Okja

Mirando Corporation lance son nouveau super cochon, 26 serons élevés de part le monde durant dix ans jusqu’à ce que l’un d’eux soit élu comme le plus beau spécimen. Mija vit dans les montagnes de Corée du sud en compagnie de son grand-père et d’un de ces cochons, une truie prénommée Okja. Un jour la compagnie vient récupérer son bien.

 

Raconté du point de vue d’une enfant en guerre pour récupérer son amie, Okja n’est pas seulement un conte écologique et un plaidoyer contre l’élevage industriel, c’est l’odyssée d’un paradigme dans un monde adulte dysfonctionnant et taré. Le paradigme que propose l’éthologie au regard du spécisme. Ce même spécisme qui nous autorise à nous extasier devant des chatons et à massacrer les veaux. A nous fasciner pour les dauphins tout en avalant des millions de tonnes de thon. Le paradigme de la sensibilité animale auquel le film nous convoque à travers la relation entre la jeune fille et sa truie, et qui commence seulement à effleurer les foules carnivores et obsédés. Enfin Okja est un récit initiatique et militant avec ses méchantes sorcières qui nous conduira jusqu’au porte d’un enfer concentrationnaire où les êtres ont moins de valeurs que ce qu’ils rapportent, un monde d’objets, de morts debout, d’adultes débiles, le nôtre.

 

Mija et Okja sont amies pour la vie. Mija est une adolescente et sa confidente est une truie géante, leur monde est simple et heureux. Mais quand Okja est finalement enlevée c’est une plongée dans l’univers des adultes que la jeune fille fait. Un monde où tous mentent, manipulent, où un morceau d’or a plus de valeur qu’un être vivant, un univers à la fois terriblement stupide et désespéré. La directrice de la compagnie est une cinglée manipulée, enfant gâtée voulant prendre sa revanche sur un monde qui ne lui a rien demandé. L’animateur et vétérinaire vedette et un alcoolique égocentrique qui a trahi ses idéaux. Les militants écologistes, aussi braves et engagés sont-ils sont dépeint comme des paumés courant après une cause désespérée et sans lendemain. Jusqu’au grand-père qui ment et manipule sa petite-fille pour qu’elle préfère un jouet en or à son amie. Car pour Mija, peu importe qu’Okja soit d’une autre espèce, elle l’aime et la respecte comme une semblable. Et c’est bien là le tour de force du film, nous finissons par nous identifier aussi bien à l’une qu’à l’autre. Faisant d’une séance d’insémination une insoutenable scène de viol, d’un parc d’élevage un camp de concentration où tous sont condamnés et le savent, comme les vaches sentent l’abattoir en montant dans le camion, comme les porcs ressentent et comprennent ce qui les attends en se chiant et en se pissant dessus avant d’être dépecé.

 

Au temps des prouesses technologiques plus vrai que nature ce n’était tout de même pas la moindre des gageurs de nous faire aimer et comprendre un animal de synthèse, une chimère comme symbole de tous les animaux que nous massacrons autant que nous les aimons selon s’ils nous sont utiles ou non. Il faut une finesse d’observation dans le comportement animal, dans ses réactions, son regard toujours plus bavard qu’on ne l’admet. Un savant dosage dans sa relation avec la jeune fille où le merveilleux et le réalisme s’alternent comme ils peuvent s’alterner quand on est proche des animaux. Et ça sans jamais tomber ni dans la caricature larmoyante ni dans l’angélisme benêt. Au contraire, la caricature et l’angélisme benêt Bong Joon-Ho le réserve pour dépeindre une société occidentale et un monde adulte narcissique, manipulateur, parfois plein de bonnes intentions mais toujours désespérant d’immaturité, d’humanité plaquées sur des idéaux rigides. Si Mirando Corporation est un clin d’œil évident à Monsanto, sa direction est un nœud de névrose, de brutalité, de toc marketé pour occulter l’horreur, Bong Joon-Ho n’y va pas par quatre chemin, pour lui ces gens, ces groupes industriels comme Monsanto, l’industrie de l’agroalimentaire dans son ensemble sont tenus par des psychopathes, des cryptos nazis, lignée de marchands de morts.  A l’opposé les militants de la cause animale sont présentés comme une bande de zozos farceurs et immatures pour qui la fameuse cause est surtout le témoignage de leur névrose et de leur inadaptation. Nulle part entre ses antagonistes il n’y a réellement la place pour l’animal, objet de convoitise pour les uns, instrument politique pour les autres. Seul Mija, véritable jeune enragée, démontre tout entière de son humanité, seule elle observe Okja comme une personne à part entière et pas un objet transactionnel, une chose. Et c’est bien tout le message du film, les animaux sont des personnes, des individus à part entière avec la pleine conscience de leur destin et dont les attentions, les gestes, les regards, la raison et les souffrances sont autant de ponts communs avec nous-mêmes. Une réalité dont s’est écarté la société moderne et qui dans le film apparait comme un monde sans consistance, réalité, vide, tout l’opposé de celui dans lequel vit la jeune fille et son amie.

 

Porté de bout en bout par la jeune Ahn Seo-Hyeon, 13 ans, Okja est raconté comme une course poursuite avec ses scènes d’actions spectaculaires, dont un enlèvement rocambolesque, et ses moments de pure farce délibérément destiné à un public d’enfant et d’adolescent. Un habile compromis entre le conte pour adulte et la fable enfantine, la collusion entre deux conceptions de la vie où les uns retiendront le message écologiste et les autres tomberont amoureux de cette relation intime entre cet animal imaginaire et son amie. Un film qui m’a d’autant parlé que j’ai toujours été entouré d’animaux, que je les ai toujours considéré comme des individus à part entière avec lesquels il était parfaitement normal de communiquer. Quand Okja et Mija se racontaient des chuchotis je me retrouvais avec mes chats, d’où la prouesse filmique remarquable ici, et le défit technique que cela représentait de non pas donner vie à un animal fantastique (jusqu’à quand ?) mais à cette sensibilité pas si muette et si particulière que l’on devine dans le regard d’une vache, d’un chien, d’un singe pour peu que l’on soit attentif. Cependant les parents amateurs de viande doivent être avertis, bonne chance pour faire avaler une tranche de jambon à vos chers têtes blondes après ça. Et même vous, qui sait, pourriez vous réfléchir la prochaine fois avant de vous bâfrer de cadavre.

 

Produit par Netflix le film n’est malheureusement quasiment pas distribué chez nous. La maison de production ayant décidé de lancer le film autant dans les salles qu’en streaming les confiseurs nationaux qui nous abreuvent de popcorn et de blockbuster à la nullité abyssale, boudent. C’est que le cinéma les concerne beaucoup moins que les placements publicitaires et les tonnes de maïs transgénique vendu aux imbéciles. Après un Iron Sky trop finlandais pour leur manque de curiosité, un Billy Lynn trop high tech pour les installations en salle, et un Hatefull Height trop 70 mm pour leur goût du lucre, les distributeurs français démontrent une fois encore leur stupéfiante capacité à faire fuir les spectateurs et se tirer une balle dans le pied. Continuez comme ça les gars, vous tenez le bon bout.

 

 

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Beasts of no nation

Il y a des films comme ça, avant même les premières images, alors que le générique s’installe et pose les premières bornes du drame, qui nous parlent immédiatement. On sait, intimement, qu’il va nous plaire plus que les autres parce qu’il a quelque chose d’exact. C’est une sensation rarissime et qui, en ce qui me concerne, en dépit des quantités industrielles de films que je me suis enfilés, peut se compter sur les doigts d’une seule main. Collatéral, Apocalypse Now, Requiem pour un massacre et désormais Beasts of no nation, voilà à mes yeux les seuls films qui m’auront immédiatement embarqué de force dans leurs univers sans que pour autant on puisse les comparer ni les hisser au même niveau. Et si le qualificatif de chef d’œuvre est largement abusé, il faut bien admettre que ce film en fait définitivement partie. Sensible, malin, intelligent, sublimement filmé, voilà quelques-uns des qualificatifs que l’on peut attribuer au film de Cari Fukunaga, et plus encore, sur un sujet pourtant loin d’être facile, les enfants-soldats.

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Ce qui est d’emblée saisissant c’est cette impression immédiate qu’on n’est non pas devant un film américain relatant un sujet porteur, violent et lacrymal, pantalonnade hollywoodienne tel qu’un Blood Diamond et comme le laisse penser la très commerciale bande-annonce. Ni même dans la dénonciation démonstrative comme l’était, sur le même sujet, le finalement décevant Johnny Mad Dog. Mais devant un film tourné par un africain, à la manière d’un conte raconté par un enfant, dont on gardera finalement toujours le point de vue, car c’est un film à hauteur d’enfant et non pas d’homme. Comme si le réalisateur avait lui-même vécu dans sa chair le désastre qu’il raconte. Impression sans doute renforcée par l’usage du twi (un dialecte ghanéen) qu’on entend parler jusqu’à ce que le héros, Agu, quitte à la fois les siens et le monde de l’enfance pour plonger non pas dans celui des adultes mais des barbares. Et ici on ne peut s’empêcher de penser quasi instinctivement au Klimov de Requiem pour un massacre et à son jeune garçon perdu en forêt qui croise sur sa route la guerre et la folie. Mais Cari Fukunaga est américain de père japonais et de mère suédoise, il n’a probablement jamais vécu la guerre comme Klimov et d’ailleurs il ne distingue ici aucun conflit plus qu’un autre. Le titre du film parle de lui-même, les bêtes d’aucune nation. Sans doute pourquoi le twi est définitivement abandonné dès lors que le jeune Agu est enrôlé de force dans une troupe d’enfants-soldats, dirigée par le Commandant joué par un Idris Elba à la fois charismatique, pervers, et baudruche pleine de discours creux visant à stimuler ses troupes de tueurs camés jusqu’aux yeux.

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Dans cette simple transition c’est à la fois à la Klimov qu’on pense qu’à la nouvelle de Conrad, au Cœur des Ténèbres, et dont Elba serait le Kurtz local. Une sorte de gourou perdu au milieu de la jungle ayant une emprise quasi divine sur ses soldats, comme on peut le voir dans une scène d’attaque d’un pont où le Commandant, sans arme et en tête de cortège, entraine ses hommes à la guerre comme s’il les invitait à défiler. Et au Cœur des Ténèbres on va y rester pendant quasi toute la durée du film. Que ce soit à travers cette lente rentrée en barbarie que fera le jeune héros ou dans cette fuite en avant du Commandant à travers la guerre et qui explique ici très bien les conflits larvés et à rallonge comme en connait par exemple la RDC actuellement et ses six millions de morts… Mais Fukunaga n’est pas dans la dénonciation politique, ni dans l’entrefilet de presse, les enfants ne font pas de politique, ici ils sont seulement des outils manipulés. Fukunaga refuse même de nommer le pays où se trouvent ses protagonistes. C’est seulement une autre guerre de plus avec des enfants dedans, comme au Sierra Léone avec Charles Taylor, au Libéria en Erythrée au Nigéria ou ailleurs, au Sri Lanka par exemple. Un conflit sans nom pour des forces rebelles aux objectifs interchangeables, animé par la férocité d’une jeunesse embrigadée et camée au Brown-Brown, mélange de cocaïne et de poudre noire. Encore une fois ce sont les enfants qui intéressent le réalisateur et le rapport particulier et pervers qu’entretient le Commandant avec eux.

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Un sujet pareil pouvait difficilement faire l’impasse sur la violence. Pour autant c’est toujours avec une grande pudeur, utilisant le hors champ dans la plupart des cas que le réalisateur nous entraine à voir ce qui ailleurs, et souvent dans ce même cinéma américain, est traité de manière pornographique, voyeuse et complaisante. Et si une des deux scènes d’initiation est montrée frontalement, avec un plan interminable sur deux enfants en train de massacrer face à caméra une victime hors champ, ce n’est que pour mieux souligner ce qui se brise chez le héros, ce fil ténu qui sépare l’homme civilisé du barbare, l’enfant du monstre que sait si bien, hélas, révéler le personnage d’Idris Elba. Mais au-delà de ça, comme d’autres avant lui, Fukuniga, nous montre finalement comment la guerre peut-être belle. Et on pense notablement ici à la Ligne Rouge de Terence Malik quand le réalisateur (qui est son propre directeur de la photographie) laisse sa caméra amoureusement filmer la nature sauvage qui entoure ses personnages. Ou mieux encore à un plan des Sentiers de la Gloire de Kubrick quand Agu se promène dans une tranchée à la recherche de munitions. Un long et faux plan séquence presque onirique et d’une beauté fabuleuse où la caméra capture la quintessence de ce petit bout d’homme sous son casque trop grand pour lui, tandis qu’il se décrit, dans un monologue parfaitement écrit, comme une sorte de robot gavé de violence et indifférent à tout. Mais il est vrai que lorsqu’on a vu les premiers épisodes de True Détective, qui a fait la gloire du réalisateur, on comprend d’autant mieux d’où lui vient ce talent du cadrage exact, du mouvement de caméra millimétré, et de cette transfiguration de l’environnement par la photographie. Fukuniga appartient sans conteste à cette caste privilégiée de réalisateur qui ont parfaitement compris leur médium et savent en jouer afin d’aller jusqu’au bout de leur point de vue sans se laisser distraire par le superflu. Comme Kubrick justement ou Malik, ou bien Klimov… on y revient.

Il est bien entendu impossible de comparer une œuvre aussi totale que Requiem pour un Massacre au chef d’œuvre de Fukuniga ne serait-ce que parce que Klimov traite frontalement d’une barbarie qu’il nomme et dont il a eu à souffrir dans sa chair. Le sujet est pourtant proche, un enfant plongé dans une guerre qui le transformera, mais c’est du point de vue onirique et filmique que l’on peut réellement rapprocher les deux films. Car c’est avec une même sensualité que les deux réalisateurs filment cette nature qui s’offre à eux, et un certain sens de l’onirisme noir et cruel qu’ils introduisent leur héros dans la guerre et la barbarie. La scène où apparaît pour la première fois les guerriers du Commandant au héros est très parlante à ce sujet. Tout comme l’est celle du grand rituel d’initiation où le cannibalisme et la magie noire sont suggérés sans être réellement déclarés, ou encore après tel massacre quand la caméra filme l’eau rougie du sang des victimes qui coule telle un fleuve. Car encore une fois c’est ce qui suggéré ici qui compte plus que le reste, ce que nous ne voyons pas forcément nommément mais qui s’incruste peu à peu dans l’esprit de ce gamin. Et là bien entendu on en vient à parler des acteurs. Idris Elba est un comédien confirmé avec la tâche difficile de jouer avec des enfants, qui offre ici une performance rare. Tour à tour manipulateur, paternel, paumé, pervers, tyran plein de vide, Elba reproduit à l’envie le phrasé africain avec toute sorte d’interjection et de tchip qui donne à ses discours pleins d’emphase un accent particulier, celui d’un fou asservi à ses seuls intérêts. A côté de ça Abraham Attah, acteur ghanéen amateur de 15 ans, donne ici toute la densité nécessaire à ce rôle difficile et exigeant au point d’être transfiguré dans la scène de dialogue final où il fait confession de sa monstruosité avec une maturité qu’il explique lui-même, et qu’on a vu grandir à mesure des épreuves qu’il a vécues et des atrocités qu’il a commises. Une performance remarquée et primée du prestigieux prix Mastroianni à la Mostra de Venise pour un film qui mériterait une avalanche de prix si les règles des festivals comme les Oscars n’étaient pas aussi étroites, puisque pour y concourir le film doit obligatoirement être diffusé en priorité en salle. Produit par Netflix, le film a été diffusé largement sur la chaîne avant de bénéficier de cette sortie cinéma dont les distributeurs hexagonaux vont encore nous priver, tu comprends coco c’est pas avec ça qu’on va vendre des popcorns…  Le film est sorti le 16 octobre en DVD et est visible en streaming. Alors si vous avez envie de vous taper un bijou de cinéma plutôt qu’un énième barnum pour grosse vedette à 25 millions de dollars le cachet (Matt Damon si tu m’entends mange ton argent) vous savez ce qu’il vous reste à faire.