Orgueil

Elle était d’une beauté chaude et caramel. De cette beauté subtilement sucré-salé qui donnait du goût à la vie, un grain de peau, une allure de majesté, du souffle. Son apparition vous sortait de votre torpeur à la manière d’un soleil s’arrachant à la nuit, trouait les cœurs d’une balle de bon calibre et desséchait les âmes étriquées. A son passage les hommes se transformaient en tournesol et les femmes en prédatrices. D’un sourire elle embrasait la pierre, d’un geste courbait les montagnes, d’un mot pliait le divin à une mystique, celle de la posséder coûte que coûte. Et depuis qu’elle était enfant, elle avait vécu avec le regard de l’autre posé sur elle comme une vanité dont elle ne faisait cas. Elle n’y pouvait rien, comme la laideur, la beauté vous poursuit partout, et si elle ne l’avait pas choisi elle l’avait parfois subi tel un mauvais sort, une farce horrible de Dieu. La méchanceté, l’envie, la nature des rapports humains fabuleusement distordue par sa grâce sans calcul. Au point où bien entendu elle s’était ingéniée durant son adolescence à couvrir cette plastique parfaite d’oripeaux de laideur, de noir, de mascara outrancier, en vain. Quoiqu’elle fasse on avait voulu d’une manière ou d’une autre la posséder comme on cède à un trésor. Il suffisait de l’observer déambuler quelques minutes pour le remarquer à son regard, lointain, régnant, imperceptiblement distant et méfiant. Pas de cette méfiance comptable et méchante qui scrute la vérité pour en découvrir tous les secrets mensonges, mais celle de l’animal pourchassé, de l’espèce rare qu’on a trop souvent transformée en trophée et qui parfois s’était laissé piéger. Sa beauté, on le sentait, avait du vécu.

Instinctivement il s’en était méfié, cette splendeur mordait l’âme. Littéralement. Quand il l’avait vu la première fois, il avait eu mal. Son visage s’était paralysé, son esprit envahi par la confusion et une certitude fiévreuse que comme les autres, le monde entier et ses sept milliards d’êtres humains, il la voulait pour lui. Pour autant il n’était pas de ces hommes qu’un peu de fraîcheur ou une plastique même parfaite pouvait vaincre. D’ailleurs il ne se sentait pas battu en la voyant mais défié. Et il était de ces hommes que les défis aspirent comme un vertige. Toute sa vie il l’avait vécue comme une bataille joyeuse. Joyeuse parce qu’il prenait plus de plaisir que d’ambition à relever le moindre gant. Une bataille contre lui-même, contre les autres, le ou les systèmes qui nous entravent tous à un moment de nos vies. De toutes ses victoires il n’avait pourtant pas développé le goût du sang, de la revanche ou du carriérisme sanguinaire  mais celui du jeu, et sans doute aussi du je. A 40 ans, au pinacle de sa réussite professionnelle et personnelle, il avait développé l’indicible certitude qu’on est seul acteur de son destin, maître de son désir, et qu’il suffisait d’y mettre toute sa volonté pour l’assouvir. De facto, en matière de femme s’il avait toujours conquis il n’avait presque jamais été vaincu, éloignant de lui la passion aveugle pour le seul sentiment amoureux comme un parfum, une tessiture particulière, une musique de fond qui convenait d’accompagner chaque conquête. Et l’un dans l’autre s’il passait pour un Casanova, il se défiait de la vanité qu’il pourrait en retirer, non pas qu’il en fut dépourvu mais qu’elle agissait comme un meurtrier dans le processus de séduction. En d’autre terme il se laissait moins porter par son cœur qu’il en était le secret stratège. Et c’est en stratège qu’il l’aborda finalement.

Pourtant à ce point de leur rencontre, il s’agissait encore d’une farce classique qui se joue dans l’entreprise, quelle qu’elle fut. Celle de la stagiaire et du cadre, du petit et du grand, de la nouveauté au milieu de l’ancien. Trop connue pour qu’il ne se défie pas non plus de ce schéma maintes fois visité. Il connaissait les pièges, il les avait vus se tendre devant des maris fidèles, des quadras comme lui persuadés d’être à l’abri de la fougue de la jeunesse et de la beauté, du sexe. Il avait d’ailleurs déjà succombé. Mais, puisqu’il pensait l’amour plus qu’il ne l’avait encore complètement vécu, il n’avait jamais véritablement sombré comme tant d’autres. L’amour était à ses yeux un sentiment qu’on se devait de provoquer car il rendait les femmes plus belles, plus désirantes et désirables, un sentiment dont elles étaient avides comme d’une drogue, l’assurance sans doute qu’elles ne se donnaient pas pour rien. Une chose supérieure qui élevait la chair au niveau de l’âme, faisait de la relation un instant quasi sacré. Mais en soit ce sentiment n’avait pour lui que la valeur qu’on lui prêtait. Sans doute une forme de religion dans cette époque où le bonheur était comme un bonbon acidulé proposé à toutes les caries, mais auquel il demeurait volontairement étranger. Il prenait et ne se faisait pas prendre.

Naturellement, de l’entreprise, il n’était pas le seul homme à s’intéresser à elle. Et chacun dans ce domaine avait une technique. Pour la plus part elle consistait à prétendre ignorer sa splendeur pour la ramener à des considérations plus préhensibles pour ne pas dire oisives. Qui d’utiliser l’humour, la complicité professionnelle, l’autorité paternelle, selon sa position dans la hiérarchie et avec une belle équanimité dans la méthode. Ainsi si le cadre supérieur avait une préférence pour le paternalisme, le stagiaire emploierait la connivence là où l’employé de base s’essaierait à la faire rire avec plus ou moins de succès. Car, au comble de cette beauté, érotisme d’entre toutes les formes d’érotisme, elle avait de l’humour. De l’humour, une voix et un rire rauque qui incendiait plus qu’il n’apaisait. Ainsi la faire rire consistait finalement à se tirer une balle dans le pied du strict point de vue de la stratégie amoureuse. Un piège qui se retournait contre soi. Cet humour elle l’avait développé au fils des ans comme un garde-fou. Contre les périls toujours possible de sa propre vanité d’une part mais également contre toutes les jalousies que sa présence pouvait provoquer auprès des autres femmes comme de certains hommes du reste. Une façon pour elle de désamorcer son incendiaire beauté, la rendre plus humaine, autant à son propre regard qu’à celui d’autrui. Mais en vérité cette combinaison explosive de drôlerie et de grâce l’isolait plus qu’elle ne l’aurait voulu. A combien d’homme déjà avait-elle fait peur ? Combien d’amoureux l’avait fui de peur de mordre la poussière en cas de rupture ? Elle ne les comptait pas, mais ils avaient été nombreux, trop sans doute pour qu’on ne sente pas sous certaine de ses saillies une fêlure, un désespoir qui taisait poliment son nom. Encore fallait-il l’entendre, se pencher au lieu d’être hypnotisé, et la grande moyenne des gens, prétendant(e)s ou non, n’écoutaient pas quand elle ouvrait la bouche, ils ronronnaient de plaisir à la façon du gros chat flatté sous le menton. Elle était un objet de collection qu’ils se plaisaient à admirer et ne demandaient rien d’autres.

Casanova, il l’avait instinctivement compris. Et c’est sur cette stratégie qu’il s’appuya. Rejoignant ici l’adage de Sun Tzu qu’un grand général vainc sans combattre, il laissa les autres se couper sur ce rocher particulier, observa et attendit qu’elle vienne à lui d’elle-même, autant piquée par sa propre curiosité que pour des raisons strictement professionnelles. Comme on l’a dit elle n’avait pas développé de cette méfiance calculatrice qui cherche l’occurrence dans le comportement d’autrui sans quoi sans doute aurait-elle deviné la manœuvre. Naturellement adulée ou rejetée elle était plutôt curieuse d’un homme, de tous les hommes à dire vrai, qui sans cacher le plaisir que lui procurait son contact, ne cherchait pas absolument à se faire valoir d’elle. Un trait pour le moins féminin, il le savait, qu’il valait mieux se laisser désirer par une femme que de la charger de toutes ses propres inclinaisons à son endroit.

  • Bonjour je m’appelle Alice, je viens pour le dossier Intermarché.

Il sourit amusé.

  • Je connais votre prénom voyons Alice, moi c’est Eric.
  • Je sais aussi, et elle sourit.

De tout ce qu’il y avait de beau en elle son sourire faisait figure de firmament. Comme un soleil en plein visage, une étoile dans une nuit sans lune, l’éclat d’un diamant qui lui trancha instantanément le cœur. Et aussi tôt il recouvrit cette blessure d’une solide volonté de vaincre ce qu’elle lui inspirait dans son intimité et qui ressemblait à une poésie dont il n’avait pas les mots et tous les maux. Quelque chose d’à la fois infiniment triste et joli comme un bouquet de roses séchées.

  • Alors il a quoi ce dossier ? dit-il d’un ton enjoué en tendant la main vers le polycopié qu’elle tenait dans sa main longue et fine.
  • Le client veut qu’on refasse l’accroche, il ne trouve ça pas assez impliquant.

Il soupira. La publicité… Cela faisait dix ans qu’il pratiquait et c’était toujours la même rengaine. Le client ne trouvait jamais cela assez ci ou ça parce que quelqu’un en réunion avait ajouté une idée dont ils étaient tombés tous si amoureux qu’il fallait absolument l’ajouter à toutes les autres qu’on avait déjà tenté d’implanter dans un seul et unique message. Parfois pour lui c’était comme de jouer au scrabble sur un plateau particulièrement bouché, assembler un Rubik’s Cube de concept abstraits et essayer de les faire tenir ensemble quitte à faire de la bouillie d’un slogan brillant. Mais ça ne le gênait pas plus que ça, contrairement à nombre de ses confrères plus jeunes et moins expérimentés, car encore une fois il s’agissait de relever un défi, intellectuel, comme un jeu d’esprit donc et il adorait les jeux d’esprit à égal. Il prit le polycopié, lu l’accroche qui avait déjà été trouvé par un de ses collègues et lui demanda de lui laisser cinq minutes. Elle fut impressionnée, cinq minutes plus tard, montre en main, elle repartait avec une dizaine de phrases, variante de la première, mais corrigées de telle manière qu’elles répondaient au nouveau brief du client à la lettre près. Bon, certaine étaient moins bonnes que d’autres, voir lourdes, ostentatoires et vulgaires comme un éclaté fluo sur un tableau de la Renaissance mais elle connaissait la technique. Tous les créatifs la pratiquaient. Celle qui consistait à faire des propositions repoussoir qui d’ailleurs, hélas, était parfois adopté en lieu et place d’une meilleur approche. Ils traitaient la plus part du temps avec des gens qui n’entendaient rien à la formulation publicitaire, ni à ce qu’on appelait indûment  la communication pour ne pas dire le vilain mot de manipulation. Des gens pour qui stratégie publicitaire consistait souvent à multiplier les supports jusqu’à l’overdose, disperser le message au lieu de le cibler avec précision, pour la bonne fortune des agences du reste, qui se gardaient bien la plus part du temps d’aller contre les vœux du client, quitte à ce qu’ils y perdent. Après tout s’ils ne voulaient pas écouter les conseils qu’on leur prodiguait qui pouvait-on ?

Alice découvrait. Elle avait suivi un cursus universitaire dans le domaine du marketing, fait plusieurs stage chez des annonceurs et avait travaillé auprès d’une centrale d’achat d’espace mais elle n’avait jamais fréquenté le monde particulier des agences de publicité. Elle n’était pas certaine d’aimer ça. D’une part il y avait les clients et leurs allés-retours plus constants que leur avis, de l’autre le microcosme en lui-même de la publicité où tout le monde semblait directeur de quelque chose, où les créatifs, traités comme des stars de cinéma, en adoptait les travers, et cette manie des réunions. A n’en plus finir, où on ergotait sur tout, se disputait sur des points de détail, s’incendiait parfois car entre créatifs et commerciaux il y avait comme un accord tacite qu’il était bon de se faire la guerre, rejeter sur l’autre l’inconstance des clients. Elle avait parfois l’impression de perdre son temps avec des gamins. Au moins avec Eric les choses avaient été simples et directes. Pas de chichi, de disputation, pas non plus question de la prendre en otage de sa mauvaise grâce, comme ça lui étaitdéjà arrivé depuis le début de son stage. Il avait répondu à son problème sans rien y opposer sinon sa propre compétence. Qui plus est donc il ne s’était pas particulièrement approché d’elle, n’avait fait aucun effort de séduction, moins comme s’il la craignait qu’il l’acceptait indifféremment de tout ce qu’elle véhiculait comme charme. Et puis il ne lui avait fallu que cinq petites minutes, là où les autres créatifs traînaient parfois des jours entiers comme un gosse rechignant à terminer sa soupe. Pour un peu elle aurait utilisé ce qualificatif de génial qu’on mettait à toutes les sauces ici et particulièrement à l’endroit des créatifs.

Leur seconde rencontre se déroula durant une autre tradition d’agence, les fêtes. Il y en avait pour tout, les pots de départ, les pots d’arrivée, une compétition victorieuse où on avait empoché un joli budget, et aussi la fête du jeudi, moment sacré de cette entreprise ci, où l’on sortait la stéréo et le champagne. Il s’agissait ici de synergie, méthode américaine où la barrière entre patrons et employés était levé, et ce n’était pas censément, ici tout le monde jouait si bien le jeu que le jeudi l’agence ressemblait à un dancing. Naturellement, comme toujours quand il y avait de l’alcool et des garçons depuis que le monde est monde et que les femmes sont belles, ce fut elle le centre de toutes les attentions. Elle avait si bien l’habitude de ce genre de situation que depuis qu’elle était là, elle avait réussi à esquiver la plus part des pots. Mais le jeudi était sacré si l’on voulait se montrer aussi bon employé que bon camarade. Elle accepta un verre, puis deux, elle raconta une histoire, celle de lime ta mire.

  • Alors c’est l’histoire d’un cowboy, un gros, qui rentre dans un bar et commence à foutre le bordel. Il pisse dans le crachoir, il agresse les clients, il descend les bouteilles à coup de flingue, une calamité. Quand soudain un petit vieux s’approche de lui et lui fait « limetamire, limetamire ! » avant de foutre le camp.

En véritable clown elle imitait aussi bien le gros cowboy que la voix d’un petit vieux avec le phrasé cacochyme. Tout le monde riait déjà.

  • Le deuxième soir, rebelote, le cowboy débarque, secoue un client, casse la gueule à un autre, tire sur le miroir derrière le bar, bref le cirque, quand le petit vieux lui file sous le nez en faisant « limetamire, limetamire ! »

Debout derrière un rang d’admirateur, Eric l’observait se livrer à son numéro et s’amusait. Elle se donnait entièrement à son public, comme une actrice tout en retenant ses effets, étudiant leurs réactions d’un œil intelligent. Il y avait quelque chose d’enfantin, de généreux dans sa façon de jouer qui était immédiatement attirant, drôle, et inconséquent. Comme si à l’intérieur même de son numéro elle essayait à nouveau de désamorcer ce qu’elle était, une vedette sans maquillage, une étoile nue.

  • Troisième soir, revoilà le gros cowboy et sa danse de sioux, il retourne le bar, une table de joueur, pisse partout et au moment de partir, paf, le vieux qui lui fait encore « limetamire, limetamire ». Cette fois ça va bien, le gros cowboy l’attrape avant qu’il s’esquive et lui demande ce que ça veut dire limetamire. Alors le vieux lui raconte, quand j’étais jeune j’étais comme toi, un vrai petit con. Partout où j’allais en ville fallait que je foute le bordel, et j’étais vachement doué pour ça crois-moi, et puis un jour un gars m’a attrapé et ma collé mon flingue dans le cul, bin je vais te dire, le plus douloureux c’est pas le canon, c’est la mire. Lime ta mire.

Tout le monde éclata de rire.

  • Ouais en gros, tôt ou tard si tu fais pas gaffe tu l’as dans le cul, fit un jeune commercial par-dessus les rires.

Alice embraya en mimant un speaker et son micro

  • Eh bien Guy on dirait bien que nous avons un gagnant, oui Kevin je te confirme la morale de cette histoire, tôt ou tard si tu fais pas gaffe ça sera douloureux mais pas forcément rapide.
  • Ah, ah, ah, ah !
  • Oh ça va, fit Kevin bon joueur.

Elle lança un de ses sourires mille watts pour s’excuser, il vit dans le regard du jeune homme que c’était comme s’il venait de lui passer le cœur au lance-flamme. Il y avait à la fois de l’émerveillement et de la tristesse dans ces yeux là. Un regard qui disait, je resterais perpétuellement spectateur de ce sourire, perpétuellement veuf de lui.

  • Allez racontes en une autre, lança quelqu’un.
  • Oui une autre ! fit une fille comme un gosse qui ne voudrait pas se coucher.
  • Ah non, ça suffit au tour de Nikos.

Nikos était un jeune homosexuel extraverti de la cellule créative, l’exemple type de l’adage qui voulait que les homosexuels étaient les meilleurs amis de la femme. Elles l’aimaient toutes. Il ne se fit pas prier, adorant l’attention qu’on lui portait.

  • Nikos ! Nikos ! Nikos ! firent-elles en cœur.

L’intéressé se leva et prit la place d’Alice tandis qu’elle allait se réfugier derrière le rang de garçon à côté d’Eric se prendre un nouveau verre.

  • Elle était géniale ton histoire lui dit-il.
  • Merci.
  • Tu connais celle du chien jaune ?
  • Non.
  • Bon… je raconte pas aussi bien que toi hein…

Il baissa la voix tandis que Nikos racontait une blague juive.

  • Alors c’est l’histoire d’un gars qui se ballade avec son chien jaune. C’est un gros chien avec l’air fatigué et tout miteux, il croise un mec avec un pitt bull qui lui fait wow il est énorme ton chien mais je parie qu’il pourrait pas battre mon Rex…
  • Rex ? C’est un peu surfait comme nom nan ? s’amusa-t-elle pour le taquiner.
  • Bon d’accord alors Henry.
  • Ahahaha ! Henry, excellent !
  • Donc le mec dit, je suis sûr qu’Henry bat ton chien, ça te dirais un petit combat. Alors le gus lui demande combien il serait prêt à mettre sur son chien et ils décident de parier cent euros. Ils lâchent leur chien, et en un clin d’œil le gros chien jaune avale Henry tout cru. Le mec n’en revient pas. Putain mais il est incroyable ton clebs fait le mec, mon Henry avait jamais perdu un combat de sa vie. Et encore, fait l’autre, tu l’aurais vu quand il avait sa crinière….
  • Eh mais elle est géniale ton histoire, on dirait un conte de fée ! dit-elle sérieusement.
  • Mouais… tu vois ça te fais pas rire, je savais que je racontais pas les histoires aussi bien que toi.
  • Tsss, elle est très bien ton histoire c’est tout. J’en veux une autre ! réclama-t-elle d’autorité.

Nikos continuait son numéro, et c’était comme si soudain il n’existait simplement plus aux yeux des deux. Elle voulait son histoire à lui, et cette façon de la réclamer avait quelque chose d’électrisant. Comme si elle lui signifiait qu’elle l’avait choisi parmi tous les autres. Et même s’il savait qu’il n’en était rien ça le troubla un peu plus qu’il ne l’aurait voulu.

  • Okay… mais est-ce que j’en connais une autre…
  • Oh allez…
  • Hey mais je suis pas un clown comme toi moi, t’as jamais pensé à faire du théâtre ou du cinéma ?
  • Si j’ai fait un peu d’impro dans le temps mais bof, c’est pas mon truc de prendre la peau de quelqu’un d’autre. Par contre t’es génial, merci pour l’autre jour, dix accroches en cinq minutes… tu fais ça avec une telle facilité !
  • J’ai l’habitude, c’est mon métier, fit-il sans fausse modestie.
  • Quand même, pas mal…. Santé.

Ils trinquèrent.

  • On boit à quoi ?
  • Aux mecs qui trouvent facile de pondre 10 accroches en cinq minutes.
  • J’ai pas dit que c’était facile, j’ai dit que j’avais l’habitude. Quand j’ai commencé on me collait des photos de voiture avec le coffre arrière ouvert plein de bagages et il fallait que j’arrive à caser dans une même phrase qu’elle était spacieuse et qu’elle avait des freins ABS. C’est une gymnastique, conclu-t-il.
  • Okay, alors buvons aux mecs qui font de la gymnastique avec les mots.

Il sourit et trinqua.

  • Et aux filles qui vous tue d’un sourire et vous achève avec une blague.

Elle haussa les épaules, les compliments la gênaient apparemment.

  • Bah c’est comme ça.
  • Et ça doit pas être marrant tous les jours, concéda-t-il.

Elle sourit.

  • Je vais pas me plaindre ça serait indécent.
  • T’es consciente d’être une extraterrestre je suppose ?
  • Moi ? Comment ça ?
  • Bah t’es belle, drôle, intelligente… ça fait beaucoup pour une seule personne non ?
  • Intelligente ça t’en sais rien.
  • T’as pas l’air tombée d’un wagon de pomme non plus.
  • Certes mais de là à dire que je suis intelligente.
  • T’aimes pas avoir la vedette, dit-il en montrant Nikos, pour moi c’est une preuve d’intelligence.
  • J’aime pas être la seule, nuance. Faut laisser la place aux autres.
  • C’est bien ce que je dis, une preuve d’intelligence. Mais bon je vais arrêter avec les compliments ça a l’air de te gêner.
  • Un peu… parle moi plutôt de ton travail, ça fait combien de temps que tu bosses dans la pub ?

Ils discutèrent une partie de la soirée, de chose et d’autre. Il apprit qu’elle adorait manger chinois, qu’elle avait 28 ans, avait fait des études de marketing et qu’elle n’était pas certaine de vouloir continuer dans cette voie. Il lui demanda pourquoi, elle lui expliqua qu’elle trouvait qu’on en faisait trop avec les créatifs en général, et puis la vie de bureau n’était peut-être pas pour elle. Elle avait une autre activité par ailleurs, s’occupait des enfants et des ados dans un centre de quartier comme bénévole, ça lui plaisait beaucoup. Elle apprit qu’il avait dix ans de pub derrière lui, qu’il avait fait avant différent métier, vendeur à la criée sur les marchés dans sa jeunesse, qu’il avait travaillé dans le BTP et avait même un brevet de soudeur, monté sa propre affaire de magasin de vêtements, jusqu’à ce qu’une opportunité le propulse comme stagiaire dans la pub où il s’était plu.

  • La paye est bonne, le travail n’est pas fatiguant, les horaires souples, et puis j’adore la stratégie.
  • Je trouve qu’on n’en fait pas assez.
  • Ici ou en général ?
  • Je ne sais pas, je ne suis pas allé dans les autres boites mais je trouve que ça manque un peu.

Il concéda, ça manquait même beaucoup à ses yeux mais ce n’était pas lui qui dirigeait. Le directeur de création préférait l’artillerie lourde plutôt que les approches en finesse. Il trouvait d’ailleurs que dans cette agence la partie commerciale était meilleure que la partie créative. Mais il ne lui dit pas, pas plus qu’il n’en parlait à qui que ce soit ici. Il se tenait à l’écart des affaires de politique interne simplement parce qu’il n’y avait jamais pris goût. Ils convinrent finalement de déjeuner ensemble un de ces quatre, dans un restaurant chinois de préférence. Et la vie reprit son cours. Elle de son côté, lui du sien. Elle constamment draguée à tel point qu’elle n’en pouvait plus, lui observant la ronde de loin et s’en tenant le plus éloigné possible. C’était presque amusant de se dire que tout publicitaires qu’ils étaient, ils ignoraient la règle d’or de la séduction, ne jamais dévoiler son jeu. Qu’ils se vendaient avant même d’avoir été acheté, là où lui proposait un produit tout neuf, inédit. Et de réfléchir ainsi en terme technique le rassurait. Il était capable d’être froid à son endroit. De l’envisager comme une cible, un objectif à atteindre et non autrement. Cet autrement qu’il n’osait nommer, même pour lui, tellement en réalité il lui faisait peur. L’amour, complet, vrai, entier, ce sentiment auquel il ne croyait pas, lui explosant au visage.

Le restaurant était vide, et on les avait placés au milieu comme une paire d’enseigne lumineuse. C’était peut-être à quoi ils ressemblaient en entrant dans ce restaurant, deux êtres lumineux. L’une portant son flambeau comme d’habitude, l’autre brillant comme un néon d’être seul en sa compagnie. Il ne disait rien, bien entendu, mais en entrant, il se sentait heureux comme un enfant à Noël. Elle le gâta par un festival d’imitation, de la chinoise à la mama antillaise, avec toute les acrobaties possible, très en forme derrière une bouteille de rosée à deux. Ils parlèrent boulot aussi, comment il envisageait le métier et il avait selon elle des théories très intéressantes, et mieux même, une ambition, une qualité qu’elle appréciait en général, l’ambition de mieux faire, pas de bouffer les autres, non, juste de mieux faire son travail ou sa passion. L’ambition de vivre tout entier aussi et c’est ce qui se dégageait de lui. Il aimait vivre, et ça lui plaisait. Elle lui parla de son travail comme bénévole, lui raconta son amour des enfants, sa compréhension des ados. C’était parfois difficile mais l’humain était passionnant. Mais ce qui frappait chez elle c’était cette franchise qu’elle avait, qui transpirait de ses propos, elle était sans calcul. Passé sa méfiance d’animal traqué, la distance qu’elle imposait autant par sa beauté que sa nature sauvage, on distinguait une spontanéité, une rondeur presque enfantine. Et tandis qu’elle parlait et qu’il écoutait, il admirait sa bouche, ses mains, son nez droit et fin, suivait le dessin de ses lèvres et se prêtait à faire des rêves érotiques. Car il n’y avait pas que cette spontanéité qui exsudait chez elle, il y avait la sensualité de ses traits, de ses formes, elle était femme pleine et entière, de la racine des pieds à sa nuque longue et fine, on sentait sous sa peau couler un sang chaud et parfumé, une lave de rose, un printemps. Il s’excusa, il n’en pouvait plus, il alla se passer de l’eau froide sur la nuque, pissa, hésita même à se branler mais ça aurait été comme de salir ce moment. Alors il retourna à leur table à demi vaincu avant de réagir comme il faisait toujours, en dominant. Coupant l’enchantement du moment d’un rappel à l’ordre, il fallait qu’ils retournent au bureau, il avait réunion. Elle fut surprise de sa réaction un peu déçue, elle s’amusait bien, mais après tout pourquoi pas, il était cadre et pas elle. Il avait des responsabilités qu’elle n’avait pas. Et puis au fond d’elle elle savait qu’elle était dangereuse, elle ne pouvait pas lui en vouloir d’avoir peur.

Eric la teint à distance le temps de reprendre tous ses esprits, une semaine. Se plongeant dans le travail comme on se noie, même à la maison, ce qu’il ne faisait plus depuis longtemps. Elle essaya bien de se rapprocher mais chaque fois il s’arrangea avec un sourire pour la faire reculer. Qu’il avait trop de travail, un rendez-vous, un tournage, n’importe quoi. Elle n’insista pas et se mit à croire qu’en réalité il ne l’appréciait pas. Ca arrivait plus souvent finalement qu’on ne le croyait, elle avait dû vivre avec mais elle ne s’y était jamais vraiment fait. Jusqu’au jour où arriva l’instant fatal où ils durent à nouveau travailler ensemble, cette fois sur un brief important pour une grosse marque de supermarché. Assistante sur ce dossier elle servait de courroie de transmission entre la partie commerciale et la partie créative, en l’occurrence exclusivement représenté par lui et son directeur artistique. Le budget allait mal, la marque était au bord du rachat et pour le coup l’annonceur se montra réellement réceptif à leurs propositions. Ce fut l’occasion pour Eric de s’épanouir professionnellement, son directeur de création sur un tournage, il avait les mains libres pour proposer une approche vraiment stratégique qui impressionna tout le monde à commencer par le client lui-même. Incidemment c’était fascinant pour elle de voir comment il réfléchissait et réagissait. Une mécanique bien huilé qui connaissait parfaitement la problématique du client et y répondait avec la finesse d’un général chinois, mais surtout capable de réagir au quart de tour aux allés-retours toujours inévitables surtout dans une situation d’urgence, et toujours avec la même créativité, faute d’un meilleur mot. Il démontait et remontait les bases lines, les signatures, les accroches avec une facilité déconcertante, retravaillait sans relâche jusqu’à obtenir un produit optimum qui se soumette à la fois aux exigences de la marque et aux siennes propres, retravaillait le concept des images avec son directeur artistique, redirigeait certains aspects de la stratégie, il était partout.

  • Ca va ?
  • Un peu niqué de la tête quand même, on a terminé à minuit.
  • On déjeune ensemble ce midi ?
  • Okay, si tu veux, où ?
  • A la pizz’
  • D’accord, mais si tu te fous pas de la tête du serveur comme la dernière fois.
  • Lol.

Ils avaient pris l’habitude de communiquer par l’intranet de l’entreprise, s’étaient mis à déjeuner ensemble plus souvent. Tous les hommes de l’agence le regardaient désormais avec envie, ou jalousie, mais le plus souvent c’était l’admiration qui chantait. Casanova produit toujours ces mêmes effets, il avait l’habitude. Les femmes aussi le regardaient différemment avec les mêmes conséquences. C’était toujours attirant un homme qui remportait le trophée d’entre tous. Même s’il n’avait encore rien remporté à dire vrai. Il pêchait à la ligne. Il voulait la soumettre au sentiment amoureux, il voulait lui renvoyer ce qu’elle lui inspirait, se dominer plus que la dominer elle. Et plus ils apprenaient à se connaitre plus ce sentiment se renforçait autant chez lui que chez elle. Mais il se contrôlait là où elle était sans calcul. Il l’amenait savamment vers son lit là où elle courait déjà vers lui avec la fougue de son âge, ou bien était-ce dans sa nature profonde ? A ce stade il n’en savait rien sinon qu’elle cherchait quelqu’un qui puisse enfin la comprendre et qu’il semblait être cette personne. Mais Casanova n’est pas Casanova s’il ne folâtrait pas. Et ça lui plaisait de ne pas être le seul attachement de ses attentions. Qu’ils soient ainsi papillon avait quelque chose de rafraîchissant pour elle, de nouveau. Elle l’avait vu ainsi avec une vieille maitresse, une splendeur à ses yeux à tel point qu’elle ressenti pour la première fois la mâchoire de la jalousie, et puis il y avait ses collègues. Elle savait qu’il avait déjà couché avec plusieurs d’entre elles, mais ça ne la refroidissait pas, ça lui plaisait qu’il aime la vie et les femmes comme ça. D’ailleurs elle-même avait déjà essayé les femmes, et il lui arrivait de s’imaginer dans un trio avec lui au milieu.

Bref, au compte-goutte il la rendait amoureuse autant qu’il se battait pour ne pas succomber. Exactement comme dans ses plans et sans une seconde, jamais, dévoiler le mensonge de la séduction. L’art de la guerre c’est l’art de duper disait également Sun Tzu.

  • L’imagination la plus vive n’aura jamais autant de ressource que la destiné, c’est beau non ?
  • Ca tiendrait jamais sur une affiche, mais c’est beau je reconnais.
  • Tu crois à la destinée ?
  • Non. Je crois qu’on est acteur de sa destinée, c’est nous qui la forgeons.
  • Tu crois pas dans la chance donc ?
  • Si, mais elle se provoque.
  • Ok, et si on te balance du toit ?
  • Du toit ? De quel toit ?
  • Toi, toi, toi, mon tout, mon roi, chantonna t-elle en lui balançant son sourire mille feux en plein cœur.

Diablesse, pensa-t-il

  • T’as fini oui.
  • Bah quoi ? Donc si on te balance du toit disais-je, si mettons que ton destin te conduit à te faire balancer du toit par un fou mettons, tu fais comment pour la provoquer la chance ?
  • Aaaah c’est là où tu voulais en venir. Bah j’ai un parachute.
  • T’es James Bond quoi.
  • Voilà.
  • Tu triches.
  • Bah non c’est toi qui triche avec tes histoires de toit de destin, je sais pas quoi, je te dis, je ne crois pas dans le destin. Tu le fabriques ton destin.
  • Oui mais si un fou un pousse du toit…
  • Mais tu m’emmerdes avec ton dingue !

Ils éclatèrent de rire, si toute la pizzéria les avaient déjà remarqué maintenant ils étaient comme Pitt et Jolie dans une auberge amoureuse. Ils produisaient souvent cet effet là, et il avait parfaitement conscience que ce n’était pas dû à sa présence propre ou parce qu’ils faisaient un beau couple, il n’existait pas à côté d’elle, et s’il ne partageait pas cette inclinaison de certains hommes à femme, il comprenait maintenant ce qu’on entendait par femme-trophée, car c’est ce qu’elle était sans le vouloir. Un trophée, une médaille qu’aujourd’hui tous les hommes lui enviaient.

  • Ce que je veux dire, insista-t-elle en poussant le vice, c’est que toi tu dis qu’on est acteur de son destin alors que moi je dis tu peux pas savoir, t’es pas acteur de ton destin si t’as un accident de voiture par exemple.
  • Autrement dit on l’a toujours potentiellement dans le cul, c’est l’histoire de lime ta mire là.
  • Ah non Lime ta mire il l’a cherché la merde. Non là je parle du bête accident que t’attendais pas dans ton beau plan de carrière.
  • Un accident comme toi par exemple ?

Là, il venait de marquer un gros point. Ils se regardèrent sans rien dire pendant un moment.

  • Par exemple…
  • Et tu serais un genre d’accident de voiture…
  • Je sais pas à toi de me le dire…
  • Un carambolage…
  • Moi en tout cas depuis que je t’ai rencontré j’ai cette impression, ça dérape, ça dérape, et là dzing, bing, boum, je ne suis pas certaine que ça me plaise tu sais…
  • Désolé.
  • Et toi ?
  • Quoi moi ? lança-t-il avec un sourire.
  • Arrête de jouer…
  • Est-ce que je ressens la même chose ? Non. Il n’y a pas de carambolage pour moi, je sens bien que ça dérape de plus en plus, et j’aime ça pour tout te dire, mais je suis serein.
  • T’as de la chance.
  • J’ai 40 ans…
  • Bullshit !
  • Bah c’est vrai.
  • Tu sous-entends que je manque d’expérience, je ne manque pas d’expérience.
  • Je ne sous-entends rien, je dis que j’ai quarante ans.
  • Et moi 28, ça reviens au même de dire ça.
  • Non, ça ne veut pas dire que tu n’as pas d’expérience, mais que j’en ai plus, et du recul aussi.
  • Du recul….

Elle semblait déçu, presque blessée qu’il dise ça, elle accusa le coup.

  • Bin moi j’en ai plus beaucoup et ça me fait chier, j’ai pas envie de me faire mal.
  • T’inquiète pas, j’éviterais que tu t’en fasses.

Mais tout recul qu’il prenait, inévitablement il se rapprochait du carambolage comme elle disait, et il n’en voulait pas, jamais. Pas pour lui ce genre d’affaire. Se disait-il le matin en se regardant devant la glace. Et il se mettait invariablement à penser à elle, à sa grâce, sa drôlerie, son intelligence. Et ça durait, une obsession qui ne se délivrait que quand enfin seulement il la voyait au bureau. Et chaque fois qu’elle riait à gorge déployée, qu’elle lançait un bon mot, c’était comme un coup de poing au cœur de plus. Il la voyait rire et fondait, petit beurre, envahi, possédé. Une came. Il fallait qu’il s’en débarrasse, ce n’était plus possible. Il fallait qu’il la réduise, la diminue à ce qu’elle était, un être humain, qui faisait pipi et caca comme tous les autres, qui avait ses règles, ses problèmes personnelles, ses petites misères à elle. Bien cachée, comme tous les autres. Comme lui. Il fallait qu’il la mette dans son lit, porte l’estocade puisqu’elle était prête. Et là il verrait. Il la verrait dans son plus intime, avec ses défauts, ses faiblesses de femme, sa chair. L’occasion fut donnée un soir où ils allèrent ensemble au cinéma pour la sortie du nouveau James Bond, personnage qu’ils affectionnaient l’un comme l’autre. Daniel Craig courant sur les poutrelles dans cette histoire romantique qu’était finalement Casino Royale.

  • C’est ta voiture ça ?
  • Oui pourquoi ?
  • Une Porsche noire ? Je savais pas que t’avais une Porsche.
  • D’habitude je ne la prends pas pour aller au bureau, les taxis sont remboursé par la boite, je préfère.
  • Les hommes et les voitures…
  • Bah quoi ?
  • Bah rien… Tu me fais rire c’est tout. Tu me laisseras la conduire ?
  • T’as déjà conduit ce genre d’engin ?
  • Macho !
  • Mais non, tiens, et il lui tendit les clefs.

Elle maitrisait, elle aimait et il aimait ça qu’elle aime ça, conduire. Conduire rapidement dans les rues de Paris comme une James Bond girl. Et il se laissa porter. James Bond fumant une cigarette longue et fine, élégant dans son smoking sur mesure qui regardait le paysage défiler comme nostalgique.

  • C’était génial !
  • Il est parfait pour le rôle.
  • Mais il est blond.
  • Oui.
  • Et on s’en fout.
  • Oui.

Ils étaient assis au bord des quais, regardaient les bateaux-mouches défiler. Leurs mains s’effleurèrent, elles s’effleuraient depuis un moment déjà, et parfois même se tenaient, timidement, comme s’ils avaient peur l’un comme l’autre.

  • On mange où ?
  • Où tu veux.
  • Chinois ?
  • Ah oui voilà.
  • Je connais une adresse Porte de Choisy ça te tente ?
  • Ca me tente beaucoup, on boira du rosée ?
  • On boira du rosée.
  • Cool…. On dira des conneries ?
  • On dira des conneries.
  • Cool… On fera l’amour ?… je veux dire après hein.
  • Chut.
  • Quoi encore ?
  • Profites du moment tu veux, pas trop vite.
  • Pas trop vite ?
  • Je veux dire laisse nous gouter ce moment là. On sait qu’on va faire tout ça toi et moi mais on dit rien. Vends pas la mèche, profite.
  • Pfff… toi alors.
  • Quoi ?

Elle le fixa quelques instants dans le fond des yeux sans rien dire, et puis se jeta dans ses bras, brièvement.

  • Pardon.
  • Quoi pardon ? Allez laisse tomber….

Il la ramena vers lui et se tint là sans rien dire, sans l’embrasser, juste la tenir contre sa hanche, son corps long et souple sous sa main. Profiter de l’instant, se faire de la tendresse, un genre d’espace rassurant pour l’une comme pour l’autre, et elle y céda.

  • Merci.
  • De quoi ?
  • D’être comme tu es, dit-elle.

Il ne dit rien parce que c’était aussi du calcul, il la voulait à point, folle d’amour cette nuit, il voulait la posséder entièrement pour que plus jamais elle ne possède encore. Il se contenta d’hausser les épaules comme un signe de résignation. Son caractère rien de plus.

  • Allez viens.

Le restaurant était situé au-dessus d’un supermarché, tenu par une famille de cambodgien, avec une carte et une ambiance tout ce qu’il y avait d’authentique, petite cantine d’habitués, presque exclusivement asiatiques. Elle adora immédiatement, on leur donna une table à l’abri des regards, pour une fois, comme si instinctivement le serveur avait senti que ces deux-là avait besoin d’intimité.

Ils parlèrent du film, dirent des conneries, se tinrent par la main. S’embrassèrent par-dessus la table. Un premier baisé furtif comme pour vérifier, puis un long et passionné avec la langue, main dans la main, les yeux fermés pour elle, ouvert pour lui.

  • Ils ont pas des lits ici, dit-elle en regardant alentour avec son air clown
  • Patron amenez nous un King Size.
  • Ouais et que ça saute… oups, « que ça saute » je dérape.
  • Attention collision dans moins 10 secondes.
  • 9,8,7…
  • 6,5,4,3…
  • 2,1,0….
  • Ignition.

Elle sauta de sa chaise et vint le rejoindre sur ces genoux pour l’embrasser à nouveau. Cette fois tout le monde les regardait, même les gens de service. Elle se leva aussi brusquement qu’elle était venu.

  • Bon, bon, on va attendre d’avoir fini le dessert…. Hop, hop, hop.

Elle retourna à sa place.

  • Tu veux pas appeler le serveur pour la carte j’ai envie de sucré.

Il obéit en levant le bras.

  • Ca me fait toujours ça.
  • De quoi ?
  • L’amour, ça me donne envie de sucré. Alors que d’habitude je suis plus salé.
  • Comme si tu tombais enceinte.
  • Parle pas de malheur.
  • Tu ne veux pas d’enfant ?
  • Si mais pas tout de suite.

Le serveur arriva avec les menus.

  • Dessert ?
  • Oui ! s’exclama-t-elle, vous auriez des banana split ? J’ai envie de banane, expliqua-t-elle en regardant le serveur droit dans les yeux.

Eric se mit à rire.

  • Bah quoi ?
  • Oui madame nous avons des bananas split, fit le serveur sans pouvoir s’empêcher de sourire.

Elle fit mine de s’offusquer.

  • Bah tiens… Regardez-moi ces deux ados qui se marrent parce qu’une femme a envie de banane….

Puis soudain, changeant de ton elle se tourna vers lui

  • Oh je t’ais déjà raconté celle de la femme avec les bananes ?
  • Non vas-y raconte.
  • Un banana split madame ?
  • Oui.
  • Et monsieur ?
  • Rien un café et l’addition.

Elle attendit qu’il s’éloigne pour raconter.

  • C’est l’histoire d’un jeune marié qui n’en peut plus, sa femme est nympho et tous les jours elle veut qu’il la baise, deux, trois fois par jour, parfois quatre, tous les jours. Il est épuisé le pauvre, et il est déprimé. Alors un jour il va au zoo pour se distraire. Là il tombe sur la fosse aux gorilles, où il y a un superbe dos argenté en train d’enfiler ses femelles à la chaine. Il attend qu’il ai fini…

Elle mima le type qui attendait avec une mine blasé, ça le fit rire, elle avait vraiment un don, il l’imaginait bien avec les petits occupé à  les faire rire pour toute occasion, et se prêta quelques instant à l’envisager en mère de ses enfants. Une pensée qu’il chassa aussi tôt. Ce soir il ne voulait surtout pas penser à ça, ce soir il n’était pas amoureux il était chasseur, et il allait la coucher dans son lit. Enfin.

  • Et puis hop quand c’est terminé il va le voir et lui propose un deal.
  • Il parle le gorille ton mec ?
  • Tous les mecs parlent le gorille, répondit-elle du tac au tac, c’est dans vos gènes.
  • Peuh ! Misandrie !
  • Sauf toi peut-être… ajouta-t-elle tendrement en lui caressant distraitement la main…. Bon je finis mon histoire…alors il dit au gorille, voilà ma femme tout ça… est-ce que tu voudrais pas me remplacer des fois. Le gorille demande ce qu’il aura comme récompense s’il fait ça, l’autre lui dit qu’à chaque fois qu’il sautera sa femme, il aura droit à des bananes. Le gorille dis banco, il lui présente à sa femme…
  • Qui est zoophile donc….
  • Bah elle est nympho hein, elle calcule plus, il lui faut de la bite.

C’était la première fois qu’il l’entendait dire un mot aussi cru, ça lui secoua d’un coup le ventre, ses yeux se fixant sur sa bouche parfaite, il jura de se venger cette nuit.

  • Donc il lui présente disais-je avant de me faire interrompre par mon public inattentif…. Et il les laisse ensemble. Un jour passe, deux, il ne voit toujours pas le gorille ressortir de chez lui, trois jours, quatre, bon Dieu il a la forme le gorille ! Le cinquième jour, il fini par retourner chez lui, il rentre dans la chambre, le gorille est par terre, évanoui, et la femme en train de sauter sur le lit en beuglant des bananes ! bananes !

C’est exactement l’instant que choisi le serveur pour poser son dessert devant elle avec un solennel « voilà madame ». Eric éclata de rire, elle rougit tout en explosant de son rire merveilleux, entrainant le serveur avec eux. C’était fabuleux comme dans une comédie romantique, un rêve d’ado. Eric avait envie de lui sauter au cou mais il s’abstint et il s’abstiendrait toujours de ce genre d’élan spontané, il ne voulait pas lui donner ça, ce coup de cœur. Ni maintenant, ni jamais. Ca lui appartenait, c’était son secret, sa flamme à lui et il la brûlerait à cette flamme mais ne se laisserait ni éteindre ni mordre par elle. Elle l’avait déjà bien assez atteint comme ça.

  • Tu crois que l’amour a une mission ? lui demanda-t-elle en sortant du restaurant.
  • L’amour a une mission ? c’est quoi ça, le titre du dernier Cosmopolitan ? Un bouquin de Marc Levy ?
  • Oh ça va…. Moi je crois qu’il a une mission.
  • Ah ouais, laquelle ?
  • De rendre les gens heureux, je veux dire pas que nous.
  • Les femmes et l’amour….
  • Bah quoi ?
  • C’est comme nous et les voitures…
  • Sympa, dit-elle, et il lut la déception dans son regard.

Il la poussa brusquement contre le mur de la galerie, son ventre collé au sien, ses lèvres effleurant sa bouche épaisse et dessinée, respirant à plein poumon le parfum sucré-salé de sa peau pain d’épice, il dit :

  • Je ne vais pas t’aimer ce soir, je vais te baiser, je vais te baiser jusqu’à ce que tu n’en puisses plus, jusqu’à ce que tu demandes pardon, jusqu’à l’aube et jusqu’au lendemain, on sera malade, on ira pas au bureau, et je vais te baiser, tu m’as compris.

Elle leva des yeux timide de pucelle.

  • Oui, dit-elle d’une petite voix.

Il se décolla d’elle d’un coup.

  • Allez viens maintenant, fit-il en lui prenant la main d’autorité.

Il avait les mains chaudes et fermes, elle mouillait déjà.

Eric vivait au troisième étage d’un immeuble de cinq, dans un trois pièces joliment décoré de meuble moderne, avec des photos de paysage au mur, Bali, New York, Bangkok, des photos urbaines et très colorés, un de ces passe-temps quand il s’ennuyait sur les tournages, faire des photos avec son vieil appareil argentique, un Nikon F3 que son père lui avait offert pour sa majorité et qui était tout cabossé et éraflé de ses voyages comme un vieux combattant. Elle lui demanda si c’était de lui, il répondit que oui, elle trouva qu’il avait du goût et l’œil, il lui montra son appareil comme un gamin ouvre sa boite de jouet.

  • Je veux faire une photo de toi, il y a une pellicule ?
  • Oui.
  • Tu me la donneras ?
  • Bah oui.

Elle le fixa derrière l’objectif sans appuyer.

  • Alors comme ça tu vas me baiser tu disais ?

Il la regarda sans rien dire mais ses yeux affirmaient que ce n’était pas une promesse en l’air, presque une menace.

  • Tu veux boire quelque chose ?
  • Tu propose quoi ?
  • Une bière ?
  • Va pour une bière.

Elle prit une photo à l’arrache alors qu’il se levait, une expression qu’elle aimait chez lui et qu’elle voulait saisir. Puis par jeu elle le poursuivi dans la cuisine comme poussant l’appareil devant elle. Il se mit à rire sans raison.

  • Quoi ?
  • Des bananes, des bananes !

Elle rit à son tour.

  • Je te jure….
  • Et le serveur qui te dit : voilà madame…
  • Ouiiiiii !

Ils éclatèrent à nouveau de rire. Puis s’enlacèrent, puis s’embrassèrent, puis il l’entraina dans la chambre, oubliant l’appareil et les bières. Cette nuit là il fit exactement comme il avait promis, il la baisa. Il la baisa longtemps, avec science, il la baisa impitoyablement, mais il la baisa et ne lui fit pas l’amour. Il la baisa doucement, rudement, il la baisa dans sa bouche et dans sa chatte, elle griffa, elle mordit grogna, elle se débattu comme une femme qui n’en peut plus, il ne lâcha rien, elle haleta, et jouit et hurla, et rit aussi. Ils rirent encore même en baisant, s’arrêtaient, recommençaient, allait piller le frigo, baisaient dans la cuisine, le salon, jusqu’à se brûler la peau, jusqu’à tomber à demi dans le sommeil et se raconter des secrets d’amoureux. Ils se parlèrent de leur enfance, il lui conta ses insomnies et comment il faisait petit pour se bercer, il imitait la mer, ou le train, comme avant, quand passer entre deux wagons avait l’air d’un péril, une aventure. Il fit les vagues, le ressac, elle imita les mouettes. Ca ressemblait à rien, ils rirent, et baisèrent encore, jusqu’au matin avant de finalement s’endormir pour de bon dans les bras l’un de l’autre comme deux boxeurs ayant trop combattu.

Il y en a toujours une, on peut compter sur les femmes pour ça, se disait-il alors qu’elle entrait dans son bureau l’air enjôleur, la bonne copine, l’ex maitresse qui vient faire de la retape ostensiblement.

  • Alors c’était bien ?
  • Isa, je t’en pries pas de ça entre nous, plaisanta-t-il.
  • Allez vas-y raconte, elle est comment au lit ?
  • T’es jalouse ?
  • Un peu…. Mais je te connais moi.
  • Arrête…
  • Je parie que je peux te remettre dans mon lit quand je veux…

Il leva les yeux d’instinct et vit Alice qui passait.

  • Parie pas trop…
  • Je dérange ? demanda Alice avec un sourire un peu trop mécanique pour être complètement sincère.

C’était une chose d’être tombé amoureuse d’un homme à femme, une autre d’en assumer les conséquences.

  • Mais non ma chérie, fit Isabelle, je demandais à Eric si ça c’était bien passé entre vous.

Si elle espérait la gêner…

  • Oh c’est ça…. Bin disons qu’on a mangé beaucoup de bananes.

Et ils éclatèrent de rire. Le visage d’Isabelle s’allongea d’un coup, elle sorti sans demander son reste.

  • Tu t’es fait une ennemie.
  • T’avais qu’à pas rire.
  • C’est de ta faute, j’insiste.
  • J’ai faim, t’as pas faim ?
  • Ta faim de ma bite oui.
  • Entre autre, on déjeune où ce midi ?
  • Je ne peux pas ce midi, j’ai un déj’ avec un D.A.

Elle était déçue mais ne dit rien, c’était inutile.

  • Ce soir alors…
  • Ce soir non plus je ne peux pas, je suis désolé….

Elle battit des paupières passant de la déception à l’incompréhension.

  • Bon bin on se téléphone et on se fait une bouffe…
  • Arrête, jeudi ! Jeudi on peut se voir.
  • Jeudi ?

Elle sourit comme une gamine, tout ce qu’elle voulait c’est qu’ils soient ensemble, soit, elle attendrait deux jours. Jeudi…

  • Bon mais alors chez moi cette fois.
  • Si tu veux…

Il se replongea dans son travail, une façon un peu brusque de la congédier, elle se demanda ce qu’il avait mais n’insista pas. Jeudi… elle en rêvait déjà.

Elle avait un corps aussi parfait que ses traits, ses mains, ses pieds. Une seule ligne d’harmonie tendue de la terre jusqu’au ciel faites de courbes déliés, de rondeurs savantes, de bosses et de creux d’un paysage exubérant de féminité. Elle avait la peau chaude et parfumé, le con étroit, elle répondait à ses assaut par d’autres, ses caresses étaient savantes, ses seins s’affolaient sous sa langue, ses oreilles étaient des zones à haut potentiel érogène. Dans ses bras elle était tour à tour femelle, enfant, soumise et dominante. Elle lui donnait des mots sales à la bouche, gorgeait son sang de sel, faisait pulser son cœur et sa queue comme cela ne s’était jamais produit de sa vie. En d’autre mot, il fallait qu’il l’admette, elle l’avait baisé. Elle l’avait accroché avec son rire, son corps, sa personnalité, sa grâce, il fallait qu’il réagisse, qu’il s’éloigne, C’était trop. Les jours suivant, avec une belle énergie, il s’ingénia à l’oublier. Il coucha le soir même avec une vieille maitresse, sans y trouver beaucoup de goût. Rentra chez lui avant l’aube, crevant d’envie de l’appeler, s’inventa du travail supplémentaire pour sauter le déjeuner et accepta une invitation à une soirée dans une boite branchée.

  • Alors, il parait que tu te les faites.
  • Qui ça ?
  • La stagiaire dont tout le monde parle chez vous, comment elle s’appelle  comment déjà ?
  • Alice.
  • Ah ouais c’est ça, Alice…. Sacré toi va !

David était le publicitaire type, un peu frimeur, cynique, voyant, mais il était marrant, connaissait du monde et en général on passait de bonne soirée avec lui. Un tombeur aussi, tout comme lui. Ils avaient déjà fait les 400 coups ensemble.

  • Alors elle est bonne ?
  • Un avion de chasse.
  • Même au pieu ?
  • Je te raconte pas.
  • Bah si justement, elle suce bien ?
  • T’as fini oui.
  • C’est important moi je dis, une fille qui suce pas bien c’est comme un repas sans sel.
  • Laisses tomber je te dis, tu sauras pas.
  • Salaud. T’as une photo au moins ?

Il en avait fait une avec son portable,pendant qu’elle dormait, on la voyait, un bras levé, replié au-dessus de sa tête, sa tête légèrement penchée sur le côté, la bouche entre ouverte, un sein doré découvert marqué d’une large aréole brune, dessin auquel ses cheveux tressés étalé autour de son crâne répondaient comme une auréole d’encre.Un tableau, une grâce à l’état pur. Il lui montra. David poussa un long sifflement.

  • Bin mon cochon. T’as décroché le gros lot. Elle est de quelle origine ?
  • Sa mère est guadeloupéenne et son père est marocain.
  • Sacré mélange…. Tu vas la faire tourner j’espère.

Un bon moyen pour se débarrasser d’une maitresse qui s’accrochait, se montrer parfaitement désagréable après lui avoir présenté ses « meilleurs amis ». L’un et l’autre n’en était pas à leur premier coup d’essai.

  • Non pas celle-là, celle-là je me la garde.

David ricana.

  • Jusqu’à quand ? Je paries qu’à Noël c’est terminé.

C’était dans deux semaines. Eric fit semblant de se marrer, il était doué pour ça, une espèce de qualité qu’il avait acquis à force de mondanité dans le métier. Il poussa un genre de rire aphasique et lui tapa dans le dos, façon de lui dire tu me connais trop bien. Mais au fond de lui il tremblait. Ni à Noël, ni jamais, se disait-il, et pourtant jamais ça n’existait pas. Tôt ou tard elles s’en allaient toutes, tôt ou tard l’amour s’en allait, parce que l’amour n’était qu’un parfum, qu’une chanson, faites pour favoriser la reproduction, mais le temps est assassin et un jour on se regarde dans le fond des yeux, un jour on se connait pour de vrai et l’amour disparait. Il avait été amoureux une fois, il y avait très longtemps, elle l’avait quitté, la seule de toute son existence, sa seule défaite. Il se l’était juré. Et comme toute chose qu’il faisait dans la vie, tous les défis qu’il s’était jeté, il y était parvenu. Jusqu’ici. Mais Alice c’était différent, Alice avait douze ans de moins que lui, Alice avait le monde à ses pieds et il ne lui suffisait que d’apparaitre, c’était une reine, une impératrice même, Alice pouvait le quitter à tout instant parce qu’elle n’avait pas besoin de lui. Elle l’aimait, pour le moment, et c’est tout ce qui la retenait. Et il le sentait qu’il ne s’en remettrait pas si elle le quittait. Comme la certitude qu’il mourrait ou quasi. Alors il avait peur, naturellement peur. Et il haïssait cette peur, c’était comme un drapeau rouge agité au front du taureau, une façon de le défier jusque dans ses plus intimes secrets, et ce soir là, pour éteindre ce feu froid, il bu comme un trou, prit de la coke, fuma des pétards, et brilla comme un matador auprès de ces dames. Il se réveilla au matin entre deux filles d’une vingtaine d’année (du moins il l’espérait) parfaitement quelconque et à moitié nues, avec la gueule de bois et un préservatif usagé encore au bout de la bite. Il se leva, prit son téléphone, vit qu’Alice lui avait envoyé dix messages dans la soirée. Il les effaça sans même les lire, à contre cœur. La gueule de bois pulsait entre ses tempes, mais la peur ne l’avait pas quitté avec les frasques. Soudain il fut pris de colère, il réveilla les filles et leur dit de foutre le camp. Elles protestèrent, évidemment, mais qu’est-ce qu’il en avait à foutre ?

  • Oui, oui, c’est ça, allez prenez ça pour le taxi et barrez-vous.
  •  Tu nous prends pour des putes ou quoi ? On n’en veut pas de ton fric, salaud va !
  • Ouais, ouais c’est ça !

Il claqua la porte à la volée et alla se calmer sous la douche. Cinq minutes plus tard elle appelait et il oubliait tout. Sa colère, sa peur, ses ressentiments qu’elle lui inspirait derrière sa perfection. Il oubliait tout et roucoulait, se laissant porter par le feulement de sa voix rauque, imaginant son parfum d’épice contre lui. Encore, et toujours, pour l’éternité.

  • On se voit toujours ce soir ?
  • On se voit toujours.
  • Pas de vieilles maitresse à sauter ?
  • Pourquoi tu dis ça ?
  • Comme ça….
  • T’es jalouse ?
  • Non…. Enfin si… un peu.
  • Il n’y a pas de raison. Aujourd’hui il n’y a que toi qui compte.
  • Et demain ?
  • Demain on verra, toi comme moi. Tout ce que j’espère c’est que ça dure longtemps.
  • C’est vrai ?
  • Oui.
  • Moi aussi… c’était bien hein l’autre nuit…
  • C’était délicieux.
  • Délicieux…. Quel mot bien choisi.
  • Merci.
  • Tu vas être en retard, ils t’attendent….
  • J’arrive.
  • Dépêches toi, j’en peux plus moi non plus. T’as prit ta douche au moins ?
  • Oui j’ai prit ma douche, mais si tu ne me laisses pas m’habiller là…
  • T’es tout nu là ?
  • Oui.
  • Oups je mouille…
  • Arrête !

Il commençait à bander.

  • Bon, bon, à plus tard, s’exclama-t-elle avant de raccrocher d’un coup.

Il éclata de rire et puis eu envie de chanter, il s’habilla en écoutant London Calling à fond, remonté comme une pendule.

L’amour s’en va et il revient comme un ressac. On se détache et on se rattache dans un constant va et vient comme un long coup de rein. Mais avec ceux là il ne s’en allait pas. C’était constant et fusionnel, chaque fois qu’il se voyait, la fièvre. Tout en travaillant, ils s’écrivaient des messages sur l’intranet. Ils étaient brillants et drôles, et quand ils étaient ensemble c’était comme deux charbons ardents dans la même lampe magique. On ne voyait plus qu’eux. Les restaurateurs les reconnaissaient et leur accordaient leur meilleure table, les serveurs de café étaient aimables, souriant même parfois, accordés aux autres comme un couple de vedette, ils n’y faisaient même plus attention, enfermés dans leur bulle. Alors on les maudissait bien entendu, les gens heureux ont cette chose particulière en eux qu’ils font mal aux autres, invariablement. Mais les amoureux sont égoïstes, exclusif, et cruels, alors qu’importe.Elle se sentait comme un bouquet de fleurs fraiches qu’on respire tous les matins, comme une découverte perpétuellement renouvelée, une couleur par encore connue et qu’il avait gratté sous la couche d’elle-même. Elle se sentait épouse, femme, pute, elle avait 17 ans, 40, elle avait tous les âges. L’impression de vivre un film, et si parfois elle se demandait si ça s’arrêterait un jour, prit d’une sourde angoisse, il lui suffisait de se tourner vers lui et de croiser son regard. Il était amoureux, fou amoureux. Sauf qu’il ne le ne voulait pas. Plus ce sentiment cédait sur lui, sur sa volonté de garder ses distances, plus il se sentait aspiré par cette passion, plus il pensait à fuir.

Oui, fuir, la voilà la vérité cru. Lui qui avait toujours relevé tous les défis était en train d’être vaincu par celui-ci, par elle tout entier. Il avait voulu la séduire, y était parvenu, l’avait voulu amoureuse, y était également parvenu, mais il n’avait pas prévu que ça se retournerait contre lui. Le carambolage. C’était hors de question, au-delà de ses forces, impossible. Parce qu’il savait, intiment, qu’elle cesserait d’être amoureuse. S’il se laissait aller, si au lieu de jouer des mots dans leur conversation intime, d’être brillant à tout heure, si au lieu d’être le prince charmant qu’il offrait à toutes, il devenait l’homme crue, égoïste, parfois revanchard, possessif qu’il était. L’homme qu’il cachait tout au fond de lui quand il voyait une de ses anciennes maitresses avec un autre, quand il sentait que quelqu’un lui échappait, quand il la voyait elle riant à une blague qu’il n’avait pas entendu. Il ne voulait pas qu’elle sache cet homme là, cet homme laid. Et c’est ce qu’elle verrait s’il se laissait totalement libre de l’aimer, s’il faisait tomber le masque de la séduction, ne prenait plus aucune politesse, précaution avec elle. Car c’était ça la rançon de leur amour, de ce truc dont elles étaient toute folle, la rançon sans fard, c’est qu’il ne tenait que derrière un voile d’apparence, il vivait comme une flamme tant qu’on ne la dénudait pas, tant que personne ne vendait la mèche.

Au fond il était déchiré, et ça commençait à se ressentir dans tout, dans son travail, dans son comportement, excepté quand il était avec elle, en tête à tête, et Elsa le sentit. Comment le sentit-elle à quatre cent kilomètres de distance, à sa voix au téléphone, quand il l’appela. Elsa, son histoire la plus sérieuse à ce jour, ils avaient même pensés au mariage à un moment donné, ils étaient de la même espèce séductrice, et puis ils avaient renoncé, ça n’aurait pas tenu. Elle accouru comme une femme trop contente de rafler le trophée. Elle le trouva chez lui, ivre, gai, il lui fit l’amour avec rage, comme s’il se vengeait de tout ce qu’Alice lui faisait, comme s’il voulait l’humilier à travers elle. Elsa eu l’impression d’être labouré dans un film porno, ça lui rappela un amant, mais ça ne lui plut pas franchement. Elsa et son corps imparfait, trop musclé, de danseuse, avec ses petits seins en gouttes d’eau insignifiant, sa peau blanche, ses gémissements mouillés de jeune fille. Qui s’était fait faire un piercing dans la langue parce qu’à trente-quatre ans faut rester dans la course coco et qui en faisait des tonnes avec. L’antithèse d’Alice. Mais c’était ça qui était excitant, ça qui faisait du bien, au moins elle il ne la craignait pas. Et il s’arrangea pour qu’elle le sache. Ce fut, comme il espérait leur premier accro. Une rupture dans la belle harmonie, se rappeler à elle autrement, l’homme qu’il était avant de la connaitre, l’homme qu’il était et serait toujours. Un inconstant, un papillon, à prendre ou à laisser. Alice accusa le coup, après tout elle savait mais elle voulait y croire, croire qu’avec elle c’était différent. Non pas qu’il changerait qu’elle lui ferait oublier les autres. C’était peut-être sa vanité à elle après tout, son orgueil, de croire que sa plastique et son esprit pouvait tout. Il fallait qu’elle l’accepte comme il était, en homme libre, tôt ou tard il choisirait.

Mais non. Elle se trompait, il se réorganisa autrement et se mit à la partager avec les autres, un peu de chacune, et elle comme la cerise sur le gâteau de son harem. Il restait charmant, attentionné, drôle, plein d’esprit, du champagne, ne cachait même pas son bonheur d’être avec elle mais c’était tout, quand il s’en allait, qu’il était avec une autre, elle n’existait simplement plus. Parfois elle évoquait le sujet, chaque fois il esquivait d’un mot d’esprit, d’une boutade. A prendre ou à laisser, à prendre ou à laisser….

Incidemment elle n’avait jamais vécu quelque chose comme ça, être partagée, ne pas devenir l’objet de la seule attention de son amant, et ce qui l’avait séduite en première instance, ce qui l’avait attiré vers lui même, ce jeu, était en train de la déchirer. Alice était amoureuse et elle l’était comme tout chez elle, sans fard. Et plus elle l’était plus ça faisait mal. Alors, plutôt que d’être une victime, elle lui rendit la monnaie de sa pièce. Ce n’était pas les prétendants qui manquaient. Celui-là s’appelait Bastien, il avait son âge, s’étaient connu sur les bancs de la fac, avaient déjà flirté ensemble mais c’était allé nulle part. Cette fois-là elle donna suite, il accouru ventre à terre, venant la chercher à son travail avec un bouquet de fleur, empressé, et Eric l’aperçu et ça le mordu jusqu’au sang. Etait-ce possible qui la perde pour un gosse ? Lui ? Qu’elle lui échappe ? Qu’elle cesse de l’aimer comme une folle pour agir comme lui ? Mais lui c’était lui après tout, il était comme il est, pourquoi se comportait-elle comme ça alors qu’il savait qu’elle l’aimait ? Espérait-elle le rendre jaloux ? Ah la pauvre…

Ce soir là il aurait aimé s’arranger pour ne pas être seul mais tout le monde dans l’agence avait aperçu le jeune homme et implicitement comprenait ce qui se passait. Les gens n’aiment pas les perdants pas plus qu’ils ne supportent un bonheur trop ostentatoire. Ils se vengent quand il est temps. Eric avait été trop heureux ces derniers temps, multiplier un peu trop le papillonnage et par-dessus tout il avait prit le luxe de jouer avec une reine que tous lui enviaient, femmes et hommes. C’était comme s’il avait insulté leur propre fantasme d’amour parfait, de mariage romantique, craché sur le beau tableau. Il essaya bien d’appeler quelques relations du métier histoire de sortir et ne pas se retrouver seul en tête à tête avec lui-même, mais d’une part la publicité est un monde tout petit, d’autre part la vie est ainsi faite qu’elle nous propose souvent le feu plutôt que l’eau alors qu’on brûle déjà. Alors il resta chez lui devant sa télé et pensa à elle, invariablement. Il pensa à elle toute la soirée, l’imagina dans les bras de ce gamin, en conçu une grande colère qu’il ne parvint à défouler nulle part. Pas question de l’appeler ou de lui envoyer des SMS, puisqu’elle jouait, puisqu’elle osait l’attaquer sur son propre terrain, il allait lui montrer qui était maître dans ce domaine et le maître ne dit rien, il attend son moment.

Un grand général doit savoir l’art du changement disait Sun Tzu. L’expression routinière des règles de la guerre, les vieilles formules, ne sont pas pour lui ou il ne mérite pas son titre. Il s’adapte. Au terrain, à l’armée adverse, à sa position. Eric avait bien compris le message et faire une scène aurait été déplacé, aussi déplacé que prétendre que ça ne lui faisait rien. Alors il fit semblant d’être vaincu. Il chassa ses autres maitresses, chassa une bonne fois pour toute Elsa, et toutes celle qui, profitant de la situation, tentèrent le bon coup. Ce ne fut pas bien difficile de se débarrasser d’elles. A nouveau il s’inspira de ce que lui évoquait désormais Alice, une grande frustration, de la colère même qu’il retournait contre les autres. Puis il lui fit une déclaration d’amour écrite. Sa plus belle lettre à ce jour, ses plus beaux messages réunis sous une même flamme Ecrite avec science et calcul, chaque mot pesé, ponctuation et syntaxe au cordeau, une lettre magnifique et pleine de passion qui lui alla droit en plein cœur.

Elle avait passé la soirée avec Bastien à espérer ses messages. Même des hurlements de jalousie déplacée lui aurait convenu, et ça l’avait tellement blessé qu’il garde le silence que ça l’avait découragé de coucher avec le jeune homme. D’ailleurs elle n’en avait aucune envie. Parvenu au bord de cet instant où tout peut basculer dans une soirée entre un homme et une femme, elle avait calé, s’était refusé à lui et finalement était rentré chez elle seule, et esseulée. Alors quand elle avait reçu cette lettre finalement c’était comme si d’un coup il avait accompli tous ses vœux, remplit sa boite à rêve de princesse, gavé son cœur de bonbon à la rose. Puis il était venu finalement la chercher dans son bureau, l’embrassant passionnément devant tout le monde, sans même une précaution pour toutes les autres ou les limites qu’imposait un microcosme aux individus. Alice chavira comme de juste. On ne pouvait pas la toucher plus au milieu. Comme s’il avait deviné par cette lettre et son élan de spontanéité ses secrets les plus cachés. Cette personne qu’elle était depuis toujours, constamment sollicitée mais jamais atteinte. Et comme de juste elle retomba dans ses bras oubliant, comme si elles n’avaient jamais existé, toutes les autres, toutes ses infidélités. Après tout, se disait-elle, il pouvait baiser qui bon lui semblait puisqu’il l’aimait, puisque ça, aucune d’entre elles ne pourrait lui retirer, ce qu’il ressentait, ce qui était unique et ne souffrait d’aucune forme de partage, l’amour absolu.

Il avait gagné.

Il y a des victoires plus amères que d’autre. Des forteresses qui laissent un goût de cendre dans la bouche des assiégeurs. Voir parfois une once de mépris contre un adversaire qui s’est insuffisamment battu. Il avait fait preuve de son talent, avait remporté haut la main une bataille qui n’était pourtant pas gagné d’avance, mais à ses yeux finalement c’était une victoire facile, trop facile. La belle image de perfection qu’il avait d’elle se troubla comme de juste. Après tout elle était comme toutes les autres, amoureuse de l’amour, il suffisait de le lui chanter sur le bon air pour qu’elle lui cède à nouveau. Mais il joua le jeu, comme il le faisait toujours et la laissa rêver presque à haute voix d’un avenir entre eux qui soit autrement, pour toujours. Pas le mariage, mais une vie à deux et pourquoi pas des enfants. N’en n’avait-il pas envie ? Ils se mirent à chercher un prénom, comme ça, pour rêver, pour sceller ce qu’elle pensait déjà scellé. Et bientôt Noël fut là. Ils le passèrent ensemble, bien entendu, chez elle, pour une soirée qu’elle voulue très sexuelle, s’offrant comme une friandise, comme toutes les femmes quand elles sentent qu’elles sont aimés tout entière. Et il la prit comme tel, lui offrant tout le sexe qu’elle voulait, répondant à ses assauts par d’autres, ses caresses par d’autres, savant, scientifique presque, et comptable. Il avait enfin l’impression de la voir comme il ne l’avait pas vu la première fois qu’il l’avait couché dans son lit, humaine, prévisible, banale. Il ne l’aimait plus tout entier, plus que par bout, les bouts qui l’intéressait encore, son humour, son physique, mais après tout elle n’était qu’une femme comme les autres, une parmi les dizaines qu’il avait déjà allongé, et la splendeur de ses traits, de son corps n’y changeait rien. David avait raison, sans doute ça n’irait pas plus loin qu’à Noël. Il avait gagné donc, il n’y avait plus rien à conquérir, elle était sienne et le resterait tant qu’il le voudrait. Alors il agit comme il agissait toujours dans ces cas-là, il recommença à folâtrer, à chercher de la nouveauté. Mais cette fois plus pour s’en éloigner, plus par peur de tomber fou amoureux et ne plus jamais se relever, non simplement pour se distraire, voir ailleurs, et si possible pas en allant vers des femmes aussi parfaite qu’elle. Au contraire même. Lui qui avait toujours eu du goût en matière de fille, qui s’était souvent à attacher à charmer les plus belles, se mit à préférer les femmes banales, les beautés discrètes. Oh bien entendu, tout à son rôle, il se cachait, mais l’envie n’était plus tout à fait là non plus, et elle le senti.

L’instinct d’une femme est comme un couteau qui se plante là où on s’y attend le moins et toujours plus profond qu’on ne le voudrait. Elle vous pose une question et vous ne savez y répondre, elle vous en pose deux et vous êtes comme acculé. Avec Eric, comme avec tous les hommes à femme, c’était différent parce qu’il partageait en réalité cet instinct-là. Il savait être fin et glisser sur les questions. Mais toutes les femmes n’étaient pas comme celle-là. Animal traqué par les chasseurs de trophée, elle avait appris très jeune à se défier des beaux parleurs, les maitres de l’esquive, et c’est avec violence qu’elle réalisa qu’il était aussi ça. Surtout peut-être. Un type malin, qui jouait et qui jouait peut-être depuis le début. De s’en rendre compte lui fit comme une gifle, et elle lui fit sa première scène. Ca se déroula chez lui, en partant d’un banal sujet de conversation, sans qu’il la voit venir, elle lui demanda s’il comptait la tromper encore longtemps.

  • De quoi tu parles ?
  • S’il te plait, pas de ça entre nous tu veux, je commence à te connaitre.
  • Si tu me connais si bien pourquoi tu poses ce genre de question ?
  • Parce que je sais que c’est vrai, je le sens.
  • Tu ne sens rien, tu as peur que je recommence, nuance.

Il marquait un point, elle avait peur, mais pas qu’il recommence, qu’il continue de lui mentir, car elle était aiguisé, plus qu’il ne l’aurait souhaité.

  • Putain que j’aime pas quand tu fais ton mariole comme ça !
  • T’as des preuves au moins de ce que tu avances ?
  • Je n’ai pas besoin de preuve, je le sens je te dis. D’ailleurs si tu n’avais rien à te reprocher tu ne me parlerais pas de preuve.
  • Me reprocher ! Ah voilà le grand mot est de sortie ! Je n’ai rien à me reprocher comme tu dis, je suis comme je suis.

Elle marqua une pose, pas même sûr d’avoir bien entendu.

  • Tu es comme tu es ?

C’était pire que s’il avait avoué, une autre manière de dire, ça durera toujours quelle que soit mes lettres d’amour, quel que soit mes baisés quel soit les serments qu’on pouvait se faire au creux du lit. Il sentit soudain la passion laisser place à la froideur. Une baisse de température violente et soudaine, il ne la connaissait pas comme ça. Il se tourna vers elle avec un sourire enjôleur et dit exactement ce qu’il ne fallait pas dire, il fit allusion au prénom de l’enfant.

  • Et Stan, ça te plais ?

Elle ne répondit rien, mortifiée. Elle retourna dans le salon, prit son sac et s’en alla sans un mot. Qu’est-ce qui lui prenait ? Il ne lui courut pas après. Sur le moment il fut même comme étrangement soulagé, il l’avait vaincu et elle partait vaincue. Et puis il était confiant, elle l’aimait n’est-ce pas, et l’amour comme ça ne s’en va pas du jour au lendemain. Il lui envoya tout juste un message dans la soirée lui demandant si elle était toujours fâchée, elle ne répondit pas. Elle pleurait. Elle avait pleuré de chez lui à son domicile, par à coup, comme une machine qui ne veut pas démarrer, puis franchement, grandes eaux, quand elle avait enfin passé le pas de porte. Pleuré à mesure qu’un voile se levait sur ses illusions. Tout ce qu’elle avait imaginé de lui, toutes les projections qu’elle avait faites, s’en allant une à une comme des pelures d’oignons. Il l’avait manipulé, il avait caché son jeu depuis le début sans doute, avait joué avec elle dans le seul et unique but de l’ajouter à son tableau de chasse.  Tout ça, tout ce qu’ils avaient vécu, toutes les concessions qu’elle avait faites avec son caractère, ses maitresses, et toutes les vacheries que lui avaient faites les anciennes dans son dos à l’agence, tout ça n’était que du vent, des efforts pour rien, un songe vide.

Il ne s’alerta pas qu’elle ne lui réponde pas, et le lendemain, voyant qu’elle faisait la tête au bureau, lui commanda des fleurs avec un parfait automatisme. Un bouquet qu’il fit composer, avec une carte signée d’une allusion à petit nom qu’elle lui avait donné dans l’intimité. Elle ne le remercia pas, elle planta les fleurs dans un vase et les oublia. Etait-ce possible qu’elle lui échappe à nouveau ? Allait-elle encore lui faire le coup de l’amant sorti du placard, tenter à nouveau de lui rendre la monnaie de sa pièce ? Allons on n’apprenait pas au vieux singe à faire la grimace ! Mais non, pas d’amant sorti de nulle part, juste une femme aimable mais distante, froide et soudainement indisponible, que ce soit sur l’intranet ou à déjeuner. Au début il ressenti cet étrange soulagement qu’il avait éprouvé quand elle était parti de chez lui. Comme s’il était débarrassé d’un enjeu trop lourd pour lui. Puis ça l’amusa, parce qu’elle faisait visiblement beaucoup d’effort pour l’oublier, l’éviter, et quand elle n’y parvenait pas, il sentait comme un grand trouble chez elle. Elle était amoureuse, ce genre de chose ne s’efface pas comme ça, folle amoureuse même, il le savait. Ca se voyait à ses coups d’œil à la dérobée, à certain de ces gestes, à la façon de lui répondre quand il essayait à nouveau de l’entamer sur leur relation. Elle était trop brusque pour être honnête, trop cassante et surtout sans humour. Alors, lentement, sûrement, un poison s’instilla en lui, quelque chose qui refaisait surface et qu’il croyait sous son contrôle, son propre amour. Celui qu’il avait banni, chassé, celui qui ne devait pas le vaincre, celui qu’il était toujours censé inspiré sans jamais en être victime. Celui la même qu’il redoutait plus que tout finalement était en train de lui ronger l’âme à mesure qu’il la sentait partir pour de bon. Alors un soir il lui proposa de la ramener, un bouquet de fleur à la main et ce qui devait se produire selon ses plans se produisit, elle accepta. En chemin il l’invita à diner, elle accepta à nouveau. Ils s’expliquèrent, il s’excusa pour l’autre fois, il avait été maladroit, elle accepta l’explication. Et puis elle lui dit avec une raison qu’il ne lui connaissait pas, une sagesse qui n’était pas de son âge qu’elle refusait de lutter contre sa nature, qu’elle avait eu tort de croire qu’elle pourrait le changer et qu’elle n’arrivait pas à se faire à l’idée de le partager avec toute. C’était peut-être vaniteux de sa part, orgueilleux compte tenu de ce qu’il avait toujours été, mais elle n’y pouvait rien et elle ne voulait pas l’obliger à choisir, elle ne le pouvait simplement pas, car ça, priver l’autre de ce qu’il était, ce n’était pas dans sa nature. Il ne réagit pas bien. Tout se retournait contre lui, pas seulement la séduction mais la maturité qu’est censé provoquer l’âge. Ici elle en avait plus que lui, ici elle contrôlait la situation et ne se laissait plus happer par son numéro de charmeur.

  • En gros t’es en train de me dire que c’est terminé, dit-il sèchement.
  • Je suis en train de te dire que je ne suis pas de taille pour lutter, répondit-elle d’une voix douce, le regard ferme.
  • Ca veut dire quoi ça, pas de taille ?

Elle n’avait pas envie de se répéter, elle soupira, était triste. Elle lui ouvrait des portes et il ne s’en rendait pas compte. Non elle aurait préféré que ça ne soit pas terminé, elle ne le voulait même pas à vrai dire, elle l’aimait et était en train de lui dire plus qu’elle ne lui avait jamais dit sous aucune autre forme. C’était la déclaration d’une femme qui s’avoue vaincue et qui espère. Espère que ça le fasse réagir, qu’il lui dise n’importe quoi, proteste, promette, invente même, elle aurait sans doute encore accepté ses mensonges, mais au lieu de ça il ramenait tout ça à une rupture. C’était lui comme il était ou rien. Elle leva les yeux vers lui, ils étaient secs et déterminés et dit simplement qu’elle était désolée.

Cette nuit après l’avoir ramené sagement chez elle, sans même échanger un baisé il alla se saouler dans une boite, retrouva David et noya sa tristesse. Mais au matin il n’y avait aucun cadavre, la tristesse était toujours là qui lui collait à la peau. Ce n’était encore qu’une petite musique lancinante, un crin de violon dans le lointain, un truc pour accompagner ses pas dans le jardin du Luxembourg sous la pluie, quelque chose de romantique, presque charmant. Ce n’était pas sans conséquence mais presque. Mais chaque fois qu’il la voyait au bureau, chaque jour, la tristesse prenait la forme plus lourde du chagrin. Dieu qu’elle était belle, se disait en lui-même alors qu’elle déambulait dans les couloirs comme un soleil sans orbite, Dieu qu’il la désirait encore. Alors il se consolait en se disant qu’il la connaissait mieux que les autres, que ce n’était peut-être que passager, que s’il changeait, changeait vraiment, les choses redeviendraient comme avant. Oui c’était ça, il lui suffirait de changer, c’était facile, il ne tenait pas plus que ça à sa réputation de Don Juan, il pouvait bien s’avouer vaincu lui aussi, admettre qu’il avait perdu face à elle. Qu’elle honte il y aurait de lui avouer qu’il l’aimait comme un gosse, qu’il ne faisait plus un pas sans penser à elle, que le soir il n’avait même plus le goût à sortir et à draguer. Et puis un jour, brusquement, sans prévenir, elle ne fut plus là. Il demanda des explications, on le lui dit, il n’était pas au courant ? Elle avait mis d’elle-même fin à son stage, il s’était passé quelque chose entre eux ?

Ce jour-là ce fut comme s’il avait reçu une balle dans le cœur. La sienne, celle qu’elle provoquait chez tous les hommes au premier abord, sauf que celle-ci n’avait pas la chaleur du soleil, elle sentait la mort, elle sentait la fin. Il passa une très longue journée à travailler, interminable même, l’esprit totalement occulté par sa disparition. Il relu ses messages qu’il avait conservé, leurs conversations pleines de brio, contempla la photo à demi nue qu’il avait conservé d’elle dans son téléphone, l’appela même, mais elle ne répondit pas. Le soir même, au désespoir, il alla chez elle. Elle était là, seule, occupée à se distraire devant une télé qui n’avait aucun goût. Rien n’en avait plus à vrai dire. Elle avait quitté son stage parce qu’elle en avait assez de ce métier qui définitivement ne lui plaisait pas. Assez des cancans sur son dos et celui d’Eric, assez des vieilles maîtresses qui lui faisaient des vacheries en douce, et surtout assez de le voir tous les jours, il était comme il est, il ne changerait jamais. Elle l’entendit qui sonnait, devina sans qu’il prononce un mot que c’était lui, qui d’autres pour se pointer à neuf heures chez elle. Et puis il l’appela à travers la porte, tambourina, Alice, Alice, je t’en supplie Alice… et elle se mit à pleurer en silence. Goutte à goutte, ses larmes roulant sur ses joues dorées comme des perles éphémères, c’était impossible. Elle ne répondit pas, jamais, c’était fini.

Et il se passa ce qui arrive toujours dans ce genre de rupture, il se mit à courir à en perdre haleine. Il lui envoya cent SMS dans la même nuit, lui fit livrer d’autres fleurs, l’appela et l’appela encore sans que jamais, une seule fois, elle ne réponde. Tout ce qu’il ne fallait jamais faire avec une femme, qu’on veuille la récupérer ou la séduire, il le fit, et il le fit avec une lucidité presque morbide. Réalisant tout en le faisant qu’il commettait erreur sur erreur et y prenant comme un plaisir sadique avec lui-même, comme quand on tripote une écorchure dans le seul dessin de se sentir vivant à travers la douleur. Maintenir la relation comme ça, même mortifère, c’était toujours mieux que d’en admettre la fin. Et bien entendu qu’elle senti que cette fois il était enfin sincère, enfin tel quel, nu, sans fard, sans charme non plus, mais il lui avait fait trop mal, c’était moqué de son amour avec légèreté et, il faut bien le dire, l’avait atteinte dans son orgueil. Il l’avait eu comme toutes les autres, avait joué avec elle comme avec toutes les autres, relégué au rang des collections de monsieur et rien de plus. Il pouvait bien être fou amoureux maintenant, c’était trop tard se dit-elle un soir qu’elle jetait ses fleurs. Et cette nuit-là, imperceptiblement se forma deux légères rides d’amertume sur son visage lisse, comme une cicatrice de jeunesse qui ne s’en irait jamais plus. C’était fini et elle garderait cette fin à jamais sur son visage.

Eric, on l’a dit, était un homme de défis mais il y a des gants qu’on sait ne pouvoir relever. Quand la passion s’est installée, sa disparition laisse un champ de ruine que rien ne peut remplacer sinon une autre passion. Si tant est que ça soit possible. Chacune est différente, comme chaque histoire a sa propre couleur. Celle-ci ne pouvait pas se remplacer dans son cœur. Il avait laissé passer la plus belle femme de sa vie, un joyau, à tout point de vue, et toutes les autres lui semblaient d’une banalité affligeante, prévisibles même. Alors il cessa de les aimer comme il le faisait. D’ailleurs, puisque Don Juan avait laissé passer cette femme-là que tout le monde lui enviait, il cessa aussi de les intéresser. Il était devenu banal, petit, un homme comme un autre. Un homme malheureux, amoureux délaissé. Les gens n’aiment pas les perdants. L’instinct animal qui veuille qu’on morde les plus faible était d’autant plus vrai ici qu’il avait un jour été un vainqueur et que le mordre avait comme un goût de revanche sur ses propres faiblesses. Et pour la première fois de sa vie il découvrit l’échec. On le trouva moins intéressant, ses stratégies plus faibles, ses mots sans saveur. Il n’avait plus non plus toute sa tête, aspiré qu’il était par cet amour sans retour, cette passion qu’il avait si longtemps retenu le dévorait littéralement de l’intérieur. Le retour de flamme avait l’odeur du napalm, d’une guerre intime qui le vidait de toute substance. Voilà, il se sentait vide. Complètement vide et pour se remplir il n’y avait que la nourriture. Elle le réchauffait un instant, le remplissait sans le combler, elle occupait son corps qui hurlait d’un ailleurs, hurlait après ses bras à elle. Et il se mit à grossir, à négliger son apparence, s’intéressa moins à son travail, et quand on lui opposait qu’il était moins bon, qu’il n’avait plus cette fibre du passé, il faisait ce qu’il n’avait jamais fait auparavant, piquait une crise, faisait sa diva, son créatif, comme disait certain commerciaux. Banal donc. La conséquence était toute trouvée, il perdu finalement son travail.

Du jour au lendemain, l’acteur de son destin, le vainqueur proactif, lime ta mire sans doute, perdu ce qui lui restait. Son métier, son statut, son aura. Il ne fut plus invité dans les soirées de publicitaire, plus aucune maîtresse du passé pour se rappeler à son présent, seul chez lui avec sa télé et cette passion qui le rongeait de l’intérieur, le vidait. Il n’était plus lui-même, ou pas celui qu’il croyait connaitre. Il était jouet. Baladé par les événements il avait rencontré le fou de son toit et chutait sans parachute, sans retenue, le carambolage, sans fin. Il n’était pas James Bond, juste un petit bonhomme dévoré par une femme, un petit homme qui s’était cru plus fort que tout, avait cru en lui-même au-delà du raisonnable, séduit et prit par sa propre réussite. Il se regardait dans la glace et ne voyait rien. Ou plutôt si, lui avec les défauts de son corps engraissé, avec son visage vieillissant, comme si tout ce qu’il détestait aujourd’hui chez lui, cette faiblesse, ressortait se laissait dessiner sur ses traits, deviner, sans qu’il ne puisse mentir ni aux autres, ni à lui-même. Son esprit commença à s’effilocher sans qu’il ne s’en rende vraiment compte. Il se mit à croire à ses propres fantasmes, et il avait de l’imagination. Ses pensées prirent une forme presque concrète, et il se mit à les confondre avec le réel. Un soir, il chavira pour de bon. Il se rendit chez elle à nouveau et fit l’assaut de son appartement, mais Alice cette fois n’était pas là, alors il défonça sa porte pour trouver un studio vide. Les voisins, alertés, appelèrent les flics, qui le trouvèrent délirant seul sur le lit, revivant les moments du passé dans une espèce de kaléidoscope personnel, persuadé qu’elle lui parlait du fond de son âme comme un coup de fil. Qu’elle allait le retrouver, juste un retard, mais qu’elle serait bientôt là. Il fut interné dans la soirée.

Le temps est assassin dit-on, et c’est sans doute heureux. Il tue les passions, il fait oublier celle ou ceux qu’on a aimé, mais il ne répare pas les blessures. Il faut pour ça un effort constant et sans doute de la chance. Laisser la vie suivre son cours et souhaiter guérir. Eric y fut contraint par la psychiatrie mais par la vie aussi. Passé la dépression, il prit du poids et ne fut plus jamais complètement l’homme qu’il avait été physiquement, ni moralement. Fini la conquête, terminé l’acteur de son destin, il avait pris une leçon et savait aujourd’hui que tout acteur que l’on fût, on n’était pas seul sur le bateau, qu’il fallait compter sur les autres et que les autres parfois pouvaient vous tuer sans que vous ne vous rendiez compte. Il ne l’oublia pas et n’arriva jamais complètement à se faire à l’idée qu’il ne la retrouverait pas. Alors un jour il alla pêcher auprès de ce Big Brother moderne et consensuel qu’est Google et la chercha. Il la retrouva, sous un nom d’emprunt sur Facebook Alice Ontheroad, la demanda en ami, et lui vola une photo. Bien entendu elle ne répondit jamais. Elle avait eu un enfant entre temps, une autre vie, elle avait l’air triste et fatigué sur cette photo, il se demanda si sa vie actuelle lui plaisait. Et quand il comprit pour l’enfant, bien entendu ça le mordit à nouveau, mais pas tant que ça. Elle avait fait refait sa vie, mais semblait à nouveau célibataire, enfant ou pas. Alors il se prit à rêver, en contemplant son visage parfait, ce visage qu’il avait tant aimé, tant désiré, le mit en fond d’écran…. Et puis enfin le jeta. Elle n’était plus à lui, il n’avait pas le droit, plus. Il pouvait enfin faire son deuil.

30 septembre

Elle avait dégaboulé dans sa vie comme un missile blanc acide dans un étui noir-nuit, comme un crochet de boucher dans une gorge, un vas-y que je t’attrape sur le bord d’une route côtière quelque part en Bretagne mais presque, Loire-Atlantique. Ça s’était passé par une nuit chaude et plate d’un été ennuyeux comme un vieux bubble gum fondu sur fond d’adolescence avec les parents. Sa vie adulte, sa sexualité à venir, tout présent froid sur ce bord de route et il ne le savait pas. Elle avait dégobillé ses fantômes, sa trouille, comme un attrape couillon, et il avait eu peur. Sans la voir, sans savoir, c’est la première impression qui lui avait fait, quelque chose d’extrêmement nocif qui lui avait filé la trouille. A 17 piges la trouille ça excite. Une biche dans une petite combi blanche à dentelle sèche, posée près d’une lampe à gaz grosse comme sa tête qui s’appelait E. Elle avait déboulé dans sa vie par effraction comme un été dans un cimetière avec la fumée de la viande qui brûle dans le zénith d’un soleil blanc cramé, comme une mauvaise nouvelle dans un emballage rose, un bonbon au poison. Et presque tout de suite il l’avait su, mais à 17 piges le poison ça excite. Et puis d’abord qu’est-ce qu’elle foutait là à cette heure toute seule, les gonzesses ça faisait pas ça normalement, enfin pas toutes seules avec une grosse lampe pour bien qu’on la voit. Elle avait peur dans sa tente, il avait avisé le camping en face. Ça sentait la chaussette d’ici, les shorts Lycra mauve, la pétanque et le Pastis. Il imaginait volontiers un psychopathe se cacher là-dedans, derrière sa télé Jean-Pierre Pernod, bien sous tous rapports, français avec les papiers et un petit cri au fond de sa caboche qui lui ordonnait de scier en deux les enfants merveilleux. Ça se tenait sa trouille, ça lui filait aussi la trouille ces réunions de gens bien normaux dans des caravanes carrées. Comme les supermarchés, ça aussi ça lui filait des angoisses, ou d’entendre la télé brailler dans le vide à quatre heures du matin chez un autre. Un truc lugubre. Elle avait un corps de garçon avec les hanches presque droites et une poitrine plate, des cheveux bouclés court sur sa nuque longue et souple. C’était la fille du coupeur de joint qui se donnait là avec sa petite bouche fine rose qui se tordait comme une danse quand elle n’était pas contente ou qu’un fantôme la contrariait. Une lolita de l’enfer, on aurait dû l’appeler Lilith. Ils parlèrent toute la nuit, c’était la meuf de sa vie, ses dix-sept piges en étaient sûrs, il ne savait pas à quel point. Il ne savait pas comment il le regretterait aussi qu’elle le devienne. Tatouée dans la viande de son cœur la fille. A la fin de la nuit ils s’embrassaient, officiellement ensemble, attirés comme des aimants ou presque. Elle était à la DDASS à mi-temps, on l’avait foutue là en espérant peut-être que quelqu’un l’attrape, seize ans, toute seule, la DDASS quoi… Pour lui bien sûr, qui sortait d’un quartier rupin, ça ne voulait rien dire, il ne la situait pas, ne l’envisageait pas, ne perspectivait pas la dimension dans laquelle elle manœuvrait. Ce désespoir, cet abandon, sa noirceur. Et pendant deux semaines, dans un été doré presque couché sur l’automne, ça avait été à l’amour-vache. Deux gosses qui n’arrivaient pas à se séparer et qui s’engueulaient comme des frères, enfin surtout elle, lui il supportait. Il l’aimait, comme un veau, du moins croyait-il que c’était comme ça qu’il fallait aimer. Et moins il répondait à ses assauts, plus elle s’emportait… naturellement… l’amour au tison. Il faut dire que c’était une aristocrate, un engin, une boîte de dynamite intelligente comme un singe avec un radar dans le crâne. Rien ni personne ne lui échappait, ne respectait pas le moindre code. Elle s’habillait comme une Rom, kiffait les cimetières, Thiéfaine et Janis Joplin, imitait les pigeons, se moquait des touristes en roucoulant comme eux, les attrapait parfois, avec son chapeau, et les touristes la regardaient sans comprendre. En roue libre l’artiste sans art. Comment ne pas être retourné à son âge ? La lolita de l’enfer, et puis il y avait son cul. Il y aurait tant à dire sur ce cul de seize ans… qu’il était haut perché sur deux jambes interminables et cambré offert pour la concupiscence la plus torride, qu’il vous chatouillait d’autant le regard qu’elle ne portait jamais rien en dessous. Jeune fille sans culotte et sans pudeur au ventre rond avec ce cul nègre qui lui faisait doing et boing dans le cœur et le pantalon. Intouchable et lisible, elle ne prenait pas la pilule, pour la baiser faudrait attendre la veille des règles. C’était chaud à regarder, à admirer, on avait des envies de rut furieux rien qu’à la voir marcher devant soi dans son pantalon moulant vert velours. Lui, tout ce qu’il avait connu avant c’était deux maîtresses, l’une avec laquelle il n’avait rien compris, une autre dans laquelle il s’était aimablement ennuyé. Une routarde et une bourgeoise de son milieu. Mais là c’était autre chose, c’était de la bombe bébé, un missile, un avion de chasse sexuel, ça exsudait jusque dans son ventre, et quand il la prit finalement, même pas comme il faut, il était si excité qu’il jouit presque aussitôt. Et ce fut la fin de l’été, leur première et dernière fois, il devait rentrer, retrouver la maudite école, les darons, tout le schmilblick qu’il détestait tant déjà.

Pendant trois mois il ne se passa plus rien. C’était l’année du Bac, la plus importante selon la liturgie scolaire, adulte, et lui n’y était déjà plus dans ce milieu de merde. Dans l’école où il étouffait à petit feu. Il avait déjà voulu en partir quatre ans plus tôt mais ses parents avaient des ambitions pour lui, Science Po, ces choses-là….les autres, les élèves autour de lui, rêvaient tous en bleu blanc rouge. Saint Cyr, l’armée, les avions de chasse, les troupes d’élite, ou comme leurs parents, Science Po encore… l’élite de la nation quoi… Qu’est-ce qu’il en avait à foutre de l’élite, on l’appelait l’anarchiste à l’école. Sans grande raison d’ailleurs, mais il s’était plié au rôle. Toujours vêtu de noir, toujours en révolte. Et soudain elle l’avait appelé. C’est E. je ne t’ai pas appelé parce que j’ai eu très peur. Trois mois sans ses règles, un bébé ? Même pas, la biologie intime qui faisait des siennes. Alors la smala avait recommencé, comme un feu d’artifice. Une histoire de baise torride, de passion à coups de pain dans l’âme, un crachat, un rejet de salive et de sperme, un antagonisme de deux êtres déchirés, pas à leur place et qui en crevaient ensemble. La liberté pour eux, le reste pour les autres. E. était chaude comme la braise, étroite, le cul offert, en chienne, et il la prenait d’assaut à ne plus en pouvoir. Elle appelait ça des gros câlins, gros il l’était bien. C’était sa princesse sauvage, son ticket pour la liberté, son aller simple vers l’enfer, l’amour-vache, encore et toujours. Elle vivait dans un quartier quand elle n’était pas en foyer, chez sa grand-mère avec son frère d’un an plus jeune qu’elle. Ils étaient quatre, tous avec des noms en E. tous faits à un an d’intervalle, des parents monomaniaques. Le daron on savait pas trop où il était fou alcoolique en fugue, la daronne vivait à Rennes avec le beau-père, elle à Nantes, famille éclatée. C’était elle et les éducateurs du foyer qui s’étaient moqués d’elle en premier, lui avait expliqué de quel beau quartier il venait, elle la prolote fréquentait du bourgeois, quelle honte. Elle n’avait jamais calculé jusqu’ici, mais dès qu’elle avait su, ça avait été sa danse. Même son physique elle le trouvait bourgeois quand elle ne l’aimait pas, et puis ils se rabibochaient dans les draps et c’était bon comme du sirop brûlant, comme le baume derrière la gifle en pleine gueule, la glace au chocolat derrière les larmes. A coup de reins il calmait son agressivité, il n’y avait que là-dedans, quand il était en elle, derrière son cul fabuleux, quand il regardait sa petite bouche s’entre-ouvrir sur deux belles incisives, dressé dans son ventre rond d’enfant, qu’elle était enfin en paix, presque douce. Et puis tout repartait à zéro, elle oubliait la baise et le poursuivait pour tous ses malheurs à elle. Lui reprochait sa naissance, de ne pas être un homme, ne pas être celui de ses rêves, c’est-à-dire un beau salaud bien mâle. Et elle n’en n’avait connu qu’un seul avant lui. Il lui avait pris sa virginité et un peu de son cœur aussi. Un camé, un junkie, qui se la jouait voyou à la grande âme. Un âne, un jour il le verrait en personne, son héros, et ça serait pas bien beau. Leur relation, dans le crâne, dans le cœur, et même géographiquement était un constant aller-retour dans la gueule. Chaque fois qu’il allait la voir, perchée dans son quartier, au pied de son foyer, le week-end, quand on la laissait s’échapper, c’était un tout autre monde que le sien qu’il découvrait. La démerde, la manche, le shit, la nuit, les musiques de pas tout le monde, la DDASS, la vie de prolo, la « fracture sociale » comme ils disaient pas encore à la télé. Oh bien sûr il connaissait déjà le shit par exemple, et le reste il l’avait survolé depuis son nid roux de petit bourge sans relief, mais là avec elle il avait les deux pieds dedans, et c’était plus pareil. Fallait qu’il compose la plupart du temps, fasse semblant, et elle détestait ça, qu’il fasse semblant, que n’importe qui fasse semblant, la prenne pour une bille… alors elle lui fonçait dedans, et il encaissait, jusqu’à ce qu’elle demande son comptant de queue et que ça la calme. C’était pas qu’elle était nympho ou quoi, chaude comme la braise, affolée du boule comme d’autres qu’il connaîtrait plus tard qu’elle avait seize, bientôt dix-sept ans et lui maintenant dix-huit. A cet âge-là on est toujours avec le ventre en folie. Et il la baisait parfois si fort, il avait tant besoin lui-même de défouler la frustration qu’elle lui inspirait qui lui arrivait de lui faire mal avec sa bite. Ça serait la seule. Les autres encaisseraient en n’en redemandant, ou pas, les culs ça varie, on ne sait jamais…. D’une femme à l’autre, toujours différent, on est un bon partenaire ou une catastrophe. Avec elle il n’y avait pas de commentaires, pas de petit cri énamouré, pas d’halètement savant, elle ne ferait jamais semblant même pas pour rire… son plaisir on lisait sur son visage en extase, ailleurs, quand il lui léchait le con par exemple. Il adorait ça, son con. Le faire reluire avec la langue. C’était un buccal, il s’occupait bien d’elle avant de la prendre d’assaut. Et la caresser aussi. Son long corps de garçon-fille, caresser ses jambes interminables, la masser, ses mains chaudes remontant vers son torse, comme une vague amoureuse, à la rendre braise. Jusqu’à ce qu’il ait craché, que toute la pièce sente le cul, que ça embaume jusque dans les draps et qu’elle ouvre la fenêtre avec de nouveau reproche pour cette odeur de foutre et de cyprine mélangés.

Quand ils n’étaient pas ensemble ils s’écrivaient, de longues lettres comme on n’en écrit plus. C’était une époque sans électronique, sans réseaux anti sociaux, sans SMS et crétins l’œil vissé sur leur tablette. Une ère vierge. Alors il y avait le papier, et son intelligence cinglante y faisait fureur. Elle aurait pu devenir écrivain, elle en avait la niaque, le verbe haut, elle savait sans savoir lire entre les lignes. Et elle le lisait, le disséquait, chaque fois qu’il caguait dans sa propre semoule des mots qui n’étaient pas sincère. Parce que lui aussi savait écrire, mais pas toujours droit, et droit c’était la seule direction qui l’intéressait elle. Un jour elle l’avait défié d’écrire une lettre de cinquante pages, il n’avait su quoi dire, elle l’avait remarqué, il s’était pris une taule. « Et pour les réclamations c’est le treize » va te faire foutre mon ami si t’es pas sincère avec moi. Alors qu’il n’était que ça, et fasciné par elle aussi. Sa façon de traverser la route de sa démarche hautaine et arrogante, comme un Moïse traversant la Mer Rouge qui envoyait se faire foutre les automobilistes, écrase-moi si tu l’oses. Sa manière de remplir sa boîte à clope un jour de manche, repérer ceux qui lui diraient oui à tous les coups. De regarder le monde, de le cultiver de tant de choses qu’il ne connaissait pas, comme la Ballade des Pendus, de Villon, qu’elle vénérait depuis que son camé l’y avait initiée. Frères humains qui après nous vivez n’ayez contre nous les cœurs endurcis, Dieu en aura plus tôt de vous merci… Alors pour son anniversaire, avec ses moyens à lui, il lui avait offert une édition numérotée qui lui avait couté un œil, et dont il avait marqué la page de garde de son sang, comme un serment, parce qu’à dix-huit ans on a le romantisme noir. En réalité, très vite il avait fatigué de ses orages à elle, de cette vie infernale qu’elle lui faisait vivre avant le lit, mais il voulait l’aimer parce que personne ne l’aimait. Il voulait comme si la volonté y pouvait quelque chose. Elle l’aspirait, son désir, sa folie douce, ses excentricités, son arrogance. Au foyer justement, un foyer pour jeune délinquant alors qu’elle ne l’était pas (les juges pour enfants quoi….) on le lui disait qu’elle était dingue, et ça la terrorisait. Elle ne voulait pas finir comme sa sœur aînée, en H.P, et puis elle ne l’était pas, juste une enfant sauvage, élevée sans parents véritables, à la merci de la bêtise des pseudopodes qui lui avaient servi de géniteurs, et de toute la connerie que peut dispenser un éducateur de la DDASS… une bien épaisse, il allait s’en apercevoir. Cette façon qu’ils avaient eu de moquer ses propres origines sociales, lui instiller qu’elle fréquentait du bourgeois, de l’orienter vers un Bac sans avenir, de réduire son intelligence à une forme de folie, ces imbéciles faisaient tout pour la miner de l’intérieur, mais, il le verrait un jour, sa mère était pire.

Leurs retrouvailles se passaient surtout le week-end. Il touchait de l’argent de poche, plus rarement c’était elle, alors ils se voyaient à Nantes ou bien à Paris, le reste du temps, l’un et l’autre subissaient. Le monde que les adultes avaient construit pour eux. Il étudiait dans une école privée, pour gens de son rang, l’élite de la nation donc. Et l’élite passait beaucoup de temps à se défoncer. Cocaïne, haschich, parfois de l’héro, en intraveineuse ou dans le pif. Avec déjà des aspirants à la célébrité qui faisaient la une de leur petit milieu en mettant à sac Chez Castel, se prenant pour des situationnistes, le Caca’s Club ça s’appelait. Il détestait. Il détestait cette bourgeoisie ennuyeuse dans laquelle ses parents gravitaient. Détestait ses camarades calqués sur les ambitions de leurs parents… vomissait toutes leurs prétentions, et ne pensait qu’à elle en fumant des spliffs dès le petit matin pour être bien certain de foirer ses études dans les grandes largeurs. Son meilleur pote était un skinhead, pas que ses idées le passionnaient, il en était même à l’opposé qu’il était vrai, cash, sans concession et qu’à l’école il était la tête brûlée dont tout le monde avait peur. Alors que lui était au contraire la tête brûlée dont on se moquait parce qu’il ne s’habillait pas chez Church et Mulberry’s. Mais personne ne savait la passion qu’il vivait. C’était un amour adulte dans un corps d’adolescent, un truc de trentenaire chaud comme la tempête dont il ne parlait jamais. Pourquoi le faire ? Qui aurait compris qu’il était déjà plus adulte qu’ils ne le seraient jamais ? Que sa tête brûlée justement l’entrainait vers des territoires qui resteraient toujours vierges pour eux, des inconnues de roman, des passions adaptées au cinéma, pour les faire rêver dans leur sucre à eux. D’ailleurs il ne s’en rendait même pas compte lui-même. Pour lui E. était la norme, même si cette norme puait la dynamite et le foutre. Le chaos, la nuit, la folie, l’ivresse, le cul. La folie. Un soir, qu’ils étaient seuls dans le grand appartement de ses parents ils avaient mangé du shit ensemble. L’effet était plus fort à ce qu’il avait déjà expérimenté, violemment plus fort. Plongé dans du café, même si le lait c’était mieux, avec beaucoup de sucre pour virer l’amertume, et le cran de manger tout le dépôt. Elle avait fait une crise d’angoisse, un bad trip comme ils disent, passant la nuit à vouloir traverser le miroir de sa chambre, ou bien était-ce au figuré ? Toute la nuit il l’avait cajolée, raisonnée, effrayé à l’idée qu’elle passe vraiment de l’autre côté d’une manière ou d’une autre. Effrayé par sa terreur de basculer dans la folie. Mais aucune voix ne soufflait jamais dans sa tête, aucune idée ne prenait jamais chair, c’était son humeur qui changeait dans un constant flip flap de saumon remontant son courant à elle. Celui qui la conduisait vers sa mère dont elle croyait avoir si désespérément besoin, et qui allait la détruire. Bout par bout. Trop vive, trop intelligente, trop sexuelle. Pour tous. Née sous la latitude du Cheval de Feu disaient les chinois, qui tuaient dans l’antique ces enfants-là. Cheval de Feu, il n’y pas de hasard, ou alors il fait bien semblant. Et elle le savait, c’est elle qui le lui avait appris, et elle s’en amusait parce qu’elle les défiait. Tous, la vie tout entière, dix-sept ans quoi… et plus, tout ce qu’elle était au-delà de son seul âge. En somme ils étaient l’un comme l’autre nés malades de ce monde, et ils n’arrivaient pas à s’y résoudre. Pour elle il aurait probablement donné sa vie, pour lui, elle n’aurait rien donné, mais elle donnerait au-delà de ses désirs les plus sombres. Elle aimait les cimetières donc. En attendant leur monde allait de l’avant, dans ce perpétuel déchirement et il ne foutait plus rien à l’école. Il se défonçait le matin en écoutant les Sex Pistols, Thiéfaine, Janis Joplin, Beethoven… Et puis fonçait sur sa petite bécane, un casque taggé sur la tête. Le A d’anarchie, une main dessinée le majeur dressé sur l’arrière du crâne, Express Thyself, sex, drug and Rock’n roll, ces trucs-là… comme un para du Vietnam lâché dans la jungle d’une adolescence sans manuel. Qu’est-ce qu’il en avait à foutre ? Qu’est-ce qu’il en avait à foutre de ce monde déjà racoleur ? De rentrer à Science Po ? De devenir quelqu’un ? L’élite de la nation, toujours… qu’est-ce qu’il en avait à foutre ? Plus rien, il se laissait absorber par sa relation tumultueuse et plus rien d’autre ne comptait. En mai il annonçait officiellement à ses parents qu’il arrêtait d’aller à l’école, il avait dix-huit ans, il était libre de sa décision. Ils tentèrent bien de le dissuader mais il en avait marre, ras le cul, plein la caboche de tout ce cirque. Il réviserait pour le bac, mais pour le reste, oubliez. D’ailleurs c’était une possibilité qu’offrait l’école dans lesquels ils l’avaient fourré en pensant à leur propre bien, alors pourquoi pas. Et bien sûr il ne révisa rien. Il rata son Bac de six points en ayant rien foutu de toute son année, belle performance. Le jour de l’épreuve de philo il avait fumé un énorme spliff avec un inconnu en pensant que ça lui donnerait l’inspiration. Mauvaise idée, il avait eu trois. Et puis étaient arrivées les vacances. Il avait touché dix mille d’un accident, il consacrerait l’argent à faire un tour de France avec elle. D’abord à Nantes chez elle pour le mois de juillet, et puis août, à Rennes d’abord, car sa mère allait bientôt la récupérer pour de bon, fini le foyer, Saint Girons, un petit village landais où il avait passé une partie de son enfance et où ses parents avaient une maison qu’ils partageaient avec sa tante. Et enfin Rennes les bains, près de Carcassonne, un autre petit village où elle avait perdu sa virginité, et en quelque sorte quitté l’enfance. C’est là que se rendait régulièrement son camé, Norbert, chercher comme tant d’autres le trésor de l’abbé Saunière, le mythique. Encore des trucs qui n’avait jamais atteint sa stratosphère, les trésors et leurs chasseurs, les mystères ésotériques et les cintrés qui couraient après, mais peu importe, puisqu’il l’aimait, puisque c’était officiellement fini entre eux, il voulait lui laisser la chance de le revoir une dernière fois. Voir s’il serait au rendez-vous informel qu’il lui avait donné peut-être un jour de promesse. Et ainsi soit-il ils s’en allèrent bras dessus bras dessous, avec sa petite valise écossaise à elle rejoindre son quartier. A ce moment-là les halls étaient pas encore occupés par la génération des loups-garous, des affamés qui pétaient leur shit bitumé en masse, pas de dealers et les gens se parlaient, inter communauté, les nègres avec les blanches, les arabes pas qu’entre eux, enfin pas comme maintenant quoi… Le quartier était coincé entre un supermarché zonard et un hôtel à formule pour VRP et psychopathe en stand-by. C’était ça son paysage du week-end, c’est là qu’ils passèrent leur premier mois d’été, dans la canicule de leur propre histoire d’amour fou furieux, leur histoire de cul rageux, chez sa grand-mère, avec son jeune frère. Ils se ressemblaient physiquement, ils avaient le même genre d’intelligence aussi, mais lui son truc c’était de draguer les vieux, les attirer dans les caves pour mieux les dépouiller. Seize ans, l’enfance sauvage à tous les étages.

– On va se baigner ?

– Où ça ?

– A l’hôtel, il y a une piscine.

– On a le droit ?

Elle s’agaça, il avait peur de mal faire, toujours, peur de ce qu’on dirait, peur de se faire gauler par les autres, les adultes ou prétendus tels, mais il comprenait vite qu’avec elle les interdits c’était pour les autres. Ils y allèrent la nuit, avec deux gars qu’ils avaient rencontrés de l’avant-veille. Des loulous du quartier… il avait trop peur qu’ils lui piquent aussi…. E. était comme ça, elle mettait vite dans la balance son cul, c’était pas tout ce qu’elle avait mais il l’avait déjà vue le menacer avec aux vacances de Pâques. Fais-moi mal qu’elle lui avait dit au lit, mais il n’avait pas pu, c’était pas son truc, il ne savait même pas comment s’y prendre, alors elle lui avait expliqué que son impuissance, bin il pouvait se la foutre au cul, elle irait voir ailleurs. C’était des menaces en l’air, elle n’aurait jamais fait ça parce qu’en vérité elle voulait juste qu’il ait mal pour elle, à sa place, qu’il souffre un peu… ce bourgeois…

L’été était caniculaire, et la piscine un rectangle bleu fluo bien trop tentant pour ne pas s’y laisser aller. Comme toujours elle se jeta dedans torse nu, les soutiens-gorges ? Pour les autres encore, puisqu’elle n’avait pas de seins. Les deux autres n’en pouvaient plus de la voir nager à demi nue, s’ils avaient su quel genre de tempête elle était… probable qu’ils n’auraient pas résisté longtemps, se seraient faits renverser par ce bolide. Lui était pudique, il avait emporté un maillot, il se jeta dans le bleu sans trop réfléchir, sans se demander si un gardien psychopathe n’allait pas débarquer pour les chasser, tandis que les autres restaient sur le bord, à regarder ces deux furieux profiter de la fraicheur. La piscine était rangée derrière une haie d’arbres, à l’abri des regards, réservée aux clients naturellement mais c’était trop bon pour qu’ils y renoncent, et puis naturellement le réceptionniste de nuit se pointa.

– Qu’est-ce que vous foutez là !? Barrez-vous ou j’appelle la police !

Les ploufs l’avaient probablement réveillé, ils s’enfuirent en rigolant comme une volée de moineaux carnivores.

Un autre jeu c’était de se rendre dans le supermarché et se servir sur place. Ouvrir les sacs de bonbons, déballer les plaques de chocolat, croquer dedans, s’en fourrer plein la bouche et ressortir les joues pleines.

– Au revoir m’chieur, bonne après-midi !

Le vigile les regardait partir, impuissant, faute d’avoir pu les coincer entre les rayons et à nouveau ils disparaissaient pour s’égayer direction Place du Commerce où toute la zone et la non zone de Nantes se retrouvaient dans un grand melting pot informel. C’est là qu’elle avait appris à attraper les pigeons, et la manche aussi. Là qu’ils s’ennuyaient à deux quand ils n’avaient rien à faire, et accessoirement qu’il avait rencontré Monique, sa mère. C’était une grosse bonne femme toujours vêtue de noir avec un regard oblique et une bouche en coin, éternelle étudiante de quarante passés qui avait repris la fac parce qu’elle se prenait pour une sommité en plein de choses. Une paumée qui se donnait des airs et régnait sur ses quatre enfants comme la vilaine princesse dans Blanche Neige. Un poison qui l’avait déjà catalogué sans le connaître, toujours ses putains d’origine. Il n’était qu’une petite chose, un détail dans la vie de sa fille qu’elle pouvait ignorer, balayer, comme un rien, et E. enfin, à ses côtés, était quelqu’un d’autre, calme, presque soumise, complètement hypnotisée par l’anaconda. Le jour du tribunal, le jour où on la lui avait rendue, il avait immortalisé cet instant en la mitraillant avec son nouvel appareil, offert pour ses dix-huit ans, un Nikon de baroudeur qu’il emmenait partout. E. avait un visage grave, comme absent, quelque chose se bouleversait dans son existence, elle quittait enfin le foyer et sa grand-mère, retrouvait sa mère en espérant sans y croire que sa vie allait s’embellir, et déjà il savait. Il aurait voulu lui dire, l’avertir, mais quoi faire ? Comment lui expliquer qu’il la sentait comme un trou noir qui allait absorber son soleil, une vipère galbée de saindoux, un boudin noir cannibale, alors qu’il ne se faisait même pas confiance lui-même ? Et d’ailleurs quoi faire ? A l’instant du tribunal E. l’avait oublié, il n’existait plus en tant qu’homme ou même partenaire parce qu’elle était enfin redevenue la jeune fille qu’elle aurait dû être, sage, posée, une bonne petite fille en somme… Et lui ne comprenait évidemment pas pourquoi puisqu’il ne connaissait pas ce monde de l’intérieur, puisqu’il ne savait pas ce que c’était qu’un foyer pour délinquants à la DDASS, la violence. Puisqu’il n’avait jamais vécu abandonné au pied des tours coincé entre un Formule 1 et un Intermarché, que sa putain de vie n’était que beaux restaurants et gens chics. Luxe, calme et volupté. Et tant pis si sa propre mère était également une perverse narcissique comme disent les psys, si son père l’ignorait, si son frère le jalousait maladivement, si sous le joli verni de sa classe croupissaient d’autres cadavres, il ne le voyait pas, il ne se situait pas non plus, trop jeune pour comprendre, pour se faire confiance. Pour capter que sa propre colère venait d’une autre forme de violence, qu’elle n’était pas due qu’à ce fameux âge de la révolte qui ne semblait même pas effleurer les élèves de son école. Tant pis oui. La vie rêvée des bourgeois, mon cul oui !

Le cul justement, heureusement il y avait ça. Le cul. Ils étaient libres au lit, dans leur impudeur, libres et sauvages, et ils se donnaient pleinement l’un à l’autre, charnel l’un comme l’autre, chaud brûlant de leurs hormones mis au feu de l’été. Elle ouvrait sa chatte et il s’y plongeait avec délice, il la limait dans toutes les positions, sans science, sans fioriture, mais déjà sensuel, caressant, la prenant comme une femme et pas calqué sur les obligations pornographiques, les schémas préconisés de la géographie érotique contemporaine. Des pornos il ne connaissait d’ailleurs pas grand-chose à part quelques trucs des années soixante-dix. Et si ça lui avait remué le sang, il n’en n’avait pas retenu une leçon. Ils baisaient point c’est tout avec leurs dents, comme si c’était une question de survie. Et ça en était une sûrement.

Elle était couchée sur lui, les cuisses écartées, appuyant son bassin contre sa vessie, offerte et incurvée comme un roseau, ses mains la caressaient, le torse, son clito vibrionnant et rouge comme une cerise de juin. Il allait en elle lentement, à son rythme, sans chercher l’orgasme, sa queue à l’étroit, chaude, arc boutée qui tapait doucement contre la paroi de son vagin. Les draps déroulés, et le soleil qui leur crachait dessus à travers la vitre de la chambre quand soudain la grand-mère entra sans frapper. Elle referma aussitôt en poussant un petit oh de surprise. C’était une petite vieille insignifiante, totalement dépassée par ses petits-enfants et la vie tout entière sans doute. Fille mère comme on disait dans les années soixante, elle avait élevé sa fille seule, on disait que cette dernière était en réalité le produit d’un viol. Ils se désemboitèrent aussitôt, l’excitation tombée d’un coup, le mal était fait.

– T’as vu, je t’avais dit que c’était une perverse, commenta E. avec humeur.

– Elle fait chier, elle aurait pu frapper.

– Une perverse je te dis, elle venait voir.

– Tu crois ?

– Mais oui.

Il avait tant de mal à voir le monde comme il était qu’il avait du mal à la croire. Elle s’était trompée, avait oublié, mais comment peut-on oublier quand deux adolescents amoureux sont dans une chambre ? Qu’est-ce qu’elle pensait trouver sinon du cul le plus cru ? Avec le temps et l’âge il verrait les choses autrement mais là, c’était trop. C’était juste E. qui noircissait tout voilà.

– Ça sent le cul, dit-elle avec reproche en ouvrant la fenêtre.

Il s’essuya la bite dans les draps et se releva, ils baiseraient un autre jour.

– Tu viens, on prend notre douche ensemble.

– J’ai envie d’un bain et que tu me laves.

– D’accord, je prendrais ma douche après en ce cas.

Ils se réfugièrent dans la salle de bain qu’ils fermèrent à clef cette fois et il la lava comme promis. C’était doux et intime, elle fumait, lui passait de temps à autre la clope comme une mort lente dans cette salle de bain pleine de vapeur d’eau chaude, le carrelage rose sur sa peau ivoire, leur conversation sans suite, elle voulait qu’il lui lime les ongles aussi, la traite en princesse, alors il les lui lima, mais il n’avait jamais fait ça, les tailla en biseau comme des sabres coupants, des griffes, t’es nul lui dit-elle, c’est pas comme ça qu’il faut faire, elle lui débarrassa les mains, le prince charmant congédié d’un coup sec… La grand-mère termina le boulot docilement puis fit le manger tandis que son frère revenait dont ne sait où avec son air de faune mariole. On la sentait bien dépassée la pauvre vieille par ces deux piranhas, n’importe qui l’aurait été, et lui essayait de faire le charmant avec elle, pendant que les autres mettaient la table, et ça marchait pas. Elle lui répondait à peine la vieille, n’osait pas le regarder dans les yeux, depuis qu’il la connaissait c’était comme ça. Elevée dans l’humiliation de sa classe sociale, épuisée à baisser le regard devant le propre, le nantis, l’éduqué, comme il l’était. C’était un gars de pas chez nous, ça se voyait, il vivait parait-il dans un quartier de riche, c’est la petite qui lui avait dit. Encore et toujours, mais il ne s’en rendait pas encore compte. Pour lui c’était même des trucs qui n’existaient pas, ce regard étroit du prolo devant son air intelligent, cultivé, ça se pouvait pas d’être comme ça. Il savait maintenant qu’on pouvait lui en vouloir pour ses origines sociales, il ne savait pas encore qu’on pouvait même le haïr pour ne pas avoir quitté l’école à quatorze ans, comme en vérité il aurait voulu le faire. Ni qu’on puisse avoir été éduqué à le craindre en réalité. Parce que c’était ça au fond, elle craignait ce qu’il représentait, même si ça ne voulait strictement rien dire pour lui ni même, en vérité pour E. Elle était bien trop intelligente pour ça, c’était juste une lame de plus pour lui, sa façon à elle de le tourmenter comme son jouet. Son pauvre jouet, son horrible jouet, qui plus il l’aimait mal, plus il lui rappelait combien, le seul véritable amour dont elle avait réellement besoin, l’amour de ses parents, lui manquait. Comme une pente, un gouffre, un vide, un trou dans le cœur.

Finalement la fin juillet arriva comme un boulet de guerre, écrasant et toujours plus chaud, on aurait pu faire cuir des œufs sur de la taule de bagnole. Sa mère vint les chercher pour les conduire jusqu’à Rennes où comme par enchantement il se mit à pleuvoir des cataractes de flotte, un tombereau si violent que la 4L flottait sur la chaussé. Elle rangea la caisse sur le bas-côté et attendit que l’orage qui couvait depuis un long mois se lasse. Puis il y eu le grand appartement noir où ils vivaient avec le beau-père. Un type filiforme avec des petites lunettes à monture d’acier de prof qu’’il était, avec un pull jacquard, un visage maussade et mutique parce qu’il n’aimait guère E. son arrogance toujours et qu’il ne l’aimait pas plus lui, l’éternel possédant. Petit être sec, étriqué dans son pseudo intellect, insecte, phasme qui ne les regardait même pas, ne parlait pas, laissant toute la place à la grosse Monique dans sa robe noire comme son pire cauchemar. E. prenait des médicaments pour « son bien », les éducateurs y avaient veillé par l’intermédiaire d’un psy, c’était vrai, important ou non, Monique sorti son Vidal et fit sa scientifique, ça elle n’en avait pas besoin voyons, elle, elle savait mieux. Mieux qu’un médecin… Ils mangèrent des nouilles et du poulet avec un verre d’eau, E. ne parlait presque pas, obéissante, et un peu effarée aussi, c’était donc ça qui l’attendait ? L’atmosphère méphitique de cet appartement à demi plongé dans le noir, et le mépris affiché de sa mère pour lui, pour ce qu’il disait. Les moyens aussi, il avait dix mille, elle aurait deux cent et ça suffirait bien. Mais comment feraient-ils toute cette balade, ça voulait dire qu’il devrait tout supporter avec sa seule bourse ? Oui bourgeois ça voulait dire ça, et pour le voyage il y avait allo-stop voyons, une association d’automobilistes pour les voyageurs à petit prix. Ils n’avaient jamais envisagé les choses comme ça et surtout pas de dépenser tout son argent, mais puisqu’il en était ainsi, ils s’adapteraient. Ils avaient l’habitude après tout, s’adapter à leur monde de merde. Dans la nuit sa vessie le travailla, putain d’envie de pisser au milieu de l’angoisse que lui inspirait cet endroit, ces gens. C’était même plus qu’une angoisse, c’était une peur, une terreur, comme s’il sentait la mort rôder. La même peur qui l’avait sonné la nuit de leur rencontre et le paralysa au lit, en plein sommeil, jusqu’à ce qu’il se vide sous lui. Au matin il ne sut lui expliquer cette peur irrationnelle qu’il l’avait crocheté jusque sous la couche de sommeil et d’orage, mais à dix-huit ans pisser au lit, la honte. Que dire à E. ?

Elle était furieuse.

– Tu te rends compte ? On va dire quoi à ma mère, que t’as pissé au lit ? Et pourquoi d’abord t’as pissé au lit ?

Comment lui expliquer cette terreur irrationnelle lui qui ne comprenait même pas comment elle faisait pour deviner les gens si facilement ? Lui qui à nouveau ne faisait pas confiance à ses instincts.

– J’ai fait un cauchemar, je sais pas…

– Un cauchemar qui fait pisser au lit ça n’existe pas.

– Bah la preuve que si hein !

– Et on va faire comment avec le matelas ?

Il regarda le petit lit de camp qu’on lui avait aménagé, l’auréole noire qui avait rongé la mousse, les draps bleus souillés d’urine, quel désastre, comment on allait planquer ça ? Il n’en avait aucune idée. Exaspérée elle s’empara des draps et alla les planquer dans le panier à linge de la salle de bain, pendant qu’il retournait le matelas, traumatisé, honteux. Il n’était pas un homme, il pissait encore au lit. Finalement ils s’en allèrent à la faveur de la fameuse association d’automobilistes. Deux amoureux sur les routes, dans leur liberté, enfin. Un été fou. A tout point de vue.

La première étape, avant Saint Girons Plage, Landes, était le camping devant lequel ils s’étaient rencontrés   La tente de la DDASS, louée à l’année, où bien entendu ils n’avaient aucun droit d’être, mais elle savait qu’il n’y avait personne si tôt dans le mois, alors pourquoi pas… un petit enfant dans le dos à ces fils de pute, ça se refusait pas, hein ? Profiter du système, comme ils disent… alors qu’il use et abuse de vous le fameux système, mais tant pis…. Faut pas profiter de lui ; c’est mal. Merde à ça ! La tente était bien vide, ils s’y installèrent. Mais pas pour longtemps seul. Un jour qu’ils rentraient de la plage, ils trouvèrent un garçon, expédié lui aussi là par le foyer, toujours seul, sans éducateur, livré à lui-même. Elle lui monta un bateau, on ne restait que quelques jours de toute façon.

Ils dormaient donc à trois dans la tente, mais comment faire quand on avait tout le temps envie de s’aimer ? Elle portait un pyjama de bébé en éponge rose pâle avec un zip dans le dos, il défit le zip le plus discrètement possible et glissa ses mains à l’intérieur. Elle adorait ça, sentir ses mains chaudes courir le long de son torse adolescent, puis savamment, glisser sur sa chatte bouclé tandis qu’ils se frottaient l’un contre l’autre. Bientôt elle sorti son cul de la glissière et s’offrait à lui en cuillère. Il l’attrapa par les hanches et commença à la pénétrer lentement, en retenant son souffle pour que l’autre ne se réveille pas. Il était à quelques centimètres d’eux, ronflant comme le gros garçon qu’il était. C’était bon parce que c’était interdit, dangereux, qu’ils pouvaient se faire prendre. Excitant comme une roulette russe avec du cul dedans. Il regardait la ligne de son dos, sa queue qui allait et venait, il en avait l’eau à la bouche tellement c’était délicieux, et elle s’offrait, pleine et entière, tout aussi excitée par le danger. Mais sans doute était-ce ça qui les excitait plus que tout puisqu’ils avaient cet âge, jouer avec le feu si près qu’on peut presque sentir la brûlure de la vie. Le sel de leur liberté à eux. S’aimer partout, quand ils voulaient, au-delà des conventions. Et puis ça intervenait quelques jours après l’épisode de la douche. Une énième dispute, une énième réconciliation, elle voulait des caresses, il voulait de la baise. Il l’avait presque prise de force sous la chaleur sensuelle de la douche, en pleine nuit, alors que tout le monde dormait. Elle s’était laissée faire mais n’avait pas aimé et lui avait lancé comme un reproche, une promesse, tu ne me toucheras plus. Mais cette fois c’était elle qui était venue le chercher, elle qui avait blotti son cul contre lui en demandant qu’il pose ses mains chaudes sur sa peau. Alors c’était encore meilleur, la baise de la réconciliation, dans ces conditions. Au matin elle asticota le garçon, il n’avait rien entendu pendant la nuit ? Rien ne l’avait dérangé ? L’autre était un garçon frustre, il n’aurait pas beaucoup pu mentir face à elle qui devinait tout.

– Non pourquoi ?

– Je sais pas, on a entendu des bruits, répondit-elle espiègle, pas toi ?

– Bah non.

Ça les amusa de savoir qu’ils avaient baisé sous son nez et qu’il ne s’en était pas aperçu, marrant comme de voler dans les supermarchés au nez et à la barbe du vigile. Mais il était temps de foutre le camp, il arrivait parfois que les éducateurs se pointent pour voir si le pauvre ado laissé seul là s’en sortait ou non. Ils appelèrent allo-stop. Ils tombèrent sur un sociopathe. Le type ne disait rien, trois cent bornes ou presque en silence pour se retrouver au mauvais endroit. Pas de GPS à cette époque, juste la bonne parole d’un con qui ne savait pas lire une carte, planté au milieu de la Gironde alors que le soleil tombait, à cent cinquante kilomètres de leur destination. Le sociopathe voulait rien savoir, lui il avait encore de la route, tant pis pour eux. Il eut envie de bouffer de l’homme pendant un moment. Puis finalement ils furent pris en stop à la sauvage et arrivèrent à leur destination au milieu de la nuit. Le village de son enfance avait changé, il y avait une vaste cafétéria à l’entrée maintenant, un truc pour humanoïde mangeur de produits industriels dans une chouette ambiance post moderne. Deux ans auparavant il avait perdu son pucelage ici, rencontré la vie, travaillé dans la restauration, connu son premier orage amoureux. En somme tous les deux avaient décidé de revenir sur les pas de la mort de leur enfance, quand ils étaient encore heureux dans ce monde. Mais tout avait disparu naturellement. Le petit restaurant de plage où il avait travaillé, balayé par le monstre en face avec ses poutres métalliques, ses vitres fumées et son enseigne au néon qui gueulait jusqu’aux étoiles. Ça lui fit comme un coup de déprime, comme si quelqu’un s’était amusé à ravager ses souvenirs d’enfance pour y foutre un supermarché. Ils allèrent à la maison, choisirent la chambre avec le plus grand lit, la chambre d’ami et s’y fourrèrent pour dormir comme des sonneurs, épuisés par leur voyage, et heureux d’être enfin là.

E. était libre, Max… et elle voulait un peu faire chier le monde avec cette liberté aussi, croyant sans doute que le monde supporterait ça longtemps. Elle était libre et lui voulait le devenir. Alors elle veut bronzer à poil derrière la maison ? Pas de problème et merde au voisin. Intégrale, la chatte à l’air, dix-huit ans, bandante comme un fantasme, le corps enduit d’huile solaire, déjà dorée, une belle chatte, triangulaire, et noire, bien fournie, la voisine était hystérique. Son mari, ses gosses rouges apoplectiques. La bonne famille de français, avec les bobs et tout, short en Lycra et tongs, enfin c’était comme ça qu’étaient sapés la bonne femme et les gosses, alors on comprend le mari qui n’en pouvait plus de baver. Et son thon à côté qui pouvait plus faire concurrence… ça dura deux jours comme ça jusqu’à ce qu’elle craque et pique sa crise, il allait lui dire deux mots à la grognasse ou… ou on sait pas. Le mec débarqua en hurlant, au bord de l’émeute… ça se pouvait pas cette liberté-là ! C’est quoi cette fille d’abord !? Parce qu’il voyait bien qu’elle ne faisait rien pour aguicher le monde qu’elle n’en avait en réalité rien à foutre. E. bien entendu lui tint tête, et qu’est-ce que tu peux faire contre une belle fille à poil quand t’es juste un pauvre gars que sa femme a envoyé au jus, lui mettre une pèche ? Non c’est sur lui que ça risquait de tomber, surtout que ses parent possédaient cette maison, ça se saurait le scandale, serait obligé de partir… enfin c’est comme ça qu’il finit par la raisonner tout en calmant le mec… c’était bon, elle allait mettre un maillot. Tu parles, elle alla à la plage… en maillot.

– Il me plait bien lui, j’aurais bien fait un gros câlin avec lui.

– Tu veux que j’aille le chercher ?

– Tu ferais ça ?

– Pourquoi pas ?

Il était saoul, ça lui avait semblé une idée audacieusement amoureuse, il aurait vraiment fait n’importe quoi pour elle, donc. Un bal de 15 août dans son petit village, ils avaient rencontré un punk et son pote, un grand type baraqué, le genre qu’aimait E. parce que punk avec un air de beau voyou, tout ce qu’il n’était pas. Ils avaient bu et dansé ensemble, et puis les avaient invités à dormir dans la grande maison qu’ils avaient pour eux seuls. Il se leva comme par défi et alla dans la chambre de son enfance, avec deux petits lits. C’est là qu’il avait dormi avec son cousin pendant des années d’été doré, grandi aussi, il se souvenait encore des immenses casse-croutes de ses quatorze ans, qu’il clapait au lit tout en dévorant un livre, cet époque d’insouciance, qu’est-ce qui s’était passé depuis ? Il avait été trahi, voilà ce qui s’était passé, par sa mère essentiellement, par celle qui l’avait élevé puisque lui n’était jamais là même quand il l’était. Il s’était rendu compte que le monde adulte n’était pas cette idylle auquel il avait cru toute son enfance, que sous la couche de respectabilité se cachaient des vices. On avait fouillé son courrier, fait du chantage affectif, on l’avait manipulé, s’était mêlé de sa vie intime, privée. Non les « grands » ne l’étaient pas. Et maintenant il était là à essayer de faire son chemin dans ce monde sans code, devant ce punk qui ronflait déjà.

– Eh… réveille-toi.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Elle te plait ma copine ?

– Euh… pourquoi ?

– Parce que toi tu lui plais… tu veux venir ?

– Bah ouais, carrément !

Ils baisèrent en buvant de la vinasse qu’ils avaient rapporté du bal, si on peut appeler ça baiser, la grosse main du type occupait toute la place, sur sa chatte à la doigter, pas partageur pour deux sous. Bientôt il fût saoul comme une vache à ne plus pouvoir lutter contre cette brute qui monta sa petite sans se soucier de rien. Un morceau de viande pour lui sans doute, doré à souhait.

– Alors c’était comment ?

– Il m’a fait un gros, gros câlin, dit-elle enthousiaste.

Elle était heureuse, amoureuse qu’il ait osé faire ça pour elle, elle le voulait en elle, tout de suite, dans sa petite robe noire qu’elle portait si souvent et qui lui allait si bien. Il remarqua l’écoulement qui sortait de sa chatte mais ne dit rien, après tout c’était peut-être normal. Ils allaient bientôt s’apercevoir que non, le mec leur avait filé sa chaude-pisse. C’est dégueulasse et un peu douloureux une bléno, ça les interdisait de cul pendant un moment aussi, il se fit examiner par un médecin du côté de Bordeaux, alors qu’ils étaient en route vers la dernière étape de leur voyage. Le mec qui les conduisit était un camionneur fumeur de pétard, cette fois ils n’étaient pas passés par allo-stop, terminée l’expérience alternative, d’ailleurs ils devaient économiser. Un type sympa qui avait l’œil qui frisait sur elle, il avait un peu la nausée à cause des médocs contre la bléno, ils causèrent pendant qu’elle dormait dans la couchette à l’arrière. D’où ils venaient, ce qu’ils allaient faire, le mec discutait pour se tenir éveillé, et lui pour pouvoir tirer sur ses spliffs insignifiants. Il les lâcha devant les remparts rouges de la cité du moyen-âge, trois cent bornes d’une traite, un cowboy de la route, puis ils tracèrent jusqu’à Rennes les Bains. Ancienne station thermale plantée au milieu des montagnes, le village n’accueillait plus pour l’essentiel que des vieux rhumatisants et des cintrés chercheurs de trésor, faute à l’abbé Saunière du village d’à côté, Rennes le Château. Riche du jour au lendemain, il avait fait entièrement rénover son église suscitant toutes sortes de questions jusqu’après sa mort. Les délires allaient bon train, trésor caché des Cathares ou bien carrément Saint Graal, tout le monde dans le camping, ils allaient s’en apercevoir, n’était là que pour ça. Le tout dans un climat général de suspicion comme seul les conspirationistes savent les créer, la parano à plein régime. On les regarda s’installer avec des yeux de traviole. Mais au fond peu importe les raisons, la folie rôdait partout dans les têtes et ils basculèrent à leur tour dedans sans même s’en rendre compte. Ça se pointa par la raison économique. Le camping réclamait trois cent par jour, ils avaient déjà dépensé beaucoup en voyage et frais divers, ses deux cent à elle étaient depuis longtemps disparus et ses dix mille avaient fondu comme neige au soleil parce qu’ils ne s’étaient pas spécialement privés. Entre temps ils avaient fait connaissance avec deux explorateurs qui vivaient près d’un petit lac, dans une caverne parfaitement propre au sol couvert de sable. Alors à leur départ ils avaient installé à leur tour leurs affaires dans la caverne, située en contrebas d’une route de montagne. Chaque fois qu’ils voulaient aller au village faire leurs courses, ils devaient se taper une montée abrupte, mais ils avaient la forme et en voulaient l’un et l’autre, alors ce n’était pas le plus grand des problèmes. Enfin il y avait eu l’affaire de ses cheveux. Il voulait qu’elle les lui coupe, elle fit n’importe quoi, ne sachant s’y prendre, sur un coup de tête il lui dit de tout raser. Son crâne rapidement cuit par le soleil, son front se mit à avancer sous l’effet de l’œdème. Il ressemblait à Frankenstein sans les cicatrices et tout le monde les regardait un peu plus de travers. Le môme au crâne ras et au front lourd et la gamine à l’insolence affichée, ça ne plaisait d’autant pas que personne parmi les vacanciers ou les villageois ne les avaient jamais vus dans la région, et ambiance parano oblige…

Accessoirement il était plus rationnel qu’elle. Elle n’avait jamais vécu ça que derrière le filtre de ses parents, deux cinglés eux-mêmes, persuadés comme la plupart de cette espèce d’avoir la science infuse sur toutes les institutions. Elle n’avait jamais, pas plus que lui d’ailleurs, été confrontée à la folie collective, aux soupçons, à ce qu’au fond le monde adulte leur avait toujours caché, eux deux les enfants sauvages de leur monde cloîtré. Il était plus rationnel qu’elle et il jugeait derrière le masque de son regard, sans rien dire, ces deux types dans leur caverne comme tous les chasseurs de Saint Graal, des fous, gentils ou non, ce n’était pas la question. Alors il aurait pu lui dire sans doute, mais au lieu de ça il se laissa entrainer ignorant que la folie a une forme contagieuse, qu’à force de répétition on finit par croire tous les mensonges, tous les mythes, que l’empathie n’aide pas à discerner. Et en somme ils en avaient beaucoup, même si finalement ils ne se faisaient pas plus confiance l’un que l’autre, trompés par la duperie adulte, ils sentaient les autres. Et ces autres-là, les gens du camping, les deux mecs de la caverne, le fait même de faire du camping sauvage dans une caverne, rien de tout ça n’était normal, comme ils l’auraient voulu, comme ils s’y attendaient. Ou bien est-ce que ça avait commencé quand il avait pissé au lit ? Quand est-ce que ce voyage avait commencé à partir en couille ?

A ce tableau ne manquait plus qu’une chose, un élément déclencheur pour tout foutre en l’air, Norbert. C’était un type anguleux avec une mauvaise peau et un sale air galeux, à se demander comment elle avait pu en tomber amoureuse. Il débarqua un soir avec sa copine et ses frères, inquiets. Il sortait d’un cloître où on l’avait désintoxiqué momentanément. Une énième cure, mais cette fois c’était la bonne, il l’avait juré à sa nouvelle femme, une blondasse décolorée punkette qu’on imaginait volontiers ex toxico elle-même. Il n’avait rien dit mais il s’en était méfié tout de suite, ces deux-là n’allaient pas tarder à leur apporter un tas d’emmerdes. Mais il avait promis. Promis à sa reine qu’il lui offrirait de revoir une dernière fois son premier amour, et peu importe les risque que ça comprenait pour lui-même, il l’aimait jusqu’au sacrifice.

Norbert racontait toutes sortes de choses, qu’il était copain avec de grands bandits mais qu’il avait rencontré la foi chez les moines. Il était un autre homme, érudit par la bibliothèque du cloître, il savait beaucoup de choses sur cette région et ses trésors cachés. Car oui il y en avait plusieurs selon lui, à commencer par celui des Cathares. Bref il pédalait dans sa semoule en hypnotisant un auditoire acquis. Les deux filles, et lui qui n’osait remettre tout ça en doute.

– T’as déjà pris du Trangsène ?

– Non c’est quoi ?

– Un médoc, avec de l’alcool c’est une tuerie, ça te déchire grave, tu veux essayer ?

Il hésita en regardant la dragée rose, Trangsène 50, un missile pour une cervelle pas pourrie par la came ou l’épilepsie. L’autre souffrait des deux. Mais si c’était fort et ça faisait bien délirer, pourquoi pas. .. Ça monta comme une flèche, l’écrasant de sommeil d’un coup comme un marteau, puis on essaya de le réveiller parce que le café de la place allait fermer et qu’ils iraient dormir avec eux dans la caverne, ils n’étaient que de passage. Mais comment le réveiller, il était totalement sonné par le médoc, ils y parvinrent tout de même et il partit en live, hurlant, marchant n’importe comment, comment osait-on le réveiller au milieu de sa nuit. La nuit, c’était ça qu’il avait dans la tête, une éclipse totale dont il n’avait aucune envie de sortir, dont il était incapable de sortir. E. ne l’avait jamais vu dans cet état, ça la fit flipper. Son amoureux d’habitude si raisonné, si prudent en tout, trop prudent, avait déjanté, comment était-ce possible ? Le lendemain elle l’engueula évidemment, sa manière à elle de marquer la frousse qu’il lui avait filée, il se senti honteux et désolé une nouvelle fois, lui-même ne comprenait pas ce qui s’était passé, comme si avaler un neuroleptique quand on était atteint d’aucun mal pouvait être sans conséquence. Les deux autres dormaient l’un contre l’autre, roulés en boule dans leur sac de couchage au fond de la caverne. Elle les réveilla tandis qu’il préparait le feu pour le petit déjeuner.

– Il t’est arrivé quoi hier ?

– Je sais pas c’est le machin que tu m’as filé.

– Tu nous as fait peur, tu délirais complètement.

– Je suis désolé.

– Tu te souviens de rien ?

Non de quasiment rien et il se sentait au banc des accusés. Etait-ce possible de perdre le contrôle à ce point, lui qui détestait ça, qui même fin saoul était encore capable de réfléchir droit simplement parce qu’il n’aimait pas les paroles d’ivrogne ? Apparemment oui, il pouvait être faible, faillir, ne plus être le mec toujours parfait qu’il essayait d’être pour elle, comme de pisser au lit par exemple, ou chopper stupidement une chaude-pisse. Après le petit déjeuner ils décidèrent d’aller se baigner, l’eau était glacée, il préféra rester sur la berge à les regarder s’amuser entre eux, il se sentait exclu. Exclu par la séance d’hier, par ce Norbert et ses deux gonzesses, l’officielle, et l’autre qui essayait de se rapprocher. Ce mec avait passé les vingt-cinq ans et il avait fait sauter le pucelage d’une gamine de seize ans à l’époque, comment elle ne pouvait pas voir qu’il y avait un truc de pas normal à ça. Comment pouvait-elle être hypnotisée par ce mec, parce qu’il prétendait avoir été voyou ? Elle ne voyait donc pas quel bavard il était ? Il les entama encore sur l’abbé Saunière et son trésor, leur raconta les cathares, ce qu’il avait appris chez les moines, et pour lui tout ça sonnait comme faux, mais comment lui dire, comment lui faire entendre raison ? Ça passerait pour de la jalousie, point c’est tout. L’était-il ? Non le sentiment lui était étranger, personne n’était à personne, voilà, c’était son point de vue, et il arriverait ce qui devait arriver, il était près, pensait-il à en assumer les conséquences. Comme il assumait tout jusqu’ici. Et puis, alors qu’ils remontaient la pente vers la route pour aller au village, Norbert tomba en arrière la bave aux lèvres. Une crise d’épilepsie. Mais pas pour sa copine hystérique qui s’était tordu la cheville dans la foulée, non il était possédé, c’était le diable, les cathares, lui qui savait trop de chose le petit chou, c’était cette caverne qui était pleine d’ondes négatives ! Il s’était blessé l’orteil en tombant avec eux deux, elle les obligea à tracer une croix de son sang sur le teeshirt immaculé de Norbert, elle délirait, à fond dans son truc, E. était désemparée et lui… eh bien lui il prit les choses en main parce que sa tante était épileptique et que voilà tout, il n’y avait aucune possession là-dedans, fallait juste l’empêcher qu’il bouffe sa langue dans cette pente. Il prit son portefeuille et l’obligea à mordre dedans. Bientôt les convulsions cessèrent et il revint à lui. Mais lui aussi, le Norbert, en était sûr maintenant, tout ça, la crise d’hier à cause du médoc, sa chute, tout ça c’était la caverne, ce lieu était maudit, il fallait mettre du sel pour chasser le diable… la folie collective donc, ils mirent du sel… On emballerait les affaires plus tard et on retournerait au camping, tant pis, il lui restait encore un peu d’argent, tout plutôt que de rester dans cet endroit. Ils remontèrent la pente en aidant la copine qui n’arrivait plus à marcher, il la porta sur ses épaules, Norbert était trop faible pour ça. Il faisait un drôle de quatuor lamentable, l’autre avec sa croix sanglante sur son teeshirt, la punkette sur les épaules du rasé, quel spectacle pour les imbéciles en tongs, parvenus à hauteur du camping ils subirent les quolibets d’une petite troupe d’humanoïdes.

– Ah ! Ah ! Mais regardez les moi ceux-là, hurla une bonne femme hilare.

– Ah en voilà une belle brochette ! fit un mec à côté d’elle.

– Et si vous alliez vous faire enculer ? leur dit-il à la fois furieux et épuisés.

– Quoi que t’as dit ?

Un des humanoïdes s’approcha en bombant le torse et lui flanqua un coup de poing en pleine figure qui ne le fit même pas broncher. Cette fois Norbert s’en mêla en se jetant sur le type, on les sépara, on leur dit de s’en aller, de plus revenir, qu’ils n’étaient pas bienvenus ici. Finalement ils trouvèrent un champ où planter leur tente.

Il espérait sans doute un peu de reconnaissance, mais la reconnaissance c’était pas le truc de E. au lieu de ça elle passa la nuit avec Norbert, à discuter et à flirter aussi pendant que la copine dormait. Quant à lui il resta dans la tente à se morfondre et à l’attendre jusqu’à ce qu’elle débarque au petit matin. Qu’est-ce qu’ils avaient fait ensemble, pourquoi elle rentrait à cette heure ? Elle aurait pu lui mentir, mais ça aurait une occasion ratée de pouvoir à nouveau l’asticoter, jouer sa garce… oui ils s’étaient embrassés, et alors ? Il était épuisé nerveusement, fou de chagrin, il n’en pouvait plus, il craqua. Il lui tomba dessus, commença à la taper, heureusement l’espace réduit de la tente, la fatigue, l’empêcha d’exprimer complètement sa fureur et sa frustration, mais le mal était fait. Il lui avait fait mal, elle allait le dire à Norbert, il verrait, il lui casserait la gueule, en attendant eux deux c’était fini.

Fini…

Finalement Norbert et sa copine s’en allèrent, et ne lui cassa pas la gueule. Finalement ils ne retournèrent pas au camping mais firent connaissance avec des hippies qui vivaient dans une ferme à l’écart du village. Un mec lui plaisait bien, un des hippies, et puisque c’était fini…. Fini… puisque donc elle ne voulait plus de lui, elle le dragua, mais ça ne marcha pas, et lui restait seul dans son coin à l’attendre, à pleurer, à se morfondre, sans pouvoir accepter, sans s’y résoudre. Il avait perdu sa dulcinée, son or, sa sauvage, celle qu’il aimait depuis bientôt un an et demi, jusqu’à ce que finalement ils se retrouvent à cours de fric. Il appela son père. Papa on n’a plus un sou, est-ce que tu peux nous rapatrier ? Son père n’était jamais là même quand il y était mais c’était un père, avec le cœur sur la main. Alors il leur envoya de l’argent et ils purent rejoindre Paris. Dans le train, épuisé et heureux d’être sorti de cette galère ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre…. Ce n’était finalement pas tant fini que ça.

Ils passèrent deux jours ensemble à Paris, après il devait rejoindre ses parents dans leur maison de campagne. Deux jours à se rabibocher, faire l’amour comme des fous, à s’aimer. Ce fut la seule fois peut-être où il la vit enfin véritablement amoureuse. Il avait assuré, il les avait sortis de là, il avait tout fait pour elle et maintenant seulement elle s’en rendait compte. Son homme à elle, qui la baisait si bien, qui était si attentif, si prévenant, comment elle n’avait pas vu ça avant ? Ils se séparèrent au terme de ces deux jours sur le palier de son appartement, elle retournait à Rennes et lui dans sa vie confiné de petit bourge, l’ennui, la pesanteur, sa mère et ses commentaires mauvais, son père mutique. Mais quand ils revinrent de la campagne, ils eurent une surprise, E. avait besoin de crier sur les toits qu’elle était tombée amoureuse enfin de lui, elle avait sculpté son nom sur le mur à coups de clé. Un énorme tag primitif qui allait leur coûter une fortune à faire effacer et évidemment il se fit engueuler. Mais qu’importe puisqu’enfin E. l’aimait pleinement et qu’elle le hurlait comme elle seule savait hurler.

Le mois passa, la rentrée scolaire, à nouveaux le bac, dans une nouvelle école cette fois, et toujours la même soupe. Eternellement la même soupe qu’on impose parce qu’on a des ambitions pour ses enfants qu’ils n’ont pas. L’été avait été chaud, infernal même, fou, et ils continuèrent de s’écrire. La fille amoureuse avait de nouveau disparu, ses lettres parfois étaient cinglantes, parfois juste froides, E. vivait chez sa mère et les choses ne se passaient si bien qu’elle l’aurait espéré sans doute. Elle s’engueulait avec son beau-père, envoyait se faire foutre ses profs pendant qu’il subissait le poids de son propre monde. Ils se retrouvèrent pour un week-end en Normandie chez une de ses sœurs. Vingt ans à peine et déjà maman d’une petite fille, un autre micro drame dans cette famille qui en comptait déjà tant. E. était de nouveau cinglante, vacharde, toujours au bord de la colère. La nuit, pensant la calmer comme ils faisaient si souvent, il descendit entre ses cuisses et la lécha longuement, amoureusement, comme il savait faire et comme ça la mettait toujours au pas, puis lassé il se redressa comme pour l’enfourcher, ce qu’il n’avait pas envie de faire à vrai dire. Ils s’étaient encore disputés un peu avant, et d’ailleurs elle lui avait dit, pas de gros câlin cette nuit. Il la respectait assez pour ça, mais il ne l’avait pas calmée. Elle était comme un chat lunatique, et l’empêcha de se redresser en lui labourant le visage. Cette fois c’était trop. La goutte d’eau qui fait déborder le vase. C’était la première et la dernière fois qu’elle s’en prenait à lui physiquement, il n’en pouvait plus. Cette griffure sous son œil qui lui faisait comme un cerne sanglant fut l’arrêt de mort de sa propre passion. Il était furieux, il n’en voulait plus, elle lui en avait trop fait voir. Un an et demi et pas une journée de plus, adieu pour toujours. En retournant chez lui, il monta un bateau pour expliquer la plaie qu’il avait sous l’œil, et annonça, à la grande satisfaction de ses parents, qu’E. et lui c’était terminé. Il jeta tout, ses photos, ses lettres, jusqu’au moindre souvenir, fureur de destruction, envie de repartir à zéro, la ranger dans la boîte à oubli. Terminé d’être son chien, l’ombre de sa main, terminé le sacrifice de sa personne pour cette fille qui n’était même pas foutue de lui dire je t’aime, juste de la colère, des vacheries, des crises à n’en plus finir, terminé.

Mais quand même, la grosse histoire hein ? A dix-neuf ans il entreprit d’en rédiger le récit, peut-être persuadé au fond que ça allait faire de lui sa gloire, prix Goncourt et tout le cirque, les témoignages ça marchait bien. Si ça avait été un roman se dit-il au terme de la rédaction, l’idéal ça aurait été de terminer par un suicide, elle mourant pour lui parce qu’il l’avait laissée tomber. C’était romantique, ça collait bien avec ce qu’ils avaient vécu, mais la vie n’est pas un roman. Leur histoire aussi peu banale était-elle s’était clos fadement, par une de ses éternelles colères, avec sa violence à elle, et il en avait eu assez comme on se lasse de tout ce qui use. Le texte ne présentait l’intérêt que des faits, il l’envoya à quelques éditeurs, et n’eut même pas de réponse ou les informelles, « nous vous remercions de l’intérêt que vous portez à notre maison d’édition mais… » le chichi classique et il oublia. A dix-neuf ans, à son tour, il était un garçon en colère, qui ne pensait plus qu’à enquiller les conquêtes sans y parvenir jamais et à se battre avec tout ce qui bougeait, sans y parvenir non plus d’ailleurs. Il avait le crâne ras, passait pour un skinhead auprès de ses copains d’école mais sous l’os du crâne c’était un punk qui pogotait dans sa tête. Plus rien à foutre de rien, sauf des études, de ses parents, parce qu’en lui tournant le dos, il tournait aussi le dos à ce qu’il avait été, un révolté. Un punk paradoxal en somme, un insoumis soumis. Un an passé, il ratait ses études en beauté malgré toute l’énergie qu’il y avait mis, et puis soudain….

– Devine qui est là ? E.

– Oh non, c’est pas vrai….

C’était l’expression d’un ras le bol, aucune envie de la revoir. Il se leva, fatigué. Il avait travaillé une partie de la nuit, son école d’art lui bouffait toutes ses nuits comme ça, c’était pas le moment que cette chieuse vienne refoutre le bordel dans sa vie. Mais la chieuse n’était pas dans son état normale, délirante, agitée, incohérente. Il l’avait tellement vue faire l’imbécile pour se moquer de lui, le bombarder de mots et le tourmenter avec que sur le moment il ne sut quoi faire ni quoi en penser. D’ailleurs il n’avait jamais vu personne dans une crise de délire à part la fois où elle avait fait un bad trip et même à l’époque elle parlait de manière cohérente. Il essaya d’obtenir une explication, cru comprendre qu’elle était venue voir son oncle, mais c’était tout, et de toute façon, ce n’était plus son problème, il avait cours. Il la laissa sur le palier, persuadé qu’il ne la reverrait plus, et puis le soir venu on lui apprit qu’elle était revenue et que sa famille l’avait fait interner. Son frère sortait avec une infirmière, la fille avait reconnu l’épisode délirant, direction les urgences psychiatriques de Saint Anne. Quand il la retrouva elle avait retrouvé un peu de son calme et lui était certain que ce n’était que passager. Il s’en expliqua au médecin, elle avait dû prendre une came trop forte, raconta l’épisode du bad trip, le médecin de garde l’écouta, on allait la garder en observation pour une nuit, et si tout allait mieux eh bien on la relâcherait. Le lendemain il appela l’hosto, il tomba sur un autre médecin qui lui aboya dessus :

– Vous n’y connaissez rien ! Elle est schizophrène !

Comment pouvait-il établir un diagnostic en 24 heures ? Pas la moindre idée, la psychiatrie quoi… mais plus tard il saurait…. Schizophrène était le mot préféré des imbéciles qui sévissaient dans ce genre d’établissement. Ça leur venait spontanément, dès que quelqu’un « entendait des voix » comme ils disent et peu importe si les bouffées délirantes s’accompagnent le plus souvent d’épisodes schizoïdes. Elle était schizo et fermez le banc. Pour lui c’était comme une défaite vis-à-vis des éducateurs et de tous ceux qui l’avaient un jour déclaré folle parce que trop incontrôlable pour eux, un échec, et il se replia sur lui-même. Ils avaient perdu contre le monde des adultes, ils avaient perdu contre tous, leur liberté ne comptait simplement pas, il fallait se ranger, admettre, baisser la tête, et c’est ce qu’il fit. Ses études harassantes l’y aidèrent, le shit aussi, la solitude dans lequel il se plongea lentement. Il tomba amoureux d’une fille en vain, une fille saine, propre sur elle, mais qui ne voulut jamais de lui finalement, cessa de baiser. Et puis un jour, à nouveau, elle revint dans sa vie.

– Allo ? c’est qui ?

– C’est E.

– Oh E. comment tu vas ?

– Ça va, je vais me marier.

– C’est vrai ? Mais c’est génial, quand ?

– Le 30 septembre.

– Cool.

– Je voulais savoir, le livre que tu m’as offert est-ce que tu veux que je te le rende ?

Il pensa à cette édition numérotée tâchée de son sang, c’était si loin maintenant, pourquoi elle lui demandait ça ?

– Bah non vas-y, garde le, il est à toi.

– Ok, merci, voilà c’était tout, je voulais savoir.

– Bah, non, non vas-y, garde le je te dis.

– Ok, alors salut.

– Salut

Et ce fut la dernière fois qu’il entendit sa voix. Le 30 septembre, elle se jeta par la fenêtre de chez sa grand-mère et épousa… le trottoir.

Il était dans une école pour futur publicitaire quand il l’apprit, quelques semaines après sa mort. De jeunes piranhas ambitieux qui rêvaient tous de gagner plein de fric sans trop se fouler. Un coup de fil de sa mère à l’école, ça le dévasta d’une traite. Il retourna en classe, livide, un crétin lui lança pour rire :

– Eh bin fait pas la gueule comme ça, on dirait que t’enterre quelqu’un.

Sur le moment il faillit répondre, lui balancer dans la tronche toute sa stupidité, mais il garda ça pour lui et serra les dents le reste des cours. Ce connard n’en valait même pas la peine. Il savait maintenant qu’il ne faisait pas partie de leur monde et qu’il n’en ferait jamais partie. Mais ce n’était pas fini, non, il lui fallait sa petite cerise sur le gâteau à lui, alors il écrivit à sa grand-mère pour savoir où elle était enterrée, et s’il pouvait avoir une photo d’elle, il n’en n’avait plus, il voulait conserver un souvenir au moins… et elle lui envoya la photo, de son cadavre. Pourquoi ? Il ne le saurait jamais, ce fut son cadeau de Noël, il jeta la photo.

Il avait cinquante ans aujourd’hui et se rendait compte qu’il se souvenait de certains épisodes comme si c’était hier, une mémoire fantastique. Paradoxal pour un mec qui venait de se tromper d’un an dans sa date d’anniversaire. Mais après tout lui aussi avait fait depuis de la psychiatrie. Il se souvenait même avoir fait ses premiers pas dans cette institution en passant par le même chemin qu’elle, les urgences de Saint Anne, interné par sa copine de l’époque. Il n’y avait pas que ça qu’il faisait comme elle aujourd’hui, il roulait ses cigarettes comme un chef, traversait les routes comme elle, et quand il avait besoin faisait la manche sans se tromper, toujours l’œil. Il alluma une cigarette, relut la nouvelle et sortit. Il y aurait des corrections, des passages à changer, c’était pas important, il en avait marre. Ecrire cette histoire remuait plus de trucs qu’il ne l’aurait cru. Dans le ciel la lune formait un croissant roux, il pensa à cette chanson d’Higelin qu’elle aimait tant Champagne et se mit à chantonner :

La nuit promet d’être belle car voici qu’au fond du ciel apparait la lune rousse…

Et sourit, il sentait son fantôme flotter pas loin, elle lui manquait encore…

Schtroumphland 1

Quand on lui demandait ce qu’il faisait pour vivre, Monsieur Noir répondait qu’il était spécialisé dans les accidents, chargé de calculer les risques, trouver les failles, ce qui était parfaitement vrai, et conséquemment de les prévenir, ce qui était faux. Je travaille dans les assurances, résumait-il, ce qu’il aurait pu en effet faire, expert comme il était dans les accidents. Excepté que la spécialité de Monsieur Noir c’était de les provoquer et non de les prévenir. « Perdu passeport… téléphoner au… » Une annonce dans l’international Herald Tribune et il savait qu’il devait consulter une de ses boîtes mail. En général il recevait un dossier très complet sur son objectif, mais il devait invariablement le compléter par tout ce qu’il appelait le facteur h, selon une combinaison qui voulait que toutes données rattachées à un être humain devaient être relativisées par la réalité de son quotidien. Le facteur h déterminant la tangibilité des renseignements. En résumé le facteur h, était le résultat de ses propres observations, et il avait souvent remarqué que ce qui s’avérait vrai sur le papier devenait faux une fois dans la réalité, simplement parce que l’objectif avait changé ses habitudes ou qu’une contrainte quelconque l’obligeait à le faire. Le facteur h, comme facteur humain, était finalement, avait-il remarqué, tout ce qui séparait la théorie du réel, perpendiculairement variable à la qualité des renseignements. Plus ils étaient synthétiques et formels, plus le facteur h serait haut, c’était une constante, mais un dossier détaillé, avec des renseignements frais, ne faisait pas pour autant baisser le quotient de h, tout dépendait en réalité de l’observateur et de ses objectifs propres. Ceux qui constituaient ces dossiers n’avaient bien entendu pas la même optique que lui.

Il alluma le chalumeau et commença à chauffer le tour de l’ampoule.

 

Parfois Monsieur Noir répondait qu’il était artisan. Spécialisé dans les mécanismes de précision, et contenu de l’ensemble des compétences que requérait sa véritable spécialisation, c’était une vision bien modeste. Dans son domaine, même opéré à une échelle artisanale, Monsieur Noir, avec ses 15 ans d’expérience tenait plutôt lieu d’ingénieur. Aimait-il son métier ? Eh bien on ne fait pas la même chose pendant 15 ans s’en y prendre un minimum de plaisir. Mais ce plaisir, et il était unique, était l’exercice intellectuel auquel le soumettait chaque cas. L’acte en lui-même devenant l’aboutissement, le fruit de cette réflexion, il conservait quelque chose de pur, de parfait qui relativisait l’objectif et par conséquent le résultat final, la mort d’un être. Etait-il dépourvu pour autant de remord ? Après 15 ans il n’y pensait plus. En avait-il éprouvé ? Bien entendu. Et quand elle lui demanda s’il lui arrivait de rêver d’eux, il avoua que oui, parfois.

–       Je rêve de ceux que j’ai ratés, lui dit-il tout en dessoudant le culot de la lampe.

–       Tu en as raté beaucoup ? demanda-t-elle un peu surprise.

–       Aucun à dire vrai, mais par raté j’entends ceux que j’ai mal tués.

« Tuer » ça lui faisait drôle de ne plus utiliser un autre mot. Comme « faire », « opérer », « traiter ». Trois mois auparavant il utilisait encore le l’euphémisme universel des militaires et des forces de l’ordre en général, mais elle l’avait en quelque sorte écorné.

–       Mal tués ? Comme un toréador ?

Il n’avait jamais pensé à ça sous cet angle, et la comparaison lui déplaisait.

–       Je ne fais pas un show Yasmine.

Il décolla le culot et le déposa sur un reposoir en mousse.

 

Il rêvait parfois de ses mauvais morts comme il disait, comme on rêve d’injustices qu’on aurait commises. Je suis un mauvais bourreau s’accusait-il parfois, comme on s’accuse de toutes les absurdités quand un équilibre se rompt. Et c’était bien là le dilemme moral. Pas d’être un bourreau mais dans son cas de mal faire son boulot.

–       Tu comprends, personne ne mérite spécialement de mourir… enfin certains plus que d’autres quand même mais….

–       Tu es pour la peine de mort ?

Il releva la tête vers elle et sourit.

–       T’en penses quoi ?

–       Moui… question stupide… pardon.

–       Y’a pas de mal. Mais je vais te répondre plus précisément. Pour la société je te répondrais que non, je ne suis pas pour. Mais moi tu vois je ne fais pas partie de la société, et il y a tout un tas de gens dehors qui ne méritent pas de mourir, personne ne mérite la mort, mais qui doivent absolument mourir parce que ces gens sont des pourritures inimaginables. Et c’est là où se pose mon dilemme, qui qu’il soit, il mérite que l’exécuteur soit à la hauteur de sa tâche. Or quand les choses ne se déroulent pas comme prévu, ou que j’inflige des souffrances inutiles, eh bien disons que j’ai mal fait mon boulot, et je m’en veux.

–       C’est tout ?

–       Bah oui, je suis un tueur Yasmine, on ne reproche pas au scorpion d’être mortel.

–       Je ne m’oppose pas à cette idée, répondit-elle dans son français précis de fille qui avait appris cette langue tout en l’admirant. Je pense simplement que tu peux être autre chose qu’un scorpion.

–       Heureusement pour nous deux, dit-il en souriant.

 

Emotionnellement, en 15 ans de métier, il avait appris à se blinder. En réalité il aurait pu se souvenir de chacune de ses victimes et éprouver une émotion même brève pour toutes, mais pour des raisons évidentes d’équilibre personnel il se l’interdisait. Cependant, jamais en 15 ans, il n’avait pour une raison ou une autre envisagé de quitter ce métier particulier, éprouvé réellement quoique ce soit dans son accomplissement. Peut-être parce que l’empathie était chez lui quelque chose d’éprouvant plus qu’interdit. D’aussi loin qu’il se souvenait il avait toujours été profondément individualiste, et donc fondamentalement solitaire, ne sachant jamais trop quoi faire des émotions des autres à son endroit, d’autant plus que les siennes l’indifférait. Et s’il n’avait par exemple jamais été amoureux c’est qu’il avait toujours traité cette émotion particulière pour ce qu’elle était en premier lieu, un leurre chimique facilitant la reproduction. Une façon sans doute froide d’envisager le sel de la vie, comme elle disait, mais jusqu’ici, personne ne l’avait suffisamment surpris pour le faire changer d’opinion. Jusqu’à leur rencontre.

Il prit le liquide vaisselle et en remplit l’ampoule au tiers.

 

Elle avait eu lieu à Fès, dans un hôtel. Monsieur Noir était là pour affaire, comme il disait, elle y attendait son futur mari, s’ennuyant à mourir devant un baratineur local, un français coopérant occupé à la draguer depuis deux minutes quand la grande silhouette de Monsieur Noir était apparue. Il avait un visage de vieux, la calvitie prononcé, les traits anguleux, les yeux noirs, il lui plut tout de suite. Elle avait les yeux noirs également, les lèvres pleines, le front haut et bombé, elle lui plut de suite également. Le français ne l’avait même pas remarqué. Posté derrière lui Monsieur Noir le fixait sans un mot. Elle le remarqua, sourit, mais le français prit ça pour lui. Alors, de sa voix la plus sépulcrale il lui demanda une cigarette. Le français sursauta en le remarquant enfin, elle lui tendit son paquet.

–       Je ne fume pas, dit-il tout en fixant le dragueur dans les yeux.

–       Oh… vous vous connaissez… bredouilla-t-il.

–       Oui, mentit Monsieur Noir.

–       Pardon… pardon, je vous laisse…

Mais cela n’avait pas réellement commencé comme ça en réalité, même si ça faisait un bon début, ça leur fit surtout l’occasion de discuter ensemble, et de rire comme des bossus. Le rire, la vérité ivre comme disait un écrivain, voilà où était tout le sel de la terre pour lui, et qu’avait-il de plus érotique que la complicité du rire entre un homme et une femme ? Mais puisqu’elle était fiancée…

 

Il reposa le flacon de savon et s’empara de la bouteille d’essence, procédant à la même opération, au tiers, auquel il ajouta la même quantité de chlorure de sodium. Elle l’observait, fascinée, assise derrière l’établi, son visage miel à demi éclairé par la lampe de travail.

 

Oui, fiancée, à un bel homme qu’il rencontra le lendemain, alors qu’elle petit déjeunait dans le restaurant de l’hôtel.

–       Jérôme, Richard…

–       Enchanté.

–       Pareillement.

–       Eh bien je crois que je vais vous laisser…

–       Mais non restez donc… Yasmine vient justement de me parler de vous….

Beau ou pas, il lui était immédiatement apparu comme antipathique. De ce genre trop sûr de lui pour tout un tas de raisons injustifiées. Il n’était pas bête pourtant, mais il portait en lui une morgue trop grande pour lui.

–       Pas trop en bien j’espère…

–       Il paraît que vous avez beaucoup ri hier.

–       Oui, votre fiancée est terriblement drôle.

–       Je sais, c’est ce qui m’a séduit chez elle en premier, dit-il en la regardant d’un air plus conquérant que conquis. Sur le moment il la plaignit de ne pas voir le personnage comme il le voyait. Et puis il se dit qu’après tout c’était ses oignons.

–       Arrête de me charrier, dit-elle en souriant.

–       Vous vous êtes rencontrés comment ?

–       Justement… dans un supermarché, l’endroit le plus hilarant de la terre.

–       Je déteste les supermarchés, approuva Monsieur Noir, je trouve ces endroits effrayants.

–       Ça vous fait un autre point commun décidément, s’exclama Jérôme.

–       J’en ai peur, sourit Monsieur Noir, et vous Jérôme, votre opinion sur les supermarchés ?

–       Moins de temps j’y reste, mieux je me porte si c’est votre question, mais je ne les déteste pas, je crois que je m’en fous en fait.

Ça le fit rire. Il sentit qu’il lui en voulait de son assurance. Il l’emmena sur un autre sujet.

–       Yasmine ne m’a pas dit dans quoi vous travaillez.

–       Ah oui ? Je suis cadre chez Maroc Telecom.

–       Expat ?

–       Oui.

–       Tous les avantages sans les inconvénients ?

–       Financièrement ce n’est pas inintéressant je l’avoue, mais il y a la distance et l’éloignement, la France n’est pas loin mais elle me manque.

A ces mots elle eut un geste de protection typiquement féminin en lui prenant la main. Elle se mettait de son côté alors qu’il savait depuis la veille qu’elle adorait son pays et qu’elle ne le quitterait pour rien au monde. Il ne fit aucune remarque à ce sujet, demanda s’il comptait se marier ici ou là-bas.

–       Les deux, on se marie d’abord ici, et puis on régularise en France, en plus mes parents veulent qu’on aille à l’église… ajouta-t-il en prenant un ton d’ado rebelle qui était censé sous-entendre que l’idée ne venait que d’eux. Mais il le soupçonnait d’avoir lui-même insisté sur ce sujet.

–       Oh je vois, des parents qui ont encore de l’autorité sur leur fils dépassé trente ans, j’admire.

Impossible de savoir s’il plaisantait, faisait de l’ironie ou était sérieux, mais Yasmine ne put s’empêcher de pouffer, ce qui obligea son fiancé à garder bonne figure.

–       Arrêtez de me charrier, on voit que vous ne les connaissez pas.

–       Oh mais je ne vous charrie pas, je trouve ça charmant au contraire.

–       Vos parents sont dans le même genre ? demanda Yasmine.

–       Hélas je suis de l’assistance, je ne les ai jamais connus, avoua Monsieur Noir, ce qui était pour une fois strictement vrai. Même s’il n’aimait généralement pas donner des détails sur sa vie réelle, Yasmine par sa seule façon d’être et de le faire rire c’était donné sans qu’il le sache l’un comme l’autre, un passe vers lui.

–       Et si on vous invitait ? demanda soudain Jérôme.

–       Hein… oh non…. Je…

–       Mais si, mais si allez venez, Yasmine t’en penses quoi ?

–       Mais euh… je… euh oui pourquoi pas… mais euh Richard vous n’êtes peut-être pas libre…

–       Quand ?

Elle lui indiqua une date, il était libre mais ils se connaissaient à peine, il ne pouvait pas accepter. Elle insista, et sur le moment même elle n’aurait su trop dire pourquoi. Il céda sans trop de mal, et lui savait déjà parfaitement pourquoi. Ça ne l’inquiétait pas plus que ça mais il trouvait ça troublant.

 

Il s’empara d’un pistolet à colle et enduisit l’extrémité de l’ampoule avant de remettre le culot en place, les filaments directement plongés dans le liquide mordoré. Il ne suffirait que d’une étincelle. Cette fois il ne s’agissait plus de faire passer ça pour un accident mais de marquer les esprits. La foudre gouverne tout, disait Héraclite.

 

Il fut convenu qu’il serait du mariage français, ils se séparèrent là-dessus et leur coordonnées mutuelles. Yasmine et Monsieur Noir retournèrent à leurs occupations respectives, à Fès quelqu’un mourut peu à peu après d’un arrêt cardiaque.

Plus tard, leur relation reprit par le biais des SMS, et tous ces moyens épistolaires qu’on avait trouvé pour communiquer à distance. Il trouvait ça drôle et curieux à la fois comme il lui écrivit un jour. Plus personne n’écrit de lettre mais on ne s’est jamais autant écrit, plus personne ne lit mais tout le monde écrit. Et on est à une époque où on croyait qu’on allait se téléporter et que les voitures voleraient… Sa vision du monde était un mélange d’ironie et de désenchantement, son humour allait avec.

 

–       Tu sais c’est nouveau pour moi ça, lui expliquait-il tout en vérifiant que le culot tenait bien. La plupart du temps j’ignore si je tue des gentils ou des méchants et pour tout te dire je m’en fiche.

–       Tuer des innocents…

–       Oui, tu comprends… mais ou tout le monde est innocent ou personne ne l’est.

–       On l’est tous jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que l’innocence comme la culpabilité ne sont que des notions relatives à une certaine perception du monde.

–       Nous sommes parfaitement d’accord.

–       Comme toujours, remarqua-t-elle en souriant.

Ils s’embrassèrent par-dessus l’ampoule.

 

Leur correspondance se poursuivit jusqu’au mariage, deux mois plus tard. L’occasion pour Monsieur Noir de faire connaissance avec ce que Yasmine allait avoir pour beaux-parents, et accessoirement de la plaindre. La famille de Jérôme était un modèle de bourgeoisie de province, de point de vue étroit assené sur le terme de la certitude, de politesses exagérées et d’enthousiasmes surjoués à base de « génial », « magnifique » « super cool » pour les plus bohèmes d’entre eux. La bourgeoisie bordelaise pour le coup mais elles se ressemblaient toutes de son point de vue. Et comme de juste, invité ou non, personne ne fit même semblant de s’intéresser à lui. Ce qui lui allait en fait parfaitement. Professionnellement habitué à faire profil bas, il était naturellement discret et c’était une des choses qu’elle appréciait chez lui. Sa nature discrète pour ne pas dire pudique.

 

Il se déshabilla et enfila dans l’ordre une robe bleue et une perruque auburn. Il jeta un coup d’œil dans la glace, c’était sinistre. Il prit un peu de fond de teint sur la tablette devant lui et s’en appliqua une couche.

–       J’aurais pu m’en charger tu sais, dit-elle en le regardant dans le miroir.

–       Je ne préfère pas. C’est mon métier tu comprends ?

–       Et pas le mien c’est ça ?

–       C’est une chose de me regarder fabriquer un piège, s’en est une autre de le poser, laisse-moi faire.

Tout en se maquillant il entrait dans la peau de son personnage. Disons une femme de ménage d’âge mûr, grande, la quarantaine environ, avec une bouche fine et rentrée à peine marquée d’un trait de rouge. Le genre célibataire sans enfant, âme esseulée cherche mari, vous me tiendrez compagnie, je vous garderais auprès de moi comme un chat castré. Il lui racontait à mesure qu’il se maquillait, elle rit, on s’y croyait presque. C’était aussi fascinant qu’inquiétant.

–       Où est-ce que tu as appris à te transformer comme ça ?

–       Quinze ans de métier, expliqua-t-il modestement.

Quinze ans de métier et un naturel observateur. Instinctivement Monsieur Noir remarquait tout, et se souvenait. Les détails, le diable était dans les détails disait-on, mais s’il y était alors dieu aussi.

 

Le mariage n’avait pas été très amusant pour lui. La morgue de ses hôtes, Yasmine accaparée, il passa une longue journée à faire semblant de se distraire mais au moins il mangea bien des plats de traiteur chic tout en se prêtant aux rituels de la conversation. Chez ces gens-là elle tournait souvent autour d’une seule chose, la position sociale, et le meilleur moyen de la définir était encore de parler de son métier. La table où il avait été installé était pleine de commerciaux et d’avocats, pénal contre affaire, sa nature d’expert en assurance ne le rendait pas particulièrement intéressant mais on était poli.

–       Allez dites-nous quel cas de fraude vous rencontrez le plus souvent ?

Ils voulaient être distraits comme un bouffon doit distraire son roi, leur position sociale étant définie par le cadre professionnel, un expert en assurance n’était rien par rapport à un expert financier ou un gros avocat pénaliste. Alors au moins on espérait que cela fusse distrayant. Monsieur Noir n’arrivait même pas à leur en vouloir. Comment en vouloir à de petites âmes étriquées d’être ce qu’elles sont, on ne reproche pas à un scorpion d’être mortel…

–       En général ou en particulier ?

–       Les deux.

–       Oh eh bien je dirais que la fraude la plus courante c’est la fraude automobile, les fausses déclarations d’accidents par exemple. Mais dans mon cas je dirais l’incendie volontaire.

–       Oh, et comme ça vous êtes capable de déterminer si oui ou non l’incendie était volontaire ou non ? Comment faites-vous ? lança son interlocuteur en se rejetant en arrière.

Le frère cadet de Jérôme. Un arrogant jeune homme dont le sentiment illusoire de supériorité était dû à un poste de cadre dans une grosse compagnie européenne.

–       Eh bien ça serait long à expliquer, tout dépend de l’incendie en lui-même en fait, il y a plusieurs manières de mettre le feu à un endroit, dit-il en pensant à toutes les méthodes qu’il avait déjà lui-même utilisées ou mises au point.

–       Vous les connaissez toutes ?

–       Ce sont souvent les mêmes qui reviennent mais on en apprend tous les jours.

–       Mais alors, c’est vous le super pyromane en fait ! s’exclama le second frère du mari en déclenchant les rires de toute la table.

Monsieur Noir rit lui aussi, même s’il savait que c’était en réalité une manière de se moquer de lui et de son « petit » métier.

–       Vous savez quoi ? Un jour c’est ce que je me suis dit, avec ce que je sais, si j’avais voulu, j’aurais pu faire fortune en escroquant les assurances. Mais je me suis rappelé que pratiquement tout le monde se fait prendre.

–       Pratiquement, vous l’avez dit, ça signifie que certains réussissent… c’est comme au loto finalement 100% des gagnants ont tenté leur chance, Ah, ah, ah, ah !

Les autres rirent avec lui.

–       Et 100 % des perdants également… Bien sûr je ne suis pas parfait, mais globalement vous savez l’assureur gagne toujours.

–       Ah ! Ah ! Je n’en doute pas, comme au casino quoi.

–       Exactement comme au casino.

Il se rendait parfaitement compte qu’il était le jouet d’une petite farce, ce garçon se fichait un peu de lui, mais qu’importe encore une fois, après tout à ses yeux il ne s’agissait que d’enfants.

 

Il réajusta sa perruque, ajouta une once de fard à paupières, se regarda satisfait, il une autre… Elle le regarda prendre son sac et son manteau, déjà dans la peau de son personnage, comme si ses gestes s’étaient féminisés, c’était fascinant et effrayant en même temps.

–       A plus tard.

–       Reviens vite.