La marchandise humaine

A vingt ans le monde est une ligne droite qu’on se propose de franchir avec l’appétit d’un immortel et si tout se fracasse sur l’autel de nos illusions d’en accuser ses géniteurs, la société tout entière ou tout autre hydre que nos jeunes années nous ont appris à vomir, les vieux, les autres jeunes, les femmes, les hommes… Puis passé trente ans l’on comprend que non la ligne n’est pas toute droite et même pire qu’il n’y a pas de ligne du tout, ni manuel et que ce que nous ont enseigné nos parents ne vaut pas tripette moins face à ce qu’on appelle les réalités de la vie que la réalité de notre vie. En général cela provoque un choc qu’on appelle communément la crise de la quarantaine. On veut rouler en Porsche, on veut sauter ou se faire sauter par des bipèdes moitiés moins âgés que soi-même, on rêve en grand et en couleurs tout en sachant qu’il faudra un jour rêver en petit, tout petit, de la taille d’un cercueil. Les femmes sont moins attachées à cette crise. Elles ont appris très tôt qu’elles avaient un temps de péremption qui les dispensait par avance de toute forme de puérilité face à la mort. Passé le cap de la quarantaine une autre angoisse les prend, rester baisable aussi longtemps que possible. Mais finalement cela revient au même. Le chirurgien esthétique remplace la Porsche, le gigolo remplace la midinette émoustillée par le grand homme. Nous vivons dans une société patriarcale après tout, l’homme y fait sa loi, imposant ses règles jusqu’au féminisme bourgeois de nos sociétés fatiguées. Les femmes n’y écartent pas les cuisses à leur grès sans être jugées et celle qui le font malgré tout veilleront à avoir une solide colonne vertébrale et le verbe féroce. Elles veilleront surtout à être jolies sans quoi ce sera double peine. Une belle qui mange les hommes c’est pardonnable, voir même flatteur, une moche c’est une faute de goût. D’ailleurs la ou le moche, le quelconque, l’adipeuse, n’a aucune espèce de valeur dans notre société de la représentation et de la performance. Ils ne s’exhibent pas sur Instagram ceux-ci, ou alors par bout, ils n’existent pas dans les médias et certainement pas dans la publicité où les femmes comme les hommes ne sont là que pour mettre en valeur le produit. On ne prend pas un boudin pour vendre des saucisses, c’est redondant.

 

La marchandise humaine que nous sommes dans l’œil du capitalisme n’a de représentation générale que si elle ajoute une valeur au corpus du capital lui-même. Si elle l’honore de son existence et lui permet ainsi de se justifier, de s’auto-sanctifier et donc de se proroger. C’est bien pourquoi on utilise cette expression de « laissé pour compte » pour désigner des femmes et des hommes qui au quotidien vivent et meurent comme il en est de l’élite. Chient, pleurent, aiment au même titre que les possédants. Pour autant ils sont laissés pour le compte parce que dans l’œil de ces possédants ils n’existent simplement pas. Les classes moyennes sont les serfs des classes dirigeantes, les autres ne sont rien comme s’est si magnifiquement trahi Emmanuel Macron ; et ce au-delà même de son mépris de classe.

lobotomie

Lourd et léger, futile et conséquent à vingt ans l’on quitte le monde concret de l’enfance pour rentrer dans celui imaginaire des adultes. Celui où il faut être quelque chose ou quelqu’un sans que pour autant on sache ni quoi, ni réellement comment ni surtout pourquoi puisqu’on est déjà soi. Le moment où on doit trouver une place dans la société selon l’expression consacrée alors que jusqu’ici on avait toujours eu le sentiment d’en avoir une. On était le fils ou la fille de quelqu’un, la chère tête blonde qu’il fallait protéger contre toute sorte de prédateurs réels ou imaginés par le substrat médiatique. Bref un enfant dans toute son acceptation sacré de nos sociétés du confort et de la déresponsabilisation. Pour se faire le capitalisme a façonné l’école à ses besoins. Hier, quand il s’agissait d’éduquer les masses, les hussards noirs enrégimentaient les écoliers jusqu’à leurs humanités, aujourd’hui des fonctionnaires harassés fabriquent du consommateur docile. C’est que la classe dirigeante n’a plus les mêmes préoccupations. Hier la bourgeoisie avait la prétention de connaitre l’homme et de vouloir l’éduquer pour son bien, civiliser la masse en somme, afin qu’elle la serve mieux. Aujourd’hui la masse ne l’intéresse plus, la classe dirigeante se replis dans sa tour d’ivoire, persuadée d’avoir gagné tous ses combats. Et la voilà qui regarde le bateau couler sans lever le petit doigt, psychopathes jouisseurs, attendus dans leurs datchas blindées, armées privées s’il vous plait. Passé la trentaine il est largement trop tard pour remettre en question ce conditionnement ne serait-ce parce que le capital nous absorbe par le travail et le besoin incessant d’argent. L’acte de consommer devient une finalité et non plus un moyen, une religion du moi comme unique expression et non plus un acte répondant à une quelconque utilité objective. Jusqu’à ce que l’expression de l’âge nous fasse revoir nos objectifs sans que pour autant nous quittions le formatage voulu par la classe dirigeante puisqu’à nouveau l’alpha et l’oméga de notre société doit se circonscrire à la mécanique de l’achat. Nous achetons nos vies en somme, au lieu de la vivre. Nous prions l’Objet de nous remplir de ce vide qui nous travaille dès lors qu’on nous a programmés à l’entreprise consumériste et à l’entreprise tout court. Phénomène qui va en s’accélérant puisque au-delà du consommateur c’est un outil que réclame le capitalisme pour ses entreprises et industries, jetable au reste comme un gobelet en plastique.

transhumanisme-posthumanisme

Bref, au fond, à vingt, trente ans et plus tout est retenu à l’interaction que nous entretenons avec la mort. C’est le propre de l’humanité dans son ensemble, nous sommes à la fois conscient que nous allons tous mourir tout en développant des stratégies de contournement. Des stratégies que le capital en tant que système, et les classes dirigeantes en tant que bénéficiaires uniques de ce système, instrumentalisent en acte de consommation. C’est ici que le transhumanisme intervient comme acteur et producteur ultime de cette stratégie de contournement et donc d’exploitation extrême de l’homme comme marchandise, cette fois non plus au sens semi métaphorique du terme mais plein et entier. Que les mouvements transhumains viennent pour commencer de l’élite de la Silicone Valley appuyé par les efforts de l’armée américaine ne doit rien au hasard puisque dans l’esprit de cette élite-là, la mort et le vieillissement sont déjà considérés comme des anomalies, des contreperformances et non pas comme des faits nécessaires à notre équilibre. Car si l’humain mortel et intellectuellement limité a déjà tendance à adopter un comportement suicidaire en se prenant pour un immortel vivant sur une planète aux ressources infinies, il est raisonnable de se questionner sur la folie furieuse qui s’emparera de lui dès lors qu’il se saura techniquement immortel. Dès lors qu’il se sentira définitivement détaché de la nature elle-même. Notamment vis-à-vis de ses semblables non augmentés. On ne parlera plus alors d’inégalité sociale mais de murs technologiquement infranchissables. Quel genre d’avenir radieux cela nous promet-il sachant que la rapidité des progrès dans ce domaine rentre aujourd’hui en concurrence avec la dégradation non moins rapide de notre environnement et la raréfaction de ce qu’on appelle les terres rares. Dans ce cadre le transhumanisme n’est pas comme il le prétend une forme d’humanisme reposant sur la raison et sur la science mais bien une version utilitaire et libérale du dit humanisme. C’est au fond la forme la plus aboutie et technologique de l’eugénisme du XIXème siècle, celle qui aboutira au nazisme par l’intermédiaire de l’aryanisme. S’il ne s’agit plus de considérer certains individus comme impur dans un sens néo romantique et une vision frelatée et fantasmée de l’homme mais bien de tous nous considérer comme impur dès lors que nous sommes perfectibles et mortels. C’est le fantasme de l’homme-objet à remodeler selon les besoins de la société.

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Utile, nécessaire, besoin. L’individu dans le corpus libéral n’est et ne doit être rien de plus qu’utile, répondre à un besoin comme on répond à une offre dans une société marchande. Ce pourquoi on réclame au sortir de l’enfance que l’individu trouve sa place dans la société, entendre en réalité qu’il trouve par lui-même le segment de marché où il pourra inscrire sa propre valeur ajoutée. Il n’y a pas de place ici pour l’épanouissement intérieur ni plus pour un développement durable de ses propres valeurs face aux contingences du marché. Baste de toute philosophie qui n’examine pas l’homme et la femme sous une autre forme qu’utilitaire –et ici on en revient au transhumanisme. Baste de toute forme d’économie qui ne permette pas au marché de se prolonger. Baste de la société telle que nous la connaissons puisqu’elle entrave par ses aspirations humanistes la mise en système du processus marchand. Baste de la nature même si elle ne répond pas aux aspirations de croissance du marché, et tel groupe indien de proposer comme slogan de campagne de ne pas laisser aux seules abeilles le monopole de la pollinisation. Ce n’est même plus la vision cynique du capitalisme du XIXème qui intoxiquait les chinois dans toute l’Asie à force d’opium au fait qu’il ne fallait pas aller contre l’offre et la demande. C’est une vision purement puérile et symptomatique de l’homme dans son ensemble. Symptomatique des sociopathes qui nous dirigent.

Le pouvoir rend fou. Fort de ce constat il n’est pas surprenant que la classe dirigeante nous précipite dans le mur des catastrophes au prix d’une croissance toujours exponentielle. Les serfs doivent remplir leur rôle jusqu’à extinction, les terres rares doivent être exploitées au fil du rasoir du progrès technologique de la Silicone Valley. Et le reste, tout le reste, la biosphère dans son ensemble d’être soumis à égalité au productivisme capitaliste, qui n’a rien à offrir mais nous le fera payer cher.

Il n’y a et n’aura aucun moyen de lutter contre cette idéologie de mort qu’est le libéralisme que le plastiquage. Plastiquage pour commencer de ses prétentions à un humanisme frelaté. Plastiquage de son formatage scolaire et universitaire. Plastiquage de son ivresse mégalomane d’être au-dessus de la nature et de l’homme dans son ensemble. Sabotage de tous les moyens mis en œuvre par la machine capitaliste pour soumettre l’individu à cette vision marchande des êtres. Mais non pas à travers des actes de violence, du terrorisme qui ne fera que le jeu de l’ennemi mais à travers la culture. Reprendre notre destin en main doit passer par la littérature, la philosophie, la pensée dans son ensemble en lieu et place des lieux communs mis en place par la société marchande. Un effort constant et qui ne peut venir que de nous-même. C’est à ce prix et à ce prix seulement que nous échapperons peut-être à la marchandisation de nos corps et de nos êtres. L’on pourra bien entendu opposer que ce n’est qu’une utopie, qu’il est trop tard pour saboter les racines libérales et abattre son arbre mais comme disait Michel Eléftériadès ce sont des utopies que sont nés les plus grandes choses. Et dans ce monde de médiocrité libérale nous avons plus que jamais besoin de grande chose, de grande pensée, de grandes utopies qui envisagent autrement l’individu que comme une marchandise. Alors à vos écrits, vos livres, vos humanités, il y a urgence.

 

PLanck ! 50

Mais ailleurs, dans les profondeurs du curieux astéroïde, à l’endroit où, comme Lubna l’avait deviné, Spot pouvait observer le monde, on se fichait complètement de ce qui se passait plus bas. Et même ailleurs. On se fichait de tout. On se fichait de mourir d’une maladie lente et douloureuse, on se fichait de ce qu’on avait été ou de ce que l’on serait, on se fichait des différences d’âge et d’expérience – vertigineuses sur le sujet du sexe – on se fichait qu’un Dieu fou ait une dent contre soi et du sort qu’il pouvait bien réserver aux amants interdits. La magie de l’amour. Au début Honoré n’avait pas sut très bien quoi faire de toutes ces formes, de cette paire de seins si parfaite qu’on hésitait à poser un regard dessus de peur d’incendier son propre pantalon, de ces fesses si extraordinairement rebondies et cambrées que le mot luxure semblait tatoué au creux des reins, de ces jambes si interminables et si bien dessinées qu’une année entière ne semblait pas suffisante pour les célébrer. Au début les louanges d’Honoré s’étaient limitées à quelques tâtonnements égarés de caresses maladroites et de baisers confus. Alors la jeune femme lui avait doucement pris les mains et lui avait montré le chemin. Curieusement, du moins pour une partie de sa conscience, il comprit beaucoup plus rapidement qu’il n’aurait cru ou osé le croire, et à sa grande surprise, il n’y avait même pas besoin de manuel d’utilisation. Ses doigts et ses mains, guidées par celles expertes de Lubna devinrent bientôt parfaitement autonomes et même rusées. Elles ne rusaient pas avec lui, elles rusaient avec son plaisir à elle. Elles le narguaient, elles jouaient avec comme un chat avec une souris, ou plutôt avec une chatte, elles effleuraient, caressaient amorçaient une courbe et puis glissaient vers une autre au moment où s’élevait un léger gémissement, prenait le chemin de son ventre pour l’abandonner à la dernière seconde, sautaient entre ses cuisses, les ouvraient mais ne se soumettaient jamais à son désir le plus pressant, jusqu’à ce que le système nerveux de Lubna commence à ressembler à un arbre de Noël branché sur un stroboscope disco. Alors seulement, lentement, très lentement, il descendit vers son ventre, perlant sa peau de soie de baisers légers comme des pétales de beurre jusqu’à effleurer le saint des saints et que…

–       Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !… Plouf !

Le couple s’immobilisa en plein élan et le visage d’Honoré se fronça comme un poing, tourné vers ce qui émergeait du point d’eau.

–       Nom de Dieu de bordel de merde d’emplâtré de mes couilles, mais on va jamais être tranquille dans ce foutu truc !

–       Au secours aidez-moi ! Je vais mourir !

C’était Berthier qui présentement avait tout l’air d’une enclume avec des bras. Les amants se regardèrent ahuris.

–       T’y crois ça ?

La jeune femme haussa les épaules puis sauta dans l’eau et l’aida à en sortir. Mais ça n’arrêta pas les cris de Berthier.

–          Y’a un alien, un alien ! Une reine ! Elle va pondre des œufs partout ! On va tous

mourir !

–       Qu’est-ce qu’il raconte ? demanda la jeune femme en jetant un regard en coin à son amant.

–       Aucune idée.

Bien que passablement paniqué, Berthier se rendait compte que ces deux là ne comprenaient pas du tout de quoi il parlait, alors il attrapa le comptable par les épaules en le secouant et hurla de plus belle.

–       Aliens le film ! Vous n’avez jamais entendu parler ? ! Bin c’est pas un film c’est vrai y’en a un ici !

La jeune femme repoussa l’énergumène avec force.

–       Laisse le tranquille ! On sait même pas de quoi tu parles !

Retombant sur ses fesses, Berthier glapit.

–       Un monstre je vous dis ! Un monstre de l’espace ! Enorme avec deux mâchoires qui pond des œufs dans le corps !

–       Et comment il fait pour pondre des œufs dans le corps ? demanda la jeune femme prosaïque.

–       Ils ont des espèces d’araignées avec des queues qui vous sautent comme ça au visage, expliqua fébrilement le commercial en se plaquant la main sur la figure. Ensuite les araignées elles pondent à l’intérieur !

Montcorget leva un sourcil circonspect.

–       Des araignées avec des queues ? Vous avez ramassé un truc par terre mon vieux ? Krome vous a fait boire son machin ?

–       Mais nooon je vous dis la vérité ! Je l’ai vu au cinéma !

–       Au cinéma hein…

A ce moment là Berthier réalisa que ces deux là posaient le même regard sur les choses, et la chose ici c’était lui. Le produit d’un monde auquel ils n’appartenaient définitivement pas. Découragé Berthier regarda autour de lui et demanda :

–       Où on est là ?

–       Je crois qu’on est dans un œil, expliqua t-elle sans ciller.

–       Un œil ?

Il se retourna vers les deux amants, leur regard s’était métamorphosé en malédiction, le genre de regard qui poussait généralement les vendeurs au porte à porte au suicide.

–       Bah quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ?

–       Fous le camp, fit simplement le comptable.

C’était la première fois qu’il le tutoyait et Berthier sentit que ça pourrait être la dernière.

–       Où voulez-vous que j’aille, c’est un cul de sac !

–       Ahem

–       Qu’est-ce qu’il y a ?

–       Quoi qu’est-ce qu’il y a ? J’ai rien dit, répondit Lubna.

–       Si t’as dit « ahem », insista Honoré.

–       Mais non !

–       Ahem… excusez moi.

Trois visages ahuris se tournèrent vers le petit arbre tordu qui avait stoppé la chute des amoureux.

–       Vous croyez pas que… commença à chuchoter Berthier.

–       Ah nonononononon, grommela à sa suite le comptable.

–       J’en ai bien peur, reconnut l’arbre en prenant un air confus. Enfin c’était difficile à définir avec certitude face à cet enchevêtrement de nœuds et de branches comme un gros bonsaï ramassé sur lui-même, mais disons qu’il émanait de l’arbre une forte impression de confusion.

–       Oh nononononon, répéta le comptable pour lui-même.

–       Dans mon pays les anciens disaient que les arbres parlaient, énonça Lubna, mais je les ai jamais cru. Bonjour monsieur l’arbre, vous avez un nom ?

L’arbre mit quelque secondes avant de répondre, il se racla la gorge enfin le tronc, ça ressemblait à un craquement et répondit d’une voix plus normale.

–       A vrai dire je n’avais jamais réfléchi à ça. Pin, j’imagine.

–       Pin ?

L’arbre secoua la masse de ses branches comme si le vent le poussait, l’équivalent d’un signe de tête en langage Pin, pensa la jeune femme.

–       A moins que vous ayez une meilleure idée, suggéra Pin.

–       Pin Noueux alors ! proposa t-elle avec un enthousiasme de petite fille.

L’arbre réfléchit puis dit.

–       ça me va, c’est joli, et puis ça me ressemble.

Il essaya de se plier pour se regarder le tronc, mais il y eut un craquement sinistre et il se redressa bien vite.

–       L’âge, s’excusa t-il.

–       Vous êtes si vieux ? s’étonna t-elle, mais cette galaxie est si jeune !

–       Tout est relatif mademoiselle, répondit l’arbre. Le temps n’est pas le même pour tous. En fait tout ce que nous voyons, sentons, entendons est déjà du passé au moment où nous le percevons. Quant à l’avenir, nous passons notre vie à nous projeter dedans sans jamais le voir. En fait, savez-vous quand nous vivons réellement au présent ?

–       Non.

–       Quand nous nous touchons.

Un sourire ravi envahit le visage de la jeune femme.

–       Ouais, ouais, bon, c’est bien joli tout ça mais ça nous dit pas qui tu es ? grogna t-on derrière elle.

–       Pin Noueux, elle vient de le dire, répondit l’arbre vexé. Et vous vous devez être Honoré Montcorget je suppose.

Le visage d’Honoré se creusa.

–       Comment vous le savez ?

–       On vous attendait.

–       On ? Qui ça on ? fit le comptable avec méfiance.

–       Eh bien cette portion de l’univers, répondit Pin Noueux avec enthousiasme, ah croyez-moi, ça fait quelque chose de rencontrer son créateur ! Pour un peu on en deviendrait religieux.

–       Moi j’ai rien avoir avec des pins qui parlent, protesta le comptable.

–       Ni avec des cailloux en forme de farce, je le saurais, renchérit Berthier qui commençait à se sentir jaloux.

–       Ni avec des planètes en forme de paire de couilles, gloussa Lubna.

–       Et encore moins avec celles qui éjaculent, s’amusa Pin Noueux.

L’arbre et la jeune femme s’observèrent et pendant un instant Montcorget et Berthier se sentirent bien seuls.

–       Oui bon ça va ! Maintenant on veut être tranquille ! Pas de lemmings, pas de sonde je-sais-pas-quoi, pas de machin avec des œufs et des araignées, et pas d’arbre qui parle, tran-quille !

–       Oui, oui je comprends, fit l’arbre.

Le comptable aurait juré qu’il essayait de retenir un rire.

–       Ecoutez si vous voulez il y a un tunnel là-bas derrière vous, je ne sais pas très bien ce qu’on y trouve mais d’après ce que je sais c’est très tranquille par là-bas.

–       Comment ça d’après ce que vous savez ? fit le comptable en sourcillant, qui vous l’a dit ?

–       Les lemmings.

L’information pénétra dans le cerveau d’Honoré, donna des coups de pieds un peu partout où elle croyait que c’était nécessaire jusqu’à ce qu’un énorme concierge sorte des replis de des fonds préhistoriques de son crâne et la chasse avec force coups de gourdin.

–       Oui, bon. Et lui ? Pas question qu’il vienne avec nous !

–       Je peux lui tenir compagnie si vous voulez, répondit obligeamment Pin Noueux.

Fataliste Berthier haussa les épaules.

–       Moi du moment que la reine elle vient pas pondre ici.

–       Ne vous inquiétez pas, fit l’arbre, si elle vous attaque je vous défendrais.

–       Comment ?

L’arbre eut un craquement gêné.

–       Je ne sais pas, en lui jetant une pomme ? hasarda t-il.

Peut-être pas la meilleur chose à lui dire. Mais d’un autre côté Berthier sentait qu’essayer de suivre les deux autres ne le mènerait à rien de bon non plus. Sans doute dans leur façon de le regarder.

–       Alors on fait comme ça, conclut le comptable en entraînant sa belle par la main.

–       Merveilleux n’est-ce pas ? s’exclama Pin Noueux tandis qu’ils disparaissaient dans l’obscurité.

–       De quoi ?

–       Eh bien d’assister à ça, à la Prophétie.

–       Quelle prophétie ?

–       Celle qui nous a été transmise ici dans cette galaxie.

–       Transmise ? Par qui ? Par où ?

–       Euh… eh bien voyez-vous par qui c’est un peu difficile à dire, c’est en nous, partout, dans mes cellules, dans les atomes qui constituent cet endroit et tout autour. Et ça toujours été comme ça, déjà quand je n’étais qu’un bourgeon je connaissais la Prophétie. Bien sûr avec l’âge j’en ai plus appris par les sédiments.

–       Ah oui ? fit Berthier qui avait du mal à suivre.

–       Oui, c’est normal, la terre est plus ancienne, sa connaissance remonte au grand magma.

–       Ah… et qu’est-ce qu’elle dit cette Prophétie ? demanda Berthier en essayant désespérément de se raccrocher au rebord glissant de la raison.

–       En fait si j’ai bien tout compris, elle prédit que ces deux là vont détruire l’univers.

Berthier pâlit.

–       Tout entier ?

–       Oh oui et puis après ils le recréeront.

–       Ah.

Mais il n’avait pas l’air beaucoup plus rassuré.

–       Ils le recréeront comment ?

–       Comme c’était au tout début je crois, et tout recommencera.

–       Tout ?

–       Oui.

–       Mais recommencera comment ? Comme avant ?

–       Je crois oui.

–          La guerre, la famine, les patrons, le chômage, les responsabilités tout

ça ?

–       J’en ai peur.

Berthier regarda en direction de l’obscurité qui avait avalé les deux amants.

–       Faut que je les prévienne !

Il fit deux pas avant de buter contre une racine et s’effondrer.

–       Pas question ! La Prophétie doit s’accomplir !

Berthier regarda la racine d’un air perplexe.

–       Comment vous avez fait ça ?

–       Et c’est rien ça, menaça l’arbre, la prochaine fois c’est une pomme dans la tête !

 

Les lemmings n’avaient pas à proprement dit de chef. C’était toujours le premier qui donnait le signal qu’on écoutait. Peu importe qui était ce premier là, il avait à la fois le premier et le dernier mot. Et quand il se mettait à détaler, tous les autres suivaient, quelle que fut la direction qu’il prenait. Généralement c’était celle du sud. Sans qu’on sache trop pourquoi, les lemmings étaient immanquablement attirés par le sud. Et comme le sud ne se situe pas forcément au bout d’une ligne bien droite et que la direction importe souvent moins que le voyage, il arrivait qu’ils se suicident en masse parce qu’un ravin s’était trouvé entre eux et le fameux sud. Mais la sélection naturelle aidant, et si personne ne s’était suicidé entre temps, il arrivait que ce soit toujours le même lemming qui signalait aux autres les trucs intéressants. La direction du sud donc, mais également l’arbre à glands, le meilleur trou où nidifier, le machin rond qui cliquetait au-dessus d’eux comme une noisette volante avec des pattes ou une cinquantaine de minuscules petits bonhommes armés jusqu’aux dents, prêt à bondir et scrupuleusement alignés sur cinq rangs impeccables.

Ce lemming là les autres ne lui avaient pas donné de nom. Ils le reconnaissaient par une combinaison compliquée d’odeurs et de variations subtiles dans les couinements, qui en soit formait un langage que seule la sonde et la girafe semblaient pouvoir comprendre. Mais si on leur avait demandé de résumer ces signaux au sujet de ce lemming particulier, sans doute auraient-elles traduit comme tel : « celui-qui-sent-du derrière-et-couine-du-nez ».

 

Présentement, celui-qui-sent-du-derrière-et-couine-du-nez était perché derrière un petit monticule de mousse et semblait quelque peu perplexe. C’était la première fois qu’il voyait des Gros Roses plus petits que lui. Les Gros Roses c’étaient comme cela que les lemmings percevaient les hommes, comme ça qu’ils se les signalaient entre eux. Mais ceux là, tout roses qu’ils étaient n’étaient pas gros. En fait ils étaient même plus petits qu’un gland. Un paradoxe. Et le cerveau d’un lemming n’est pas équipé pour les paradoxes. Celui-qui-sent-du-derrière-et-couine-du-nez hésitait sur la marche à suivre. Et puisqu’il était le premier, le chef en quelque sorte, des milliers de lemmings hésitaient avec lui. Or il y avait quelque chose que tous les rongeurs de l’univers savaient, l’hésitation est généralement ce qui fait basculer la promesse d’un péril en une certitude. Pour autant, branchés comme ils étaient sur le seul cerveau de Celui-qui-sent-du-derrière-et-couine-du-nez, ils demeuraient paralysés, tremblant vaguement de peur, dressés sur leurs pattes arrières, moustaches en avant. Que convenait-il de faire ? Qui était ces Gros Roses là ? Est-ce qu’ils mangeaient les lemmings ? Quand soudain ils entendirent une voix tonitruer.

–       Sergent Sloban que disent les capteurs ! ?

Le sergent Sloban, troisième rang sur la gauche, le seul avec un gros machin en brettelle qui lui tombait sur le ventre et dont il regardait de temps à autre l’écran d’un œil maussade, répondit d’une voix morne.

–       Beaucoup d’organismes vivants.

–       Combien ?

–       Quelques milliers je dirais.

Le capitaine Verbalux redressa le heaume de son casque d’un geste sûr.

–       Et la reine ?

–       Impossible à dire comme ça, trop de parasites.

–       Très bien, fit sèchement le capitaine en se tournant vers un autre de ses sous-officiers. Caporal Viluste, grenade lumineuse je vous prie.

Depuis son perchoir Celui-qui-sent-du-derrière-et-couine-du-nez vit le Petit-Gros Rose ( ???) se saisir d’une boule que lui donnait un de ses compagnons. Puis il y eut un claquement, un chuintement, et il jeta la boule qui éclata avec un petit bruit de pétard. D’un coup la bouche de Spot fut violemment éclairée. Les morlecks au-dessus d’eux immédiatement pris de panique s’enfuirent par tous les coins dans un bruit froufroutant d’ailes caoutchouteuses. Mais il en fallait plus pour impressionner les lemmings. On n’avait pas traversé des continents tout entiers à la recherche mystique du sud, on n’avait pas survécu à des milliers d’années d’évolution, ni à la destruction de sa propre planète, en cédant aussi bêtement à la panique. D’ailleurs Celui-qui-sent-du-derrière-et-couine-du-nez n’avait pas bougé, ce qui était le signe incontestable que ce n’était pas le moment de le faire. Et puis ils sentaient autre chose chez lui. Ils sentaient son poil se hérisser, ses babines de retrousser sur ses deux incisives. Ils sentaient que quelque chose de rare était en train de se produire en lui, voir d’impensable pour qui imagine qu’une petite boule de fourrure très mignonne qui mange des glands et des fruits secs n’est rien de plus qu’une petite boule de fourrure très mignonne qui mange des glands et des fruits secs. Ils sentaient l’agressivité.

–       Unité un secteur nord ! ordonna le capitaine. Unité deux, secteur ouest, unité trois, secteur est, les autres suivez-moi !

Dans un bruit de bottes impeccable les Serpatis se répartirent au petit trot. Les uns grimpant par les côtés de la mâchoire de l’astéroïde, les autres, suivant leur chef, s’enfonçant vers le lac où des milliers de lemmings attendaient leur venue avec appréhension. Puis soudain Celui-qui-sent-du-derrière-et-couine-du-nez lança le signal.

–       Eeeeeeeeeeeeeeek !

Ce n’était pas le signal habituel de fuite, et pour des oreilles humaines il n’aurait signifié rien d’autre qu’un petit cri de souris paniquée. Mais pour les lemmings et la sonde dont les capteurs percevaient à peu près tout ce qui se passait alentours, on aurait pu traduire cela comme suit : « A l’attaque des Machins Roses ! ».

Là-bas, dans le fond de la caverne où séjournaient Krome, le professeur et le commandant Congo, la sonde se mit à cliqueter et à hululer avec frénésie avant de filer, une grappe de lemmings accrochée à elle.

–       Qu’est-ce qui se passe commandant ? interrogea le professeur en suivant des yeux la sonde disparaître dans l’obscurité qui abordait les rives du lac.

–       Je ne sais pas, on dirait que ses petits copains ont lancé un message d’alerte.

–       Ah ouais ? grogna Krome en se redressant. Alerte à quoi ?

–       Je l’ignore.

Krome lâcha une bordée de jurons dans diverses langues et s’empara de son fusil avant de déclarer d’un ton résolu :

–          J’vais voir.

 

Les Serpatis étaient des combattants disciplinés, bénéficiant pour leur petite taille d’une technologie guerrière optimum. Des siècles à faire la guerre aux acariens et aux préjugés sur leur soit disant non-existence leur avait donné un sens de la stratégie que n’auraient pas renié les grands conquérants d’Alexandre à Gengis Khan, tous deux d’ailleurs bien connus pour leur petite taille. Un signe évident, les Serpatis n’en doutaient pas. Mais sous des flots ininterrompus de boules de fourrure très énervés et aux dents aiguisées, c’était une autre histoire, c’était celle de Cameron. Cette bataille qui avait engagé une poignée de soldats français contre des bataillons entiers de combattants mexicains au XVIIIème siècle et devint l’événement fondateur de la Légion Etrangère. Jusqu’à ce que la terre disparaisse chants, bannières et reconstitutions avaient célébré la fameuse bataille et cimenté l’esprit guerrier des hommes au béret vert. Nul doute que ce serait ce qui se saurait passer pour les ceux du capitaine Verbalux si a) ils avaient réussi un jour à sortir de là et si b) personne ne s’était retrouvé défait par une armée de rongeurs. Pour le capitaine Verbalux la surprise fut totale. Plusieurs de ses hommes s’étaient faits sectionner un bout d’eux-mêmes d’un violent coup de dent, et ceux qui ne rampaient pas en râlant de douleur – tandis que leur combinaison de combat réparait activement leurs blessures- se tenaient, mains en l’air bien évidence, sous la menace de millier de lemmings à l’air féroce, dont certains tenaient les armes pris à l’ennemi, généralement par le canon.

–       Eeek ! Eeek ! ordonna Celui-qui-sent-du-derrière-et-couine-du-nez en agitant du mauvais côté le fusil à photon qu’il avait arraché des bras d’un sous-officier, présentement sans tête.

Quand la sonde arriva en cliquetant, suivie de près par le bandit, tout était déjà fini et les survivants avançaient mains en l’air vers le fond du lac, encadrés par des lemmings visiblement pas peu fiers.

 

 

Planck ! 44

Coronada était plus accueillante qu’Inferna. A dire vrai Coronada était ce qui se faisait de plus proche du paradis. Un paradis de perfection. Les paysages y étaient aussi variés que magnifiques, dans une gamme chromatique chaque fois étudiée. L’architecture de ses villes était un modèle de goût et d’équilibre, jusqu’à la population elle-même qui tant dans ses traits que dans ses proportions ne pouvait qu’entraîner le spectateur dans l’admiration béate, même pour un Berthier. D’ailleurs on devrait dire surtout pour un Berthier qui comme le lecteur n’en doutons pas s’était attendu à tomber sur le tombereau des horreurs. Et pourtant l’horreur était bien là, car, comme il allait bientôt s’en apercevoir Coronada était un songe parfait, trop parfait. Il était si parfait même que chaque fois qu’au cours de l’histoire un peuple ou un autre s’était ému auprès de la Grande Assemblée Galactique de la barbarie Orcnos et de ses conséquences chaotiques, celle-ci s’était empressée d’y envoyer les ambassadeurs grincheux vérifier que l’abominable civilisation, si tant est qu’on veuille bien collaborer avec son régime particulier à base de destruction et de souffrance, était capable de produire un modèle de vie que certains autres peuples pourtant considérés comme plus élevés et même pacifistes avaient le plus grand mal à égaler. Autant dire qu’en ces temps d’invasion, de chaos, et d’élection, les dits ambassadeurs ne manquaient pas à la cour du cousin Léonard. Autant dire que les ambassadeurs les plus fraîchement promus, tout comme ceux qui initiés par la nouvelle religion universelle entendaient parfaitement le mot rédemption comme une punition nécessaire, repartaient tous convaincus qu’en effet collaborer était encore ce qu’il y avait de plus approchant du mot « espoir », qu’avec un peu de chance, peut-être, on allait un jour profiter de cette harmonie paradisiaque qui régnait sur Coronada. Pour les autres, les plus coriaces quoique toutefois pas assez courageux pour se présenter devant Zool l’Ignoble, il y avait l’esprit magnifiquement philosophe et retord de Léonard, Roi de Coronada et en vérité, comme tous les Orcnos et quel que soit le point de vue où on se place –du côté des dingues ou de celui des soignés- fou furieux assermenté. Ne s’était-il pas lui-même châtré un soir d’ivresse ?

Hein ?

 

Tous les Orcnos le croyaient. Et si vous l’avez ou le croyez encore c’est que vous-même vous êtes un Orcnos, une goule, un monstre, l’animal dans le placard, le cauchemar qui ronge, la maladie, un loup pour l’homme, toute les pollutions excepté nocturnes. Mais était-ce vrai ? Ça reste une autre histoire. Sur ce sujet, avec un délice subtil d’acrobate du sadisme, Léonard avait toujours laissé planer le doute. Mais il vous décrivait si bien le supplice, la souffrance abominable qu’il en avait tirée, et donc en somme le plaisir pour un Orcnos, que même les êtres asexués ne pouvaient croire qu’il avait complètement inventé cette histoire, ni qu’il ne l’avait pas réellement vécue de l’intérieur et non infligée à un quelconque de ses esclaves. Et puis il y avait sa différence à lui. Au contraire de tous, il ne vivait pas nu. Et ça aussi ce fut un choc pour le petit commercial, la nudité.

Les Orcnos de Coronada étaient divisés en deux sexes, les femmes avaient la peau laiteuse qui brillaient d’une aura électrisante, épilées de la tête au pied, les yeux fendus d’un vert- bleu uniforme, pailletés d’or, avec de courtes ailes en plumes nacrées, les seins comme des obus de différent calibre, la vulve prometteuse, les hanches puissantes et les jambes interminables. Les hommes eux, étaient en revanche noirs, également épilés, presque bleus, avec des yeux onyx fendus dans lesquels brillaient des constellations d’autres dimensions, ils avaient des corps musclés, parfaits, de longues cuisses, des mains magnifiques et des sexes intimidants, longs, larges, avec des couilles comme des noix de cocos. Se promener dans une ville, ou bien, comme Berthier, être reçu à la cour même du roi, était une expérience toute à fait terrifiante de ce que la sexualité la plus torride pouvait produire. Car cette nudité là n’était pas celle des étalages de viande des plages naturistes, ni forcément anonyme des statues grecques, cette nudité là avait la présence explicitement sauvage qu’implique le terme « petite mort ». Et dans cette petite mort là, celle qui se trimballait à tous les coins de rue, il y avait toute la sauvagerie que l’on pouvait attendre d’une telle civilisation traduite en termes de sexe. Ainsi, la première chose qui frappait quand on pénétrait dans la salle du trône c’était la tension fondamentalement sexuelle qui y régnait. Comme si à la moindre caresse, au moindre frottement de peau, allait se déclencher une bacchanale sans limite.

Mais en réalité, il ne se passait rien. Les Orcnos restaient ce qu’ils étaient, ils prenaient plus de plaisir et se nourrissaient plus de leur propre souffrance qu’en satisfaisant leur pulsion primaire. Du moins, rien sur leur planète. A certaines époque du siècle, mâles et femelles se retrouvaient dans l’atmosphère de Coronada et copulaient si furieusement qu’un seul et unique, monstrueux orage, éclatait, recouvrant la totalité du ciel. L’orage durait trois semaines, on y baisait si fort que parfois il pleuvait du sang et tout le monde sauf le roi y participait. Mais Berthier avait raté l’événement de quelques 100.000 ans et la tension donc était quelque peu remontée depuis.

Mais ce n’était peut-être pas ce qu’il y avait de pire. Le pire semblait à venir, dans les mots même du roi quand il s’adressait par exemple à un ambassadeur réclamant une indulgence.

–          J’avoue que j’ai du mal à suivre votre raisonnement monsieur l’ambassadeur, vous voudriez que nous occupions les territoires de vos ennemis mais vous ne voulez pas que nous fassions travailler votre population. La guerre coûte cher monsieur l’ambassadeur, devons nous être les seuls à en supporter le coût ?

–          Au départ il s’agissait de votre guerre, protesta le plénipotentiaire, un gros crapaud jaune. C’est vous qui avez amené la discorde.

–          C’est notre rôle je le crains, concéda le roi Léonard.

–          Nous avions un accord de paix avec vous.

–          Oui je comprends, mais la paix ne dure jamais dans l’univers, vous le savez comme moi, tôt ou tard boum ! Bang ! Planck ! C’est comme l’on dit vulgairement dans l’ordre des choses.

–          D’accord, d’accord, concéda à son tour l’ambassadeur qui n’était certainement pas un de ces stupides pacifistes, mais tout de même vous avez violé nos accords.

–          Vous n’avez pas beaucoup crié pour un viol.

–          Car nous espérions que vous nous apporteriez un peu de votre sagesse !

–          Et qu’avez vous eut au lieu de ça, expliquez-moi ?

–          La discorde et la haine.

–          Très bien je comprends, ce que vous nous reprochez au fond c’est de nous nourrir.

–          Eh bien…

–          Vous savez bien que la haine, la discorde, la peur est une chair comme une autre pour nous. Nous sommes les enfants du Chaos et vous êtes ses victimes. Mais quoiqu’il en soit nous sommes là, l’autre versant de votre monde et tout comme nous ne pouvons survivre sans votre désastre vous ne pourriez vous accomplir de grande chose si vous n’aviez pas si peur de votre destruction. Monsieur l’ambassadeur vous êtes un homme intelligent, osez prétendre que je me trompe.

Monsieur l’ambassadeur se sentait confus. Non pas parce que le roi mettait un quelconque venin dans ses paroles, il n’était certainement pas aussi frustre que son cousin l’Empereur, mais bien parce que ce raisonnement ne laissait aucune marge de discussion pour ce diplomate dont l’âge et la maturité dispensait de voir la vie comme une expérience sans fin dont on pouvait profiter sans faim. De toute façon Léonard aurait convaincu un croyant de lui vendre ses prières. Et c’était aussi cela qui participait au pire. Cette force de conviction, cette intelligence dans le raisonnement, cette façon au fond qu’il avait de vous faire admettre l’atroce, car, il faut le préciser, en échange de la fameuse occupation, la population asservie que représentait le diplomate était employée à exploiter des mines de polonium 210 pur, avec toutes les conséquences qu’on imagine. Léonard, à sa façon, était le Diable en personne –ce que confirme d’ailleurs tous les terriens qui l’ont rencontré un jour et qui explique pourquoi nombre d’hommes politiques allaient de temps à autre faire un stage à sa cour – et son royaume, à bien y regarder était l’expression de cette force qui écrasait tout. A bien y regarder, ce modèle d’équilibre et de chromatique faisait penser à la peinture parfaite, absolue, d’un fou génial, vernis magnifique d’une civilisation atroce. Un peu comme si le IIIème Reich avait eu du goût, comme si Hitler avait lu Proust, comme si Staline s’était mis à débiter des alexandrins.

Berthier ne pouvait s’empêcher d’être fasciné et terrifié à la fois, pour autant, comme il s’en aperçut quand il fut présenter avec Lubna par le Duc Letho, la créature devant lui n’appréciait pas beaucoup les humains, même s’ils étaient pour lui un objet de curiosité délicieux. Un peu comme le charognard aime fouiller la chair. Le roi donc préférait torturer ceux qu’il rencontrait avec son esprit plutôt qu’avec des pinces-coupantes.

–          Majesté, permettez-moi de vous présenter la favorite du roi la Princesse Lubna, et son chaperon, monsieur Berthier, fit le Duc Letho avec une magnifique révérence.

Derrière, les gorilles poussaient les intéressés à se rapprocher du trône du bout de leurs armes.

–          Princesse ? Mon cousin vous a donc fait princesse, c’est un grand honneur vous savez mademoiselle, approchez.

Lubna se laissa tirer, le regard absent, le roi l’attrapa par les entrelacs de la boule d’osier qui lui coiffait toujours la tête pour l’examiner. Puis il demanda à Letho d’enlever le masque, découvrant son visage triste et sans expression.

–          Mmmh pas mal, je ne suis pas très amateur d’humain mais j’avoue que mon cousin a du goût. Il fit signe à Berthier de s’approcher. Et vous monsieur il paraît que vous êtes chanteur.

–          Euh oui messire, de Karaoké.

–          Oui, oui, on m’en a parlé, fit le roi en repoussant négligemment Lubna. Une invention à vous à ce qu’on m’a dit.

–          Oui majesté, mentit le commercial.

Le roi sourit.

–          Mais non ce n’est pas une invention à vous. J’ai été sur terre savez-vous, on m’y a même longtemps adoré.

–          Ah euh non… je l’ignorais…

–          Les arabes m’appelaient Sheitan, Satan dans votre langue.

Berthier déglutit.

–          Ah oui ?

–          Mais c’est exagéré, je n’ai jamais eu tous les pouvoirs qu’ils me prêtaient, question ignominie les humains sont beaucoup plus doués que nous autres Orcnos.

Berthier ne savait quoi répondre, d’ailleurs est-ce qu’on répondait à un roi qui philosophait ? Surtout quand on était entouré de colosses nus avec des bites monstrueuses et encadré par des soldats cuirassés comme des tanks, armés de fusils non moins phalliques. Berthier avait le sentiment que non.

–            N’êtes-vous pas d’accord monsieur Berthier ?

–          Euh… avoua Berthier en rougissant. Il n’avait pas prévu que le roi lui demande son avis et à dire vrai avait un petit problème de vocabulaire, qu’est-ce que sa majesté entendait par ignominie ? C’était quoi ce mot ? Il n’était pas sûr. Ça sonnait un peu comme ignoble, mais encore ? L’esprit du commercial était quelque peu sapé par le verbiage du marketing et le sabir des chansons d’amour qui saturait les machines à Karaoké. Sans compter, qu’en secret, il avait toujours admiré Nicolas Sarkozy, il aimait les mots simples et les formules chocs, la philosophie et les mots choisis étaient un peu éloignés de sa stratosphère. Je ne sais pas, peut-être…

–          Vous comprenez le sens du mot ignominie monsieur Berthier je suppose ?

–          Euh… ça avoir avec ignoble.

–          C’est cela même, toutes les choses ignobles que vous êtes capable de faire, l’horreur. Et l’horreur humaine est bien pire que l’horreur Orcnos, n’êtes-vous pas d’accord ?

Berthier réfléchit à tout ce qu’il avait vu, entendu et surtout ressenti des Orcnos, puis à tous les massacres dont parlait la télé, compara et ne fut pas bien sûr d’être d’accord. Mais comment le dire diplomatiquement ? Comment expliquer devant cette assemblée ce qu’un pauvre humain pouvait ressentir face à la Terreur Absolue. Comment leur avouer ce qu’au fond il ressentait face à eux tous, les Diables. Pourraient-ils seulement comprendre, eux les dominants ?

–          C’est pas la même chose, répondit platement Berthier, ignorant complètement qu’il était en train de magnifiquement s’embourber dans une discussion comme les adorait le roi.

–          C’est à dire ?

–          On peut pas comparer, insista Berthier.

–          Oui mais encore ?

Berthier commençait à être à court d’argument.

–          Euh… vous c’est différent.

–          Différent comment ? développez je vous en prie.

Berthier réfléchit intensément.

–          Nous on mange pas les gens par exemple.

–          Ah bon ? Et les Khmers Rouges au Cambodge qui mangeaient le foie de leurs ennemis, et en Afrique ! ? Et en Papouasie Nouvelle Guinée ? Oh, je vous l’accorde, nous vous y avons largement poussé, quand nous n’avons pas pris tout simplement votre place, mais avouez que de ce point de vue là vous êtes un terrain fertile.

–          Un terrain fertile ?

–          Il ne faut pas beaucoup vous entraîner pour retourner à la barbarie. Dites le moi si je me trompe.

Berthier réfléchit de nouveau à ce dont on causait dans le poste et se remémora le brief de son « secrétaire particulier » au sujet des atrocités Orcnos. Non décidément ça n’avait rien de comparable.

–          Nous on détruit pas des mondes.

–          Non vous détruisez des nations entières, c’est vrai, et vous vous détruisez vous-mêmes en plus, ce que nous ne faisons jamais.

–          Oui mais c’est à cause de vous non ?

Sur ce sujet Berthier n’était pas bien sûr, l’influence des Orcnos sur la terre était encore une chose floue pour lui car à sa connaissance, sur terre il n’avait jamais croisé d’Orcnos. Peut-être en avait-il déjà senti durant ses terreurs nocturnes d’enfant, mais il ne s’en souvenait plus.

–          C’est largement exagérer notre influence. Nous n’avons jamais fait que profiter de votre propre sauvagerie. Hitler par exemple était très humain, Pol Pot aussi, leurs guerres nous ont amplement profité je le reconnais mais nous n’avons poussé personne à construire des camps de concentration. A vrai dire je ne comprends pas qu’on puisse regretter une planète pareille.

–          Je croyais que vous aimiez bien quand ça saigne.

–          Certes mais surtout quand les gens y prennent plaisir, et tous vos sadiques, vos psychopathes, vos tortionnaires ne compensaient absolument pas le manque d’enthousiasme complet de vos populations face à des pollutions dont elles étaient pourtant les seules responsables. En fait, à bien y réfléchir, les êtres humains sont des pleureuses. Vous préférez vous plaindre que d’agir. C’est peut-être votre façon de jouir à vous au fond.

Berthier n’était pas très sûr d’aimer ce qu’il entendait. Soudain c’était comme s’il se sentait rentrer dans la peau d’une sorte de nationaliste de la race humaine toute entière.

–          Peut-être bien mais dites donc comparé à vous tous !

–          Nous tous ?

–          Les… euh… extra terrestres là, vous et les autres, on est rien !

–          Ça je ne vous le fait pas dire.

–          C’est pas nous qui avons détruit la terre ! C’est normal qu’on se plaigne. Et Ozone c’est les ordinateurs ! Qu’est-ce que ça vous ferais vous si on vous détruisait votre planète, vous vous plaineriez pas ! ?

–          Ça ne peut pas arriver, répondit le roi sur un ton lugubre.

–          Oui, bon admettons, marmotta Berthier en détournant le regard, mais imaginons.

Le roi se pencha et serra le poing.

–          Alors nous écraserions le cœur de nos ennemis et nous le donnerions manger à nos enfants. De toute façon là n’est pas la question. Vous auriez détruit votre planète tout seul tôt ou tard, et sans l’aide du cosmos. Vous êtes naturellement enclins à l’autodestruction.

Intensément, et parce que ce qu’il entendait ne lui plaisait pas moins, Berthier retourna à ses chères études, à savoir ce qui lui avait été transmis dans le poste. Et à vrai dire le portrait dont il se souvenait n’était effectivement pas glorieux. L’homme courait à sa perte perpétuellement et il avait l’air d’aimer ça. Mais quand même, cette façon de les dénigrer ne lui plaisait d’autant pas que depuis qu’il avait pris ses responsabilités dans l’univers, il savait, il sentait ce que c’était d’être humain. A savoir, globalement, dans son cas, d’être dans la peau d’un total et solitaire étranger disposé au milieu d’un univers foldingue dont il ne comprenait pas le dixième et dans lequel il essayait désespérément de s’intégrer. Aussi, après avoir réfléchi intensément il osa l’impossible pour lui : taper du pied dans un gros mot et essayer de lui lancer comme un défit. Mauvaise idée.

–          Oui mais il y a l’Amour….

–          Quoi l’Amour ?

Le commercial hésita. L’amour ? De quoi il parlait ? Il n’était même pas sûr de savoir ce que cela voulait dire. Il improvisa.

–          Nous au moins on aime, on espère ! Vous rien !

–          A ça… cette chose dont vous autres avez été bercés, ce sentiment soit disant sublime et unique qui finit par unir tout à chacun. Mon cousin y croit, d’où la présence de cette femme ici, moi pas. La vie n’est pas amoureuse, elle est Chaos, Incertitudes et Coïncidences, les Trois Piliers du Cosmos. Le seul but de la vie c’est la vie.

Berthier ne savait quoi répondre. Il est vrai que sur la question de l’amour, comme tout individu normalement constitué, il était surtout informé par les chansons qu’il écoutait et les contes avec lesquels tout à chacun était bercé depuis l’enfance. Quant à la question religieuse, il ne la comprenait même pas. Tendre l’autre joue c’était bien beau mais…il réfléchit à ça un moment. Et tandis qu’il réfléchissait, au-dessus de sa tête, à une dizaine de milliers de kilomètres, on réfléchissait à tout autre chose que l’amour.

–          Alors c’est ça votre plan Krome, on se téléporte et on tire dans le tas.

Le commandant Congo n’avait pas l’air d’accord.

–          Bah oui pourquoi ?

–          Pas très subtil et très dangereux, désapprouva le professeur Wiz. Vous vous rendez compte à qui on a à faire ?

–          J’espère bien que je m’en rends compte, ricana le martien, j’adore bouffer de l’Orcnos surtout ceux de Coronada. La viande on dirait des filles.

Le commandant agita sa gracieuse tête, ses longs yeux luisant comme de la braise.

–          Il ne s’agit pas de manger des gens mais de sauver ! Pensez à la sécurité de la Prostituée au lieu de votre estomac.

Krome grommela un sourire de bandit.

–          Vous inquiétez pas pour ça, ça sera fait, vous pensez à me couvrir c’est tout.

–          Vous n’allez manger personne alors, s’assura le professeur.

–          On verra bien si j’ai le temps… se marra le monstre.

Le professeur n’aimait pas les points de suspension qu’il avait mis au bout de sa phrase. D’ailleurs rien dans ce pseudo plan ne lui plaisait. Qu’elle idée d’avoir pensé que ce bandit pourrait les aider ? Ce ne serait même pas inventif, ce serait barbare, sauvage, et peut-être même pire, une catastrophe. Mais il n’avait pas beaucoup le choix, il n’allait pas descendre lui-même. Quant à Honoré, qui écoutait dans son coin, il se demandait pourquoi personne ne lui avait confié d’arme.

–          Je veux venir avec vous, intervint-il en se levant.

–          Pas question, vous êtes trop précieux à la Cause ! N’oubliez pas les enjeux véritables de tout cela, il s’agit de sauver l’univers !

–          Et de sauver la femme que j’aime ! s’exclama le comptable, surpris lui-même par cet aveu en forme de cri du cœur.

–          Vous serez plus efficace en restant ici avec moi, assura le professeur.

–          Il a raison vieux père, intervint Krome à son tour, ça va pas être folichon en bas, et nous visiblement on va avoir besoin de toi plus tard. Fais confiance aux professionnel, ajouta t-il avec une bourrade.

Un des humanoïdes de la garde du commandant chargea son arme, il y eut un bruit particulier de fusion suivi d’une série de cliquetis sinistres. On aurait dit une monstrueuse mâchoire en train d’écraser quelques petits os en métal, Honoré sentit la moitié de son courage foutre le camp dans un tout petit trou. L’autre moitié essaya une nouvelle fois de protester, mais la conviction n’y était pas. Il les regarda s’armer et s’équiper puis se rassit dans son coin l’air misérable.

–          Je vous en prie, faites qu’il ne lui arrive rien, pria t-il à haute voix, comme s’il était seul.

Krome lui infligea une gifle de molosse sur l’épaule.

–          T’inquiète pas vieux père, on vous laissera pas tomber, je comprend pas très bien pourquoi c’est si important mais ça l’est, alors tu peux compter sur moi.

Sur quoi il fit signe aux autres et tous s’engouffrèrent dans le télétransporteur qui dans quelques secondes devait les projeter dans la salle du trône du roi Léonard.

 

Le professeur avait mentalement fait le calcul de leur chance de s’en sortir vivant, et le chiffre était astronomiquement bas. En fait il était si bas qu’il s’approchait du zéro absolu. Les Orcnos n’étaient pas des guerriers à prendre à la légère et la salle du roi Léonard sans nul doute un des endroits les mieux protégés de leur empire. Mais la situation était désespérée et il n’y avait aucune chance de convaincre les Orcnos de leur rendre Lubna. Dieu leur était indifférent, et jusqu’ici la réciproque était vraie, d’autant plus que tout ce qui ressemblait au chaos sous toutes ses formes avait naturellement la faveur des monstres, probable qu’avec le temps ils trouveraient un moyen de s’accommoder des changements étranges qui s’opéraient dans l’univers, et ce simple principe le terrifiait autant sinon plus que l’idée même de cette modification au cœur de la vie. S’imaginer la personnification du chaos fanatisé par une sorte de Dieu vivant ayant tout contrôle sur l’univers c’était comme de s’imaginer demain l’enfer au service de la vie. Le néant absolu, la souffrance éternelle, la fin du moindre espoir, le Grand Rien. Alors dans cette logique, confier cette mission de sauvetage au pire bandit du cosmos c’était peut-être ce qui pouvait se rapprocher le plus du dernier espoir, et cet espoir là n’était pas particulièrement réconfortant. Pour autant le professeur savait que dans ses calculs interviendrait toujours une inconnue, le facteur chance, et tant que ce Dieu n’aurait pas la main mise complète sur l’univers, ce facteur là continuerait à distribuer son courrier magique. Oui, le professeur croyait à la magie, plus exactement il croyait au Mystère, mystère dont était en train d’essayer de s’affranchir ce même Dieu en s’immiscent dans le système même de la vie. Il croyait à l’inconnue X qui modifiait systématiquement les prévisions les plus pointues ou au moins les rendait aléatoires, donc intéressantes, imprévisibles, et pour tout dire il avait raison. En confiant cet X au pire bandit du cosmos et à son équipe, il avait confié l’improbable à l’imprévisible, le mystère à celui qui s’en riait avec une inclinaison au suicide particulièrement frappante. Même si pour tout dire Krome était tout sauf un suicidaire. Il jouait sa vie à pile ou face avec l’intime conviction que la pièce tomberait toujours de son côté quitte à tricher en la retournant au dernier moment. Et puis il y avait son talent particulier à tuer tout ce qui pouvait l’être sans même y réfléchir et ce n’était ni le nombre ni les projections mentales de peur pure que lui lancèrent la garde à s’en encontre qui pouvait le soumettre. La peur était sa maîtresse et la mort son épouse. Ce fut un tourbillon de coups de feu et de sang noir éclaboussant les visages, une litanie de cris de haine et de hurlements de douleur, ce fut un déchaînement de violence bref mais sans rémission, l’apocalypse concentrée en quelques minutes, surgissant sans alerte dans la vie des tout puissants Orcnos. Ce fut une surprise. Complète, totale, massive et qui laissa aux rares survivants un goût de cendre. Les Orcnos avaient déjà été battus dans le temps, avant que le D-Mart ne développe pour eux toute leur magnifique technologie de guerre et même après à quelques rares occasions, mais jamais en si peu de temps et par un si petit groupe d’adversaires, et surtout pas en perdant à l’occasion un roi. Krome lui avait troué la tête au passage avant de disparaître avec les deux humains, et trois humanoïdes survivants. Le goût de cendre ne tarda pas à faire place à celui de la vengeance. Et il tarda si peu qu’il en fallut d’un cheveux pour que l’appareil du commandant Congo ne soit détruit quelques minutes après l’attaque, juste le temps de se sortir de l’orbite de la planète et de se mettre en hypervitesse. Mais à l’instar des klingons, chez les Orcnos la vengeance est un plat qui se mange froid.