Charlie est mort, rions un peu…

Il y a quelques jours je parlais de tous les fourbisseurs d’islamophobie en tout genre, amateurs de stigmatisation, phraseurs du Grand Remplacement, cette théorie directement issue des élucubrations des suprématistes américains rendue à la sauce littéraire des pseudos intellectuels français. Toute cette fange, de Nicolas Sarkozy à Alain Finkielkraut en passant par l’inénarrable spécialiste du « réel » Zemmour, le Soral du riche, qui nous expliquent à longueur d’année que l’islam est le problème, et que le problème et d’ordre civilisationnel.  Que l’islamisme est uniquement une question fabriquée à l’aune des échecs du monde arabo-musulman, comme si la politique de l’Otan n’y était pour rien, comme si la politique occidentale depuis ces quarante dernières années n’avait pas sa part de responsabilité dans la montée de cette forme d’extrémisme. Bref comme s’il fallait absolument dédouaner l’occident de toute ses errances à contrario d’une repentance insane et mal venue et sans doute un peu trop systématique pour être tout à fait honnête. Je disais en gros qu’en tuant la rédaction de Charlie Hebdo, on nous laissait veuf avec ces fabricants de haine qui allaient pouvoir s’en donner à cœur joie, soutenus par tous ceux qui accusent ceux qui ne pensent pas comme eux d’être des « bisounours » ignorant du fameux « réel » dont ils sont évidemment les gardiens. Mais j’avoue j’ai péché par réaction devant l’unanime hypocrisie de ces locuteurs qui hier se disaient contre l’hebdomadaire et aujourd’hui brament à qui veut les entendre que oh là là Charlie c’était trop sympa. Zemmour pour commencer, zélateur de ses propres théories qui ventre à terre en a profité pour nous rappeler à quel point il est le Cassandre que l’Apollon de Mai 68 ne veut pas écouter. Que voulez-vous, cette pensée binaire m’insupporte. Cette pseudo réflexion de réactionnaire de droite qui consiste à rejeter toute forme de responsabilité sur le camp opposé et se targue au nom de cela de connaître, elle, le fameux réel, m’a toujours semblé d’une inqualifiable malhonnêteté intellectuelle. Pourtant, au regard de ce que je peux lire et entendre ces derniers jours, je me demande si dans ce pays hémiplégique où il faut choisir si l’on est de droite ou de gauche, ils n’auraient pas partiellement raison.

Pour Edwy Plenel par exemple, l’explication de ce massacre ne passe que par un seul prisme, le rejet médiatisé de l’Islam par toute cette frange d’hommes politiques et d’intellectuels auto-proclamés. Et toute une partie de la classe politique avec lui de vouloir faire la chasse à tous ceux qui oseront dire qu’ils ne sont pas Charlie.  L’inqualifiable Tariq Rammadan, très récemment, d’accuser Charlie, dans sa prochaine édition, de vouloir faire de l’argent sur le dos du saint prophète. Accusation déjà faite à demi-mot par le groupuscule raciste les Indigènes de la République au moment des caricatures en 2011 qui qualifiait la rédaction du journal « d’élite blanche » l’accusant d’islamophobie, comme si la fameuse religion était la seule et unique cible des trublions. En gros si les trois paumés ont massacré 17 personnes dont une jeune flic que tout le monde a oublié (elle n’était ni musulmane, ni juive, ni dessinatrice de Charlie, juste antillaise…) ce n’est que pour une seule raison tangible, la fameuse phobie médiatisée et relayée qu’il est visiblement très mauvais d’avoir. Ça, et admettons-le du bout des lèvres, comme l’a fait remarquer Luc Besson dans une lettre récente, à une déshérence de la jeunesse des banlieues. En gros tout le monde se déresponsabilise et rejette la faute sur l’autre.

Pour autant, les quatre victimes de l’hypermarché n’ont pas été massacrées parce qu’elles avaient insulté le prophète mais parce que leur présence dans ce lieu les avait assimilé à des juifs (et oui gros, moi j’aime bien manger casher ou hallal parfois ça ne fait pas de moi un juif ou un musulman). Pour autant la jeune flic n’a pas été tuée parce qu’elle était soupçonnée de judaïsme ou d’insulte mais plus simplement parce que son tueur voulait répandre la terreur et la confusion…. Et peut-être aussi parce qu’elle portait simplement un uniforme qu’il avait appris à haïr. Pour autant avant de devenir des tueurs endoctrinés, ces trois pauvres types n’étaient rien de plus que des délinquants de droit commun, dignes représentants d’une jeunesse paumée comme il en existe des milliers et pas seulement dans les fameuses banlieues. Marine Le Pen dans une de ces nombreuses fumeuses déclarations nous expliquait que les djihadistes ne poussaient pas dans les bocages normands, jusqu’à ce qu’on identifie quelques bourreaux de Daesh purement franco-français, issus du fameux bocage et convertis à cet Islam que l’on qualifie de radical. Pour autant si aujourd’hui entre 3000 et 5000 européens sont partis faire le djihad, on ne peut pas simplement expliquer ça par la seule réalité de banlieues pourries, de la politique issue de 68, ou par l’islamophobie. Car ce sont là des explications exclusivement franco-française et disons le nombriliste. De la simplification à l’usage d’un camp ou d’un autre, favorisant surtout l’égo de leur locuteur. Si 68 a sans doute mis au pilori certaines valeurs solides et ouvert la voie à une certaine bourgeoisie de gauche, il n’en a pas été néanmoins vecteur de formidables avancées. Pas d’abolition de la peine de mort, de droit à l’avortement, de légalisation de l’homosexualité sans 68. Si les banlieues sont aujourd’hui si mal en point il s’agit d’une politique mise en route conjointement et alternativement par des politiques de droite comme de gauche, et une économie au nom abusif de libérale dévorante que l’on retrouve à des degrés différents dans toute l’Europe, tout comme d’un replis communautaire généralisé. Et si la fameuse phobie a vu le jour, on ne peut pas décemment dire qu’elle est née d’un sentiment fabriqué de toute pièce par un christianisme dévoyé comme ce fut le cas avec l’antisémitisme. On ne peut pas simplement demander aux gens de ne pas avoir peur et de ne pas être en colère quand des milliers d’individus meurent, musulmans y compris (surtout même) sous les assauts bien réels des radicaux de cette religion. Les racines de ce mal ne sont pas une génération spontanée ni le seul fait d’une certaine révolution culturelle vieille de 46 ans.

Le déni est une des choses les plus simples à faire. Une des plus rapide, et apparemment sans conséquence. La repentance à  l’extrême en s’appuyant par exemple exclusivement sur la colonisation, ou la politique occidentale au Proche et au Moyen Orient en fait partie. Certes Daesh est, comme le faisait justement remarquer Villepin, une des conséquences de la politique occidentale dans cette partie du monde. Mais Daesh, dans son extrémisme ne s’appuie pas sur une lecture fantasmée des sourates ou des hadits, mais bien sur une lecture stricto sensu des fameux textes. La seule accusation de fanatisme est trop facile, car cela dénie à ses milliers de combattants la capacité de réflexion et d’étude de leur foi. Et il s’agit bien là d’un problème qui concerne l’islam, et non pas un Islam supposé radical et politique (car l’Islam est politique), mais d’un Islam qui évolue au ralenti et est maigrement discuté, jamais ou quasi réformé et dominé majoritairement par les écoles sunnites et chiites. Qui plus est le progressisme relativement récent dans l’Islam s’est construit en partie avec le modernisme occidental, aujourd’hui rejeté. Et ce rejet, ce rejet des valeurs occidentales, ne s’est pas non plus fabriqué ni seulement au sein de l’Islam, ni seulement au seul fait de la fameuse repentance appelant à nous remettre en question à toute occasion et vouloir se faire pardonner pour des martyrs dont les générations actuelles ne sont pas responsables. C’est un rejet fondamental d’un occident qui a largement perdu sa raison d’être le jour où le Mur s’est effondré (vous savez le fameux « monde libre »). C’est une perte de sens et de repères où il n’y a plus qu’une idéologie, celle du consumérisme à outrance, une schizophrénie généralisée et accélérée par la déliquescence économique et une technologie qui ne semble vouloir offrir que plus de confort, plus de distraction, disons le plus d’hédonisme. C’est enfin, un systématisme des intellectuels auto proclamés de la sphère exclusivement médiatiques (de Youtube aux médias mainstream) à n’expliquer le monde qu’à coups de slogans, d’interprétations égotiques de la société, bref à ne surtout pas inviter à la réflexion mais à la réaction. C’est une responsabilité commune, qu’elle vienne de l’absence de réforme réelle dans l’Islam lui-même ou d’une incapacité de l’occident à se réinventer. Et tant que nous en resterons là, il continuera d’y avoir des massacres, des appels aux meurtres et à la vengeance (des deux bords, n’oublions pas la cinquantaine d’actes islamophobes qui ont eu lieu récemment) et des pseudos savants médiatiques veillant avant tout à vendre leur petite épicerie.

Je concluais dans ce même texte écrit il y a quelques jours que Charlie était bien mort car il ne nous laissait aujourd’hui plus qu’avec les haineux, spécialistes en « réel ». J’admets en fait qu’il nous laisse également avec leur pendant, les spécialistes en déni pour qui l’islamophobie est une maladie inventée par et pour des salauds et le dérèglement des banlieues le seul résultat de la politique dites libérales pas d’une perte de sens de l’occident en elle-même qui aboutit entre autres au communautarisme. Petite guéguerre franco-française qui refuse en réalité de voir que le problème est global. Tellement global qu’en dépit de la réaction unanime en occident de solidarité vis-à-vis de Charlie Hebdo le New York Times ne veut pas publier la prochaine une de Charlie au fait qu’il ne voulait pas heurter la sensibilité de certains de leurs lecteurs (entendre pas perdre bêtement des parts de marché, ne nous faisons, hélas, à ce sujet aucune illusion). Alors que nous reste-t-il ? Et bien il nous reste le fonds de commerce de l’hebdomadaire, le rire. Pas l’ironie consensuelle, forme de cynisme moderne, dont l’essentiel revient à mettre sur un même plan tout et n’importe quoi, mais le rire, l’irrévérence, la farce  qui dérange tant les religions qu’il est expressément recommandé dans les hadiths de rire avec discernement Le rire que Bergson définissait comme une fonction sociale qui a comme projet, entre autre, de repenser à la fois notre nature antisociale et faire vaciller notre vanité. Alors rions de tous ces imbéciles pétris de leurs propres certitudes, rions de ces massacres, aussi difficile cela soit, rions de cette belle unanimité hypocrite, rions aussi de ces supposés farceurs comme le bounty Dieudonné dont l’essence même est de faire parler de lui et rien d’autre. Rions de la toute fraiche et sacro-sainte liberté de la presse qu’on récusait à Charlie il y a à peine trois ans. Rions car comme disait l’écrivain polonais Stanislaw Jerzy Lec, « le rire c’est la vérité ivre », rions et comme le font dire aujourd’hui les dessinateurs à feu Cabu, surtout ne nous laissons pas abattre.

Les Sorciers de la Guerre – Jihad joe 2.

Grossièrement les blindés ressemblaient à un crapaud qui aurait échangé ses pattes contre des ailerons. Un crapaud volant, altitude maximum 30 mètres, et sa bave : missiles invraisemblables et triple canon rotatif Harrier 880. Un million de balles à la minute. Un engin tellement facile à diriger qu’un gamin de neuf ans pouvait le faire, ce dont ne se privait jamais l’armée impériale, bien entendu. D’ailleurs l’âge limite de la conscription venait de passer à 13 ans. L’engin s’envola dans un glissement puis surgit au-dessus des murs de la base, direction les plaines du nord.

Bien entendu à ce stade-là, l’alerte générale avait été déclarée, et d’autres blindés étaient déjà à leur poursuite. Bien entendu ce n’était pas la première fois d’une de ces bases, ni qu’il volait un de ces blindés. Par contre c’était la première fois qu’il se retrouvait poursuivi par le commandant d’une base, en personne à bord de son appareil personnel. Un wargear Boeing Predator S80 avec la puissance de feu d’un croiseur et la mobilité d’un singe sous cocaïne. Le sergent esquiva les premiers tirs des blindés en volant à basse altitude avant de virer brusquement en faisant pivoter ses mitrailleurs d’ailes. Ronflement de balles, torons de feu rouge violet, qui embrasent le cockpit du blindé, son point de faiblesse. L’engin piqua brusquement en coupant la route d’un autre poursuivant, carambolage aérien, danger. Le sergent piqua à nouveau en changeant de direction, plein ouest quand il vit sur l’écran du tableau de bord le wargear cavaler sur ses quatre pattes bousculant tous les obstacles sur son passage. Pile poil au moment où un scooter armé remontait jusqu’à eux. Deux hommes à bord, une mitrailleuse lourde et beaucoup de balles. Le sergent ne chercha pas à les éviter, au contraire il les colla de sorte qu’ils ne puissent pas tirer, mais il ne s’attendait pas à ce que l’un d’eux essaye de pénétrer dans la cabine et lui reprendre le guidon. Un téméraire. La bousculade ne dura pas très longtemps. D’une parce qu’il était très gros, et de l’autre parce qu’il était très gros justement, que tout son poids portait sur la portière et que c’est ce moment-là que le journaliste choisit pour le jeter de hors du blindé en hurlant :

–       A bas l’impérialisme, vive la démocratie !

Le sergent se retrouva sur le scooter et ne chercha pas à comprendre, coup de coude dans la tête de l’un, direct dans la nuque de l’autre, éjection. Il rattrapa le blindé alors qu’on passait les plaines à l’herbe rase pour le désert et les canyons de la zone 114. A peu près là où on avait localisé les rebelles. Il grimpa sans peine dans l’engin et flanqua un massif coup de poing dans la poire de la démocratie. Six secondes et demie plus tard le canon rotatif 800 mm au trinium du wargear expulsa un suppositoire d’acier. Il juste le temps d’incliner légèrement leur appareil avant que l’explosion ne les balance dans un ravin. Le blindé rebondit dans la pente de caillasses et de rocs avant de s’immobiliser déformé, les ailes édentées, perdu missiles offre grosse récompense Blindage intelligent qui amortissait les chocs mais n’épargnait pas du choc. Sonné tous les quatre ils ne bougèrent pas, ce qui leur sauva la vie. Le wargear s’immobilisa au bord de la falaise, le commandant en sortit en hurlant.

–       Je t’ai bien eu Snake !

Aucune idée de qui il parlait, mais cela n’avait pas d’importance, il s’en allait.

Abenal Songh et son frère étaient natifs du Kantwallah, les régions désertiques justement, ils prirent la direction du bourg qui les avait vus grandir, deux jours de marche pour ne trouver que des ruines calcinées, des cadavres mutilés et des têtes coupées sur des piques, le sergent reconnaissait les méthodes des patrouilleurs Maraudeur qui assuraient la sécurité hors des bases. Et considérant les ruines encore chaudes, ils ne devaient pas être loin, ce n’était pas le moment de trainer. Les Maraudeurs ne partaient jamais très loin de leur fosse commune, au cas où ça attirait plus de cibles. Ce qui ne tarda naturellement pas. Un groupe à pieds plus trois scooters armés. Aucun des quatre n’avait d’armes, perdues dans la chute et pas le temps de chercher. Pas avec un soleil qui montait lentement au midi et commençait à transformer la région en enfer radioactif. Mais pas besoin d’arme quand on en est une. Un bras comme un tronc surgit d’une ruine calcinée et arracha un des pilotes de scooter par-dessus le mur, l’engin partit en vrille, le tireur tomba en arrière en crachant une rafale dans les airs. Le sergent saisit le canon brûlant, et lui écrasa la gorge d’un coup de talon sec, après quoi il entreprit de nettoyer les alentours avec sa nouvelle arme, du beurre.

Shong avait établi son fief à la Gorge du Dragon, dans l’ancienne forteresse des Kraak, perchée en haut d’un piton Among face à  son jumeau Strangh qui formaient les deux extrémités de la Gorge, dites les Dents du Dragon. Les Kraaks avaient disparu des centaines d’années auparavant,, balayés depuis la Route de la Perle et les invasions Haves. Il y avait si longtemps déjà. Et les haves eux même avaient quasiment disparu de sorte que lorsque le sergent en aperçu un, ils crurent qu’il avait vu un fantôme, chose bien possible selon eux dans ces régions, mais il ne croyait pas dans ces superstitions ni aucune autre. Il avait bien vu un petit bonhomme avec un long bâton qui les observait au loin, près d’un arbre tordu, sec et rouge comme le sang. Natifs du Ghenza, la zone la plus chaude de la planète, les haves étaient les seuls bipèdes à pouvoir se déplacer en pleine journée. La peau si noire qu’elle absorbait une partie des rayons du soleil. On prétendait qu’ils étaient capables de marcher quatre jours et quatre nuits sans s’arrêter avec trois dattes et un peu de lait de skun, un insecte des bords du Ghenza.

Ils parvinrent au pied du piton un peu avant le midi, juste à temps pour se protéger de son ombre. Autour d’eux le monde commençait à fumer. Au mitan de la journée la température pouvait atteindre 80°. Songh était un homme de taille moyenne, coiffé d’un bonnet de laine bleu et vert qui les accueillit avec un sourire bienveillant et un salam aleikum parfaitement articulé. Il avait appris l’arabe littéraire avec le Coran, et le Coran était venu jusqu’à lui de la même manière qu’il était arrivé au Prophète, par la voie du ciel. Par un pèlerin du courant des Jibrils, ordre exclusivement consacré à la propagation de la foi dans l’univers, connus pour leur efficacité et le soin qu’ils mettaient dans la représentation des Révélations d’Allah, autrement dit le moment où ils se pointaient d’une navette un Coran sous le bras, et la ferveur dans les yeux. Le mouvement des Jibrils était né avec les premières colonies spatiales, au sein de l’Union. Le sergent ne connaissait rien à la religion et ne s’y intéressait d’autant pas que la Fédération avait décrété qu’il n’y avait d’autre dieu que la Fédération elle-même. Selon les besoins, elle entreprenait de détruire les Eglises, les réduire à néant, tuer et emprisonner clergé et ouailles. Ou bien de les laisser vivoter assurant comme un semblant d’ordre si tant est que la religion en question ne remettait pas en cause la suprématie de la Fédération sur le Centaure. Mais ça le surprit quand même car, pas plus que son commandement ou n’importe quel des soldats, mineurs et cadres en poste ici, il aurait imaginé qu’il puisse y avoir ici que de pauvres hères paumés sur une planète quasi vide de présence intelligente, qu’une proto civilisation perdue et dispersée sur toute la surface des trois continents.

Songh écouta le rocambolesque récit de leur évasion, Bimbtkah, son frère lui venta les mérites du sergent Ivan.

–       Pourquoi ils t’ont fait enfermer ? demanda le leader.

–       Comportement inapproprié, rétorqua le soldat presque au garde à vous,

Pendant le dîner le soldat remonta le dictaphone du journaliste comme s’il avait été réparateur dans une autre vie. Mais non, comme il l’expliqua à l’américain, c’était facile, il avait déjà préparé des bombes avec ce genre d’appareil. Il n’était pas le seul journaliste nostalgique, ni le seul à se prendre pour Angus London ou Mykto Rabes, les grands reporters de légende des premiers pas de la conquête spatiale, eux-mêmes nostalgiques des grands du XXème siècle terrien. En gros, il en avait tué d’autres… il était un Satan après tout non ? Et c’est précisément pour cette raison que Songh, le repas terminé, l’avait fait arrêter.

Le sergent comprenait très bien. Il aurait fait exactement la même chose à sa place. Même si ça ne l’arrangeait pas du tout en réalité.

Car Songh était bien sa mission et tout depuis le départ avait été planifié pour arriver jusqu’à lui. Le marshal leur avait juste donné une occasion, ignorant que le commandant l’avait lui-même manipulé sur ordre. Quelque part dans le ciel, un satellite les suivait à la trace depuis l’évasion. Quelque part pas loin du satellite, un opérateur au sein de la station spatiale attendait un ordre de lui pour expédier un escadron de chasse Skooda, vitrifier la zone. Mais avant il devait s’occuper personnellement du leader. Et c’était immédiatement impossible.

Immédiatement, en plus d’être enfermé, il vivait comme un conflit. Le sergent Rochenko était né orphelin, dans une cuve, quelque part dans une des stations spatiales dispersées dans la constellation du Centaure, non loin du site 7820, c’est-à-dire d’une planète mineure, inhabitable mais pas inexploitable pour des méchagears. Il avait grandi dans un orphelinat militaire, n’avait jamais connu autre chose que l’uniforme, entraîné, éduqué, peaufiné à devenir la machine de guerre génétiquement modifiée pour laquelle on l’avait fabriqué. Une éducation violente où seuls les plus forts, les plus rapides et les plus endurants survivaient. En tout point donc, et comme bien d’autres soldats Satan, il représentait l’excellence, le nec plus ultra de ce qu’on pouvait faire en matière de tueur et d’agent de renseignement. Il avait déjà été missionné sur douze conflits de basse et moyenne intensité, effectué une centaine d’opérations, tué un bon millier d’individu, sans compter les bombardements qu’il avait commandé. Décoré deux fois pour acte de bravoure, et service rendu à la Fédération. De sa vie il n’avait jamais remis en question ce à quoi on l’avait destiné, ne s’était interrogé sur le sens de tous ces meurtres, toutes ces actions qu’on lui faisait commettre, et pourtant là, quelque chose le happait.

Etait-ce le décor âpre, le dépouillement dans lequel vivaient ces gens, ou bien la bienveillance qui se dégageait au premier abord de Songh. Ou était-ce la forteresse elle-même. Cette incroyable construction accrochée au sommet du piton, avec ses triples murs d’enceinte, ses tours carrées aux meurtrières dispersées. Combien d’êtres avaient sacrifié leur vie pour bâtir une citadelle pareille. Il fallait que l’enjeu en vaille sacrément la peine, et l’autorité du chef complète. Qui étaient donc ces gens après tout ? Quel genre de courage ou d’inconscience il fallait pour vivre ici ? Son nom lui avait donné et choisi sur une base de données militaires anciennes, un parchemin électronique des derniers siècles terriens, avant que l’humanité s’exproprie d’elle-même de sa planète devenue trop étroite. Son profil, la langue qu’il avait apprise, avaient été dessinés sur plan selon le respect de certaines traditions militaro-ethniques, il possédait implantée dans son cerveau une bibliothèque de faits, d’événements, de guerres, liés au pays supposé des ancêtres suggérés par son nom. Une personnalité préfabriquée puis formatée de soldat russe selon les critères mythologiques en vigueur dans l’armée. Le soldat idéal. Une statue. Couturée.

Opération Dark Road : brûlure au troisième degré, tassement de vertèbres N°1

Opération No Hope : éclats de shrapnel dans le haut du dos et dans les mollets, fracture du petit doigt, luxation du pouce.

Opération Tonnerre de Dieu : Fracture ouverte de l’avant-bras droit, tassement de vertèbres N°2, dysenterie, et un acouphène qui ne l’avait jamais quitté depuis.

Opération Razzia : 5 côtes fracturées, deux balles dans le ventre, brûlure au quatrième degré sur la jambe droite, élongation.

Opération Blue Oignon : Fracture de la main gauche, perte de trois doigts de pied, fracture de la pommette, luxation des deux pouces, plaie au ventre par arme blanche, shrapnel.

La statue était fatiguée ? Oui c’était peut-être ça après tout. Alors pour tenir le coup il se répétait le serment des unités Satan tout en se cognant le crâne de toutes ses forces contre la porte métallique du cachot.

–       Je jure de servir fidèlement le Centaure.

Boum !

–       Contre ses ennemis.

Boum !

–       Ou contre ses amis.

Boum !

–       Je jure d’obéir fanatiquement à mes chefs.

Boum !

Son crâne faisait des bosses larges comme lui dans la porte.

–       Et que je meurs sur le champ si je manque à mon devoir, que je sois immolé par cent couteaux si je déshonore le Centaure.

Boum !

–       Eh oh ! c’est bientôt fini ouais ! s’exclama le garde en entrant dans le couloir, ensommeillé, la casquette de travers, le fusil à bout de bras.

Il y eu un silence, et puis le prisonnier grommela.

–       J’ai mal…

–       Bah ouais t’as mal mon gros, elle t’a rien fait cette porte !

–       Eau, bandage, grommela à nouveau le prisonnier.

–       Oh la, la, à trois heures et demi du matin… pfff, râla le gardien à qui on avait bien spécifié qu’il devait rester en bonne santé. Ici on n’était pas comme là-bas, et après tout il avait sauvé deux de leurs hommes.

Le garde revint quelques minutes plus tard avec une gourde et un chiffon à peu près propre. Il s’approcha pour lui passer à travers la lucarne de la porte. Le bras du géant surgit d’un coup, lui attrapa la tête et la fractionna contre la taule. Quelques os craquèrent, il le souleva pour atteindre les clés et sortit. Maintenant il avait un fusil sans doute chargé dont il ne connaissait pas le mécanisme mais ça ne devrait tarder, il devait se chercher une arme plus silencieuse. Il la trouva dans une cuisine, au milieu des cuissots de cochon-singe, de légumes et de jarres pleines de potage de viande fumante. Dix-sept centimètres de bonne lame pour disséquer le gibier, tranchante comme un rasoir. Enfin il se coula dans l’ombre finir son travail. Il ne connaissait pas la configuration de la forteresse mais il avait une culture pour ce genre de monument et les dispositions nécessaires à leur garde. Il tua peu avant de parvenir à la chambre de Songh. Deux gardes, en silence, morts avant même de comprendre qu’on les tuait. Il connaissait l’emplacement de la chambre parce que c’était de cette pièce que le leader était apparu pour les accueillir. Il était allongé au fond de la pièce, dos à la porte, ronflait paisiblement. Le sergent hésita un instant, et puis…

Et puis il tua un édredon.

Lumière, clap, clap…

Songh est assis entre six gardes qui pointent leurs armes sur lui, il applaudit doucement en souriant.

–       Je ne suis pas aussi naïf que mon frère, je le crains sergent.

Ce fut la seule chose qu’il entendit parce que tout de suite après un des garde lui balançait la crosse de son arme en pleine poire.

Knock out.

Black out.