La Vida Loca 1.

Un million et demi de femmes, d’hommes, d’enfants, grouillant sous un ciel couleur de plomb, ponctué d’un œil borgne, blanc laiteux, radioactif, dégueulant de chaleur, comme une nappe invisible de napalm. L’odeur puissante de l’essence, du caoutchouc, des fumées d’usines chimiques, quatre mille huit cent cinquante-trois kilomètres carrés de béton, de routes défoncées, de maisons basses, de barres HLM pourries, de containers, d’hypermarchés, de zones industrielles, de bidonvilles. Un million et demi de femmes, d’hommes, d’enfants, suintant dans les rues cabossées, les boulevards envahis de néons publicitaires, noyés dans la poussière, les particules de plomb, d’ammoniac,  d’acier, de gaz carbonique, de cocaïne. Le Rio, lisse, gris, comme un ruban métallique déroulé sur toute la longueur de la ville, surplombé des flots inextinguibles de voitures amassées devant les postes frontières. Quatre mille huit cinquante-trois kilomètres carrés de béton rongés de fabriques de jouets, d’ateliers de couture, d’abattoirs, d’usines chimiques, d’ateliers de montage, accolés à des réseaux organiques de mobil home, baraques en préfabriqué, blocs dortoirs, motels miteux. Maquilas, zone d’exploitation exonérée, zéro droit de douane, et salaire dérisoire, le paradis des groupes industriels. Maquiladoras, le plein emplois pour tous, la promesse des années soixante repassée à la sauce ALENA. Un million et demi de travailleurs étalés tout le long de la frontière, un million et demi d’esclaves au service du grand marché global. Essentiellement des femmes.

Elles étaient moins chères. Elles obéissaient. Elles avaient des troupeaux de mômes à nourrir. Elles étaient jetables.

Personne ne savait plus trop bien combien. Combien avaient été jetées. Deux mille cinq cent, trois mille. Parfois on ne retrouvait pas tout. Juste une tête ou une main. Parfois elles étaient si abimées qu’on ne pouvait pas les identifier. Deux milles avaient déjà disparu avec certitude, toutes ici même dans cette ville cuite. Et la plupart étaient ouvrières dans les Maquilas. Un mystère, un Triangle des Bermudes cannibale, noyé au milieu d’un flot ininterrompu d’autres meurtres, d’autres disparitions. Et de scandales. Politiques, financiers, écologiques. De policiers et de juges corrompus, impliqués avec les cartels. De dessous de table d’industriels locaux, des affaires d’eau polluée, détournée, d’aliments contaminés, de procès perdus contre des holdings américaines. Et bien entendu les affaires de drogue qui faisaient la une pratiquement chaque jour.  Sous la forme d’un règlement de compte la plupart du temps, ou d’un kidnapping. Beaucoup de gens disparaissaient des deux côtés de la frontière. La frontière c’était pour les autres, les civils.

Les cartels allaient et venaient comme bon leur semblaient, il n’y a pas de frontière pour les narcotrafiquants, l’argent est un passeport universel.

Le mari de Rita travaillait de l’autre côté, à El Paso dans une fabrique de pneus. Il y vivait aussi. Sauf le mardi et le mercredi. Le mardi et le mercredi, il passait le Rio, tous ses papiers en règle. Il rentrait voir sa famille, ses trois enfants, faisait l’amour à Rita, et repartait. Chaque fois qu’il revenait il semblait plus fatigué, plus nerveux. Plus porté sur la bière et le mezcal aussi. Il disait que c’était la vie chez les gringos qui le rendait fou, la Vida Loca, mais Rita savait bien qu’il mentait. Comme il avait menti cette fois-là où il lui avait raconté que son patron avait appelé l’immigration pour arranger ses papiers. Les gringos ne faisaient pas ça, à quoi bon ? Ils avaient toute la main d’œuvre qu’ils voulaient d’un côté comme de l’autre du Rio. Des dizaines de milliers d’affamés venus du sud, de l’est, de l’ouest à rêver american way of life, grosse voiture, frigo, télé couleurs, Hollywood, Miami, on avait tous une chance. Des dizaines de milliers de mains et de bras remplaçables, remplacés. Un coup de fil à l’immigration, aux Federales et plus besoin de les licencier. Il mentait parce qu’elle savait bien qu’un ouvrier du pneu n’avait pas les moyens d’offrir des cadeaux à ses enfants chaque fois qu’il revenait, ni une maison à sa mère, que cet argent, ces facilités il n’y avait que les narcos qui pouvaient vous les offrir, les narcos pouvaient tout s’offrir.

Puis un mardi il ne rentra pas.

Rita s’inquiéta, mais elle ne pouvait pas l’appeler parce que le forfait coûtait trop cher pour les Etats-Unis. Alors elle alla voir Ramon, qui travaillait tout comme lui dans la même usine de pneus. Mais Ramon ne savait pas où il était passé. Elle lui demanda s’il croyait qu’il travaillait avec les cartels, Ramon changea de sujet, la politique, l’économie… Tous ces politiciens, ces patrons qui des deux côtés du monde les exploitaient. Ils n’étaient que des jouets, des figurants, interchangeables, son mari avait dû se faire virer et il avait trop honte pour rentrer. Comment était-ce possible qu’il ne fut pas au courant ? Il travaillait bien là-bas lui aussi non ? Les cartels, elle en était certaine, c’était les cartels. Ramon répondit qu’elle regardait trop la télé, et dit à sa femme de la mettre dehors. Maria Consuela, son aînée demanda après son père, son petit frère pleura, Rita se rendit à la chapelle du quartier avec les enfants et prièrent pour qu’il revienne saint et sauf.

Dieu entendit sa prière, ou presque, il ne rentra pas il appela. Enfin, pas lui exactement, un homme d’abord, un homme avec une grosse voix sèche et un accent du Sinaloas. Il lui dit que tout allait bien, pour le moment, Carlos avait été retenu mais qu’il pouvait revenir très bientôt. Qu’il suffisait pour ça qu’elle écoute et qu’elle fasse exactement ce qu’il lui demanderait. Ensuite elle entendit sa voix. Essoufflée, faible, tremblante, elle avait aussitôt fondu en larme. Ils étaient fichus, tous, elle, lui, ses enfants, les cartels ne faisaient pas de détails, ils faisaient des exemples. Plein d’exemples.

–       Rita, Rita ! Escucha me ! No te preocupe !

Ne t’inquiète pas, ce n’est rien, un malentendu. Elle entend des hommes rire derrière lui, un malentendu ! Ah, ah ! Des hommes vont venir, donne-leur la voiture, donne-leur la maison, donne-leur la maison de maman, donne-leur l’argent que j’ai enterré dans le jardin pour nos vieux jours. Donne-leur tout et vas-t-en, je reviens. Rita pleura de plus belle, l’homme à la grosse voix reprit le téléphone.

–       Entiende ?

–       Si… si…

Le patron les avait appelés alors qu’ils étaient avec des putes, dans une propriété privée, avec piscine, cigare, whisky à 200 dollars, ecstasy, cocaïne, la complète, la Vida Loca. Ils cuvaient de la veille. Fêtaient le dernier arrivage et n’avaient même pas pris la peine de se changer depuis. Tout crasseux dans leurs uniformes noirs, transpirant l’alcool et la came, le foutre et la violence. Les filles avaient l’habitude, elles ne faisaient même plus attention. D’ailleurs la plupart étaient camées jusqu’aux yeux. Pour elles, c’était presque comme des amis. Elles les appelaient par leur surnom, leur prénom, leur donnait du mon cœur, mi angelito, mi amor. Chantaient avec eux les complaintes des narco corridos.  Parfois une chanson parlait d’une fille disparue. Ou d’un type qui en avait tué une autre pour laver son honneur. Parfois des gens qu’elles avaient connus, comme Nino le Pelé, un ancien voleur qu’on appelait comme ça parce qu’on l’avait retrouvé pelé dans le désert. Un chaud lapin des rues de Juarez. Qui avait baisé quelqu’une de trop, Lupita Tête Coupée. Mille morts par an, tous les ans, depuis dix ans. Le patron leur avait dit que les Ojos avaient fait leur boulot, que le type était logé, qu’ils n’avaient plus qu’à le cueillir. Mais il faudrait qu’ils soient en civil cette fois. Le colis vivait de l’autre côté du Rio, cinq jours sur sept, sauf le mardi et le mercredi. Qui était-il ? C‘était pas leurs oignons. Le patron le voulait, il devait de l’argent, rien de plus.

Le chef du groupe c’était le sergent Guerrero de la police de Juarez. Un dur, avec une moustache tombante et des yeux furieux. Des épaules de déménageur, des mains d’ouvrier du bâtiment. Un sicario, un vrai. Ils l’avaient recruté alors qu’il était encore à l’université. De la coke, de l’argent, des filles, une nouvelle bagnole toutes les semaines, la seule chose qu’il avait à faire, traverser la frontière. Puis, quand il avait été temps pour lui de faire son service, ils lui avaient proposé de rentrer dans la police. Dans la police ? Pour devenir policier au Mexique il fallait avoir rempli ses obligations militaires, être majeur, un casier vierge, être marié passer un test de dépistage contre la drogue. Il avait 17 ans, avait été déclaré positif au cannabis et à la cocaïne. Son capitaine l’avait fait convoquer et lui avait donné un papier comme quoi il avait fait ses deux ans au sein de l’infanterie, dans le Chiapas. Puis il avait dit qu’il avait un an pour se marier et faire des enfants, mais que d’ici là il serait affecté à Juarez. Guerrero avait deux femmes, quatre divorces, huit maîtresses, 23 enfants et deux petits-enfants aujourd’hui.

Le colis roulait dans une Subaru grise. Une occasion visiblement. Ils l’avaient coincé à deux blocs de son motel, en pleine rue, en plein jour, en douceur quasiment. Et pas un seul des huit témoins de la scène n’avait essayé de prévenir la police. Ici c’était comme là-bas. Personne ne pouvait savoir qui exactement les payait. Guerrero attendait avec deux autres gars dans une chambre d’un motel en banlieue, à huit cent mètres de la frontière. Le type avait un sac sur la tête, il ne les vit pas jusqu’à ce qu’ils l’installent dans la salle de bain, les mains et les pieds attachés avec du Chatterton. Carlo remarqua l’accent du sergent, il était le seul à avoir cet accent mais il espéra d’abord que c’était ceux de là-bas qui essayaient de le racketter. C’était courant. Le plus souvent on s’en tirait avec une bonne dérouillée, tout ce qu’ils voulaient généralement, c’était le stock. Et ils vous laissaient repartir après. Nu, en sang, mais vivant. Guerrero lui annonça finalement la nouvelle, lui rappela ce qu’il essayait d’oublier depuis une semaine. Qu’il devait de l’argent.

Vingt-cinq mille dollars. Ce que dépensait sa maîtresse préférée en un seul weekend à Malibu. Un pourboire pour le patron. Mais peu importe, question de principe, de confiance. Il avait promis de payer sous une semaine, on en était à deux. La confiance était perdue.

–       A toi de nous la faire retrouver, tu comprends ?

Le sergent avait fait ça souvent depuis 16 ans qu’il travaillait pour le cartel, il savait comment réagissait chacun dans ces cas-là. Il avait même fait un classement des différentes réactions, auxquelles chaque fois il avait une réponse graduée. La plus courante, était celle qu’adopta d’abord Carlo. Nier, faire l’imbécile, celui qui s’est trompé de jour, et pourquoi pas, tant qu’on y est de personne. Guerrero lui demanda s’il pensait qu’ils étaient venus pour rire ? Ensuite il sortit de la salle de bain et le laissa avec deux de ses hommes. On mit la télé assez fort pour pas qu’on l’entende crier, quelqu’un partit acheter des bières. C’était la première étape, ensuite on le ferait appeler sa femme, il lui dirait quoi faire et quand ça serait fait, on le relâcherait. As simple as that, avait fait Guerrero avec son gros anglais. Le type n’avait peut-être pas pris assez de baffes, il continua à nier, le sergent fit signe vers la baignoire. Le Jefe appela vers la fin de l’après-midi, où on en était ? Le type avait enfin téléphoné à sa femme. Les choses allaient bientôt être réglées. Le patron avait demandé s’il n’était pas trop abimé, non ça allait, ses gars savaient  faire eux aussi. Bien, bien, maintenant il fallait attendre que sa femme obéisse. Soignez le, donnez-lui à manger, allez lui acheter des vêtements neufs et qu’il prenne un bain, si patron !

Pourquoi faire ? Qui était ce type ? Il était important ? demanda un des jeunes de la bande à un ancien, No se importa, c’est les ordres, le soigner, qu’il se sente bien, confiant, allez va lui acheter des vêtements. Le jeune apprendrait plus tard. A la longue, s’il vivait aussi longtemps que le sergent par exemple. Maintenant ils allaient devoir attendre, une heure, deux jours, ils n’en savaient rien. Autant que le type se tienne tranquille sans qu’on l’y oblige. C’était mauvais d’acculer les gens, ne leur laisser aucun espoir, ils pouvaient devenir fous, faire n’importe quoi. Guerrero le savait, il était entouré de gens comme ça, sans espoir, cinglés. Tout comme lui, il ne se faisait pas d’illusions.

Carlo regarda la télévision avec les gars, le câble, films pornos en boucle, ils lui donnèrent une bière, fumèrent un joint ensemble. Il s’excusa d’avoir fait des histoires au début, parce qu’il voyait bien qu’au fond c’était des mecs réglos qui ne faisaient que leur travail. Pas le Syndrome de Stockholm, la trouille. Guerrero lui dit que ça allait, c’était pas grave, oublié, puisque les choses rentraient dans l’ordre, bientôt il serait chez lui, avec sa femme et ses enfants. Et tout le long qu’il dit ça, Carlo fixa le lacet qu’il avait autour de son poignet, avec des têtes de morts en ivoire enfilées dessus, comme un chapelet, une fantaisie pour la Fête des Morts. Des têtes de morts sculptées dans des dents. Carlo le savait, il n’aurait pas su dire pourquoi mais il le sentait. C’était des dents, et ce n’était pas un chapelet. C’était un garrot. Le sergent l’avait enfilé en prévision, au cas où, un cadeau du patron. Qu’il n’aimait pas beaucoup, trouvait lugubre et de mauvais goût, mais le patron aurait été vexé si ça s’était su. .Autant de crânes que de garrotés. Le mettre comme ça c’était plus facile que d’essayer d’utiliser ses deux mains. On prenait appui d’un côté, on nouait le lacet de l’autre, il n’y avait plus qu’à tirer. Et à attendre, et à regarder. C’était long. La plupart du temps, ils se débattaient, il fallait beaucoup de force ou être à deux au moins. Les enfants, les femmes c’était techniquement plus facile, mais tout le monde détestait ça. C’était intime aussi. On sentait la vie de la personne s’en aller. On sentait sa peur, son désespoir, on lisait la surprise dans son regard, l’incrédulité, les supplications. Après tout ils avaient tous des mères, des sœurs, des épouses, ils étaient tous pères ou oncles, ou parrains. C’était peut-être pour ça qu’ils s’acharnaient particulièrement quand c’était des femmes et des enfants. Ils leurs en voulaient. Peu importe la raison de leur mort, ils leurs en voulaient de s’être trouvés sur leur chemin.

Le téléphone sonna à nouveau aux alentours du crépuscule, tout était terminé, affaire conclue, ils devaient le raccompagner de l’autre côté, au Mexique, où quelqu’un viendrait le chercher. Guerrero annonça la bonne nouvelle au type, il retournait au pays, il allait bientôt être libre, rejoindre sa femme, ses enfants.

Et Guerrero fut soulagé qu’on ne lui demande pas de le tuer. C’était un brave mec ce type, rien qu’une mule qui essayait de dorer un peu sa croute pour sa famille. Vingt-cinq ans à peine, la vie devant soi jusqu’ici. C’est les deux plus jeunes du groupe qui l’emmenèrent, toujours avec un sac sur la tête, pour sa sécurité lui expliquèrent-il, couché par terre, le long de la banquette arrière. Ils empruntèrent un poste frontière au nord de Juarez, le douanier était un ami à eux, ils passèrent le pont qui enjambait le Rio en quelques minutes. Le type passa d’une voiture à un van, et personne ne lui adressa plus la parole jusqu’à ce qu’ils arrivent.

–       Està seguro ?

–       Claro que si ! Tu le prends pour qui mon mec ?

–       Puta de merdia ! Llama el Novio

Les deux hommes étaient installés à la terrasse couverte d’une villa rococo, face au Golf de Californie, perchée en haut d’une falaise recouverte de cocotiers. De la musique s’échappait de la villa, on donnait une soirée. La quarantaine, quelques kilos en trop, dans des sahariennes brodées à la main, une demi-douzaine de téléphones disposés devant eux sur la table, avec de gros verres à cocktails pleins, des jetons aux couleurs acidulées, et un jeu de carte. Derrière eux se tenait un gars avec des lunettes noires. Il ne devait plus voir grand-chose avec cette obscurité, mais peu importe. Elles comptaient plus que lui ces lunettes, elles disaient, ne vous approchez pas de cette partie de la villa. Et tout le monde savait qu’il n’y avait pas d’avertissement en l’air par ici. Les deux hommes étaient installés là depuis le début de la soirée, ils resteraient là tout du long. C’était leur boulot, passer des coups de fils, répondre au téléphone, rien d’autre. Parfois ils envoyaient quelqu’un dans la maison, passer un message, poser une question mais le plus souvent ils réglaient tout eux-mêmes. Les patrons n’aimaient pas qu’on les dérange quand ils s’amusaient, et encore moins quand ils recevaient le gouverneur de l’état.

–       Il est encore là-bas ?

–       Comment je saurais moi ?

–       S’il est reparti, ça risque de prendre quelques jours, il n’aime pas prendre l’avion.

–       Il vient comment alors ?

–       En bus.

–       Putain de paysan ! Appelle-le quand même.

Mais El Novio, le Fiancé n’avait pas encore quitté Juarez. Il mangeait seul dans un petit restaurant quand son téléphone sonna. Un homme de taille moyenne avec un visage d’indien, des mains de paysan, la soixantaine ou plus. La peau tannée, qui marchait à petits pas comptés, les bras bien le long du corps et parlait d’une voix douce. Ses yeux aussi étaient doux, presque tristes. Il s’approcha de Maria Consuela et lui caressa les cheveux.

–       Como se llama ?

La jeune fille se mit à pleurer.

–       No te préocupe, lui dit-il de sa voix douce, je vais te présenter ma famille.

Le capitaine John Carmichael de la Drug Enforcement Agency avait une vision quasiment tayloriste du renseignement, et une foi quasi invincible dans l’électronique de pointe. Il avait servi en Irak, travaillé pour le commandement des opérations spéciales, il avait pu admirer l’incroyable efficacité des drones, la précision des hélicoptères Apache et des bombes à guidage laser. Il se félicitait que le plus gros fournisseur d’informatique au monde, et notamment de l’armée, soit américain. Rien d’étonnant donc à ce que ce fut lui qui ait eu l’idée de l’opération Fantôme, ni à ce que soit encore lui qui se charge de convaincre les entreprises de participer. L’idée était fort simple et partait d’un constat dramatique. Des milliers de personnes disparaissaient de Juarez chaque année, dont les fameuses deux ou trois mille femmes, le féminicide comme on l’appelait ici. Des milliers de disparus sans laisser de trace, pas de corps, de témoins, rien, comme si une soucoupe les avait enlevés. La plus grande part des enquêtes ne menait jamais nulle part. Tout le monde savait à la DEA, que sur une classe de deux cent types sortie de l’école de police, la moitié était en cheville avec les cartels depuis leur adolescence. Et on ne pouvait pas plus faire confiance aux juges ou aux hommes politiques. A quelques exceptions près, l’héroïsme est une question relative, bien plus que le compromis. Et surtout une question limitée dans le temps, comme le savaient tous les journalistes de Ciudad Juarez. Aussi le capitaine Carmichael avait-il convaincu certaines entreprises américaines établies en ville, de pucer leurs employés. Secrètement, sous prétexte d’une vaccination obligatoire. De sorte que s’ils disparaissaient, ou s’ils passaient illégalement la frontière, ou encore si on les savait en affaire avec les cartels, on sache où les trouver en toute circonstance. Les puces étaient dotées d’un émetteur GPS, avaient une immatriculation spécifique, chacun des trois cents employés, qu’on avait ainsi marqués à leur insu, essentiellement des femmes, pouvait être, théoriquement, suivis dans leurs faits et gestes nuit et jour. Tous ceux qui connaissaient l’existence de cette opération avaient trouvé ça formidable, surtout quand on avait appris que c’était grâce à Fantôme qu’on avait récemment empêché une grosse livraison à San Diego. Le gouverneur du Texas, qui avait donné son feu vert pour que l’opération ait lieu plus spécifiquement à El Paso et à Juarez, était même convaincu qu’il faudrait étendre cette idée à tous les enfants américains pour se prévaloir des pédophiles. Théoriquement, il y avait quelque part sur un ordinateur, une carte des deux villes et de leurs environs avec des points lumineux dessus qui allaient et venaient, sous l’oeil d’un fonctionnaire délégué de la NSA, un spécialiste de la surveillance électronique. Concrètement, la NSA n’aimait pas beaucoup collaborer avec les autres agences gouvernementales, le spécialiste avait été rappelé. La DEA disposait d’un budget faramineux mais était en sous effectifs depuis que de nombreux policiers avaient été reversés à la chasse au terroriste. L’un dans l’autre personne ne surveillait ce qui se passait, à moins d’un tuyau bien solide. Parce qu’il n’y avait pas de carte high tech avec des points lumineux dessus comme des avions de lignes autour d’un aéroport. Que le satellite dédié était partagé autant par la DEA que le FBI, et les douanes, qui chacun avait leur propre priorité. La plupart du temps, il n’était même pas orienté dans cette direction du monde. Pour se faire, Carmichael devait obtenir une autorisation signée de son supérieur direct, qui se chargeait lui-même de passer les ordres. La procédure prenait environ trois jours. A San Diégo ils avaient eu de la chance. .Mais le capitaine ne doutait quand même pas de l’efficacité du système, chance ou pas, sans cette puce San Diégo n’aurait sans doute pas été un succès.

Cette fois l’information était arrivée par l’une des entreprises associée à l’opération. Une disparition, une énième, deux femmes. Une mère et sa fille qui travaillaient dans la même usine de chaussures de sport, dont toutes les ouvrières étaient obligatoirement pucées. Carmichael pensa immédiatement au féminicide. Personne ne savait très bien ce que cela cachait. Pourquoi ici plus qu’ailleurs on tuait des femmes. De nombreuses légendes urbaines couraient sur le sujet. Snuff movie, tueur en série, milliardaire gringo dégénéré, traite des blanches, messe noire, comme avec la secte de Matamoros, et bien entendu, il y avait les cartels. Mais eux n’étaient pas une légende urbaine. De nombreuses femmes de la ville s’étaient mobilisées en associations, les syndicats, certains journalistes avaient tenté d’obliger le gouvernement à s’intéresser à la question. Le monde entier était au courant aujourd’hui. Mais les femmes continuaient de disparaître les unes après les autres, et de plus en plus de famille foutaient le camp de la ville. Trois jours plus tard, l’image satellite confirma que les deux puces fonctionnaient toujours, mais n’indiquait pas le moindre mouvement. Pour des questions délicates de juridiction pointilleuse, il était trop compliqué d’expédier un agent de la DEA là-bas avec une équipe, surtout qu’il s’agissait d’une opération secrète. Et précisément pour cette même raison, on ne pouvait pas non plus tenir la police de Juarez au courant. Trop de fuite possible. D’ailleurs, l’entreprise américaine qui avait accepté de collaborer, n’y tenait pas plus que ça. Ni de l’intervention des uns, ni des autres. Pour la simple raison qu’elle-même devait composer sur place avec cartels et policiers locaux. Aussi avait été-t-il convenu, pour que personne ne s’attire des ennuis, que l’on fasse appel à une société militaire privée. En l’occurrence la plus connue d’entre elles, Academi, ex Xe, ex Blackwater.

L’organisation traitait plusieurs milliers d’opérations par an. De tous les types. Missions de sécurisation, secours, sauvetages, renseignements, interventions armées, surveillances, entraînements, gardiennages de site sensible, etc. Dix filiales, plusieurs centaines d’hommes et de femmes sur le terrain, dont 30% d’anciens policiers, pour des raisons économiques, et quantité de sous-traitants venus du monde entier pour s’occuper de ce que les cadres d’Academi considéraient comme des opérations mineures ou faciles. Cadres qui n’avaient bien entendu pas la moindre idée de ce à quoi ressemblait une opération militaire et qui en vérité s’en fichaient royalement.

L’un de ces sous-traitants était Defense Security Service, DSS, dont le siège social était établi  à Kampala, Ouganda. C’est comme ça que Hope se retrouva expédié à Juarez avec deux autres collègues ougandais et un responsable français.

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Donald Tweet, la revanche des mimiles

“Not like the brazen giant of Greek fame,
With conquering limbs astride from land to land ;
Here at our sea-washed, sunset gates shall stand
A mighty woman with a torch, whose flame
Is the imprisoned lightning, and her name
Mother of Exiles. From her beacon-hand
Glows world-wide welcome ; her mild eyes command
The air-bridged harbor that twin cities frame.
“Keep, ancient lands, your storied pomp !” cries she
With silent lips. “Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tossed to me,
I lift my lamp beside the golden door !”

Poème de la Statue de la liberté

 

« Grab them by the pussy »

Donald Trump

 

La bêtise et la crédulité sont décidément un trait commun de toutes les foules. À peine deux semaines qu’un enfant de l’establishement est au pouvoir et la foule des sans-grades revanchards de se taper sur le ventre, leur champion fait ce qu’il dit. Soit c’est vrai, c’est inhabituel qu’un homme politique confronté à la réalité se prenne les pieds dans le tapis pour essayer de la faire plier à ses promesses de campagne. Le président mexicain en a fait les frais, ou plutôt le nouvel occupant de la Maison Blanche. Après l’avoir prié de rester chez lui et refusé de lui parler, les conseillers du milliardaire orange de lui expliquer que ça ne serait pas forcément judicieux, du coup au lendemain de l’annulation du voyage, les deux présidents ont une longue conversation histoire de se rabibocher. Dans la foulée, toujours attaché à montrer à ses téléspectateurs qu’il en avait dans le pantalon, le tweeteur le plus célèbre et compulsif de la planète d’expliquer qu’ils allaient taxer les produits mexicains à 20 % pour le fameux mur qu’il a promis à son public de fan (3200 kilomètres de long, 16 mètres de haut, 3 mètres de profondeur, ça c’est du zizi !) Réponse des économistes, pas une bonne idée, les deux économies étant, en effet, intimement liées. Non seulement cela aura un poids sur l’économie mexicaine avec des conséquences pour son voisin, mais en réalité ceux qui paieront ce fameux mur, ce sera surtout les Américains eux même. D’ailleurs qu’en est-il de cette vaste blague ?

Le mur du tweet

En réalité, n’en déplaise aux gentils du fameux camp des gentils, ce mur existe déjà. À l’initiative de Clinton il a été commencé en 1994 et se manifeste sous forme de portions physiques ajoutés à des zones ouvertes, mais sous la surveillance de caméras et de capteurs de mouvement. Sans compter non seulement les patrouilles officielles, mais également les groupes armés en Arizona et au Texas qui font la chasse aux illégaux et aux mules (voir à ce sujet le documentaire Cartel Land). Mur qui a été renforcé sous l’administration Obama. Ce dernier n’étant pas un vieux monsieur à l’âge mental d’un ado de quinze ans, son administration avait même mis à disposition du Mexique les services de renseignements américains, notamment pour lutter contre les cartels. L’ennui, comme le savent les Américains autant que les Mexicains, c’est qu’en réalité ce mur ne sert pas à grand-chose, mieux, fait la fortune des mêmes cartels. On ne compte plus le nombre de tunnels creusés, découverts ou non, qui trouent la frontière comme un gruyère. Au moins une échelle c’est moins compliquée.

Le deuxième souci, c’est que ce coup de zizi sur un décret n’a pas été budgétisé ni étudié formellement. Dans l’imagination de son prescripteur, il coûtera six, euh… Huit… Euh non dix milliards (son estimation est changeante, comme son humeur) mais comme les ingénieurs n‘ont aucune imagination, ils l’estiment eux grosso modo à 26 milliards de dollars et l’économie américaine n’a pas plus besoin de ça que de se mettre à dos l’économie mexicaine. Ajouter que sur de multiple zone de passage, il faudra également tenir compte des terrains privés, ce qui voudra dire de multiples procédures juridiques d’expulsion. Enfin, last but not least, la loi interdisant la construction d’un mur le long du Rio Grande, il faudra tenir celui-ci loin de la berge. Avec un petit problème toutefois, un détail dirons-nous, certaines villes américaines comme Santa Fe ou El Paso se retrouveraient dès lors du côté mexicain… Et ceci en sachant qu’une étude a démontré que la moitié des illégaux étaient passés par des zones d’arrivée classique comme… Les aéroports. Mais on s’en fiche hein, puisque lui, il fait ce qu’il dit. Enfin, disons plutôt que pour le moment, il signe ce qu’il dit vu que tout reste à faire.

La xénophobie à géométrie variable.

Le mimile étant toujours plus philosémites que le roi David quand ça arrange son esprit étriqué, il bombe le torse en faisant remarquer que les israéliens sont interdits dans six pays arabes. Pas une mesure fort surprenante, au temps de l’URSS mon visa était amovible au seul fait qu’il m’aurait interdit l’accès à un certain nombre de pays. Cet argument fait mesure d’ultime défense quand on s’offense de l’interdiction de territoire de sept pays arabes. Et si on leur fait remarquer que le décret anti-immigration intéresse exclusivement les pays où leur champion n’a pas d’intérêt, c’est-à-dire ne concernant pas les deux seuls pays à avoir fourni les terroristes du 11 septembre, de se réfugier derrière les sondages. C’est curieux les sondages, quand ils annoncent que Macron est le favoris des dis sondages, c’est de la fabrication issue des « élites » mais quand il s’agit de justifier la xénophobie, ils ont valeur de mesure étalon. Bref, on leur fait dire ce que l’on veut. Mais surtout qu’en est-il de ce fameux décret dans le monde réel ? Les mimiles ayant goût à nous rappeler qu’ils le connaissent mieux que leurs opposants du camps des gentils, il n’est pas interdit de tester ces connaissances.

Si sept pays sont concernés pour une période de 90 jours, le tweeter qui regarde (beaucoup trop selon ses conseillers) la télé a remarqué que Daech se trouvait notamment en Syrie. Exit donc les réfugiés syriens. Une mesure absolument urgente puisque seulement 18 000 réfugiés ont été autorisés aux Etats-Unis depuis 2011. Mais passons, si dans l’imaginaire d’un mimile 30 000 réfugiés dans un pays de 60 millions d’habitants, c’est une « invasion » que dire dans un pays de 350 millions… D’ailleurs exit les réfugiés en générale, interdit de territoire pendant une période de 120 jours. Hélas, ce décret pose déjà de gros problèmes juridiques. Une loi de 1965 interdit en effet de faire de la discrimination à l’égard des candidats à l’immigration quel que soit leur origine, leurs couleurs de peau, ou leur sexe. Une loi qui répond notamment aux mesures discriminatoires déjà empruntées par les Etats-Unis dans les années 20 et 30 à l’égard d’un certain nombre de pays d’Asie. En réponse, le téléspectateur le plus connu de la planète s’appuie sur une loi antérieure qui autorise au président de suspendre l’entrée de certains étrangers. Il oublie cependant que depuis le Congrès a notablement réduit le champ d’application de cette loi de 1952. Et c’est donc sur cette base que plusieurs états examinent déjà les moyens de contester ce décret déjà considéré comme anticonstitutionnel, à commencé par l’état de Washington. Un décret d’ailleurs retoqué par quatre juges fédéraux qui ont imposé un sursis d’urgence devant la montagne de recours déposés par plusieurs associations, avec pour effet d’annuler purement et simplement la mesure discriminatoire pour un certains nombres d’étrangers des pays concernés, Syrie y compris. Ne sont également pas concerné les binationaux de nationalité américaine, mais également anglaise ou canadienne, ces deux pays ayant obtenu une dérogation. Quant aux détenteurs de la carte verte, après un cafouillage fabuleux durant le weekend, la Maison Blanche a déclaré que… euh…. Finalement, ils pourront rester ou retourner aux Etats-Unis. Ne sont donc concerné que ceux qui n’ont pas encore la nationalité, ne l’ont pas, ou ont la double nationalité d’un des pays concernés. Pour la Silicon Valley qui emploie beaucoup de cerveau de l’étranger, c’est un problème qui pourrait à terme fâcher le président avec son jouet préféré à l’oiseau bleu. Mais vu le cloaque juridique qui est en train de s’entasser devant les murs du Capitole, ça pourrait également le fâcher avec une autre réalité : celle de la Constitution américaine.

Après le péril rouge, le péril vert, voici le péril jaune.

Le mimile a besoin de péril. De péril bien identifié, jaune, c’est bien. Dans cette acceptation, leurs champions, de Marine Lepen à Steve Bannon, le papa tutélaire du tweeter, ont désigné la Chine comme l’ennemi du futur proche. Bannon le déclarait en mars 2016 : « Nous serons en guerre en Mer de Chine méridionale d’ici cinq à dix ans, cela ne fait aucun doute. » J’imagine que les Taïwanais ont hâte… Et dans cette acceptation, après l’avoir assassiné durant toute sa campagne l’agent orange d’annuler le Traité Transpacifique, une alliance qui devait concentrer 40 % du PIB mondial et monopoliser un tiers des échanges commerciaux de la planète. Le mimile est heureux, la Chine également. Elaboré pendant près de sept ans par l’administration Obama, cet accord avait été en réalité pensé pour diminuer l’influence de la Chine dans la zone. Pékin ne s’y est d’ailleurs pas trompé puisqu’il s’est déjà engagé sur la création d’un Partenariat Économique Intégral Régional avec dix pays de l’Asean.

Cela dit, on notera au passage que contrairement au fantasme qui court dans la tête du mimile, son héros ne fait pas toujours ce qu’il dit. Il a bien tweeté en 2016 que trop, c’est trop et qu’il allait couper le budget militaire, en 2017 en revanche, il se propose par décret de « reconstruire » la plus grande armée du monde. Sachant que le budget militaire américain avoisine déjà les 600 milliards de dollars (582,7 exactement), soit trois fois celui de la Chine et huit fois celui de la Russie. Gageons que pour tous les mimiles qui grognent contre l’impérialisme et l’oligarchie, au pays du complexe militaro-industriel, ils auront de quoi causer dans les cinq ou dix ans à venir…

Moi, je note au passage non sans amusement que si Obama avait proposé qu’on porte la flotte à 310 navires, l’agent immobilier en proposa 350. Je ne sais pas pour vous, mais ça me fait encore penser à un petit garçon qui mesurait son zizi à celui des autres. Est-ce parce qu’Obama est métis ? Il y a des mythes qui ont décidément la vie dure… Ou bien est-ce parce que notre héros à un problème en général avec son très snob prédécesseur ? À croire son premier acte, on pourrait aisément le penser.

Obamacare who care ?

Le président qui tient ses promesses ? Toujours pas. En 2016, le tweeter fou déclarait qu’il conserverait une partie de l’Affordable Care Act dit Obamacare. Pendant sa campagne, il changea d’avis et cette fois s’y teint. Ca coûte trop cher. L’armement contre la santé en somme. Exit les 20 millions d’américains concernés et pour le moment rien pour compenser ou remplacer. Comme la loi ne peut pas être rayée d’un coup de tweet, le Congrès devra se réunir pour décider de son abrogation complète et de son remplacement, mais aucun agenda en vue. En attendant les états sont priés de tout faire pour contourner la loi par des moyens légaux et les encourage à un marché libre inter-état, assurément un beau cadeau aux laboratoires et cliniques privés. Et une réduction sur la couverture maladie en matière de maladie mentale et de maternité est également attendue. Considérant que le tweeteur de la mort s’était positionné comme le défenseur des pauvres et de la famille et que l’Obamacare concerne ceux-là même espérons que les mimiles qui parmi eux ont voté pour lui, sauront apprécier le geste à sa juste mesure. Assurément, un homme selon le cœur de Martin Shkreli.

Ajoutons qu’en plus de ça, notre héros ayant un rapport aux femmes un peu particulier, il a également fait couper les fonds auprès des ONG visant à aider les femmes à travers le monde à se faire avorter, mais également aux Américaines d’utiliser les fonds du gouvernement ou des compagnies d’assurances pour le même acte médical. Ami violeur ayez donc la décence de mettre un préservatif. Et pour sans doute être en harmonie avec son nouvel amoureux des steppes, qui a récemment fait décriminaliser la violence faites aux femmes, il a également fait couper les fonds destinés à la lutte contre la violence faite aux femmes…. It’s man world n’est-ce pas… Cela risque également d’être celui des idiots racistes puisque les fonds ont été également coupés aux arts nationaux et aux programmes de développement des business des minorités.

Vers un nouveau chaos mondial ?

Steve Bannon, encore lui, l’affirmait il y a quelques jours dans le Washington Post : « Nous assistons à la naissance d’un nouvel ordre politique et plus les élites médiatiques s’affolent plus ce nouvel ordre politique devient puissant ». J’ai peur hélas que l’ancien patron de l’utra droitier Breitbart News prenne sa vessie pour une veilleuse. Est-ce pour cette raison que Kellyanne Conway, conseillère du président, parle de fait alternatif au lieu de mensonge éhonté et invente de toute pièce des carnages qui n’ont jamais eu lieu, comme celui de Bowling Green ? C’est possible. Il est apparent, vu les mesures anti-écologique que vient également de prendre le tweeteur (et toujours dans l’acceptation d’effacer les efforts à minima d’Obama dans ce sens) que tout ce petit monde vit dans une réalité aussi alternative que les faits qu’ils relatent. Une faille de 113 kilomètres a été observée à l’intérieur de l’Antarctique au niveau de l’île du Pin. D’ailleurs si la fonte ne représentait « que » 104 milliards de tonnes de glace par an entre 2002 et 2006, on est passé à 247 milliards de tonnes entre 2006 et 2009 pour un débit de 7,8 millions de litres par seconde. Cette faille pourrait donc accélérer la montée des eaux avec des conséquences dramatique pour les villes côtière. La Trump Tower, les pieds dans l’eau ça serait ballot. Sûrement, un complot chinois… Au reste l’horloge de la fin du monde vient notamment d’être avancée, nous sommes désormais à deux minutes et demi de l’échéance, fait qui ne s’est à ce jour jamais produit depuis soixante dix ans qu’elle existe, et ce grâce uniquement au compulsif.

Sans compter qu’une autre réalité alternative semble déjà se profiler après seulement deux semaines de mandat : la destitution pure et simple. Le mimile va grincer et comme on dit chez eux, wait and see. Mais une pétition allant dans ce sens a pourtant déjà recueilli un demi-million de voix et les républicains ne sont pas en reste à ce jeu. L’organisation bipartisane CREW est déjà en train de constituer un dossier juridique, le sénateur républicain Lindsay Graham de qualifier dans un tweet (Décidément…) la guerre commerciale avec le Mexique de « mucho sad ». Le compulsif voulait légaliser la torture, les républicains, à commencer par son propre ministre de la Défense s’y sont opposé. Bref, un début de mandat qui sent fort le pâté et qui pourrait bientôt ne laisser qu’un choix au héros des mimiles, ne pas faire ce qu’il a promis ou de se retrouver au mieux face à une procédure de destitution (et les sujets que je n’ai pas tous abordés ne manquent pas) pire à une sécession… Un fantasme ? À vrai dire pas réellement puisque la Californie en parle déjà…

Je sais qu’à la lecture de cet article les mimiles vont s’empresser de me traiter d’idiot utile des « élites » dirigeantes, mais au regard de ce que je viens de relater, je me demande qui est le plus idiot, et surtout qui a été le plus utile et à qui… Considérant notamment que leur héros s’apprête à annuler toutes les mesures de régulations prise suite à la crise de 2008, les élites financières les remercient par avance.

La loi du marché – Chap 2 –

C’est un paradoxe déjà constaté avec la prohibition sur l’alcool, le profit est toujours concomitant de la répression. Le Volstead Act avait fait la fortune de la Cosa Nostra américaine et l’avait même structuré. Il en est un autre constaté depuis que Richard Nixon avait déclaré la guerre à la drogue dans les années soixante dix, plus le budget de la répression augmente, plus celle-ci se militarise, plus le trafique s’intensifie, se développe, s’internationalise et se déplace. Particulièrement pour ce qui s’agit des trois drogues les plus consommées au monde, le cannabis, l’héroïne, la cocaïne. Mais il est vrai que les états et plus particulièrement les Etats Unis, jadis plus gros consommateurs de drogue au monde aujourd’hui devancé par l’Europe, ont un rapport schizophrénique avec la drogue. De ce genre de rapport qui fait dire à nombre de trafiquant et de policiers que finalement la répression est un moyen de faire la guerre aux pauvres tout en maintenant certain pays sous la pression.

C’était exactement ce que pensait Ernesto Aguira de Fuentes, l’histoire de sa famille pouvait en témoigner. Dans les années 1900, son grand-père conjointement ruiné par la sécheresse et la prise de monopole des compagnies américaines sur la canne à sucre dans les Caraïbes, s’était tourné vers la marijuana plus rentable surtout quand la Californie l’inclut au Poison Act en 1906 pour des raisons essentiellement raciale. Puis à la veille de la guerre, vers 1915, l’Oncle Sam était venu voir son grand-père et lui avait proposé de cesser de produire de la marijuana illégalement pour produire de l’opium légalement. Il allait bien falloir anesthésier tous ces soldats estropiés. Dix ans plus tard Dupont de Nemour faisait campagne contre le chanvre afin de vendre son nylon, croisant dans la foulée les intérêts essentiellement racistes et puritains des ligues de vertu, le Marijuana Act était voté interdisant sa consommation sur tout le territoire. Quand à l’opium sont sort était connu depuis la même époque où on lui avait demandé d’en produire. Son grand-père retourna momentanément aux cultures traditionnelles toujours convaincu par les américains. Puis à la fin des années 20, les mêmes qui lui avaient offert de l’argent pour abandonner la marijuana et l’opium lui en proposèrent pour qu’il produise à nouveau de l’opium. La guerre, encore elle. Jusqu’à la fin de celle-ci. Après quoi son père avait reprit l’affaire et s’était lancé dans la marijuana exactement comme les cultivateurs colombiens jusqu’à ce que Nixon ait besoin d’un nouvel argument politique. Des tonnes de marijuana furent exportées et des tonnes furent saisies jusqu’au moment où les mêmes colombiens se rendirent compte qu’ils pouvaient gagner cent fois plus avec un produit bien plus souple. Un produit qui non seulement pouvait se démultiplier mais occupait moins de volume et dont l’un des principaux dérivés, le crack, était encore plus addictif. Autre attrait du dit produit, la coca ne poussait qu’à quelques endroits, en Amérique du Sud exclusivement, contrairement à l‘opium ou au cannabis. Une sorte d’OPA géostratégique qui avait fait la fortune des Cartels de Medellin, Cali, Norte del Valle ainsi que de ville comme Miami, Tampa, New York… etc. Le succès amena un regain de répression, la route des Caraïbes commença à devenir problématique, son père et quelques autres exportateurs de l’état du Sinaloa et de Basse-Californie proposèrent aux colombiens de leur ouvrir la route du Mexique en échange d’un pourcentage en nature. Cela faisait plus de cinquante ans qu’ils passaient herbe, opium, héroïne et clandestins et peu importe le durcissement des lois dans l’un des domaines, ils s’étaient adaptés. A l’époque Pabo Escobar mettait son pays à feu et à sang et venait de faire l’erreur de défier les Etats Unis. Son père avait compris alors que s’en était fini de lui. On ne défie pas un président américain, en campagne pour sa réélection, surtout pas quand il s’agit  d’un ancien directeur de la CIA comme George Bush Senior. Pablo Escobar était tombé, puis Cali, ils avaient été remplacés par des cartelitos, par les FARC, l’ENC, des restes de l’AUC ou des rebelles de Los Pepes, mais quoiqu’il en soit ils avaient été remplacés. Les américains avaient déversés aveuglément des tonnes de glyphosate sur la Bolivie, le Pérou, la Colombie pour détruire les cultures de coca sans tenir compte des cultures vivrières voisines. Le tout en dépensant des millions de dollars en programme de développement agricole alternatif, inciter les paysans à abandonner la coca traditionnelle pour la culture du riz Monsanto… En conséquence de quoi la violence s’était simplement déplacé du sud vers le nord pour commencer à envahir les Etats Unis même, et le marché était si bien saturé que de nouvelles routes avaient été ouvertes via le Brésil, les Caraïbes et la côte ouest de l’Afrique. Ce qui, dans le strict cadre de la position géographique du cartel, avantageait la concurrence. La guerre qui faisait rage dans son pays depuis dix ans s’expliquait par une de ces raisons. Mais il y avait aussi le contrôle de Ciudad Juares, Laredo, Matamoros, Tijuana… la corruption, la répression, les milliards de bénéfices en jeu et bien entendu le réseau de distribution à travers le monde. Contrairement à ceux du Sinaloa, le cartel qu’il dirigeait n’avait jusqu’ici jamais eu son propre réseau à l’international. Présent au Texas, en Arizona, en Oklahoma, au Kansas et au Nouveau-Mexique mais quand il s’agissait des autres continents, ils étaient soit passé par le même cartel de Sinaloa, soit par la ‘Ndrangheta avec qui le Sinaloa était en affaire. Une guerre plus loin, débarrassé de ses encombrants compétiteurs, il prenait directement langue avec la Calabre. Mais maintenant il en avait assez. Il était temps de ne plus dépendre de leurs seuls canaux sans pour autant rompre les ponts, sans leur dire en fait, et c’est là que Guerro intervenait. Il n’était pas colombien ni espagnol. Il était né à Los Angeles, il avait la double nationalité et son nom véritable était Raul Carlos Herecho Guerro. Comme beaucoup d’autres jeunes gens avant et après lui, il s’était d’abord vu proposer de faire la mule pour le compte de l’organisation. On leur donnait de l’argent et une voiture neuve, on les laissait s’amuser un peu avec et puis on leur disait de traverser la frontière, ce qu’il pouvait faire sans mal grâce à leur ticket d’or, en échange de quoi on leur donnerait une autre voiture. Si le jeune était prometteur, montrait des dispositions dans un domaine particulier on investissait sur lui. Certain devenait tueur à gage, comptable, chimiste, magistrat, policier. Luis ou plutôt Raul était d’une famille de la petite classe moyenne avec de bonnes notes à l’école. Le cartel finança ses études en lui laissant le choix entre le droit ou le commerce international. Il avait le goût du risque, du jeu, le garçon choisi les affaires. Installé à Aruba c’était lui qui avait organisé la nouvelle route vers l’Europe avec les calabrais et les colombiens et imaginé plusieurs moyens de transport avec succès. Aujourd’hui son patron attendait de lui qu’il monte sur pied un circuit de distribution européen sans passer par les italiens, calabrais ou non. La France était prometteuse. Géographiquement parfaitement placée, avec un circuit quasi naturel à travers les cités, une concurrence confinée, plusieurs ports et aéroports importants, et une politique officielle qui refusait d’admettre la plus petite implantation mafieuse sur son territoire. Autant offrir une cape d’invisibilité à tous les voyous en odeur de mafia. Mais pour le moment la France était problématique.

Elle le regardait qui déambulait le long de la piscine. La démarche d’un chat, le corps long et musclé, les traits fins et racés, aux yeux ambrés et la peau cuivrée. Son slip de bain noir laissait deviner une virilité généreuse, un tatouage majestueux et complexe lui dévorait toute l’épaule droite, il avait les cheveux noirs corbeau qui flottait légèrement sur sa nuque. C’était la mode de nos jours, tout Miami regorgeait de beaux musclés tatoués. Celui-là, devinait-elle, devait être mannequin et sans doute pédé comme un phoque.

–       Jaime !

Ou gigolo à en juger par la femme qui venait de l’interpeller. La quarantaine, genre working girl qui n’a pas vu un bord de piscine depuis un moment, coloration standard, lifting des seins et du nez, rouge à lèvre clinquant et bijoux à mille dollars. Une avocate d’affaire qui en avait marre de se taper son jardinier peut-être, une assistante du procureur deux fois divorcée, une vice-directrice de banque entre deux états…Le garçon lui rendit un sourire à lui pincer le cœur. Pendant quelques secondes le dard de la jalousie obscurci son esprit. Elle aurait aimé pouvoir l’insulter rien que parce qu’elle avait les moyens de se le taper.

–       Je suis fatiguée, je vais dans la chambre, tu viens ?

–       Que seguro mi amor

Il lui tendit élégamment la main et l’aida à se lever. Quelle grimace pensa-t-elle en les regardant s’éloigner vers le lounge. Une collégienne de quinze ans en train de s’essayer à son premier numéro de salope. La collégienne se laissa embrasser dans l’ascenseur sans résistance. Jaime avait des lèvres de velours et une langue magique. Et il n’y avait pas que ça de magique chez lui… Ce qu’elle tenait dans sa main, soupesait à travers le slip… Mon Dieu qu’il s’en servait bien… Dieu que la nature l’avait bien pourvu. Quand elle l’avait croisé la première fois dans ce bar, elle aussi avait cru un moment qu’il était homosexuel tant il semblait irréel, puis il lui avait sourit, et elle s’était également dit qu’il devait s’agir un de ces gigolos comme il en trainait pas mal à South Beach. Moitié mannequin moitié prostitué mâle et le plus souvent complètement con. Mais sur l’instant ne vit pas de mal à ce qu’il entame la conversation parce que c’est toujours flatteur de se faire draguer par un beau garçon de moitié son âge. Il la prit complètement au dépourvu. S’il était bien mannequin, il s’intéressait à l’art, à la danse contemporaine, au théâtre, à la politique, et il était également musicien, jouait au polo et avait déjà fait une fois le tour du monde. Pouvait tout autant discuter de l’importance de Matisse dans la genèse du cubisme, que de la Guerre en Irak ou des mérites comparés des albums Purple Rain et Sign of The Time. Etait-ce pour tout ça qu’elle en était tombé amoureuse ?.Ca aurait largement suffit à bien des femmes. Mais il avait quelque chose en plus. Il avait de l’humour et il était élégant. L’homme parfait en somme. Bien entendu elle ne se faisait pas d’illusion, ça ne durerait pas. Rien ne dure. Un jour ils se sépareraient, un jour il ou elle verrait les failles de l’autre et le lui reprocherait. Mais en attendant elle s’en fichait comme la collégienne qui se croit immortelle, elle profitait, jouissait, était heureuse, et c’était tout ce qui importait. Le téléphone sonnait alors qu’ils entraient dans la suite. Elle sautilla comme une fillette en chantonnant jusqu’au bureau où étaient posés leurs deux mobiles.

–       Ah je crois que c’est toi !

Elle lui tendit l’appareil et alla se refaire une beauté dans la salle de bain. Quarante sept ans, divorcée et sans enfant, elle se trouvait encore pas trop mal conservée pour une femme qui travaillait dix à quatorze heures par jour. Elle ne fumait pas, surveillait sa ligne, courait tous les weekends, bref faisait ce qu’il fallait dans un monde où la compétition concernait aussi bien les qualités professionnelles que la beauté, l’âge, la capacité à montrer aux autres en toute circonstance qu’on était alerte, dans le coup, dynamique, éternellement jeune. Ses seins avaient l’air naturel, son ventre  était plat et musclé. Certes, elle s’était un peu épaissi au niveau des hanches et des cuisses, les ailes de son nez s’étaient creusées, et les rides au coin de la bouche étaient plus marquées. Mais dans l’ensemble, merde, elle était pas mal non ? Elle se pencha par-dessus le lavabo pour examiner le dessin de son rouge à lèvre. Un jour Jaime l’avait comparé à la Cindy Crawford d’aujourd’hui, dans sa bouche c’était un compliment dans ses oreilles une flatterie quoi que bien agréable. Elle n’avait pas cette insigne sexualité qui émanait encore de Crawford, elle ne l’avait jamais eu pas plus qu’elle ne s’était jamais considérée comme une belle femme. Plutôt dans la moyenne disons. Mais c’est ce qu’elle aimait chez lui, en plus de tout le reste, il vous faisait voir les choses avec un regard positif, ouvert. Sans calcul, frais, un peu comme un gosse. Elle l’aperçu qui se tenait derrière elle, son regard doré et chaud posé sur sa nuque. Elle lui sourit, il lui rendit son sourire et ça lui fit comme un soleil sur le visage. Parfois ça l’effrayait quand même. Il était si beau, si brillant, si parfait en tout et chacune de ses mimiques faisait bondir en elle un cœur de midinette. Que se passerait-il quand ça s’arrêterait ? Quand il se lasserait d’être avec une femme de vingt ans plus âgée que lui ? Elle essayait de ne pas y penser mais quand ça arrivait, quand il l’avait fait jouir plus fort que d’habitude par exemple elle se disait qu’au moins s’il était son dernier amour alors il aurait été le plus beau. Soudain il referma un filin d’acier autour de son cou et serra en la plaquant contre l’évier avec le poids de son corps. Plus petite que lui ses pieds ne touchèrent bientôt plus terre, les mains agrippées à son cou, essayant désespérément de passer les doigts sous le garrot qui s’incrustait dans sa chair. Elle voyait son visage dans le miroir, il la dévisageait impassible. Il attendait, confiant, les muscles bandés, il regardait son visage noircir, ses globes oculaires se remplir de sang, la plaie s’ouvrir autour de son cou, la langue qui bandait contre la joue, déformant son visage de gagnante du Rêve Américain. Puis l’odeur de merde et d’urine retentie comme une alerte. Il la relâcha juste avant que les artères n’éclatent. Elle retomba sur le carrelage, molle, la langue sortie et violacée, la gorge cisaillée d’où s’échappait un bouillon de sang rose. Il prit une douche, se rasa, se parfuma, choisi un polo Ralph Lauren et un pantalon crème Calvin Klein dans sa garde-robe, s’inspecta dans le miroir de pied de la chambre, se trouva à son goût et sorti.

Bastien était un perdant de la méritocratie à la française. Un exilé des Droits de l’Homme et du Citoyen, de la République indivisible. Il ne connaissait que les inégalités, n’avait jamais vu de fraternité à part chez les ivrognes, quand à la liberté, disons pour faire court que la misère est plus une prison qu’un parc à thème. Il vivait au cinquième étage d’une tour foireuse, ascenseur à la pisse, la plus part du temps en panne. Frigo et sacs poubelles par la fenêtre parce que donc l’ascenseur, et l’habituelle bande de teneurs de mur plantés dans le hall du soir au matin dans les vapeurs de shit, d’urine et de 8,6 éventée. Un de ces petits blancs dont raffolaient aujourd’hui les hommes politiques pour expliquer combien ils étaient opprimés non pas par l’économe libérale ou les 1% qui possédaient la moitié de la planète mais par l’immigration et les musulmans. Le fond de commerce du Parti Communiste à Marine Le Pen, de Zemmour à BFM TV et TF1. Sa mère faisait les ménages et son père avait été ouvrier chez PSA, médiocre à l’école il avait été gentiment mis sur une voix de garage. Il avait travaillé dans le bâtiment comme coffreur puis, suite à un problème de dos, s’était recyclé comme gardien de nuit, maitre chien, coursier, livreur… Il avait bien entendu connu le chômage, suivi des formations et des stages qui ne menaient nulle part, fait quatre bilans de compétence parfaitement dispensables avec l’aide de spécialistes payés très cher par l’état pour ne strictement rien faire. Il avait même passé un CAP de cuisine qui l’avait conduit vers la précarité. Aujourd’hui il était au chômage et vivait avec sa petite amie Marie du RSA et de l’allocation logement dans un deux pièces mal isolé avec une fuite jamais réparée qui verdissait le mur de la salle de bain. Ce qui revenait à dire que les mêmes qui venaient lui expliquer à la télé qu’il était opprimé par ses voisins de palier l’assaisonnaient de temps à autre du titre enviable d’assisté, ou lui expliquaient qu’il fallait qu’il comprenne que la France d’en bas n’existerait pas sans celle d’en haut ce pourquoi il fallait alléger les charges patronales. Mais de tout ça Bastien s’en fichait complètement. Personne n’aurait jamais ni son vote ni aucun de ceux qu’il connaissait. Il vivait dans cette frange du monde où la notion même de nation était abstraite, où ce qui se passait dans le poste en terme d’évènement médiatique était une succession de spectacles dont on ne comprenait pas le sens. Où ce même monde était limité par les périmètres géographiques immédiats, les voisins, les connaissances et ce qui se passait au quotidien. D’ailleurs Bastien s’intéressait peu à ce qui se déroulait derrière la lucarne, c’était le truc de Marie ça, les séries surtout. Lui, pour se détendre, il allait chasser. Enfin c’état plus l’idée qu’il aimait. Chasser en soit, tuer, ce n’était pas sa priorité. Il prenait Robert, son épagneul, avec lui, son fusil et partait dans les champs derrière les tours. Au-delà c’était l’autoroute, le périphérique, l’aéroport avec ses avions qui partaient vers des destinations où il n’irait jamais. On trouvait un peu de tout par là, faisan, lièvre, marcassin, mais jamais il n’aurait pensé découvrir un cadavre dans une voiture avec deux sacs remplis d’une montagne d’argent. Ca, ce genre d’affaire, on les voyait qu’à la télé ou dans ses rêves. Quand on louchait sur le montant de l’Euromillion par exemple, ou qu’on recevait sa note d’EDF alors qu’on était déjà dans le rouge et en début de mois. Et dans les films ça se passait toujours de la même manière, l’argent appartenait à des gangsters qui finissaient pas vous retrouver. Bastien se dit qu’il n’était pas dans un film mais que la prudence ne pouvait pas faire de mal, d’ailleurs il ne voyait pas bien comment il allait rentrer chez lui discrètement avec ces sacs et tous les traine-lattes qui squattaient le hall. Alors il commença par aller les cacher dans un coin qu’il connaissait sous un immense buisson de ronce et n’en parla pas à Marie. Mais comment vivre, dormir, manger ou même respirer quand on sait que pas loin, dans un seul sac, se trouve de quoi changer toute votre vie, de quoi même en avoir une nouvelle ? Alors après avoir passé une soirée dans ses pensées et la moitié de la nuit sans dormir, il fini par aller chercher un des sacs. Bon Dieu que c’était lourd ! Toutes ces tomates ! Ces Ben Laden !Tous ces billets rouges comme il n’en avait jamais vu qu’à la télé ! Combien il y avait ? Le sac pesait dans les trente kilos devait bien y avoir dix millions au moins ! C’est comme ça que Marie le trouva vers cinq heures devant un gros tas de billets froissés sur la table de cuisine, Bastien un sourire d’enfant en travers du visage.

–       Qu’est-ce que c’est que tout cet argent ?

–       Un cadeau du ciel, répondit-il rêveusement.

–       Depuis quand tu crois au ciel toi ?

–       Depuis que j’ai touché l’Loto.

Marie regarda le tas de billets.

–       C’est le Loto ça ?

–       En quelque sorte…

En quelque sorte ce n’était pas la bonne réponse, en quelque sorte c’était pas en sorte du tout, pas le Loto ni aucun remède miracle et papier qu’on nous disait à la télé. Elle savait qu’il n’était pas malhonnête, qu’il n’aurait jamais volé personne alors d’où ça pouvait venir ça lui faisait peur comme n’importe quel mystère pouvait lui faire peur.

–       Je sais pas où t’as trouvé cet argent mais faut le ramener.

–       Pas la peine on va partir.

–       De quoi ?

–       On va partir !

–       Partir ? Mais partir où ?

–       Loin, le plus loin possible.

–       L’Espagne ?

–       Au moins !

Les yeux de Marie brillèrent brièvement. Elle avait toujours rêvé de partir en voyage, de voir la mer, ces choses là. Mais c’était que des rêves et elle le savait bien. Les gens comme eux ne partaient pas, jamais. Les gens comme eux ne touchaient pas non plus des montagnes d’argent, ils auraient beau jouer tous les mois à l’Euromillion, jamais ils ne tireraient le gros lot. C’était comme ça, les gens comme eux étaient nés pour être et rester pauvre, et si de l’argent tombait du ciel alors on pouvait être certain que les ennuis suivraient. Elle regarda les billets et se mit à gémir en se tordant les mains.

–       Faut que tu rendes cet argent Bastien, je sais pas où tu l’a pris mais faut que tu le rendes.

–       Le rendre à qui ? Il est plus à personne, répondit-il sans lâcher l’argent des yeux.

Il prit une liasse au hasard et compta rêveusement. Ca faisait trois fois qu’il comptait ce qu’il y avait sur cette table. La première il s’était embrouillé dans les chiffres, la seconde il n’y avait pas cru alors il avait recompté, il y avait cinq millions et demi rien que sur la table de la cuisine. A vous donner le tournis.

–       Bastien j’ai peur ! Gémit-elle au bout d’un instant.

–       Peur ? Y’a pas de raison d’avoir peur si on fait ce qu’il faut.

Elle avait vingt et un an, passé un BTS commerciale, fait une douzaine de stage en entreprise. Intelligence moyenne, beauté standard, originaire de Décine, père marocain et mère française. Elle avait fini par hériter d’un boulot de standardiste en CDD pour une grosse agence de voyage. Elle ne s’y plaisait pas plus qu’ailleurs mais au moins ça lui laissait du temps. Sur Facebook, Twitter, Tinder, Instagram, Skype, Périscope… ma vie passionnante et en directe quand tu veux. Elle draguait, se faisait draguer mais allait rarement jusqu’au bout. Causait avec ses amis virtuels de tout et de rien, mais surtout de rien. Enchainait les duck face, un par jour, qu’elle accompagnait d’une citation de grands auteurs. Elle publiait également des vidéos insolite d’animaux, des photos d’elle en maillot de bain, des vignettes « partage ça si tu es d’accord », des clips de Ryanna, Beyoncé, ou Charles Aznavour, et de temps à autre la photo d’un beau mâle torse nu, star ou inconnu qu’elle légendait de petits cœur, reprise en adoration par plein d’autres commentaires féminins.  Alors quand elle le vit qui entrait dans les bureaux, racé, élégant, félin, bronzé, brun, viril, elle se demanda un instant si elle n’avait pas basculé dans une autre réalité, avant de mettre en statut : « les filles y’a une BOMBE qui est rentré à l’agence ! »

–       Bonjour mademoiselle, je suis venu voir monsieur Minouche, Hakim Minouche.

Il parlait français avec un fort accent genre espagnol. Il avait une voix grave, feutrée, délicieuse.

–        Ah euh… hein… euh… pardon… oui, non…

Mais qu’est-ce que c’était que ce sourire de démon ?

–       Tout va bien mademoiselle ?

–       Euh, oui, oui, euh je veux dire non, il n’est pas ici. Il a démissionné.

Il lui fit répéter.

–       Monsieur Minouche a démissionné ?

–       Oui.

–       Vous ne sauriez pas où je pourrais le trouver par le plus grand des hasards ?

L’œil plein d’espoir, encourageant, le sourire lumineux, chaleureux qui vous invitait.

–       Euh non… en fait je crois qu’il est parti en vacance après.

Elle n’arrivait pas à le quitter des yeux, et quand son sourire disparu subitement ce fut comme si les nuages se posaient sur le soleil.

–       Oh je vois… il m’a organisé un voyage inoubliable, je voulais lui proposer un nouveau travail justement… comme c’est dommage… Vous savez quand est-ce qu’il rentre ?

–       Non.

Il avait un air si déçu qu’elle ne put s’empêcher de s’exclamer :

–       Mais je peux me renseigner si vous voulez !

Tarik, le jeune frère d’Abdel Houchim, était le portait type du jeune caïd de cité. Rien que sa façon de se tenir devant l’autorité, le dos droit, la poitrine en avant, on sentait une envie d’affrontement, de démontrer sa valeur, prendre sa place de jeune homme. Entendu dans l’affaire de la fusillade il affirmait avec force n’être au courant de rien, qu’il avait prêté sa voiture sans savoir ce qu’on allait en faire et que bien entendu jamais il n’aurait accepté s’il avait su pas plus qu’il n’avait entendu parlé d’un certain Salim Abdelkrim alias Titi. Les policiers qui l’interrogèrent n’insistèrent pas. Ils  le firent attendre dans le couloir le temps que son grand frère passe à son tour et le croise. Ils l’avaient fait monter à Paris sous un faux prétexte et à la demande de Stern. Comme prévu les deux se bouffèrent la gueule. L’un reprochant à l’autre de vouloir jouer les grands, le second de se mêler de sa vie. Et bien entendu Tarik lâcha le nom de Titi, qu’il n’avait rien à voir là-dedans. La dispute se termina par des invectives en arabe. Stern attendait avec ses collègues dans un bureau attenant. Le prétexte invoqué était une autre affaire de cambriolage, à Paris cette fois, qui ressemblait à celle dans laquelle l’ainé des Houchim était impliqué. On l’interrogea donc là-dessus sans lui dire bien entendu qu’on avait déjà la plus part des responsables au frais avant de faire dériver la conversation vers ses liens avec Salim Abdelkrim. Car c’était bien ce à quoi ressemblait un interrogatoire bien mené, une conversation. Pas des baffes dans la figure, lumière dans les yeux et coups d’annuaire sur le crâne de la police des années 80. Mais un échange aimable, parfois tendu où intervenait un jeu combiné de marque d’empathie et de menace, de coup de pression et de considération oiseuse sur le temps qu’il faisait ou, dans le cas présent, le dernier match de l‘OL  Pour autant il continua de nier qu’il n’avait rien à voir avec l’affaire du Havre, un simple employé, quand à ce Titi il le connaissait à peine, juste un membre lointain et louche de la famille qu’il évitait le plus possible. Le baratin habituel. Stern entra avec un enregistrement d’une de ses conversations.

–       Bonjour monsieur Houchim, vous allez bien ? Je voudrais vous faire écouter quelque chose, vous allez adorer.

« – Putain d’enculé de Titi je vais le niquer ! Je vais le niquer – calme toi Abdel, Tarik est assez grand pour faire ses conneries tout seul ! – Mais putain l’autre lui a payé la location de la bagnole mille boules ! – Qui ça l’autre ? Qui c’est qui a dit ? Kevin, le frère du mec qui a claqué là-bas ! Ah c’est des conneries tout ça !»

–       ­Dites moi monsieur Houchim, vous semblez beaucoup plus familier avec monsieur Abdelkrim que vous ne le prétendez.

L’autre se renfrogna.

–       J’ai rien à vous dire.

–       C’est regrettable. Pourtant vous comprenez la gravité de la situation n’est-ce pas.

–       Quelle gravité !? Je vous dis je le connais pas, je le connais à peine Titi ! Vous pouvez rien prouver avec ça me la faites pas à l’envers !

–       Oh non je ne parlais pas de vous mais de votre frère. Si ce que vous affirmez s’avère vrai alors nous allons devoir l’inscrire au dossier comme complice dans un règlement de compte.

–       Hein ? Mais ça va pas !

Stern sourit et posa une fesse sur le bureau face à Houchim.

–       Allons Monsieur Houchim, vous et moi savons comment ça fonctionne, vous nous aider et on vous aide.

Le commandant ne tutoyait jamais les suspects, d’ailleurs il tutoyait rarement, question de distance, de respect aussi. Stern partait du principe que tout le monde était respectable jusqu’à preuve du contraire. Même un tueur d’enfant ou un terroriste. Les gens avaient des vies, des motivations, il n’était pas là pour juger leurs vérités mais pour les comprendre et les accoucher. Houchim refusa d’admettre qu’il avait quoique ce soit à faire avec le Havre, ni même qu’il connaissait les détails concernant la fusillade mais il balança ce qu’il savait sur son cousin par alliance, qu’il était en main avec un espagnol avec de grosses connexions, que les trois tonnes devaient sûrement venir de lui, pour autant il ne savait pas où se trouvait son cousin pas plus que le nom de l’espagnol, ni pourquoi ou avec qui des gars de son quartier s’étaient entre-tués. Mais là-dessus les policiers avaient leur petite idée. La résidence principale de Vitali et deux de ses établissements étaient sous surveillance, le Bœuf avait lui aussi mystérieusement disparu dans la nature. Aussi personne ne fut surpris quand on retrouva quelques jours plus tard dans le bois de Vincennes le cadavre torturé d’un de ses lieutenants. Un certain Raymond Ferracci, natif d’Ajaccio, monté très tôt à Paris où il s’était lié d’amitié avec le Bœuf alors qu’ils portaient encore des culottes courtes. Une autre pointure qui fit prédire au patron de l’OCRB une vague de règlements de compte entre Paris et Lyon. Milieu traditionnel contre voyous des quartiers, trois jours après la découverte du cadavre les 11,43 donnaient raison à ses prédictions. Deux jeunes, fusillés à bout portant dans leur 206 à l’entrée de Vaux-en-Velin, puis un peu plus tard un gros dealer des Minguettes abattu à la sortie d’un PMU à Villeurbanne.

Henry de Cazeneuve avait été incarcéré à Corbas dans une cellule prévue pour deux personnes et occupées par trois, et comme il était nouveau et visiblement pas du même monde que les trois hommes dans la cellule, il hérita du matelas par terre. Officiellement il n’y avait plus de matelas depuis la mise en fonction de la prison modèle. En réalité ils avaient commencé à arriver six mois après l’ouverture, puis avaient à nouveau disparus avant que la mise en application de peines planchées du futur mis en examen Nicolas Sarkozy remplisse à nouveau les cellules. Aujourd’hui on en était à un taux de suroccupation de 130% et les autorités continuaient d’affirmer qu’il n’y avait plus de matelas ni plus de deux individus par cellule. Il aurait pu bénéficier d’une mise à demeure avec bracelet électronique si le juge n’avait pas fait obstruction, son avocat y travaillait toujours. En attendant il était isolé au milieu de trois hommes entre dix-neuf et quarante ans, José, trois ans pour cambriolage, Slava, huit ans pour avoir décapité sa femme et Rachid, dix-huit mois pour détention de stupéfiant Des peines et des motifs qui ne reflétait aucunement leurs auteurs. Slava n’aurait pas fait de mal à une mouche et était passionné de livre d’histoire sur la seconde guerre mondiale, là où Rachid était un gros revendeur de Marseille qui compensait son quasi illettrisme par un don pour les chiffres et un goût pour la brutalité la plus franche. Quand à José, sous son air de gamin c’était un sociopathe pervers que Cazeneuve ne tarda pas à soupçonner de viol à répétition rien qu’à sa façon de parler des femmes. Mais si on l’avait mis avec eux c’était également en raison du calme qui régnait ici. Il était entendu que Rachid était le patron, Slava l’intercesseur avec les gardiens, José la grande gueule qui parlait trop mais faisait rire les autres. Slava faisait aussi office de conscience un peu tordue de la cellule.  Qui pouvait déclarer que vendre de la drogue par exemple c’était plus grave que de tuer quelqu’un, ou se disputer avec José sur le droit d’un homme à corriger une femme, ce qu’il trouvait parfaitement infect en dépit de ce qu’il avait fait à la sienne. Au milieu de tout ça il avait un peu de mal à trouver sa place. Il n’avait jamais fait de prison comme eux tous, n’avait même aucune expérience comme délinquant et il va sans dire qu’il n’avait guère connu leur condition de vie dans le monde extérieur. Lui restait cette sympathie qu’il avait envers les personnes issues des quartiers mais qui ici ne lui était pas d’un grand soutien. Rachid l’avait immédiatement ostracisé comme Le français de la cellule, alors que jusqu’à preuve du contraire il l’était lui-même au même titre que José, l’autre étant en situation irrégulière. Mais dans son imaginaire de colonisé perpétuel, il y avait quelque chose chez Cazeneuve qui rappelait le maitre blanc et ça le complexait. José lui déplaisait beaucoup, il s’en méfiait. Restait Slava et son goût pour la seconde guerre et l’histoire mais les autres n’aimaient pas beaucoup qu’ils étalent leur culture et souvent leur conversation se terminait par des quolibets ou des vos gueules on regarde le match. Neuf mètres carrés et demi à partager entre quatre hommes, à peine deux mètres carrés d’espace vitale par personne, une certaine diplomatie était indispensable. Si on ajoute à ça l’odeur d’homme, de merde et de pisse, de pet foireux, de bouffe, le parfum envahissant et sucré du shit, les beuglements de la télé et la nuit comme de jours les cris des autres détenus, l’obligation de faire ses besoins devant tout le monde, même avec un paravent de fortune, même en se disant qu’il avait un bon avocat, Cazeneuve commença à développer un eczéma en même temps qu’une constipation chronique. Sa femme ne s’était pas éloignée de lui en dépit des accusations qui pesaient sur lui et sa volonté de taire le nom de ses complices. En fait, comme c’est parfois le cas, cela l’avait rapproché de lui et accessoirement du monde. Certain de leurs amis l’évitaient ou avaient cessé de lui adresser la parole, ne répondaient plus à ses appels, faisaient dire qu’ils étaient indisponibles, et en dehors d’une poignée et de la famille, plus personne ne l’invitait nulle part. D’ailleurs même dans la famille ça grinçait. Son beau-père était purement furieux et refusait qu’on prononce le nom de son fils devant lui, sa propre sœur lui faisait la gueule comme si elle était responsable, et un de ses oncles s’était même permis de déclarer qu’il avait toujours douté de l’honnêteté d’Henry. Chaque fois qu’elle se rendait au parloir elle devait attendre avec les autres femmes, parfois des hommes, devant la prison. Tous semblaient sortir d’une cité ou d’une autre, respiraient la pauvreté, des petites vies qui n’intéresseraient jamais personne excepté peut-être la police et les juges. Les gardiens les traitaient uniformément avec mépris, méfiance et agressivité. Leur aboyant dessus dès leur arrivée, intraitables avec ceux qui n’avaient pas tous leurs papiers en ordre ou qui étaient en retard pour leur visite. Parfois les gens se rebellaient mais c’était rare. Et chaque fois qu’elle le retrouvait, il semblait un peu plus diminué que la fois d’avant.

–       Henry, il faut que tu parles, je t’en supplie ! La prison n’est pas un endroit pour toi !

Il leva des yeux misérables sur elle et répondit d’un ton sentencieux :

–       Ce n’est pas un endroit pour personne.

Les inspecteur Salazar et Domingo savaient que le touriste qu’il cherchait n’était pas du genre amateur de Gaudi, vieille pierre, Barcelone historique. Il avait beau travailler dans une agence de voyage son profil indiquait le modèle lambda du jeune aimanté par les Cannabis Club, les bordels, les filles faciles et les boites de nuit. Et des comme lui la ville en brassait des dizaines de millier à toute saison. Il y faisait une température douce sept mois sur douze, et il y avait tant d’endroit où faire la fête que l’air lui-même était régulièrement chargé de particules de cocaïne et les relevés indiquaient périodiquement des traces d’ecstasy dans l’eau de la ville. Un fléau de Marbella jusqu’ici en passant par Madrid et Ibiza qui faisait autant la fortune de l’Espagne que sa ruine. Les profits colossaux bétonnaient la Costa del Sol, l’internationale mafieuse y vivait dans le confort et le luxe, la corruption allait bon train et d’un pas feutré, chaque nuit des cargaisons débarquaient de Malte et du Rif, alimentant le pays et ses voisins. De fait Salazar et Domingo n’étaient pas enchantés par leur mission, un peu une aiguille dans une meule de foin, même avec une photo du guignol. Et puis, comme beaucoup de flics espagnols, comme leurs collègues des Pays Bas ou du Portugal, ils n’aimaient pas beaucoup ce genre de touriste, les français. Pas bidule et machine avec la marmaille et le bob, ceux-là ça faisait quarante ans qu’ils les supportaient, non la génération des quartiers, la jeunesse popu qui débarquaient, comme leurs ainés, en terrain conquis, mais encore plus bruyant, sans gène, bagarreur aussi et une fois sur deux occupée aux combines. Toute la gamme de vol, simple ou qualifié, avec violence ou sans, à la roulotte, à l’arraché, et bien entendu achat illégaux, deal, et go fast. Mais les go fast c’était un autre domaine, ceux là étaient discrets par nécessité. Les autres étaient juste jeunes et la plus part du temps cons comme des verres à dent. Des cons lâchés dans un genre de lunapark pour fêtards de 15 à 77 ans. Du moins c’est comme ça que les deux inspecteurs les voyaient. Le premier avait huit ans de métier, le second trois. Ils connaissaient bien leur ville et les centres d’intérêts principaux des clients de cette espèce. Ils en firent vite le tour, en vain. Mais après tout si l’autre travaillait dans une agence de voyage il devait connaitre des endroits que ses collègues ignoraient. Forcément. Aidé d’une stagiaire, ils avaient déjà téléphoné à tous les hôtels, pension de famille et auberge de jeunesse de la ville Son portrait faxé circulait  sur tous les commissariats mais jusqu’ici, comme disait Domingo, wallou. Une semaine presque complète de recherche avant de voir la chance. Le patron du Bling Bling, ça s’invente pas, l’avait eu comme client. Il était monté deux fois avec Graziella, une grande noire aux cuisses de nageuse de combat, moulée dans un incendie rouge Lycra avec des nichons de compétition et des faux cils itou. Maquillée comme un compte de campagne, lèvres pétard fuchsia d’une vulgarité exquise et qui parlait l’espagnol approximatif avec un fort accent du bled. Au bout de vingt minutes les deux inspecteurs en savaient un peu plus, apparemment il louait un appartement dans la périphérie et se faisait appeler Toufik. Ce qui leur fit craindre qu’il vivait ici sous une fausse identité. Il disait être là pour affaire, s’habillait correctement, payait cash et se la racontait un peu. Se vantait de faire du business en France, immobilier avait-il prétendu, mais Graziella grommela que c’était rien que de la merde. Sans plus de précision. Est-ce qu’il louait à l’année ou était-ce ponctuel ? Elle n’en savait rien non plus. Ils décidèrent que c’était du ponctuel. Minouche n’avait pas de casier. Quelques délits mineurs avant sa majorité et suspect plus tard dans une affaire de drogue, mais rien de plus. Il avait un BTS tourisme, il travaillait, vivait à Vénissieux où il avait grandit, un gars presque sans histoire. Mais assez organisé pour se trouver une situation de replis en cas où. C’était la fin de la saison, il y avait beaucoup place partout, ils recensèrent tous les appartements de vacances connus par zone et passèrent quelques nouvelles heures accroché au mobile en sirotant des cafés machine.

–       Señor Minouche ? Toufik ? Como no !

–       Está aquí ?

La logeuse était une solide bonne femme vissée sur de grosses jambes aux mollets coniques, la cinquantaine, robe à fleur qui boudinait la barrique de ses hanches et écrasait ses seins flapis. Clope au prétoire, deux couronnes en or et rouge à lèvres flash. Elle parlait fort avec l’accent du nord,  des mains de lavandière et des escarpins saumon, la peau matée par le soleil, brushing et coloration. Mais elle ignorait s’il était chez lui ou non. Venait-il souvent ? Non pas souvent mais toujours chez Mama Consuela. Elle leur donna son numéro, en vain. Il n’était pas chez lui ou occupé à autre chose, Les deux inspecteurs décidèrent de se rendre sur place. Il vivait à Santa Colona de Gramenet, à une demi-heure de la ville, et comme un atavisme il s’était choisi une cité. HLM des années 90, nouveaux ensembles rose italien, à peine dix ans et déjà tapés. Un champignon sur le flanc de la ville vendu et fabriqué comme un village Schtroumph par des urbanistes cybernétiques. Avec ses rues tracées à l’américaine, baptisées comme dans une Zone d’Activité avec des noms imaginatifs tel que carrer de la Muntanya, rue de la montagne,  où il résidait, résidence de los Cerezos, les cerisiers, bâtiment Santa Maria, appartement 584. Les deux flics avaient grandit dans ce genre d’environnement, et ce genre d’environnement avait grandit avec les flics. Chouffés immédiat à peine un pied posé dehors la voiture. Les jeunes, les vieux, passant dans la rue, posés devant les porches, madame assise au square à papoter pendant que les morveux se chahutaient, et même aux fenêtres. Ici c’était paisible, prolo, chomdu et démerde avec quelques familles classes moyennes par çi par là qui assuraient le quartier d’une certaine sécurité. Le hall était propre et pas sous occupation, mais à l’interphone.non plus il ne répondait pas.

–       Perdone señor es la policía.

Quand un flic a besoin d’entrer dans un immeuble, il ne s’embarrasse pas, il sonne à toutes les portes. Et si ça prit un petit peu de temps c’était juste parce que le vieux monsieur était plus arabo qu’espagnol et plus sourd que méfiant. Huit étages anonymes, murs blancs, plaintes orange, portes verte, standard hosto et administration. Celle de la  584 était entre ouverte, juste assez pour qu’en passant on ne le remarque pas. Le regard des deux inspecteurs se croisèrent Salazar entra le premier. L’entrée était plongée dans une semi pénombre qui trahissait un meublé fonctionnel et impersonnel. Elle donnait sur un petit couloir qui distribuait la chambre à coucher et le salon. Là-bas les fenêtres étaient ouvertes et les rideaux à demi tirés. Il pouvait sentir l’air tiède du dehors chargé de sel et d’essence, diesel et odeur de cuisine, caviardée des échos de la marmaille, des voisins s’invectivant ou se saluant et rebondissaient sur les parois rose Italie sans parvenir toutefois à masquer le silencieux fumet de mort. Salazar sorti son arme de service et avança avec appréhension. En huit ans il n’avait jamais eu à s’en servir et comptait bien que ça dure. L’un et l’autre étaient de bons flics sans histoire. Ils avaient eut quelques grosses affaires, et comme tous leurs collègues de part le monde avaient vécu bien plus de violence qu’ils n’auraient souhaité. Mais jamais quelque chose comme ça. Il gisait sur une chaise, les mains liées avec du fil de fer qui lui rentrait dans la peau, noire, violacée, maculée de sang séché. La main droite était clouée à l’accoudoir, les os défoncés à coup de marteau qui faisaient comme des dents ébréchées surgissant des boursouflures de la viande noircie, les doigts écrasés, tordus, veines éclatées par des tiges d’acier souillé. A la gauche il manquait quatre doigts, éparpillés par terre par petit bouts comme des saucisses calcinées. Sa chemise était ouverte jusqu’au nombril, la poitrine et le ventre couverts de brûlures de cigarette qui montait jusqu’à la gorge,. Son visage avait été pelé jusqu’à l’os, avec patience, attention. N’épargnant pas un muscle, pas une fibre, on devinait sous les croutes de sang, les sillons de la lame suivant le dessin d’une pommette pour mieux soulever sa peau et l’arracher par lamelle. De longues et fines lamelles éparpillées un peu partout autour du cadavre, collées au mur. Il lui avait bien entendu découpé les paupières mais ne lui avait pas arraché les yeux, comme s’il tenait à ce qu’il voit tout avant de mourir. Mais sur le moment, Salazar ne comprit pas ce qu’il regardait. Une forme humaine bizarrement tordue sur sa chaise, La face barbouillée floue, irréelle, au fond de laquelle brillaient deux yeux bleus fixés sur le pays froid de la terreur. L’inspecteur  pas plus que son collègue, n’oublierait jamais sa première impression, comme de contempler l’abime. Et quand enfin il  comprit, comprit le charnier, l’horreur, que ces choses à ses pieds étaient de peau humaine et de viande, il sut qu’ils avaient franchi l’antre du diable.