Grand feu

Ah tu t’y attendais pas hein ! Tu t’y attendais pas petite salope ! Hein ! Chienne va ! Saloperie de youpine ! Il hurlait, criait, aboyait, la nuque rougie par le soleil, ses cheveux glacés blancs qui pointaient sur son crâne de soldat. Il hurlait, criait, aboyait, qui d’une voix rauque, allumé, fou, les veines du cou gonflées. Elle le regardait, fixe, ses grands yeux noirs velours posés sur l’emblème de son uniforme, runes de la victoire. La frange un peu dispersée, ses lèvres en cœur rose qui me souriaient presque. Je me penchais, et lui baisais le front, ça va ? Oui…. Merci… je suis tombée. Oui je vois. Qu’est-ce que tu fais là ? Où sont tes parents ? Je sais pas, je crois qu’ils sont partis.  Partis, oh ma pauvre, et t’es toute seule ? Oh oui… toute seule, et elle fondit en larme. Des sanglots d’enfant, un truc qui se brise, comme une onde qui dansait en moi et parlait de tout, d’abandon de chagrin, de désespoir, de solitude… oui de solitude. Comment j’aurais pu résister ? Hein putain de juive ! Je t’ai bien eu hein ! La petite fille se releva en s’aidant de sa main. On dirait qu’on jouerait, déclara-t-elle. Comment tu t’appelles ? Friedrich. Oh c’est dur, moi je t’appellerais Moïse ! Oh ! Eh bien comme tu veux, sourit-il, va pour Moïse. Il avait un beau sourire. Et toi, comment t’appelles-tu ? Esther… Elle tendit les bras vers lui, T’es mon Moïse des herbes hautes !Porte moi mon Moïse ! Le soldat la laissa grimper dans ses bras, l’air heureux. Tu as quel âge mademoiselle ? Je suis pas une demoiselle je suis une enfant !Ça me dit pas l’âge que tu as. J’ai six ans et toi ? Vingt-et-un. Tu fais plus vieux.  Dans la trouée d’herbes hautes au refrain bleuté, sous le soleil d’acier, une étoile d’août surchauffée, il marchait, l’enfant sur son bras, et ils babillaient de concert comme frère et sœur. Comment tu m’as retrouvée ? C’est elle qui avait imposé le jeu, on dirait que t’es presque mon frère hein dis ? D’accord avait-il répondu de sa belle voix de soldat, sa voix en fer, avant de répondre à sa question. C’te question, c’est Dieu qui m’a envoyé jusqu’à toi. Bah oui, évidemment t’es Moïse. Bah oui. Silence, les pas dans le blé sauvage, et puis elle demanda : Il est gentil Dieu ? Le soldat ne répondit rien, il regardait vers l’horizon enfumé, sentit son inquiétude… Des fois. Des fois ? Oui. Et des fois pas. Voilà. Moi j’ai peur de Dieu des fois, avoua-t-elle. Et tu as bien raison. Toi aussi ? Oui moi aussi. Moi j’ai tout le temps peur de lui. Tout le temps ? Oui. Bah pourquoi ? Faut pas ! Regarde Dieu il t’a emmenée jusqu’ à moi, sans toi je serais perdue dans ce champ ! T’as raison, admit-il en la changeant de bras. On dirait qu’on est plus frère et sœur ! Ah non ? On est quoi alors ? On est fiancés ! Elle me serra le cou et m’embrassa la joue si fort qu’elle s’enfonça mes poils de barbe dans les lèvres et fit une petite grimace de mal. Mais je suis trop vieux pour toi voyons ! On s’en fiche ! L’amour ne compte pas les années ! Déclara-t-elle en prenant un ton de tragédienne. Il éclata de rire. Salope de youpine ! Tu t’y attendais pas à celle-là hein ! Oh non hein ! Chienne ! Cafard ! On va tous vous tuer ! Il avait les mains qui tremblaient, la voix qui vibrait, les yeux élargis par la douleur et le chagrin, la colère. Elle le regardait de ses yeux vastes et brillants, la tête gracieusement posée sur ses genoux repliés. Ses longs cheveux soyeux en auréole noire sur les taches camouflage du treillis léopard. Tu m’aimes ? demanda la petite fille, rêveuse. Oh oui je t’aime, je t’aime infiniment ma chérie. Et il le croyait. Ses yeux se tournèrent vers le ciel de faïence. Moi aussi je t’aime mon amoureux des blés et des herbes. Au loin on entendait des ordres claquer, le bruit des bottes sur l’asphalte, des armes, cliquetis, et chuchotements, ils parlaient à voix basse, comme de vrais amoureux. Et son cœur battait plus vite, et il sentait ses tempes se serrer, sa gorge se nouer, la fièvre, le stress..Tu t’y attendais pas à celle-là hein !? Tu me croyais gentil hein !? Y’a pas de gentil sur cette terre ! Pas de gentil ! Hey Friedrich qu’est-ce tu fous !? T’as fini de t’amuser avec cette chienne, lâche-là y’en a d’autres !

Elle sourit, un peu de transpiration perlait au dessous de sa bouche comme la rosée sur une pèche, il avait envie de pleurer. Viens. Où on va ? Voir le grand feu.

Planck ! 14

Finalement on le préféra fumé avec sa couenne, puis dûment rôti avec les épices du jour. Avec quoi on allait accompagner ça ? Avec de la bière, celle qu’on avait trouvée dans la capitale, de l’alcool de yaya, et avec des frites. On avait trouvé trois sacs de pomme de terre, de quoi faire une orgie nourrissante pour tous ceux qui seraient là.

–          Pourquoi des frites, questionna un zorzorien qui aurait préféré des ignames ou alors les patates à l’eau avec une bonne sauce piment, comme on faisait ici.

–          Mon vieux, aujourd’hui je ne suis plus français ni vous zorzorien, aujourd’hui vous et moi sommes les derniers citoyens de ce qui fut la terre.

–          Et ?

–          Et comme disait Roland Barthe, la frite est nostalgique et patriote. J’ai la nostalgie de la terre, et je fais de la frite, admirable légume issu de ses flancs, mon drapeau !

Il brandit une frite et puis l’avala avec un sourire gourmand.

–          Vous êtes bourré ? s’enquit Berthier.

–          Non joyeux ! L’idée de faire un bon repas est une perspective qui m’a toujours mis de bonne humeur, pourquoi croyez-vous que j’étais restaurateur ?

–          Je ne sais pas, pour manger ?

–          Absolument ! Pour manger et manger bien est un repos pour l’âme autant qu’un bonheur pour l’esprit. Je me demande d’ailleurs quel est le chinois qui a bien pu classer la gourmandise parmi les sept péchés capitaux.

Le repas eut lieu dans les jardins de sa majesté, au pied d’une statue de marbre de 4 mètres, l’immortalisant dans une de ses tenues à l’excentricité étudiée dont il aimait déguiser sa dictature de carnaval. Il eut lieu à l’aurore d’un crépuscule prématuré, mais comme le verraient bientôt les habitants de ce nouveau monde, le jour et la nuit avaient ici des relations tumultueuses qui s’expliquaient par des caprices astraux d’une planète à vitesse variable dont aucun physicien n’avait encore réussi à maîtriser les sautes d’humeur. Si bien que l’on avait l’impression parfois que jour et nuit se disputaient pour la couverture, leurs chamailleries se terminant par des bagarres ensanglantant le ciel comme une longue hémorragie, et les veldasiens avaient de fait, bien souvent du mal à établir un planning de la journée. Les petits déjeuners ressemblaient aux dîners et vice versa. Personne n’avait une idée très précise du temps, de l’heure, et les rendez-vous se convenaient avec beaucoup de circonspection quand ils se convenaient, les veldasiens ayant la phobie d’être en retard. Pour les terriens qui furent de la fête, et pour les autres aussi, cela ne fut sur le moment qu’une péripétie de plus, pas vraiment un contre temps, une petite misère supplémentaire qui leur disait que quoiqu’il se passe il faudrait bien s’adapter. Et avec des produits issus de la fermentation, bière et yaya et de la bonne chère, l’adaptation devenait tout de suite une question plus intéressante. D’autant plus que la fête fut distraite par l’apparition inopinée de ce qui avait tout l’air d’une distraction locale et en vérité les apparences d’un objet de culte zorzorien et bien évidemment terrien, la télévision. Ce n’était pas à proprement dit une télévision, c’était des télévisions, roulées en boule, ne formant qu’une seule et même image composée de millions de répétitions d’elle-même, si bien que n’importe qui, n’importe quoi, pouvait à son échelle, capter ce que la sphère transmettait dans son ensemble. C’était une merveille ondoyante de milles couleurs hypnotiques, d’où s’échappaient des cris, des borborygmes, des couinements, des caquètements, des onomatopées, auxquels ils ne comprirent évidemment rien mais dont il émanait quelque chose d’indéniablement positif, chaleureux, joyeux, où plein de choses colorées, avec des tentacules et des antennes qui s’agitaient, s’interpellaient, gigotaient, jusqu’à ce que l’ensemble fasse place à l’image d’une vache. Une vache sur fond de ciel bleu.

 

Pressé par l’imminence d’une crise politique, le gouverneur avait convoqué son staff de spécialiste en exobiologie, réclamé un rapport complet sur ce qui serait le plus susceptible d’impressionner les humains si jamais le nuage de crasse qu’ils avaient expédié sur Calista était bien, comme le prétendait G.B.N un acte de guerre délibéré. On avait hâtivement fouillé les archives, fait apparaître quelques divinités et quelques héros, des prophètes aussi. Les unités informatiques avaient analysé le tout, puis les gars du marketing, ceux qui travaillaient à sa réélection, avaient décrété qu’il serait plus prudent d’utiliser un symbole universel, et pas trop abstrait tant qu’à faire, les humains ayant tendance à digresser comme on patine face à l’abstrait. En toute logique, la vache apparaissant en premier comme symbole universel, devant la brebis sacrificielle mais toutefois après le soleil sacrificateur, et autre roue, qui fut rejetée pour cause d’interprétation aléatoire. Ce fut donc sous l’apparence d’une hollandaise de base, blanche tachée de noire, que le gouverneur s’adressa à l’humanité. Sur le sujet du discours qu’il lui servit et sa pertinence, eh bien l’auteur décline toute responsabilité et vous renvoie aux mêmes sémillants astronautes chargés de sa réélection qui avaient, à l’instar de leur collègues humains, une haute idée de la crédulité de l’homme, à peu près aussi haute que celle qu’ils se faisaient de leur perspicacité, et, reconnaissons-le une notion passablement exotique de l’image qu’avait l’homo modernus d’un Dieu. D’un autre côté, quand on voit avec quel luxe et quel culte les mêmes êtres humains traitent des bâtons de rouge à lèvre, des serviettes hygiéniques ou des paquets de café, en leur offrant des vestales nordiques aux jambes interminables et aux seins de marbre pour mieux les mettre en valeur, on peut admettre une certaine confusion de la part d’être venu d’ailleurs et tout de suite, inopinément mis en voisinage avec des êtres qui avaient toujours cru qu’ailleurs c’était partout où ils n’étaient pas.

–          Peuple de la Terre, Je suis votre Dieu ! Vous ne devez pas lutter contre votre Destin. Je vous ai choisi vous parmi des millions pour servir Ma Splendeur ! Bientôt mes Anges seront parmi vous et tout sera tranché !

Là dessus l’engin disparut comme il était venu, par la voie des airs. Il y eu un long silence incrédule, puis tout le monde se mit à babiller, comme s’il s’agissait d’exorciser au mieux l’énorme fou rire qui frisait dans leurs yeux, au pire la brise de panique qui les effleura à l’idée que le maître de ce monde-là, celui qui se prétendait leur Dieu était pour autant bien une vache ; toujours susceptible de vouloir venger le sort réservé à ses semblables sur terre.

 

– C’est marrant quand même, c’est un des meilleurs repas que j’ai fait de ma vie, et il aura fallu que j’attende d’être sur une autre planète ! s’exclama Berthier en repoussant sa deuxième assiette, et toute velléité de s’inquiéter.

–          Le monde ne suffit pas, fit sentencieusement la vedette internationale, qui savait de quoi elle parlait.

Berthier se retourna, connaisseur.

–          C’est pas la devise de James Bond ça ?

–          Si, reconnut l’autre.

Il sourit satisfait en levant les yeux vers deux jumeaux couchants.

–          Ah ! En attendant c’est pas James Bond qui aurait vécu ça !

Les autres secouèrent la tête. Non, assurément, et à vrai dire aucun héros connu de l’humanité, ou alors ceux sortis de l’imaginaire de la science fiction. Mais personne n’aurait pu en citer.

–          N’empêche, je pense que ça aurait été mieux avec des ignames, commenta le zorzorien fritophobe, en arrachant un peu de lard avec les doigts.

–          Mon cher c’est de l’ethnocentrisme ! protesta l’alsacien. Ces frites sont parfaites !

–          C’est vrai qu’on y avait jamais pensé avec du porc aux herbes, reconnut un autre, des frites, c’est simple.

–          Et pis le cochon noir quand même, on dira ce qu’on dira, c’est mieux, renchérit un zorzorien de fraîche date, mais vietnamien de vieille souche. Ça a plus de… comment dirais-je, d’esprit, que le cochon rose. Un fumet, un je ne sais quoi !

–          Ça se voit que vous n’avez jamais mangé le cochon par chez mois, protesta Mazore. Je connais un petit village près de Strasbourg…

–          NOM DE DIEU !

Ronga s’était levé d’un bond, renversant son assiette qui en se retournant gicla son contenu sur la table.

–          Regardez ! Regardez !

Elle pointait du doigt ce qui restait du cochon. Feu Po, dûment grillé et à demi débité, phosphorait encore tout doucement sur sa broche dans les filaments d’obscurité que le crépuscule rougeoyant tissait sur le jardin. Les uns après les autres, ils regardèrent leur assiette, les reliefs de repas qui éclaboussaient la table, des morceaux de phosphorescence inquiétante. Quelques uns vomirent, d’autres tombèrent dans les pommes.

–          Qu’est-ce qu’on a mangé !? s’exclama l’alsacien, soudain plus pâle.

–          Moïse avait raison, c’était un martien ! renchérit quelqu’un, horrifié.

–          Mais non puisqu’on vous dit qu’on est pas sur Mars !

–          Ah oui et où on est !? Tu peux le dire toi !? s’énerva Lubna, le cœur au bord des lèvres.

–          Non mais ce que je peux dire c’est que sur Mars y’a pas de vie ! affirma Berthier qui se souvenait d’un documentaire sur Arte, un soir de retour du karaoké.

–          Ah ouais ? Et qu’est-ce qui a décidé de ça !? Les robots qu’ils ont envoyés ? Les satellites !? Les mêmes qu’étaient pas capables de repérer ces trucs noirs qui nous poursuivent, les oxydes comme vous dites ! fabriqués par les mêmes gars qui nous disaient qu’on était seul dans l’univers !?

C’était à nouveau le terrible raisonneur qui s’était gaussé de la puissance atomique, et quelques-uns uns le regardèrent avec cet air pensif et pénétré qu’ont ceux qui, abordés par une vérité, la contemplent avec admiration mais néanmoins une certaine inquiétude.

–          Ça suffit ! s’écria Mazore en se levant de sa chaise. Vous ne voyez pas qu’on a d’autres problèmes !?

–          J’aimerais bien savoir lesquels, grogna Jean-René en jetant le morceau de viande qu’il avait au bout de sa fourchette d’un air dégoûté. Du porc martien !

–          Vous n’avez pas écouté la vache !? Ils vont venir ! s’écria à nouveau l’alsacien tout en réalisant l’énormité qui était en train de sortir de sa bouche, écouter une vache ?

–          Ils ? Qui ça ils ? fit Superbe.

Mazore répéta les mots du gouverneur avec la même emphase : « Bientôt mes Anges seront parmi vous et tout sera tranché ! »

–          C’est une prophétie ? questionna quelqu’un.

–          Non, ça c’est une promesse. Les prophéties c’est toujours pour dans très longtemps et on les apprend après, expliqua doctement Dumba qui avait l’air de s’y connaître en mythologies diverses.

–          Ils vont venir, je sais pas qui ils, mais ils vont venir, répéta Mazore.

–          Et alors ? fit Berthier qui ne voyait toujours pas le problème, on en n’était plus à ça près après tout.

–          Et alors on a mangé l’un des leurs ! D’après vous comment ils vont réagir quand…

Quelque chose se mit à vibrer dans l’air. Tous les regards se braquèrent vers le ciel, la température augmenta brusquement de quelques degrés, la terre, les tables, les verres, tremblaient, un des deux soleils flamboyants était en train de disparaître derrière l’ombre gigantesque d’un navire céleste.

–          ILS ARRIVENT ! ILS ARRIVENT ! se mit à hurler Mazore, PLANQUEZ LE COCHON !

Ils réagirent comme une seule main. Les assiettes furent déblayées à la va vite dans les buissons, les restes du rôt enterré maladroitement, quand l’appareil titanesque plongea le jardin dans une nuit artificielle, et que cinq rayons d’un blanc violet frappèrent sa pelouse, matérialisant devant leurs yeux effarés autant de fontaines à eau glougloutantes.

–          Peepole uv ze wurld, relax ! brailla l’une d’elles dans un anglais hispanisé qui roulait des r. Oui come ine pice !

Elle avança vers eux en flottant au-dessus du sol, puis dit dans un français beaucoup plus correct :

–          Excusez-moi, il y aurait-il qui parle le français ici ? Je sors d’usine et ils font des restrictions sur les programmes d’anglais en ce moment, tout ce qu’on a pu me trouver c’est des leçons enregistrées par un professeur péruvien.

L’assemblée la regardait, silencieuse, consternée. La fontaine à eau continua sur le même ton.

–          Oui, je sais ce que vous allez me répondre, on vous envoie un modèle au rabais, désolée, mais qu’est-ce que vous voulez, on rogne sur notre budget un peu plus tous les siècles. Après ça les gens reproche à la P.I.G de jamais être là quand il faut, mais évidemment ! Qu’est-ce que vous voulez qu’on y fasse !?

–          Pig ? hoqueta le restaurateur en regardant autour de lui. Un peu partout éparpillés dans le décor, on apercevait les reliefs phosphorescents du cochon expérimentalJ.

–          Ah oui c’est vrai, je ne me suis pas présentée, lieutenant X911, Unité 8, Patrouille d’Investigation Galactique, la police quoi…

Une onde d’appréhension et de peur refoula sur le petit groupe.

–          Police ? fit Superbe d’une petite voix.

–          Oui, on nous a demandés de venir voir si vous aviez des intentions belliqueuses.

–          Nous ? s’exclama Moïse Wonga – alerté par les rayons qui avaient traversé l’horizon, traînant derrière lui une petite foule de zorzoriens en colère, il avait fait irruption dans le jardin tandis que Mazore hoquetait. C’est nous qui avons fait un trou dans notre île ? C’est nous qui avons détruit la terre ? C’est qui les intentions belliqueuses là ?

Il brandissait, pointée contre son flanc une hampe taillée dans un balais où pendait un drapeau rouge au milieu duquel il avait fait un trou bien rond. Quelqu’un s’enquit de ce que cela signifiait, quelqu’un d’autre, convaincu à la cause nouvelle, déclara théâtralement que le rouge était pour le sang des milliards de terriens versé dans le néant que symbolisait aussi bien le trou au milieu de l’île que celui au centre du drapeau.

–          Ah oui, oui, je comprends, fit la fontaine à eau sur un ton gêné, mais pour le trou nous avons une explication, c’est la Surveillance des Frontières, ils ont pris la fumée pour une ruse. A ce propos d’ailleurs, nous avons reçu une plainte de vos voisins…

–          Et la terre !? hein qu’est-ce que vous avez fait de notre planète !? C’est la fumée peut-être ! s’emporta une femme dans la foule.

En quelques instants tout le monde avait oublié le crime présumé. Les explications embarrassés de l’engin et la juste colère du réceptionniste, si bien illustré par son drapeau, avaient ravivé la contestation, et tout le monde était désormais d’accord avec Moïse Wonga. On avait mangé du martien, et la police martienne venait nous chercher injustement des poux dans la tête.

–          Calmez-vous, calmez-vous ! Votre cas va bientôt être réexaminé, le gouverneur a demandé une audience aux GAG !

–          Eh c’est toi le gag tocard, hurla un homme dans la foule.

–          Réexaminé ? ça veut dire quoi réexaminé ? aboya Wonga soupçonneux.

–          Euh… c’est à dire que ça dépend voyez-vous, c’est compliqué… on va peut-être vous réattribuer un territoire… Mais il y a de nombreux problèmes juridiques qui se posent et…

–          « Réattribuer un territoire » ? Vous nous prenez pour des palestiniens ? Des juifs ?

–          Oui, une planète je veux dire, un coin à vous, une réserve quoi, s’enferra l’engin en glougloutant de confusion.

–          Une réserve !? De mieux en mieux ! Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’on est un genre d’indien ? Des animaux peut-être ! protesta Ronga, soudain ralliée à la cause du réceptionniste.

–          Euh… beu…

Difficile d’expliquer ce que transmirent les circuits subtils et sophistiqués de la machine à son système central, à moins de se mettre dans la peau d’un gendarme se faisant soudain engueuler par une vache lui reprochant l’emploi abusif du mot « vache » pour désigner le pandore. A peu près aussi compliqué que d’expliquer tout de suite, et sans ces renvois en bas de page qui permettent une sorte d’intimité avec le lecteur, comme si on partageait un secret réservé aux passionnés, comme si on l’invitait à passer derrière le bar et aller fumer un joint dans la réserve, d’expliquer disais-je, la mise en abîme contenue dans cette comparaison à un lecteur non francophone, et qui est, pourtant, la réponse du berger à la bergère au jeu de mot crypté qui introduit l’arrivée du dit lieutenant. Une vache, un gendarme, donc… mais au moins le lecteur non francophone abordera ici une figure à peu près identique à celle du dit P.I.G s’il avait eu les moyens d’afficher sur sa façade de plastique l’expression de ses sentiments les plus justes, à savoir une complète hébétude.

–          Bon, bon, écoutez, se reprit X911 en se dodelinant dans le vide. La loi universelle exige de toute façon que vous soyez vous aussi présents lors des débats, donc si vous n’avez pas d’intention hostile on m’a demandé de venir chercher des volontaires. Si vous avez des revendications c’est le moment.

Un silence prudent tomba presque aussitôt sur l’assemblée. S’en prendre à un représentant de l’ordre, même d’un genre particulier, était une chose auquel ce souvenir d’humanité était habitué, conditionné même, contester toute forme d’ordre est une règle qui convaincra toujours l’animal qui s’adapte. Mais s’expatrier Dieu sait où dans les confins pour aller discuter avec Dieu sait qui – et sous quelle forme – de son futur, avait quelque chose de tout de suite plus intimidant, une perspective comme un gouffre où la seule certitude qu’on avait c’est que ça serait bizarre et pas forcément agréable. Même Moïse Wonga sentit sa ferveur refroidir face à cet horizon plein de mystères. Car bien entendu il est une chose de contester et il en est une autre d’agir. Surtout quand ce qui vous agite est une indignation de théorie, un discours et des applications pratiques aussi hasardeuses et didactiques que la dialectique d’un spécialiste du marketing. Car finalement, c’est avec le même goût pour les constructions arbitraires et la réduction des individus à une masse consommatrice que partisans de l’ultra libéralisme et marxistes léninistes, maoïstes et autres crypto gauchistes – et bien entendu leurs dérivés actuels de l’écologie en passant par les fondamentalistes de tous poils – se disputent les deux bouts d’une seule et même préoccupation : la domination matérialiste. Domination qui n’est rien de moins que l’expression d’une angoisse séculaire de l’humanité face à l’extraordinaire et à l’incontrôlable et finalement tout entier exprimé par les dogmes des trois religions monothéistes, piliers de cette société de consommateurs. Monothéisme qui n’a peut-être jamais été autre chose qu’une réponse au paganisme des romains, des celtes, des 1er juifs, et de ceux qui, avant d’être tolérés puis chassés par Mahomet, adoraient cette pierre noire et mystérieuse, arrachée du ciel, qui séjourne à la Mecque, et paradoxalement vénérée aujourd’hui par ceux qui s’intitulent eux-mêmes, avec une belle lucidité, les Soumis. Autrement dit la riposte du plus grand nombre à ces idées foutraques des chamans, des druides, des taoïstes, où l’extraordinaire et l’incontrôlable avaient la place qui leur revient, beaucoup plus près de l’absolu qui nous entoure qu’un interdit sur des crustacés ou le cochon, phosphorescent ou non. En quoi nous conclurons que plus de spirituel et moins de spiritualité contribuerait sans doute à offrir à l’homme moderne une alternative au privilège de pouvoir choisir entre 52 marques de dentifrices et l’obligation de s’agenouiller devant une chapelle, ou se mettre au garde à vous sous une bannière. Mais pour autant ce serait une option que n’envisagerait d’autant pas cette humanité conditionnée que ce qui s’offrait à elle tout de suite désobéissait par tous les coins à ses certitudes les plus affirmées sur le sérieux et la rigueur avec lequel l’univers avait été conçu. En fait même, on pourrait dire que pour tout le monde ici, Dieu ou la formule mathématique qui avait mené à l’apparition de la vie, n’avait pas les traits d’une vache, d’un vénérable barbu, ou d’une abstraction didactique, mais celui d’un clown rigolard, complètement défoncé et qui titubait sur leur destin avec l’insouciance d’un nouveau-né. Bien normal qu’en l’état on fusse immédiatement mal disposé à suivre son représentant le plus immédiat, un machin en plastique avec de l’eau dedans. Et puis une voix rauque s’éleva dans le silence. Une voix qui n’avait pas parlé depuis longtemps, une voix blême comme son propriétaire, blême d’une colère profonde, sédentaire, presque maladive d’un homme plus que jamais convaincu que quelqu’un se foutait de sa gueule, que c’était pas juste, et que ça allait pas se passer comme ça.

–          Non ! Non, non, non, et non ! Ça suffit ! Je ne suis pas venu ici pour me retrouver au pays des dinosaures, bouffer des cochons verts ou discuter avec des distributeurs ! Je veux rentrer chez moi ! Chez moi à Bondy !

–          Oui mais c’est impossible, dit timidement Berthier après un instant de silence ébahi, et qui aurait bien lui-même effleuré ce rêve s’il avait eut la moindre ambition ou tout au moins le courage de l’exprimer.

–          Vous la ferme ! Ce truc vient de nous dire qu’on va nous trouver une planète ! Eh bien moi je dis que je veux pas d’une autre planète que la mienne ! Je dis que s’ils sont capables de tout foutre en l’air, ils sont capables de tout remettre en place, exactement comme avant !

Tout le monde s’était tourné vers lui. Honoré Montcorget dont les yeux brillaient d’une fureur communicatrice, agita son doigt vers X911.

–          Et qu’il ne manque pas le plus petit réverbère, la plus petite rue ! Exactement comme avant ! brailla t-il à nouveau.

Intimidé par la détermination comptable d’un homme qui se sentait détourné comme un 747 par des terroristes sortis d’un trip à l’acide, X911 glouglouta prudemment.

–          Alors vous venez si je comprends bien…

–          Oui !

Montcorget se retourna vers Berthier.

–          Et vous aussi !

Le commercial sursauta :

–          Moi !? Pourquoi moi ?

–          PARCE QUE JE VOUS LE DIS ! hurla Honoré Montcorget qui ne voyait aucune raison de supporter seul les désagréments probables d’un voyage qui promettait tout, excepté la banalité et la monotonie délicieuse auxquelles il avait voué sa vie passée.

Et c’est ainsi que commença l’odyssée de Montcorget et Berthier à travers l’univers et ses mystères et accessoirement que s’ouvre enfin la quatrième et dernière ( ?) partie de ce roman.

 

 

Kaddish

Aaron avait une mémoire de cirque. C’est comme ça qu’il la surnommait parce que chaque fois que d’autres la mettaient à l’épreuve, on finissait par pousser des oh et ah ! Et ensuite on le regardait bizarrement. Ce n’était pas de l’hypermnésie mais parfois ça y ressemblait. Il suffisait par exemple qu’il voit une fois ou deux un visage pour s’en souvenir et si ce visage était lié à un évènement quelconque, il situait quasi immédiatement où et quand. Sur certains sujets, comme le cinéma qu’il affectionnait, il se souvenait toujours des noms des acteurs, parfois même des dialogues au complet s’il avait déjà vu le film et qu’il l’avait marqué. Quelques années auparavant il avait passé des examens écrits pour un diplôme. Parvenu au bout d’une année pénible liée à divers évènements, il n’avait plus le goût d’apprendre. Alors trois jours avant l’examen, il avait passé ses cours devant ses yeux et comme il disait, il les avait flashés. Le jour de l’examen, sans difficulté il avait terminé avec une heure d’avance, à la grande désolation des autres élèves, restituant sans mal ce qu’il avait non pas appris mais donc photographié. Ça y ressemblait, d’où le mot qu’il utilisait. Il regardait une page et ne cherchait pas à enregistrer chaque mot mais en quelque sorte à photocopier dans sa tête ce qu’il voyait. En prenant la page dans son ensemble et en utilisant des points de repère, comme on fait une mise au point.

Dans la petite ville dans laquelle il vivait c’était parfois une expérience curieuse pour lui. Comme cette fois où il vit un soir une fille en larme qui attendait son petit ami, et qui était en pleine panique parce qu’elle était seule depuis une heure au même endroit. Elle ne se souvenait pas de lui, mais lui si, il l’avait vue deux jours auparavant dans les transports, l’avait trouvée assez jolie et avait imaginé qu’elle s’appelait Laetitia.

Elle s’appelait bien Laetitia.

C’était une autre particularité d’Aaron, et elle le troublait parfois presque autant que les autres, il devinait les choses à l’avance. Impossible de lui cacher votre âge, il le lisait dans le fond de vos yeux. Et parfois c’était encore plus bizarre. On lui présentait quelqu’un, ou il se mettait à discuter avec une ou un inconnu et avec un naturel désarmant il devinait si cette personne avait des enfants, s’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon, et encore d’autres choses si spontanément qu’il fallait qu’il ruse et se retienne pour amener l’autre à dire de lui-même ce qu’il savait déjà. Au choix, ça fascinait ou ça effrayait et Aaron avait aussi du mal avec ça. Parce qu’en réalité ça l’isolait souvent. Quand on devine tant de choses, on en vient parfois à ne plus faire l’effort d’aller vers les autres. Et puis parfois c’était les autres qui l’évitaient parce qu’en somme il était dangereux. La vie est une somme de compromis, et de petits mensonges avec soi ou l’autre, mais que faire d’une personne qui les devine tous et semble mieux vous connaître que vous-même ?

Mais les morts eux ne l’évitaient jamais. Les morts en sursis, ceux qui vont mourir d’ici peu, pour une raison ou une autre, et qui arrivaient systématiquement dans sa vie. Une amie à lui, atteinte du sida, avait une théorie à ce sujet. C’était sa mémoire. Ils venaient vers lui pour qu’au moins une personne puisse raconter leur histoire. Qu’une au moins se souvienne d’eux tels qu’ils étaient et non tel qu’on les retisserait le jour de leur mort. Parce qu’en plus du reste, Aaron était effroyablement honnête.

Soit…

La première fois où il avait fréquenté la mort c’était celle de son cousin. L’artiste de la famille, juste avant lui, qui passerait à son tour plus tard pour un autre artiste.  Pierre avait toujours eu un comportement autodestructeur. Peut-être était-ce à cause du divorce de ses parents, ou bien son intelligence lui était plus cruelle que bénéfique. Peut-être était-il juste là pour un temps déterminé afin de confronter les siens à leurs contradictions. Aaron n’avait aucune réponse à ce sujet. Un soir Pierre était rentré chez lui ivre mort, avait joué avec un revolver de collection qu’il s’était acheté, une arme de western, une balle dans la bouche… Il n’était cliniquement pas mort immédiatement. Son cœur avait battu pendant quatre heures encore alors que son cerveau, son si brillant cerveau n’était plus que de la bouillie déchirée. C’était peut-être ça qu’il cherchait au fond, s’abolir de toute pensée et n’être plus qu’un cœur qui bat. Sa mort avait créé un véritable drame au sein de sa famille. Comme souvent avec les suicidés personne ne comprenait et cherchait d’autres explications.  Le soir de sa mort, Pierre était avec un ami, le père d’Aaron l’avait interrogé avec en tête l’idée possible d’un meurtre. Mais il n’en était pas à sa première tentative, celle-là avait réussi, voilà tout. L’enterrement avait été atroce, il faisait beau. Un temps magnifique, jutant l’été par tous les côtés, et la fumée noire et grasse de l’incinérateur pour ponctuer ce ciel de porcelaine. Aaron avait pensé à ses arrières grands parents morts à Dachau. Et s’était demandé ce que ça avait été de voir ce spectacle tous les jours en sachant que ses parents, ses amis, ses enfants étaient dans cette fumée généreuse et molle. Juste avant l’incinération, ils avaient assisté à l’homélie du prêtre. Le beau-père de Pierre, catholique acharné, avait veillé à ce qu’il ne fasse pas allusion au suicide. Dès lors, en entendant les platitudes religieuses énoncées, il avait détesté en bloc les enterrements, les deuils, les homélies et les oraisons qui toujours, faisaient de chacun un héros qu’en réalité personne n’avait jamais rencontré ailleurs que dans ses regrets.

Son second mort fut peut-être plus terrible encore. Elle s’appelait Elise, il l’avait aimé comme un fou pendant plus d’un an et avait fini par la quitter. Elle n’avait pas supporté son départ pas plus que la solitude dans laquelle sa famille avait fini par la confiner. Elise avait reporté son mal être sur lui. Un an auparavant, alors qu’ils n’étaient plus ensemble, elle était venue le voir dans un état délirant. Une dépression profonde, il avait fini par la faire interner. L’année suivante, sortie de l’hôpital, elle l’avait appelé pour lui annoncer qu’elle se mariait à la fin de l’été. Il n’avait pas percuté, il l’avait félicitée, souhaité plein de bonheur sans se poser de question. Sans se demander pourquoi elle lui annonçait, ni comprendre l’allusion à la fin de l’été. C’était à la fin d’un été qu’ils s’étaient rencontrés la première fois. Mais finalement, à la fin de cet été-ci, c’était le trottoir qu’elle avait épousé. Sept étages.  Il avait fini par apprendre sa mort par l’intermédiaire de sa grand-mère. Une vieille dame un peu perdue, dominée par sa fille et ses petits-enfants. Il avait fait allusion à son mariage, elle n’était pas au courant, il lui avait demandé de lui envoyer une photo d’elle, il avait fait disparaître toute trace de son existence dans sa vie, lettres, photos … alors la vieille dame lui avait envoyé une photo de son cadavre. Il n’avait jamais compris pourquoi elle avait fait ça. Une diapo prise à la morgue, elle avait encore le pansement sous le menton qui devait masquer la destruction de sa mâchoire.  Il l’avait reçue le jour de Noël, un an après la mort de son cousin. Le plus terrible pour lui fut de se dire qu’au fond il l’avait souhaité ou peut-être senti. Au lendemain de sa rupture il avait imaginé ça, exactement, son suicide parce qu’il l’avait quitté. Il trouvait que dans un roman ça aurait été une fin parfaite pour une histoire qui ressemblait déjà à un genre de mauvais roman d’amour.  D’ailleurs un auteur l’avait lui-même imaginé pour un récit célèbre à l’époque, adapté au cinéma. Et si son héroïne ne s’appelait pas Elise, elle en avait quelques traits de caractère.

Puis les morts l’avaient laissé tranquille durant un temps. Etrange décennie.  Les années 80 avaient été marquées pour lui par le suicide de jeunes de son âge d’alors, la décennie suivante serait une hécatombe pour les enfants. Il y eu d’abord Tassadite, une jeune femme qu’il connaissait par son amie d’alors, tuée par le sida. L’enterrement avait été mémorable. La jeune femme, proche des Frères Musulmans, dans une période pour elle où la croyance revenait à trouver une structure dans sa vie, fréquentait donc une communauté rigoriste et passablement raciste. Le jour de l’enterrement au fait que c’était soi-disant interdit par leur religion, les fanatiques avaient tenté d’empêcher le cortège de partir avec les enfants. Eux qui avaient assisté à l’agonie de leur mère pendant trois semaines, devaient être privés de ce deuil au fait d’une interprétation extrémiste. Ce fut la seule fois où il vit un membre des pompes funèbres sortir de sa réserve pour obliger les barbus à céder, il en conçut une détestation solide de ce genre-là. Puis, ce fut la fille de Tassadite qui partit.

Une autre affaire encore. Aaron comptait l’adopter elle et son frère. Ce n’était pas son idée de départ mais celle de sa compagne. Les enfants avaient été confiés à une amie de la mère, sa compagne trouvait son comportement étrange vis-à-vis de la maladie, et elle craignait par-dessus tout qu’elle cherche à se débarrasser de la gamine et sépare la fratrie. Que de cette séparation éponyme de la séparation de ses parents, la petite fille imite sa mère en se laissant mourir une fois son frère placé. Connaissant les institutions, il l’avait avertie sur certaines nécessités comme un bon avocat. Mais elle envisageait la vie comme un roman personnel et narcissique, et elle n’avait écouté aucune de ses recommandations. Trois ans plus tard, au terme de moult procédures et de batailles juridiques, la petite fille se laissait mourir, pouponnée par une famille d’accueil qui avait manipulé tout le monde pour récupérer l’enfant. Et la fratrie avait été séparée. Il se souvenait encore de cette phrase qu’avait prononcé sa compagne le jour où finalement le garçon avait été confié à son grand-père : « c’est mieux comme ça, je crois que de toute façon ce n’était pas mon histoire. » L’ironie du sort était que toute cette affaire n’avait qu’une seule origine, la mère des enfants ne voulait surtout pas que le grand-père hérite de son petit-fils, lui qui l’avait bannie de chez lui le jour où il avait appris sa maladie. Et si l’ironie a une saveur, que sa compagne d’alors était précisément une spécialiste des problèmes inhérents à la maladie, aujourd’hui « psychologue clinicienne »…

Il y eu aussi les six frères. Toujours par le biais de cette compagne, il était parfois amené à faire l’accompagnateur pour des sorties. Une fois, chez Disney, il se chargea donc d’une fratrie de petits pirates, débordant d’énergie et forts comme des turcs. Puis il n’entendit plus guère parler d’eux autrement que par leur mère, elle, malade. Un jour qu’il passait devant un libraire, il fut surpris par un fait divers, la une de détective « IL NOIE LES 6 ENFANTS DE SA COMPAGNE » avec les photos des petits pirates. L’ami de leur mère, par jalousie, avait tué l’ensemble des gamins dans le lac du Bois de Boulogne. Comme des chatons. Il se souvenait de la force et de l’énergie de ces gamins là et se demanda comment il avait fait. Quand il en parla à sa compagne, lui reprochant de ne pas l’avoir prévenu, elle ne montra pas la moindre émotion, apparemment les relations que lui-même entretenait avec le reste du monde ne comptaient simplement pas.

Puis il y eu Lou. Qu’il n’enterra pas, mais qu’il vit agoniser debout. Comme on peut agoniser lentement quand la vie vous trifouille la viande pour mieux la faire hurler. Dieu et son scalpel aurait-il dit à cette époque là. Lou avait tous justes 5 ans, mais le Sida ne voulait pas qu’elle grandisse. Alors elle aurait le corps d’une gamine de trois ans paralysée jusqu’au cou. Privée du loisir de grandir un jour, on la berçait. Refusant d’avaler autre chose que du gâteau au fromage dont elle raffolait, le reste était vomi en bloc. Quatre fois dans la même soirée, Aaron avait fini par éclater de rire, et tout le monde s’était d’un coup d’étendu. Mais il y avait aussi ses crises de tétanie provoquées par une des saloperies opportunes que provoquait la maladie. Son corps devenait comme du bois, tous les muscles bandés, impossible à masser, à réchauffer, et la gamine qui hurlait de douleur. Sa foi, déjà bien maigre alors, s’était effondrée exactement là. En tenant cette gamine hurlante de douleur dans ses bras alors qu’en vain il priait pour une idée, un miracle, n’importe quoi qui puisse alléger ses souffrances. Elle était morte aujourd’hui, il ne l’avait plus jamais revue après cette soirée, et le Lou avait dévoré les restes de dieu en lui.

Quand quelques mois plus tard il s’était retrouvé dans une église à enterrer Jacques, 15 ans, il avait éprouvé la même détestation de l’église, des homélies vides de sens. Mais qu’aurait pu dire l’église devant ce drame ? Jacques était un adolescent en guerre. Un jour il avait trouvé l’arme de service de son père militaire, s’était enfui et avait mis fin à ses jours. Que peut-on dire à la culpabilité gigantesque que pouvait ressentir ses parents et plus particulièrement son père qui pensait qu’une éducation à la dure aiderait son fils à grandir ? Jacques était revenu quelques années plus tard par une étrange soirée passé en compagnie de ces amis et de quelques autres. Au bout de longues années de souffrance morale, aux côtés d’une compagne qui n’éprouvait comme émotion qu’une plate froideur intellectuelle et narcissique, l’esprit d’Aaron commençait à s’effilocher lentement. Se mettant à prendre pour vraies des choses de l’ordre de la parapsychologie il s’imaginait que son troisième œil se développait. Ça lui faisait comme un chatouillement au milieu du front et il aurait été totalement incapable dire s’il était réel ou s’il s’agissait d’une forme d’hallucination.  Et ça c’était passé exactement comme ça ce fameux soir. Alors que lui et le petit frère de Jacques se regardaient avec une certaine intensité, que son front le chatouillait, soudain le gamin avait crié en le montrant du doigt : « c’est mon frère ! C’est mon frère ! » plongeant tout le monde dans l’embarras.

Finalement cette hécatombe s’était soldée par le suicide d’un adulte. Une amie à lui qui l’avait fait rentrer dans le métier qu’il pratiquait alors. Un chagrin d’amour, un manque de reconnaissance global, elle avait fini par se pendre à ce cerisier qu’elle aimait tant. Et son enterrement avait été un cirque où des gens s’imaginant très importants avaient chacun leur tour fait un petit numéro de dramaturgie bonne pour passer à la télé. Il se souvenait même qu’une personne avait tenté de l’approcher professionnellement en le confondant avec un autre. Pour la première fois il s’était senti complètement isolé et seul au milieu de ces parvenus venu jouer à la comédie du deuil. Et comme toujours la famille avait procédé avec la même hypocrisie, le même reflexe impersonnel face au suicide.

Puis les morts l’avaient laissé tranquille… Un peu.

 

Son père avait fini par mourir d’un arrêt cardiaque qui lui pendait au nez depuis des années. Comme disait un Audiard, c’est le sort des familles désunies de se réunir qu’aux enterrements et aux mariages. Un soir son frère, avec qui il n’entretenait guère de lien lui avait annoncé le décès. Avec les yeux d’un homme qui ne grandit pas, il l’observait comme une petite chose sensible et avait tenu à le prévenir que s’il voyait le corps se serait un mort de cinq jours. Aaron avait ignoré son avertissement comme on ignore les commentaires des fous et des petits vieux dans les transports en commun. Mais n’avait pas ignoré le sentiment ambivalent que cela avait provoqué chez lui comme une sorte d’indifférence qui hésite à s’accepter. Pendant très longtemps il ne s’était pas entendu avec son père. Ils s’étaient découverts deux ans avant son décès, avaient pu enfin se dire qu’ils s’aimaient, le seul alors qui dans sa famille lui avait toujours tendu la main, malgré leurs différences. Alors le jour de l’enterrement, obligé à l’oraison, il avait tenu à le raconter. Raconter combien cela avait été difficile au début, et finalement comment ils s’étaient rapprochés avec le temps. Tout le monde était venu le féliciter pour son discours, et sa colère des enterrements était remontée en voyant que nul n’allait en revanche féliciter son frère pour ses mots maladroits et emphatiques. Son frère était un nœud de mensonges personnels toujours renouvelés, de contradictions, de mal être qu’il rejetait systématiquement sur sa famille. Cherchant l’attention des autres en mettant ses enfants en avant. Mais que lui importait qu’il fusse maladroit et n’ose en réalité jamais hurler son incompréhension de ce père qui ne l’avait pas plus connu. Lui aussi était touché, et jamais, au contraire d’Aaron n’avait su trouver un moment pour se retrouver avec ce père si souvent absent. Finalement Aaron avait fini par mieux connaître son père en se connaissant lui-même. Retrouvant certains de ses traits de caractères, aussi difficile parfois était-il de les accepter, il en avait conçu une certaine fierté, un sentiment d’appartenance qu’il n’avait jamais connu auparavant. Son père était d’ailleurs le seul membre de sa famille dont il avait une photo chez lui. Et pour une seule fois, l’homélie avait été honnête et proche du défunt. Pour une fois un peu de justice pour ce père qui si longtemps, comme son pauvre frère, avait été mal aimé de ses parents.

 

Les morts revenaient parfois par petits pas. Une compagne qui n’avait jamais su faire le deuil de la femme qui l’avait élevé, et à qui il avait appris cet exercice particulier qu’il ne connaissait que trop bien. Quand elle avait finalement enterré sa grand-mère, délicieuse vieille dame à l’esprit vache, elle l’avait remercié pour cet apprentissage. Ça serait les derniers mots tendres qu’elle lui dirait, il n’en avait pas tenu compte, fuyant cet énième enterrement. Et puis une autre fois, un garçon qu’il avait rencontré dans son voisinage. Un être malheureux, bouffé de contradictions et de mal être qui lui aussi avait fini par se pendre. Une étrange expérience ici. Ce garçon s’était photographié à partir de la caméra de son ordinateur. Un engin sans pitié et approximatif avec qui il était impossible de composer autre chose que des photos sans âme. Le garçon, en recherche désespérée de reconnaissance, voulait utiliser ces photos pour animer sa page Facebook, et se faire des amis. Il lui avait souvent demandé ce qu’il pensait de ces photos, de son sourire crispé, de ses yeux vides et tristes, Aaron avait éludé. Puis plusieurs mois après son décès il était tombé par hasard sur une de ces photos stockées sur son ordinateur et avait compris ce que ces photos dérangeait chez lui, c’était celle d’un mort. Un mort, un fantôme, un cadavre en sursis et qui lui souriait depuis sa future destination. Sans doute l’avait-il su dès le départ, mais comment dire à quelqu’un qu’il sent la mort ?

 

La plus étrange expérience pourtant c’était avec Tassadite qu’il l’avait faite. Une époque où il se confinait dans une existence qui n’était pas la sienne, avec une femme qu’il n’aimait plus depuis longtemps sans oser se l’avouer, s’il ne l’avait jamais aimée. Une époque où il s’était privé de l’essentiel, c’est-à-dire de lui-même, vivant par procuration au sein d’un couple où il n’avait rien eu jamais à faire. Plusieurs mois après sa mort, il avait réécouté en voulant l’effacer une bande sur son répondeur pas encore informatique. On y entendait un message de Tassadite, un message banal énoncé d’une voix éteinte pour un rendez-vous oublié. S’était superposée, il ne savait comment, la chanson « le Poinçonneur des Lilas ». On en n’entendait que quelques bribes sauf ces mots, bien clair, terminant le message de la jeune femme « … il n’y a pas de soleil sous la terre ». Comme si de l’au-delà elle avait invité à se souvenir qu’on avait qu’une seule vie et qu’un seul soleil sous lequel se dorer. A l’époque il n’en avait bien entendu pas tenu compte. Et aujourd’hui ? Il pensait à ce que cette amie malade lui avait dit sur sa mémoire, les morts et sa relation avec eux : « un jour tu raconteras notre histoire ». Il espérait bien que non.