Prison : joyeux Noël les pauvres !

Tous les ans, on ne va pas y couper, on nous rappelle que pendant que la famille Tartempion se régale de saumon fumé au mercure, les SDF crèvent dans la rue. Cet automne on a même eu droit à la version réac, « et nos SDF d’abord » quand une horde de trente mille réfugiés a envahi ce pays de soixante six millions d’habitants… Pas une seule fois on a une pensée pour les près de 70.000 prisonniers qui vont passer Noël au chaud, comme aiment à dire les amis des SDF, et qui vont en réalité les passer au milieu des ordures, des odeurs de merde, des rats, des puces, des cafards et des dépressifs. Noël à trois dans neuf mètres carrés dans la moyenne des cas, soit deux mètres carré de plus qu’une poule pondeuse dans un élevage intensif. Peut-être que Madame Lagarde y pensera en retournant à New York mais c’est pas sûr. Je vous propose donc de changer un peu la tradition et d’avoir une pensée pour eux.

 

Prison française, ça déborde.

Soyons juste la France n’est pas, contrairement à ce que l’on affirme ici le pire élève de l’Europe, les prisons belges et italiennes sont également dans le rouge sans compter les grecs ou les hongrois. Mais les politiques pénales ne sont également pas les mêmes et la densité de population non plus. Concrètement la France c’est une surpopulation carcérale moyenne de 117% dont 150% pour une quarantaine d’établissements, 200% pour Fresnes et 300% à Perpignan. Mais les statistiques ne disent pas grand-chose en réalité. A ce compte là le Lichtenstein est le plus mauvais élève d’Europe avec un taux de plus de 300% Or on doute que la criminalité au Lichtenstein soit endémique ou même que les conditions de détention soient les mêmes. D’ailleurs à ce compte toujours, si l’on se réfère à la seule question des places, la réponse facile et simple des politiques à ce jour est la réponse immobilière. Construire toujours plus de prison. Et pour cause, c’est devenue un business. En 87 le taux d’occupation moyen était de 160%, Albin Chalandon, Garde des Sceaux lança le Plan 13000 visant à augmenter le parc pénitencière de 13000 places et dans la foulée ouvrit le domaine au privé. Le même qui avait privatisé la gestion des autoroutes…. Résultat depuis 1990 le parc pénitencier a augmenté de 60%, la moitié est aux mains de trois groupes (Sodexo, Engie, Bouygue) et l’état devra verser pour treize contrats en PPP (Partenariat Public-Privé) un milliard et demi au secteur privé jusqu’en… 2040. Autant d’argent qui n’ira ni à la réinsertion, ni au recrutement du personnel, ni à l’aménagement des peines. Or plus les investissements en gestion déléguée augmentent plus les fonds pour une nouvelle politique carcérale diminuent. Mais reste qu’il n’y a pas seulement la question des places, il y a les conditions de vie. En février dernier deux détenus de la prison de Fresnes étaient admis à l’hôpital pour leptospirose, une maladie rare transmise par les rats. En fait la situation est telle que l’Observatoire International des Prisons a saisi le tribunal de Melun en raison de l’insalubrité qui y règne et dont se plaint également le personnel pénitencier. Action que l’OIP avait déjà menée aux Baumettes il y a cinq ans. Une situation qui est devenue commune en France puisque nous avons déjà été condamnés en 2013 par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour « traitement inhumain » en raison de l’insalubrité de la Maison d’Arrêt de Nancy fermée en 2009. Et on se souvient tous du scandale qu’avait suscité le film fait par les prisonniers à Fleury sur l’état de leur prison. Quoiqu’en France le scandale tenait plus dans le fait que les prisonniers aient des portables plutôt qu’ils vivent dans un dépotoir… Ca ne déborde pas seulement du côté des prisonniers mais également du côté des ordures.

 

Logique de la violence.

A la surpopulation et à l’insalubrité il faut également ajouter un manque criant de personnel que dénonce régulièrement les organisations syndicales. Manque de personnel et surpopulation qui conduisent obligatoirement à des situations comme un accès restreint aux médicaments, un défaut d’intervention dans les cas d’urgence (violence, automutilation, suicide, arrêt cardiaque, etc…) avec des conséquences souvent dramatiques. En 2007 dans la mal nommée prison Bonne Nouvelle à Rouen, un détenu tuait et dévorait les organes d’un de ses codétenus qu’il avait prit le temps…. de cuisiner. La victime était un petit délinquant légèrement retardé mentale, le tueur, reconnu coupable de ses actes en dépit du fait que son avocat avait de multiple fois signalé ses problèmes psychiatriques, a prit dix ans. Le troisième codétenu qui avait assisté à la scène impuissant s’est suicidé deux ans plus tard. Bref deux morts et un malade mental qui n’est clairement pas à sa place. Et ce n’est même pas un cas à part puisque dans la même prison un autre psychotique égorgeait purement et simplement sa psy. Or en 2006 une étude démontrait que 35 à 42% des détenus étaient considérés comme manifestement ou gravement malades psychiquement et que 80% de la population carcérale était atteint de troubles psychiques. Pour ceux qui s’inquiète encore du sort des SDF dans ce cadre, c’est 40% de la population des sans domicile qui souffre de troubles. Or non seulement il y a déficit de personnel médical spécialisé mais l’accès au soin est à la fois compliqué et stigmatisé par les prisonniers. Etre un « cachetonneur » en prison c’est l’assurance de passer pour un moins que rien. Et quand l’administration ne sait plus quoi faire elle expédie le détenu dans un hôpital qui s’empressera… de le mettre à l’isolement. C’est-à-dire le plus souvent, sanglé sur un lit et oublié jusqu’aux heures de repas. Car il y aurait également long à dire sur la régression que connait la psychiatrie française depuis 15 ans mais ce n’est pas le sujet. Le sujet est que dans cette logique de la violence la France détient un des records d’Europe du taux de suicide, 15,7 suicides pour 10.000 détenus pour la moitié moins ailleurs en 2012, soit environs une centaine de suicide par an. Et qu’à ça il faut ajouter 60 % de récidive. Sachant que les voleurs, les trafiquants de stupéfiants et les automobilistes constituent la majorité des récidivistes. 44% pour les seuls automobilistes, comme quoi à nouveau il faut faire attention avec les chiffres surtout si on tient compte du discours sécuritaire commun. Ajoutons enfin que l’usage du « mitard » comme mode de punition commun, la promiscuité, la faible quantité et de qualité des parloirs comme la libre circulation de presque toutes les drogues (l’alcool étant plus difficile d’accès) ne peuvent en aucun cas améliorer la situation psychique. Car si l’on est capable de chiffrer les suicides en prison on ne chiffre pas tous ceux qui interviennent dans les deux ans après la libération. Une dépression pas soignée ne se guéri pas instantanément au contact d’un papier de libérable.

 

Ecole de la misère

Pour commencer il y a en prison deux catégories de prisonniers, ceux qui ont de l’argent et les autres. Ceux qui ont de la famille, des économies ou qui peuvent travailler au sein de la prison et les indigents. Les uns pourront « cantiner » à savoir payer une fortune un paquet de gâteau vendu par la prison, les autres mangeront des patates à l’eau. En moyenne en prison tout coûte plus de 27% plus cher que dans un supermarché. Mais attention ça ne veut pas dire que parce que vous voulez travailler qu’on va vous y autoriser. C’est à la discrétion de la direction et ça peut donner des situations ubuesques comme à Toulouse où quatre délinquants sexuels se sont vu proposer de monter… des sex toys. Ainsi non seulement les places sont rares mais les prisonniers sont généreusement exploités. Sur une fiche de paie on peut lire pour 56 heures de travail effectué la somme astronomique de… 78 euros. En moyenne un détenus gagne 337 euros pour un temps complet, soit moins qu’un RSA. Sans contrat de travail, de droit au chômage, d’indemnité en cas d’arrêt maladie ou d’accident du travail et bien entendu sans pouvoir faire appel au droit du travail en cas de licenciement abusif. Quelque soit le motif et la nature de la peine, il est apparent qu’en France la punition prévue par la loi n’est pas seulement la privation de liberté mais la privation des droits les plus élémentaires. Dans cette logique on voudrait encourager les trafiques et une prison à deux vitesses on ne s’y prendrait pas mieux. S’inscrivant dans le fonctionnement racialiste qui est le sien, Eric Zemmour bramait il y a quelques années que c’était toujours les mêmes derrière les barreaux. Il a raison, ce sont toujours les mêmes, 63% de la population carcérale est sans emplois ou originaire d’un milieu ouvrier et 62% a entre 16 et 19 ans…. Et même si les statistiques ethniques sont interdites en France on sait quand même que seuls 17% des détenus sont étrangers. On le voit donc pour l’essentiel le profil type du délinquant français est un jeune pauvre, urbain puisque les agriculteurs ne représentent qu’un pourcent de cette population. Il est difficile d’obtenir des chiffres exacts qui soient exemptés d’idéologie sur la criminalité en France. On constate seulement qu’elle est en augmentation dans le domaine de la violence, notamment dans celui des homicides et de l’atteinte à l’autorité publique (+8%). Mais surtout que cette violence intervient dans une majorité des cas… au sein des familles les plus démunies. Si on ajoute l’évidente justice de classe qui autorise donc une madame Lagarde a être dispensée de peine et un SDF a faire deux mois pour avoir eu le toupet d’avoir faim, on peut effectivement faire ce constat, en France ce sont toujours les même qui vont en prison : les pauvres et les jeunes. Sachant que sur cette population 30% est en préventive, à savoir encore considéré comme innocent jusqu’au jour du procès (compter en moyenne trois mois et demi d’attente). Et ne comptez pas sur une maladie ou une fin de vie pour bénéficier d’une dispense de peine, celle accordée à Maurice Papon est l’exception qui confirme la règle, elles sont quasi inexistantes.

 

 Une cruelle réalité

La prison c’est une accumulation de petites brimades, valable pour tous. Qui est déjà allé à un parloir a pu constater que les gardiens s’adressent aux familles des détenus comme si elles s’étaient également rendue coupable de quelque chose. A Villepinte, notoirement connue pour sa sévérité, un ancien prisonnier me racontait que les gardiens arboraient fièrement leur pin’s du Front National. On peut y trouver sans peine du shit ou du Subutex mais les épices comme le café sont interdits par l’administration. On a peur que les détenus s’excitent… Dans l’acceptation de la logique populaire et populiste, non seulement ils l’ont mérité mais qui plus est on puni de moins en moins notamment « à cause de Taubira ». Durant toute la durée de son mandat et même après la Garde des Sceaux a été le cauchemar de la réaction et ceci au nom de ce que celle-ci appel le réel. Etant convenu par avance qu’on n’est pas assez sévère, qu’on met de moins en moins de monde en prison et que paf le chien, tel permissionnaire a violé et tué telle victime. Victime dont on ne parle bien entendu jamais. Pour ces amateurs de réalité disons que les faits sont un peu plus cruels. En fait on enferme plus, plus longtemps. Depuis 2005 la population carcérale a augmenté de 12% et la durée moyenne des peines est passée de 8,6 mois en 2006 à 11 mois en 2013. Ceci notamment grâce aux lois sur la récidive voulu par le mis en examen Nicolas Sarkozy. Le nombre de permissionnaire qui profitent de leur liberté pour filer ou commettre un délit est de seulement 0,5%. Quand aux dispositions de la loi Taubira, sur 122.805 peines prononcée en 2014, elles ne concernaient qu’un peu plus de… deux milles détenus, dont madame la député Sylvie Andrieux…. Quand à l’augmentation des places de prison non seulement on le voit ça ne change strictement rien ni aux nombres de condamnation ni à la surpopulation mais trois mois à peine après son ouverture, la prison de Corbas installait des matelas en cellule. Car oui c’est aussi une réalité de nos prisons, les moins chanceux peuvent dormir par terre. Et pour ceux qui s’attacheraient coûte que coûte à cette idée de punition et d’exemplarité, je rappellerais que ce régime a été également celui des accusés d’Outreau, et de quantité de mis en examen qui furent soit innocentés soit leur peine invalidée en non-lieu, ce qui ne les a pas empêché de passer des mois voir des années en préventive. En 2003, sur 47000 mis en examen, 4000 se sont soldés par des non-lieux. Mais en réalité on ne sait pas exactement le nombre de personne qui ont fini par être libéré en cours de procédure (ce qui est très fréquent) ou enfermé à tort. Sur le sujet de la révision des procès, la justice française n’est pas la championne. Seulement 33 affaires ont été révisées depuis 1989 et seulement six ont été reconnues comme des « erreurs judiciaires » depuis… 1945. Autant de vicissitude que ne connaitrons sans doute jamais les Balkany et qui n’a que très rarement effleuré les très nombreux hommes et femmes politiques condamnés en France. Au reste on parle de « carré VIP » à la Santé, sans qu’on sache très bien pourquoi un criminel de l’envergure du Général Noriega ou d’un terroriste comme Carlos ont droit à des cellules individuelles de onze mètres carrés, là où Yassine ou Kevin du 93 vont croupir dans une cellule surpeuplée et crasseuse pour possession de deux plaquettes de shit. Mais il est vrai que ni l’un ni l’autre ne peuvent se payer les services de feu Maitre Verges. Car c’est une autre constante de la justice. Si vous n’avez pas d’argent la loi vous désignera un avocat commis d’office. Encore faudra-t-il que celui-ci ne soit pas a)un débutant b)qu’il soit motivé par cette obligation qui lui ai faite c)qu’il soit compétent. Trois conditions qui ne coulent pas de source. Pour un certain nombre d’amende de transport je suis passé au tribunal. Dix minutes avant mon avocat commis d’office m’affirmait qu’il ne m’arriverait rien, dix minutes plus tard le tribunal se déclarait incompétent et me renvoyait en correctionnel. Et si je n’ai jamais été condamné c’est uniquement parce que la partie adverse (la SNCF) n’avait produit ni de procès verbal, ni même envoyé un avocat la représenter. Pour le même exact délit un SDF a pris quatre mois ferme…

 

La prison ne sert à rien

Pour les détenus récidivistes, s’il ne s’agit pas d’une « école du crime » selon l’expression consacrée ou d’un moyen de promotion au sein d’un milieu marginal, il s’agit surtout d’un cercle vicieux dont on ne se sort pas. Et plus le détenu est jeune, plus ses chances de récidive sont grandes. Et l’on parle ici du noyau dur de la récidive, à savoir les délits concernant le trafic de stupéfiant, le vol ou les violences volontaires. Si on aborde la récidive en termes de délit routier on obtient un taux de 70% sur 500.000 prisonniers. Peu importe les quatre lois concernant la récidive, peu importe l’aggravation des peines ou l’application des peines plancher, en l’état ça ne sert à rien du tout, ça ne résout rien. Pas plus que l’usage de la peine de mort n’a jamais freiné aucun criminel, la prison n’est un motif ni de dissuasion, ni de prévention, ni d’exemplarité. Pour les uns c’est un enfer dans lequel ils vont se faire écraser, pour les autres une occasion de retrouver les copains, et d’autre encore, les deux à la fois. Elle ne l’est d’autant pas si la réinsertion n’est pas préparée. Dans les cas des sorties sèches (sortie sans aménagement, soit 80% des cas), le taux de récidive est quasiment garanti, et plus le détenus est jeune donc… Or comme on l’a vu c’est bien les jeunes qui sont majoritairement enfermés en prison en France. Je me risquerais bien un parallèle avec les prisons américaines qui ont enfermé 40% de la population noire mais ça serait dire que ce pays vieillissant se défie de sa jeunesse et ça serait mal. La prison voulue comme un lieu où faire amende honorable est en réalité tout au mieux un endroit où parquer ses criminels pour un temps donné en espérant que ce temps ne profite pas plus au criminel qu’à la société. Au début des années 90 Farid Berrahma était un petit dealer de Marseille sans envergure, à sa mort en 2006 il était le « Rôtisseur » flamboyant trafiquant des quartiers nord et ex homme de main de Francis le Belge… Or pour qu’il y ait réinsertion, notamment pour trouver un emploi, les permissions et les aménagements de peine sont indispensables. Mais pas seulement, il faut également qu’il y ait possibilité de se former, s’éduquer et la volonté qui va avec. Or il ne va pas de soi quand on a tout juste 18 ans, qu’on a connu comme seul environnement la précarité et le chômage, ni d’aller à l’école pour s’en sortir, ni d’apprendre un métier. Et d’autant moins quand en terme d’exemplarité on apprend qu’un casier judiciaire vous interdit l’accès à plus de 300 professions… excepté celle de député… D’autant quand en terme d’exemplarité toujours on vous fait vivre dans un taudis surpeuplé en espérant que ça vous inspire autre chose que de la haine et de la révolte. 30% des détenus sortent sans un sou, sans emploi, et tient justement, SDF… Dans ces conditions la récidive devient parfois simplement une question de survie.

 

Quelle solution pour quelle prison ?

Globalement il existe deux modèles phares, américain ou scandinave. La logique américaine est bien entendu à l’initiative privée. La majorité du parc pénitencier est sous gestion privée avec des conséquences juridiques catastrophiques. Certains établissements ayant accepté des clauses d’occupation, l’état paiera des pénalités si les prisons sont remplies à moins de 100%. Le budget lobbying de cette industrie a augmenté de 138% avec pour double conséquence la création de nouvelle loi pour enfermer plus de monde, et une population carcérale de plus deux millions d’individus. Faisant des Etats-Unis le pays enfermant le plus ses citoyens, devant la Chine et la Russie, alors que dans le même temps, la criminalité a globalement diminué aux Etats-Unis. La logique des pénalités existe également en France, mais ici l’état paye des pénalités si le taux d’occupation dépasse 120%… En Scandinavie, au Danemark par exemple, la question est abordée autrement. Pour les peines inférieures à cinq ans et ceux qui ont déjà effectué un tiers de leur peine en milieu carcéral classique, il existe les prisons ouvertes. Dans un environnement sain c’est l’autonomie des détenus qui est visée. Ils se lèvent à sept heures et entre 8 et 15h ont obligation soit de travailler, soit de suivre des études. Après quoi ils peuvent aménager leurs temps librement, gèrent eux même leur vie domestique et peuvent recevoir leur famille au parloir le temps qu’il leur plait. Le weekend les enfants peuvent venir et séjourner avec eux dans l’unité familiale des prisons. Résultat un taux de récidive généralement bas dans les pays où les prisons ouvertes ont été installées. Dans le cas des vols et recels il est de 28% au Danemark, contre 43% en France. Cependant quand on site l’exemplarité scandinave il faut toujours mettre en perspective deux faits, la faible densité de la population et une économie qui se porte bien. Avec seulement 8,5% de chômeurs pour cinq millions de finlandais contre nos 10,5% pour soixante six millions d’habitants, c’est sûr que nos voisins du nord s’en sortent mieux. Reste qu’en tenant compte des préventives, des malades psy et des petites peines on a calculé que c’est un tiers de la population carcérale française qui devrait être réorienté vers des aménagements de peine. Chose qu’avait tenté Madame Taubira avec le succès auprès des réactionnaires que l’on connait… Mais il n’y a pas seulement l’aménagement des peines qui pourrait jouer, il y a également la modification de certaines lois. Je pense notamment à la consommation de stupéfiant. Sur la base de la très dispensable loi de 70, 14,1% des détenus sont enfermés pour infraction sur la législation des stupéfiants en 2013, dont la majorité pour simple usage (plus de 150.000 cas d’usager contre 17000 cas de deal). Or rien qu’en 2015, la France a consommé près de 284 tonnes de cannabis. 40% des jeunes de 17 ans déclarent avoir consommé une fois et 6,5% en fait un usage régulier. Et près de 14 millions de français déclarent être des usagers irréguliers.

Hélas dans un pays en crise, et particulièrement un pays conservateur comme la France, il est autrement plus populaire de faire un discours sécuritaire à vue courte qu’un discours réfléchi à vue longue. Ainsi un amendement vient d’être voté autorisant d’expulser de son logement un simple usager condamné, ainsi que sa famille au complet. Cet amendement qui concerne en théorie également les dealers ne pénalisera en réalité que les plus démunis puisque non seulement un criminel avisé ne possède rien en son nom propre, mais surtout il a les moyens. En résumé, en France, non seulement on fabrique des détenus mais également des SDF, on y revient…

Pour en savoir plus :https://www.youtube.com/watch?v=AtI_CQuBxlI

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Le capitalisme est un crime contre l’humanité

Il y a peu au cours d’une conversation Facebook  au sujet de la condition misérable des taulards en France un monsieur me déclara au nom de la nécessité d’appliquer strictement la loi, je cite : « Les prisonniers doivent faire amende honorable, prendre conscience de leur erreur et purger leur peine ». Amen. On dirait le discours d’un curé du XIXème qui expliquerait les vertus du fouet dans le cadre des enfants désobéissants. Traduction les prisonniers doivent se soumettre au système qui les a conduits là, dire merci et réfléchir au sens moral que se donne la société française dans son hypocrisie la plus rampante.  Sarkozy, Lagarde, Juppé, Balkany, Tapie, DSK, etc ne vont pas en prison parce qu’ils ont volé l’argent des hôpitaux, des service de police, des pompiers, des services sociaux, des vieux à 400 euros de retraite loyer non déduit, de la sécurité sociale, de la CMU, du RSA, et tout le fric dont ils se gavent en trichant et mentant ou même parce qu’ils ont violé une femme de chambre ou une prostituée, mais toi tu y vas. Eh monsieur ! Personne ne va faire la morale et demander de réfléchir à leurs actes à quatre dans 9 m² à ces gars, et tant pis si par leur faute il va manquer 22.000 lits dans les hôpitaux et que des gens vont crever la gueule ouverte parce qu’on manque de personnel, parce que les flics ne peuvent arriver à temps vu qu’ils ont une seule voiture pour 30.000 habitants, et que 90 milliards disparaissent par an dans les paradis fiscaux mais toi si. Et mieux que ça tu dois réfléchir à tes fautes ! Tu dois demander pardon ! Tu dois montrer comment tu es un bon et docile citoyen qui se fait enculer tous les jours par le Medef et les hommes politiques en gardant le sourire ! Si tu veux récupérer ton droit à voter pour ce même petit système parfaitement corrompu. Et mieux encore tu dois faire amende honorable d’être né dans un quartier pourris avec des parents à peine lettrés dans une école manquant totalement de moyen où circule de la came dont les bénéfices vont directement dans les poches des banques. Tu dois t’excuser, te battre la coulpe, comprendre que toi tu n’as pas le droit de trouver ta solution, aussi minable et niquée soit-elle, que tu dois obéir ! Parce que c’est ça et seulement ça que propose la prison : l’obéissance servile et jamais discutée à un ordre établi qui décide que de massacrer des Libyens au nom de la démocratie est plus noble que de massacrer un vieux pour lui piquer ses économies. Que de bombarder des hôpitaux est plus justifié et productif que de dealer du shit ! Que d’escroquer une paire de riches bourgeois ou de petits bourgeois c’est pire que de voler une société tout entière ! Tu comprends gros ? C’est toi le problème, pas eux ! Et attention on veut en plus que tu en chies ! Et tu sais pourquoi ? Parce que c’est là conception judéo-chrétienne de la justice, il faut faire pénitence ! Rien de plus, le chemin de croix, l’opprobre, la crucifixion et en plus tu dois dire merci !…. Alors on va m’opposer que hein oh le laissé-faire c’est pas une solution viable mais de quel laisser-faire on parle quand tous les 5 ans on vote pour reproduire l’exact même système en espérant juste qu’on a trouvé le bon homme politique alors que la seule chose que fait un individu qui veut le pouvoir c’est au plus de formuler le bon discours selon la mode du moment ? Ou on va me sortir que les délinquants savent très bien jouer de l’excuse qu’ils sont victimes de la société pas beau. Ah oui donc si je comprends bien on leur refuse le droit à la mauvaise foi mais on l’autorise à l’ensemble d’une société qui explique c’est mal l’islamophobie mais super d’être laïc. Qui raconte qu’on va tuer au nom de la démocratie et qui justifie d’inviter un boucher à sa table au nom de la « réal politique » ? Vous savez ce que c’est la « réal politique » ? C’est la politique réelle, à savoir pas celle qu’on vend au gogo à toutes élections, mais celle des puissants et uniquement la leur. Le pauvre n’a pas droit à la mauvaise foi mais le puissant si ? Et du reste de quel délinquant on parle ? Les dealers de drogue ne disent pas qu’ils sont victimes du système ils profitent du système mis en place par les mêmes qui par ailleurs refuserons de mettre des banquiers en taule en dépit qu’ils ont blanchis l’argent des dealers. Les violeurs ne disent pas qu’ils sont victimes de la société, ils racontent que la salope l’a bien cherché et 20% des français sont d’accord avec cette idée qu’une femme qui dit non c’est oui. Femmes violées auxquelles du reste on ne reconnait qu’un statut de victime très relatif puisque quand les peines ne sont pas simplement ridicules on se pose d’abord la question de savoir si elles l’auraient pas un peu cherché des fois, si sa minijupe était pas trop courte de 5 cm et ses nichons trop tentant. Et pendant qu’on condamne le violeur la même société se repait d’images pornographiques où des malheureuses doivent s’enfiler 25 cm de viande turgescente au fond de la gorge pour satisfaire les pulsions dominatrice de mâles impuissants… Mais attention on n’appellera pas ça du viol puisque la dame se fait payer ! Et peu importe les conditions de travail de cette fille, peu importe qu’elle n’a pas forcément conscience de la violence qu’elle s’impose vu qu’elle a entre 18 et 21 ans considérant qu’une fois payer, on a tous les droits sur elle. D’ailleurs c’est tellement vrai que quand une prostituée parle de viol et de sodomie forcée, DSK s’en sort sans problème… bah ouais elle a été payé et bien, de quoi elle se plaint !? Tout ça ce n’est rien de plus que de l’hypocrisie d’un ordre bourgeois qui décide selon ses besoins ce qui est ou non admissible, si jamais un criminel ment comme un homme politique vous allez le condamner au fait « qu’il en profite pour baiser le système judiciaire » ? Plus ou moins que les Balkany ?

Alors on va me sortir que j’attends des fortunés qu’ils soient exemplaires en toute circonstance. Mais en réalité l’exemplarité inhumaine c’est pour les pauvres. Et bien entendu, parfaitement conditionné par un système on  vous explique que « la culture de l’excuse » (c’est pas une culture au fait, c’est une manie) est inadmissible quand il s’agit d’un pauvre mais admissible quand il s’agit d’un homme politique. « C’est pas de ma faute messieurs dames, c’est la crise » : bien. « C’est pas de ma faute messieurs dame c’est la société » : pas bien. Et dans cette logique binaire si on pointe ce parfait dénis de justice c’est qu’on n’aime pas les riches et qu’on veut la dictature du prolétariat. Bah non désolé je n’aime pas les individus dont le seul but dans la vie est l’accumulation surnuméraire de bien, la cooptation des pouvoirs et la prorogation de sa seule espèce, de sa seule classe au détriment de tous les autres. Surtout pas quand ces mêmes individus perpétuellement impunis prétendent à « nettoyer au karcher la racaille » à savoir le pauvre connard en bas de la tour qui avec son shit enrichi le paradis fiscal où le même ira planquer son blé parce qu’en dépit du fait qu’il ne paye pas 1% d’impôts grâce à « l’optimisation », un autre mot pour dire frauder légalement, il en paye déjà trop.  Ces gens qui réclament toujours plus d’efforts en bas de l’échelle mais qui refusent de contribuer autrement à la société qu’en imposant des lois qui ne font que proroger la criminalité ordinaire, comme la prohibition ou cette culture du viol et bien entendu leur offre le loisir de s’enrichir un peu plus. Mais est-ce que j’ai dit pour autant que je souhaitais qu’un prolo me dicte ma conduite et ce que je dois ou non faire de ma vie ? Le même qui par ailleurs réclamera la castration des pédo mais qui chouinera clairement si on propose la même chose pour les curés amateur d’enfant de choeur et les musulmans se croyant revenu au VIIème siècle ? Le même populo qui réclame la peine de mort pour les suicidaires du califat, qui haï le possédant tout en rêvant de toucher l’Euromillion ? Je ne veux aucun des deux ! Et surtout pas de lois merdeuses qui se reposent sur des jugements moraux hypocrites.

Alors j’entends déjà l’argument en béton : je crache sur tout le monde et ce simplement  parce que je ne me plie pas au pré à penser. Bah oui il parait que statistiquement on a plus de chance de se faire agresser par un gamin des quartiers qu’emmerder par la famille Mulliez. Ah bon ? Et depuis quand ce n’est pas du vol avec violence que de niquer la retraite d’un individu déjà en état de précarité et qui n’aura aucune chance de trouver du boulot à partir de 55 ans et ceci au seul fait qu’on veut la confier au fond de pension de ses amis ? C’est quoi d’autre que de l’agression physique que de devoir manger une fois tous les deux jours parce que Bernard Arnaud s’enrichit à en crever sur votre licenciement ? Et c’est quoi d’autre un plan de licenciement qui met sur le carreau 2500 salariés pauvres parce que pour vendre un costard à mille euros on préfère payer des ouvriers 30 euros plutôt que 100 et qu’on court de pays en pays pour trouver où on paye le moins l’esclave moderne sinon de la violence en réunion et du vol qualifiée ? Je ne sais pas pour vous mais depuis que je suis sur le marché du travail et que je suis en âge de payer des impôts j’ai statistiquement beaucoup plus subi la violence des possédants que celle du criminel de base. D’ailleurs c’est simple en 53 ans je me suis fait agresser dans la rue un totale de…. une fois… Alors que les licenciements je les ai collectionnés au fait que « c’est la crise » la manie de l’excuse étant ici tolérée mais pas quand le mec invoque son enfance misérable pour expliquer son larcin…. Et la culture du viol instaurée comme ressort commercial c’est une vue de l’esprit ? Elle est absolument partout ! A commencer dans l’industrie du sexe. Pourquoi vous croyez que 20% des français pensent qu’un non vaut un oui ? Les magazines féminins disent aux filles comment être une femme libre et indépendante tout en les cultivant dans cette idée qu’il faut absolument avoir des orgasmes et une vie sexuelle épanouie pour plaire aux mecs sinon c’est pas des femmes libérées. Que la beauté intérieur est plus importante et qu’à 40 ans on est encore sexe tout en mettant des gamines pré pubère de 40 kilos pour vendre des yaourts. Qui titre « je suis une petite vicieuse » comme cette couverture de magazine féminin que je n’oublierais jamais avec une adolescente en illustration. Culture du viol qui permet à DSK de s’en sortir allégro pendant qu’on soupçonnera la femme de chambre de vouloir se faire du blé sur son dos et qui incite les jeunes mâles à croire que sodomie et éjaculation faciale sont un standard obligatoire d’une sexualité épanouie. Vous me trouvez en colère ? Non sans blague ? Mais vous savez ce que c’est que la colère ? La démonstration de sa capacité à ressentir une émotion plutôt qu’à avaler les couleuvres d’une société puante d’hypocrisie dans une indifférence poli. Et si tant est qu’on ne se fait pas bouffer par elle, c’est elle qui fait qu’un jour les choses bougent, certainement pas la docile acceptation de faits établis par d’autres.

Et là de m’opposer que l’idée c’est de faire appliquer strictement la loi et que ça constitue une méthode pour que tout aille mieux. Mais de quelle idée on parle, de quelle méthode exactement ? il n’y a ni méthode ni idée ici, il n’y a que la réclamation de l’application de lois iniques au nom d’une justice édictée par des gens qui s’arrangent toujours pour y échapper. Bien sûr vous me direz que tous les pauvres ne sont pas des criminels en puissance, pas plus que les riches, que le déterminisme a ses limites. Mais qui a dit que les pauvres étaient des criminels en puissance ? Ce ne sont pas des criminels en puissance ils sont constamment criminalisés, vous êtes constamment criminalisé, je suis constamment criminalisé ! Pas Rotschild ou Bill Gates, eux c’est « les créateurs de richesses » et comme disait Dassault « la France d’en bas n’existerait pas sans la France d’en haut »… ah bon ? C’est donc monsieur Dassault qui monte ses avions ? Qui les dessine ? Qui les pense, les teste et risque sa vie pour bombarder au nom des intérêts… euh des holdings et des groupes industriels ? Qui paye 44 milliards pour des avions invendus ? Non c’est nous. Monsieur Dassault s’est contenté d’hériter et de proroger sa fortune avec l’appui de ses amis politiques en échange d’un poste dans le privé si leur carrière calanchait. Par contre oui tous les riches sont des criminels en puissance tous !!!! Ils cooptent biens, force de travail, dictent leur lois aux états, décident ce qui est bien ou mal, à qui et où on doit absolument faire la guerre. C’est pas vous ou moi qui faisons de l’armement la seconde entreprise la plus lucrative au monde derrière la prohibition sur les drogues, mais c’est clair que si vous ou moi on utilise des armes à des fins personnelles on ira en taule alors que si on les utilise à fin de servir les intérêts de Bill Gates ou de Lagardère on aura une médaille. Depuis quand ce n’est pas criminel de posséder 50% des richesses de la planète quand on représente 1% de sa population ? Depuis quand ce n’est pas criminel de toucher 300.000 euros par mois ou 250 fois un smic pendant qu’à cent mètres un SDF ne trouve même pas un abri où poser son cul cinq minutes parce qu’on a fait en sorte qu’on ne puisse plus s’assoir sur un banc d’abris-bus ? Depuis quand ce n’est pas criminel de faire le beau dans les médias avec sa généreuse fondation pour les indigents tout en veillant à payer zéro impôts quitte à foutre en l’air l’hôpital public qui pourrait soigner ce même pauvre gratuitement et sans l’aide du généreux milliardaire ? Depuis quand ce n’est pas criminel de faire du lobbying pour empêcher que les gens ne s’empoisonnent pas avec des cigarettes ? Depuis quand ce n’est pas criminel de bourrer des lycées d’amiante alors qu’on sait depuis 1890 que c’est nocif pour la santé !? D’interdire de fumer dans un lieu public alors que précisément l’isolant de ce même lieu est cancérigène ? Hein depuis quand ? Depuis qu’on a autorisé des gens à penser à notre place parce qu’ils étaient plus habiles à nous déposséder et c’est bien le problème. Ce n’est pas criminel de balancer de l’agent orange sur des populations civiles mais ça l’est si ces mêmes civiles décident de porter la guerre chez l’agresseur. Ce n’est pas criminel de jeter des gens à la rue au nom des bénéfices des actionnaires mais ça l’est de vouloir voler une banque. Ce n’est pas criminels de prohiber au nom de préjugé raciaux mais ça l’est de profiter de la dites prohibition, du moins jusqu’à ce qu’HSBC blanchisse votre fric mais hein, on va criminaliser le trafiquant mais jamais la banque qui bénéficie de son travail. C’est criminel d’arracher sa chemise à un PDG mais ça ne l’est pas d’arracher le pain des mains d’un mec qui a à peine les moyens de s’en acheter. C’est criminel de vouloir échapper à la misère et à la violence en allant vivre dans un pays riche, mais ça ne l’est pas de mettre à feu et à sang un pays pauvre. Le capitalisme est un crime contre l’humanité tout entière point barre !

Et j’entends déjà les soyeux propriétaires à crédit sur 30 ans couiner que j’ai qu’à en parler aux familles des victimes. Ah oui les victimes, les fameuses victimes, on se fout totalement de leur sort avant de claquer, mais après ouh la énorme, la petite vieille qui s’est fait défoncer pour ses économies n’existe qu’à partir du moment où elle devient martyr de la violence d’un pauvre. Les députés et Pierre Gattaz peuvent gentiment lui sucrer la moitié de sa retraite au point où elle n’aura droit qu’à finir sa vie dans un hospice malmenée par des infirmiers sous payés et à flux tendus, elle pourra agoniser pendant des jours dans la plus complète solitude d’une unité de soin palliatif désertée faute de personnel, mais si jamais un salaud la trucide avant pour lui piquer ses seules économies et pas celle de l’ensemble des économies des retraités, soudain on se rappelle de son existence et de celui de sa famille qui ne va plus la voir depuis des lustres. Les victimes…. quelle farce !  Et de là de m’expliquer que j’ai qu’à assumer mes choix et vivre comme l’anarchiste qu’ils m’imaginent être, que je verrais bien si c’est pas une utopie au sein de notre société. Mais la question n’est pas de savoir si c’est possible ou non de vivre en anarchiste au sein d’une société capitaliste, la question n’est absolument pas là, mais plutôt est-ce que le capitalisme survivrait dans une société anarchiste, une société qui respecterait les individus au lieu de leur demander toujours plus, de s’humilier pour avoir le droit de vivre décemment. Et la réponse c’est : no way José. Mais, mais… me répondra l’heureux propriétaire d’une carte de crédit, pourquoi on n’a jamais adopté ce système s’il était viable ? Comment on sait qu’un projet est ou non viable si on ne l’a jamais testé ? Les bourgeois de 1789 ont mis plus de deux siècles à se tâter pour savoir s’ils préféraient la monarchie, la république ou l’empire avant de trouver un point de compromis qui leur convienne. Et puis je vais vous répondre pourquoi, parce que ça fout la trouille et pas seulement au possédant ! Fini le culte de l’excuse justement, du c’est pas moi c’est l’autre, le riche, le pauvre, l’immigré, le musulman, les femmes, que sais je. Terminé de chouiner tous les cinq ans que machin n’a pas tenu ses promesses et bienvenue dans un monde d’adulte. C’est vrai quoi si on foire qui est-ce qu’on va pouvoir blâmer à part nous même ? Que voulez-vous la liberté c’est autrement plus anxiogène que la prison. Surtout quand on a pour ambition principale de rester planté devant sa télé en espérant que quelque part quelqu’un fasse son travail….

Planck ! 28

Dans les basses couches de NewRose, là où régnait l’ignorance crasse des vraies réalités économiques, des enjeux de la globalisation, là où on ne faisait même pas mine de s’intéresser aux cours de la Loterie Solaire, se contentant de pleurer misère et de réclamer que ça tombe tout chaud tout cuit des mains d’une société pas assez libérale et trop indulgente, on attendait.

Comme allaient bientôt l’apprendre les trois hommes, pauvre c’est un métier. Un métier dont la première vertu, l’axe central repose tout entier sur la capacité d’attente. Attendre que la pièce tombe, attendre que votre demande soit examinée, attendre que les papiers soient tous réunis, attendre que le rideau de fer là-bas s’ouvre derrière une interminable queue d’individus. Principalement des humains et des robots déclassés et pour la plupart assez crasseux pour devoir être passés tout entier à la machine à laver. Au comble de cette misère, il y avait Montcorget qui non seulement se rendait compte jusqu’où il était tombé, mais qui plus est avait l’impression de porter sur ses épaules un minaret entièrement dévoué à une seule voie ou voix, c’est selon : Lubna, sa prophétesse de l’amour.  Ce comble de misère était si palpable que tous les autres le regardaient mal à l’aise quand le rideau de fer s’ouvrit avec un bourdonnement doux. Derrière : une vitre blindée caractérisée par un banal micro et trois rats qui s’agitaient. En fait ce n’était pas exactement des rats, ni complètement trois individus indépendants. Ça avait des têtes de chien du désert sur des corps de rat debout, avec de longues pattes de marsupial, criant d’une petite voix aiguë et se passant les papiers qu’on leur tendait avec une frénésie de souris sous acide.

–          C’est ça les sœurs de Maüs ? couina Berthier.

–          Non ça c’est Yotrikko le mec de l’accueil.

–          Le mec ? Mais y sont trois.

–          Trois cerveaux, trois individus à part entière, et un seul en même temps. Ils se réunissent par affinités génétiques, parfois ils sont quatre, parfois six, c’est un drak, c’est comme ça que s’appelle cette race dans le coin.

Un par un les indigents se présentèrent, certains avaient des papiers, d’autres tentaient d’argumenter. Dans le bocal on s’agitait de plus belle, répondant à trois questions en même temps, parlant de la pluie et du beau temps tout en soumettant les documents à l’analyse d’authenticité. Ceux qui étaient renvoyés, repartaient en renâclant à peine, la force de l’habitude, les autres étaient absorbés par une lourdes porte blindée. Là un robot vous fourrait un café bouillant dans la main et on était prié de la fermer et d’attendre. Pour ceux dont la misère n’avait pas anéanti tout intérêt pour le monde, il y avait des journaux économiques gratuits ( ! ! !) avec des sujets comme : trouver un emploi, devenir manager d’un magasin de fast food ou d’une supérette en banlieue, connaître les domaines où les formations allaient de l’avant, des conseils sur comment aller à la rencontre des entrepreneurs, etc…

–          Qu’est-ce tu veux Athem ? demanda l’un des draks, disons Yo.

–          Qui c’est ceux-là ? demanda un autre drak, disons Kko, terminant sa phrase par la bouche de Tri.

–          Euh… c’est des cousins à moi… ils ont besoin de euh…

–          C’est quoi leur revenu ? coupa Yotrikko en chœur avec lui-même.

–          Z’en n’ont pas, justement.

Un des drak appuya son museau contre la vitre et les observa, un autre courut hors de son bureau, un troisième demanda :

–          C’est la première fois qu’ils viennent ici ?

–          Euh… oui.

–          Alors faut qu’ils remplissent ce papier, déclara le second en revenant avec une liasse de documents, tandis que le troisième ajoutait : Suivant ! en se grattant l’oreille –immédiatement repris par les trois autres – puis en appuyant sur le bouton qui leur libéra l’entrée.

Un peu étourdis, ils allèrent s’asseoir en essayant de ne pas se brûler avec leur gobelet et attendirent. Combien de temps ? Le temps qu’il faut aurait dit une sœur, et puis quand on ne fait rien, on a rien à faire, le temps ne compte pas n’est-ce pas. Bref le temps d’attraper des esquarres et des hémorroïdes.

–          Alors Athem, qui tu nous amènes cette fois ?

Sœur Wally était tout ce qu’il y a de plus humaine, dans les apparences, mais ils comprirent vite qu’elle n’était pas de la même planète qu’eux, à tous points de vue.

–          C’est des cousins à moi, ils sont de passage à NewRose, ils cherchent un ami à eux.

–          Des cousins de la Terre ?

–          Oui.

–          Athem fais attention, en ce moment les terriens sont très mal vus. Même toi tu devrais te méfier.

–          Pourquoi ?

–          Des terriens ont détourné un satellite près de Velda, c’est passé aux actualités avant-hier.

Derrière lui, les trois hommes échangèrent un regard lourd de sous-entendus, ils comprenaient maintenant pourquoi X911 avait voulu les envoyer au bagne. Mais qui avait pu faire une chose pareille ?

–          Ah bah je savais pas, merci en tout cas, j’éviterais de monter en ce cas… et pour eux ?

Elle leur jeta un coup d’œil soupçonneux.

–          Ils ont vraiment pas un sou ? C’est quoi votre métier à vous autres ?

–          Euh… intervint Athem. Ils n’en ont pas encore.

–          Mais sur Terre c’était quoi leur travail ? Hein ? Vous parlez notre langue ?

–          On sait pas comment mais oui on comprend très bien ce que vous dites, répondit Dumba un peu agacé. Moi j’étais garde du corps.

–          Et moi commercial.

–          Et vous monsieur ?

–          Euh… lui il était comptable.

Sœur Wally jeta un coup d’œil furieux à Berthier.

–          Qu’est-ce qu’il a ? Il a perdu sa langue ?

–          Il est amoureux, expliqua sagement Dumba, en ajoutant : de ma sœur.

Montcorget leva des yeux interloqués et presque reconnaissants sur celui-ci, comment avait-il deviné ?

–          Amoureux ? Mais c’est très bon pour le moral ça ! Et elle est où cette dame ?

–          On sait pas, elle a disparu avec les autres.

–          Les autres ? Quels autres ?

–          Des… euh… cousins… des autres… euh… elles ont été enlevées… euh…. s’enferra Berthier.

–          Un enlèvement ? Vous avez prévenu la P.I.G ?

–          Euh… c’est à dire que non, reprit Athem à la volée, sentant que cette conversation allait rapidement déraper. En fait on attendait de leur trouver de nouveaux vêtements.

–          Ah oui mais c’est que je ne peux pas leur donner des vêtements comme ça moi, il me faut des preuves ! Ils ont un métier, qui me dit qu’ils ne l’exercent pas ailleurs.

–          Allons voyons ! protesta Dumba, vous voyez bien qu’on vous ment pas, regardez l’état de nos affaires !

–          Et alors, c’est peut-être votre déguisement ! Pour faire couleur locale ! Si ça se trouve vous êtes venus faire du tourisme !

–          Ici ? s’exclama Berthier, vous rigolez !

–          Pas du tout ! On a vu des choses dans ce genre ailleurs vous savez. Suffit pas d’avoir l’air pauvre pour être pauvre, vous savez… par exemple je pourrais vous dire que c’est rare de rencontrer un pauvre amoureux. Déprimé, oui ça c’est normal, mais amoureux… c’est louche.

Les regards convergèrent vers Montcorget qui mit une seconde de trop à réaliser qu’on parlait de lui. Il leur rendit leur regard, même pas de mauvaise humeur.

–          Quoi ?

–          Et puis de toute façon Athem tu sais bien que je dois rendre des comptes moi, ajouta Sœur Willy en oubliant aussitôt l’homme qu’on oubliait plus vite que son ombre.

–          Quand même ce ne sont que des vêtements ! Encore ça serait de l’argent qu’on vous demanderait, je dirais pas, mais… protesta Berthier qui pour une raison qui n’appartenait qu’à lui se sentait soudain mu par un vent de révolte.

Sœur Willy le cloua du regard si profondément que sur l’instant il crut qu’elle lui avait percé le crâne.

–          Monsieur des vêtements ça se vend !

Ici on sentait que tout était dit, mais Berthier se claqua quand même les mains sur les cuisses.

–          C’est ridicule !

–          C’est la loi.

–          C’est pas juste !

Elle sourit avec l’assurance du fonctionnaire certain d’être sous la protection d’un état dont il édictait et appliquait les règles à la lettre.

–          Adressez-vous aux pouvoirs publics, écrivez au maire… moi personnellement je serais ravie !

–          Bah alors pourquoi vous le faites pas, fit soudain Honoré sur son habituel ton rogue.

–          Je crois que j’en fais déjà assez bien comme ça non… rétorqua t-elle en bombant le torse, la bouche pincée, puis ajoutant, soupçonneuse : Vous avez retrouvez votre langue ?

–          Ouais elle était dans ma poche, d’autres questions ?

La panique envahit les yeux d’Athem.

–          Excusez-le ma sœur, il ne sait plus où il en est, puis ajouta pour recentrer le débat, s’il vous plaît, il faut nous aider.

La sœur fouilla dans ses petits yeux bruns la trace du mensonge.

–          Dis moi Athem, ce ne serait pas des touristes que tu promènes dans la DeadZone des fois…

–          Non !

Elle releva la tête vers le trio.

–          Et vous, vous ne seriez pas de ces cadres qui viennent ici pour profiter du système et s’amuser aux dépends de la misère !

Le ton était si accusateur que l’usage du subjonctif était visiblement purement décoratif dans sa bouche.

–          Mais non on vous dit ! Vous êtes parano à la fin ! brailla Berthier

–          Para quoi ? s’empourpra Sœur Willy.

Et sans doute cela aurait pu très mal tourner si une autre sœur ne s’était pas pointée pour lui demander son aide.

–          Dites moi Sœur Willy on cherche avec Sœur Marge le formulaire 217-B pour la libération par dispense d’obligation des protections d’hiver pour les familles de plus de sept enfants, vous ne sauriez pas dans quel fichier Sœur Guillaume l’aurait inscrit ?

–          Mais pourquoi vous avez besoin du formulaire 217-B pour la libération par dispense d’obligation des protections d’hiver pour les familles de plus de sept enfants ? Pour la libération par dispense d’obligation des protections d’hiver pour les familles de plus de sept enfants on n’est plus obligé de remplir le formulaire 217-B, c’est beaucoup plus simple ! Il suffit de passer par la Caisse Nationale d’Aide à la Petite Enfance, leur rendre compte et de remplir le formulaire A-307 qu’on envoie au Ministère des Familles qui transmet au GAG.

–          Non ! ? Mais alors ça veut dire que la libération par dispense d’obligation des protections d’hiver pour les familles de plus de sept enfants est traitée directement par le GAG, c’est impossible !

–          Mais non, le GAG dispense les frais de transition de la CNAPF qui reporte sur le Ministère, mais à condition qu’il reçoive le formulaire dans les 48h, c’est pour ça qu’on rend compte au CNAPF d’abord.

–          Ah… je comprends mieux.

« T’as de la chance » pensa Montcorget dans son fortin intérieur. Tout assailli qu’il était des épines de rose de l’amour, le dragon n’y continuait pas moins de grogner sur un tas qu’il présumait d’or.

–          Viens nous montrer, je crois que Sœur Marge va avoir besoin de ton aide pour comprendre.

–          Vous voulez bien m’excuser deux minutes ? demanda t-elle à ses interlocuteurs avec le ton d’un chef d’entreprise, c’est à dire sans soucier une seconde qu’ils l’excusent ou pas. D’ailleurs elle était déjà partie.

Athem se retourna vers ses compagnons.

–          L’un de vous sait pleurer ?

–          Quoi ?

–          L’un de vous sait pleurer ?

Les trois hommes échangèrent un coup d’œil entendu qui se termina sur Montcorget.

–          Qu’est-ce qu’il y a encore ?

–          Vous savez pleurer ? questionna Dumba.

–          Moi ? Non.

–          Vous êtes triste pourtant, vous pourriez faire un effort.

–          Pourquoi faire ! ?

–          Bah pour apitoyer cette bonne femme ! s’exclama Berthier.

Dumba et Berthier semblaient avoir compris quelque chose qui échappait totalement au comptable.

–          Quoi ? s’empourpra Honoré Montcorget, vous voulez que je pleure pour faire plaisir à cette grosse vache ! Vous plaisantez ! ?

–          Je pourrais vous dire des choses tristes sur Lubna si ça peut vous aider, proposa Dumba pour l’amadouer. Ce qui lui valut en retour un regard noir à désespérer un optimiste.

–          Et vous, vous savez pleurer ? demanda Berthier à Athem.

–          Non, avoua Athem avec une certaine honte. J’ai pas cette force.

–          Eh c’est pas une force, c’est une faiblesse de pleurer.

–          Non, savoir pleurer c’est une prouesse, ne pas en avoir honte c’est une force, déclara doctement en retour le zorzorien.

–          Pourtant vous devriez savoir pleurer vous qui vivez dans la rue, continua Berthier sans en démordre.

–          Pourquoi vous viviez où vous avant pour ne pas savoir pleurer ?

–          Mais je sais pleurer ! Mais quand je suis triste ! Pas à la commande !

–          Bah moi non plus malheureusement.

–          Pourquoi ?

–          Comment ça pourquoi ?

–          Pourquoi malheureusement ? Parce que c’est mieux pour faire la manche ?

–          D’abord ça aide pas, ça fait fuir, ensuite parce que ça soulage de pleurer, voilà pourquoi, vous n’avez jamais essayé de vous soulager en pleurant un bon coup ?

–          Hon, hon, moi je tire un bon coup pour me soulager, rétorqua Berthier qui, tout fiérot de sa blague, donna un coup de coude à Montcorget.

Il se passa alors une chose stupéfiante pour un Moncorget – du moins ce Montcorget là, Gabin quand à lui c’est moins sûr-  une chose tellement stupéfiante à vrai dire que sa main, sur le chemin du retour se demandait encore comment elle avait fait pour lui calotter l’arrière du crâne comme à un gosse mal élevé.

–          Non mais ça va pas ! Il est dingue !

–          La ferme imbécile !

–          Qu’est-ce qui se passe ? demanda Sœur Willy en retournant dans le bureau d’un pas tellement autoritaire qu’on aurait pu lui ajouter cuivres et oriflammes sans que ça se remarque.

–          Il m’a tapé ! couina Berthier en montrant le coupable.

Elle fusilla le comptable du regard, comme la maîtresse fusille le cancre.

–          Vous, vous commencez à me chauffer les oreilles !

Pendant quelques secondes il ne se passa strictement rien, tout le monde semblait attendre la nouvelle réaction de Montcorget. La vedette allait-elle cogner ou bien grogner ? Puis il secoua doucement la tête, avant de déclarer d’une voix un peu tremblante.

–          Excusez-moi… excusez-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris… je ne sais plus où j’en suis… vous comprenez, la femme que j’aime est Dieu sait où… je ne connais personne ici à part… ce monsieur… ooooh pardonnez-moi !

Et il tomba à genoux, poing serré comme un homme qui se rend, en pleurant.

–          Allons relevez-vous monsieur ! Relevez-vous ! se précipita Sœur Willy soudain tout sucre.

Quinze minutes plus tard ils repartaient rhabillés de neuf, même Athem, et admiratifs.

–          Comment vous avez fait ? s’intéressa l’ex garde du corps

–          Je me suis rappelé d’une conversation que j’ai eue avec votre dictateur, à propos de la haine.

–          La haine ?

–          Il voulait que je signe ce fichu contrat qui nous a mis dedans, mais j’arrivais pas à le haïr suffisamment pour ça, alors il m’a proposé de me montrer quelque chose que je pourrais vraiment haïr.

–          Et c’était quoi ? demanda l’algérien.

–          Des chanteurs à la con, répondit négligemment le comptable.

–          Et où est le rapport ? questionna Dumba.

–          Pour m’aider à pleurer j’ai pensé à tout ce que je détestais chez cette bonne femme, je me suis dit que c’était le seul moyen pour qu’on sorte de là. Tout ce que ces incapables avec leur compassion rémunérée, espèce d’hypocrites encensés parce qu’ils s’occupent des pauvres alors que c’est de leur pauvre petit cul qu’ils s’occupent en s’imaginant comme des bons samaritains tout plein de charité. Et en plus avec elle c’était pas difficile, vous l’avez vue vieille bique accrochée à ses vêtements comme si on lui demandait son propre slip !

–          N’empêche la baffe elle était pas nécessaire, déclara Berthier.

–          La ferme Berthier, ou la prochaine fois c’est moi qui t’en mets une.

Berthier leva des yeux étonnés vers ceux de Dumba, le temps de les détourner bien vite, tellement vite qu’ils reprirent leur place dans le désordre.

Mouloud, selon Athem, passait la plupart de ses journées à la terrasse d’un café ou d’un autre, le reste du temps il se « débrouillait » sur la côte, vivant de petit business.

–          La côte ?

–          Il y a une mer intérieure à l’ouest de la ville.

–          En suspension ?

–          Oui… prodigieux, vous verriez ça. Mais j’y vais rarement, trop de flics. Moi je me contente des cartes postales que m’envoie Mouloud.

L’un de ces cafés s’appelait le… euh… eh bien il avait un nom imprononçable et une graphie itou et ses habitués portaient toutes les couleurs d’une mégalopole comme NewRose, bigarrés. Au milieu de toutes ces formes, toutes ces tentacules, antennes, mandibules, bras, pinces, mains, ventouses, de toutes ces tronches impossibles, celle de Mouloud semblait rassurante, même pour un comptable revêche à l’étrange, même si pour commencer Mouloud était orange et vert pomme. Une sorte de longue poire orange, dans une combinaison plastifiée vert pomme, avec deux yeux globuleux de batracien au sommet du crâne, des lèvres en forme de ventouse et des bras si long qu’ils traînaient par terre ; très pratique pour se gratter les pieds. Ce qu’il faisait quand Athem les présenta, observé de loin par un serveur gras avec de petits yeux méfiants et bleus céruléens à qui on ne la faisait visiblement pas non plus…

–          Vous êtes terriens ? Ouh là c’est chaud ça !

Mouloud avait une petite voix nasillarde qui débitait tout un tas de consonnes et de voyelles dans un ordre qui n’appartenait qu’à lui et que pourtant ils comprenaient, ce qui ne lassait pas d’intriguer les trois hommes qui ne se souvenaient pas n’avoir jamais été disposés pour les langues étrangères et encore moins extra-terrestres.

–          Rien que de prononcer ce mot ça m’fout la chair de poule. Tiens, voyez ?

En effet ses bras et son visage s’étaient couverts de petites éruptions cutanées.

–          Alors vous allez pas nous aider, gémit Dumba.

–          Tut, tut, tut, j’ai pas dit ça, j’ai dit c’est chaud, c’est tout. Et votre Giovanni Fabulous, il est terrien aussi ?

–          Non c’est un éléphant.

–          C’est quoi ça un éléphant ?

Athem traduit en imitant une trompe.

–          Ah un mommoth.

–          Mommoth ?

–          C’est le nom qu’on leur donne par chez nous en tout cas. Bon, écoutez parce que vous êtes des amis d’Athem et que vous lui avez trouvé autre chose que ces sacs poubelles, je veux bien vous aider mais va falloir m’en dire plus.

–          Qu’est-ce que vous voulez qu’on vous dise ? On vous a déjà tout raconté ! s’exclama Montcorget.

–          Je sais pas, c’est quoi ses habitudes, qu’est-ce qu’il fait pour se distraire ?

–          Mais qu’est-ce que vous voulez qu’on en sache on n’est pas des intimes non plus !

–          Euh… je crois que… s’hasarda Berthier. Je crois que ces copains nous ont dit qu’il avait des Elfes®

Mouloud poussa un genre de bruit de trompette.

–          Eh parlez pas de ça ici !

–          Bah quoi ?

–          C’est interdit, il paraît que ça rend fou,  ou alors votre copain est très, très riche… du genre riche à rendre sourd, aveugle et muet si vous voyez ce que je veux dire… se mit-il à chuchoter.

 

 

–          Non pas très bien mais c’est quoi exactement des elfes ? Comme dans le Seigneur des Anneaux ?

–          Le quoi ? Et puis j’ai jamais dit des elfes, j’ai dit des Elfes® nuance.

–          Oui mais qu’est-ce que c’est ? insista à son tour Dumba.

–          Venez, je connais un gars qui en vend, vous verrez.

–          Je croyais que c’était interdit, maugréa Montcorget en les suivant.

–          A NewRose, si on y met le prix, rien est interdit…

Ils firent leurs adieux à Athem puis ils grimpèrent par un ascenseur –qui leur extorqua 20 crédits- jusqu’à une passerelle roulante – qui leur en extorqua 10 de plus- avant d’arriver à un parking vertical.

–          Dites, c’est obligé ce machin-là… ? couina Berthier en regardant l’aérojet quatre places de Mouloud et dont on ne comptait ni les plaies, ni les bosses, comme la plupart des véhicules alentours.

–          Eh c’est pas la porte à côté EdenPark.

–          Où ?

–          Là où est mon gars.

Les trois hommes entrèrent dans la bulle de titane et de plastique avec l’appréhension légitime du chrétien dans l’arène. Tout ça pour une foutue horloge à laquelle ils ne comprenaient rien !

–          Vous pourriez m’expliquer un truc, demanda Dumba histoire de détourner sa propre attention des moteurs qui vrombissaient.

–          Tout ce que vous voulez.

–          Comment ça se fait qu’on comprend tout ce que vous dites ?

–          C’est à cause de la Traductrine Tout le monde s’en injecte ici, alors entre ceux qui pètent et ceux qui transpirent, ça pollue l’air.

–          De la Traductrine ? Kesako ?

Mais la réponse se perdit dans le hurlement soudain des turbines et des hommes, l’engin plongeant comme une balle dans la circulation déchaînée.