Planck ! 36

Comme le papillon japonais ne bat jamais impunément les ailes pour personne, la soudaine décision d’Honoré de poursuivre son aimée ne devait pas être sans conséquence pour ceux qui d’une manière ou d’une autre étaient liés par le même enchaînement de dominos à son destin. Et Honoré Montcorget n’était pas encore sorti  de ce parc où tout avait un peu recommencé pour lui que tout se figeait pour Moïse Wonga. Il faut dire qu’on ne pouvait pas moins le stupéfier en exposant dans la vitrine d’une boutique de musée : Collection Vestige de la Terre : Le Marxisme et le Zorzor. Certain d’y être cité depuis son coup d’Eiromage, il se précipita dans le magasin pour mieux plastronner. Hélas, déception et rage, il eût beau chercher, pas l’ombre d’une trace de lui, du Welcome Palace Hôtel et de ses propres œuvres. Déterminé à faire réparer ce crime de lettre il prit l’adresse de l’éditeur. Mais sans aide ni argent… on ne peut plus compter que sur la chance. La chance lui sourit après qu’il ait beaucoup, mais vraiment beaucoup, marché. Trois jours et trois nuits, à tourner plus ou moins en rond, affamé, jusqu’à ce qu’un T-REX – visage familier pour lui si l’on peut dire – ne vienne à sa rencontre et ne le renseigne. La faim aidant, il pénétra finalement dans la maison d’édition, la rage aux dents.

–          Je veux voir votre éditeur im-mé-dia-te-ment !

–          Et vous êtes qui exactement monsieur ? rétorqua une méduse à l’entrée, de toute sa hauteur.

–          Un vestige de la terre  nom de Dieu !

Et c’est ainsi que Moïse Wonga entra dans le cercle très fermé de la littérature parisienne et mitrillonaise. Est-ce à dire qu’il devint universel ? Loin s’en faut mais à Paris on aime penser le contraire.

Honoré Montcorget, toujours lui, criminel sans le savoir parmi tant d’autre, et arrêté sans publicité particulière, n’avait pas encore atteint le centre de rétention Alpha dans le désert, qu’Ethnor, l’ami de Boris, mettait en route la procédure vis à vis des instances compétentes. Pour commencer, il s’agissait de faire rouvrir le dossier de la P.I.G au sujet des violations commise par la D-Mart vis à vis de la terre, et pour ce faire, compte tenu du mode de fonctionnement d’un organisme ayant pris comme devise : « Paix, Fraternité et Economie de Marché. » il fallait prouver que ces violations rendait non seulement caduque tout contrat de vente, mais surtout que la destruction de la planète avait eu des conséquences plus fâcheuses pour la Loterie Solaire que pour la seule humanité. A charge donc pour la défense de ladite humanité –ici tout entière représentée par le seul Berthier qui du coup commençait à se sentir un destin historique – de démontrer de la catastrophe en chaîne qu’avait engendrée l’Apocalypse terrienne pour les bénéfices des actionnaires de l’univers entier. Et si le martien s’était montré particulièrement incompétent au sujet de l’horloge furfurienne, il fallait bien reconnaître qu’il connaissait son métier. Même Berthier s’en rendit compte en le voyant déclamer devant le juge. Même s’il n’eut quand même pas parlé de ses semblables en ces termes.

–          Monsieur le juge, ce dégraissage massif n’est pas seulement une injustice née d’un crime, ces conséquences sur l’équilibre universel ont déjà coûté des zilliards de crédits ! Dieu, les Régulateurs, Eiromage ! Depuis que leur planète a été détruite, l’humanité sous toutes ses formes n’a cessé de répandre le désordre dans l’univers.

–          Dieu ce n’est pas prouvé ! protesta l’un des avocats de la D-Mart.

–          C’est un humain tout le monde le sait désormais !

–          Mais rien n’indique qu’il soit lié d’une manière ou d’une autre avec la terre !

–          Allons, allons, tout le monde sait que Dieu est une invention des hommes, que sur Ozone et nulle part ailleurs dans l’univers on ne croit en Dieu !

–          Et La Grande Servante des Mommoths ! protesta un autre avocat.

–          Et la Grande Poule ! protesta un autre.

Le juge appuya plusieurs fois sur son buzzer.

–          Allons, allons messieurs ceci n’est pas un court de théologie universelle ! Nous ne sommes pas ici pour faire de la philosophie je vous rappelle mais pour savoir si la D-Mart doit être poursuivie pour avoir fait détruire la terre !

–          Monsieur le juge, la seule affaire des Régulateurs devrait suffire à le prouver !

Et le martien de raconter ce que Berthier lui avait lui-même conté à propos des prouesses d’Honoré, pendant qu’ailleurs des hommes politiques étaient interrogés à chaud :

–          Monsieur Wa-Wa, selon vous la D-Mart doit-elle être condamnée.

–          Faisons confiance à la justice de la Grande Assemblée pour trouver une issue gagnant/gagnant à ce litige. Je ne suis ni pour ni contre il faut réfléchir, chanta Wa-Wa en s’accompagnant d’un brin de guitare atomique.

Le journaliste salua la déclaration d’un sourire chaleureux, puis se tourna vers la représentation holographique de son collègue qui attendait debout sur son bureau.

–          Alors Jim comme est l’ambiance là-bas au tribunal ?

–          Eh bien la situation est tendue Bob voyez-vous, les deux parties jouent serré et pour l’instant nous en sommes à un à zéro pour les humains. Mais rien terminé tant que ce n’est pas fini comme disait Monsieur Wa-Wa lors de ses vœux à la presse, ajouta l’holograme en souriant d’extase.

Dans la salle, derrière le vrai Jim, le public grommelait, pensant tout haut entre voisin.

–          Et où est donc ce monsieur Groscorget ! ? s’exclama à nouveau un des avocats de la compagnie.

–          Moncorget ! Nous l’ignorons à ce jour, avoua le martien en essayant de prendre un air détaché, tout en sachant parfaitement ce que la partie adverse allait faire de cet aveu.

–           Ah ! alors vous n’avez pour preuve, si je comprends bien, que le témoignage de ce monsieur… euh… L’avocat chercha sur son écran tactile en plissant son oeil, ce monsieur Vertier !

–          Berthier !

–          Oui oh ça va maître ! coupa le juge en s’accompagnant d’un coup de buzzer pour le plaisir.

Et si dans l’univers cette réaction fit parfois rire et d’autre fois juger que la loi et ses usages étaient décidément une farce inventée par la civilisation. Ailleurs, dans un coin reculé de l’univers, sur une planète antique, la situation commençait à devenir simplement inadmissible. Les dominos continuaient de tomber…

 

Howard Philip Lovecraft les avait vus. Terrorisé par son séjour à New York, cloîtré dans sa résidence de Providence qu’il ne quitta plus jamais et du fond de son délire raciste et de ses fièvres, il les avait vus ! Il les avait vus et avait exprimé à travers ces visions titanesques toute sa terreur de l’Autre. Il leur avait donné un nom, Cthulu, mais ceux qui comme lui sur terre les avaient rencontrés dans leurs rêves ou leurs cauchemars sans en tirer pour autant une terreur aussi indicible préféraient les appeler les Anciens. Un nom qui leur convenait parfaitement et à vrai dire à peu près commun à tout l’univers. D’autres les appelaient également les Premiers. La première forme de vie intelligente de l’univers, peut-être même à l’origine de l’univers lui-même. C’est ce qu’ils aimaient à penser d’eux-mêmes en tout cas, et quoiqu’il en soit, ils n’avaient jamais cru bon de se donner un nom qui les définisse mieux que celui dont les avaient baptisés les espèces inférieures. Pour autant leur mode de réflexion était si profond et si total que l’on disait que la seule force de leurs rêves avait donné naissance aux Pam-pams et aux Oxydes. C’était possible, du fond de leurs milliards d’années d’existence ils avaient vu et fait des choses pas moins extraordinaires, pour autant les Anciens avaient eux-mêmes créé tant d’alphabets et de civilisations autres que la leur qu’ils étaient bien au-delà de ces concepts et leur pensée était comme une vague qui, quand le besoin se ressentait faisait remonter le limon de leurs souvenirs. Sans jamais laisser de trace d’eux-mêmes, tôt ou tard, tout leur revenait à l’esprit.

–          Un pareil cas s’est-il déjà produit ?

Il y eut un long silence. Et le long silence des Anciens n’était pas celui des humains ou même de quelque autre espèce dans l’univers. C’était une longueur qui aurait duré pour tout autre qu’eux plusieurs millions d’années, le temps qu’une nova se métabolise en supernova, le temps qu’un astéroïde tue une planète pour en faire une lune, le temps pour le magma de créer la vie. Les Anciens réfléchissaient.

–          Je crois me souvenir, il y a environs trois jours dans la 8ème dimension, finit par répondre quelqu’un. Un procès similaire mais qui n’a trouvé aucune issue finalement.

–          Et pourquoi ?

–          L’incident chez les Régulateurs, peut-être une merveilleuse opportunité finalement, fit remarquer quelqu’un.

Master D était l’un d’entre eux. Vaste pyramide variqueuse et rose comme un dégueulis d’ivrogne, la peau humide qui brillait d’un éclat froid sous le ciel acide et bouleversé de la planète, encore jeune comparé aux autres malgré ses millions d’années. A l’observer dans ce paysage aride et grisâtre, on l’eut cru seul planté au milieu des montagnes et des collines rugueuses. Puis il y eut comme un grincement, quelque chose comme un bruit d’os frotté contre la pierre, et l’une des collines bougea imperceptiblement, changeant vaguement de couleur. La vie qui parlait au cœur de Master A, l’un des premiers parmi les Premiers. Si vieux que les autres disaient de lui qu’il avait inventé les rêves.

–          Opportunité coûteuse, la puberté précoce des Régulateurs nous a obligé à en remplacer la plupart et faire opérer les autres. Désormais les enfants devront être châtrés avant d’être admis, nous ne pourrons pas faire face à une nouvelle crise !

Il y eut un long craquement qui s’égraina lentement vers l’horizon comme le souffle d’un vent invisible. Une autre montagne, un autre avis.

–          Peu importe, ce procès doit cesser. Il en va de légitimité de la D-Mart.

–          Nous sommes d’accord, mais il y a cet humain ce Berthier, tonna un autre Ancien avec un bruit d’orage. Celui-ci était un peu sourd c’est pourquoi il parlait un peu plus fort que ses voisins.

–          Ces humains ! Les terriens peuvent s’organiser en lobby avant la fin du procès, intervint Master D, sans compter l’influence que cela pourrait avoir sur les autres espèces, nous risquons la jurisprudence.

–          Oui, approuva une petite montagne dans un éboulis. Il y a tous ces humains que les Orcnos n’ont pas détruit ou réduit en esclavages, par exemple, ils sont peu dans l’univers mais…

–          Mais Ozone a considérablement réduit l’importance des humains, convenez-en.

–          Leur importance numérique, certes, mais deux génocides coup sur coup… vous pouvez être certain qu’ils seront au cœur des élections sur Mitrillon.

–          Oui, après tout ils sont l’apport nutritionnel N°1 pour 78542 espèces dans l’univers, reconnut Master P, inventeur des nombres premier.

–          Sans compter les ligues de défense des animaux, renchérit une colline dans un nuage de poussière.

–          Ce n’est pas à eux de décider du sort des humains, c’est à nous ! protesta un volcan avec une éruption gazeuse.

–          Et pour toutes les espèces ! C’est notre tâche, c’est dans l’ordre naturel, renchérit un pic que les autres appelaient Master Oméga, inventeur du langage.

–          Certes, certes, tempéra Master P, mais quelle solution préconisons-nous pour le moment au sujet de ce procès.

Un nouveau long silence s’éternisa sur le paysage désolé, puis d’un bruissement un très vieux monticule, presque un tumulus, dit :

–          Pour le moment la terre n’est représentée que par un seul individu, si cet individu retire sa plainte, plus de procès.

–          Penseriez-vous à des menaces Master P, demanda Master D, sa planète contre sa vie ?

–          Plutôt que de menacer, pourquoi ne pas offrir, cet humain, comme tous les humains doit être corruptible.

–          Oui, absolument c’est comme ce Dieu… Lui aussi s’intéresse aux humains…

Un bruissement couru le long de la plaine, on enchaînait rarement aussi vite les sujets chez les Anciens, ça perturbait les habitudes, et des habitudes millénaires…  Pour autant, les Anciens n’étaient pas moins préoccupés par cette histoire là non plus.

–          Oui… à ce propos… Master D avez vous des nouvelles ? demanda Master A.

–          Oui, Giovanni Fabulous…

Une montagne aux  pics déchirés gronda.

–          Qu’on ne me parle plus de ce personnage !

Tremblement de terre d’approbation.

–          Ne vous inquiétez pas mes amis, nous l’avons licencié, assura le président directeur général de D-Mart Intergalactic. Cette affaire d’horloge furfurienne a été fatale à sa funeste carrière, nos actionnaires ont demandé sa tête.

–          Au sens figuré ou au sens propre ? demanda une colline si râpeuse qu’on aurait dit sa surface faite de papier de verre. Et au ton de ses grincements on sentait que le sens propre lui aurait parfaitement convenu.

–          Peu importe, coupa un vallon. Revenons-en à Dieu. Qu’allons-nous en faire ?

–          C’est un humain, il est corruptible ! insista Master P.

–          Les humains ne font pas des machines leurs soumis, les humains ne se transportent pas dans le Réseau tel des virus, protesta quelqu’un au loin, il n’est plus humain !

–          Cela reste à déterminer en effet, admit Master P mais est-il pour autant un Dieu…

–          Il n’y a pas de Dieu, il n’y a que nous, clama haut et fort un arrondi dans le décor qui un jour lui-même avait ressemblé à Master D.

–          Nous en sommes tous conscients, fit Master A, mais ce n’est pas le cas pour les espèces inférieures et nous l’avons toujours voulu ainsi. Tandis que leurs dieux ou Dieu leur occupe l’esprit nous pouvons mener l’univers comme il doit être mené. L’intervention de ce Dieu là pourrait compromettre nos projets.

–          Et pourquoi ?

–          Parce que jusqu’ici les machines n’avaient jamais cru en quoique ce soit sinon leur propre logique et que si les machines se mettent à croire en l’Immanence, alors le vivant qui est toujours fasciné par ce qu’il fabrique et ce qu’il invente se mettra à y croire également. D’ailleurs cela a déjà commencé, l’infection sur le Réseau a déjà fait des milliers de convertis, dont de nombreux humains…

–          Encore eux ! protesta le vallon.

–          Oui, vous comprenez pourquoi ces deux affaires, Dieu et le procès qui occupe la D-Mart sont inextricablement liés. L’humain ici est au centre de tout ! insista Master D.

–          Peuh ! Les humains ne sont qu’au centre que d’eux-mêmes, lança une montagne colossale avec un petit bruissement de mépris.

–          Là n’est pas la question. Déclara Master D. Mais puisque comme le faisait remarquer Master P les humains sont corruptibles nous pourrions peut-être en faire de même avec ce Dieu tout en servant nos intérêts. A mon ancien courtier il a demandé qu’on lui sacrifie un comptable, qu’il a même nommé, c’est celui-là même qui a honoré le contrat sur la Terre, Honoré Montcorget. Et récemment il a enlevé une reine du porno.

–          Le porno, c’est quoi le porno ? tonna la montagne qui était sourde.

–          Peu importe, où voulez-vous en venir Master D ? demanda Master Oméga.

–          Eh bien ses préoccupations semblent finalement peu immanentes pour un Dieu. Nous pourrions le rendre plus ambitieux.

–          Ambitieux ? Le génocide d’Ozone ne vous a pas suffi ? Un Dieu pareil qui détruit les siens pour mieux les racheter à la Loterie Solaire, c’est bien ce que vous nous avez dit lors de la dernière réunion non … ? s’exclama Master A.

–          Oui, mais grâce à lui nous pourrions totalement nous assurer le contrôle des Régulateurs eux-mêmes.

–          Comment ça ?

–          Eh bien offrons-lui de régner vraiment sur un Paradis. Offrons lui la Crèche des Régulateurs, les Clefs de l’Univers. Lui sous notre contrôle à la tête des Régulateurs, plus jamais aucun risque de puberté intempestive, de perturbation de l’espace-temps ou de milliard perdu à reconstruire des formes d’évolutions anéanties par des libidos inopportunes ! Sans compter que nous assurerions le soutien indéfectible de la race humaine même jusque dans son désastre.

–          Un paradis ? Qu’est-ce que c’est ? demanda une petite colline si chenue qu’on aurait dit que le temps l’avait passée à la meule à aiguiser.

–          Un endroit supposé merveilleux où tous les hommes rêvent d’aller après leur mort, là où réside Dieu et ses Anges, expliqua le PDG du plus gros consortium de l’univers.

–          Ses Anges ? Et où se trouve cet endroit ? demanda Master A.

–          Pour le moment nulle part ailleurs que dans leur rêve et pourtant les hommes sont prêts à mourir pour s’y rendre. L’on dit même que sur Terre existait une religion qui promettait 67 vierges à ses martyrs.

–          Ah ! 67 vierges, s’exclama une sorte de pyramide à demi éboulée, prenant une légère teinte jaunâtre, ces humains, toujours à penser avec leur zizi !

–          La reproduction tiens en effet une grande place dans leur vie, admit Master D, mais n’oubliez pas que ce sont des animaux.

–          Revenons en à votre plan, tempéra une colline avec un bruit de terre mouillée. Si je vous suis bien, la Crèche sera votre paradis, ne croyez-vous pas que cela représente un risque énorme que de confier à un soi-disant dieu les Clefs de l’Univers ? Les enfants ont été assez perturbés.

–          Par leur zizi, insista la pyramide.

–          Avant d’en arriver là, reconnu Master D, nous devrons lui enseigner quelques tours, comme la Métamorphose, l’Omniprésence, l’Ubiquité et d’ici là il ne sera plus qu’une entité, une idée quasi immatérielle, comme les Pam-pams. Nous réserverons sa part d’humain à l’apparence et prendront totalement contrôle du reste. Comprenez bien que tout humain qu’il soit actuellement, même s’il ne l’est plus complètement, je le reconnais, il a déjà pour lui la puissance et la richesse, nous ne le séduirons pas avec des appâts faciles. Faisons une pierre trois coups !

L’image de la pierre plaisait bien à ses pairs. Résoudre trois problèmes d’un coup aussi. Il soumettrait les hommes, n’aurait pu à se soucier ni d’un Dieu –ou d’un autre du coup- ni du sexe des anges si l’on peut dire, et enfin ils arrêteraient l’endémie proposée par un procès désastreux. Finalement quelqu’un demanda.

–          Et pour Berthier qu’est-ce qu’on fait ?

–          Ne vous inquiétez pas, j’ai ma petite idée là-dessus, assura Master D.

 

 

Kilomètre zéro -Fish and Chips 2

1h31 D marche seul sur le trottoir. Il a un peu bu. Il balance sa serviette tout en chantonnant, ses écouteurs plantés dans les oreilles. Marian Faithfull, Broken English. La chanson est à la fois enjouée et mélancolique, la voix rauque, mais lui ça lui met du baume au cœur. Ça lui parle des années soixante, du Swinging London, de Twiggy et de Bowie. Devant une vitrine il y a un jeune homme. Les traits fins, le corps tendu et musclé, avec un teeshirt et un jean moulant. D sourit, la soirée n’est peut-être pas complètement perdue. Le jeune homme contemple, absorbé, la bande annonce du jeu vedette qui sort en même temps que la console. Lancement mondial. Sur l’écran géant et plat des soldats en treillis jungle, sautent d’un hélicoptère, caméra subjective, balancement de la course, une roquette qui traverse le ciel et transforme l’hélicoptère en torche spectaculaire, rendu du souffle par vibrations et floutage de l’image, des petites gouttelettes de sang sur l’écran pour annoncer que la caméra subjective est blessée, étuis de balles qui s’envolent en rubans et flammes. D se positionne juste derrière le jeune homme et regarde à son tour. Changement de vision, vue sniper, le lance-roquette et son servent apparaissent dans le viseur longue-portée. Le regard des deux hommes se croisent dans le reflet de la vitre. D sourit, le jeune homme aussi.

 

2h00 A, B, et C dorment. C prend son quart dans trois heures. Ils ont décidé avec le second et le capitaine de la route qu’ils vont prendre, comme la pêche de la semaine est faite, ils ont pris le temps de faire quelques réparations. C a mal aux mains jusque dans son sommeil.

2h21 L’aérodrome de Kuyinté est composé d’une longue piste poussiéreuse et orangée, de deux hangars à moitié remplis de pièces de moteur usagés, sacs de riz éventrés, boîtes de lait concentré, outils divers et d’un avion bi place presque entièrement cannibalisé. D’un poste de garde et d’un mirador. Le mirador est vide, les trois soldats débraillés chargés de la garde de l’endroit sont nerveux, ils ont entendu comme tout le monde les coups de feu.  A droite de la piste se dresse un hameau de quatre cases où vivent deux familles, les autres cahutes servant respectivement de prison et de cantine. Sur la piste patiente un Cesna, le pilote sort de la cantine poursuivi par deux hommes qui lui crient de revenir, il ne veut plus attendre, on part maintenant. Derrière lui ça s’insulte et ça se dispute. Les cinq passagers, une chèvre, un matelas, deux chaises rafistolées, des baluchons gros comme des bœufs, et les onze membres des deux familles qui veulent également embarquer mais n’ont pas d’argent et alors que l’avion est déjà réservé. De nouveaux coups de feu éclatent, fusil d’assaut, coup par coup, un homme tombe au milieu du groupe, tout le monde s’éparpille en hurlant. Une rafale courte, une autre, des cris de joie, des cris de guerre, le pilote du Cesna attrape le M16 sur le siège et tire au hasard vers la forêt. Dans le clair de lune on aperçoit briller une paire de fesses musclées, Colonel Cul Nul court dans les hautes herbes en hurlant qu’il est le diable, il rafale sans réserve. Deux des soldats s’enfuient en lâchant leurs armes, terrorisés, trois gamins surgissent de nulle part à l’opposé, ils courent comme des fous en brandissant des hachettes. L’un d’eux bute dans une motte de terre et tombe, l’autre se jette sur le pilote et lui fend le crâne. Martellement de machine-outil, piston et clous, des projectiles gros comme des doigts qui sabrent et fendent à hauteur de hanche. Mitrailleuse lourde. Les murs en torchis qui vibrent et se déchiquète, une silhouette tombe, une autre, d’autres enfants qui déboulent au milieu des cases. Ils ont des marteaux, des machettes, des tournevis, des pistolets et un AK 47 à la crosse cassée. La plupart sont nus comme leur chef, l’un d’eux porte comme tout vêtement une perruque blonde, tous sont drogués jusqu’aux yeux, le plus jeune doit avoir 5 ans, le plus vieux 14.

 

4h05 B se réveille brusquement, comme il se réveillait quand il était tout juste jeune papa. Il a l’impression d’avoir entendu un bébé pleurer, mais il sait que non. Il est seul dans cet appartement. Sa femme l’a quitté, lassée de ses absences, de ses horaires de travail, de ce métier qui l’absorbe tout entier et qui lui sert aujourd’hui de refuge contre la solitude, le sentiment d’inutilité qui s’empare de lui dès que son fils retourne chez sa mère. Il se lève, consulte l’heure sur le radioréveil, se frotte les yeux. Il se traine jusqu’à la cuisine, ouvre le frigo et s’empare d’une bouteille d’eau pétillante qu’il boit à même, le goulot. Puis il va s’assoir dans le salon, allume son ordinateur et commence à consulter brièvement les cours à la clôture. Il y a une vérité là-dedans, il le sait, l’offre, la demande et des centaines de milliers de facteurs d’influence.

 

4h37 C rêvasse, une tasse de café fumant dans la main, les yeux posés distraitement sur la grande télévision carrée et plate au bout de la salle de repos. Sous ses fesses et sous ses pieds il peut sentir le roulis lointain, sauf qu’il ne sent rien. C’est seulement à terre qu’il réalise son absence dans ses jambes, et les premières heures, les premiers jours, c’est lui qui tangue sur la terre ferme, l’estomac lourd, nauséeux. Dans vingt minutes il prend son quart à la barre, en attendant il regarde les dessins animés sur une chaîne norvégienne tout en s’allumant une Camel. Un autre membre d’équipage rentre dans la pièce et va se servir dans la cafetière. Ils n’échangent aucun mot, le nouvel arrivant se frotte plusieurs fois la tête comme s’il essayait de chasser le sommeil à mains nues. Il regarde le dessin animé sans le voir, laisse la caféine faire lentement son effet dans son sang.

 

5h05 L’armateur est russe, installé en Espagne depuis les années 90, nul ne sait très bien avec quel argent. Il a d’abord commencé par une société de transport par route, avant de la revendre et de s’acheter ses premiers bateaux de pêche. Il a lui-même été pêcheur, il a fait retaper ses navires à l’économie et s’est lancé. Avant de revendre les appareils pour de nouveaux, et ainsi si suite. Aujourd’hui il possède une compagnie maritime, à la fois spécialisée dans la pêche et le transport de minerais. Ces dernières semaines plusieurs commandes ont été annulées ou confiées à de plus gros concurrents. Un de ses cargos a été arraisonné dans le Golfe d’Aden par des pirates, il a passé la semaine à se débattre entre les autorités, les avocats et une quantité d’intermédiaires. Alors cette nuit il est sorti faire la fête avec des amis. Il est ivre, il se sent puissant, brillant, il a des rouleaux de billets dans les poches, des bijoux en or, c’est son style, ça l’a toujours été. Il aime bien jouer les gangsters. Après tout il s’est fait lui-même, comme on dit et il a parfois fallu donner du poing. C’est pourtant toute la fortune qui lui reste mais il ne dira jamais et ce soir c’est lui qui a régalé. Ce n’est pas la première fois que cela se produit dans sa carrière. L’océan, le transport maritime, les nécessités fluctuantes de l’économie ne sont pas des sciences exactes, et bien des choses dans ce domaine le dépassent complètement. Il n’est ni à la tête d’un groupe multimillionnaire, ni d’une petite entreprise. Il brasse beaucoup d’argent mais il est seul face à de grosses machines qui ont mille fois ses moyens. Seulement les choses changent vite. Si la mer est le premier pari de l’homme après le feu, c’est le pari de tout le monde. Le même péril pour tous. Ce qui lui arrive ces dernières semaines, lui est déjà arrivé dans le passé, à lui comme nombre d’autres compagnies maritimes, cycliquement. Aussi cette nuit il a fait la fête comme si c’était sa dernière, un pari, une superstition sur l’avenir. Pour connaitre la fortune il faut vivre comme un riche, disait son père.

 

6h00 Le Colonel Cul Nu a remis son treillis, il discute avec un des directeur de la mine, un belge avec qui il parle en français. Derrière lui, dans un camion débâché se trouve une partie de son unité avec deux prisonniers, une femme et un enfant, visiblement terrorisés. Le directeur de la mine ne se préoccupe pas d’eux, ils sont morts de toute manière et ils vont même peut-être les manger. Le directeur n’a plus la moindre illusion sur l’Afrique en général et cette région en particulier. De son point de vue c’est tous des sauvages et des tarés. Rien à voir avec un avis strictement raciste, c’est le seul constat qu’il ait simplement trouvé après avoir travaillé ici même et dans trois autres états, dont un autre en guerre. Et encore, ici, la guerre dure depuis les années 90, pour un total estimé de six millions de morts. Si l’on rajoute l’ère qui a précédé, l’ère du Léopard, comment peut-on voir ce pays autrement que comme un pays foutu, un continent tout entier même !? Bref il ne vit pas ici, il y travaille, et tout ce qui n’est pas du domaine de son travail ou de sa vie privée est étranger. Et pour le moment, la seule chose qui compte c’est qu’on puisse aller et venir librement en passant par Kuyinté. Le Colonel Cul Nu est d’accord, il compte les billets, deux mille dollars américains et il est content. Au départ il demandait dix mille… Le directeur demande si c’est bon, le Colonel lui dit que oui et exécute un salut militaire parfait, comme les soldats américains dans les films. Le directeur retourne à son bureau.

 

07h15 A se réveille avec la radio et les actualités. Et justement on parle de ce qui l’attend aujourd’hui. La compagnie vient d’annoncer qu’elle est en rupture de stock, trois semaines d’attente avant la prochaine série. Emission économique, un des journalistes demande à un des experts de service si c’est bon ou mauvais signe pour la marque. Pendant qu’il se lance dans des explications sophistiquées et violemment tautologiques A s’active. Il prend son travail au sérieux. Il se sent comme faisant partie d’une équipe, presque une armée en mission. Il sait qu’il peut compter sur ses collègues et vis versa. Il sait aussi que cette annonce mondiale va jeter les gens dans les magasins et qu’il ne serait pas surpris que la queue devant le magasin ce matin ait doublé. Ça fait trois jours que cette queue s’agrandit chaque matin, du coup ils ouvrent plus tôt l’ensemble du supermarché. Ça fait des salaires plus gros, ça fait aussi plus de boulot. A se rase tandis que l’expert prédit l’avenir. Il lève les yeux et aperçoit le salon derrière lui, vient de trouver où il va ajouter l’étagère quand sa sœur et sa mère seront là. Il en a repéré une à Ikéa, ils iront ensemble samedi.

 

07h45 B va chercher son fils chez sa mère avant de l’accompagner à l’école, ils n’échangent quasiment aucun mot, évitent le regard de l’autre, il y a du chagrin et de la colère entre eux deux. Elle regarde son fils partir les bras croisés sur la poitrine. Elle le voit qui change instantanément au contact de son père, bébé à sa maman devient petit garçon. Et ça l’énerve. Mais elle ne dit rien et retourne dans la maison. Sur la route qui mène à l’école B joue le suspens. Il l’interroge sur son attitude à l’école, lui demande s’il n’a pas trop parlé, comme on lui a déjà reproché, s’il a fait des progrès en math et en histoire. Mais bien entendu c’est pour le seul plaisir de l’entendre confirmer ce qu’il sait déjà par ses maîtres. Le gamin n’ose pas parler de la console. Pas qu’il craigne vraiment d’aborder un sujet délicat, il sait très bien que son père tient ses promesses mais il est si excité à l’idée qu’il a peur en en parlant que son rêve s’évapore. Finalement c’est son père qui en parle. En attaquant sa phrase comme s’il s’agissait d’un rendu de jugement, d’une déclaration officielle, avec un point de suspension derrière, en bon amateur de suspens en carton qu’il est, le gamin sourit déjà quand il lui raconte. L’ultime console en vente, et ça grâce à la morue, ce qu’il ne précise pas. Parce qu’il rentrerait dans les considérations du divorce qui lui coûte une fortune, l’animosité qu’il réserve à sa mère à ce sujet, devrait lui expliquer que sans la prime il n’y aurait ni console ni grand-chose de plus que ses pâtes quotidiennes. Son fils laisse éclater sa joie.

 

08h02  Le camion plein de miliciens arrive dans le camp par un chemin de terre boueux, le Colonel Cul Nul saute du camion pendant que ses hommes font descendre les deux prisonniers. L’un et l’autre sont grisâtres, les lèvres desséchées, les yeux vitreux et injectés.

 

08h39 Quelque chose a violement claqué dans la salle des machines, et puis le ronron du moteur a changé. Deux voyants au rouge, une hélice qui ne tourne plus, C demande ce qui se passe par radio tout en manœuvrant le navire. Il y a un début d’incendie à cause d’un placard électrique d’après ce qu’il comprend. Il décide d’immobiliser le bâtiment et de faire réveiller le capitaine. Le feu est rapidement maitrisé. Apparemment les condensateurs chargé de refroidir les circuits électroniques des turbines n’ont pas tenu. Défaut de fabrication ? Aucune idée, une seule hélice sur deux, l’électronique, l’informatique, ils en foutent partout de nos jours, foutue machine ! S’emporte le capitaine avant de décider de rentrer au port. Dans l’intervalle il appelle la capitainerie, se renseigne sur les réparations possibles et apparemment ça arrive si rarement qu’on ne sait même pas de quoi il parle. C est chargé de se renseigner sur internet. L’hélice, la turbine d’entrainement, le bloc moteur sont fabriqués par la même marque. Il trouve rapidement l’adresse, mais met plus de temps à obtenir quelqu’un au téléphone. Et quand enfin il a un technicien, celui-ci lui explique qu’il s’est trompé, que ce genre de chose n’arrive pas. Sauf que… C insiste, le technicien aussi, C s’énerve, il a les restes de l’incendie droit devant lui, ça pue le plastique brûlé et l’autre ne va pas li expliquer la différence qu’il y a entre un condensateur et une clé à molette. Quand enfin le technicien comprend qu’il se trompe, il en reste muet, ce genre de chose n’est jamais arrivé à sa connaissance, il faut qu’il en parle à son chef.

 

10h11 Il en a parlé à son chef, les nouvelles ne sont pas bonnes.

 

10h12 A se demande ce qu’il est exactement en train de faire. Vendre des consoles ou essayer de maitriser une émeute. Ça a commencé avant même que le magasin n’ouvre, des gars qui se battaient dans la file d’attente. Maintenant on dirait que c’est une affaire de vie ou de mort. Le stock de la semaine est en train d’y passer, et ça fait déjà trois fois qu’il est obligé ranger les rayons. Ils fichent tout par terre ! Une meute de bœufs !

 

10h42 L’armateur s’est réveillé avec une gueule de bois et trois heures de sommeil. Il n’est pas de bon poil et ce que vient lui annoncer le capitaine l’enchante encore moins. Comment est-ce dieu possible !? Ces constructeurs ! Ils sont tellement sûrs de leur machine que pour changer une pièce on doit tout démonter ! Et pourquoi ? Parce que tout cette foutue électronique doit être reprogrammée pour la nouvelle pièce ! Paramétrée comme ils disent ! Bon Dieu de siècle ! Le capitaine se dit que son salaire va encore lui passer sous le nez, mais au moins il va pouvoir payer l’équipage.

 

10h50 L’information au sujet du navire et de sa panne est relatée jusqu’au siège de W.W dont dépend indirectement le capitaine. Ce n’est pas une information très importante dans la mesure où beaucoup d’autres bateaux fournissent le groupe auquel appartient le brasseur, mais elle est quand même communiquée par intranet aux commerciaux. B. apprend la nouvelle alors que la fille de l’accueil l’informe qu’un colis est arrivé pour lui. C’est la console de son fils. Livraison express, aujourd’hui il reçoit tout son courrier au bureau, de toute manière, à part quand l’enfant est là, il n’est jamais chez lui. Il est si content qu’il décide de lui faire une surprise.

 

11h07 Colonel Cul Nu à faire venir sa Chaise de Cuisine, les Enfants de Salaud se sont rassemblés autour et ils chantent. Tous ont fumé, héroïne, cocaïne, cannabis, ils sont déjà presque en transe. Le soleil est pratiquement à l’aplomb, et la condensation embaume l’air d’une odeur de vert et de pourriture. La Chaise de Cuisine est une chaise d’écolier maculée de sang, un de ses lieutenants la pose solennellement  Un autre amène des cordes, on va chercher la femme et l’enfant.

 

11h15 Ça y est, le stock est complètement vide, et on a été obligé de faire venir des vigiles supplémentaires pour calmer les plus excités. A est épuisé, assis dans les arrières, il boit un thé avec un de ses collègues. Encore trois quarts d’heure et c’est la pose de midi, A en a profité pour essayer d’appeler sa sœur. Ça coute une fortune de l’appeler mais il a une carte prépayée, seulement c’est rare qu’il y arrive, ça capte pas terrible par là-bas alors il laisse un message.

 

11h23 B est entré dans l’école, prévenir la directrice qu’exceptionnellement son fils ne mangera pas à la cantine. La directrice sait pour le divorce, elle a une tendance naturelle à se méfier des hommes, alors elle commence par faire la fine bouche, opposer que la mère devrait donner son accord. Il décide de la mettre dans la confidence, essaye de jouer la carte de la complicité, mais elle désapprouve les jeux vidéo, et finalement si elle cède ce n’est que parce qu’il lui a toujours fait un peu peur. Son fils est surpris autant que fou de joie, surtout quand il voit la console.

 

12h00 A rentre dans le pub en compagnie d’un de ses collègues. Il lui demande s’il viendra à la fête d’entreprise samedi, A a déjà prévenu la direction, sa sœur doit arriver vendredi. La serveuse s’approche, ils commandent deux fish and chips. Elle est désolée, ils n’ont pas reçu la livraison ce matin, il n’y a pas de fish and chips ce midi. L’offre, la demande, et des milliers de paramètres entre.

 

12h05 B et son fils sont devant la console, ils jouent au jeu de guerre vendu en promotion avec. Un soldat d’élite suréquipé traverse une cour l’arme en joue. Le son est très réaliste, les situations et les techniques ont été élaborées avec l’aide d’authentiques soldats d’élite, ainsi que certaines motions capture. Le scénario propose plusieurs théâtres d’opération de prestige comme Moscou, Cancun, la jungle colombienne, Los Angeles. Reproduit à l’identique, guerre et tourisme, c’est magnifique, le fils de B est en extase.

12h08 C pensent à ce qu’l arrivera si le bateau reste en cale sèche pendant plus d’un mois, comment ils vont vivre ? C regarde l’arrière du bateau d’où sont jetés les boyaux des poissons, une croute gluante de sang et de merde jaune fait comme une langue au trou d’évacuation, un filet continu de boyaux rouges dégouline dans la mer, les mouettes hurlent.

 

12h10 Elle doit avoir aux environs de vingt ans, et naturellement comme beaucoup de filles de la campagne elle en paraît plus. En fait la sœur de B. a l’air d’une mère de famille, d’ailleurs ils pensent qu’il s’agit de son fils. Le garçon est là, debout devant elle, coincé par les autres gamins en arme, qui le haranguent, hurlent ou chantent en rythme avec les autres. Ils portent des colliers de balles, d’oreilles, brandissent des crânes lavés qu’ils ont ceints de coiffure. Ils l’obligent à regarder. Tout regarder. Il a l’air hébété, comme ivre, et tout en même temps la regarde effrayé. C’est dans l’expression de son visage, une grimace animale. Elle est assise à califourchon, le dossier face à elle. Ils lui ont lié les poignets et les chevilles aux pieds avant de la chaise, de sorte qu’elle reste courbée, et ont fixé à une corde à son cou, nouée à un arbre. La corde lui taillade la peau, l’étrangle, lui tire la tête de côté, et si elle bouge le nœud coulant l’étrangle de plus belle. Colonel Cul Nu est derrière elle, nu comme un vers, qui tient un couteau de cuisine à la lame tavelée. Il déchire sa robe, dénudant son dos. Puis il appuie à la base du cou avec sa lame et incise. La femme commence par gémir. L’enfant pleure. Les autres rient, chantent, lui hurlent des menaces dans les oreilles. Ce n’est pas sa mère, il ne la connait même pas mais il pleure. La pointe du couteau suit la colonne vertébrale, il la sent contre la lame, ondulante, il descend jusqu’à la ceinture, en appuyant avec le plat de sa main. Puis poursuit son incision de chaque côté des hanches. Les gémissements montent, elle commence à haleter, à se tordre. La douleur n’est pas seulement insupportable, elle a conscience de ce qu’il lui fait, elle sent son souffle dans son dos, ses mains qui s’affairent maintenant et glissent sur le sang mêlée de transpiration. La lame froide et dure dans sa chair. Ses doigts qui passent sous sa peau, s’enfoncent, tirent. Voient la foule de ces gamins qui se réjouissent. Il y a un craquement, comme un bruit d’étoffe qu’on déchire. Hurle, la peau qui se décolle sans mal. Elle pend de chaque côté, dégoutante de sang, moutonneuse de gras jaunâtre, il incise dans le muscle jusqu’à mi dos. Elle s’est s’évanouie quand il a tiré. La langue congestionnée, elle bave un peu, sa paupière tressaute. Il passe la lame sous le muscle au plus près des côtes, et la sent qui racle contre à mesure qu’il avance sous le muscle par petite saccade. Il dégage le muscle, la femme entre-ouvre les yeux et pousse un long gémissement, comme un hululement. Il tranche dedans et rabat la couche de viande en laissant apparaître les côtes roses de sang.  La lame s’enfonce entre ses côtes avec un bruit mouillé, il la tourne dans un sens puis dans un autre et casse une lombaire d’un coup sec. Un ruisseau de sang noir s’échappe de la plaie comme un ruban de soie. Il plonge sa main à l’intérieur de la cage thoracique. Les enfants chantent de plus belle. Le gamin se prend des gifles parce qu’il pleure, on le tire par les cheveux, on l’insulte, et lui ne remarque qu’une chose, la queue enflée du Colonel alors qu’il plonge son autre main avec le couteau. Il fouille à l’intérieur, écarte les poumons, sent le cœur qui bat encore lentement. Sent l’odeur puissante de la viande fraiche, des organes, du sang, de la mort. Il coupe les artères brutalement, tire, et arrache le cœur avant de le lever au-dessus de sa tête sous les hourras. Puis il le plaque contre le cadavre et en coupe un morceau, pour le garçon.

 

L’offre, la demande et quelques milliers de paramètres entre.

Kilomètre zéro – Fish and Chips.

12h00, A. est de bonne humeur, il vient de recevoir des nouvelles de sa sœur et de sa mère, les bagages ont été faits et expédiés, dans deux jours elles prendront la route jusqu’à Kuyinté et son petit aérodrome, monteront dans l’avion via Kinshasa, puis direction l’Europe, Glasgow où il les attend. Deux jours, plus que deux jours sur les mille huit cent vingt-cinq jours qu’il a déjà attendus, une blague, une formalité ; il est heureux. Il rentre dans le pub et commande un fish and chips.

 

12h10 le serveur passe la commande sur la caisse informatisée. L’ordre est simultanément lancé en cuisine et envoyé dans la base de données de l’entreprise multinationale qui gère le pub ainsi que quelques milliers d’autres.

 

12h11 la commande de A. vient donc s’ajouter à quelques milliers d’autres commandes de fish and chips, compilée sur un chiffre global qui va augmenter jusqu’aux alentours de 15h.

 

12h14 le fish and chips est une recette anglaise basique et très populaire qui consiste à faire frire un morceau de morue non salée, dit cabillaud, dans une pâte à base de bière, d’eau pétillante, de farine et de Maïzenna. Traditionnellement accompagné de frites vinaigrées et d’une sauce tartare. Le cuisinier plonge le poisson dans la friture et secoue le panier pour que la pâte n’adhère pas au fond.

 

12h25 A. peut savourer son fish and chips tout en regardant la télévision sur laquelle se déroulent les drames habituels, mais sur un écran plat. Le poisson frit il a toujours aimé ça, tout ce qui est frit d’ailleurs, l’Angleterre est sa terre idéale. Pendant qu’il mâche, le prix de la morue se stabilise, c’est l’heure du déjeuner, tout va se décider dans les prochaines heures.

 

13h00 B. scrute ses écrans. A sa droite une courbe en dents de scie doublée d’une seconde dans une autre couleur, l’indice de vente d’hier superposé sur celui d’aujourd’hui. Dans l’échancrure de ces courbes B cherche une vérité. Face à lui, le marché, matière première, agro-alimentaire, marché du cours du poisson par catégorie. Sur sa gauche le marché. Cours des taux de change, de l’or, du baril, et un défilé de dépêches Reuter en bas dans un bandeau rouge, le pouls de la machine. Au-dessus de lui, le plus grand des écrans, des algorithmes combinés de statistiques et de probabilités qui tentent d’anticiper comme lui le système. Il y a une vérité là-dedans, B n’en n’a aucun doute. La demande, l’offre, et des centaines de milliers de paramètres infimes qui peuvent tout chambouler. Certains paramètres sont moins infimes que d’autres, ceux-ci ne sont pas forcément quantifiables avec précision mais les réactions sont souvent prévisibles. Toutes ces données sont intégrées à sa courbe de calcul personnelle, B est un outil de précision. Malheureusement il est un des rares à le savoir. B n’a pas les bons diplômes, pas la bonne origine sociale, le cercle des grands requins blancs de la finance et de la bourse lui sont fermés, aucune grande agence de notation, cabinet financier de prestige ne le chasseront jamais.

 

13h40. C. est pêcheur sur un bateau-usine, membre d’un équipage hétéroclite de mercenaires de la mer. Une saison ou deux pour telle compagnie, puis pour une autre. Il faut bien. Pas de poissons, pas de salaire, et dans certaines régions, le poisson se fait rare, difficile. La morue d’Atlantique est sur liste rouge comme le thon éponyme, la Mer du Nord une zone de stricte observation, le cheptel s’y reconstitue lentement, c’est une guerre des nerfs qui se joue en plus de celle de la bataille avec l’océan. Et elle va durer jusqu’à l’aube, à la vente. C connait chacune des étapes, de la pêche au conditionnement. Il a commencé en bas, à la réception des poissons. Un long toboggan en plastique gluant, des presque cadavres qui glissent vers le couteau, à la chaîne. Eventrés, éviscérés, puis stockés dans la glace. Il fait un froid coupant, les hommes portent du caoutchouc, des tripes et de la glace jusqu’au mollet, le visage gercé par la fatigue et le sel.  C. est sur le pont, il scrute la ligne qui s’enfonce sous la peau violette des vagues, il connait le tonnage exact nécessaire pour gagner de l’argent, il prie Bouddha d’être miséricordieux avec les poissons et abondant avec le navire.

 

14h 10 A. est retourné à son travail. Il est vendeur dans un supermarché, rayon informatique, spécialisation en jeux vidéo. Toute la journée il brasse des dizaines de titres, répond à des centaines de questions, conseille. Il est fan lui-même, il connait son sujet, les hardcore gamers se sentent en confiance avec lui, c’est un bon vendeur. Depuis deux jours une marque a lancé sa nouvelle machine sur le marché, tous les jours c’est la folie. A. pense à sa sœur et à sa mère, ça lui redonne de l’énergie, il se dépense sans compter, il est partout. Entre les rayons des dizaines de personnes attendent qu’on livre un nouvel arrivage de consoles.

 

14h 40 B. lance ses premiers ordres. Il est acheteur pour la compagnie qui gère l’ensemble des pubs de la marque. W.W est brasseur depuis 1795, ses produits sont commercialisés dans toute l’Angleterre, en Irlande, en Europe du Nord, les pubs en revanche se sont implantés dans le monde entier ou presque. On mange de la morue T4 cuisinée à la bière W.W dans 23 pays, jusqu’au fond de la Nouvelle Angleterre. W.W est sur la piste d’une formule pré frite de son fish and chips, à cuire au four à micro-onde à destination du marché américain. Tous les pubs ne se fournissent pas auprès de la centrale d’achat de la compagnie. En France, en Belgique, en Nouvelle Zélande les responsables se fournissent auprès de société locale et indépendante. Les prix sont négociés par les chefs de cuisine qui ont des barèmes et des objectifs de vente à suivre. Le cours de la T4 n’en varie pas moins et il se tient au courant des différentes négociations en cours dans le monde de la grande distribution. Lui aussi a des objectifs, ils sont plus personnels. B a divorcé il y a deux ans, la séparation et la garde de l’enfant continue de lui déchirer le cœur, il adore son fils, dès qu’ils se voient il le pourrit de cadeaux. Il sait qu’il ne devrait pas mais ça compense son absence hebdomadaire. B pense à sa prime, il s’est promis qu’il ferait le cadeau de ses rêves à son fils s’il la touchait. En attendant il lui a dit qu’on verrait, s’il travaillait à l’école, s’il réussissait à passer dans la classe suivante. B a confiance, c’est un challenge pas très utile, à peine un garde-fou, le fils de B est toujours dans les premiers.

 

15h30 L’indice de vente est calculé selon plusieurs paramètres simples comme le prix du tonnage vendu, contre le montant du tonnage ramassé. La saison vient de commencer, les premières pêches se sont montrées tout à fait prometteuses et abondantes, le prix de la morue T4, l’espèce la plus communément vendue, est stable, pour le moment. La bataille est rude dans les salles de change comme sur l’océan. Cela fait trois mois que le New Caroline, navire battant pavillon panaméen et dont le propriétaire est un armateur russe, sillonne la mer du nord. Il y fait un temps de chien. Cinquante-trois jours de pluie, gros grain, vent violent, des creux de trois mètres, quinze jours de neige, quatre-vingt-trois jours entre 0 et -10 degrés Celsius, et de nuits à – 20. -25 parfois voir -30 en bas, à la conserverie. L’enfer blanc où tout le monde débute. Le plus jeune des membres d’équipage a tout juste 17 ans, il travaille avec son père qui est second à bord, il est capable d’étriper une morue toutes les six secondes. Les pieds plantés dans la tripe et la neige, il porte déjà la barbe, et dans son regard ce même éclat minéral et sauvage qui brille dans les yeux des anciens. Comme C. il n’a jamais connu rien d’autre que la mer et la pêche. Il n’est pas monté sur ce navire par plaisir, par choix ou par goût mais parce que c’est comme ça dans sa famille. Et il ne questionnera jamais cette voie pas plus que ne le fera C. même si en réalité ils haïssent l’un et l’autre l’océan qui leur a déjà pris des vies et les asservit nuit et jour. Les câbles des filets remontent lentement en craquant sur leurs essieux, les moteurs qui les ramènent ronflent en crachant des volutes invisibles d’essence. Le capitaine a pris sa décision, on rentre.

 

16h45 A. vient de réaliser une très belle vente, le problème c’est que du coup il n’y a plus aucun appareil ni en magasin, si dans les arrières. Le chef de A. ainsi qu’un certain nombre d’autres chefs de rayons s’inquiète, on téléphone au sous-directeur du magasin qui appelle le directeur. Les ventes ont explosé, le succès est énorme, mais il nous en faut plus. La distribution des produits est négociée par lots auprès de la marque elle-même. Dans la négociation un certain nombre de facteurs, comme la réputation du distributeur, sa reconnaissance publique, ses emplacements, son réseau, et la férocité de ses acheteurs. Ailleurs, dans d’autres salles d’achat, une nouvelle bataille s’engage.

 

18h00 B. lève les yeux de son écran pour la première fois de la journée. Il a faim. Il commande par téléphone à un chinois voisin. Tout en notant sur son pager quelques informations récoltées dans la journée. D. son voisin du bureau de droite, se lève et lui sourit par-dessus le panneau de contreplaqué jaune qui les sépare. Il le félicite pour sa vente, B. sourit et fait remarquer qu’il a faim. D lui propose d’aller à la cafétéria et de commander un chinois. B lui dit que c’est déjà fait en ce qui le concerne. D appelle le chinois. D a des vues sur B. mais il ne lui a jamais dit parce que D et B ne sont pas censés avoir des vues l’un sur l’autre, pas selon l’éducation de D. ni selon les mœurs admises dans le cadre très masculin des acheteurs de grande compagnie. Alors D se cache. Mais il compte bien avoir B un jour. B passe commande de l’appareil qu’il a promis à son fils.

 

01h40. Panique chez le constructeur. Le dernier, l’ultime appareil disponible a été pré vendu à 18h00 en Angleterre, soit aux environs d’une heure du matin ici même. On réveille les responsables d’usine, il faut remettre d’urgence en route la machine, combien on peut en produire dans les prochaines 24h, combien on peut en distribuer dans les prochains jours. Le succès est faramineux, excessif par rapport aux prévisions, la surprise complète. Les directeurs de la compagnie, les cadres dirigeants devraient sabler le champagne mais en réalité ils sont furieux. Il s’agit d’une bataille commerciale, et aucune armée n’aime être prise par surprise. Des têtes vont tomber, mais en attendant il faut rassurer le marché sur sa capacité à fournir en temps et en heure. Il y a des milliards en jeu, et pas seulement ceux de la compagnie, mais également ceux de tous les groupes de distribution qui ont prépayé l’achat de lots et qui attendent d’être livrés. Si les commandes ne peuvent pas être honorées la tasse va être sévère. Ailleurs il est 18h19 et quelqu’un a vu le coup venir depuis le début de la matinée. Il travaille pour une banque privée, il vend et il achète. Il a suivi le départ des ventes des appareils, les a trouvés anormalement rapides, et s’est mis en chasse de tous les lots de minerais possible, quel que soit le montant demandé. Pour obtenir la ligne de crédit, il a triché ouvertement sur son bilan, fabriqué de fausses courbes de vente, c’est une pratique courante, il est sûr de lui, ça va être une tuerie.

 

19h15 A rentre chez lui, épuisé. Ça été la folie au magasin. Les chiffres de vente sont énormes, ils vont tous avoir droit à une prime à la fin du trimestre si ça continue. Mais il est un peu inquiet tout de même. Pour le moment aucune nouvelle livraison de matériel prévue après celle de demain. Il essaye de ne pas penser à ce qu’il arrivera s’ils ne peuvent plus répondre à la demande. Les gens étaient déjà à moitié fous aujourd’hui, ils seraient hystériques si jamais la rupture de stock se produisait en milieu de journée. Il ôte ses chaussures, se laisse tomber dans le canapé et allume la télévision. Il pense à sa sœur et à sa mère, plus que 24h…

 

20h00 B. est en train de parler à son fils qui lui raconte sa folle journée à l’école. B pense à la console qu’il lui a achetée, brûle d’envie de lui dire, de lui expliquer que sur le site, la sienne était annoncée comme la dernière disponible. Mais il a passé un genre de pacte avec lui, il faut que le gamin tienne ses engagements. Ce n’est qu’une pure formalité mais il pense que c’est son rôle de père de fixer des limites, même floues, et surtout de s’y tenir lui-même, ce qui reste le plus compliqué finalement. Il l’écoute babiller tout en tapant une note pour son patron. D, dans le box d’à côté se lève et fait semblant de chercher quelque chose, en espérant qu’il va raccrocher. Mais s’il reste trop longtemps ça va paraître suspect. Il n’écoute pas ce que B dit, sinon il saurait qu’il est en mode père de famille, il s’en fiche à vrai dire, son désir lui serre presque les tempes. Il n’en peut plus, il fait signe à B qu’il veut lui parler, ce dernier lui jette un regard distrait, plaque sa main sur son téléphone comme une femme plaque ses mains sur sa poitrine, surprise dans la cabine d’essayage. Une espèce de même geste de pudeur, comme s’il voulait non pas qu’on entende ce qu’il disait mais que les mots de l’autre n’atteignent pas son fils. B ignore tout des intentions de D à son sujet, il n’a rien remarqué, mais il protège son enfant avec la même énergie sauvage qu’une mère. D lui demande s’il vient les rejoindre au pub avec les collègues, B fait signe que non, il a un dossier à boucler. D est déçu mais il ne peut pas faire semblant de rester sans que ça paraisse suspect. Il s’en va en essayant de penser à autre chose.

 

 

20h45 La console de jeu fonctionne entre autre grâce à l’utilisation d’un minerai spécifique, au même titre que les téléphones portables, et qu’un certain nombre d’appareils électroniques usant de condensateur, comme dans l’aéronautique ou la navigation. Il est recherché pour ses propriétés anticorrosion, il est qualifié de minerai stratégique, l’astragale et le talon d’Achille de toute une industrie. Et 60 à 80 % des réserves mondiales sont situés dans une seule et même région du monde, où règne le chaos. Les directeurs des mines principales ont fait de mauvaises estimations. L’un d’eux pour plaire au bilan comptable de sa compagnie, et conséquemment aux actionnaires, un autre parce qu’il a sous-estimé le travail de ses contremaîtres, qu’ils ont pris du retard en raison du manque de moyen, bref qu’il a été imprévoyant. La quantité mondiale extraite a donc notamment diminué, et son prix a d’autant augmenté qu’un acheteur s’est précipité sur tous les lots disponibles depuis l’ouverture de la City ce matin. A 21h le prix du minerai flirte avec celui de l’or.

 

21h53. B rentre enfin chez lui. Il a la tête vide, se sert un scotch et s’enfonce dans son canapé. Reste quelques instants ainsi, à déguster son verre, les yeux fermés, et puis il allume la télé, zappe, jette la télécommande parvenu au programme qui lui convient, se lève et va se décongeler une pizza. Sur l’écran, plat, les drames habituels.

 

22h30 C rentre au port. La nuit est tombée depuis six heures, des bâtiments sont déjà là, les bateaux usines au travail, des étoiles d’acétylène et des barres au néon dispersées sur la voie lactée du port. Le ronron des machines, la glace fluorescente qui gerbe partout des caisses que l’on descend, s’écrase, visqueuse, sur le quai, mêlée au sang des poissons, à l’eau de mer, à l’essence qui miroite en petites ellipses arc-en-ciel sur la surface de l’océan. Pendant qu’on décharge il descend à quai et se dirige avec quelques membres d’équipage et le second vers une cafétéria ouverte près de la halle. Ils commandent des potages à la tomate et des cafés et ressortent avant d’être rejoints par le capitaine. Se dirigent vers la halle où sont déjà à l’œuvre d’autres équipages et d’autres acheteurs. Les prix de bases sont déjà fixés, la variation est au centime, le centime peut tout. Sauver une pêche ou la ruiner. Rarement faire sa fortune. La concurrence est à la fois violente et feutrée. Le monde des halles est un monde de négociations, de connaissances, de bavardages, les acheteurs ont des ordres mais ils ont aussi besoin des lots. Prendre les meilleurs, les plus frais, les plus lourds. Le capitaine, comme beaucoup, n’a qu’un seul client, et c’est le même que pour la majorité des pêcheurs dans la région. Ils sont trois et travaillent tous pour un groupe agro-alimentaire anglais qui possède, entre autre la compagnie W.W brasseur depuis 1795. La négociation ne se fait qu’une fois la pesée terminée. Le capitaine sait qu’ils sont à la limite, il connait les derniers cours, il se tient au courant depuis son bateau, il sait qu’ils ont tout juste de quoi rentrer dans leur frais, il espère que la pêche a été mauvaise pour tout le monde, comme ça le prix ne tombera pas. Mais les autres ont eu plus de chance, elle a été abondante plus au nord, le capitaine s’en veut de ne pas avoir écouté son second en contemplant la montagne de poissons morts qui passe dans un filet au-dessus de sa tête. Le négociant s’approche, il porte une blouse blanche de laborantin, et des bottes de pêche bleu pétrole, il lui sourit en lui tendant un papier. Le capitaine lit, il sourit à son tour. Quelqu’un, quelque part dans une salle d’achat a été prévoyant et a acheté des quantités de lots, les prix sont montés en flèche jusqu’à dix minutes après la dernière pesée. L’offre et la demande, et des centaines de facteurs infimes et immédiats. Le capitaine ne pense pas qu’à dix minutes près il était bon pour sa poche, il pense juste qu’il va enfin pouvoir se payer un salaire ce mois-ci. Il retourne vers C. et les autres, il est content. Tout le monde l’est, les payes vont être meilleures. On prend le temps de boire café et potage chaud, on parle de ce qu’on va faire au retour, de la famille, et puis ils y  retournent.

 

23h00 Oh Papa tu connais radio Afrique là dis ! Ça raconte vite, hein, c’est parti comme coup de feu quand cerbère l’a dit que caillou coute cher, tout Punia City l’est parti dingue. Colonel Cul Nu venir avec Enfant de Salaud, lui dire ceux qui vouloir venir prendre caillou aller avec lui. Lui dire que caillou appartenir à pays-là, que gouvernement bandit. Lui dire aller à Kuyinté prendre les avions des blancs que c’est prendre caillou.

 

0h17 B. a mangé sa pizza en bouclant son dossier, la télé en sourdine. Il en est à son troisième verre, il commande un film porno sur la chaîne payante, il paye par carte. Il est la 12854ème commande depuis 23h30, heure approximative à laquelle les pornos sont en vente. B n’a pas le temps d’une vie amoureuse, pas le cœur non plus et l’amour tarifé ne le fait pas du tout fantasmer. Il se pose sur le canapé, et en attendant que la chaîne libère sa commande zappe sur les programmes au hasard.

 

08h14 du matin, à l’autre bout du monde, un directeur commercial raccroche son téléphone en souriant. Les autres le regardent interrogatifs, il fait signe que oui, l’un des dirigeants de la compagnie claque sa main contre le bureau d’enthousiasme. L’acheteur de Londres a dit oui sur une offre ferme. Ils auront du minerai pour les commandes en cours. Après on verrait. Des négociations ont déjà lieu avec les brésiliens qui détiennent également des réserves.

 

0h40 A joue à World of Warcraft sur son ordinateur. Il y est Shinobi Wizard, un elfe noir avec des pouvoirs spéciaux qu’il a acheté avec sa carte bleue. Cela fait quatre ans qu’il a ouvert son compte, il a des amis désormais dans ce jeux, des gens qu’il a rencontré en IRL, au magasin entre autre, à des conventions. A a vingt-quatre ans, il est venu dans ce pays avec son père. Son père n’a pas supporté la vie en Europe, il est reparti et nul ne sait ce qu’il est devenu depuis. A a vécu chez une tante, il a été scolarisé, trop jeune pour avoir la nostalgie, il s’est vite adapté. Il jette un coup d’œil distrait à son portable, vérifie l’heure et se donne encore une heure de jeu. Demain la journée risque d’être infernale.

 

1h13.Des coups de feu éclatent quelque part dans la nuit. Le staccato mécanique de l’AK 47, des cris, des rires. Des bruits de courses dans la forêt.