FPS

Ciel gris-bleu, la clarté d’hiver caresse les murs de brique noire des entrepôts qui dominent le port. Leurs reflets massifs se dessinent sur la surface de l’eau, tout est calme, silencieux, quelques oiseaux dans le ciel magnifient le paysage. Je passe la porte du toit, j’avance jusqu’à l’échelle de secours, silencieux. Je suis un assassin, je suis un pro, je n’ai qu’un objectif, et tout ce qui se mettra en travers de mon chemin disparaitra. Je monte, il doit faire froid mais je l’ignore, je suis concentré, je suis centré, je sais ce qui m’attend, je connais ça, cette sensation, l’adrénaline qui court comme un shoot.

 

Putain ! T’es encore en train de jouer à ce jeu vidéo ! Tu passes combien de temps là-dessus putain !? Eh ! Y’a une vie dehors tu sais !?

 

Une sentinelle, fusil d’assaut M4, lunette de tir, deux chargeurs en quinconce scotchés avec du gaffer, il regarde devant lui en piétinant sur place. Un peu de buée s’échappe de sa bouche. Je choisi la strangulation, pas de sang, pas de trace. Le lacet d’acier se referme sur sa gorge en même temps que je l’attire derrière la cheminée d’aération. Mais la strangulation n’est qu’un moyen pour le distraire, en toute fin, mis au sol, je lui brise la nuque d’un coup sec. Puis je tire son cadavre jusqu’en bas et le cache derrière les escaliers. Je remonte, prends le M4 et son matériel d’écoute, autour de moi le silence règne toujours.

 

Y’a vraiment un truc qui tourne pas rond dans ton crâne hein ! C’est ça ton ambition dans la vie ? Jouer à des jeux vidéo toute la journée ? Hein ! Qu’est-ce tu fous bordel ! Ouais, t’as raison, les jeux vidéo ça abime le cerveau, j’ai lu ça l’autre jour dans un mag. Ca rend les gens violent à ce qui parait, quand tu joues trop de fois tu sais plus ce qui est vrai ou pas.

 

Une sentinelle à une heure qui fait les cent pas. Bonnet marin, blouson de cuir, jeans, tennis, AR15. Il porte la main à son oreille. Je connais ça, je suis déjà passé par là, c’est minuté et chronique comme une horloge, garde un, deux, trois, c’est mon tour, une voix dans l’oreillette que j’ai piqué à l’autre. Numéro quatre ? Check. Je porte mes lunettes vers les bâtiments en face, j’aperçois le fusil du sniper qu’un pinceau de lumière éclaire chichement dans l’entrebâillement d’une lucarne. C’est bon, l’autre est rentré à l’intérieur, je braque le fusil vers la fenêtre du quatrième étage, là où la sentinelle fait les cent pas. Un peu à droite j’aperçois le reflet d’une tête. Dans ma visée c’est un type assis devant un écran. Je respire doucement et j’appuie sur la détente. Le verre éclate, sa tête s’ouvre et se referme, c’est délicieux.

 

Non mais je te jure ! C’est quoi ces mecs de nos jours qui se fantasme en train de jouer à la guerre sur des écrans à la con !? Hein !? Génération de zombie ! Ouais, t’as trop raison z’ont plus rien dans le crâne ces mecs ! Et tu les as vu tous dans la rue en train de mater leurs écrans !? Pareil ! Ouais tu l’as dit pareil ! Eh machin ! Réveil tu sors quand de ton délire ?

 

La sentinelle se retourne, je tire, une balle, pleine tête, et de deux ! je pivote, sans visée, tir d’instinct, le sniper, trois cartouches l’une sur l’autre, je me baisse, pas de réponse, c’est bon. J’ai éliminé le gars à la surveillance des caméras et deux sentinelles, la voie est libre pour cette partie du bâtiment. Je maitrise, je n’ai pas peur, je n‘improvise pas, je suis un pro et je suis bien renseigné. Je redescends, passe une porte, une autre, entre dans un couloir éclairé par une veilleuse jaune, le coin habituel des traquenards. Ca rate pas, il sort de nulle part, un pistolet-mitrailleur Skorpio suspendu à son holster d’épaule. Brrraaa ! Je l’abats d’une rafale en pleine poitrine, purée de sang et de viande qui gicle sur le mur et la veilleuse, c’est bon, c’est cool, je passe.

 

Oh mais putain t’as vu ça ? il nous entends pas ou quoi !? Eh t’as entendu !? Lâche ce jouet bordel ! Ouais, mec t’es en train de te foutre en l’air là, lâche ça !

 

Entrepôt ouest, quatre hommes, deux à l’étage, deux en bas qui patrouillent entre les containers, caméra porte nord et est, tir croisé, angle large. Je me glisse entre deux containers, sort mon poignard de survie en acier noir anti reflet et j’attends le gibier. Son ombre le précède, je me faufile dans son angle mort et je le frappe à la gorge. La lame entre facilement, tranche la jugulaire et perce la trachée, ressort en gerbant un flot de sang avec un gargouillis de marais. Il s’amolli par terre, je le traine dans l’ombre. Le second ne me voit pas plus venir, tassé dans l’obscurité derrière des barils de plastique bleu, produit toxique, étiquette orange. Je lui enfonce la lame à la base du crâne, il n‘a pas le temps de prendre conscience qu’il meurt, tombe sur moi et à nouveau je l’entraine à l’abri des regards. Là-haut les autres vont et viennent.

 

Com-plè-te-ment à la masse ce gamin ! Encéphalogramme plat ! Eh oh le tueur de pixel ! A quoi ça te sert de passer tes journées là-dessus tu veux me dire !? C’est quoi l‘intérêt ? Tu crois que c’est ça qui va te nourrir ou quoi !? Ouais zombie, c’est ça le mec, il est plus avec nous.

 

Je suis un pro, je suis bien renseigné, mes sources vérifiées, je connais la marque des caméras et conséquemment leur périmètre de portée, leur capacité avec cette lumière en demi teinte. A un pas du trait de clarté couché sur le sol en béton, je braque mon fusil en direction de la sentinelle à neuf heures.  Rafale de trois. Une en haut de la cuisse, fémorale, une dans l’abdomen, intestins, une autre dans la poitrine, poumon. Le choc le couche au sol, le second garde s’agite, trop tard. Sa tête apparait dans ma lunette, un coup de chance, le doigt s’écrase sur la détente. Blam ! Grosse tâche sur le mur derrière lui.

 

Blam ! Bang ! Piiiiooouuu ! Putain de merde ! T’as vu ça ? Tou-te la journée ! Et c’est quoi le but du jeu tu veux me dire ? Hein c’est quoi ? Tuer le plus grand nombre de gus ? C’est ça ? Whâ c’est super enrichissant ça ! C’est un jeu d’infiltration. Hein ? Un jeu d’infiltration, c’est un jeu d’infiltration. Ah ça y est tu parles maintenant ? Et alors ça change quoi ? Faut réfléchir. Faut réfléchir !? Oh putain t’as vachement l’air de réfléchir depuis tout à l’heure ! Hein t’en penses quoi ? Oh, oh, oh ! Oh ouais t’as trop raison, un zombie qui réfléchi, ouh, ouh, ouh !

 

Le reste est facile, je suis chaud. Je prend l’escalier de secours et grimpe sur la plateforme sans me faire voir des caméras, une porte, une salle remplit de carton, une autre porte, mais au moment où je tourne la poignée j’entends des voix. Deux, peut-être trois. J’ai le pouls qui grimpe, une mince goutte de sueur qui rigole le long de ma tempe, si je rate ce coup là, cette étape, c’est foutu. Si je relâche la poignée ils vont le voir, si je bouge ils vont l’entendre. La main dessus, j’attrape en douceur mon arme d’appuis, 45 USCOM avec silencieux intégré et visée laser. Je ne peux pas me permettre de faire du bruit à ce niveau, pas le luxe d’une fusillade non plus, peu importe le nombre il faut que ça soit rapide et en silence. Je respire un coup. Ca fait longtemps que je fais ça. Chaque fibre de mon corps est entrainé à l’exercice, mes nerfs sont des capteurs sensibles, mes gestes coulés dans l’instinct, l’expression de mon intention et de ma personnalité.

 

Putain mais merde ! La ferme ! Vous allez me faire tout foirer ! Si je passe pas ce niveau faut tout que je recommence ! Oh le pauvre chéri ! Non mais comme si ça vie en dépendait putain ! T’as vu ça ? Ah, ah, ah, ouais, complètement siphon l’gars !

 

La porte s’ouvre en large, je fais feu d’une main, ambidextre. Le point rouge se pose sur une gorge, une poitrine, un front. Ils sont quatre. Les étuis de cartouche fumant rebondissent sur les murs avec des tintements de verre. L’ogive arrache un morceau du cou du premier qui arrose de sang son voisin avant de s’effondrer. La seconde fait une tâche sombre sur la chemise du dit voisin qui tombe en arrière avec un cri étranglé. La troisième un trou bien net au milieu du crâne du gars juste derrière, mais le dernier s’esquive, il prend sur la droite, le couloir des monte-charges, tête basse, tout en faisant basculer la bandoulière de son arme. Une fraction de seconde et sa tête n’est déjà plus dans mon angle de tir, je baisse le canon, le point lumineux de la visée glisse sur ses jambes, feu. Il s’effondre, pousse un cri, j’avance de deux pas et l’achève. Le silencieux aboi deux fois, ça ne fait pas le bruit de pet de souris qu’on entend dans les films. Plutôt un pot d’échappement au loin, un gros livre qui tombe. S’il y en a d’autres dans le secteur ils ne vont pas tarder. J’avise les monte-charges et flingue les commandes des deux premiers. Lève la grille du troisième et me colle dans le fond tandis qu’il monte. Je porte une cotte de combat noire, gilet pare-balle, bottes de saut renforcée, brelage avec deux chargeurs supplémentaire et deux grenades étourdissantes, visage barbouillé nuit, gants en Gortex noir extra moulant, pager glissé dans une pochette au cas où je serais perdu. Je suis équipé pro, ce qui se fait de mieux, je connais mes outils et mes atouts. J’ai commencé tôt. A cet âge où la mort est encore une chose esthétique. Et comme tout ceux de ma génération j’ai été bercé par les exploits de quelque guerrier de cinéma, fasciné et prenant pour mon compte la virilité et les affirmations d’étoiles mâles. Je voulais être comme elles et je ne craignais pas l’épreuve. Je savais ce que cela pouvait coûter, du moins je le croyais. Du pain béni pour mes instructeurs.

 

Regarde-le ! Non mais regarde-le ! Je parie qu’il se fait son cinéma ! Alors t’es qui ? c’est qui ton personnage ? Super Rambo ? Hein ? Jason Bourne mes couilles ? James Bond le super tralala des chattes !? Oh ta gueule ! Ah, ah, ah ! Il aime pas ça trop tu lui dis la vérité ! Trop c’est ça ! comme un gosse ! ouais, un putain de gamin ! Eh connard ! t’as vingt-deux piges ! Tu te sors quand la tête du nuage !?

 

Putain ils ne vont pas me lâcher ! Je me dis en les entendant radoter derrière moi. J’ai abattu les deux qui gardaient l’entrée du monte-charge. Une balle chacun. Je suis à cent cinquante mètres de mon objectif, ce n’est pas le moment de flancher, de me déconcentrer. A partir d’ici je ne sais pas ce qui m’attend, mes renseignements ont des limites et ceux qui m’emploient ne fournissent pas de drone de surveillance, de vue satellite, de hacker surdoué capable d’arracher en deux commandes clavier l’ensemble des infrastructures électriques du quartier. Je suis seul avec mon talent et mon instinct. Et ces deux là qui parlent derrière moi. Je les entends à peine et d’ailleurs je me fous de ce qu’ils racontent mais ils me gênent. J’ai repéré une caméra probablement à infrarouge, si je la descends maintenant ça peut déclencher l’alerte et je ne préférais pas. A partir d’ici, à moins d’y être contraint, je veux éviter l’affrontement. Quand on ignore les forces en présence on se manifeste le moins possible. Le moindre faux pas peut-être fatal. Mais je maitrise, il y a toujours une solution, sans quoi il n’y a pas de problème. Et maitriser pour le moment c’est attendre. Pas bouger. Attendre que leurs voix s’éloignent, attendre de me retrouver avec moi-même. Les nerfs à fleur de peau, les muscles souples et chauds, fauve, en alerte, patient, coulé par terre le long d’un tas de gravas, quasi en pleine lumière, immobile comme une nature morte. Au-dessus de moi, par un jeu de persiennes un ciel délavé balaye la pièce, les voix se rapprochent.

 

Oh tu m’entends !? Non y m’entends plus ! Ca y est il re perché ! Eh oh je t’ai dit d’arrêter de jouer ! Bordel tu vas écouter oui ou merde !? Tu parles il est parti l’mec ! T’as raison ! Eh gros ! Ecoute c’qu’on t’dit c’est pour ton bien ! Mais putain qu’est-ce que ça peut vous foutre !? Je vous emmerde moi quand vous matez la télé !? Qu’est-ce que tu compares la télé à ces conneries !? A la télé y’a les infos ! Y’a le monde ! Le vrai ! Pas celui de tes jeux de commando mes couilles ! Le vrai… ha ! Tu parles !

 

Ouf ! Je suis passé ! Pas de soucis. Pendant une seconde ou deux  je me suis dit que c’était foutu, que j’allais y passer mais la mécanique a repris le dessus. La peur, le doute, sont des choses naturelles et utiles, preuve de conscience. Elles peuvent être paralysantes si on se laisse submerger ou un combustible à son courage si on a été bien formé. Et puis il y a l’expérience qui joue bien entendu. Les stratégies déjà employés, expérimentés. J’abats le boitier d’alarme et file ventre à terre. Combien de temps avant que quelqu’un s’aperçoit qu’il est hors d’usage ? Et la caméra ? Je l’ignore. Combien sont-ils à partir d’ici, je l’ignore aussi. Tout ce que je sais c’est où se trouve mon objectif, son identité, son visage est imprimé dans ma tête. Anton Vilosky, fils de Leonid Sergeivitch Vilosky parrain de la bravta Souliapovskaïa de Saint Petersbourg. Mais en réalité son identité, son âge, qui il est, innocent ou coupable, ça ne m’intéresse pas, La raison pour laquelle on le veut mort je l’ignore également et je m’en fiche. Je suis payé, c’est tout ce qui m’importe, et cher, c’est tout ce qui compte. Lui n’est qu’un objectif, une cible, le but de ma venue et il disparaitra de ma tête au moment même où je repartirais. Ce n’est pas le premier mort qu’on fait qu’on retient le plus, le mieux, le pire. Ni le second, ou le troisième. Ce n’est pas forcément à ce moment là que la mort vous atteint. Soit parce que vous n’avez pas le temps d’y penser, soit que l’adversaire est assez loin pour n’apparaitre que comme une pantomime, soit que vous êtes si débordant d’adrénaline, de colère, de volonté d’en finir que vous ne voyez même pas la figure de l’homme dont vous poignarder le visage. C’est la mort de l’autre qui vous atteint surtout Du collègue, du pote, de la connaissance, du frère d’arme, de la mascotte de la compagnie. L’affect. Par n’importe quelle brèche il se faufile. Et on ne peut pas, on ne doit pas se murer. Sans affect, empathie, l’instinct marche sur une patte. Alors on fait avec, on apprend. La vie est courte mec, autant la prendre à la coule non ? Même sur le terrain ? Surtout sur le terrain mec, surtout sur le terrain. Mais il y a un moment où on se dit que ce n’est plus la question, les proches au combat meurent et on y peut rien. Ils meurent par inadvertance, inattention, parce que quelqu’un n’a pas fait son travail, ou qu’un autre a prit la grosse tête. Victimes de tir amis, comme ils disent pour rire ou bien jetés, sous équipés, au milieu d’un traquenard parce que les imbéciles aussi font la guerre. Que dire ? A ce moment précis on bascule et on se demande si le jeu en valait la peine. L’armée m’a envoyé partout, engagez vous qu’ils disaient, et vous verrez du pays, et c’est vrai. J’ai tué des gens de toute les nationalités et officiellement toujours pour d’excellentes raisons. J’ai baisé des putes de tous les coins du monde. Vu des choses incroyables et d’autres abominables, des paysages fabuleux, et suis allé à la rencontre de l’autochtone. Mais questions tour operator c’est moyen. Il y a moins risqué et considérablement mieux payé. C’est pour ça que je suis parti, j’en avais marre de faire le fusil pour le Big Business, les cravates du gouvernement, et les abrutis quatre étoiles.

 

Non mais regarde le en train de se faire son cinéma lui… Il est pas vrai Trump peut-être ? Et Poutine il est pas vrai !? Hein ! Et dans le monde t’as vu ce qui se passe !? Les guerres, tout ça ! La Syrie, c’est pas vrai tout ça !? Ah tu m’emmerdes, tu comprends rien. Comment ça je comprends rien monsieur super ninja-pixel ? Explique vas-y ça m’intéresse. Mouais, ouais…. Attends deux minutes que j’passe là et je t’explique… Non mais je le crois pas ! T’as vu ça ? Je t’ais dit d’arrêter de jouer PUTAIN !

 

J’entends des éclats de voix, un long couloir devant moi qui bifurque sur la droite, les derniers cinquante mètres. A gauche j’aperçois par une fenêtre un toit plat et goudronné. Une nuée s’éloigne vers la mer, à peine si je perçois le cri des mouettes, les moteurs des chalutiers au départ. J’adore ce genre d’ambiance. C’est beau, c’est mystérieux, c’est presque aussi parfait qu’un bon film de super assassin. Oui c’est puéril, mais quoi ? je vais me mettre à réfléchir peut-être ? C’est pas le moment de penser, je suis pas là pour ;;; PUTAIN ! Mais qu’est-ce qu’ils foutent là ces deux là !? Ils avancent vers moi sur le toit, M4 et fusil à pompe Remington spécial police. Discutent. Si je bouge je suis foutu, si je ne bouge pas je suis foutu. Vite ! Un, deux ! Deux, deux, trois !. Les balles explosent la fenêtre, la première et le faisceau du laser suit, cinq fois. Deux dans la poitrine, une dans la tête, Mozambique ! Le premier touche terre avant le second. Le second porte un gilet et la tête nue. Qui gicle merveilleusement. Un bruit sur ma droite, je fais volte-face, un gamin d’une vingtaine d’année en survêtement tricolore, tennis noire, tête pouponne et rose, un AK47 entre les mains. Je le regarde dans les yeux, il est sidéré, stupéfait, il n’a pas l’entrainement ou l’expérience, il a peur peut-être, j’aime ça. Stump, stump, stump ! Les ogives de 11,43 millimètres à tête creuse lui défoncent la poitrine et crachent ses poumons sur le mur, la violence du choc le repousse comme un pantin sans fil. Il s’écrase comme une merde, les yeux ouverts qui me regardent dans le vide, la langue sorti, violette, sanglante. Ouais, c’est bon ! je suis une machine à tuer et j’aime ça ! Ouais je suis le meilleur et j’aime ça ! Je les nique tous ces enculés !

 

Oh mais ça va ! Qu’est-ce que ça peut te foutre putain ! Tu vois pas que c’est pas le moment ! Attends merde ! Non ! ca suffit ! Eh mais lâche ça ! Oh, oh, les gars, vous battez pas calmez vous !

 

La porte s’ouvre à la volée, la serrure qui valse avec un morceau du chambranle. Le bruit lourd d’une grenade neutralisante qui roule à l’intérieur. Eclair de tungstène, elle éclate avec un bruit sec en hurlant un son suraigu Trois individus à l’intérieur, deux à dix heures, un à midi, assis sur un canapé, une télécommande dans les mains et un casque sur la tête. II me regarde hypnotisé, terrorisé, je ne sais pas  Sa tête me dit quelque chose, je crois que c’est le jeune frère de ma cible, je crois que j’ai vu sa photo dans le dossier. Je l’abat d’une balle qui lui emporte la moitié gauche du crâne. Puis je passe à son frère et au garde du corps. Trois pour l’un, deux pour le second, je change de chargeur. J’ajoute une balle dans la tête des deux derniers pour le compte, lève les yeux sur l’écran inondé de sang, d’esquilles d’os collés et de grumeaux de matière grise. Le canon d’un HK MP5 prolongé d’un réducteur de son et pointé vers un paysage de rêve. Un peu plus loin des silhouettes cagoulés et armés. Je crois reconnaitre la baie de Rio au loin, le ciel est parfaitement bleu, la végétation luxuriante. Je souris, engagez-vous qu’ils disaient, vous verrez du pays…

 

 

 

 

 

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La Pravda

Dans mon monde on dit que celui qui a survécu aux années 80/90 est un tigre qu’il faut apprendre à redouter car il a goûté la chair humaine. Croyez-moi, si on vous dit que ce n’est qu’une métaphore on vous ment. Pour vous autres occidentaux les années 90 ce sont les années de la grande victoire du capitalisme. La Chute du Mur, la fin du bloc soviétique, la fin de cinquante années de tyrannie rouge mais pour nous autres c’était la fin du monde. Plus personne ne contrôlait plus rien, tout était à vendre, plus aucun fonctionnaire payé, l’anarchie, et bien entendu la pénurie de tout, partout. Dans la rue pour se nourrir et oublier la mode c’était de manger des tartines au cirage. Alors les voleurs se sont levés, il n’y avait qu’à se servir ! Ils sont allés voir les nouveaux patrons et ils leur ont demandé leur dîme, gare à ceux qui n’obéissaient pas. Il y avait par exemple cette manière, on prenait un SDF, on le lavait, l’habillait, et puis on allait voir un mauvais payeur avec, on lui disait que ce type n’avait pas payé non plus et on commençait à le savater devant l’autre pour qu’il paye, mais comme bien sûr il ne pouvait pas donner de l’argent qu’il n’avait jamais eu on finissait par lui trancher la tête en disant à l’autre qui lui arriverait la même chose s’il ne payait pas. Il paraît que les chinois appellent ça égorger les poulets pour faire peur aux singes. En tout cas c’était très efficace. Mais un poing américain dans la figure faisait aussi parfaitement l’affaire quand on tombait sur le bon type. L’un dans l’autre, partout où il y avait des patrons et des voleurs, partout il y avait des guerres de territoire. Et si les années 80 furent un eldorado pour les voleurs, les années 90 furent un bain de sang. C’est les pieds dans ce bain que j’ai fait mes classes.

Mais permettez-moi de me présenter, je m’appelle Pavel Ivanov et tout le monde me surnomme la Pravda, la Vérité parce qu’avec moi personne ne ment, ou bien pas longtemps.

La première fois où le seigneur m’a demandé si je pourrais tuer quelqu’un, n’importe qui, pour lui, j’ai répondu que je n’y voyais pas d’inconvénient j’étais un soldat dévoué. Alors on est monté dans sa voiture, une Mercedes Classe A je me souviens, et on est allé traîner du côté du parc Gorky. On s’est garé et on a attendu jusqu’à ce qu’un promeneur passe. Le seigneur m’a dit, tu vois ce type, tue-le, et il m’a tendu un pistolet. Qu’avait fait cet homme ? Rien sinon être au mauvais endroit au mauvais moment. Je suis arrivé à sa hauteur, j’ai tendu le bras et je l’ai appelé. Je pensais que ça serait mieux que de le tuer dans le dos comme un lâche. Il m’a regardé et j’ai tiré deux fois dans son visage, il était mort avant de toucher le sol. C’est comme ça qu’a commencé ma carrière.

Comme je l’ai dit dans les années 90 patron ou voleur étaient des métiers très risqués. Les vainqueurs d’hier pouvaient devenir les vaincus du lendemain, les cimetières se remplissaient, chaque jour à travers tout le pays il y avait des voitures qui éclataient, des règlements de comptes, des gens qui mourraient sous les balles des tueurs. Sans compter que tout ça se déroulait dans un contexte politique instable et tout finissait par se mélanger, intérêts privés, politiques, entreprises légales et entreprises criminelles sans qu’on ne sache jamais qui tirait les ficelles ou bien était-ce que tout le monde en tirait un petit bout en même temps. Même tueur était un métier à risque, du jour au lendemain à se retrouver sans patron, sans protection, seul les meilleurs avaient des chances de s’en sortir. Mais de ce côté-là je ne m’inquiète pas, je suis bon à ce que je fais. La preuve, j’ai survécu. En 1995 je me suis finalement marié et j’ai décidé d’immigrer pour un climat plus sain, en Allemagne d’abord et puis en Angleterre où j’avais entendu parler de quelques vory v zakone, de ceux qui ont des étoiles sur les genoux, de ceux qui ne se sont jamais agenouillés devant personne. Inoviev n’était pas de ce genre-là. Il n’était pas un voleur selon la loi, n’avait pas de tatouage, d’ailleurs il parlait tout juste un peu de notre langue natale. Mais il avait des relations et une affaire dans laquelle il voulait me faire rentrer. C’était du porno clandestin, des choses malsaines que les gens étaient prêts à payer cher, avec des animaux, des femmes violées. Je n’aimais pas ça mais j’avais dit oui pour qu’il me fasse rencontrer ces personnes que je connaissais de réputation. Et puis ça rapportait un peu d’argent il faut dire, mais rien comparé à un contrat. Mais j’ai dû me contenter de ça pendant quelques mois, jusqu’au jour où Inoviev est arrivé avec une tête de dix pieds de long parce qu’on lui avait demandé un service qu’il ne pouvait pas rendre. Descendre un type contre dix mille livres. J’ai pris le contrat évidemment. Tout s’est passé absolument parfaitement, je me suis débarrassé du cadavre en le lestant dans la Tamise, les doigts coupés et les dents arrachées pour ralentir l’identification au cas malheureux où on le retrouverait. Mais comme sa disparition ne fit l’objet d’aucune enquête j’avais assis ma réputation londonienne avant même que ceux de Moscou parlent de moi à ceux de Londres.

Depuis j’ai fait du chemin comme on dit. Depuis on m’envoie un peu partout dans le monde régler les problèmes. La plupart du temps il s’agit de contrats, mais parfois, comme ce soir-là, il s’agissait de récupérer de l’argent. 50.000 dollars, une grosse somme, et comme mon client se trouvait à Las Vegas j’avais une chance sur deux qu’il ait déjà tout perdu car les gens sont comme ça. Mais j’aime me dire que je suis chanceux, mon côté optimiste je suppose, alors pendant qu’il était peut-être en train de perdre ses derniers dollars, des dollars qui ne lui appartenaient pas, je suis monté voir dans sa chambre. L’Amérique est un pays facile, les hôtels font des économies sur le personnel, vingt dollars à une femme de chambre mexicaine et elle vous donnait son passe. Je suis rentré et j’’ai cherché l’argent tout en me disant que dans le meilleur des cas il l’aurait mis aux coffres. J’allais sur la terrasse et remarquait qu’il avait garé sa voiture pile en dessous, sans doute pour l’avoir à l’œil, retournant à mes recherches et ne trouvant rien, je décidais de me servir un coca et de l’attendre. Je ne bois pas, jamais. J’ai vu les ravages autour de moi, mes parents, mon frère, je n’y tiens pas.

–       Qui… qui êtes-vous ?

Lui par contre il avait un peu bu et je n’aurais su dire si c’était pour fêter une victoire ou enterrer une défaite, ma présence avait effacé toute ses humeurs pour une seule, la peur. Il faut avouer que même assis je suis impressionnant, je mesure près de deux mètres, j’ai de grandes mains larges et épaisses, et pour tout dire, regardez-moi dans les yeux et vous saurez que je ne parle jamais en l’air.

–       Mes amis m’appellent la Pravda, tu sais pourquoi ?

–       N… Non…

–       Parce que tout le monde finit par me dire la vérité mon ami. Tu comprends ?

–       Euh… o… oui…

–       Alors, je t’écoute où est l’argent ?

–       Q… quel argent ?

–       Mon ami… mon ami…

Je me suis levé et j’ai sorti ma matraque souple. Je ne l’ai pas frappé fort, et seulement sur l’épaule, mais ce n’était pas utile à cet endroit cela fait assez mal pour mettre tout le monde à genoux.

–       Dis mon ami, est-ce que j’ai l’air de quelqu’un à qui on fait perdre son temps, est-ce que je t’ai donné l’impression, à un moment, que j’étais venu ici pour discuter ?

–       Euh…. No… non…

–       Est-ce que en ce cas tu pourrais répondre à ma question.

–       Je… je… n’ai pas l’argent.

–       Ah voilà, on passe de quel argent à je n’ai pas l’argent, c’est mieux, tu vois ce que je voulais dire quand je te disais qu’on m’appelait la Pravda ? Allez viens maintenant.

Je l’ai soulevé par-dessous les bras et je l’ai fait basculer sur mon épaule comme un sac de patates. Il a bien essayé de se débattre mais je le tenais fermement et on est allé ensemble sur la terrasse.

–       Alors mon ami cet argent.

Il hurlait non, non au secours, mais qui allait écouter dans cette ville. Il hurlait, la tête renversé sur le vide et sa voiture, retenu par les pieds et de temps en temps je balançais les bras.

–       J’ai pas le fric, je vous jure, je l’ai plus.

–       Pourquoi je ne te crois pas ?

–       Mais je vous juuuure j’ai tout perdu au Black Jack et au craps.

Il était en train de se pisser dessus, après tout il était peut-être sincère. Mais peu importe moi j’avais mes ordres. Pas d’argent, terminus.

–       Tu l’aimes ta voiture ?

–       Quoi ?

–       Je te demande si tu aimes ta voiture, réponds.

–       Euh oui je suppose…

–       Tu supposes ? Tu roules dans une Porche décapotable et tu supposes que tu aimes ta voiture ?

–       Oui j’aime ma voiture, voilà !

–       Plus fort.

–       J’aime ma voiture !

–       Va la rejoindre.

Je l’ai lâché, il est tombé en hurlant et s’est fracassé sur sa décapotable, dix étages plus bas. Je trouvais que ça faisait une bonne réplique, il a dit exactement comme je voulais, j’aime ma voiture et paf ! Je ne peux pas dire que ça m’est fait franchement rire mais quand j’y repense je souris. Après je suis retourné voir la mexicaine et je l’ai étouffée avec un sac en plastique, je ne laisse jamais de témoin derrière moi, c’est une règle.

 

Je vis toujours à Londres avec ma femme et nos trois enfants, dans la banlieue ouest. Une maison cossue à deux étages que ma femme a entièrement fait décorer selon mes goûts. Ça ressemble à une datcha d’oligarque et je trouve ça très bien comme ça. J’ai moi aussi une Mercedes classe A et aussi une Datsun pour ma femme, ainsi qu’une Porsche que je sors à quelques occasions. J’ai placé mes filles dans un collège privé catholique parce que je veux qu’elles aient la meilleure éducation, peu importe mes propres convictions. Je ne crois pas en Dieu, s’il existait réellement je ne pense pas qu’il laisserait vivre des hommes tel que moi. Les gens ont juste besoin d’espoir comme ils ont besoin de croire qu’un jour eux aussi ils seront riches et célèbres, les bibles et les télés vendent finalement la même chose, c’est sans doute pour ça que les télévangelistes marchent si bien en Amérique, Dieu et le Rêve Américain dans un même programme.

Je travaille toujours en association avec Inoviev qui en plus de son affaire initiale possède maintenant un petit trafique d’amphétamine. Ça me rapporte dans les 20.000 livres environ par mois, c’est une bonne rente, à raison de un ou deux contrat par mois, mon revenu augmente jusqu’à 75.000 voir plus en cas de commande spéciale. Sur une année disons que je gagne environ 800.000 livres mais comme ce n’est pas de l’argent que je peux déposer à la banque j’ai investi dans des taxiphones et des kebabs par un circuit d’un de mes amis. J’ai beaucoup d’amis à Londres aujourd’hui, et tous ont les étoiles sur les genoux. Tous sont très croyants aussi, ce que je trouve amusant pour des hommes qui ont bafoué la plupart des dix commandements mais c’est ainsi dans mon monde, et personne ne m’en veut de ne jamais aller à l’église parce que je vis dans un monde plus tolérant que les gens l’imaginent.

Dans mon monde ce sont les affaires qui priment sur le reste, et vos opinions importent peu du moment que vous respectez la loi. Un vory v zakone, un voleur selon la loi, ne possède rien en son nom propre, il n’a ni papier ni travail, il ne vote pas, ce n’est pas un citoyen ordinaire et il n’obéit pas au même gouvernement. Autant de règles que je respectais scrupuleusement. Je n’avais jamais fait un travail légal de ma vie, voyageais sous de fausses identités, la maison était au nom de ma femme, la Porsche et la Mercedes à celui d’une société prête-nom que m’avait trouvé mon avocat. Est-ce que ma femme était au courant de mes activités ? Bien entendu que non. Pour elle, à ce jour, je suis un respectable homme d’affaires qui gagne bien sa vie et voyage beaucoup. C’est tout ce qu’elle a besoin de savoir. Dans ma vie j’ai choisi de respecter ces quelques règles que je trouve plus honorables que celles que font voter les politiques, elles sont simples et impossibles à suivre si on ambitionne de devenir un citoyen ordinaire mais je trouve important de vivre selon certaines règles, certains codes moraux. Par exemple je ne fais ni les femmes ni les enfants, c’est ma limite. Mais peu de gens vivent selon des codes, s’attachent à des règles, et beaucoup d’entre eux ne réfléchissent même pas à leur vie. En fait à force j’ai remarqué que la plupart des gens ne réfléchissent tout simplement pas. Par exemple cette histoire d’emprunter de l’argent à des gens comme nous, ce n’est pas un mystère que c’est risqué, alors pourquoi certaines personnes s’obstinent à vouloir nous voler ? A penser que les délais se négocient ou que nous allons les oublier. Combien de personne seraient en vie aujourd’hui si seulement elles avaient réfléchi avant à ces choses. Mais je crois que c’est simplement pire que ça. Je crois que certaines personnes sont destinées par leur nature à rencontrer des hommes comme moi. Surtout les joueurs qui ont des tendances suicidaires.

Je me souviens par exemple de cette commande spéciale, ils m’avaient demandé de lui faire mal et de filmer. Le type était un habitué des salles de jeux et il empruntait à chaque fois un peu plus. Je l’ai retrouvé en Floride où il se cachait. C’était un homme de taille moyenne, la trentaine environ qui pensait qu’en se laissant pousser la barbe et en se teignant les cheveux personne ne le reconnaîtrait. Son principal défaut, et la raison qui me fait dire que les gens ne réfléchissent pas c’était précisément de penser que ça puisse se produire. Un petit coup de matraque et un bâillon ont mis fin à ses illusions, et cette fois je n’ai pas pris la peine de lui demander l’argent, nous savions qu’il était perdu. Mais il a offert de me payer quand il s’est réveillé attaché à un arbre dans le bayou. J’étais en train d’installer ma caméra quand il m’a fait cette proposition, je me suis retourné, je l’ai regardé sans un mot et je suis allé chercher du poulet congelé que j’avais acheté pour les alligators. C’est là où il a compris et qu’il s’est mis à supplier. Mais qu’est-ce que j’avais à faire de ses supplications ? Je lui ai souhaité une bonne soirée et je suis parti. Le lendemain les alligators n’avaient rien laissé et la caméra était tombée, mais à ce que j’ai pu en juger ils avaient festoyé. J’ai rapporté le film à mes commanditaires, ils m’ont proposé de le regarder ensemble. Je ne sais pas pourquoi, espéraient-ils que je me sente honoré ? Ou bien voulait-il me tester ? Toujours est-il que j’ai accepté et qu’ils n’ont finalement pas pu regarder le film jusqu’au bout, un des commanditaires a été pris de nausée. J’ai trouvé ça curieux, je l’avais regardé deux fois entièrement et ça ne m’avait rien fait. Mais peut-être que c’est moi. Je n’arrive pas à ressentir quoi que ce soit quand je fais mon travail. Non pas que ça me perturbe plus que ça, et à la limite je dirais heureusement mais c’est un fait qui me différencie d’eux et de pas mal de gens sans doute. Sinon, en dehors de ça, je suis un citoyen tout à fait ordinaire avec une vie régulière. Je me lève à huit heures trente tous les matins, sauf quand je voyage. J’ai installé quelques appareils dans mon garage alors je vais faire des altères pendant une heure environ, et puis je petit-déjeune avec ma femme après qu’elle ait amené les enfants à l’école. Quand j’ai du temps libre, après le petit-déjeuner je vais jouer aux courses, il m’arrive aussi de bricoler dans mon atelier. Comme personne n’est autorisé à y rentrer, je peux y confectionner de nouvelles armes comme cette fiole de cyanure de potassium que je me suis procurée et que j’ai conditionnée en vaporisateur. S’il n’y a pas de vent c’est terriblement efficace croyez-moi, l’avantage étant que ça provoque une crise cardiaque et qu’en vaporisant il est très difficile d’en trouver des traces à l’autopsie. Sur ce sujet le meilleur outil est celui qui convient le mieux pour un contrat, pistolet, couteau, garrot, poison, il n’y a aucune limite de créativité dans ce domaine. Une fois par exemple j’ai dû éliminer quelqu’un en public, ce qui est presque impossible si l’on ne veut pas se faire prendre. Je n’avais pas beaucoup de temps, et le seul moyen d’approcher cette personne c’était quand elle se rendait en boîte de nuit. Mais je l’ai quand même fait, avec une seringue hypodermique et du cyanure. Elle est morte presque instantanément. Et comme elle prenait beaucoup trop de cocaïne personne ne s’est posé la question au sujet de la crise. C’est ce qui est intéressant avec ce métier, chaque fois le problème est différent. J’essaye parfois de nouvelles armes aussi, une arbalète de poche par exemple. C’est parfait, à peine plus gros qu’un pistolet, et totalement silencieux, et croyez-moi ça fait son travail.

–       Excusez-moi je cherche la rue Sautier…

–       Je vous demande pardon ?

–       La rue Sau…. Merci.

Une flèche en plein milieu du front, il n’a pas souffert je pense, il n’a même pas dû comprendre. Lui par contre ce n’était pas un contrat, j’essayais seulement mon matériel.

Une autre de mes marottes c’est d’apprendre les langues. C’est important dans ma partie de pouvoir maitriser plusieurs langues, je révise quand je peux, même quand je travaille parfois. C’est une méthode simple à partir d’enregistrements, je dois répéter c’est tout, j’aurais des examens en fin de trimestre. J’ai des devoirs écrits aussi. En ce moment j’apprends l’allemand, mais j’ai déjà appris l’espagnol et l’anglais, je suis très doué. Comme je suis très doué dans ma partie. En fait je pourrais dire que je mène une vie absolument parfaite mais ça serait faux. Je ne suis pas satisfait de ma position dans la hiérarchie. Je rends énormément de services, je n’ai jamais raté aucun contrat, mais quand il s’agit de faire des affaires, on ne pense jamais à moi. Pire, on me considère comme un simple presse-bouton. Un employé. Je pense que je vaux mieux que ça. J’en ai fait part à Inoviev mais il ne peut rien, le pauvre, lui-même n’est qu’un employé de la bravta, la fraternité comme nous l’appelons. Bien sûr il m’a conseillé de me taire, mais pourquoi faire ? Ne respectais-je pas les règles ?

–       Je respecte les règles seigneur mais ces règles impliquent-elle seulement des devoirs et aucun droit ? N’ai-je pas droit moi aussi à ma place dans la bravta, ma position.

–       N’es-tu pas satisfait de ta situation ? Tu gagnes pourtant bien ta vie.

–       Un vory ne se contente pas de gagner bien sa vie seigneur, ce sont les civils qui s’en contentent.

–       C’est juste, admit le seigneur. Eh bien nous verrons, je t’ai entendu et tu as raison de faire savoir ton ambition, c’est une bonne chose que les hommes parlent à leur chef de leur projet, et c’est une bonne chose que d’en avoir, sur ce point aussi tu as raison. Pour le moment tu vas continuer comme avant mais je ne t’oublie pas, tu m’as entendu ?

–       Oui seigneur.

La parole du seigneur est sacrée chez nous, je n’avais aucune raison de la remettre en question. Même quand ils m’ont demandé de tuer Inoviev. C’est la première fois je pense, et la dernière, où ça m’a fait quelque chose de tuer quelqu’un. Après tout Inoviev était un ami en plus d’être mon associé. Depuis combien de temps déjà nous nous connaissions ? Cinq ans ?… Mais il avait un grave défaut, il était bavard. Dans notre monde c’est un défaut impardonnable. J’aurais pu refuser remarquez, ça m’était déjà arrivé puisque je ne faisais ni femmes ni enfant, mais il se trouvait sur le chemin de mon ambition. Après lui, m’avait dit le seigneur, tu seras l’un des nôtres et tu porteras les étoiles. Comment pouvais-je refuser ? Paradoxalement pour quelqu’un de bavard Inoviev est un homme méfiant, peut-être son côté juif je ne sais pas, mais il avait confiance en moi.

Le local où il avait ses bureaux de production était situé un peu en dehors de Londres, dans le sud. Il était fréquent que je le rejoigne là-bas, même si je n’aimais pas beaucoup m’y rendre. C’est là-bas qu’il tournait aussi parfois. Mais c’était pratique pour discuter, et je savais qu’il veillait tard parce qu’il n’avait pas vraiment de vie sociale et qu’il profitait d’internet au bureau pour chater. C’est donc là-bas que je l’ai fait. J’ai utilisé un petit calibre, du 22 long rifle avec un silencieux. J’ai un Beretta pour cet usage, du bon matériel. Il était en train de me parler en me tournant le dos, je ne sais plus sur quoi je l’avais lancé, quand j’ai sorti mon arme et que je lui ai mis deux balles dans le crâne. Après quoi je lui ai enfilé un sac en plastique sur la tête pour qu’il ne s’épanche pas sur le sol et ne laisse de trace. Puis je suis allé chercher ma voiture et je l’ai mis dans le coffre. J’ai un local moi-même dans le sud, c’est là que je découpe les corps quand je les fais en ville. En général je n’aime pas ça, il y a un adage qui dit qu’il ne faut pas chier dans son assiette, mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut et j’ai beaucoup de commandes en ville. Pour les découper il y a deux méthodes, ou plutôt trois. La première, et la plus laborieuse, consiste à les scier à la main avec une scie à métaux, dix morceaux. La seconde c’est de les tronçonner mais c’est particulièrement salissant et je n’ai pas toujours le temps de me changer, j’ai une vie de famille ne l’oublions pas. La troisième, celle que je préfère, c’est de les congeler et ensuite seulement les tronçonner comme du poisson. La congélation facilite non seulement la découpe mais en plus, en cas où on retrouverait les restes, trompe de facto le légiste sur la date exacte du décès. C’est ce que j’ai fait avec lui, je l’ai mis dans mon congélateur à viande et j’ai attendu le surlendemain pour le conditionner. Ensuite je suis allé faire un tour du côté du fleuve et je m’en suis débarrassé. Il n’y a pas que la Tamise qui soit pratique, il y a les environs de Londres, certaines forêts, mais l’idéal c’est encore de les mettre dans une baignoire avec de la chaux, d’attendre qu’ils soient dissous puis se débarrasser des ossements. Pour ça le mieux c’est les fermes à cochon dans le Sussex. Hélas pour Inoviev je n’avais plus de chaux. C’est un peu plus tard que j’ai appris la vérité sur la raison de sa mort. Notre petite entreprise d’amphétamine intéressait un chef, déclarer qu’il avait parlé n’était qu’un prétexte et ils m’avaient utilisé parce qu’il avait confiance en moi. Je n’étais ni furieux ni amer, c’était ainsi, mais j’étais triste de savoir que mon ami était mort pour rien en réalité. Je savais qu’il aurait cédé notre affaire si on lui avait demandé, mais il faut croire que personne n’y avait songé. Quant à moi, évidemment je n’avais pas mon mot à dire et je ne disais d’ailleurs rien, la perte serait bientôt compensée pensais-je. Et puis nous avons eu ce problème avec les tchétchènes.

Comme je l’ai déjà dit ces gens-là sont des chiens, des sauvages qui ne respectent rien, aucune loi, aucun code, même entre eux. Mais ils contrôlent le trafic d’héroïne à partir de la Géorgie, on est donc obligé de faire avec eux. Pourtant cette fois ils étaient allés trop loin en réglant un compte avec un des nôtres, une vieille vengeance, mais vieille ou pas, justifiée ou non, on ne pouvait pas laisser passer ça. C’est moi qui ai été chargé d’éliminer le fauteur de trouble, et comme il fallait qu’il disparaisse je m’en suis chargé de telle manière qu’il n’y ait pas la moindre trace. Pour l’approcher j’ai fait croire que je n’étais pas bien dans ma bravta, qu’on ne me reconnaissait pas à ma juste valeur, ce qui était un sentiment pas si faux que ça et le rendait sans doute plus crédible à ses yeux. Il a fini par vouloir me connaître et m’a même proposé un contrat, faire un de mes chefs. Alors nous avons fait croire que j’avais réussi. Des annonces tout ce qu’il y a de plus officielles. C’est quand je suis allé me faire payer que je l’ai éliminé. Nous étions chez lui, j’ai utilisé mon vaporisateur à cyanure, ça n’a pas pris une minute. Après quoi je l’ai découpé, dissous et donné ses restes aux cochons, une ferme d’élevage que j’avais fini par acheter. Mais ça n’a pas donné les résultats espérés. Je ne parle pas des négociations, de ce point de vue tout a fini par rentrer dans l’ordre, je parle de mon avancement. Au lieu de mes étoiles on m’a confié un contrat, puis un autre, je n’en voyais plus la fin. Ce n’est pas que je n’apprécie pas mon métier et l’indépendance qu’il me procure mais je n’avais pas envie de rester ma vie durant en bas de l’échelle. J’avais prouvé mes qualités, il était simplement temps qu’elles soient reconnues.

–       Je peux rendre tant d’autres services seigneur.

–       Tu es trop bon à ce que tu fais, voilà le problème Pavel, et si tu portes les étoiles, qui serions-nous, nous tes frères alors, pour t’ordonner de continuer si tu ne le veux plus ? Tu me comprends ?

–       Mes frères peuvent me demander ce qu’ils veulent je leur obéirais comme un soldat car ce sont mes frères.

Le seigneur sourit, j’avais bien répondu.

–       Même si on te demande de faire les mêmes choses qu’autre fois ? Ces choses que tu sais si bien faire au service de la pravda ?

Sur le moment je ne comprenais pas de quoi il parlait. Je repensais à toutes ces fois où au lieu de simplement éliminer quelqu’un on m’avait demandé de l’interroger d’abord. Je repensais aux méthodes variées que j’avais essayées et qui avaient toutes donné d’excellents résultats. J’aime à me dire que mon surnom est mérité, mais je ne voyais toujours pas le problème.

–       Bien entendu, pour mes frères je ferais tout.

Il m’a regardé étrangement, comme s’il ne me croyait pas, c’est alors que j’ai compris et j’ai failli éclater de rire. Ils avaient peur que je sois dégouté parce que je faisais, que c’était cela la raison de mon ambition. Je me suis retenu de rire et j’ai dit :

–       Donnez-moi un tchétchène et je le découperais vivant comme un poulet devant vous si vous me le demandez.

Il a souri et cette fois j’ai vu qu’il me croyait.

–       A la bonne heure… en ce cas, bientôt, l’un de nous t’enverra te chercher, ce jour-là tu sauras qu’il sera temps pour toi d’être prêt, en attendant tu vas continuer exactement comme avant, tous nos frères ne sont pas convaincus que tu sois apte, laisse-moi leur parler.

–       Merci seigneur.

Mais je savais que ce n’était qu’une façon de gagner du temps sur les contrats en attente. Une fois étoilé, il savait comme moi que ce genre de service ne serait plus au même tarif. Moins une question de montant que de participation aux affaires. Une fois capitaine à mon tour, plus question de m’envoyer cavaler à travers le monde sans contrepartie. Mais peu importe, j’avais bien compris une chose, le seigneur était de mon côté et tôt ou tard je serais promu.

Comme une épreuve, finalement ils m’ont envoyé retrouver un type. Un mouchard qu’il fallait faire parler avant. Je savais que c’était un test, et au fond j’ai trouvé ça presque insultant d’imaginer que ce que je faisais me dégoûtait ou que je n’avais plus le courage de le faire. J’avais donc décidé de leur en mettre plein la vue. L’homme que je recherchais vivait en Suisse, dans le canton de Vaud. Il s’était fait griller par un avocat mais nous ignorions exactement où il vivait et c’était un homme discret. Mais il y a une constante chez tous les hommes qui sont recherchés, tôt ou tard ils commettent des erreurs. Car tôt ou tard soit, ils prennent trop confiance, soit la peur et la paranoïa fini par les ronger tellement qu’ils se mettent dans la seule position encore souhaitable pour eux, celle de se faire prendre, mettre fin à la terreur qui les empêche de dormir. Mon client était en cavale depuis bientôt un an déjà, il était probablement mûr pour l’une ou l’autre des propositions. Je décidais de m’installer à Montreux dans un petit hôtel discret, et allait faire du tourisme dans la région, préférant les villes et les villages, partout où je serais susceptible de le croiser. Ça tombait bien j’aime bien la Suisse, c’est paisible, propre, c’est beau même. Les suisses sont des gens polis aussi qui parlent un idiome d’allemand que je trouve magnifique, et on peut compter sur eux, la preuve cet avocat. Je savais que mon client n’avait aucun vice particulier mais qu’il aimait bien manger. En une semaine de recherche j’ai dû donc bien prendre cinq kilos à faire les restaurants gastronomiques de la région, en vain. Car finalement c’est dans un marché à Lausanne que je l’ai croisé par hasard, et à sa tête j’ai su tout de suite que la peur et la paranoïa l’avaient dévoré. Mal rasé, les cheveux sales, avec des lunettes noires sur le nez, il déambulait en faisant ses courses, regardant parfois derrière lui l’air toujours nerveux. Un an qu’il subissait ce régime, ses radars étaient à plat depuis longtemps et il le savait, il avait juste la trouille, tout devenait objet de trouille, même un commerçant qui vous regarde de travers. Je l’aurais presque plaint s’il n’avait pas été un mouchard.

Il vivait dans un chalet à l’écart d’un petit bourg au-dessus de Lausanne, Chassieux. Un lieu isolé, tout à fait idéal pour mes projets. J’allais acheter mes outils, un masque de chantier, un ciré, une scie sauteuse, une caméra vidéo et me rendait la nuit chez lui. Il avait une cave, ce qui était encore mieux, c’est là que je l’ai travaillé, devant la caméra. Comme il fallait le faire parler avant, j’ai utilisé les outils sur place, tournevis, marteau, ciseau. Et comme j’avais décidé de leur en mettre plein la vue, j’ai fait durer toute la nuit jusqu’au lendemain midi. Après quoi je l’ai découpé vivant, comme un poulet, comme un tchétchène, comme j’avais promis à mon seigneur.

 

–       Je jure fidélité à mes frères et à la Loi des Voleurs et que je brûle comme ce saint si je ne respecte pas ma parole.

L’image sainte brûle entre mes paumes, je suis enfin l’un des leurs, enfin reconnu à ma juste valeur, je suis un vrai vory désormais.

–       Sois le bienvenue parmi nous, m’a fait le seigneur. En faisant signe au tatoueur de s’approcher.

 

Ça m’a fait drôle, le seul moment de la cérémonie où j’ai soudain ressenti quelque chose. J’allais désormais porter les étoiles, et ce n’était pas rien. Ma femme, tout le monde désormais saurait à quelle communauté j’appartenais, quel genre d’homme j’étais. Etais-je vraiment prêt pour ce changement ? Oui, définitivement, j’y avais longuement réfléchi et pensais qu’il était temps justement que ma femme et tous les autres sachent à quel monde j’appartenais. Temps que le monde comprenne mon pouvoir. Et puis d’ailleurs, je n’allais pas non plus montrer mes étoiles à tous, mais ceux qui les verraient sauraient.

 

Finalement le problème tchétchène s’est reposé. Apparemment ils avaient découvert que le disparu que j’avais fait n’avait pas disparu naturellement. Aucun cadavre à produire mais de forts soupçons. Et comme ce sont des chiens à qui on ne peut pas faire confiance, ils s’étaient vengés en augmentant le prix au kilos sous un quelconque prétexte. Le commerce peut-il fonctionner comme ça, sur de vulgaires querelles ? Certains estimaient qu’il fallait leur donner une bonne leçon, et j’en étais mais le seigneur pensait qu’il fallait discuter d’abord. Pour lui cette histoire en cachait sûrement une autre. Il avait paraît-il parlé avec d’autres anciens et il était certain qu’en réalité c’était une manière pour les tchétchènes de réclamer une plus grande participation aux affaires. Bref il pensait qu’on pouvait les raisonner et c’est moi qu’il désigna pour discuter avec eux. Pourquoi moi ? Parce que j’avais rencontré le disparu et qu’ils le savaient, si je leur mentais avec assez de conviction peut-être penseraient-ils à négocier. C’était risqué pour moi, j’en conviens, mais je savais que je réussirais cette épreuve parfaitement, j’avais menti tant de fois dans ma vie…

Le rendez-vous avait lieu dans un restaurant à Stradford qui avait été totalement bouleversé par les Jeux Olympiques et se transformait peu à peu en paradis pour bobo. Un restaurant géorgien. Et je n’ai compris que trop tard à quel point je m’étais trompé.

Sur tout.

Je n’avais jamais pensé à ce que ça faisais d’être tué à son tour. Je ne les ai pas vus venir, comme personne ne m’a vu venir… j’étais en train de discuter avec un des tchétchènes, ils sont arrivés par derrière. J’ai à peine senti la brûlure du couteau sur ma gorge. J’entends mon sang qui s’écoule, je sais que je vais mourir et je regarde la table au-dessus de moi. Oui, je me suis trompé sur tout. Ce n’est pas mes mérites qu’ils ont reconnus, ce sont leurs intérêts. Il fallait un responsable à cette disparition, plus que l’exécuteur il fallait le donneur d’ordre, en me sacrifiant il sacrifiait les deux aux yeux des tchétchènes. C’est la seule raison des étoiles que j’ai sur les genoux, me faire porter le chapeau, tout le chapeau. La pravda est cruelle.