle la bataille est à son complet. Mes meilleurs soldats en costume de soie calculent et répondent onctueux au client mécontent de son attente. Mignardise, bouteille offerte, on perd de l’argent, j’accélère la cuisine, j’aboie comme un chien-loup commandant. Kapo régime.  Maintenant viennent les récits des incomplètes magnitudes, la fracture, l’inattendu comme une glace à la fraise en forme de poulpe, des jaunes dans une coquille de tofu, un cador au centre des malins, un matin orange dans une ville française, un chien dans un jeu de quille. Shanghai Express. Maintenant pars du seuil et refais toi une santé à la soupe froide des aliments dessalés de camembert frelaté en chien de ta mère. Démembre-toi d’une partie d’égo et retourne à cette senteur d’automne qui occupe tes grillons, reviens à la couleur, au craquant, au tendre, au glissant, à l’amer, sucré, l’acide, décape-toi de tes idées préconçues sur le récit, fredonne ta chanson dans les bouchées de bœuf de Kobé, donne leur du poisson.

Fluide artifice des récits emportés, impossible déstructuration culinaire. Moléculaire. Bœuf soufflé et sole aéroportée dans son bouillon d’huître. Homard excellence comme un baron dans une assiette, chausson de langouste, soufflet de barbue. Déportation des bouchées doubles, dessert, la première volée de client s’en va. La vague débarque vers nous, nous félicite, questionne, admire, l’intimité avec son poireaux oublie. Mais comment ils pourraient comprendre ce genre de chose, eux qui n’ont pas été élevés dans une cuisine, qui n’en connaissent que le spectacle ? Je ne m’interroge plus, je regrette, c’est comme si mon amour m’était retiré pour que je montre à tout le monde comment je le caresse. Opéra bouffe, je rabelaise une blague haut et fort qui glisse, grasse comme un hamburger dans une poêle américaine et fait exploser les rires, la brigade est à la fête, le chef est content, les américains pincent la bouche de mes saillies, je ne passerais jamais dans leur télé sans sifflement et floutage de la bouche. L’hygiénisme est partout sauf dans le bombes qui éclatent chaque jour mais moi je suis le français en Chine, Shanghai Express, et je t’encule, j’assure le spectacle. Crevettes caramélisées au safran mystérieux des enluminures codées de la chaleur vertébrale d’une journée de mousson, poésie du vert sur le lit d’un mérou jaune et callipyge, froufroutage de riz combiné dans des bains de poivre et de piment, alimentaire mouture d’une fièvre affamée de vrai, sans articulation polie, sans excuse sémantique pour le caractère absurde des sentences lancées en diagonale comme une volée de flèches stratégiques. Toucher au cœur du sensible, du vivant, relever d’une épice de mots une farce de phrases attachées et sans importance. Chatoiement du sensuel dans la graisse de canard, été bourgeois de mes souvenirs d’enfance, potage de mots en salade repeinte à la joie, bouffée de coriandre sur un lit de pétoncles cuites au bouillon d’algues. L’armée fourbit ses ustensiles, ça hache, ça coupe, ça taille, ça dévore l’âme aussi. A la hue, à la diable, allah akbar si vous voulez, jeu de mots foiré dans le pâté de tête, huîtres chaudes servies dans un dérapage contrôlé sur une rivière de perles noires, quatrain de veau et son panier de giroles rouges comme un bouquet de renoncules perdu dans un cosmos de saveurs. Limandes en cuissot, roulé dans du lard fin craquant comme une toile d’or, appétit ravageur, le cœur à cent quarante, l’eau salée qui suinte sur le front, on s’essuie d’une manche discrète, le client est là qui surveille sa pornographie culinaire. Il veut manger incroyable, il veut des fêtes dans sa bouche, des choses à raconter pour son estomac, la postérité digestive, il veut Shanghai Express et son concombre de mer  à la sauce française dans une panégyrie de tomates confites comme des banquiers dans leur jacuzzi Miami. Rouges, rondes, bien farcies, dodues et fraîches. Il veut des escroqueries pour sa bouche en dessert, des choses qui lui cambriolent l’âme sans qu’il n’ait à bouger d’un pouce. Il veut de l’arrogance sur sa fourchette, du talent, de l’art à manger, du contemporain. Il veut des palindromes et des anacoluthes, de l’alcoolisme savant, il veut mille richesses et mille ors multicolores, il veut l’Aladin sa lampe et la caverne de l’Ali Baba qui fuse et explose dans le palais rose de sa bouche comme un attentat à la pudeur d’une beauté renversante. Il est, il existe, il est plein. Suite, refrain, en alexandrin ou en boule, charivari de senteurs inexprimées dans un dédain glauque de verdeur vespérale, anarchie vertébrale d’un amphigouri verbeux, gambas sautée dans un claquement sec de détonation automatique, bouquet de fleurs séchées au matin de tes espoirs. Accélération des particules élémentaires dans un bain de jouvence couleur fraise, infini firmament du rythme en corolaire des brisures interdites de la pâte éponyme, caramélisation du mot et de sa phrase dans une soupe de bonheur à la sauce piment-oiseau, tartelette d’effets de style, déstructuration du récit culinaire et reconstruction arbitraire des poissons-volants cuits à la vapeur savante. Surréalisme rôti dans son jus de vin, coloration des cloportes et des scolopendres enfarinés dans de la poudreuse giclée d’incertitude. Arythmie perpendiculaire qui claque et fouette dans ma jugulaire, ça gratte, ça caille, ça foutraille dans l’impossible demeure du python joyeux. Ils mangent de tout on vous dit ! Tout ce qui a quatre pattes sauf les tables, tout ce qui vole, sauf les avions, la blague sur les cantonnais. On se la répète à l’infini dans les arrivages d’anguilles et de seiches, on débite et on taille, on hyperbole le vivant dans de savants assemblages gustatifs. Ça fourre, ça débourre, ça goutte au goutte à goutte, ça bouillonne dans les rondos et les casseroles, ça fume, ça gicle, ça chante, grésille, gueule, dégaboule dans les plats comme une cavalcade fantastique. Ça se donne puis ça se replie comme une marocaine en chaleur, ça perd son nord et son sud, je tiens la barre, elle est solide, elle ne flanche pas, elle attend. Une nouvelle vague de clients, ils s’engouffrent entre les portes battantes du grand restaurant, jambon de Parme et sourire féroce, blanc cassé, des faces de crème, des faces jaunes, des faces et des faces comme des scarabées en rut qui s’installent s’émerveillent, s’entourbillonnent sur les banquettes spécieuses de leur univers mental, ils s’arrosent le gosier, commandent. Ils aiment ça commander, parfois on se dit qu’ils viennent au restaurant uniquement pour ça, commander. Ne plus être, une fois dans leur vie un esclave mais un maître. Mais que foutre ? Les asperges n’attendent pas elles, elles vibrionnent dans leur jus d’une aura violette comme un enterrement en présence d’une connasse. Elles charment, elles chantent, les asperges, et les crabes nains dansent dans l’eau d’encre des seiches couleur de sperme bleu. Elles attendent le mot exact puis elles filiforment dans les canicules comme si c’était un décor de désert avec plein de cailloux dedans et de chauves ancêtres au creux des cactus. Le chien aboie, il veut son auge, l’asperge lui éclate dans la bouche avant qu’il n’ait dit ouf, alors il boit et reboit jusqu’à ce que le vin de riz l’emporte sur un vapeur à travers le Yang Tsé Kiang, son fleuve jaune à lui. Et l’expérience me diras-tu, et le client ? Où nous en sommes Madame de ce récit déconstruit ? Pourquoi l’impérieuse nécessité du liant dans l’index corolaire de nos études entomologiques, hypothétiques et dynamiques ? Pourquoi toujours ce prétexte du texte, alors qu’on vient de faire l’expérience d’une asperge dans une bouche affamée, une autre ? Pouce et archi pouce, maïs haché et soja cuit sous poche, riz vapeur et parfumé d’essence de rose dans les salmigondis de framboises et de fesses de veau. Crème chatoyante de rose et de jaune, ruisselant d’entre les ventres des turbos à la fenouil fraîche, décapé de lapin dans du pains mortifiés à la truffe du Périgord, menu menuet dansant sur ta tartiflette, estouffade, clients esbaudis, maîtres d’hôtel au petit soin, une équipe de fer.  Escalope. Une tessiture, une nuance de vert, un râle rauque dans une nuit pâle, une fille de fer, la réclame, un sein gauche plus droit que le lourd, une beauté incendiaire sur mes coquillettes aux pétoncles sauvages, une huile de feu à l’olive morte. Un carré d’agneau en quatrain. La réclame. Shanghai Express. Deux jambons de lesbienne dans un sexe uniforme et droit, un coup de speed et trois huîtres chaudes dans leur jus de calamar amorti, un chat emmerdant. Mais les chats le sont un peu tous, c’est leur propos. Une brigade qui ferraille comme des sauvages au champ de bataille. Coup de canon dans les desserts, deuxième vague, combien de couverts ? 450 chefs, une bonne moyenne ici. Allez on lâche pas ! Oui chef ! Lugubre vestale d’incendiaire vespérale, troubadour cerclé de cuivres, cymbales, édredon de mouton sur lit de patate douce-amère, citron vertueux, aubergine, songe mauve de mes légumes adorés. Calembredaine d’inexpérience sirupeuse de voleur en goguette, épars éclats de chocolat en pépites d’oignon cru. Mes souvenirs, les leurs, qui dansent dans nos têtes, nous nous battons contre vents et marées. Frichti en fistule d’agneau sur des vallées marmoréennes de tétons incendiés, aube noir dans un tissu apocalyptique de saison avec un trait de rose pour faire bonne figure. Matin calme et café rugueux. Sucre. Absurdité de l’existence posée sur un plat curieux mais pas fou, passage au crible de ce qui sort et gestion de ce qui rentre, coup de gueule, foutre au doigt, alimentation nécessaire des aisselles sous le brigadier de service, et pour autant que ça veuille dire encore quelque chose, prise de bec d’un commis aux abois et d’un chef de partie pas plus bien loti. L’enjeu est noir, je sépare, je tambouille, je rattrape, je califourchonne, je m’égare et crie gare.  Gare. Je ne porte pas de toque, je laisse ça aux embrassadeurs du goût de la francophonie lèche-cul des jaunes, mais une casquette, c’est ma marque avec ce putain de mauvais goût dans les blagues grasses que je sers Shanghai Express. Je papillonne, j’étiole, j’étouffe, j’exclame, je marche sur la tête, je taille un détail dans la paille de mes mailles entrefilets de bœuf. Je clapote dans l’infini imperfection d’une cuisine extravertie, riche, moléculaire, traditionnelle, ou pas. Poids en daube dans une langue jamais lavée, scories perfectibles de mes attentions saisonnières, allégorie du goût et de la matière dans un océan de jaune, chinois reptiliens d’infinie turpitude, milliardaire du Parti, petite chemise sans cravate et veste rugueuse d’anthracite, on me félicite dans un français cantonnisé, re dessert. Champignon d’eau qui fait vrooom  dans une panégyrie de légumes étranges des sublimes confins. Queue de dragon et amour nain. Macaron salé dans de vespérales allées bleues, relevés d’épices sur les tabloïds de nos espérances. Paon fumé. Sourire croupi sous les jupes des filles, comme des autruches affamées cherchant l’eau de leur sentiment. Charbonnage des filets d’écureuil dans un grand décoffrage de marbre poivré. Soupe de fatigue dans son jus de stress. Le coup de feu lentement se détend. Je vibre comme un arbre dans la tempête. Il est temps d’une pause, je fais signe à mes seconds de prendre la main. Cigarette, azur, odeur de décharge des arrières, je m’en fous j’ai fini par m’y habituer. Je suis seul, je me sens comme tel aussi, mais ça aussi j’y suis habitué, derrière le paquebot vogue. Ça bricaille, ça gratte, ça cliquette, ça s’esbrouffe, je me retire, me replie, dans mon silence, je pense à mes menus, il faut changer des choses ou la prochaine on ira dans le mur. Bientôt la fin, des quinze heures, bientôt le renouvellement des équipes, mon cœur bat toujours à cent à l’heure, je suis encore là-bas. C’est pas fini, c’est jamais fini, enfer, coup de feu.

Disruption dithyrambique

Dithyrambique, c’est comme gargantuesque, c’est pas un mot qu’on place facilement dans une conversation. Ça pose sa phrase, ça lui fait comme un genre de décor roubignole avec un gros panneau attention c’est la farce. Ça claque mou en somme. On a plus envie de mots comme phacochère, anacoluthe, ou myrtille. Mais ça non plus c‘est pas facile à placer dans une conversation, sauf si on cause recette, figure de style et animal sauvage dans une même discussion. Ce qui est, on en conviendra, assez rare.  J’ai jamais vu débouler de girafes dans l’échange de politesse entre un architecte tu vois quoi et une libraire post moderne,  tatouée Manga. Pas plus que le verbe ne s’invite à la table de Martine et Gérard, dans la tiède langueur alcoolique d’un mariage banlieusard. Le mot est souvent faible dans les bouches, l’orateur bourdonne et l’image fixe. L’oreille se distrait. On n’a pas la répartie cinéma, le débit orienté grande manœuvre, on bubulle des approximations de phrase, on tâte, on n’écrit pas, on cause. On synergise avec l’autre, on lui dit tu vois quoi, et on ne le dira plus jamais, plutôt se crever la langue. Puis il y a les codes, l’argot, le parlé frais, ca se porte. Ça s’emprunte pas. Tu fais toc à rouler du verlan quand t’affiches Jean-Pierre de l’auto-école, surtout en présence. Ça rebondit sur le lascar, ses yeux c’est des mollards et t’as le mot qui te pends aux lèvres comme une bite de smiley. Et bon faut voir quoi, la causerie rue c’est un tempo, une cadence, ça se débite pas, ça se savoure. Ça se place. C’est pas le mot pour le mot oualla cousin je te jure, il y a une danse et ça s’apprend en écoutant. Et les gens écoutent peu en général. Mais quoi foutre, on y est pas, c’est l’avantage du silence, avant qu’on le graphite, il ne répond pas. Il vous ignore même, ou il fait semblant. On laisse aller, on entasse, on bricole, on est maître. Les farceurs nous dispensent de leur fadeur, les femmes ne nous étourdissent plus, au cul d’un mur, on fabrique. Trop sait quoi, mais c’est pas la question, le propos, le sujet. Ici là immédiatement les mots sont sujet, verbe, complément, ils s’entassent en petits fagots continus. Ils filent à travers le crâne, se cherchent un dictionnaire, un lexique et peut-être qu’il n’y en a aucun. Faisons l’expérience du cumule. Ananas présomptueux d’amphigouri malsain, favoris vertébral d’un sémaphore allongé, mollement, dans les renoncules sauvages. Epice opiacé de mer du sud entassé et qui rime comme une merde en barbotteuse. Expérience lettrale, inspection intra anale d’un académisme mou du lecteur ordonné. De conversation privée il est anchois sur une tartine de beurre suédois. Impotent il gloupille dans le cadavre exquis d’improbables fabuleuses en hypothèses elliptiques. Songe et référence, ignorant le bougre la page ici, là, l’astronomie de la pinte qu’ils ne sauraient retrouver derrière le chemin de traverse qui de toute manière n’y est déjà même plus. A bord d’une caravelle année 70, mot magique d’argent inoxydable, Clinton Barnes est préoccupé. L’insatisfait et le furtif s’effilochent d’un nom, un début d’histoire, ils voient l’engin, argent dramatique dans le ciel faïence. Sentent-ils la poussée de cohérence, l’impalpable flamme, le manteau lexical, la saveur monotone des automnes sur la plage. Mais en tout cas ils aimeraient bien. C’est pas qu’on ne se sent pas volontaire que ce n’est pas le propos de l’opéra fariboleux qui picote dans le crâne. La chimie. 9.

Par exemple que vient faire ce neuf ? Enfant d’une faute frappe sur un clavier éclaboussé de tabac, il roupille sa vengeance d’être né sans avoir été voulu. Il s’enracine, se vipère, vitupère, récupère un siège dans l‘arrière-boutique des songes chocolats et te demande, bon alors pourquoi neuf ? Eh bé pourquoi pas ? Neuf chèvres qui cavalcadent dans le minéral, neuf nefs chapitrées de nerfs bleu aquatique, neuf bourgeons farcis de cristaux gluants qui charment le ciel et poussent au fond. Le filament blanc des racines suçant la moelle rouge et argileuse du plateau. Neuf, vieux, débris de souvenirs craquelés sur une feuille de papier jaunie. Frêle embarcation de mes trains de banlieue, époustouflance accidentelle et erratique de nuées oiseuses et éparses. La forme d’un pied, d’un pas qui se décide dans la boue. Le son du cuir qui se tend sur la peau. BRAAAAGLH !

 

M’tadbu, était fermier. Son père avant lui avait été fermier, ainsi que son grand-père, son arrière-grand-père et son arrière-arrière-grand-père avant lui, jusqu’au premier M’tabdbu qui lui avait été plus probablement chasseur-cueilleur. Il possédait deux vaches, trois chèvres et un mouton. Le mouton ne l’intéressait pas beaucoup, il le trouvait naïf. Les vaches guère plus d’ailleurs. Connues du paysage, figures de chocolat osseux qui toisaient le monde de leurs yeux violets, grouillants de mouches attardées, presque un emblème national pour les romains. Mais les romains ne les avaient, pour une raison ou une autre, pas encore atteintes.

 

Clapoticlapota, cric crac dans le pas de la boue, du cosmos, sur la pierre, osmose. Molles odeurs de sueurs dans un canapé jaune citron, Clinton Barnes rumine son alcool. Le Congo, le passé, il rumine depuis des années, des siècles. Et il rumine, tandis que Jozy, avec un z gribouille des signes cabalistiques de ses doigts difformes métamphétaminiques, critsalmeth, tout tu vois glauque et étincelant comme un ballon-balle, de champagne. Les doigts bruns font comme des serpents d’argent, graffitis siècle, temps anciens, sorciers, associations d’idée…bad trip, alors il raconte encore comment ils ont éliminé l’autre coco là-bas au Congo. Jozy pense aux machettes, elle a de drôles d’idées dans la tête. Mais pas encore. Pour le moment ils gisent dans le ciel, au-dessus de la canopée, au pays des rêves, qui n’est pas en bas mais en haut ma chère Alice, et vis versa. On redescend au pays des mythes post moderne et on se calme. Je fais ce que je veux c’est mon texte. Ne me sépare de la volonté de l’aboutir que l’angoisse du travail inachevé, l’avis du lecteur je m’en branle. Et c’est bien d’un travail que voilà avant et tout plutôt qu’un art bordel ! Un taf, Du taf. De celui vrai, de celui qui laisse des doigts calleux, le cerveau rodé, structuré, le verbe agile, le mot soyeux. Et nique sa mère la pause…j’ai le sens de l’orthographe créatif, mais pas seulement, il faut savoir exploiter ses défauts parfois. Tu crois que t’es le seul à poser le texte ou quoi ? Tu te crois vraiment embarqué tout seul dans cette sale affaire hein, con de lecteur qui veut pas faire d’effort. Mais c‘est horrible, il se raconte ! Pendant que moi je planais ! Hé descend gros, tu vas apprendre à lire d’abord. Tiens par exemple moi je suis amoureux en ce moment, ça t’en bouche un coin hein ?

 

Il y avait Ava, Ada et Wafa. Mais on les confondait parfois. Ada était la plus vieille, qui toisait le monde du haut de son mètre zéro trois et braillait d’autorité que ça allait bien comme ça l’écho bordel. Ava l’entredeuse, noire et blanc comme un damier, toujours à avoir l’air de sous-peser le pour du contre. Enfin il y avait Wafa, dont M’Tadbu était amoureux Que les scabreux fasse demi-tour avec mon pied au cul, c’était un amour platonique mais tout entier et sincère dont seul une bête affaire de génome empêchait la concrétisation. Et surtout c’était un amour réciproque. Wafa aimait autant M’Tadbu qu’’il l’aimait. Il y avait quelque chose d’à la fois sauvage et magnétique qui les attirait l’un vers l’autre. Il suffisait qu’il la regarde pour qu’elle sente la puissance de ses mains sur elle. Il était à la fois son guide et son firmament, cette cristallisation obscure qu’on se fabrique au fil des déceptions sur le monde et qui brille comme un diamant secret sur son cœur. Il lui avait cambriolé. Il était tout ce que n’était pas le monde, il était gentil, calme, compréhensif, et surtout il n’était pas comme ce con de mouton, naïf. Il était l’espoir d’un monde meilleur comme on l’incarne parfois dans l’œil de l’autre. Mais pour le fermier elle n’était pas un espoir, il savait que quand bien même il l’aimait comme une femme, elle n’en serait jamais une, et lui ne serait jamais son bouc, mais… mais quand elle se levait le matin et qu’il sentait l’odeur chaude du sommeil s’évaporer de sa peau, il y avait dans l’atmosphère comme un parfum de printemps. Mais quand il regardait la nacre rose de son ventre, son poil blanc luisant sous le soleil comme une gloire, la vie devenait de la poésie à la liqueur de chenille. Mais quand elle défiait le monde et l’équilibre sur la roche lisse des plateaux, il voyait le firmament, des enfants mi-homme mi-bouc, des faunes en somme, courir partout, et cette vision finissait de le plonger dans l’amertume d’un impossible rêve. Alors il sortait le tabac de sa tabatière et se fumait une pipe bien tassée. La pipe avait la saveur amère des songes creux et la chaleur rassurante d’un médicament contre l’âme fendue. Et puis BRAAAAAAAAAGHL.

 

Mais qu’est-ce donc ?

 

Lecteur chafouin lâche l’affaire, ce texte n’est pas pour toi, admets-le. Tu n’es pas assez mûr, tu n’as aucun temps à perdre et moi si, tu n’entends rien à l’inspiration et moi si. Tient par exemple si je te disais que j’écoute Jean Sébastien Bach, Jésus que ma joie demeure, aurais-tu seulement l’idée de l’écouter sur Youtube que tu n‘atteindrais pas mes firmaments. Abandonne lecteur chafouin, Clinton Barnes n’est toujours pas sorti de ses divagations, mais Jozy l’écoute avec goût et saveur. Et moi du Bob Marley derrière Jésus… ça manque quand même sérieux de drogue tout ça.

 

Aaah la drogue.

 

Dans le catimini de la jungle, au creux d’une vallée, elles étaient là qui suçaient le ciel et les étoiles et dispersaient leur vent bleu vers les confins duveteux. Les oiseaux n’y volaient plus de peur d’y mourir d’extase et de mots, les romains y seraient restés figés comme des automates en panne, les villageois s’étaient éloignés, il y a des mystères qu’on ne dévoile jamais, des rêves qu’on ne prend pas aux autres, mais les mots venaient parfois chanter le soir dans le crépis du monde. Les lucioles saphir maman de leurs extravagances végétales, dansotaient un tango sexuel et verbal dans l’air du soir, chaud et humide comme le calice d’une femelle en rut d’ébène sévère. Stéphane Mallarmé je t’emmerde. L’axiome sauvage d’une outrance occurrence dans la chair du corps du texte, gratuité du transport, Mallarmé je t’emmerde, acceptation libre de nos pensées intercroiseurs, âpreté du geste sans rien rétrocéder, création d’un espace diurne dans lequel soulever la jupe du temps, et y laisser l’impression d’un opium, sans l’ombre d’un dross, c’est ici ma chère Alice que le chemin décroise et se recroise pour tisser le corps entier de ton tapis de prière mon ami lecteur. Car vois-tu ici tu te fais expliquer la lecture autant que l’écriture, alors ferme ta gueule à ta conscience frustrée, le départ c’est pour bientôt.

 

Braaaaaghl disais-je donc. Oui parce que j’ai beau être naïf je n’en suis pas moins mouton, et les moutons ne font bêtement bééé comme dans les stupides livres en couleur des romains, mais BRAAAAAAGHL ! Ou un truc dans le genre. Braaaghl comme dans nom de dieu de bordel de merde.

 

Et puis après le mouton avait fait un saut périlleux. Arrière.

 

Les mots étaient arrivés par la voie lactée d’une petite clarté, un matin brun. En petit bout dans la bouche des voisins. Des mots comme pédoncule, pharisien, romain se roulèrent sur les langues et délivrèrent leurs messages rouquins. Des mots chatoyants comme volubile, qui fut le premier qui vint à l‘esprit de M’Tadbu quand son mouton fit un saut périlleux arrière. Volubile, il trouva son mouton soudain bien volubile, pour autant que ça ait du sens de trouver volubile un mouton d’un naturel plutôt taiseux, au fait d’un exercice de gymnastique tout à fait improbable pour un mouton. Plus tard le mouton témoigna.

BRAAAAAGHL !

 

Enfin, ça c’est lui qui le dit. Un mouton qui parle, même moi ça m’emmerde. Tu crois quoi putain de lecteur que j’ai envie de gnangnanter tout le temps, te faire un beau compte de faits… hein elle est pas mal celle-là, au lieu du conte de fée que t’attendais avec des mots aussi chatoyants que volubiles ? Hé bien justement tu veux savoir quoi, ça m’emmerde, oui je le dis haut et fort à cette phase précise du texte j’ai plus envie, je veux juste tourner la page et puis c’est tout, une autre page. J’écris une nouvelle gros, faut que ça aille vite, que ça te passe comme un fruit dans ta gorge, que ça te fasse gloups dans ta face, remarques-tu seulement où je t’emmène avec mon interface ? Ma capillicole volonté de terminer au lieu de te laisser là comme un couillon de bernique, ami lecteur de mes matins prodigieux. Bon, en gros le mouton bêle, fait un saut arrière, ça fait très cartoon, le mec se lève, l’a jamais vu ça le mec, un mouton gymnaste, alors il va voir et patatra rien. Wallou, whalla cousin je te jure sur le Coran de la Mecque, juste de l’herbe broutée. Alors il se penche et regarde l’herbe, et là il a un mot et pis une palanquée qui lui viennent dans la tête, c’est un bouquet c’est une touffe, c’est des gerbes d’étincelles verbales, de joutes maxillaires, de tricotis de mots indélicats dans la bouche délicate, c’est la belle ordonnance cuivrée de sa déclaration d’amour à sa chèvre, et il se dit que pourquoi pas tu vois le mec. Et là se bourre la pipe avec.

 

Respiration.

 

Le lecteur, instruit de quelques grammes supplémentaires, dans son âme étriquée, repose, l’ouvrage, ouf. L’écriteur, d’humeur rimeuse comme un pinçon de juillet, jubile sa petite farce tout en se roulant un ancêtre, histoire d’avoir du climat. La vapeur bleue monte vers le ciel, M’tadbu essaye de paner le rythme de son cœur qui bat comme un tambour à la danse, manque une cartouche de rose. Et c’est reparti…

Les mots montent dans mon esprit et s’entre-collent, je suis la plume et vous êtes ma page, un souvenir triste traverse mes mensonges éveillés comme une mésange endormie. Le samedi et plat et cafardeux tel un après-midi de divorce, il enchaîne, il est France, et tu travailles dans ton arabie. Mais de quoi qui cause ? Rien je soupire entre deux respirations, ça t’arrive jamais de soupirer toi, con de lecteur ? Et je repars, de plus belle, dans mes envolées fumantes d’un nuage de givre dans l’atmosphère ouatée de sa bouche, un hiver de septembre. Je divague, je digresse, je laisse aller comme une vague, un reflux, et je m’en vais, et je reviens… Clinton Barnes a fini sa bouteille et sa boîte de capotes. Elles trainent autour du lit défait comme des crachats jaune concentriques, dans l’une d’elles un mégot a fini écrasé, le filtre y fait comme une cartouche plantée dans un mollusque bâtard. Ça sent la transpiration et le whisky frelaté, Jozy joue avec les boucles de sa chatte en songeant à des envolées d’acier, au chaos des airs, à des sangles tranchées comme des jugulaires. Je descends, Clinton descend avec moi de son hydravion alcoolique. Il pose un pied par terre, il a mal à la bite, et l’estomac en feu à cause du whisky de sous-marque chinoise. Il attrape un mégot dans le cendrier et le rallume. Dans sa tête flamboie une nuit sous les tropiques, les cris étouffés d’un gars sanglé comme un cochon, un rêve qui se brise durablement, un voile épais et léopard tombe. M’tatdbu se met à penser, épicés épicentres volubiles et sans conséquences, charnels et impossibles soupirs, ciels éclaboussés de mille regards scintillants, firmament ô mon firmament ! hurle-t-il, avant de retomber sur ses fesses sans comprendre un traître mot de ce qu’il vient de vivre. Il est bouleversé. Possédé. Pris du dedans qui sent les mots cavaler partout comme des gosses dans une crèche sauvage.

 

Respirate, escucharmusicapor favor, ballade.

 

La déclaration gargouillait au fond de son destin comme une marmite de l’enfer planté dans ses tripes, se tapissait de tous ces nouveaux mots inconnus et demeurait en remugles rougeâtres, incandescents, indécents, assonances des incidences, des virgules, des respirations, des silences, intercalés entre l’émail des mots. Une cathédrale, il lui bâtissait une cathédrale. Une cathédrale pour une chèvre. Il y eu beaucoup plus.

 

Au début, au village, on ne remarqua rien ou pas grand-chose. Parfois il sortait de sa bouche un mot inconnu ou sophistiqué, voir les deux, mais comme il en sortait dans d’autres bouches depuis que cette mystérieuse plante avait poussé sur le plateau, crachant ses floraisons comme un rut cosmique, on ne s’alarma pas immédiatement. Jusqu’à ce qu’il se mette à parler une autre langue inconnue à ce jour sauf du Molo Ko Pio, du chef coutumier, le seul du village à avoir rencontré les romains.

Or il en est des croyances ici comme certaines chez ces romains, que parler une langue qu’on n’a jamais apprise est une diablerie. Surtout qu’à ce qu’en disait le chef, M’tadbu débitait n’importe quoi, des mots inventés comme faramineux ou septentrional. Bientôt on se mit à le regarder de travers, les enfants chargés de le suivre, l’espionnaient pour le compte des tantes et de sa femme quand il partait se réfugier sur le plateau. Car au fond de lui M’tadbu vivait un enfer intérieur, il ne trouvait pas les mots. Il manquait de musique, d’air, d’espace, ici au milieu de l’espace et du grand air, il étouffait. Un comble. Un dommage affreux.

 

Alors il lui dirait adieu. Voilà, ça serait ça sa déclaration, un adieu.

 

Laisse-moi tomber mon amour, oublie-moi, ce n’est pas bien ce qu’on fait là, à s’aimer de feu comme ça sans rien pouvoir. S’aimer de feu il a dit ? Oui, il a dit, il a dit. De feu, de foudre zé de lumière, s’aimer comme des fous et ne faire que chanter, toi dans ta langue, moi dans la mienne, chanter à n’en plus pouvoir, oublie-moi Wafaa, je ne suis pas pour toi et toi pour moi. Tu es trop, tu m’étouffes, tu me ploies, tu me charmes, tu m’éclates, et je sais même comment tu fais ça, t’es qu’une chèvre.

Une chèvre ? Sa chèvre ? Wafaa ? Oui, oui…. c’était un signe, il fallait les séparer, manger la chèvre, ou la donner au chien, on hésitait. Et en attendant… rien, on continua à l’observer pendant que Jozy montait lentement dans son avion. Un avion-cargo.

 

Il transportait des voitures japonaises en forme de rasoir électrique. Des voitures savantes, avec GPS et toute l’informatique possible. Chargée de la sécurité, elle les sanglait à l’aide de grosses sangles en nylon. Sur sa cuisse battait la gaine de sa machette. Jozy ? C’est quoi cette machette ? lui demanda la petite voix dans sa tête, mais Jozy n’écoutait pas sa petite voix, elle en avait. L’une d’elle s’appelait Clinton Barnes, un vieux client.

 

Proximité inouïe des préambules vulgaires, alarme, sirène, sponsor, du sort de ta mère. Funambule. Je t’aime, infiniment. Répétait le sauvage dans la brume de ses nuits. Sa femme n’en pouvait plus, les tantes caquetaient entre elles, mais les tantes caquetaient tout le temps, et il était heureux. Seul, mais heureux.

Un fou quoi.

Chez les romains on traite les fous au médicament, ici on les traitait au gourdin, enchaînés comme un animal quand le fermier montra de très nets signes d’agressivité envers les importuns qui l’importunaient. Ingala romain, de sorte qu’on comprenait très bien quoiqu’on en dise. GoroMabimdu ! Par la queue du diable vous allez me foutre la paix bande d’importuns dithyrambiques, de singes cons, d’enfants de salaud !

On l’enchaîna, le gourdina, on lui refit le portrait il prédit. Ça va vous tomber sur la gueule vous avez pas idée ! De quoi qui va nous tomber sur la gueule demanda le chef qui comprenait très bien le romain, le Japon brama M’tadbu.

 

Et le Japon chut.

 

Une tonne et demie de ferraille larguée par Jozy la dingue au-dessus de l’Afrique, comme ça pour le fun et la métamphétamine… ça y est le lecteur échu réalise où on l’emmène, même s’il ne sait pas où il va, il comprend d’où il vient et ça s’éclaire comme des lampions, la cohérence du propos dans le tricot des mots, vois-tu la syllabe qui t’attend au coin de la larme, l’alarme. La lame, Lalane, lalalaneuh !

Pardon, tout ça pour dire que le malheur n’est pas nécessaire à la création, contrairement à ce qu’imaginent les apprentis écrivains. Mais ça serait trop long à vous expliquer.

Pose.

 

Je mange, tu permets ?

 

Coléoptères éventrés de chamanismes jovial et cynique,  inopportune importance du sens dans la musique des sens, infortune à suivre pour l’esprit étriqué qu’on délaisse jamais en route car il se moque le bougre et ça bat avec le rythme, musical. Envois. Guitare. Dzoing.

 

Bon où j’en étais…

 

Ah oui, le gourdin, la voiture tout ça, et Jozy qui dansait n’importe comment avec sa machette découverte, avant de se laisser aspirer par le vide et de terminer dans l’atmosphère, dispersée par sa propre machette comme un hélicoptère fou.

Tu vois une image, lecteur con ? C’est déjà ça. Y’en a plein d’imagee dans mon album en couleur, je suis ta plume tu es ma page.

 

Stop.

 

Il pleuvait à torrent, et la nuit était tombée. Le Molo ko pio n’avait pas souffert. Mais tout le monde avait peur maintenant. M’tatdbu était recouvert de boue et de pluie, un gamin se leva. Il lui enleva ses chaînes, Celui-là n’avait peur que des fantômes. Il ne voulait pas que M’tatdbu jette un fantôme par ici. Ou que le Molo Ko pio… enfin bref il avait peur mais il avait sans discours ni attente, et enterrer les restes du chef selon la coutume….

 

Euh non en fait… ça se passe pas comme ça cousin au bled, même le prophète au village il y a les vieux qui doivent palabrer là. Alors pendant qu’ils palabraient pour savoir où et comment on devait enterrer le chef, M’tadbu alla libérer Wafaa et la traita désormais comme un animal soyeux à habiller de merveilleux. Comme il traita même son mouton, et ses vaches. Devenu autre, tout lui réussissait, il répara la voiture en observant son moteur intelligent. Remit de l’ordre dans ses affaires avec sa femme et ses tantes, et s’en alla avec pour seule compagne la fameuse chèvre. Biquette, comme l’appelle les romains. Et l’herbe, comme l’appellent aussi les romains qui n’y entendent décidément jamais rien. Car vois-tu cher ami peu importe dans quoi ton esprit veut bien s’incarner, t’inspirer, ça peut-être de l’herbe ou juste de la magie, une potion, un arbuste inconnu des cons, une chose bleue, va savoir. Et si ça se fume ci-devant, et bien c’est parce que c’est sensuel de fumer, c’est bon, c’est simple. Mais ça se mange aussi imagine, ça s’endurcit dans tes neurones ça se crispe, tu n‘es plus une étincelle tu es mille, un arc-en-ciel Emile, un arc-en-ciel. Un pain pour ton esprit, un espoir jamais vain. L’ivresse plus que le vin. Imagine.

 

Soyons pas chien pour la logique cartésienne, un con de nègre d’un pays sous-alimenté par des cons de nègres romanisés ne peut pas réparer avec ses doigts de pécore même pas répertorié, un diamant de technologie nippone. Pas plus qu’il ne peut se mettre à causer le romain, l’ingala ou le chinois berbère si ça lui chante. Pourtant il était bien devenu fou, pourtant il y avait bien des témoins, pourtant une voiture était bien tombée sur le village, et japonaise encore. Ah oui mais on va me dire, c’est de la fiction, dans la réalité même pas que c’est possible. Ahem… observe t-il les limites de la logique cartésienne dans le récit le lecteur chatoyant ? Le petit opuscule qu’il propose ici aux philosophes et aux malingres ? Aux bandits et aux misanthropes ? Aux assassins ? Observe-t-il le massacre, et pourquoi n’y concéderait-on pas après tout, se demander comment un nègre peut dépiauter un moteur plein de carte mémoire, redresser la carrosserie, ne savoir rien et comprendre tout empiriquement, pendant de longues semaines. Au village les vieux avaient décidé, on enterra le chef en grande pompe près d’un arbre désigné par le marabout. Le 1er fils du Molo ko pio devint chef à son tour et il prit son nom de chef au cours d’une cérémonie. Pendant ce temps les enfants allaient regarder M’tadbu bricoler dans son atelier. Il avait improvisé une forge pour les parties métalliques, pour ressouder il utilisait des baguettes de métal préalablement forgées à l’aide des débris arrachés de la carrosserie. Ce qu’il n’utilisait pas, il le reformulait en autre chose et transformait le produit. Les nègres font ça vous savez. Rien ne disparaît tout se transforme.

 

Un, deux, hop, hop.

 

Mais n’empêche, le robot japonais n’était plus très content d’avoir été ainsi tripotée dans son génie, et ils n’allèrent guère loin, d’ailleurs ils auraient voulu ils n’auraient pas pu. Une hyène était magistralement posée au milieu du chemin, ou une hyène, allez savoir avec ses animaux là. Bref une, et pis c’est tout ; magistrale.

 

La hyène fit caler la japonaise qui ne voulut plus redémarrer, et ricana. Ça ressemblait à un aboiement d’alcoolique, un truc sauvage lancé dans la nuit, à une chaîne. Le grand rire du diable. Le feu. Qu’est-ce qu’elle faisait là ? Elle-même n’en savait trop rien. Elle se souvenait être entrée dans une vallée pleine de buissons bleu, attirée par une puissante odeur de charogne et de foutre d’un oiseau cafard écrasé là comme un rubik’s cube de rubis et jaune. Elle en était sortie lettrée comme un dictionnaire, fleurie de milles idées, pleine d’une sacrée putain envie d’aller danser et de rire. Alors c’était pas une japonaise qui allait faire chier.

 

La japonaise, revenue à la vie n’avait pas cette idée en tête, dans ses neurones de plastique et d’or, elle ruminait sa vengeance d’avoir ainsi été balancée du ciel dans ce pays fabulé. Elle ne savait pas encore à quel point il était fabuleux. Elle causait binaire. Un zéro un zéro un, hein ?

Munition.

Recharge, M’tadbu sortit de la voiture, considéra la hyène un long instant, puis prit une pincée de son herbe charmée pour en bourrer sa pipe. Chamane.

 

Fins équilibres du verbe, le silence pour s’écouter les mots s’écouler en manteaux de vitupérences électriques, puis constater l’équilibre sans conteste, déteste, la peste dans ton texte Yann Moix.

 

Que viens donc faire cet importun ici ? dit M’tadbu à la hyène.

 

Vas t-en, Retro Sartana ! oui et pas Satan parce que Satan n’est pas un héros de western. Yann Moix non plus. Je rappe, ne comprends-tu pas l’indien ? Je glisse d’un disque à l’autre tout en racontant une histoire, je te mets une disquette comme disent les jeunes, toi le ô vieux lecteur des amphigouris maladives. Des poèmes en carton et de Jean d’Ormesson. Je brame, dans tous les sens du terme. Et le grand cerf te cannibalise le temps d’une chanson ludique. Tu fonce dans ta mémoire et tu n’y es déjà plus, tu goûtes le vide, l’absence.

 

Blanc.

 

Inspiration, expiration.

 

M’tadbu recracha une bouffée de sa pipe. Une volute s’éleva de dessous les braises, une autre de ses narines coléoptères bleu marine. Nobody know where inspiration comes from Alice, don’t guess, don’t try, and let it go.

Kiss.

 

Your love is my relief.

 

Stop.

Enchiffrement, mécanique bien huilé, des analyses mémoires, synapses bien ouvertes, sur analyse, et scan permanent, la machine se remet en route. Musicalité et décryptage, de je ne sais pas ce que tu fais ou tu écris au moment où tu l’écris, soignant, auto analyse. Mi private joke mi hommage, you got to stand up baby !Hindi Zhara, la belle vie qu’on peut se faire ma soeur…

 

Beautifull Tango…

 

Que celle de nos langues dans ta bouche mon ami lecteur que moi aussi j’imagine… secret words in spanish. Thankyou. Indien, chamane, marocain, shleuh, chanson, envois les longues mains qui ne me voit pas.

 

Le petit bonhomme dans ma cour coule comme un chardon sur la poésie à deux des paysans du bourg. Tu ne sais pas tu ne sais plus, tu nages dans la merde, dans le purin de tes propres incapacités, tu n’étonnes rien ni personne, tu détonnes sur tout et tous tu es un canon qui hurle, tu sens le soufre, tu crois et tu plies. Ce n’est pas une balade, c’est un fardeau, j’ai vraiment mal au dos, j’entends vraiment mes personnages, et je pense à tant d’autres choses pendant que tu sommeilles sous mes doigts con de lecteur. Qui fait l’autre ici de la chair du texte de la viande qui le lit.

Qui ensorcèle.

 

La pipe l’avait si bien enveloppé qu’il en avait oublié l’odeur de la hyène, et puis son rire de singe. Son rire soudain dans la nuit, son rire de pédophile alcoolique. Vieille solitude, cicatrice, comme des hommages au présent, écriture automatique, courage d’en dire, profite lecteur. Raccommodage. L’intempestif sauvage d’en savoir plus, extérieur mystérieux, simplicité du geste et complexité de la chimio intrasécoverbalistique, monastique, comme un insecticide dans l’interzone, tabac, liqueur de chenille et inout-inout. M’tadbu s’accroupit et contempla l’animal, elle frissonnait dans la nuit, l’œil glauque, la bouche rentrée pour le gloupil de mes songes fantastiques, elle ricanait bêtement. Complètement défoncée, cousin.

Bonjour mademoiselle la hyène, commença diligemment le fermier en s’accroupissant devant elle. Pensez-vous que c’est une bien bonne idée de vous poser là ? Le point d’interrogation, comme souvent, était agressif mais la hyène n’en tint pas compte. Dis-moi, nègre, crois-tu raisonnable de t’adresser de la sorte à un carnivore charognard qui pourrait te claper en deux coups de mâchoires ? Tu fais bien de souligner ce fait la hyène, répondit le fermier mais je ne suis pas une charogne, de plus, ajouta-t-il avec malice, les hyènes ne devisent pas et encore moins ainsi. Les nègres encore moins, fit remarquer la hyène avec autant de malice. Il semblerait donc que nous soyons atteints du même mal, comment cela s’est-il produit pour toi ? demanda le nègre.

Prout ! Je vais pas te décrire la suite, tu n’as qu’à l’imaginer en écoutant Karamacoma de Massive Attack.

 

Mais non ! C’est interdit de faire un texte comme ça, interactif ! Heureusement que c’est pas un livre tout entier ! T’imagine ? Non.

Anarchiste !

Va te faire foutre. Cher lecteur.

 

Nous repartons. Vois-tu, cher écriteur, il s’agit de terminer ses histoires, pas de les mettre en pointillés sous prétexte de faire genre, c’est un travail donc, et pas un loisir. Et ainsi fait hop, hop, la hyène et le fermier s’enfoncèrent dans les mots oubliés des frondaisons bleues d’arbustes déployés comme des missiles cubain vers un ciel étoilé. Ils y apprirent de nouveaux mots, une autre façon d’envisager les choses puisqu’après tout les mots ne servaient qu’à ça, La chèvre leur parla de son amour perdu, Ils décidèrent de l’appeler Gérard de temps à autre, la chèvre, vierge éternelle comme la neige du même nom, gloussait, elle était aux anges, M’tatdbu l’emmenait au ciel, rendue à son animalité, dispensée d’amour, elle jouissait comme une reine, rota, péta et se mit à parler dans cette nouvelle langue que les romains connaissaient si peu alors que c’était la leur. Enflure démoniaque qu’est l’amour n’est-ce pas que brailla la chèvre. Tu m’as dit adieu, bougre d’âne mais moi que pouvais-je répondre privée ainsi de parole. Alors adieu, oui mille fois adieu humain, impossible amant, promet-moi simplement de rester juste en toute chose et jamais me traiter en animal. M’tadbu promit, on alla voir la japonaise, lui faire respirer un peu de cette herbe, mais elle continuait sur sa lancée binaire. Un, zéro, hein, hein !? Hé ! teuh ! Vroom.

C’est facile de refaire démarrer une épave finalement. Le plus dur c’est où se rendre. Il n’avait pas encore fait chemin vers les romains, ni lu leur prose, ils ignoraient même que plus il s’éloignait de la vallée plus ils entraient dans celle pleine de larmes de leurs contemporains. Mais l’ouest leur semblait une bonne direction.

Sacerdoce velu, poids des responsabilités, plénitude incertaine émergeant des brumes du temps, descendre d’une vie de merde et sampler sur la glace des apparences pour pirouetter vers un autre univers, une autre page du restant de ta vie. Las Vegas Parano en fond sonore, mon chat sur les épaules, je prends mes personnages par la main et les relâche au milieu de nulle part, près d’une montagne branlante et fumante d’ordures posées là par les romains. M’tadbu prit une feuille de presse qui s’en échappait par petit copeaux effilés et lu une colonne, une seule. C’était effarant, cataclysmant, charognard, perdu et sans foi. Ça n’avait rien, aucune saveur, aucun sel et pire, ça semblait se féliciter de ses propres saillies. C’était ça le romain moderne ? La prose folâtre,  le bon mot, la périphrase enroulée, la métaphysique mutilée devant son beau miroir. D’un doigt convexe il se lèche l’écriteur, il sait lui ce qui est bon ; il aime les nègres.

M’tadbu était atterré. Il n’y avait pas que ça qui l’atterrait, il y avait le tas d’ordures qui flambait à ciel ouvert, il y avait la montagne rouge sur leur droite là, que les romains rongeaient à l’aide de camions géants, il y avait les vapeurs douteuses qui s’en élevait, il y avait les deux types rougeauds qui se pointaient avec des fusils et de grands gestes ouste. C’était la première fois qu’il voyait des romains, mais contrairement à un mythe répandu à Rome, rougeaud ou pas, il ne les prit pas pour des dieux, juste deux connards avec des kesketufous-là-con-de-nègre-c’est-privé. M’tadbu n’estima pas nécessaire de les gourmer avec une répartie en romain choisi, il monta à bord de son épave et repartit tandis que la hyène ricana d’une manière effrayante, laissant traîner son regard vers les deux imbéciles, façon « ah comme c’est dommage qu’on s’en aille mes poulets ». Comme une menace flottant au-dessus des têtes et qui ne les effleura pourtant pas, rien n’effleure un imbécile, sauf son propre parfum.

M’tadbu savait simplement ce qui lui restait à faire, et ce n’était pas de chasser le romain, ni même de faire remarquer à ces fusils ouste qu’ils avaient encore leur braguette ouverte sur la petite négresse, mais trouver un chemin. Un chemin polichinelle tout droit au cœur de la lettre, une route dans le songe des mots romains et y souffler le feu du génie bleu. Il se bourra une pipe et laissa les mots songer à sa place.

Il devait bien y avoir un moyen de redonner à ces romains un peu d’esprit, de lettres, que sais-je ! Il loucha du côté du sapin qui encombrait la voiture de son parfum. Mais c’est bien sûr !

 

Le sapin remplissait la voiture de mots, ils s’imprimaient sur les parois de son habitacle intime, une tapisserie, l’engin ronronnait, le binaire se lettrait à son tour, toute une fête. Voiture parlante, K2000 ? Que nenni, la voiture taiseuse, qui rumine une vengeance bilénaire, lettres ou pas il y avait bien quelqu’un qui allait devoir payer cette mésaventure si insultante à son âme de machine. La machine est un engin inventé par les nazis de la tête, elle pense nazi, et si tu me crois je ne vais pas te reprocher de ne pas pouvoir rentrer dans la peau de n’importe quoi avec un peu de poudre d’imagination. Tu vois là j’écoute les Dead Kennedy’s, ça n’a rien à voir mais ça détend. Et maintenant c’est ta fête.

Con de lecteur, imbécile heureux qui se promène l’œil insouciant, il y en a, inconscient, il y en a, veau par mille, ferme ça tout de suite, s’il te plaît lâche-moi. Barre-toi, oublie ce texte. Il est pour toi tu vois et toi tu continues à penser que je te parle intimement, que moi l’auteur n’utilise rien de plus que ce que ce qui lui passe par la tête pour lui écrire le mot, décrire son mal, et non les maux, ça, con de lecteur je te laisse le choix des écriteurs. Je m’en fous de tes maux imbécile, je raconte une histoire, par couche, un millefeuille, tu vois ? Tu suis ou pas. C’est ça écrire mon gars, et là je déconstruis, tu vois ? Je t’apprends à lire, ça y est le clou est rentré tu crois ? Bien, pose. Oui, toi, pose ce texte, attends un peu, digère.

 

Il en est des contes des choses charmantes qui souffrent pour autant toujours d’un minimum de cohérence pour le lecteur occidental. Les contes amérindiens se passent d’expliquer le corbeau attrapant le soleil, le Petit Poucet jette des cailloux derrière lui. Il s’impose ici une vision métissée, et je ne pouvais pas me passer d’un cheminement jusqu’à Rome. Comment M’tadbu parvint là-bas ? Eh bien il n’y parvint pas justement. Le pays était ravagé par la guerre depuis tant d’années, tant d’années ignorées de lui qu’il découvrit sur sa route des colonnes de réfugiés et des bandits. Les bandits se laissèrent séduire et achetés par la hyène qui parlait leur langage. Les réfugiés le conduisirent à un camp, et c’est là qu’il eu sa plus belle idée. Donner de l’herbe magique à ceux du camp plutôt qu’au romain. L’effet fut prodigieusement bavard, et volubile.

Ce qui est un pléonasme, nous vous le faisons remarquer, déclarèrent le chèvre et le fermier en chœur, mais, c’est pas grave. Vous êtes ici pour apprendre, pas pour dicter.

 

Mais tout acte a ses conséquences, des camps de réfugiés on fit pousser cette herbe, et elle migra quand il fut temps et possible de migrer avec des nègres affamés mais lettrés. Les nègres lettrés finirent avec les autres lettrés nègres, à la plonge, ou aux poubelles. L’herbe chemina par le clandestin chemin des arsouilleurs et y gravait ses racines. Le verbe s’enracinait dans les mauvaises têtes, les quartiers, des drogués, les bavards par essence, voyous ou pas. Des smalas à causer romain comme on ne l’avait plus entendu depuis des lustres. Rap, flow, smoothysample, ragga et ta sœur. Et il y avait des guns aussi et de la révolte, de la colère, de la haine, froide et légère. La plus tranchante. Rome sabrée au plus juste, ses écriteurs se mirent à leur tour frénétiquement à la drogue, et c’est là fut le drame, ils n’avaient toujours pas de talent. Plein de Beigbéder morts dans une orgie de caviar et de champagne très Noiret dans la Grande Bouffe, tu vois ?

Bref, des morts et des plus goncourisés parce que ça rime immédiatement avec courroucé et même avec ridiculisé.

 

Le nègre s’installa sur la chaise, la hyène et la chèvre à ses côtés. Jeta un rapide coup d’œil aux romains présents. Une bande d’enfants, d’enfants fascinés, des romains quoi. Il se racla la gorge.

 

–       Dithyrambique, c’est comme gargantuesque, c’est pas un mot qu’on place facilement dans une conversation. Ça pose sa phrase, ça lui fait comme un genre de décor roubignole avec un gros panneau attention c’est la farce. Ça claque mou en somme. On a plus envie de mots comme phacochère, anacoluthe, ou myrtille. Mais ça non plus c‘est pas facile à placer dans une conversation, sauf si on cause recette, figure de style et animal sauvage dans une même discussion. Ce qui est, on en conviendra, assez rare.  J’ai jamais vu débouler de girafes dans l’échange de politesse entre un architecte tu vois quoi et une libraire post moderne,  tatouée Manga…etc