Tueur de dingue-part 1.

Rétine intelligente reliée au réseau, service des recherches, ministère de la santé, dossier A105X22, un battement de l’œil, sélection, ouverture, je voyais double. Dans mon champ visuel une rue commerçante de Newark remplit de la foule du samedi, et un lecteur à reconnaissance faciale qui cherchait mon client comme un viseur de flingueur longue distance. C’était fidèle, ça ratait rien sur un rayon de cent mètres, le bonheur du chasseur.  Mon client s’appelait Joe Boney, schizophrénie avancée, polytoxicomane, refusait tout traitement, son compte était bon. La technologie c’est bien, mais le mieux encore c’est le renseignement humain. C’était un dealer que je rencardais de temps à autre qui m’avait branché sur cette adresse, il parait qu’il vivait dans le coin. C’était le genre avec la bougeotte, autant en profiter même s’il n’était pas ma priorité du moment. Mes lentilles n’émettaient aucun effet luminescent, un modèle spéciale police mais c’était pas le cas des passants qui m’entouraient et qui pour une bonne moitié avaient le regard comme vitreux, bleuté électrique, signe qu’ils étaient branchés sur la toile et plus tout à fait là. Quel monde de merde, je vivais au milieu des zombies et je courais après des cinglés. Au-delà de la rue c’était un peu le ravage. Des maisons retournées comme un gant, éparpillées sur l’hectare, la côte est avait morflée avec Roberto, le dernier méga ouragan qui nous était tombé dessus il y a six mois. Ils avaient même dû arrêter d’urgence deux centrales avant que ça vire. Merde c’est moi ou tout se barre en couille ? Il y a vingt-cinq ans déjà on nous répétait que le désastre approchait, le début de la fin. Mais qu’est-ce que vous voulez, les gens avaient déjà du mal à rester attentif plus de dix minutes, alors réagir dans les temps… Soudain, bim, le voyant s’alluma en vert, à quatre-vingt mètres dans la rue à droite. Je bifurquais, j’étais prêt. Je le voyais planté devant une vitrine d’informatique, fagoté n’importe comment, crado, le cheveu gras. Y parait que ça faisait ça la folie. On se négligeait, on s’effaçait devant la maladie ou c’est elle qui vous rongeait le crâne, je sais pas mais c’était caractéristique de mes clients. Mal fringués, l’air pas complètement là, et si tu leur parlais rapide t’allais dans le toboggan à délire. Mais moi j’aimais pas les fréquenter, les apprendre, même pas leur dire un mot, ils me foutaient le bourdon. Je m’approchais quand une blonde sorti et lui parla. Elle était mignonne, l’air gentille mais aussi paumée que lui sans doute, ils se prirent par la main et me tournèrent le dos. Pas prévu au programme ça, tant pis, j’avais pas le temps de changer mes plans et plus important sur le feu. Je les rattrapais en rallongeant le pas et sortais mon arme. J’avais enfilé un silencieux, pour pas affoler tout le monde, un modèle récent, vraiment à peine plus de barouf qu’un pistolet à bouchon. Deux balles dans le crâne, projectile à dispersion pour pas toucher un innocent. Le sang gicla sur le visage de la fille qui hurla, désolée ma biche fallait mieux choisir ton bonhomme. J’ai rangé mon flingue et j’ai fait demi-tour pendant que les quelques passants qu’étaient pas branchés sur le réseau accourraient voir ce qui se passait. Marrant quand même, de nos jours les trois quart des gens passaient leur vie dans des mondes virtuels plus incroyables les uns que les autres, et une bonne vieille exécution en pleine rue arrivait encore à les intéresser. Je m’enfilais rapidos dans le métro avant qu’un gars me capte, les gens aimaient pas mon genre de police mais qu’est-ce que j’y pouvais si il y avait autant de dingos de nos jours ?

Ils avaient commencé à remarquer ça au début des années 2000, développement des cas d’autisme et de retard mentaux. Peu à peu non seulement les gens devenaient de plus en plus cons mais ça virait épidémie. Au début on avait accusé le système anti incendie qu’on avait installé dans tous les foyers du pays, obligatoire qu’ils avaient dit avec un produit soit disant censé éteindre un feu par arrosage. Le problème c’est que si ça rongeait bien les neurones des pas encore nés, ça arrêtait même pas les flammes. Et puis ils avaient trouvé une autre cause, et encore une autre. La pollution de l’air, certain métaux lourd dans les médicaments, des colorants artificiels, etc…  Et vous savez comment ça se passe avec les compagnies quand les scandales sanitaires s’enchaînent. Grand raout dans les médias, l’état doit intervenir, il faut des lois, de nouvelles, et en attendant ils avaient continué comme avant jusqu’à ce que ça soit les assureurs qui y aillent de leur influence. Ca avait commencé par le refus d’assurer les malades mentaux s’ils ne se soignaient pas. Et puis vu que le problème se développait, ils réclamèrent qu’on construise plus d’hôpitaux, avec l’aide de leur filiale dans le bâtiment évidemment. Et des lois, plein de lois restrictives les concernant. Oh bien entendu ça avait gueulé mais ça vaut quoi la parole des gens face à des compagnies qui possédaient la moitié du monde en propre ? Rien que New York 30% de la ville avait été littéralement racheté par HCA Consorsium depuis les inondations massives d’il y a dix ans. Et c’était peut-être pas plus mal puisque c’était les seuls pourcentages de la ville à avoir été complètement sauvé des eaux.  Officiellement je n’existais pas. Personne, même aujourd’hui, n’aurait jamais osé officialiser mon genre de boulot. Moins une question d’éthique que d’affaire de réputation. Après tout les assureurs étaient censés vous couvrir pas vous assassiner. D’ailleurs c’était du vocabulaire verboten au sein des compagnies. Jamais on vous disait, va buter machin il déraille trop. Ca aurait été de l’eugénisme en somme et il y a des mots qui fâchent plus que d’autres.  Non, du coup, j’étais tout à fait officiellement chasseur de prime assermenté, loi de 1871, cours suprêmes des Etats-Unis Taylor contre Taintor, sauf que personne ne me payait pour que je ramène des criminels en cavale et qu’en cas d’embrouille avec les flics, mon identifiant indiquait que j’avais reçu officiellement une autorisation de catégorie quatre, en gros un genre de permis de chasse sans obligation de ramener le fugitif vivant. Le vieux principe du « Dead or Alive » de l’ouest sauvage. D’ailleurs je ne tuais personne, la loi de 2025 stipulait seulement que la compagnie se donnait le droit de « neutraliser une souscription problématique » par quelque moyen qu’elle estimerait nécessaire.  C’était assez vague pour permettre mon genre de boulot. Bref je neutralisais des contrats d’assurance et je ne tuais jamais personne. Sauf que tout le monde nous appelait les « tueurs de fou » et que légale ou pas certain d’entre nous se retrouvait au trou à cause d’un flic zéleur, quand c’était pas pire. C’est comme ça qu’on les appelait, des zéleurs, des légalistes qui rejetaient toutes les nouvelles lois de la Fédération sous prétexte que le gouvernement fédérale actuel était un gouvernement d’exception. Il me faisait marrer moi ces mecs, accrochés à une constitution qu’avait été tellement piétinée de fois qu’on aurait pu en faire un tapis de sol. En attendant tout le monde était contant qu’il puisse envoyer l’armée quand il y avait des émeutes de la faim ou un ouragan de type Roberto. Les gens étaient tous pareils, voulaient le beurre et l’argent du beurre.

–       Identifiant ?

–       88.10.24 Ramon Walker secteur A185.

–       Vous êtes loin de chez vous Ramon Walker, me fit remarquer la voix synthétique dans mon appareil auditif intégré.

–       J’ai une autorisation de type 3.

–       Je vérifie.

Une fraction de seconde et le lecteur optique visitait ma rétine, sortait et analysait le fichier puis la voix dit.

–       Autorisation accordée, veillez à la faire renouveler, elle expire dans un mois.

–       Ouais, ouais, je sais, bon tu me l’ouvres cette porte, je suis naze.

–       Je dis ça pour vous vous savez, me fit l’IA sur le ton de la poule vexée avant de libérer la porte du sas.

Bon Dieu depuis que les IA avaient des programmes empathiques censés imiter le comportement humain on causait avec des portes mal embouchée et des robots caractériels. Drôle de monde quand même.

–       Bonjour, je suis votre lit-couchette, me susurra une autre voix alors que je m’enfonçais dans le tube, désirez-vous dormir immédiatement ou préférez-vous une collation-spectacle  avant ?

–       Dormir.

–       Quel genre de rêve désirez-vous ? Nous avons une large gamme de…

–       Pas de rêve.

Ca lui coupa net la chique et c’est ce que je voulais. Un hôtel-tube à deux pas de l’aéroport Reagan. Vu de l’extérieur, tous ces sarcophages empilés ça ressemblait à une ruche taillée dans des cercueils high tech. Exposé aux quatre vents pollués, avec cette IA à la con et ses couchettes en mousse thermo régulée à mémoire de forme. Mais c’était pas cher, moins qu’une véritable chambre d’hôtel en tout cas avec de la vraie nourriture dans une vraie assiette et un vrai lit. Au lieu de ça je commandais un wagon de mignonette de whisky chinois et du bœuf en tube pur Tex-Mex et me dégustait le tout en lisant le livre que j’avais dans la poche. J’aimais bien lire, je veux dire lire un vrai livre en papier recyclé comme on faisait avant. Lire n’importe quoi d’ailleurs, roman, truc d’histoire, bio, c’était ma façon à moi de pas rentrer dans tous leurs délires virtuels. Sortir le crâne du réseau qui nous bouffait tous un peu plus le crâne tous les jours. C’est vrai quoi, depuis qu’on était tous ou presque pucés, on passait plus de temps branché sur un monde qu’existait même pas que dans le dur, le vrai, chez nous, notre planète. Au moins les livres ça me gardait les pieds accrochés à quelque chose. A une époque, quand j’étais gosse, c’était mal vu de se balader avec un bouquin, les gens disaient qu’on aidait à la déforestation tout ça, mais depuis que MB Chemical avait lancé ses campagnes de reforestation transgénique, personne la ramenait trop. Où c’était passé de mode, je savais pas. Là je lisais un truc d’il y a trois siècles au moins. Ca parlait de bataille à cheval, de pays qu’existait plus, de rebelles au tsar, un genre de roi qu’ils avaient dans le temps dans les républiques russes quand c’était encore qu’un seul pays. Ecrit par un certain Léon Tolstoï. J’aimais bien, c’était pas mal, coloré et plein d’aventures que j’aurais rêvé de vivre quand j’étais gosse. Mais il avait fallu quand même que je m’aide du réseau pour comprendre certain truc. C’est comme ça que j’ai appris que l’auteur avait été vachement célèbre à une époque. Des fois je me dis qu’on est en train de tout perdre à force d’être pluggé H24.

–       Monsieur Walker ? Me fit une voix dans ma tête.

C’était Louise, mon assistante. Une vraie hein, pas une IA, moi les trucs avec des neurones synthétiques j’ai moyen confiance.

–       Oui Louise, je rentre demain, pas de vol cette nuit qu’ils ont dit.

–       Oui je suis au courant, une tempête noire, ils l’ont annoncé sur le réseau. Bokken a envoyé un de ses boys scouts, il veut vous parler.

–       Il a des infos sur Gus ?

–       Il n’a rien dit, juste qu’il voulait vous parler.

–       Okay, à demain en ce cas.

Gus c’était mon affaire, celle que je voulais pas foirer. Le truc qui me courait sur le râble depuis des mois, l’introuvable. Gus Van Dyke dit Hollywood parce qu’il était né sur Sunset, un ancien de l’airborn comme moi, on s’était connu à Shanghai pendant la guerre. Sauf que lui il ne s’en était pas sorti aussi bien. PTSD comme disait l’armée, Post Traumatic Stress Disorder. Je savais pas exactement les détails sauf qu’un jour j’étais tombé sur lui dans une liste de recherchés mort ou vif. Putain ce gars avait donné sa santé et risqué sa vie pour la Fédération et c’est comme ça que les compagnies le remerciaient. Pourtant la Guerre des Marques comme on l’appelait c’était bien nous qui l’avions gagné bordel ! Qu’est-ce qu’ils seraient maintenant tous ces consortiums si on les avait pas niqué les niakes ? Et puis elle leur a bien servit la guerre en dehors de ça, l’armement, le génie civile, la sécurité, la surveillance, les nouvelles sources d’énergie, toute ces technologies qu’ils avaient mis au point pour qu’on les écrase net. Rien que le conglomérat Sony-Daewoo ils s’étaient fait plus de vingt milliards avec leurs nano drones de combat. Du coup maintenant quand on apercevait une mouche on savait pas trop si s’en était vraiment une ou une caméra de surveillance. Sauf à se rajouter des implants de réception mais moi c’est bon je trouve que mon identifiant c’est déjà trop.

Les nouveaux avions fonctionnaient avec des moteur alternés hydrogène et solaire. Plus rapides et plus autonomes, du coup les compagnies aériennes avaient réduit leur parc et totalement abandonné le kérosène. Dans la foulée s’était développée toute une gamme d’appareils individuels automatisés. Un genre de dérivé des drones à usage civile mais qui coutait assez d’unités pour pas que je puisse m’en payer un. Je voyageais avec le monde entier en somme, surtout des mecs du sud, mexicains, brésiliens, vu qu’après New L.A l’avion assurait la ligne jusqu’à Sao Paulo. La plus part et des travailleurs itinérants, International Worker, I.W spécialisé que le ministère de l’emploi et de l’initiative envoyait un peu partout dans le monde faire le boulot que les robots faisaient pas ou plus. Ils étaient payés en fonction des distances parcourus et selon les barèmes salariaux locaux. Si le salaire était trop bas ils pouvaient rééquilibrer avec leurs points miles. Souvent des pères de famille, ou des jeunes qui n’avaient pas accès au revenu universel, vu que fallait avoir dix-huit ans et un casier vierge pour le toucher. Et un casier vierge de nos jours avec toute la surveillance et les jugements automatisés, ça courait de moins en moins les rues. A côté de moi se tenait un jeune mec, un latino en tricot de peau et tatouages qui décortiquait une orange les yeux électriques et vides, il était quelque part sur une plateforme virtuelle. Depuis la guerre, avec toutes les saloperies qu’ils avaient balancées, j’avais une déformation olfactive, un pif de truffier. J’avais beau fumer autant que je pouvais pour m’épargner les odeurs, je sentais encore trop bien. Lui il puait un mélange d’agrume, de mauvaise sueur et de relent de poubelle. Encore un des problèmes de notre époque, à force de rester à planer dans le virtuel les gens faisaient plus gaffe à eux et à leur corps. Enfin c’était ma théorie et sûrement que les pénuries d’eau devait y être aussi pour quelque chose mais une chose était sûr, l’humanité puait nettement plus que dans ma jeunesse. Heureusement que le voyage durait qu’une demie heure.

New L.A apparu dans le hublot alors que je terminais mon roman. La ville était née sur les restes de l’ancienne après le méga tsunami de 2023 qui avait eu raison de la faille de San Andréa et par la même occasion d’une partie de l’Indonésie et du Japon. La plus grande catastrophe naturelle de toute l’histoire de l’humanité avaient dit les médias. Mais bon ils avaient répété la même chose après Roberto et le naufrage de New York. Si on les écoutait c’était la fin du monde tous les jours, et ça faisait quarante-deux ans que ça durait. Je le sais quand j’étais môme la grosse affaire c’était déjà le réchauffement. Okay, on sera à cinq degrés d’ici dix ans si on fait rien et ça veut dire une nouvelle ère glaciaire, mais ça va, on vit pas trop mal dans ce bordel. L’humanité s’accroche, on va pas la déloger comme ça. Je vivais sur les hauteurs d’Hollywood, dans un des lotissements qu’ils avaient construit sur Beverley Hills quand les prix de l’immobilier s’étaient effondrés après la catastrophe. « Venez vivre où ont vécu Brad Pitt et John Wayne » disait la publicité, je ne savais pas qui était l’un ou l’autre mais les loyers étaient abordables et la vue imprenable. La résidence avait été construite, parait-il, sur les ruines de l’ancienne demeure d’Elisabeth Taylor, ce qui expliquait pourquoi on l’avait appelé Purple Eyes. Comme je ne savais pas non plus qui c’était ça me faisait une belle jambe, mais ça faisait sympa sur une adresse,  Purple Eyes, 1785 Beverly Hill Road. Toujours mieux que de vivre dans le bloc Oméga 1 de la zone 17 comme on trouvait en bas en ville. C’est que New L.A ça ne ressemblait plus trop à ce que j’avais vu sur les vieilles photos. Déjà la ville était divisée par trois bras de mer, une ile et deux presqu’iles reliées par des ponts, ensuite au nombre de réfugiés et de survivants qui s’étaient entassés dessus quand la Californie avait partiellement fondu dans le pacifique, on avait commencé par construire des camps, qui s’étaient transformé en méga tour, des blocs, quand la fédération avait repris la main. Ca faisait une centaine d’étage, ça logeait entre quarante et cinquante mille personnes, et il y avait tout dedans, des mini villes dans la ville. A condition qu’on aime vivre sous la loi d’un gang ou d’un autre, qu’on supporte la promiscuité, et qu’on n’ait pas peur que pour une raison ou une autre tout tombe en panne, vu que tout y était automatisé. Tu m’étonnes que la plus part de mes clients vivaient ou avaient vécu dans ce genre d’endroit. Ca pouvait rendre n’importe qui fou de vivre là-dedans. Bokken y vivait justement, au dernier étage du bloc Oméga 6 où lui et les siens faisaient régner l’ordre si tant est que d’avoir une horde de voyous dans son bloc pouvait être appelé de l’ordre. Je détestais me rendre là-bas, la circulation était infernale en bas et l’accès au bloc gardé par des crackers assez cons pour dézinguer une vieille si sa gueule leur revenait pas. Des futurs clients s’ils avaient eu la mauvaise idée de s’assurer. Certes c’était devenu obligatoire depuis que les avocats avaient pris le pouvoir sur tous les rouages de la société mais obligatoire ne fait pas parti du registre de vocabulaire d’un gang. Los Lobos faisaient ce qu’ils voulaient à Oméga 6 et c’était pareil ailleurs. D’ailleurs les flics ne se déplaçaient même plus quand il y avait un meurtre, c’est dire, et d’un certain côté c’était pas plus mal si vous voulez mon avis. Eux aussi avaient changé avec le temps, ils s’étaient adaptés comme le reste de la société. J’avais vu le truc venir dans ma jeunesse, la militarisation des poulets. A force de flicage globale, de racheter tout ce que l’armée déclassait pour le civile c’était devenu de véritable androïde de guerre, mi-homme mi-prothèse, armés jusqu’aux dents et carapaçonnés comme une auto blindée, plus prompt à la gâchette et au matraquage qu’à la résolution des crimes et délits. Mais qu’est-ce que vous voulez, à part quelques cinglés plus personne protestait à ce sujet. Trop d’attentats, de guerres, de bouleversements climatiques et sociaux. Les gens étaient plus occupés à survivre qu’autre chose. Les crackers me connaissaient et à cette heure ils n’étaient pas encore trop défoncés. Ils me laissèrent entrer non sans me passer au détecteur et en désactivant mon relais satellite à coup de speed hack, un logiciel spécial, ce qui était bien normal vu la parano généralisée qu’entretenait la fédération chez les nouveaux américains comme nous appelaient les médias. Un drone était si vite arrivé de nos jours, et croyez pas que ça les gênait de dégommer dans la foulée cinquante mille de ces nouveaux américains comme c’était arrivé encore le mois dernier à Washington. Un bloc du même genre que celui-ci, trente mille macchabés dût à une erreur de tir ils avaient dit les poulets. Mais tout le monde savait bien que la cible c’était le Cartel del Norte. A manière de diplomatie pour rappeler aux mexicains qui était les maitres ici. Bokken était un géant filiforme et peroxydé avec assez de piercing et de tatouage pour servir de modèle à une revue spécialisée. Il fumait de la slow à longueur de journée, une herbe transgénique qui vous donnait l’impression de tout voir en slow motion, d’où le nom. Mais quand fallait calculer ses bénéfices ou refaire la tronche à un emmerdeur il était plutôt du genre vif comme l’éclair avec une spécialité dans le rasoir à main. Et fallait surtout pas se fier à ses manière affable, plus il vous la jouait copain plus vous aviez des chances de finir avec la gorge tranchée. Peut-être pour ça que j’appréciais moyen son sourire quand j’entrais enfin dans son bureau après avoir été accompagné tout du long jusqu’au 101ème étage par mes crackers et leur puanteur de craddos de la came. Ca sent le pneu brûlé un cracker si vous voulez savoir, et il y a mieux dans un monte-charge que de se retrouver entre quatre cinglés armés jusqu’aux oreilles puant le caoutchouc brûlé et la crasse.

–       Ramon, mon pote ! Te voilà enfin !

–       J’étais sur la côte est, comment va Bokken ?

–       Contant de voir que les dingues ont pas encore eu ta peau.

–       Contant de voir que les affaires marchent toujours aussi bien, tu voulais me voir ?

–       J’ai un travail pour toi.

–       Je ne travaille pas pour les particuliers, tu le sais bien.

–       Oh mais je sais et c’est pour ça que tu vas le faire quand même, tu sais pourquoi ?

Non décidément je n’aimais pas son sourire à la con, surtout avec ce regard-là.

–       Vas-y explique, dis-je en cherchant déjà lequel des gus autour de moi allait se jeter sur moi en premier.

–       Parce que je sais où est ton pote…

Enfoiré, pensais-je.

–       Qui te dis que je ne peux pas le retrouver moi-même.

Bokken sourit de plus belle et fit signe à un de ces gars qui sorti de la pièce pour réapparaitre cinq minutes plus tard avec Gus. Il avait pris cher, la gueule démontée, une oreille déchirée et recousue à la hâte avec une agrafeuse.

–       Désolé mais il s’est pas montré très coopératif.

J’en n’avais rien à branler de ses excuses, je me penchais sur Gus et je lui demandais si ça allait. Il ne me répondit pas, le regard perdu, comme terrorisé, je me disais qu’il devait être en pleine crise et que personne ne lui avait filé ses médocs.

–       Fils de pute il a besoin de soin !

–       Oh je sais et c’est justement pourquoi tu vas te dépêcher de faire ce que je te demande.

Je regardais Gus, le pauvre vieux il était en train de vriller pour de bon et j’étais impuissant.

–       Vas-y accouche, qu’est-ce que tu veux ?

L’image d’une jeune femme se forma sur ma rétine artificielle, blonde, l’air intelligente, pas plus de vingt ans.

–       Qui est-ce ? Demandais-je à un Bokken qui soudain avait perdu le sourire.

–       Ma sœur, répondit-il sèchement avant de préciser, elle est bipolaire de type un.

–       Elle se soigne ?

–       J’en sais rien mais je pense pas.

L’image se fondit en une autre, une annonce comme j’en recevais de temps à autre, expédiée par le ministère de la santé, elle datait de quelques jours et proposait une prime de dix milles dollars mort ou vif. C’était beaucoup, même pour une bipolaire qui ne se soignait pas.

–       Qu’est-ce qu’elle a fait ?

–       J’en sais rien, trouve là c’est tout.

–       Je veux bien t’aider mais va me falloir un minimum de renseignement, et des garanties.

–       J’ai aucun renseignement sinon je ne ferais pas appel à toi, répliqua-t-il sèchement.

–       Je veux que tu soignes Gus en attendant que je la retrouve.

–       Va te faire foutre Walker, la seule garantie que t’auras de ma part c’est que mes gars lui fileront pas de la dope avant quarante-huit heures, après ils feront ce qu’ils veulent de lui, et on a plein de nouvelle dope à faire tester tu vois ? Ajouta-t-il toujours sans sourire.

Je voyais bien oui et je n’avais aucune envie qu’ils se servent de sa cervelle comme laboratoire.

–       Accorde-moi plus de temps, soixante-douze heures au moins.

–       Deux jours, pas une minute de plus.

Qui aurait cru que Bokken était famille-famille comme ça… mais deux jours c’était peu, surtout si d’autres gars l’avaient dans leur liste de course. Je jetais un dernier coup d’œil à Gus et je le revoyais du temps de sa splendeur quand lui et moi on faisait la loi à Shanghai. Je vais te sortir de là mon pote, me promettais-je en prenant congé de la bande.

Aujourd’hui le réseau fait tout. La montée des eaux n’y a rien changé, l’économie monde y tient. Et le réseau est comme un grand rêve où tout est désormais possible ou à peu près, personne n’y chie, pisse ou bouffe autrement que virtuellement. Terminé l’époque des écrans et des claviers, on y plongeait par l’intermédiaire de notre identifiant. Pour les jeux, et il y en avait des palanqués d’univers de jeu, fallait enfiler des gants et une combinaison pour les sensations, pour le reste, ouvrir son compte ou acheter en ligne suffisait de faire les gestes pour que le reste suive. Ce qui donnait un drôle de spectacle dans la rue. Imaginez des zombies aux yeux électriques faisant des gestes hiératiques des mains ou des pieds, parfois les deux en même temps et ça vous donnera l’idée d’à quoi ressemblait n’importe quel boulevard de New L.A. Mais faut pas croire, c’est pas partout dans le monde comme ça. Pas de réseaux au Moyen-Orient ou dans le sud de l’Europe. Et en Afrique ils commençaient tout juste à toucher des vieux Mac d’avant la Guerre des Marques. Les inégalités comme ils disaient n’avaient pas changé d’un bout à l’autre du globe même si plus personne ne dirigeait vraiment le monde à l’exception des compagnies et des cent familles. Cent familles qui en trois siècles avaient pris possession du marché globale, tissant des liens indéfectibles avec les mafias du monde entier de sorte que les flots d’argent des secondes alimentaient en cash les banques des premières dans un circuit continu de complicités, corruptions et compromissions avec ce qui restait des états. Si la gamine était bipolaire de type un avec une prime de dix milles sur la tête ce n’était certainement pas au ministère qu’il allait falloir m’adresser pour la retrouver en deux jours. Mais à des professionnels du réseau, des gens aussi importants que dangereux, les hackers de la Yamagushi Gumi, les tatoués de feu le Japon. Ces mecs là vivaient quelque part en Asie de nos jours, impossible à trouver physiquement mais pas sur le réseau où ils avaient leur QG sur la plateforme Shoguna One. Une espèce de Japon idéalisé si le Japon avait survécu, entre le manga ka et les films de samouraï moderne, mi techno mi tradi. J’avais choisi un avatar de gaijin, nom d’utilisateur Johnny Wishita parce que je trouvais ça cool et que c’était important d’être cool dans le virtuel. Mais avant je m’installais chez moi, enfilais ma vieille combinaison et mes gants Sensor Plus, pas question de faire le zazou dans la rue comme tous ces cintrés, et avec un bon joint de fine ça le faisait encore plus. Cool je vous ai dit, super cool. Le gaijin dans son costard lamé qui déambule dans les rues enneigés de Néo Tokyo, quartier Shibushi, dit aussi quartier flottant bien qu’il n’avait de flottant que l’application de la loi et l’ordre. A vrai dire ici c’était la Yamagushi qui assurait la loi et l’ordre et si tu t’avisais de déconner avec ça t’étais mort. Pas d’excuse inutile à Shibushi, même le truc du petit doigt c’était passé de mode.

Sur le réseau, Johnny Wishita n’est pas chasseur de prime mais trafiquant de donnée. Des millions de tera octet compilés dans le crâne qui s’autodétruirait immanquablement si quelqu’un s’avisait de buter mon personnage. Et comme c’était un trafic hautement illégal sur la toile, plus officiellement j’étais agent d’artiste pour chanteuse de karaoké. Le genre cool donc, avec son garde du corps cool et ses filles cools façon tokyoïtes lolly pop acidulée. Le ou plutôt la garde du corps était une ninja assermentée Iga du nom d’Izumi, alias Louise dans le monde réel. Toute en cuir bleu avec les cheveux violets et ses deux katanas croisés dans le dos, ses cuissardes, elle en jetait sévère. Dans la vie Louise accusait une bonne vingtaine de kilos en trop mais sur la plateforme c’était une gazelle d’ivoire rapide comme l’éclair. Les gars que je cherchais se faisaient appeler les 47 Ronins et ils avaient leur QG au premier étage d’une salle de pachenko, dans un local comme une grotte technoïde plein de nerds occupés à court-circuiter la toile, fabriquer des virus, des sorts et des bonus, armes spéciales pour les avatars tout ça parfaitement illégalement bien entendu, mais si on y mettait le prix… Personne ne montait à l’étage sans l’autorisation des gros, des patrons, à moins de tenir dans sa main un paquet de 108 Dragons, des cigarettes à inducteur télépathique, fabriquées mains depuis 1938, rachetées par les yakuzas dans les années soixante-dix, ressuscitées sur le réseau pimenté de biochimie virtuelle, un bonus de plus on va dire qui permettait de communiquer directement avec les gars là-haut sans passer par les gorilles en bas. Un mythe courait sur cette marque, qu’elle avait été originellement destinée au marché chinois dans l’espoir de les rendre impuissant. Puis on s’était aperçu que les produits chimiques avaient des effets inattendus et dangereux, la télépathie donc, un secret militaire bien gardé, jusqu’après la guerre. Jusqu’à un oyabun bien renseigné décide de racheter la société. Chaque paquet était numéroté, les numéros 8 ou 18 étaient généralement réservés aux chefs mais c’était peut-être aussi un mythe. Allez savoir ce qui était vrai sur le réseau et ce qui n’était qu’un strory telling raconté par un scénariste dingue au fond de sa cave. Encore un truc qu’on perdait avec le temps, à force de vivre dans des mondes imbriqués où tout semblait possible, on perdait notre histoire, notre passé. La mémoire, notre véritable mémoire. Pourquoi vous croyez que je ne supporte pas de rester trop longtemps dessus ? Je suis un homme de racine moi, j’ai besoin de la réalité, de présent, et il n’y a pas de présent sans passé.

La télépathie c’est quelque chose, un trip. Comme de se retrouver dans un espace très intime avec quelqu’un et la savoir jusqu’au fond de la moelle épinière sans jamais l’avoir rencontré. Un peu comme l’amour avec des chuchotis dans la tête en plus. Avec Izumi on s’était installé dans un bar lounge sur l’avenue Tokugawa. Une bande de néo hippy buvait du saké fluo au comptoir, une serveuse androïde, carrossée comme un avion de chasse, circulait entre les tables distribuant les alcools sur son plateau de verre. Izu avait choisi un thé soushong qu’elle avait discrètement agrémenté d’une pincée musca noir, une métamphétamine qu’on ne trouvait que sur cette plateforme, un truc à vous faire virer berseck en cas d’agression. Il faut dire qu’on avait beau se la jouer méga détendu on n’en menait pas non plus très large. Mon contact là-haut s’appelait One Punch One, Opo pour les intimes et les pirates du réseau. Un petit génie, concepteur d’armes, maître en karaté-manga et que les yakuzas couvaient comme une poule au trésor. Je lui avais sauvé la vie dans le passé, il m’en devait une et beaucoup plus même vu ce que mon personnage trimbalait parfois sur lui comme données sensibles.

–       Je ne peux pas te parler maintenant Johnny, me fit le chuchotis entre mes synapses, je ne peux pas te parler maintenant, répéta-t-il, un écho, j’avais l’habitude.

–       Quand ?

–       Demain, à l’adresse habituelle, à l’adresse…. Demain….

–       Ok.

Je chassais l’image d’Opo d’un revers de la main et remontais à la surface de ma réalité du moment, un faux bar pop dans une fausse ville toc.

–       C’est où l’adresse habituelle ? Questionna Izu en recrachant une bouffée de sa 108.

–       Sur les quais, répondais je maussade.

–       Qu’est-ce qu’il y a ?

–       J’aime pas ça, il n’a pas fait notre code.

–       Quel code ?

–       Normalement il doit terminer par une question, quelque chose ne va pas.

–       Peut-être qu’il a oublié.

–       Il est Asperger, c’est pas le genre à se laisser distraire, répliquais-je en terminant ma bière. Allez viens, on va allez voir l’Oracle. En dehors de Shibushi et de quelques autres quartiers réservés, la ville, comme dans la vie réelle, obéissait à la loi des gangs. Vietnamien contre coréen, coréen contre chinois, chinois contre vietnamien, etc… à ce jeu l’Oracle faisait office de juge de paix respecté ce qui en soit n’avait sûrement pas été une mince affaire pour une mulâtre américaine. Elle avait les oreilles collées au bitume, si elle savait quelque chose sur ma gueule, je ne doutais pas qu’elle me le dirait. Elle vivait dans un immeuble moderne sur Kabukl Boulevard, troisième étage avec portier à l’entrée s’il vous plait. Un bel appartement avec vue, elle était en train de faire des cookies quand j’entrais, accueilli par un jeune moine en robe safran. Ne me demandez pas ce qu’il faisait là, il y avait toute sorte de gens qui passait chez l’Oracle.

–       Il parait que MB Chemical a été hacké la semaine dernière, peut-être qu’ils pensent que tu trimballes les données. La Yamagushi a des parts chez MB

–       Je l’ignorais.

–       Fais attention à toi Johnny, les clans sont nerveux en ce moment, une guerre se prépare.

–       Entre qui et qui ?

–       Plusieurs factions, je n’ai pas les détails…

Ca ne ressemblait pas à l’Oracle mais je lui faisais confiance.

–       Même ici dans le réseau la vie est un cycle tu sais…. Sois prudent, les ombres sont de sorti.

Les ombres ?

–       Tu veux un cookie ? Me demanda-t-elle. C’était sa façon à elle de vous signifier votre congé et vous aviez drôlement intérêt à en goûter un. Oui j’allais être prudent et pour commencer passer par le magasin à outil. Il se faisait appeler Philéas Goldstein, un gaijin comme moi qui perchait dans le nord de la ville, tenait un garage et en sous-main fabriquait et vendait des armes pour les jeux de guerre. Mais ce qui valait dans un jeu de guerre valait ici.

–       Il est magnifique ! Dis-je en soulevant un M4 flambant neuf avec ses balles à l’uranium appauvrie pour percer les blindages.

–       N’est-ce pas, répondit Philéas en remontant se petites lunettes turquoise dessus son nez.

–       Qu’est-ce t’en penses ? Demandais-je à Izumi.

–       J’aime pas les armes à feu tu sais bien.

–       Un sabre ira toujours moins vite qu’une balle.

–       Ah oui ? T’es sûr ?

Non, je n’étais pas sûr, pas dans ce monde-là sans apesanteur réelle, sans rien de réel et où tout devenais vrai pour peu qu’on ait les bons plug-ins, le dernier pouvoir caché à la mode, la dernière pétoire à plasma de chez Machin Chose.

–       J’en prends un, me décidais-je, ainsi que ce HK V206 et ces deux grenades étourdissantes

–       On part en guerre ? Fit Izumi.

–       Ca se pourrait bien.

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Pour August, Olivia, Emilie, Nikita, Karen, Savanah et toutes les autres….

Les imbéciles ont cette vertu de ne jamais réaliser le bien qu’on leur fait. Les imbéciles sont satisfaits de leur sort, c’est le propre de leur espèce, la médiocrité est leur nid douillet, la bêtise, la leur, leur sucre. Les imbéciles vous poussent parfois aux idées les plus noires, à vous casser à petit feu ou à grand, c’est selon la force de chacune ici et leur capacité à se protéger. Moi, c’est idiot, mais chaque fois que j’ai un orgasme devant un porno je dis merci, à la dame, au monsieur, au caméraman, à la scène qui m’a apporté un temps soit peu de bonheur dans ma misère sexuelle du moment. Les imbéciles insultent, crachent, et traitent de pute une femme qui ne leur a rien demandé et qui en plus n’ai même pas payé le plus souvent quand petit homme  (le plus généralement) ou petite femme fait sa petite affaire dans la secrète alcôve de sa pathétique petite envie de foutre. Cette sous-espèce d’humanité ne s’en prend jamais aux acteurs, forcément enviés dans une société patriarcale et performante de mâles dominants, et pour la plus part, en réalité dominés. Puisque bien entendu le sexe faible n’est pas celui qu’on croit. Cette sous-espèce se motive dans une lâcheté commune pour la seule satisfaction de sa médiocrité, faisant du mot « putain » une insulte choisie alors que leur sexe lui le complimente. Sans la putain, point d’orgasme dans les confinements crasseux de son adolescence même tardive, sans la « chienne » point de bonheur sinon celui de sa propre haine de soi, car bien entendu c’est eux qu’ils haïssent. Mais puisque les imbéciles sont trop lâches pour l’admettre, ils reportent leur haine sur autrui et c’est bien la le seul bonheur qu’ils sont capables d’exprimer. Ces imbéciles sont légion sur le net, qui leur laisse loisir dans l’anonymat de leur stupidité et de leur saleté, dans leur surpoids et l’inactivité sexuelle que leur procure leur acné purulente, de défouler ce qu’ils n’oseraient jamais admettre dans le monde réel, sinon assuré d’un nombre collégiale d’imbéciles de leur espèce. Mais, il faut bien, au risque de sembler platement aussi crasseux qu’eux, leur concéder une raison ; une totale méconnaissance de la sexualité et notamment de la sexualité féminine.

 

La rage d’aimer

Le féminisme patriarcale tel que nous le subissons aujourd’hui, celui qui permet à un gamin de 15 ans de traiter une femme « feminazi » parce qu’elle réclame le minimum de respect que l’on doit tout à chacun. Voir de pleurnicher comme une fiotte que les femmes ont trop de pouvoir sur ses toutes petites couilles (et il a bien raison sans quoi il ne serait pas autant frustré). Ce féminisme bourgeois et pudibond qui prête aux hommes les pires pulsions, et aux femmes les plus vierges intentions a fait et fait un mal considérable à la sexualité en général et à la sexualité féminine en particulier. Bercé de culture judéo-chrétienne et donc d’interdit tant religieux que bourgeois, il en est à réclamer aux hommes de ne pas oublier le clitoris, comme si tous les hommes étaient des handicapés du lit et à dépeindre la sexualité féminine comme une petite chose romantique et mignonne, à l’image d’Epinal que veut soutenir tant la classe dominante que l’église, une vision de castra. Or la sexualité féminine n’est pas, et ne sera jamais, à l’image conformiste que ce féminisme de pacotille veut en donner, en fait même elle est à l’exact opposé. Il suffit précisément de voir la sexualité assumée des actrices du porno (quand elle l’est, assumée) pour réaliser que nombre d’hommes et de femmes se font comme illusions sur la bestialité qui peut s’exprimer dans un lit. Et je ne parle pas de la bestialité au sens commun où on l’entend mais au sens animal. Si les femmes sont en effet souvent amoureuses de l’amour avant tout, leur moyen de l’exprimer dans un lit ne suffit pas à cette image pudibonde et tournée vers l’exclusif de la maternité tel que nous l’ont vendu les psys et nous le vendent aujourd’hui les magazines « consacrées » aux femmes dans son acceptation petite bourgeoise. De ma propre expérience d’homme certaines partenaires me faisaient parfois peur dans leurs fantasmes et ses accomplissements. Une sexualité que j’avais d’autant du mal à assumer que ma propre éducation me conditionnait à rejeter mon animalité sexuelle et à forceries celle de ma partenaire et ce pour les mêmes raisons que la petite bite qui se permet d’insulter une actrice du porno dans toute la bêtise de son anonymat. Non les hommes ne viennent pas de Mars et les femmes de Vénus, c’est même souvent l’exact contraire.

Actes et conséquences

Mais tout cela ne serait rien et inconséquent, comme le sont l’esprit des imbéciles, si justement cette agressivité motivée par une vision puérile tant de la sexualité féminine que masculine n’était pas assorti d’insultes, de menaces, de violence morales voir physiques à l’endroit des comédiennes du porno. Si en plus de cela la société conservatrice, bourgeoise et surtout gluante d’hypocrisie ne se permettait pas de juger les comédiennes du porno, tout en couvrant de louange des vieux lardons violeurs et violents comme Rocco Siffredi. Cette fricassées d’esprits puants qui juge la putain comme d’une disgrâce mais qui se permet de la vendre, l’acheter et surtout l’exploiter, particulièrement en France (voir à ce sujet mon article la Putain et le Bourgeois) de toute les manières qui soit et se gargarise plus tard de l’entendre dans le poste parler de sexualité une fois sa carrière passée tout en roulant des yeux complices et vicieux. Ce ramassis de connards et de connasses qui en file, aidés qui par l’Islam qui par le christianisme, faisant la queue pour cracher leur bile après leur foutre ou leur cyprine dans l’intimité de leur bêtise n’est pas pour autant sans pouvoir. Le pouvoir d’isoler, de stigmatiser, de détruire même des vies fragilisées par cette même morale imbécile. August Ames en a fait les frais récemment pour quelques tweets inconséquents, et l’a payé de sa vie, idem pour Karen Lancôme ou Savannah détruite dans les années 90 par la peur de ne plus plaire. Et voilà maintenant que Nikita Bellucci ferme son compte tweeter, comme Liza del Sierra s’était éloigné de Facebook à force non pas seulement d’insultes et de menaces mais également de dragues lourdingues de quelques vautrés puisque s’il est vivement encouragé de se livrer corps et âmes devant les caméras pour la satisfaction de notre misère sexuelle, il est rigoureusement réprouvé d’exister autrement. Comment développer une vie sociale sereinement dans ces cas là ? Comment ne pas souffrir de solitude, comment même développer à l’endroit des hommes une relation de confiance si cette relation est biaisée par ce regard affligeant de médiocrité et d’égotisme ? S’en foutre serait sans doute la meilleure solution, avoir unh entourage solide aussi, mais ce n’est pas toujours possible. Déjà que l’imbécile n’y parvient guère et l’exprime au mieux, alors sa victime. Personnellement je trouve que certaine s’exposent trop, c’est leur choix, mais les détails de leur vie privée, de leurs chagrins ou manques ne regardent et ne devraient regarder qu’elles, mais quand on fait un métier public, forcément on s’expose et on a n’a pas toujours envie de s’exposer de façon lisse et glamour. En attendant je souhaite aux uns (car eux aussi souffrent et on y pense que trop rarement) et surtout à elles toutes de se protéger au mieux, et tout le bonheur du monde. Merci encore et toujours pour le service que vous nous rendez. Quand aux imbéciles qu’ils aillent se faire cuire le cul en enfer.

 

 

 

Une livre de chair 2.

Il n’avait jamais vraiment essayé de regarder ou même de comprendre. Ce genre de programme s’était multiplié avec les années, il suffisait de rester en périphérie de ce monde-là, il étalait de lui-même sa vulgarité sur les couvertures de magazines. Les mêmes genres de personnages, de filles, de personnalités, jusqu’au physique, plaquettes en chocolat, seins refaits et tatouages tribaux. Toutes les fois par exemple où il se rendait au tabac du coin, une nouvelle couverture pour Entrevue, avec une énième starlette de la télé réalité déclarant qu’elle n’était pas, ou était une chaudasse, le tout invariablement en tenue sexy, maillot de bain, poitrine opulente, bouche prometteuse de Barbie porno. Comment finalement une fille comme Chantal, de cette génération, aurait pu croire que de faire une danse du ventre pour un mec en jupette sexe, une sucette dans la bouche, puisse être autre chose que séduisant ? Elle obéissait juste aux standards modernes de ce que la télévision lui avait enseigné, et tant pis qu’il ou elle ne la regarde pas, la vulgarité marchande de son spectacle s’invitait donc d’elle-même dans l’inconscient collectif. Puis au fond ça lui plaisait, ne lui avait-elle pas avoué spontanément qu’elle était plutôt coquine. Il fallait bien admettre, elle faisait finalement rêver le célibataire contraint qu’il était.

Plutôt coquine. C’était un descriptif sobre pour le genre de panoplie sexuelle qu’elle réservait aux rares privilégiés assez dépensiers pour terminer dans son lit. Toute la panoplie porno en réalité. Des tenues sexy aux gorges profondes en passant par l’éjaculation faciale ou la sodomie. A ce sujet aussi elle était le direct produit d’une époque où l’industrie de la pornographie avait tout envahi, jusque dans la mode elle-même. Sa sexualité, comme la plupart des filles et des garçons de son âge s’était faite à l’aune de Marc Dorcel production. Et tant pis si en réalité elle n’aimait pas du tout qu’on se vide dans sa bouche ou sur son visage, que la sodo ça fait mal bien souvent. Tant pis si elle connaissait rarement le sacro-saint orgasme féminin, élevé au stade absolu de graal par le féminisme dévoyé des magazines féminins, c’est ce qu’on attendait d’elle dans un lit, se comporter comme une petite salope absolue, et c’est ce qu’elle servait, ignorante de la tendresse, des caresses, de la complicité amoureuse. D’ailleurs elle n’avait jamais été amoureuse qu’une seule fois, et autant qu’elle s’en souvienne ça coûtait cher. Il s’appelait Oussman Oussman Boka, un magnifique malien d’un mètre quatre-vingt-dix qui, en dehors de la baiser splendidement, lui avait tout appris du broutage. Entre deux gifles dans la figure…. Une passion violente, un amour-chien qui avait duré deux ans, jusqu’à ce qu’il se fasse expulser et qu’elle n’entende plus jamais parler de lui. Cette séparation forcée l’avait d’abord déchirée, puis elle s’était rendue compte de son emprise à mesure que le souvenir de ses baisers disparaissait et que celui des coups demeurait. Aujourd’hui elle n’avait plus que mépris et haine pour les hommes, quant à l’amour, eh bien elle n’avait plus le temps, tout simplement, mais puisque c’était une mandoline universelle, elle n’hésitait pas plus à en jouer qu’Oussman avait hésité avec elle sur cette corde sensible, chaque fois qu’il voulait se faire pardonner de l’avoir frappée, chaque fois qu’il voulait la pousser à se réconcilier sur l’oreiller. La baiser au plus fragile d’elle-même, comme un petit oiseau qu’on prend au creux de sa main, parce que pour lui c’était meilleur, comme de limer une vierge.

Oussman et sa belle queue… c’était lui qui lui avait dit de choisir un prénom bien français, se faire passer pour une mère célibataire, parce que ça faisait plus sérieux, d’apparaître toujours pure et vierge d’intention, l’innocence d’agir, enfantine, limite idiote. Lui qui lui avait enseignée comment attirer le client, l’aguicher. A l’époque il l’avait même poussée à s’exhiber sur un site porno, effeuillage soft, branlette avec un god, ces choses-là. Mais elle n’avait jamais aimé ça, elle trouvait ça dégradant comme une éjac faciale. Elle se faisait une plus haute opinion d’elle-même, avait regagné sa fierté de femme à mesure que le souvenir de son beau tortionnaire africain disparaissait derrière les rangées de prétendants. Elle avait gardé son nom par mépris pour lui, son nom de salope comme elle disait, son nom de brouteuse  quand au Dubien, elle trouvait que ça faisait aussi français que Chantal. Chantal Dubien, c’était plat, presque anonyme, Dubien-Boka c’était comme si le grand nègre s’invitait dans une zone pavillonnaire, même si elle était la seule à le savoir, ça avait quelque part le goût de la revanche.

Ses parents étaient de médiocres travailleurs sans ambition, petits employés qui s’étaient sacrifiés pour elle, sa mère aide-ménagère dans un hôpital et lui VRP depuis 15 ans dans le Velux, ils lui avaient tout donné. Le confort, la sécurité, la télé quand elle voulait, les sorties, les derniers gadgets à la mode sans pour autant jamais lever la tête du guidon, jamais moufter, contre rien, même quand elle ne foutait rien au lycée. Et bien entendu, l’adolescence venue, elle ne supporta plus l’ambiance confinée et douillette de cette définition du bonheur familial que proposait papa et maman. Oussman fut la conséquence logique de cette révolte. Qui en impliqua bien entendu une autre, le rejet de ses parents. Non pas qu’ils étaient racistes, pas réellement mais quand même c’étaient pas des gens comme nous non ?

Sa bande de copines, qu’elle connaissait depuis le lycée, savaient à propos d’Oussman, de ses parents et elle. Ce qui s’était passé, les coups, tout ça. Pour autant pour elles, elle entretenait un genre de nostalgie en gardant son nom, une nostalgie qu’elle ne cachait même pas quand elles causaient cul. A l’instar de son pigeon, Sarah était une fille plus secrète qu’il n’y paraissait, et seul Saïd était dans la confidence. Lui seul savait le mépris qu’elle entretenait pour la gente masculine en général et le dégoût que lui évoquait l’amour et tous ces trucs qui rapportaient rien sinon des baffes et des coups de bite. Lui seul savait les blessures que lui avait laissé dans l’âme ce foutu beau malien.

– Qu’elle tête il a chérie ? Tu me l’as pas encore montré.

– Attends je débranche la cam et je l’appelle.

Il apparut comme toujours, sur un mur blanc, avec un canapé de couleurs crème derrière lui. Il fumait.

– Comment ça va ma belle, entonna-t-il de bonne humeur.

– Oh il a un joli sourire, commenta Saïd derrière elle. Tu lui as demandé s’il était bien monté aussi ?

– Saïd…

Ils éclatèrent de rire pendant qu’elle écrivait.

– Ça va et toi ?

– Bien, j’ai reçu l’argent, je vais pouvoir te payer ton code de connexion.

– Génial, tu vas te promene kan ?

– Je ne sais pas quand on aura raccroché.

– Tu ve pa alle cherche maintenant, je t’attends. Comme ça ce soir on pourra se voir, promit-elle.

– Oh tu fais chier, je suis bien là.

– Mais si sa ferme

– T’inquiète pas ça ne ferme pas avant 18h30 dans mon quartier

– Tu te souviens du nom de la recharge ?

– Oui, Néosurf, j’ai pas oublié, j’oublie jamais rien.

– Tu a une bonne mémoire

C’était une question, à force il avait aussi appris que la ponctuation et elle ça faisait deux.

– Oui très bonne. Visuelle surtout.

– Moi aussi je bonne mémoire.

Et elle fit apparaître un petit smiley qui faisait un clin d’œil. Façon de dire, en somme on est pareil. Et sans le savoir elle était encore plus près de la vérité qu’elle ne l’avait jamais pensé. Pour être un bon menteur il fallait autant de mémoire que d’absence de scrupule. Ils partageaient ces qualités l’un comme l’autre.

– Tu me promets que t’iras après

– Oui je te le jure, écrivit-il paternellement, et moi aussi je tiens toujours mes promesses.

Encore une vérité. Il était même psychorigide au sujet des promesses, celles qu’il faisait ou celles qu’on lui faisait. Pas question de manquer à sa parole avec lui, personne, ça avait valeur d’or. Tout le monde savait ça dans les milieux où il naviguait. Alors sitôt la conversation terminée, une heure quand même, il sortit et alla lui acheter son précieux forfait internet plus mobile pour la somme convenue. Elle aurait été moins pressante, il aurait peut-être fait cadeau d’un peu plus, mais elle l’avait fatigué avec cette histoire. Il était heureux d’en finir, croyant sincèrement que maintenant il allait retrouver la jolie petite poupée en train de faire la danse du ventre pour lui devant son écran. Pourquoi pas après tout, il pouvait douter du reste (quoi que plus beaucoup maintenant) mais pas qu’elle était exhibitionniste. C’était de son époque donc. Le soir même elle le remercia, lui dit qu’il était génial, ce qu’elle pensait vraiment. Ce mec était gentil en plus d’être beau, dommage qu’il soit aussi con. Mais la caméra ne marchait pas, c’était normal disait-elle, il fallait attendre vingt-quatre heures pour que tout redevienne normal. Il fut un peu déçu, mais puisqu’il n’avait pas de raison de douter de ça…

– Tu lui as parlé de l’héritage ? lui demanda Saïd.

– Qu’est-ce que tu crois, avant-hier.

– Il a dit quoi ?

– Rien, il n’avait pas l’air très intéressé.

– Il est au RSA et ça ne l’intéresse pas ? Tu vois je t’ai dit c’est des parasites ces gens-là, ils veulent rien.

– Mais non c’est pas ça, il a raison de pas s’y intéresser, c’est mon argent après tout, il fait genre.

– Tu crois ?

– Bah oui, je lui ai dit que je l’aiderais avec mon fric, il m’a dit « touche le d’abord et tu verras bien »

– Un daron quoi.

– Voilà t’as compris.

L’héritage… elle avait glissé cette histoire au milieu de la conversation, sur le ton presque de la confidence. Une amorce pour voir comment il réagissait. Sa réponse ne l’avait pas déçu, signe qu’il ne se méfiait pas. Et en effet c’était le cas. Sarah était une fille maligne faute d’être vraiment intelligente. Suffisamment pour connaître ses forces et ses faiblesses face à un homme de son âge et de sa probable expérience. Une qualité pourtant qu’elle surestimait amplement dans son cas précis, comme elle s’en aperçut le surlendemain.

– Non tu vas pas lui faire croire que t’es au Mali ? fit Mélanie incrédule.

– Bah si tiens !

– Déjà ? Mais hier, t’étais… t’étais où déjà ?

– A Chambéry.

– C’est où ça ?

– Je sais pas, quelque part en France.

– Et aujourd’hui t’es au Mali ? Mais il ne va jamais te croire, plaida la jeune femme.

Sarah mima la fille au bord de l’évanouissement

– Oh qu’il fait chaud, j’ai prit un billet aller simple parce que je croyais que j’allais toucher l’argent de l’héritage tout de suite…. Je suis une gourde.

– Oh chérie, ne dit pas ça de toi, t’es juste un peu distraite, fit Saïd, et ils éclatèrent de rire tandis qu’il écrivait.

– Comment vas-tu la fille ?

Il aimait bien ce mot, fille, ça lui donnait le sourire. Et elle, assurément s’en était une, il avait encore le souvenir de sa petite danse, de son sourire, ravi ce matin de la retrouver, toujours persuadé qu’elle allait réapparaître à l’image. Mais non, elle avait chaud et très mal à la tête, et elle était très triste aussi.

– Qu’est-ce qui se passe ma belle ?

– Je suis au Mali, écrivit-elle, et tout le monde à nouveau ria.

– !!!! répondit-il. Au Mali mais qu’est-ce que tu fais là-bas ?

Sarah répéta presque mot pour mot son petit scénario. C’était le notaire qui avait payé le billet, pourquoi un aller simple ? Elle savait pas. Pourquoi elle était partie alors ? Parce que l’histoire de l’héritage ne pouvait plus attendre paraît-il, et il se rappela qu’en effet elle lui avait déjà mentionné des appels pressants des maliens. Son père était mort il y avait un an et deux mois exactement, il lui avait laissé pour 300.000 euros dans une banque de Bamako, ville dont elle ne connaissait pas même le nom alors qu’elle était censée s’y trouver. Ce fut sa première erreur, la seconde c’est qu’elle s’adressait à un homme qui avait l’expérience des voyages, un homme qui ne pouvait pas comprendre en toute logique qu’on puisse vouloir prendre un aller simple, même en pensant toucher de l’argent hypothétique. Mais surtout, sa plus magistrale erreur c’était d’avoir à nouveau insisté pour qu’il l’aide. Sarah, pensant pêcher un petit poisson pas bien malin avait, en quelque sorte, tiré trop vite sur le moulinet. Lui aussi, soudain s’était mis à compter. D’une, en homme d’argent qu’il était, il savait que les notaires ne faisaient pas ça, jamais, ni qu’il demandait 20% pour sortir l’argent, comme elle lui avait prétendu, à moins d’être véreux. De deux ce voyageur qui avait parcouru cinq continents n’était pas sans ignorer que pour voyager dans de nombreux pays, il fallait encore un visa d’entrée. Il vérifia même avec le Mali, sur le net, cocasse le prix annoncé pour un visa de trente jours, cinquante euros… Le surlendemain donc, il la confronta à ses propres mensonges, elle tenta de s’expliquer, donnant une première version, puis une seconde.

– Merde, merde, merde, je suis en train de le perdre !

– Quoi ? Ton chéri d’amour ?

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Mélanie

– Il croit plus que je suis au Mali.

– Tu vois je t’avais dit, t’es allée trop vite avec lui.

– Ouais, on dirait.

Mais bravement, elle continua de jouer pour lui la jeune fille innocente, pure et sans reproche.

– Pourkoi tu me croi pas je sui une fille honnête.

Toujours cette graphie qui se concentrait au bon moment, sur les bons mots, cette façon de trahir derrière une intelligence en marche, une volonté de paraître. Mais ça ne marchait plus, pour lui c’était stop.

– Tu me racontes d’abord que t’avais pas besoin de visa, ensuite que tu avais fait les papiers avant, tu me prends pour une bille ou quoi ?

– Alors pourquoi tu restes si tu veux plus me parler ?

Toute la phrase écrite en français cette fois. Elle jouait, encore.

– Excellente question, je vais te répondre tout de suite.

Et dans l’instant il la bloqua sur Skype et Facebook.

 

Bon dieu, une brouteuse, c’était donc bien tout de ce qu’elle avait toujours été, se dit-il en retournant à l’horizon morne de son écran. Rien qu’une de ces saloperies de parasite du net, d’escrocs maladroits, de petite salope. Est-ce qu’il était furieux ? Non plus déçu en vérité, il avait eu envie d’y croire, à sa chance, à ses flatteries, même si ce n’était pas forcément  nouveau pour lui, ça faisait du bien au coeur. Il s’en voulait également de ne pas avoir écouté son instinct naturellement aiguisé, embarqué malgré lui par une sucette et une jupette bleue électrique. Voilà le genre de dégâts indirects que ces tentatives d’hameçonnage provoquaient sur les grandes solitudes comme la sienne. Pour autant, hors de question d’en rester là.

Elle lui devait cinquante euros, maintenant qu’il l’avait démasquée, elle allait payer quoiqu’il advienne, d’une manière ou d’une autre.

 

Tout à fait fonctionnellement, la plus grande erreur de Sarah, cela n’avait pas été d’avoir manqué de finesse ou de s’être cru plus maligne qu’elle ne l’était en réalité. Cela n’avait même pas été de lui faire croire à sa chance, c’était tout simplement d’avoir cru et de croire encore à sa fable, de s’être adressée à lui comme d’autres avant elle, en toute innocence, certitude que son air, son profil Facebook puisse avoir quoi que ce soit à faire avec la réalité. C’était un comble, dans ce royaume de faux semblant qu’était le réseaux social le plus célèbre du monde, la plateforme où par essence tout le monde s’inventait sinon une vie, une personnalité remarquable et en faisait le spectacle, on le croyait lui parce qu’il se déclarait artiste et pauvre, comme si c’était la condition la plus évidente, la plus simple, et à vrai dire la plus commune de ce réseau. C’était bien le cas en effet. De par le statut social qu’il s’était inventé il s’était attaché à toute sorte de groupes « artistiques » où des dizaines d’apprentis écrivains éditaient soit à compte d’auteur, soit sur leur blog des histoires et des poèmes sans grand intérêt que leurs amis « likaient » en masse, en se rependant en une obscénité de compliments. Il n’avait jamais compris cette fascination que pouvait exercer les artistes, surtout amateurs. Pas plus qu’il n’avait jamais compris cette nécessité de certains de se répandre en flatteries quand untel publiait un « selfie » cet autre travers narcissique de notre temps, ou une photo de son petit dernier, de son chat d’amour, de sa dernière petite robe qui lui allait comme un sac. Les gens étaient si seuls au fond, si communément seuls qu’ils étaient prêts à n’importe quel compromis, même s’inventer des affections, pour se faire croire qu’ils ne l’étaient pas.

La seconde grossière erreur de Sarah c’était d’avoir joué le jeu en lui donnant un numéro de téléphone. Que pouvait-on faire d’un numéro après tout ? Remonter jusqu’à elle ? Elle avait déjà essayé de faire le test par internet, ça n’avait rien donné. Les annuaires inversés pour les portables étaient la plupart vides ou des arnaques aux 0800, personne n’avait les moyens de remonter jusqu’à elle et ses amis, sauf un flic peut-être, ce pourquoi, par prudence, elle avait donné le numéro d’un téléphone qu’elle n’utilisait jamais, cadeau d’un de ses amants à gros portefeuille. Et le numéro n’était même pas à son nom. Mais ça restait une erreur tout de même entre ses mains.

Son intérieur était en réalité parfaitement à l’image de l’homme qu’il était au quotidien et professionnellement. Rigoureux, froid, méticuleux avec un sens certain pour l’esthétique. Comme elle c’était un homme comptable, un menteur invétéré mais qui mettait un certain goût à ce qu’il faisait. Comme elle il avait des blessures à l’âme causé par l’amour mais aucune idée de revanche pour lui, il était tombé sur une escroc il allait lui donnait une leçon comme lui et les gens de son espèce en donnaient. Comme elle, le gros de ses revenus, l’argent avec lequel il s’était payé commerces et appartements, lui venait par voie illégale, mais il ne vendait pas son cul. Il vendait ses compétences de meurtrier.

 

L’Appollonium c’était 1000 m² de dance floor, une piscine intérieure, deux DJ, douze barmaids et barmen, trois bars, des litres de Cristal Roderer qui coulaient dans les verres à champagnes, une foule de jeunes des banlieues et de moins jeunes venus chercher de la chair fraîche. C’était des verres à pas moins de dix euros, gratis certains soirs pour les filles, des alcôves VIP plein de poufs blancs autour de la piscine, Miami Beach style, avec toutes les plus jolies filles de la banlieue sud de Paris. Des dealers, bien entendu, qui faisaient leur business discrètement, de la cocaïne dans les toilettes, de la MDNA dans les têtes, du R&B, du rap et de la musique électro selon à quel niveau on se trouvait de la boîte, à celui de la piscine, ou au sous-sol. L’établissement était ouvert de minuit à cinq heures du matin, organisait parfois des afters, Saïd, Sarah, et toute leur bande y étaient donc des stars et il y avait toujours une place pour eux au carré VIP. Les filles y retrouvaient là leurs michtos comme elles appelaient leurs amants friqués, se faisaient payer des verres et des lignes contre des mains au cul et des baisers alcoolisés, dansaient entre elles, se laissaient parfois mollement draguer par un mignon de passage, et comme dans toutes les discothèques au monde, ce qui se passait réellement, ce qui se jouait tout le monde s’en fichait. On était là pour s’amuser, oublier le monde extérieur le temps d’une nuit, se faire croire qu’on avait que des amis. Même l’argent n’avait plus d’importance puisque par principe tout le monde en avait, surtout autour de la piscine. Il y avait là Ali, Mohamed, Moktar, Chabi, Mélanie, Sophie, Saïd, Sarah, Solange, Kevina, tout le monde bien mis, les hommes en Lacoste, Ralph Lauren, Kenzo ou Armani, les filles Dolce Gabana, Gucci ou Zara, beaucoup de strass et d’or. Et des liasses de billets que les garçons aimaient exhiber sans complexe. On riait toujours beaucoup à leur table, le champagne coulait à flot, et tout le monde entourait la joyeuse et fraîche Sarah Balie de mille attentions, comme la petite princesse qu’elle était depuis qu’elle était enfant. Pourtant, quand elle disparut personne ne le remarqua parce que justement les discothèques étaient des lieux d’oublis et qu’au fond elle n’était qu’une starlette de plus.

 

Elle se réveilla la tête lourde et les mains liées sur une chaise d’écolier. Il lui avait retiré ses lunettes et se tenait debout devant elle, dans le fond de la pièce. Instantanément il lut la peur dans son regard.

– Qu’est-ce qui s’passe ? Qu’est-ce que je fais là ?

Elle essaya de tirer sur ses liens avant de pousser un cri de terreur. Il attendit qu’elle se calme.

– Bonsoir, comment vas-tu ma belle ? dit-il au bout d’un moment de sa voix rauque et douce.

Cette voix si virile et chaude que ses autres « fiancées » virtuelles avaient toutes adorée. Cette voix qu’elle n’avait pas voulu entendre. Alors elle ne fit pas immédiatement le rapprochement quand il l’appela « ma belle ».

– Qui, qui… qui vous êtes ?

– C’est vrai que tu n’as jamais entendu ma voix…. C’est con hein ?

Elle lança un nom au hasard, un autre de ses clients internet qu’elle chauffait en même temps que le scénariste au chômage qu’elle avait déjà oublié. Mathieu qu’il s’appelait celui-ci, un jaloux apparemment, le genre de type qu’une brouteuse manœuvrait souvent très bien. Mais avec les jaloux il y avait toujours des risques, ça on savait. Des risques qu’ils soient plus accrochés que prévus, plus teigneux.

– C’est un autre de tes clients ma belle ?

– Mes clients ? J’ai pas de client….

La trouille dans les tripes, essayant de réfléchir à toute vitesse, qui c’était ce type ?

– Mais si voyons, plein. Abdel Boubakar par exemple, monsieur Abdel Boubakar, ça te dis rien ?

– N… non… c’est qui ?

Comment il connaissait le nom de ce michto ?

– 0637137388, c’est bien un de tes numéros non ?

Cette fois elle comprit. Comme elle l’avait dit, elle avait bonne mémoire et se souvenait toujours à qui elle avait donné quelque chose de plus personnel que « tu vas bien ». Elle comprit et en fut un peu plus terrorisée. Ce type, ce pauvre mec au RSA, ce crevard, lui en voulait tellement pour les cinquante euros qu’il avait réussi à la retrouver ! Mais si vite ? Ça faisait à peine trois jours qu’ils ne se parlaient plus. Comment il avait fait ?

– Je vous promets je vous rendrais vos 50 euros monsieur, relâchez-moi s’il vous plaît ! cria-t-elle comme l’enfant qu’elle était restée au fond.

– Monsieur ? Tu m’appelles Monsieur maintenant ? C’est vrai que tu ne m’a jamais appelé du tout d’ailleurs. Jamais par mon prénom. Tu sais que c’est un signe ?

– Un signe ?

Elle ne comprenait rien à ce qu’il racontait mais est-ce que ça avait de l’importance maintenant, elle était tombée sur un fou !

– Inconsciemment c’est une façon de nier l’autre. Mais je suppose que l’inconscient ça ne te parle pas n’est-ce pas ?

– Relâchez-moi s’il vous plait, je vous rembourserais, je vous promets !

– Tu n’as pas d’argent sur toi, j’ai vérifié. Tu n’en as pas besoin hein puisque tu te sers de celui des autres.

– Mais j’en ai en vérité !

– Ça je n’en doute pas une seconde. Tout comme moi ma chérie, tout comme moi.

Il glissa cette révélation en s’approchant près du plafonnier au-dessus d’elle. Elle ne voyait que le bas de son beau visage et un sourire, ce sourire qui plaisait tant à Saïd comme à elle d’ailleurs.

– Dis-moi ma belle, tu crois vraiment que tu es la seule à mentir sur le net ? Tes parents ne t’ont jamais dit que c’était un endroit plein de pervers et de pédophiles ?

Oui, et tout de suite elle ne pensait plus qu’à ça d’ailleurs, qui c’était ce type en fait ? Un sérial killer ?

– Ne… ne me tuez pas monsieur, je vous en supplie ne me tuez pas.

Voilà qu’elle sanglotait maintenant.

– Te tuer ? Pour cinquante euros ? Mais non voyons, je ne suis pas un sauvage. Mais tu m’as pris mon argent, et personne ne me prend mon argent.

Sur ces bonnes paroles il fit apparaître un couteau de derrière son dos. Elle hurla, pleura, supplia, à nouveau il attendait qu’elle se calme, debout devant elle, son visage à demi éclairé, la lame d’acier bronze renvoyant l’éclat de lumière du plafonnier. Mais comme elle ne se calmait pas, finalement il la gifla un bon coup.

– Ça y est ? t’as fini ?

– Ou… ou.. ; oui…

– Tu sais pourquoi je dis que je suis pauvre ? parce que mon argent c’est mon argent justement, j’aime pas le prêter, en donner, le montrer. Toi j’ai vu c’est le contraire. Mais c’est vrai que c’est pas le tien justement.

Il entra dans le cercle de lumière et s’assit sur ses talons face à elle. Il portait toujours ses lunettes et avait toujours cet air gentil, ces yeux calmes qu’elle lui avait connus face à la caméra. Elle comprenait maintenant pourquoi. Il s’était fichu d’elle en jouant lui aussi sur son physique, sur ce qu’il dégageait. Combien de filles il avait attrapé comme ça ? Car maintenant qu’il avait un couteau, elle était tout à fait certaine d’avoir à faire à un tueur en série.

– Qu… qu… qu’est-ce que vous allez me faire ?

Il ne répondit pas, il pointa le couteau sur son ceinturon Dolce Gabana, elle poussa un petit cri en sentant la pointe s’enfoncer dans son ventre.

– Tu as entendu parler de Shylock ?

– Skyrock ?

– Mais non pas Skyrock, Shylock jeune écervelée, le Marchand de Venise, Shakespeare ça te dis rien toi. Tu préfères René et Céline. Je parie même que tu kiffes Nabilla.

Instinctivement elle se rebiffa.

– Je la déteste cette salope !

C’était peut-être une considération un peu oiseuse vu la circonstance, mais elle ressentait le besoin de défendre le peu de dignité qui lui restait. Comme si ça allait lui accorder un sursis auprès de ce fou. Il tira sur la ceinture et la trancha d’un coup sec. Elle poussa un cri de surprise.

– Dans le Marchand de Venise Antonio, le marchand en question, qui veut aider son protégé Bassanio, emprunte de l’argent à un usurier juif du nom de Shylock, continua-t-il sans lui prêter attention. Toi, dis-moi, la connexion c’était pas pour toi n’est-ce pas ? C’était pour qui ?

– M… mais, siiii je le juuure !

Elle était si terrorisée que sur l’instant elle le cru elle-même. Oublié Mélanie, oublié les blagues de Saïd, oublié toute cette farce lamentable à laquelle elle se livrait quotidiennement. Elle ne pensait plus qu’à une chose, ne fixait plus qu’une chose, le couteau. L’horrible couteau de chasse avec lequel maintenant il faisait sauter lentement les boutons de son chemisier léopard de princesse de supermarché.

– Tsss…. Tu peux pas t’empêcher de mentir hein ? C’est pathologique hein chez toi. Moi-même je suis un très grand menteur tu sais. Mais j’avoue tu as réussi à me tromper… malheureusement pour toi.

– Je vous jure c’était pour moi monsieur ! sa voix tremblait, ses yeux fuyant, comme si s’obstiner dans cette voie allait la sauver du châtiment qu’il lui réservait.

– Ton petit cul, ton air frais, tu sais en jouer, t’es une artiste à ta manière, beaucoup plus que moi si tu veux mon avis. Mais revenons-en à Shylock…

Il fit sauter le dernier bouton du chemisier. Ses gestes étaient précis, délicats, pas un accro dans le tissu, il prenait son temps et bien entendu savait parfaitement ce qu’elle ressentait. Elle pleurait de toutes les larmes de son corps maintenant. Terminé la joyeuse et fraîche Sarah Balie, adieu la charmante innocente Chantal Dubien-Boka, il n’y avait plus qu’une fille grimaçante de peur qui dégoulinait du nez comme des yeux.

– L’usurier fait signer un contrat à Antonio qui l’autorise à lui prendre une livre de chair s’il ne paie pas dans les temps. Tu comprends, à cette époque-là on ne plaisantait pas. Et puis c’est Shakespeare, c’est cruel.

Il dévoila un soutien-gorge blanc à dentelles. Elle avait une petite poitrine sur un tronc menu au ventre parfaitement plat et joliment dessiné. Pour un peu il aurait presque regretté de ne pas l’avoir connue autrement que dans cette cave, mais c’était comme ça. A toute chose il y a des conséquences. Il trancha le soutien-gorge en deux, dévoilant deux petits seins aux aréoles roses.

– Tu sais pourquoi je te raconte cette histoire ?

– N…Non…

– Pour t’inculquer un peu de culture. C’est important la culture tu sais. Par exemple ça évite de raconter n’importe quoi quand on prétend être au Mali.

Elle ne sut quoi répondre, livide, reniflant, dégoulinante, son maquillage en berne, il traçait des arabesques distraites et imaginaires sur son torse avec la pointe de la lame.

– Voyons tu pèses combien ?

Elle lui jeta un coup d’œil héberlué.

– Qu… quoi ?

– Tu pèses combien ?

Elle secoua la tête, elle ne savait pas, plus, pourquoi il posait cette question ?

– Allez je dirais cinquante-quatre kilos au bas mot, t’es mince. Tu me dois cinquante euros…

Il soupesa un de ses seins comme s’il s’agissait d’un morceau de viande.

– Ça doit bien peser cinquante euros ça…

– N… No… NOOOOOON !

Il lui trancha un sein, un seul. Et tandis qu’il tranchait, elle pissa sur elle et hurla comme une damnée. Puis elle tomba dans les pommes.

 

On retrouva Sarah, vivante et mutilée à deux pas de la nationale et de l’Appollonium où il l’avait enlevée en glissant du GHB dans son verre. Elle ne se souvenait quasiment de rien, précisément pour cette raison. Elle resta à l’hôpital pendant deux semaines, ses amis vinrent la soutenir, particulièrement Saïd qui tenta de la faire rire, mais le cœur n’y était plus. Sarah Balie ne pepsait plus la vie. Il lui avait tranché le sein à ras, pour le restant de ses jours à cet endroit elle n’aurait plus que cette affreuse cicatrice. Bien sûr elle tricha en remplissant son soutien-gorge de coton, mais terminé pour elle les robes décolletées et les riches amants. Elle n’était plus la même ni physiquement ni moralement. Elle ne haïssait plus seulement les hommes, elle en avait peur. D’ailleurs pendant longtemps elle eut peur de tout, de sortir, d’être seule chez elle, d’ouvrir son ordinateur, et bien naturellement de faire connaissance avec des inconnus. La brouteuse cessa de brouter. Elle ne se souvint jamais du visage de son tortionnaire. Tout ce qu’elle revoyait, dans le flou de sa mémoire, c’était un sourire enjôleur sous un plafonnier, et presque aussitôt son sein manquant la lançait et son esprit était envahi par un flot de terreur qui la faisait physiquement se replier sur elle-même. Sarah Balie devint une jeune femme amère qui sortait peu de chez elle et avait de moins en moins d’amis. Elle passait beaucoup de temps devant son écran, regarder cette télévision qu’elle n’avait jusqu’à présent jamais vraiment aimé, et aussi Youtube. C’est comme ça par hasard qu’elle tomba sur une vidéo d’une pièce de Shakespeare, le Marchand de Venise précisément. Le nom lui rappela quelque chose, elle cliqua par curiosité.

C’est le nom de « Shylock » qui bouleversa tout dans sa mémoire. Elle revit la cave, le type avec son couteau, ses paroles, ce qui lui avait dit sur l’importance de la culture, elle se souvint même de l’odeur de son parfum quand il s’était approché d’elle pour l’amputer. Mais le visage resta obstinément dans les replis de sa mémoire, interdit par la terreur. Le soir même la jeune femme était internée pour une sévère dépression. Elle ressortit de l’hôpital trois semaines plus tard avec vingt kilos de plus.

 

– Tu fais quoi ?

Mélanie clapotait sur son clavier à la vitesse de la lumière. Elle rigola comme une petite fille.

– Je broute.

– Ah…. Et ça mord ?

– A fond !

Sarah regarda l’écran d’un œil morne. Son visage légèrement bouffi avait perdu de son éclat, ses yeux éteints, elle portait une petite robe noire simple qui la boudinait sur les hanches, les médicaments, l’ennui, le Coca et les chips devant l’ordi. Mélanie était en messagerie privée sur Facebook à la page de son pigeon. Il avait mis une photo rigolote de chien, un pitbull avec le crâne couvert de lanterne de Noël. Elle avait déjà vu cette photo sur la toile, elle lu le nom, Antoine Dupré.

– Il fait quoi ? demanda-t-elle histoire de faire semblant de s’intéresser.

– Il est musicien, au chômage, précisa-t-elle.

– Ah.

Mélanie lui demanda :

– T’as besoin d’une connexion ? je lui ai pas fait encore le coup du petit coup de main.

Sarah resta quelques secondes sans rien dire, fixant son amie tandis que son sein absent la lançait à nouveau.

– Euh… non, non merci.

Dans sa tête la terreur pulsait encore.