PMU 69

Le Café des Princes, le dimanche matin, portait bien son nom. Tout le monde s’y retrouvait, Abdelkrim, Sertaoui dit Untel , Chadir, Ben Zeitoune alias Roi de Coeur. De grands types, larges d’épaules, avec des vestes en cuir, des chemises blanches, des contremaîtres, qui pariaient gros. Abdelkrim faisait la bise à un de ses amis, un habitué, peintre en bâtiment dans le civil, Chadir et les autres saluaient le vieux El Kassim, et son pote Albert, les doyens du quartier, retraités l’un comme l’autre, puis ils s’installèrent sur le côté, pendant qu’Untel allait commander des cafés. La famille Huong, qui tenait le café, aimait beaucoup le dimanche, quand les princes étaient là. Il y avait de l’argent à se faire, et l’assurance que personne ne chercherait à les braquer ce jour-là. Les Huong avaient des cousins qui avaient des amis qui avaient des arrangements avec quelqu’un. Mais on ne sait pas qui et c’était bien comme ca. Le quartier était paisible, la police ne venait jamais quant à la BAC… et bien quoi ? Il n’y avait pas non plus de raison qu’elle vienne après tout, Ces messieurs ne faisaient rien de mal, tous leurs papiers étaient en règle, et si on leur demandait d’où venait tout cet argent dans leur poche, eh bien ils étaient entrepreneur dans le bâtiment. Parfois un de leur copain les rejoignait, ils discutaient entre eux pendant qu’un autre ou deux pariaient pour les potes. Ils ne buvaient jamais rien d’autre que du café. De bons musulmans, en public. Du moins respectueux des coutumes, à l’ancienne. C’est aussi ce qu’on appréciait chez eux.

Entre eux ils parlaient en arabe, de chose et d’autres. Mais personne n’aurait pu vous dire quoi exactement, ca ne se fait pas d’écouter les conversations des autres. Parfois Maurice, le chef de la famille Huong, père de Pierre, le serveur, venait à leur table avec son fils. Discuter, plaisanter, leur payer un café, c’était sa tournée.

–          Qu’est-ce qui t’arrives ?

–          Il y a mon neveu qui s’est fait sauter.

–          Lequel ?

–          Kader, il a déconné…

–          Il s’est passé quoi ?

–          Il a monté une affaire avec la mauvaise personne.

–          C’est qui cette mauvaise personne ?

–          Je ne sais pas son nom mais je sais qui a balancé Kader.

Ils discutaient paris aussi, comparaient les cotes, causaient canasson et partie de carte. Discutaient de l’argent que tel type leur devait, et l’argent qu’ils pouvaient gagner si jamais ils obtenaient tel terrain ou tel contrat. Et donc ils parlaient aussi de la famille.

–          N93TM

–          Tu déconnes ?

–          Non je te jure.

–          Putain faudrait vraiment qu’ils se calment un peu.

–          Je crois qu’ils ont un peu prit le melon.

–          On dirait bien.

Mais jamais de politique, de religion, ou de ce qu’ils avaient vu à la télé, voir du temps qu’ils faisaient, comme 90% des gens dans un café. Ils étaient des princes après tout, pas des vulgaires.

–          L’Arménien c’est un problème.

–          Tu connais un pélo qui s’appelle Soski ? Un russe, il pourrait t’aider…

–          T’es sûr ?

–          Il parait que l’Arménien a eu des ennuis dans les Yvelines, je ne sais pas exactement quoi mais c’est chaud.

–          Bon…

–          T’en penses quoi Chadir ?

Chadir hocha la tête en se levant et entra dans le café déposer ses paries. Il paya son café, salua ses amis, et s’en alla. Sa voiture, une Laguna grise métallisée, était garée un peu plus loin, le long d’une cité tranquille. Il vivait au nord de la ville mais il avait d’abord une course à faire dans le centre. Il écoute Radio-Classique, ca le repose dans la circulation. Et puis quand c’est l’heure il se branche sur Europe 1 pour connaitre le tirage. Il n’a pas gagné, tout juste une course dans le désordre, tant pis, la chance ca va ca vient, de toute manière il ne le sentait pas ce coup. Il gare sa voiture sur les quais et se rend à pied jusqu’à l’Opéra, grimpe les marches, rentre dans le café en face, et en ressort dix minutes plus tard. Après quoi il reprend sa voiture et rentre chez lui. Sa femme et sa fille sont là, fraichement rentrée de chez son frère avec qui elles ont déjeuné. Il embrasse sa fille, joue un peu avec elle, elle lui raconte son déjeuner. Sa mère donne sa version, c’est pas la même. Il apprend qu’elle a fait un caprice pour qu’on mette Disney Channel. Samia minimise, après elle a été très, très gentille, et même avant tiens ! Il la sermonne gentiment, puis demande des nouvelles de la famille. Le frère va bien, il a réussi ses examens, il va passer chef, Samira aborde le sixième mois sereinement, elle lui a montré la chambre, c’est marrant comme tout. Il va sur internet, consulte les horaires de train pour Paris, puis il lit un peu le journal et regarde la télé avec elles deux, le Roi Lion, pour la 14ème fois. Un quart d’heure et puis il se lève, il les embrasse, il a affaire. La petite fille chouine un peu, il lui promet qu’il reviendra vite, et avec un cadeau. Elle sait qu’il tiendra promesse. Il est comme ca Chadir, il tient toujours ses promesses. Il ressort, reprend sa voiture et prend la direction de Part Dieu où il prendra le premier train pour Paris. Les mains dans les poches, une liasse dans sa poche intérieur, grand balaise en veste de cuir, aimable avec les dames, vieille ou jeune qui voyage léger et parle peu. Dans le train il s’achète une bière et un sandwich caoutchouc qu’il déchire en feuilletant un magazine publicitaire de la SNCF.  Il aime bien, ca mastiquer, le goût de ce truc avec un peu de farine dessus en buvant une bière, posé debout, les coudes devant lui, un œil sur le paysage qui défilait, sur son magazine, sur ses voisins. Regarder en mangeant et ne penser à rien. Mais quand même, il trouve le temps un peu long, et repart dans son wagon, essayer de dormir. Mais il dort mal dans les transports. Alors il regarde le paysage, et ne pense à rien de précis. Son voisin lui propose son journal, il l’accepte, ca passe le temps. TGV, il arrive à Paris deux heures plus tard. Gare de Lyon, il prend le métro et se rend à Franklin Roosevelt. Le métro est bondé de touristes, c’est presque l’été, les filles ont les jambes en avance mais il ne les regarde pas. Il aime sa femme, ca ne lui passe même pas par la tête, elle suffit. Il sort du métro et remonte jusqu’à un bar au rideau fermé. Un bar discret et chic, le Trianon. Il y reste environs une heure et ressort. Descend vers les Champs Elysées, rentre dans le drugstore Publicis et cherche quelque chose pour sa fille. Il trouve une peluche de Totoro, une grosse, parfait, il l’achète et ressort avec le Totoro sous le bras, attrape un taxi au vol.

–          Bobigny, ordonne-t-il aux chauffeurs, un maghrébin comme lui.

La conversation ne tarde pas à s’engager. D’où il vient ? Casa, et lui ? Oran, il est marié ? Non célibataire, c’est pour son enfant ? Non c’est pour sa nièce.  Il vit à Paris, oui, et lui ? Oui aussi. Ils parlent de Paris. Des conversations parisiennes. Les actualités, la circulation, les amendes, les vélos, les taxes. Mais surtout les vélos, le chauffeur les déteste. Ils les empêchaient de travailler correctement avec leurs pistes, et ils ne respectaient rien ni personne.

–          Et si je les bugnes, bin même c’est sa faute, c’est sur moi que le malheur va retomber !

–          Ca c’est sûr la wago ca pardonne pas si tu es en vélo.

–          Ils font chier.

Il le dépose non loin d’une cité composée de huit immeubles de dix-sept étages chacun, bleu fond de piscine. Gardée par un grillage noir et des portes à digicode. Il attend que quelqu’un passe, il a oublié le code. Il entre, passe derrière les bâtiments et se dirige vers les box. Il sort une clef de sa poche, et ouvre le numéro 541. Quelques minutes plus tard il en ressort sur une moto 1100 centimètres cube, casqué, visière noir complet. Il prend la direction du tribunal. Il a passé un coup de fil, il sait où attendre. Mais il ne sait pas combien de temps. On lui a dit qu’ils viendraient, forcément, ils passent souvent, les rois de la comparution immédiate. Comme avec Kader. Finalement ils se pointent sur le coup des cinq heures. Chadir reconnait le grand à la description qu’Untel lui en a fait. Quatre costauds avec ce géant au milieu et son brassard fluo bien en évidence. Il les regarde s’engouffrer dans la tour  et attends. Ils ressortent un quart d’heure plus tard, activent la sirène et repartent, Chadir les suit. Ils retournent au commissariat. Un des gars reste à discuter avec le planton pendant que les autres entrent, une autre voiture arrive, des civils également, ils rigolent entre eux. Chadir ôte son casque, le fixe à la moto avec un cadenas et traverse la rue en direction du commissariat. On ne fait pas attention à lui. Il y a déjà du monde. Des mamans africaines, deux, en boubous, une femme et sa fille, un vieux monsieur qui parle à une jolie flic en uniforme, un type entre deux âges qui a l’air d’avoir mal quelque part. Qu’est-ce que ces gens font tous là, c’est quoi leur histoire à eux ? Chadir aperçoit le grand qui passe derrière la paroi, dans les bureaux, un jeune type rasé de frais blond juste après lui. Chadir attend un petit moment, les autres ont disparu, il s’approche d’un flic en uniforme qui discute avec un civil, lui demande si c’est long pour déposer plainte. Oh faut compter vingt-cinq bonnes minutes à cette heure-ci. Bien, merci je reviendrais. Il sort et retourne à sa moto, démarre, et fait un tour du pâté de maison pour être sûr, et retourne à son poste, pas loin du commissariat, jusqu’à ce qu’ils ressortent. Ils se dirigent vers Paris, la nuit est en train de tomber, direction le périphérique, sortie Porte Clichy, puis les Batignoles, et à droite, vers le commissariat de l’arrondissement. Un grand bâtiment renfoncé dans une petite rue, avec une entrée cours. Ils voient d’autres voitures rentrer après eux, d’autres têtes tondues, civils, l’air teigneux. Il y a du monde ce soir ici. Ca s’agite devant la cours, et puis peu à peu plus rien. Chadir patiente. Il aperçoit le blond par une fenêtre à l’étage, il parle à quelqu’un qu’on ne voit pas et disparait. Une demi-heure passe. Chadir ne bouge pas, dans un coin, sur sa moto, dans l’ombre et l’angle mort de la guérite. Une ou deux voitures sortent en trombe, il voit à peine les visages à l’intérieur, mais n’en reconnait aucun. Les siens sortent vers 19h, direction le nord. Marx Dormoy, un dispositif. Trois cars, deux GIPN et un fourgon, des ninjas un peu partout. Les voitures arrivent, Chamir s’éloigne, fait le tour par une rue et revient à pied. Les flics sont en train de se déployer vers une petite rue au bout de laquelle se tient une paire de bâtiments condamnés. Ils trottinent, ils sont pressés, précis, ils n’ont aucune hésitation, l’habitude. Chamir reste dans l’ombre et observe.  Regarde l’immeuble de droites, les lumières allumées au troisième, au cinquième, la télévision qui raisonne, des gens qui crie dans une langue africaine. Et puis il retourne à sa moto. Il contourne le dispositif en effectuant une grande boucle derrière le pâté de maison. Juste à temps pour voir ce type sauter par la fenêtre et se jeter sur le lampadaire. Un grand black bien fringué, les flics qui beuglent, d’autres qui cavalent déjà. Il aperçoit le blond. Le khâlouch glisse le long du lampadaire, cascadeur, et détale, le blond l’a vu. L’autre bifurque à droite, la longue rue étroite vers les boulevards extérieurs. Le blond le rate, il s’arrête une seconde et le cherche des yeux. Soudain la moto rugit, plein phare. Le blond braque son arme par réflexe, le première balle l’atteint à l’articulation, il lâche son arme, pousse un cri, le pistolet claque, la seconde le touche dans l’abdomen, sous le choc il tombe en arrière, le projectile lui a traversé le gros intestin comme dans une motte de mou et s’est logé dans une lombaire, il hurle de douleur. Il insulte son assassin, il lui dit qu’il a des enfants, un femme. La balle l’atteint en pleine poitrine, la quatrième également, le poumon droit qui éclate, du sang qui lui crache de la bouche, rose mousseux, il hurle un dernier non, l’ogive de 11,43 lui explose la boite crânienne. Chadir repart en mettant les gaz.

Il reprend le périphérique, remonte vers Bobigny, passe près du fleuve et y balance l’arme, retourne dans la cité, dépose la moto dans le box et s’éloigne à pied avec le Totoro sous le bras. Il est aux environs de 20h, il trouve un taxi dans le centre, qui le ramène gare de Lyon. Le dernier train est à 21h05, il y a encore des billets ? Oui, il sort la liasse, il a le temps de diner. Il rentre dans une brasserie, service 24h sur 24. Il repense à cette époque très lointaine où il était commis. Quatorze ans, le chef qui lui hurle dessus, le second qui le terrorise, les autres qui lui piquent ses affaires. Il avait détesté ca, détesté les odeurs de bouffe, le stress du service, les coupures, les brûlures, la journée enfermé sans lumière… alors de nuit… Il commande un onglet à l’échalote accompagné de frites et d’un demi de Grimbergen, à point la viande. Elle est bonne, elle vient du Charolais, la brasserie tenue par des auvergnats, naturellement. Il suit ce qui se passe à la télé, là-bas au-dessus du bar. Les derniers matchs de Marseille, du Réal, de Lyon, mais ca ne l’intéresse que superficiellement, parce que les copains s’y intéressent, il n’aime pas le sport à la télé de toute façon. Un barman change de chaîne et met LCI. On y parle de la situation en Syrie, de l’affaire Favre, le réseau pédo, des mésaventures judiciaires de tel homme politique, ce qui est assez banal à Xanadu depuis trente ans, et puis on apprend qu’un policier aurait été tué ou blessé cette nuit à Paris, dans la bande passante sous l’animateur, juste avant les suites dans l’affaire Bettencourt, juste après le massacre dans un cinéma du Colorado. Il termine son repas, commande un Jack Daniels et un café, il va essayer de dormir dans le train. Train de nuit, pas de wagon restaurant, peu de monde, la plus part dorment ou lisent comme s’ils étaient dans leur chambre, avec la veilleuse, emmitouflés. Chadir réussi à s’endormir. Il arrive à Lyon alors que la gare va fermer. Retrouve sa voiture, rentre directement chez lui. Un de ses cousins a organisé une partie ce soir, dans un restaurant du sixième, chez un de ses clients, un cuisinier, un basque avec de la coke dans le nez et des goûts pour les truands et les flics. Un sympathisant mais presque, mais il n’a pas envie d’y aller, pas ce soir. Kenza est devant la télé qui regarde un débat avec Taddeï, il l’embrasse, la petite est couchée, elle a demandé après lui, il pose le Totoro, elle dit que Samia va être ravie, dans le poste Alain Finkielkraut fustige avec un grand courage Stéphane Guillon et l’humour Canal Plus. Il va voir sa fille, qui bien entendu ne dort pas. Elle veut allumer la lumière, il refuse, s’agenouille à côté de son lit et chuchote avec la petite. Elle lui demande ce qu’il a fait, il dit qu’il a vu des gens pour ses affaires, elle lui demande c’est quoi son cadeau, c’est une surprise, tu verras demain. Elle ne veut pas attendre demain, il cède. Elle sort de la chambre en courant vers le Totoro, les bras écartés, on dirait un manga tellement elle a les yeux grands ouverts et le sourire plein de dent. Elle sert le Totoro dans ses bras, sa maman gronde gentiment Chadir, qui sourit, allez maintenant au dodo. La petite fille regarde Taddeï, Finkielkraut, elle est captée. Par les couleurs, par les messieurs important en costume qui parlent fort, Kenza insiste, papa aussi, elle demande si elle peut regarder, non, les négociations durent cinq minutes et puis elle repart avec son butin. Chadir passe la soirée avec sa femme. Le lendemain il est au café des Princes, il salut les anciens, rentre dans l’établissement et va parier. Boit un café, prend le soleil, il gagne 548 euros dans la première course, et 1472 dans la seconde. Une bonne journée qui commence. Tiens voilà Abdelkrim. Ils se saluent, Abdelkrim fume un pétard, il s’assoit à la terrasse, Pierre s’approche, il lui commande un café sans le regarder. Avec Chadir ils discutent chantier, Abdelkrim a entendu parlé de ce mec à Marseille, il a une bétonneuse à louer, il faudrait que quelqu’un descende, qu’est-ce que tu en penses Chadir ? Chadir hoche la tête, regarde l’heure sur son portable, il peut prendre un avion dans une heure.

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J’ai toujours aimé errer comme un chat défoncé

J’avais vingt ans dans les années quatre-vingt, défoncé la plupart du temps, mon cocktail de l’époque, poppers, shit, et vodka Bison. J’avais des goûts de luxe, je pouvais, je vivais dedans. Mes darons avaient un appartement dans le XVIème, 210 m², chacun sa salle de bain, deux salles à manger, un salon assez grand pour contenir une Cadillac, une cuisine pléthorique. Bref, par procuration, je pétais dans la soie. Et je m’emmerdais profond. Tout m’emmerdait. Les études, mes parents, la vie même, enfin celle que je vivais à ce moment-là. J’en avais connu une autre avec Eliane. Eliane, mon premier grand amour qui s’était tuée parce que je l’avais larguée. Je respirais encore mal à cause de cette sale histoire, j’en n’étais pas encore au stade où on se disait qu’au fond on n’était pas responsable. Et j’errais déjà beaucoup à cette époque-là. J’ai toujours aimé errer comme un chat défoncé. Mes parents m’avaient payé des voitures d’occasion, je faisais des tours de périph, roulais sans but sur les boulevards extérieurs, souvent je m’arrêtais aux Halles dont je connaissais déjà chaque centimètre carré. C’était plus tout à fait un trou à ce moment mais c’est sûr que c’était une zone. On pouvait y acheter ce qu’on voulait, de l’herbe frelatée ou un plein sac de graines, des acides, de la coke, de l’héro. J’étais en plein dans ma période, la drogue c’est la dernière aventure. J’avais essayé la coke, l’héro, la première m’avait pas spécialement transcendé et la seconde me laissait froid. Des sensations maternelles qui ne m’allaient pas droit au cœur, je ne prenais pas de la came pour être bercé mais pour nourrir mon imaginaire. Je n’écrivais pas, plus, depuis un moment déjà, ou de la poésie que j’estimais trop foireuse pour être prononcée, des trucs qui n’avaient pas de sens, comme si la poésie avait besoin d’en avoir. Mais je rêvais beaucoup. Et comme depuis toujours, je vivais essentiellement la nuit. La ville la nuit, ça me fascinait, surtout les coins chauds, et les Halles s’en était un à trois heures du matin.

Je ne souviens pas ce que je foutais là à l’extrémité de la rue Saint Denis. Mais je me souviens de cette panne que j’avais avec ma voiture. Elle avait décidé de me lâcher là, alors que j’étais raide déchiré, incapable de réfléchir correctement à ce qui convenait de faire vu que j’y connaissais que dalle en mécanique. Quand ils se sont pointés. J’avais beau être raide, je les ai tout de suite calculés. C’était pas les premiers junks que je voyais, je savais leur regard, leur façon de se glisser. Je savais que quoi qu’on fasse, une fois qu’on les avait sur le dos, ces serpents, faudrait pas leur faire confiance. Un junkie ça vendait sa mère contre une dose, alors un petit mec comme moi, perdu dans le décor, avec les yeux explosés, t’imagine la proie.

– T’as un problème mec ?

– Euh… elle veut pas démarrer.

Qu’est-ce que je pouvais dire, j’avais ouvert le coffre, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs, j’imagine parce que c’était ça qu’on faisait en cas de panne, on devait ouvrir le coffre.

– Vas-y, fait voir, essaye de démarrer…

J’ai tourné la clef, le moteur est parti, puis la bagnole s’est mis avoir des hoquets avant de s’éteindre toute seule.

– T’as des outils ?

Ils étaient deux, un grand nègre taiseux dans un manteau à chevrons avec un air un peu malade, et un petit arabe, vingt-huit ans environ, un casier dans les yeux. J’ai pas dit non. J’avais des outils et je sais pas mentir. De toute façon comme j’ai dit j’étais défoncé et ça se voyait, psychologiquement dans son œil j’étais déjà cuit.

– Okay, je t’aide à faire démarrer ta bagnole et toi tu nous ramènes chez nous.

– C’est où chez vous ?

– En banlieue, du côté de Clignancourt.

Est-ce que j’avais envie de me fader ces deux junkies dans ma voiture ? Non. Je ne savais pas ce qu’ils avaient en tête, parce qu’un junkie ça a toujours quelque chose en tête, je ne savais pas s’ils allaient me poignarder comme dans les films, je ne savais pas s’ils allaient pas essayer de me voler ma voiture, mais d’un autre côté, je n’avais pas beaucoup d’options. J’étais fait, et tire ta révérence. Je l’ai laissé bricoler en m’expliquant, j’essayais autant que possible de plus quitter mon siège, on a fait plusieurs essais, il m’a montré le carbu, l’arrivée d’essence, ces trucs-là, ça m’a servi plus tard. Et puis finalement la caisse a démarré. J’étais leur obligé maintenant.

– Tu fumes ? il m’a demandé.

Et on savait tous les deux qu’il ne parlait pas de cigarette.

– Bah ouais.

– Ça te dirais qu’on aille au Rex, je connais un mec qui a de la bonne fume par là-bas.

C’était mal parti parce que d’une je savais qu’en bon junk il n’en avait rien à foutre du shit, et de deux je connaissais trop bien Paris la nuit pour ne pas savoir qu’au Rex on trouvait beaucoup de truc mais pas de la fume. D’ailleurs je ne connaissais qu’un endroit sûr pour ça dans le Paname des années quatre-vingt, la rue de l’Ouest, derrière la Gare Montparnasse, quand ça ressemblait pas encore à une ville nouvelle et que c’était plein de squats pourris remplis de sénégalais clandestins.

– Tu veux venir avec moi ? il m’a fait quand on est arrivé sur place.

Il avait beau être trois heures et des brouettes il y avait du monde à cause de la boîte. La période n’était pas encore à l’uniforme Adidas, Tachini et pochette Nike, le disco vivait ses dernières années d’agonie, le hip hop était l’étrangeté à la mode, les gars portaient des casquettes NYC à paillettes et des jeans propres, ils avaient pas peur de se mélanger aux autochtones, même les goths étaient de la partie et pourtant je suis sûr que dans cette boîte on passait pas du Cure ou du Virgin Prunes. Je détestais la musique des années quatre-vingt, pour ce que j’en connaissais. Moi j’ai toujours été plus musique de film, c’est comme ça plus ou moins que je me suis fait une culture musicale, mais ce qu’écoutaient les gens, ce qui passait à la télé, je saquais pas. A part les Rita qui passaient en boucle, j’aimais bien leur énergie et peut-être un truc des Bangles. Le reste, les Cures par exemple, qui était ze groupe, je pouvais pas, j’avais envie de mettre des baffes au chanteur dans son placard. Quant au hip hop c’était trop étranger à ma culture de blanc. Moi ce que je kiffais c’était varié en fait, la musique de film l’est, mais c’était surtout les Pink Floyd, les Doors, les Sex Pistols, trucs qui passaient plus en boîte depuis longtemps.

– Hein ? Non, pépère je vais rester là.

Tu parles pépère, j’avais les foies qu’ils me piquent ma bagnole oui ! Et qu’est-ce que j’aurais raconté à mes darons moi si c’était arrivé ? Je me suis fait voler ma caisse parce que je trainais dans un quartier louche à trois heures du matin et que j’étais trop raide défoncé pour me défendre ? Je crois pas que ça passerait, et même si je disais pas la vérité ma mère finirait pas piger parce que cette bonne femme c’était un missile question comprendre ce qu’on lui disait pas.

Il est parti à la pêche au plan, je suppose qu’il voulait une dose pour lui et son copain. Je me suis garé en double file, j’avais la dalle mais pas question donc que je bouge de mon volant tant qu’ils seraient là. Il est revenu un quart d’heure plus tard, bredouille apparemment. Il m’a expliqué que le mec n’était pas là mais à Strasbourg Saint Denis, je me suis dit qu’on allait se taper tous les spots d’héro de la capitale. A cette époque ça marchait encore bien l’héroïne, ça avait encore cet aura mélo romantique généré par les rockers du club des 27, un vieux reste des années 70 je suppose qui ne voulait pas mourir dans le tintamarre m’as-tu-vu des années qui suivirent. Pendant que les uns dansaient devant leur télé en Spantex jaune citron devant Gym Tonic, d’autres s’abandonnaient dans le noir de la blanche pour ne pas voir toute cette nouvelle ambition positiviste gicler sur les murs. Et mes mecs là, avec leur mine grisouille d’arsouille des grands boulevards en étaient. Pas pour eux le Spantex moule bite. Je suis sûr même qu’ils haïssaient cette époque et tous ceux qui pouvaient la représenter, moi y compris. Moi justement, j’étais le possédant de cette caisse et je portais sur moi, sur ma mine fraîche, cette belle éducation qu’on m’avait donnée, difficile de faire autrement. J’avais beau faire, qui que ce soit, me ramenait à ce que j’étais censé être, un cochon de bourgeois parce que je vivais dans XVIème et que mes parents avait du blé. Comme si j’y pouvais quoi que ce soit. Mon petit arabe le sentait d’ailleurs et moi je sentais son hostilité sourde sous chacun de ses propos. Ses questions, ses réflexions. Il restait en deçà de la ligne qui fait qu’on n’a plus d’autres choix que de le voir mais chacune de ses questions à mon sujet était un piège. Ce qu’il cherchait au fond c’était une raison de me haïr suffisante pour m’agresser ouvertement. Je ne lui en laissais pas l’occasion. Je suis plus fin que je ne veux le laisser paraître, plus dur aussi, je résiste merveilleusement bien à la pression finalement et il me la mettait.

C’était comme de jouer au billard sans voir les boules, ou aux échecs sans voir l’échiquier, insidieux, impalpable, mais bien présent. On est allé à Strasbourg Saint Denis qui faisait la une depuis que la brigade des stups de l’époque y avait fait une virée. J’imaginais assez bien la virée d’ailleurs vu ce que j’avais déjà croisé comme poulet de chez eux. La BAC n’existait pas encore à l’époque, il y avait juste la brigade de nuit, et les flics n’étaient pas encore recrutés chez les voyous. Ils se la jouaient Starsky et Hutch, et on les repérait à mille bornes. On en a parlé avec mon petit mec, mes réflexions le faisaient marrer mais je sentais que c’était moins ce que je disais que la naïveté qui transpirait dans mes propos. Je n’avais jamais vraiment eu à faire aux flics dans ma vie, pas de garde à vue, peu de contrôles d’identité, trop malin pour ça à vrai dire. A une époque mes parents, effrayés par un con de prof qui croyait que je prenais de l’héro, m’avaient fait suivre par les poulets par l’intermédiaire d’une de leur relation. Comme ils disent eux-mêmes je les avais retapissés en cinq sept parce qu’ils étaient vraiment balourds. Pour le reste je me faufilais comme un chat dans une nuit sans lune. Comme avec ce gus d’ailleurs. Je sentais que cette naïveté qui était mienne pouvait l’agacer, elle sentait la chance d’une vie qu’il n’avait pas eue. Mais c’est vrai que la banlieue pour moi n’existait simplement pas. Cergy, la Courneuve, on n’en parlait pas non plus à l’époque, confiné, coincé derrière un mur de tours aux noms prometteurs. Le grand échec qui aujourd’hui nous pète à la gueule n’était encore qu’à l’état de mèche qu’on allume en se demandant jamais comment ni quand ça va éclater. D’ailleurs tout le monde s’en foutait. Le hip hop n’était qu’une amusante nouveauté pour négro à casquette jaune avec Sidney comme gentil animateur. Personne pour nous gueuler aux oreilles ses envies de biatch chromée sport. Je ne suis pas non plus sûr que mes deux mecs là rêvaient de ça. Ce dont ils rêvaient sans doute c’était de me fixer dans un coin, me coller une rouste facile et repartir avec la caisse. C’était tout, et puis revendre la voiture contre une dose. Ça n’a pas beaucoup d’autre ambition un camé. Mais pour ça fallait la motive, et moi je jouais sur des œufs pour les débarrasser de la dite motivation.

Après Strasbourg Saint Denis et une ballade à Pigalle, il m’a demandé si j’avais pas envie de faire un tour de périph avant de rentrer. Ça faisait déjà deux plombes qu’on tournait et j’étais crevé, mais c’était le but aussi. Je me souviens que le mec derrière ne pipait pas, c’était juste le rebeu qui faisait la converse, si on peut appeler une conversation un dialogue fait de questions pièges et de remarques comme des chausses-trappes. Mais j’ai pas dit non, je savais qu’il voulait me vanner. Qu’il voulait éprouver ma résistance à la nuit. Peut-être qu’il espérait que je m’éteigne de moi-même comme un moteur sans essence, je ne pouvais que le décevoir. Je suis un nuiteux, il y a pas à tortiller. Et au contraire alors que je roulais sur ce câble serpentin qui tourne autour de Paris, à travers ses tunnels éclairés d’orange étrange, sans me préoccuper de la vitesse ou de rien, je dissertais sur la nuit, l’aube, et cette sensation de fatigue merveilleuse qu’on ressent après une nuit blanche. Je baratinais bien entendu. Pas que je ne croyais pas à ce que je disais que c’était un discours facile, fait pour séduire celui qui était en train de me condamner du fond de son esprit tordu. Je l’avais bien vu toute cette nuit, trois heures qu’on était ensemble et le ciel qui ouvrait une paupière rouge de fatigue. Mais le comble c’est que l’autre savait que je savais, sentait mes esquives, et je ne sais pas s’il admirait mais en tout cas il jouait le jeu. Maintenant, vingt ans plus tard, les agresseurs ont bien changé, tous. Ils ont quinze ans, ils se jettent sur vous, vous défoncent et en général ils sont comme les piranhas, une armée de féroces. J’ai vu l’évolution dans les années 90, quand Joey Starr chantait que le monde de demain leur appartenait – et non…. Sauf pour Joey Starr justement -. Un soir en me faisant braquer dans le métro à la pointe d’un Laguiole. Trois petits mecs, un agressif, un psycho qui frottait la pointe de sa lame contre mes cuisses en me demandant si j’avais peur, et un costaud, le chef, qui me bafferait si je me rebiffais. J’ai joué leur jeu, ils m’ont dépouillé de quelques cigarettes, un peu de monnaie, mais comme je frimais pas, que je tâchais de réfléchir malgré le stress, je préservais le gros de mon blé, et même qu’il ne me pique toutes mes clopes. Je restais cool si on peut dire. Comme cette nuit-là. Cool, faisant mine de ne pas capter complètement où l’autre essayait de me conduire.

– T’as déjà fait de la moto ?

– Ouais mon père en a une.

– Quel cylindrée ?

– 500

– Ça te dirais qu’on en fasse un jour ensemble ?

– Carrément.

Les camés c’est comme les alcoolos, ça fait toujours des promesses qui ne tiennent pas, je pouvais me montrer enthousiaste, ça coûtait pas cher. Surtout je savais que maintenant c’était bon, on avait passé le cap, je ne lui donnais plus envie de me baiser ma bagnole. J’étais enfin son pote ou soit disant.

Ma première expérience avec un camé c’était Eliane justement qui me l’avait fait vivre. Un gus dont j’ai oublié le nom, complètement cintré, mythomane, et en cure de désintox, l’énième. Elle en avait été folle amoureuse. Il disait, comme tous les mythos de l’époque, qu’il avait aidé Spaggiari à s’évader de chez le juge. Le prince à moto, déjà, comme mon gars-là dans la bagnole. Personne n’aimait cette fille sauf moi, ma façon de l’aimer ça avait été de la lui recoller dans les bras en espérant qu’elle sache pas dépasser les limites. Evidemment… je me gourais. Mais j’avais dix-sept ans à l’époque et déjà des idées très arrêtées et très romantiques sur le monde et l’amour. Comme l’autre son camé à elle m’a fait des promesses merveilleuses, m’embarquer dans une grande virée à moto, me faire gouter à de la super dope… Et je savais déjà que c’était du vent comme tout le bonhomme. Alors c’était plus la peine de me la faire au flan, ni maintenant, ni jamais. J’ai jamais pu blairer ces mecs-là.

Finalement il m’a montré la sortie de Clignancourt, après deux tours de périph et une tournée dans le Paname des camés, j’étais épuisé. Il avait un sac blanc avec lui, il en a sorti une carte postale colorée et a écrit un truc dessus. On s’est dit à un de ces quatre en se promettant de se revoir. C’était la première fois de toute la nuit que je quittais mon siège pour laisser sortir le taiseux, j’avais les reins cassés et la poitrine soulagée. Et puis j’ai lu ce qu’il avait écrit, c’était pas son tel évidemment. « La vie fait ce que nous sommes, les circonstances font ce que nous devenons.» Je l’avais échappé belle.