Tueur de dingue Part 2

Les quais étaient éclairés par la lune et quelques lampadaires électriques hauts perchés avec des ombres projetées fantastiques. Je repensais à ce m’avait dit l’Oracle, les ombres étaient de sorti, qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? J’en savais rien mais ça ressemblait drôlement à une menace. Il n’y avait personne, on apercevait tout juste la silhouette des supertankers à quai, flottant sur une mer imaginaire qu’on disait peuplée de pirates de toute sorte, exactement comme dans la réalité pour le coup. Et c’était la même partout sur le globe, sur mer et parfois sur terre, le long des côtes les bandits faisaient la loi. Encore et toujours… partout. Et pourquoi il en aurait été autrement, les prédateurs avaient toujours été là et on les avait négligés. Maintenant que le monde se rapprochait un peu plus chaque année du gouffre, il n’y avait pas de raison qu’ils ne prennent pas le pouvoir une bonne fois, cent familles ou non.

–       Qu’est-ce qu’on fait ? me demanda Izu qui avait enfilé sa tenue ninja sexy pour l’occasion, tout en polymère moulant.

–       J’en sais rien, on attend, s’il n’est pas là dans dix minutes on se barre.

Opo m’avait contacté par télépathie dans l’après-midi, on se verrait tapante à 22h30 et cette fois il avait fait le code. Mais je n’étais pas plus en confiance pour autant. D’autant qu’il avait déjà cinq minutes de retard alors qu’il était du genre ponctuel maladif. Qu’est-ce que je risquais en dehors de perdre Gus pour toujours ? Dans un monde virtuel trois fois rien, juste la perte complète de tous les bonus et avatar que j’avais collectionné à force de me rendre sur la toile si je mourrais. Et ça voulait dire pas mal de fric croyez moi. J’avais chaud aux fesses. Izu avait branché ses lentilles sur vision nocturne, elle les vit en premier, cinq ombres sans forme qui semblait déployer leurs ailes, elle hurla en décrochant ses katanas, tranchant dans le vif… rien plus que du sable noir. Le sable s’amassa en un putain de petit tas devant moi avant de se mettre à tournoyer en tornade, une tornade froide et noire, puant la mort, prenant peu à peu la forme d’un homme. Qu’est-ce que c’était que ce tour de magie à la con ? Me disais-je encore alors qu’il se jetait sur moi. Pas le temps de déployer le M4, j’arrachais mon HK de sa gaine et faisais feu à la hanche. Blam, blam, blam ! Trois bastos et je recevais son corps de tout son poids en pleine poitrine, bien vivant et rugissant, dévoilant des canines comme ça. Un vampire ! Un putain de vampire, j’allais me faire égorger par un vampire quand une voix aboya quelque chose dans une langue inconnue. Les mâchoires claquèrent dans le vide, la silhouette disparue. Je me redressais, ils tenaient Izu, prêts à lui arracher la gorge si je résistais. Je lâchais mon arme et levais les mains, deux d’entre eux se jetèrent sur moi et me relevèrent de force. Merde des vampires… j’en avais entendu parler sur certaine plateforme mais je croyais que c’était une légende. Ces gars-là pouvaient vous tuer à petit feu s’ils le voulaient, ils pompaient toutes vos données jusqu’à l’utilisateur quitte à lui griller le cerveau. Enfin c’est ce qu’on disait, comme ça que les médias expliquaient tous ces cas où un utilisateur s’était retrouvé avec le cerveau en bouillie. Pas questions de parler de tous les plugs-in pirates infestés de virus qu’on vendait sur le marché noir, de puces trafiquées ou contrefaites dans les républiques russes ou chinoises, et tant pis si les gens se greffaient tout et n’importe quoi sous la peau de nos jours, le rêve bionique qu’avait appelé ça Time Magazine. Tu parles d’un rêve…  Le chef de la bande s’approcha et m’ordonna de tendre les mains dans un phrasé guttural qui sentait l’étranger des Carpates. Comme les autres il avait la peau crayeuse et les yeux uniformément noir, des canines monstrueuses qui n’étaient pas sans rappeler une mâchoire de babouin. J’obéissais, il déposa la tête d’Opo entre mes mains. Après quoi je recevais un coup derrière la tête qui coupa soudain toute ma connexion.

Je me relevais en sueur sur le lit avec un mal au crâne de chien. Le joint était éteint, une lumière rasante éclairait la chambre d’une aura dorée, c’était rassurant comme de sortir d’un cauchemar mais il fallait quand même que j’y retourne, sauver Izu, sauver mon avatar, pas question que je les laisse me déboiter sans que je ne fasse rien. Quel monde de con me dis-je en me relevant chercher quelque chose de frais, je cours après des dingues entourés de cintrés avec des idées de cintrés qui s’entre-tuent virtuellement et plus si affinités. J’allais risquer peut-être ma peau pour ça mais le jeu en valait la chandelle j’imagine, mon pote Gus. Semper fi, fidèle pour toujours. Ou bien essayais-je de me prouver à moi-même que je n’étais pas complètement un salaud. Un type qui éliminait de pauvres gens qui n’avaient rien fait d’autre que de tomber malade de la tête, la fameuse épidémie. Je ne croyais pas en la rédemption et toutes ces conneries chrétiennes, les balivernes de la religion me passent au-dessus, mais je croyais  en l’amitié, en la parole donnée et tout un tas d’autres conneries du genre qui devaient bien me faire figure de culte rien qu’à moi. Quand je revenais dans le circuit, vitaminé par une ligne d’hyper coke que j’avais trouvé dans la commode près du lit, j’étais attaché à un fauteuil, un casque tridi sur la tête qui déployait des tentacules dans la pièce étroite où je me trouvais. Le casque n’était pas réel mais ce qu’il me faisait l’était, j’étais tombé dans un piège et je m’étais même jeté dedans tout seul. Un Squid, c’est le nom que les hackers donnaient à cette machine, une pieuvre qui court-circuitait tous vos codes et suçait vos données jusqu’au substrat de la mémoire. Ma malle au trésor était située quelque part à l’arrière de mon crâne dans une zone blanche, compilée de ma mémoire réelle. Il n’y avait rien à chercher là-dedans parce que la malle était vide, ou des bout de programmes et c’était peut-être juste ça qu’ils voulaient. Pour l’instant la machine était occupé à bidouiller dans ma tête, chercher à décrypter le code imaginaire que j’avais conçu pour fermer la malle. On l’appelait comme ça parce qu’il puisait ses algorithmes dans notre imagination, nos rêves, dans les plus profonds replis de notre inconscient. Même moi j’ignorais le code exact, je n’avais qu’une succession d’images qui ne me disaient rien et qui passaient comme un rêve. Je sentais les tentacules du Squid, comme d’avoir des doigts fins, froids et translucides qui vous transperçaient la cervelle, c’était douloureux, ça donnait la nausée, j’avais envie d’hurler mais j’avais la bouche bloqué par une boule de fétichiste, comme une pute de porno sur une chaise électrique. Je voyais trouble, devant moi se tenait un homme en costume sombre, il me souriait, m’encourageait à ne pas résister, que ce serait plus douloureux si je le faisais. Le Squid me suçait le cerveau mais je savais comment lui tenir tête si j’ose dire, projeter des images mentales assez fortes, une histoire assez crédible pour le perdre sur une mauvaise ligne de code. C’était comme de fabriquer un rêve, ou si vous voulez endosser un nouveau personnage dans sa tête qui combattrait l’hydre sur mon crâne. Un jeu d’enfant en somme, au sens propre, mais pas au figuré quand on est attaché à un fauteuil de torture, une balle en caoutchouc rose dans la bouche avec docteur sadique face à vous. Au début pourtant j’y parvenais, sentant peu à peu l’emprise de la pieuvre se faire moindre, ses tentacules sectionnées par le ninja imaginaire que je venais de m’inventer mais la machine était puissante et surtout elle avait tout son temps, peu à peu j’étais pris de fatigue psychique, perdant pied avec la réalité puis avec ma conscience, ici sur ce fauteuil de malheur comme sur mon lit. Quand je sortais du coma je ne savais plus très bien où commençait le rêve et où se terminait la réalité. Qu’est-ce que je faisais sur ce lit, où était le docteur sadique ? Et Izu ? Qu’est-ce qu’en avait fait les vampires ? Quand je sortais du coma, le plus étrange, c’est que j’avais le sentiment de me réveiller dans une chambre inconnue, quelque part à Néo Tokyo. Je me levais, comme dans un rêve, je ne sentais pas l’apesanteur et allait à la fenêtre vérifier. Impossible, il neigeait à Néo Tokyo, et ce paysage ne ressemblait pas à la ville. Où étais-je ? Je mis un certain temps à retrouver mes esprits, combien de temps ? J’en sais rien, peut-être toute la nuit quand je me réveillais pour la seconde fois il faisait jour et je reconnaissais ma chambre. J’essayais de me rebrancher sur le réseau mais tout ce que j’avais c’était un accès refusé, aucun avatar au nom de Johnny Whishita dans les bases de données je venais de perdre une fortune, il m’avait effacé. J’appelais Louise en urgence mais ça ne répondait pas dans son oreille interne. Il fallait que je sorte, que je retrouve ce putain de monde réel et que je la vois pour de vrai. J’avais un mauvais pressentiment.

Divorcée, elle logeait avec son fils à mi-temps dans un petit trois pièces en haut d’une tour coincée entre deux blocs géants sur la presqu’île d’Orange. Elle travaillait pour moi depuis une dizaine d’année, j’étais son unique client, j’espérais que je n’allais pas être son dernier. Pas de domotique ici, pas de porte intelligente et Dieu sait quoi, rien qu’un bon vieux panneaux de bois renforcé de deux couches d’acier avec une caméra déglinguée au-dessus et un tag en travers qui disait en gros que la police pouvait aller se faire enculer. Une œuvre des petits dealers qui tenaient le bas de la tour. Je sonnais mais personne ne répondait, alors je la forçais à l’aide d’un détonateur gros comme un doigt que je glissais dans la serrure. J’avais toujours ce genre de bricole sur moi des fois que je tomberais sur un dingo un tant soit peu organisé. Ce que je craignais était arrivé, les vampires l’avaient sucé jusqu’à la moelle ou bien son identifiant avait été hacké et tous ses circuits grillés. Elle gisait dans son fauteuil, la bouche béante, un peu de bave séchée autour des lèvres, l’œil vitreux. Je prenais son pouls, elle vivait encore mais ce n’était probablement qu’une question de temps avant que son système nerveux central se demande pourquoi foutre. Où était le gamin ? Avec son père probablement ou bien il aurait été là auprès de sa mère. A tout hasard je fouillais l’appartement, il était là, sur un matelas à eau, dans une combinaison dernier cri à flotter dans je ne sais quel monde virtuel. Depuis combien il était parti pour ne s’être aperçu de rien ? Depuis quand moi-même j’étais revenu complètement à moi ? J’avais perdu la notion du temps, la pieuvre sans doute… La pieuvre, l’image de ce mollusque bleu électrique qui m’enserrait le crâne me revenait comme un maux de tête. Je retournais dans le salon, je ne pouvais pas laisser Louise dans cet état, aucun hôpital n’en aurait voulu, aucune assurance. Alors je l’ai achevé en l’étouffant. Ca été relativement rapide et absolument sans douleur, elle n’était plus là de toute façon. Qui avait envoyé les vampires, fait tuer Opo, qui était le docteur sadique ? Tout ça était devenu bien réel pour moi maintenant, pas juste un songe virtuel, la mort s’invitait et son odeur était terrible. Je me sentais coupable et enragé à la fois, impuissant, sans la moindre piste à ma disposition. Avant de partir je vérifiais la date et l’heure sur l’horloge électronique du salon, bordel il ne me restait plus sept petites heures pour régler cette affaire.  Je me creusais les méninges pour trouver une solution mais c’était comme si ma mémoire avait été partiellement récurée à la brosse. Tout ce que je voyais c’était des images floues, des bouts de situation, des phrases incomplètes. Il y avait des espaces entre, et à l’intérieur j’apercevais l’ombre des vampires entrecoupés de flash, la pieuvre qui m’électrisait le cerveau. Où était passé docteur sadique ? Il avait probablement effacé son image de ma mémoire avant de disparaitre. Il restait bien une solution pour sauver mon copain, prendre d’assaut le bunker où était retranché Bokken et ses hommes, comme au bon vieux temps. Sauf qu’au bon vieux temps j’aurais été accompagné d’un commando au complet et que là j’étais seul et pas sur une plateforme virtuelle à croire que tout était possible. Non, la vérité c’est que je savais ce qu’il me restait à faire, que c’était un risque considérable et que ça serait ma dernière chance, au propre comme au figuré. Mais c’était peut-être la seule manière de recouvrer la mémoire et encore une fois, peut-être, de sauver Gus.

Ils avaient appelé ça PVSD pour Post Virtual Stress Disorder mais les compagnies d’assurance avaient refusé de reconnaitre la maladie. On préférait parler de symptômes et de lier ça à tout un tas d’autres causes, notamment génétiques. Pas question de toucher au réseau, pas question de dire qu’il rendait malade certaine personne, qu’on fabriquait à terme et en réalité du dingue au kilo. Le réseau faisait tout partout où il passait, en Asie, dans la fédération américaine, dans le nord de l’Europe et ce qui restait de l’Australie et de ses habitants. Le réseau c’était la stabilité tant économique que sociale où on pouvait tous se réinventer pour peu qu’on ait les bonnes clefs. La mienne se trouvait sur le strip, au cœur de la ville, chez un tatoueur du nom de Démon, son nom de code à l’armée qu’il avait gardé comme nom d’artiste. Percé qu’on aurait dit une quincaillerie de l’enfer, tatoué de la tête au pied, Démon avait été en Chine et Inde avec Gus et moi et y avait perdu les deux bras. Ses prothèses étaient impressionnantes, en acier noir brossé et polymère taggés de motifs de dragon et dont les doigts étaient pour le coup des aiguilles à tatouages. Il pouvait changer de main à volonté mon copain bionique. Et c’était devenu tellement tendance d’avoir des membres bioniques qu’on se les faisait de plus en couper volontairement chez les riches. A ce compte c’était à se demander qui était les plus cinglés, ces gens-là ou ceux que je devais attraper. Il était avec une poupée joliment faites avec des tatouages intelligents qui dansaient sous sa peau dans une inlassable ronde de samouraï coloré et de geisha sanglante. Encre nanologique, un nouveau truc à la mode chez les bobos de Nouvelle Californie. Encore une saloperie que les gens s’injectaient dans le corps sans aucune certitude du résultat à long terme. Mais puisque quelqu’un au ministère avait décrété que c’était sans danger… En attendant qu’il ait fini je m’asseyais dans la salle d’attente et prenait un bouquin au hasard. Le nom me disait quelque chose, peut-être l’avais-je étudié à l’école, du temps où celle-ci était encore obligatoire jusqu’à seize ans. Ma mémoire avait des blancs donc, pourtant une image persistait en dehors du Squid, une jeune femme blonde l’air un peu paumée. Je ne savais plus qui c’était mais je savais avec une quasi-certitude qu’il fallait que je la retrouve. J’ouvrais le livre et commençait à le lire. C’était de la vieille SF ça se passait en 1984, un 1984 qui n’avait jamais existé mais j’aimais bien le style alors je continuais ma lecture pendant que Démon terminait de tatouer la fille.

–       T’es sûr que tu veux faire ça ?

–       J’ai pas le choix, ces enfoirés m’ont dépouillé je dois les retrouver.

La fille était parti, Démon avait fermé la boutique pour plus de sécurité, le volet tiré.

–       T’auras pas de seconde chance tu sais, et si tu te fais prendre tu seras banni à vie.

–       Je sais… Soupirais-je.

Me poser un identifiant falsifié, me faire une nouvelle identité sur le réseau avec tout ce qu’il fallait pour cette fois remporter la partie. Oui si je me faisais attraper par les poulets du réseau ou que j’étais abattu cette fois ce serait la dernière. J’avais autant à perdre qu’à gagner mais tant pis. Ma puce était incrusté dans l’os du fémur, pour la remplacer Démon dû m’opérer en anesthésie locale, je le regardais faire avec ses doigts automatiques ultra rapides, comme d’être ouvert par une colonie de fourmis, foré, pucé et recousu en quelques minutes à peine. Il connaissait d’autant son métier qu’il avait été infirmier à l’armée. Après quoi il fixa des capteurs au bout de mes doigts, reliés à un boitier et me dit.

–       Attention je vais te rebooter.

D’un coup j’étais plongé sur le réseau, quelques brèves images envahissant mon cerveau puis je retournais tout aussi brusquement dans le réel.

–       Pourquoi j’ai des pubs qui me traversent l’esprit ? demandais-je au bout d’un instant.

–       Il faut que tes antivirus se mettent à jour, laisse toi faire ça va aller tout seul.

En plus de tout le reste nous étions en train de devenir des interfaces avec le réseau, des interfaces vivantes. A la fois client, fournisseur et outil de production de ce même réseau et ce au prix d’un identifiant et d’une connexion. A trois dollars cinquante de l’heure les compagnies se faisaient des montagnes d’or sur le dos de la moitié du globe. Pendant que ça faisait coin coin la super marque dans mon crâne je continuais de lire mon nouveau roman qui m’aurait fait livre de chevet si je n’avais pas dû retourner sur Shoguna One.

–       Je peux te l’emprunter, demandais-je quand même en me levant, la jambe un peu douloureuse.

–       Vas-y j’en ai d’autre.

Je retournais chez moi en prenant un taxi automatique et je passais en mode lecture rapide. Un gadget qui allait avec les lentilles, un lecteur optique supplémentaire qui vous permettait de feuilleter une revue pour en connaitre le contenu. Un truc qu’avait sans doute inventé un universitaire vu que plus personne ne lisait de nos jours, et que je n’utilisais jamais mais cette fois je faisais exception, je n’étais pas sûr de revenir de la plateforme ou alors plus en état pour lire à nouveau quoi que ce soit. Et ce livre était terrible. Tout y était, tout ce que je vivais était là à l’exception des catastrophes naturelles et du réseau. L’aliénation mentale des masses, la coercition du langage, la guerre permanente, l’inversion des valeurs… Rien que le slogan d’International Worker « le travail c’est la liberté » ressemblait à une phrase tiré du livre. Le taxi me déposait démoralisé. Je ne me sentais déjà pas chez moi dans ce monde mais qu’est-ce que j’allais devenir moi maintenant là-dedans ? Je repensais à Louise et ce qui lui était arrivé, je ne pouvais pas laisser passer ça, pas plus que la disparition d’Opo, il fallait que je retrouve leurs assassins et surtout celui ou celle qui avait commandité leur mort.

Johnny Whishita 2.0, c’était ça que j’étais devenu en retournant sur le réseau, un tour de passe-passe de programmation au moment de me rebooter et j’étais maitre de kung fu, armé et prêt à bondir, mi-homme mi-machine.  Et bien entendu que tout ça était parfaitement illégal, mais qu’est-ce que j’en avais à foutre ? Ma meilleure option du moment c’était de retourner voir l’Oracle. J’avais compris ça prophétie sur les ombres, restait à savoir qui avait expédié ces ombres. La porte était ouverte quand j’arrivais mais aucun moine à l’horizon, un vase avait été renversé, je me précipitais à l’intérieur et la trouvais gisante dans son sang dans la cuisine. On lui avait littéralement tranché le crâne à coup de sabre, la moitié de sa boîte crânienne gisait retournée sur le lino comme un coquillage chevelu. J’entendis un bruit, comme un bruissement, le temps de me retourner et ses mâchoires se refermait sur le vide, je saisissais le vampire à la gorge et le repoussais il s’évapora aussi tôt projetant son sable sur moi avant de réapparaitre derrière moi, mais cette fois Johnny Wishita était prêt. Commande mentale, la première phalange de mon pouce se désolidarise, reliée à un filin d’acier rasoir lamé d’argent et lestée d’un noyau en argent lourd. Une superstition en vaut une autre, je me suis renseigné sur le réseau comment contrer les pouvoirs des vampires, l’argent, comme les loups garous, l’argent ne les tuait pas mais les affaiblissait, ça tombait bien je voulais celui-là vivant.  Mon pouce fouetta l’air à la rencontre du vampire qui se reformait devant moi et le coupait en deux, en vain, je retentais mon coup alors qu’il prenait chair et cette fois je le tranchais à hauteur de l’épaule jusqu’au nombril. Il hurla de colère, tandis qu’un jet de sang noir d’encre sortait de la plaie. Il tenta de me sauter dessus tout en se reformant, j’esquivais et je frappais à nouveau, le pouce en plein dans le crâne qui lui brisa l’os. Il tomba par terre, le nez dans une flaque de sang coagulé… il en lécha une lampée. Et se releva de plus belle, et avec une énergie renouvelée de se jeter sur moi et cette fois me renverser. Le pouce siffla dans l’air et tournoya autour de son cou, d’un coup sec je tirais, lui arrachant la tête. Instantanément il redevint du sable et resta dans cet état. Merde, pas prévu ça, me disais-je en me relevant, sonné. J’avais du mal à respirer, l’avait dû m’enfoncer des côtes ou quelque chose en me fonçant dessus, mais bon c’est pas comme si c’était vrai, juste un algo quelque part enfoui dans le système qui me disait que mon personnage avait mal, et moi donc aussi par la même occasion, mais ça allait c’était supportable. J’examinais le sable, on aurait de la matière plastique, à tout hasard j’en prélevais dans un flacon à confiture avant de ressortir. Je savais que Phileas pourrait m’en dire plus sur ces créatures.

–       MB Chemical, dit-il en relevant le nez du microscope électronique, c’est marqué dessus.

–       C’est eux qui ont envoyé ces vampires alors ?

–       C’est eux qui les ont fabriqué, il n’y a qu’eux pour avoir les add-on pour faire ça. C’est du codage haut de gamme.

–       Pourquoi MB s’en prendrait à un des membres d’une des plus puissantes organisations yakuza de la toile ?

–       Et pourquoi tenter d’effacer ta mémoire…

Oui ça faisait deux bonnes questions au compteur. Je n’avais jamais travaillé pour ou contre MB parce que c’était précisément le genre de boite à t’attirer des emmerdes à rallonge mais apparemment ils en avaient décidé autrement. Il y avait bien une troisième question mais j’avais peur de connaitre la réponse. Pourquoi avait-on tué l’Oracle ? Voulait-on une guerre généralisé en plus de celle dont elle m’avait parlé ? Et qui ? MB ? Pourquoi faire ? Prendre le pouvoir sur Shoguna One, c’était la seule raison plausible. Une méta-guerre, comme disait les nerds, voilà ce qui se préparait ici. Ce n’était pas la première et ce ne serait sans doute pas la dernière guerre que les marques se feraient sur le réseau. Shoguna Ona appartenait à Sony-Disney Entertainement, MB Chemical voulait sa part du gâteau et c’était leur version d’une OPA hostile, foutre le bordel sur une plateforme, ne plus attirer que tous les pistoleros du réseau et partager le gâteau en fonction des alliances. MB récupérait tous les codes sources de la plateforme et pourrait dès lors faire ce qu’elle voulait dessus, la truffer de pub pour de nouveaux médocs par exemple. Un monde de fou en somme…. Je me demandais comment prendrais ça les habitués, les vieux traditionnalistes qui veillaient au grain ? Les amateurs de truc de samouraï et tout ça… Mais moi, qu’est-ce que je venais faire là-dedans ? Pourquoi avoir tenté d’effacer ma mémoire ? Pour quelques bouts de programmes résiduels ? Et qui était cette fille qui me revenait de plus en plus dans la tête depuis que j’étais retourné sur le réseau… la fille que je devais retrouver… pourquoi déjà ?

Le temps n’est pas le même dans le réseau, deux heures de temps réel correspond à une demi-journée, trois heures et un coucher de soleil sauvage s’abattait sur Néo Tokyo comme un incendie sur la neige. C’était le moment où on trouvait le plus de monde dans Shibushi, quand les salary men se rendaient dans les karaokés pour ne plus en ressortir avant l’aube, et c’est le moment que choisi Dieu sait qui pour faire sauter l’immeuble N°14 avec sa salle de pachenko et les 47 Ronins à l’étage au-dessus. Une méga explosion qui fit une cinquantaine de morts et une centaine de blessés, méta terrorisme aurait dit les nerds mais moi je savais que ça n’avait rien de méta. Quelque part en Asie quelques mecs avaient dû vraiment morfler et peut-être qu’ils étaient sur leur siège ou sur un lit dans l’état de Louise, catatonique. D’abord One Punch One et maintenant tous ses copains… quelqu’un quelque part n’avait donc pas peur d’affronter frontalement les yakusas. MB ? Probablement mais même une aussi grosse boite devait respecter des règles. Pourquoi maintenant ? Et pourquoi s’attaquer à la plus grosse organisation d’entrée de jeu. J’avais déjà participé à des OPA hostile moderne, du temps de la Guerre des Marques, ça ressemblait à la stratégie du go, tactique d’encerclement. On éliminait d’abord les petits, physiquement ou socialement et puis on s’attaquait aux plus gros quand ils ne pouvaient plus trouver aucun soutien autour d’eux. Ca c’était autre chose, c’était ciblé et assez spectaculaire pour servir d’avertissement à quiconque. Avec la mort de l’Oracle ça annonçait des changements aussi brusques que violents. Je savais qui aller voir maintenant. Les flics, quand ils ne sont pas corrompus jusqu’à la moelle, font de bonne source de renseignement pour peu qu’on sache entretenir les amitiés. Oda Tanaka était d’autant une bonne source qu’il était célibataire et appréciait de passer du temps avec mes chanteuses. Attention je dis bien passer du temps, pas touche à la marchandise, maintenant si elles voulaient faire des extras qu’est-ce que j’y pouvais ? Mais je déconseillais fortement la pratique à mes filles. Ces nanas incarnaient l’ado idéale, mi-fantasme mi-petite fille et ça ne fonctionnait réellement que si on les croyait vierge. Je lui avais donné rendez-vous dans un bar dans le quartier des karaokés et des banques, Watanaki, j’étais venu avec sa favorite, Aino dit Dynamite Aino pour ses fans, une gamine comme une fusée de croisière, même moi je bavais devant et pourtant je savais que tout ça n’était qu’une illusion, si ça se trouve elle pesait un quintal et s’appelait John dans la réalité, comment savoir ? En attendant tout le monde la matait dans le bar et personne ne faisait attention à moi et au flic, c’était bien l’intention, même si Oda était, je l’admets, un brin distrait lui aussi.

–       Arrête de regarder ses miches, tu les connais par cœur de toute façon.

–       Je ne m’en lasse pas, répondit Oda sur un ton rêveur.

–       Je suis dans le schwartz, rencarde moi, qu’est-ce qui se passe dehors ?

–       Le vieux Suzuki est en train de passer l’arme à gauche, les clans aiguisent leurs couteaux…

–       Non !? Le pape en personne ?

Idéo Suzuki, l’oyabun des oyabuns je comprenais pourquoi MB avançait ses pions, mais pourquoi les 47 Ronins ? Tout hackers d’élite étaient-ils ça restait du menu fretin, je lui posais la question.

–       Personne ne sait peut-être que c’est lié au hacking de MB la semaine dernière. Tu sais comment sont les compagnies…

–       Chatouilleuses, mais pas à ce point, cinquante morts ?

–       Je sais, soupira-t-il.

Et ça sentait l’impuissance du flic qui ne peut rien contre le pouvoir qu’elles représentaient.

–       Et de ce côté-là vous avez quoi ?

–       L’enquête nous a été retirée évidemment.

–       Evidemment, qui est-ce qui gère ?

–       Une compagnie privée, des spécialistes de la cybersécurité, une de leur filiale quoi.

–       Ouais… motus et bouche cousue.

–       En gros.

Soudain la fille blonde me revint comme un flash, je ne savais toujours pas qui elle était mais je savais qu’elle avait un lien avec Gus et peut-être Bokken, j’en faisais une rapide description à Oda, est-ce qu’il pouvait faire une recherche par identifiant.

–       Rêve pas, il faudrait que je fasse une demande auprès du ministère de la justice, justifiée, et…

–       Elle est bipolaire de type un, lâchais-je brutalement sans savoir d’où ça me venait.

–       Et… tu ne me laisses pas terminer… Johnny… tu ne veux pas que la justice s’intéresse à ton reboot non ?

J’ai dû tirer une drôle de tronche parce que même Aino a cessé de s’intéresser à elle-même pour me demander si ça allait.

–       Comment t’es au courant ?

–       T’as été repéré par un opérateur, une ligne de code de trop d’après ce que j’ai compris. Par contre ce que je ne sais pas c’est qui t’as effacé la première fois.

Je lui expliquais rapidement sans mentionner les vampires, quelque chose me disait qu’il ne me croirait pas. Personne ne voulait croire que le réseau pouvait vous crever.

–       Tu as de la chance d’avoir une bonne mémoire… tu lis toujours ?

–       Autant que je peux, j’ai de la chance tout court, ils auraient pu me rendre dingue ou pire, ajoutais-je en pensant à Louise.

Il me regarda d’un air songeur.

–       Dingue… oui… d’après toi il se passerait quoi si un barge débarquait ici, je veux dire un psychopathe par exemple ?

–       La même chose que dans le monde réel je suppose.

–       Tuer tout le monde ?

–       Pourquoi t’as ce genre là sur les bras en ce moment ?

–       Pas exactement mais pour tuer cinquante personnes faut être un peu psychopathe sur les bords non ?

–       Je suppose.

Ca lui ressemblait pas les questions existentielles surtout pas quand Aino était dans les parages, qu’est-ce qu’il avait ?

–       Je sais qui est responsable mais je ne peux pas le prouver, admit-il finalement.

–       Responsable ? Responsable de quoi ?

–       L’attentat. Tu as entendu parler de Linda Johnson ?

Tout le monde avait entendu parler de cette femme ou plus exactement du groupe familial, Johnson & Johnson, une des cent fameuses familles qui avaient en quelque sorte racheté le monde. Propriétaire notamment de MB Chemical mais également de 20% du réseau. Quant à elle plus spécifiquement ce que j’en savais c’était la success story qu’en avaient tiré les médias après la Guerre des Marques quand elle avait quitté l’uniforme pour prendre la tête d’une des filiales du groupe. Une femme ambitieuse, mère de famille qui menait  parait-il sa condition de femme d’affaire et de mère tambour battant, enfin bref les conneries habituelles. Oda avait une toute autre vision.

–       J’étais sous ses ordres pendant la guerre, c’est une dingue.

–       De là à dire que c’est elle…

–       Elle est ici à Néo Tokyo, les médias en ont parlé.

Ca m’étonnait, les têtes couronnées modernes n’avait pas tendance à faire leur publicité sur le réseau, d’ailleurs personne n’était sous sa véritable identité sur le réseau, c’était le b.a.-ba depuis des lustres. Depuis que les agences de renseignement du monde entier s’étaient mis à épier tout à chacun et ça s’était empiré pendant et après la guerre, les instituts de sondage se confondant de plus en plus souvent en agence du délit d’opinion. C’était d’ailleurs comme ça que les flics m’avaient repéré. Soudain je comprenais pourquoi on ne m’avait pas encore arrêté.

–       Tu veux que je m’en occupe c’est ça ?

–       Tu la connais toi aussi, répondit-il sans répondre, Akame Sanda.

–       The chanteuse ? La star favorite des yakuzas ? La Veuve Rouge ?

–       Elle-même.

Les gens avaient de ces délires… une des femmes les plus puissante au monde et sur la toile une chanteuse de cabaret à la mode geisha-kabuki, star incontestée depuis des lustres, qu’on appelait ainsi parce qu’elle était veuve d’un fameux yakuza disait-on et parce qu’elle ne portait que du rouge. Mais après tout pourquoi pas, ça allait avec le côté diva que j’imaginais volontiers chez Johnson. Oui je comprenais pourquoi on ne m’avait pas arrêté, je n’avais aucune chance d’atteindre Johnson dans son fief mais je pouvais m’approcher de la Veuve Rouge.

Le monde du spectacle n’a pas beaucoup changé d’avec celui du passé j’imagine à l’exception qu’il n’y avait plus d’artiste ni d’art. juste une bande d’amateurs qui pensaient que les bons add-on et les bons plug-in suffisaient à faire de vous la prochaine vedette sur tout le réseau. Et comme dans l’ancien temps je suppose tout ce petit monde se tirait la bourre pour en être, attirer l’attention, avoir le bon agent, être prit dans le prochain jeu de chez machin truc, ou chanter pour des vieux yakusas en prenant des poses lascives. Sur le réseau on pouvait bien gagner sa vie et pour peu qu’on soit vraiment bon à ce qu’on faisait la gagner même dans le réel. Parce que des crédits pour s’acheter une villa à New Malibu 3.0 c’était bien mais des bons alimentaires c’est mieux. Dans ce monde là Johnny Whishita était comme un poisson dans l’eau qui avait ses ouvertures absolument partout, même à la répétition de la Veuve Rouge parce que je connaissais deux des filles qui dansaient pour elle et que son agent m’avait déjà employé dans le passé pour un autre de ses spectacles. C’était un mélange de chants traditionnels et de théâtre kabuki avec quelques inspirations emprunté au jazz et à la pop culture moderne, ça me laissait plutôt froid mais ça collait parfaitement avec un monde comme Shoguna One. Quand j’arrivais Sanda était en train d’houspiller les jeunes danseuses sur scène, mes deux copines n’en menaient pas large. C’était une femme longue et fine avec une intense chevelure brune réunie dans une coiffe compliqués, piquée d’aiguilles rehaussées de perle. La peau étrangement blanche tranchait avec le rouge de sa robe, ses yeux noirs intenses et hypnotiques, elle n’était pas vraiment belle au sens propre mais elle dégageait assurément quelque chose d’à la fois autoritaire et dangereux. Si je juxtaposais ce portrait à celui que j’avais en tête de Linda Johnson je pouvais aisément dessiner une personnalité moins psychopathe que pervers narcissique. Il suffisait de l’écouter tyranniser les danseuses, en deux phrases elle soufflait le chaud et le froid sur elle avant de menacer de les renvoyer. Officiellement la pathologie n’était pas reconnue par les assurances, sans doute parce qu’il y avait tout sorte de ce genre-là dans les étages. Pourtant ces gens-là étaient réellement dangereux et autrement plus nombreux que les schizophrènes ou les bipolaires. Mais ils étaient aussi comme du poisson visqueux qui ne se laisse jamais attraper parce que présentant toujours une façade socialement acceptable. Et tant qu’ils n’empêchaient pas les assureurs de dormir…. Mais moi je connaissais le sujet de près c’est même ça d’une certaine manière qui m’avait amené à faire ce boulot de tueur de dingue…. Mon ex-femme. Une perverse narcissique qui m’avait mise la tête à l’envers pendant cinq ans faisant de moi un caniche apeuré. A l’époque je revenais tout juste de Chine après trois tours, j’étais un peu déboussolé et elle m’était tombée dessus sans que je la vois venir. Quand vous avez passé près de quatre ans à vous battre la vie civile semble toujours un peu plate, vide, plus ennuyeuse et angoissante que pour le lambda moyen. Je n’avais pas de désordre psychique, j’avais eu de la chance, alors elle m’en avait inventé, m’envoyant chez le psy, me faisant culpabiliser sur tout ou à peu près, interrogeant mes goûts, mes peurs, et mes désirs dans un constant va et vient parfois positif mais le plus souvent négatif de moi-même vers moi-même. Elle me rendait d’autant dingue qu’elle était belle à tomber et que pour rien au monde j’aurais voulu qu’elle ne me quitte. Et bien évidemment c’est ce qu’elle a fait en espérant que ça me détruirait psychologiquement. C’est le petit plaisir de cette espèce de pervers là.  Heureusement pour moi le psy qu’elle m’avait envoyé voir avait vu clair dans son jeu. Il m’avait donné quelques conseils utiles et discrets qui m’avaient permis de me protéger à l’instant fatal de la rupture. Après quoi le psy m’avait parlé de ces nouvelles lois sur la folie. J’imagine qu’il avait des comptes à régler. Or comme je n’avais plus de travail à l’époque… Mais hélas je n’ai jamais pu inscrire mon ex sur ma liste. Et là, alors que ça gueulait sur scène j’étais soudain replongé dans mes souvenirs, réalisant avec stupeur que je ne me souvenais pas de son visage, à la place apparaissait celui de cette fichue blonde sans identité. Ils avaient vraiment foutu le bordel dans ma tête… J’attendais qu’elle ait fini son numéro pour aller la voir dans sa loge, son agent était là, on se connaissait donc mai je n’avais jamais été présenté à sa vedette. C’est à peine si elle me regarda jusqu’à ce que je lui dise que j’étais d’accord avec elle et que j’allais renvoyer ces deux gourdes. Compte là-dessus et boit de l’eau fraiche, me disais-je en moi-même alors qu’elle mettait en doute que je puisse posséder une fille digne d’elle.

–       Non, bien sûr vous avez encore une fois raison mais peut-être voudriez-vous me laisser une dernière chance, avez-vous entendu parler de Dynamite Aino ? Elle a une voix remarquable et elle danse merveilleusement bien.

–       Avec un nom pareil je subodore une petite pute acidulée comme vous les aimez.

Sympa pour moi et pour les filles, mais je laissais passer je connaissais le genre…

–       En effet, elle peut être ça et bien d’autre Aino, elle à moitié automatisée voyez-vous.

–       Une androïde dans mon spectacle ! Et puis quoi encore !?

–       Pas androïde madame, programmable, juste programmable, essayez là, vous verrez je suis certain qu’elle vous plaira.

–       Une poupée mécanique quoi.

–       En quelque sorte… mais très vivante croyez moi.

Nonobstant qu’Aino s’intéressait essentiellement à Aino elle n’était pas plus programmable qu’un caillou, ni automatisée ou rien, juste une jolie fille avec des ambitions de shampouineuse. Mais je savais que l’idée plairait à un pervers narcissique parce qu’un androïde ne souffrait pas psychologiquement alors qu’un individu si, surtout si on pouvait tripoter ses programmes comme on arracherait des ailes à insecte. Je n’avais aucune intention de lui livrer Aino évidemment, je voulais juste confirmer mon diagnostique. Elle regarda son agent qui haussa les épaules en forme de pourquoi pas.

–       Oui, de toute façon toi tant qu’il y a de la chair fraiche… l’apostropha-t-elle.

–       Vous savez bien que je suis dévoué à votre seule personne madame, dégoulina-t-il en s’inclinant.

–       Allez vas t’en, sors, tu me fatigues !

Il me jeta un coup d’œil qui avait l’air de dire désolé mon vieux et sorti.

–       Alors monsieur Wishita, parlez moi de vous, lança-t-elle quand la porte fut fermée.

–       Eh bien je suis agent d’artiste comme vous le savez, je vis ici depuis dix ans environs, avant j’ai…

–       Non je veux dire de vous vraiment, insista-t-elle en me jetant un regard perçant. Qui se cache derrière votre avatar monsieur Whishita, c’est ça que je veux savoir.

–       Euh… oh, dans la vraie vie je suis étudiant en médecine, je suis gros, adipeux, et je n’ai aucun succès avec les filles, ah, ah, ah !

–       Bien essayé, dit-elle sombrement, avant d’aboyer. Emparez-vous de lui !

Ils surgirent des murs, se matérialisant sous mes yeux pas du tout préparés et se jetèrent sur moi tous les quatre. J’avais tué l’un des leurs, avant que je fasse quoi que ce soit, ils m’arrachèrent les pouces et me jetèrent à terre alors que je hurlais de douleur. Comment j’avais pu être aussi bête, m’attaquer à une des femmes les plus puissantes du monde et croire qu’elle se retrancherait éternellement derrière son avatar. Elle vivait dans le réel elle, et moi, en quelque sorte je croyais trop que j’étais à Néo Tokyo.

Je me réveillais à nouveau ligoté mais cette fois les bras en l’air, suspendu à quelques millimètres du sol dans une pièce nue au sol en béton. Pas de pieuvre sur la tête cette fois, juste la Veuve Rouge et ses quatre vampires ainsi qu’un homme au visage long et au regard aiguisé qui portait une petite mallette en cuir avec lui. Sans un mot il posa la mallette par terre et s’approcha de moi. Ils m’avaient mis à poil, difficile de se sentir plus vulnérable que ça. Il me sourit et dit :

–       Bonjour monsieur Wishita, je vais vous faire mal. Mais si vous nous avouez ce que nous voulons savoir je vous promets que ça sera bref.

–       Avouer quoi ? Je suis personne moi, juste un….

Il ne me laissa pas terminer me frappant de toutes ses forces dans l’estomac, je manquais de vomir.

–       Vous parlerez quand je vous poserais des questions.

Il ouvrit sa mallette, elle contenait tout un fourbis d’objets métalliques à l’aspect pas du tout sympathique ainsi que quelques fioles et une seringue hypodermique. Je sentais la peur s’insinuer en moi.

–       Savez-vous ce qu’est ceci ? Me demanda-t-il en me montrant une des fioles. Je fis signe que non.

–       De l’adrénaline. Savez-vous son usage dans le cas présent ?

Oui je savais, me garder bien éveillé pendant qu’il me charcuterait à vif, je commençais à suer à grosses gouttes.

–       Ecoutez, je vous ai déjà dit qui j’étais dans la réalité je….

Nouveau coup de poing dans l’estomac, les vampires se mirent à glousser. J’essayais de me dire que tout ça n’était pas vrai, que je vivais une illusion électronique mais comment lutter contre des algorithmes qui me racontaient l’exact contraire ? Contre un gigantesque système qui subvertissait mon esprit ? D’ailleurs avais-je encore un esprit en propre ? Quand je me mis à hurler alors qu’il m’entamait au scalpel est-ce que je hurlais sur mon lit, tout là-bas à New L.A ? J’aurais parié que oui. Et c’était comme un cauchemar dans lequel on serait enfermé, une bulle de douleur et d’horreur mélangé alors que je commençais à voir apparaitre mes côtes. Il reposa sa question, qui étais-je réellement. A l’armée j’avais appris à résister à la torture mais ça c’était autre chose, ça c’était à la fois ma carcasse et celle de mon avatar, il ne torturait pas ma chair, il torturait mes synapses directement. Et je savais que si ça durait je deviendrais littéralement fou. Dingue pour de vrai et pas juste là, suspendu comme un morceau de barbaque dans un univers virtuel. Puis soudain le mur ouest de la pièce explosa en mille morceaux dégageant un épais nuage de poussière. J’avais tellement mal, le cerveau tellement en marmelade rendu par la douleur et l’adrénaline que je voyais trouble à travers la poussière et par flashs brefs de conscience. Deux méchas de deux mètres environs qui firent feu de leurs multiples canons et missiles, machine enragé à détruire à guidage laser. Les vampires poussèrent des hurlements de colère, s’évaporèrent, réapparurent sur les machines à essayer de déchirer l’acier avec leurs mâchoires difformes. Puis vint le moment où je sombrais dans le coma une nouvelle fois.

Quand je me réveillais sur mon lit, Démon était à côté de moi qui rangeait sa trousse de secours. J’avais la mâchoire comme paralysée, j’essayais de l’ouvrir, la douleur me traversa le cerveau comme une aiguille. Je criais.

–       Calmes toi, ils t’ont cassé la mâchoire.

Qui ça ils ? Je ne me souvenais de rien. Il lu dans mes yeux.

–       Les vampires tu te rappelles ?

Je fis signe que non mais alors que je refermais brièvement les yeux une cohorte d’images m’assaillirent. Des images de mort et de vermine, des images comme infection, une guerre rongeant mes neurones. Je m’y voyais noyé sur ma chaise de torture, soudain je portais les mains à mon flanc et sentait le bourrelet d’un pansement.

–       Ce que l’esprit croit le corps le croit, m’expliqua mon pote alors que je grimaçais sous l’effet de la douleur.

Je soulevais le pansement pour apercevoir une cicatrice fraiche. Merde comment ils avaient fait ça ? Démon semblait deviner dans mes pensées.

–       Mescaline de synthèse, ce n’est pas de l’adrénaline qu’ils t’ont injecté, Heureusement que j’avais collé un traceur sur ton identifiant, c’est ton pote Philéas qui m’a fourni le mécha. Tu te souviens ? Je fis signe que oui. Ils savent qui tu es, ajouta-t-il. Tu leur as dit avant que j’arrive. Il lut la peur dans mon regard. T’en fais pas, on est dans une planque à moi. Je lui fis signe que je voulais écrire, vite ! Il alla chercher un carnet et crayon. Un vrai carnet en papier comme on en voyait plus avec un crayon à l’ancienne. Je dessinais frénétiquement le portrait d’une femme a l’air un peu paumé avec ces mots : qui est-ce ?

–       Je sais pas mon pote, la Veuve est morte avant d’avoir pu parler, désolé.

Il fallait que je sache, il fallait que je replonge, mâchoire cassée ou pas.

–       Désolé mec, ça va pas être possible, tout le monde te recherche, là-bas comme ici.

« Non, non, mescaline ! » j’écrivais. Il m’en fallait pour explorer mon esprit, retrouver le fil et remonter comme un saumon à travers la douleur et l’horreur que m’avaient injecté les vampires. Je savais que la réponse était coincée dans les replis de mon inconscient, j’espérais qu’en leurrant mon cerveau avec de la vraie mescaline je gratterais le brouillard des illusions.

–       T’es dingue, ricana Démon.

Peut-être bien mais je ne pouvais pas garder ce mystère en moi coincé comme un bout de viande entre les crocs. Il me promit qu’il ferait ce qu’il y avait à faire puis alluma son vieil écran branché sur l’actualité de la toile et me laissa. J’apprenais qu’une guerre des gangs avait finalement éclaté sur plusieurs plateforme dont Shoguna One. Ca m’évoquait vaguement quelque chose mais je n’aurais su dire quoi tellement mon esprit était embrouillé d’image et de sons, de blancs aussi, de pans entier de blanc où je distinguais parfois le reflet aquarelle d’une image de mon passé réel. Mais qu’est-ce qui était réel finalement ? Je venais de passer trop de temps dans la machine pour ne pas me poser la question. Avais-je été marié un jour ? Et à qui ? Avais-je combattu et pour quoi ? Pour qui, où ça ? N’étais-je pas plus simplement un réfugié de guerre de je ne sais quel pays exotique ? Et en regardant les images de combat sur les écrans je me demandais : n’était-ce pas sur une plateforme ? J’étais en train de perdre pied vissé sur ce lit et je m’en rendais de moins en moins compte. Un gouffre. Je me noyais peu à peu dedans sans délice. C’était comme d’être lentement aspiré par l’angoisse de ne plus jamais savoir qui j’étais réellement. Une angoisse qui sur ses pas faisait éclore des bouffées de délire, mélange de ce que j’avais vécu et de ce que je croyais vivre sur ce lit. Je voyais des couleurs qui n’existaient pas, sentait des parfums imaginaires et parfois surgissaient des murs des fantômes. Gus, Bokken, mon ex, avec qui j’avais des discussions parfois euphoriques parfois sombres. Je m’entendais même parlé alors que la douleur ne me quittait pas. Et heureusement finalement c’est ce qui me sauva de sombrer complètement, me rappelant au réel avec son aiguille féroce dans mon crâne. Ca et la mescaline. Ne me demandez pas comment mais il en avait trouvé de la fraiche, pas de ces merdes de synthèse qu’on trouve de nos jours. Il la prépara et me la donna en béqué, je partais pour un grand voyage de six heures.

Difficile de décrire ce que je vis et ressentit pendant ces six heures, j’avais d’abord l’impression que mon esprit fondait ou s’effondrait sur lui-même pour rejaillir en vrac de forme et de couleur. Un monde silencieux ou presque avec des hallucinations olfactives et des formes géométriques barrées qui se défoulaient devant moi comme si j’avais plongé ma tête dans un quartz halluciné. Mais au terme de ces six heures je savais qui était la mystérieuse blonde, j’en avais l’intime certitude disons et ça ne menait nulle part sinon que je n’avais aucune preuve de ce que je savais intimement. A savoir que c’était la fille de la Veuve, la fille de Linda Johnson et qu’en conséquence elle n’avait aucun intérêt que je lui mette la main dessus. D’ailleurs j’avais d’autre problème.

–       Plus de vingt heures ? Mais c’est quoi ces conneries ?

–       Article AC148 je suis désolé, c’est les nouvelles réglementations sur la santé.

–       Ca veut dire que je n’ai plus de licence, vous vous rendez compte de ce que ça signifie pour moi ?

–       Je suis désolé, répéta la voix automatique de l’IA à l’autre bout de la ligne de mon communicateur interne. C’est la loi.

–       Putain de merde mais je vais faire quoi moi !?

–       Vous pouvez toujours déposer un recours au tribunal administratif, expliquez que vous pourchassiez une clandestine, la loi est rétroactive, les malades psychiatriques sont désormais interdit sur le réseau.

Je connaissais trop bien ce genre de tribunaux pour savoir que sans une batterie d’avocats surpayés je n’avais aucune chance de récupérer ma licence. Je me déconnectais, j’étais grillé. Terminé la chasse aux dingues, aujourd’hui c’était moi le dingue. Ils avaient fait ça pendant ma convalescence, soit disant à cause de la recrudescence de violence sur les plateformes. Mais tout le monde savait ce qu’il en était en réalité. MB Chemical avait lancé son OPA hostile sur Shoguna One pendant que d’autres compagnies lançaient le leur. Trop de liberté sur le réseau, trop d’add-on et d’open source, trop de software et d’application donnant des pouvoirs à la plèbe qu’elle ne devait plus avoir. Désormais le réseau allait être à leur botte, les marques ne se faisaient plus la guerre, elles nous la faisaient. Et j’étais un des perdants. Article AC148 : En accord avec les services du ministère de la santé, et au vu des récentes statistiques, il est établi qu’une exposition de plus de 20h sur le réseau provoque des dégâts irréversibles sur le cerveau humain. En conséquence de quoi les identifiants enregistrés devront se faire contrôler par des médecins agrées, et dans l’attente cessé toute activité légale ou para légale. Avec ce que j’avais vu et vécu sur le réseau, après mon voyage en mescaline, je savais que je n’avais aucune chance de passer leurs foutus examen. Ce n’était plus la peine de rester, j’étais devenu la cible des autres tueurs de dingue. Je faisais mon paquetage et sortait de mon appartement, Démon m’avait trouvé une combine au Mexique, un boulot contre une nouvelle identité… une nouvelle identité… putain je ne savais même plus qui j’étais moi-même, alors, au point où j’en étais…

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Ready Player One, geek powa !

Nous sommes en 2045 et le monde est une poubelle où tous essayent de survivre dans une société déliquescente où plus rien ne compte sinon OASIS, l’univers virtuel où tous est possible, ses rêves les plus fous dans des espaces plus incroyables les uns que les autres créer par le génial James Halliday et son associé Ogden Morrow de la société Gregorian Games. Avant de mourir James Halliday décide qu’il léguera 500 milliards de dollars ainsi que son entreprise à celui qui trouvera l’easter egg caché dans son jeu. Pour se faire il faut trouver trois clefs et relever trois énigmes toutes liés à la vie et aux passions d’Halliday.  Et le monde entier est lancé dans la compétition à commencer par Wade Watts, Parzival dans OASIS, ainsi que l’entreprise IOI bien décidé à mettre la main sur l’héritage pour farcir OASIS de pub et démultiplier leurs gains.

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Finalement le film de Spielberg reprend là où le film le Congrès s’arrêtait. Constat terrifiant sur l’avenir de l’humanité autant que du cinéma que fait lui-même Spielberg même si sa vision est bien moins noire que celle développée par le Congrès. C’est sans doute que Spielberg est lui-même geek jusqu’au sang et que la perspective de vivre dans un monde d’illusion l’enchante plus qu’il ne l’effraie, surtout s’il est peuplé comme OASIS de références cinématographique de Kubrick à Bookaroo Banzaï, en passant par Retour vers le futur, King Kong ou les kaïju, les films de monstre japonais. Spielberg ne connait pas seulement son public, il a le réflexe geek type de nourrir son œuvre de tout ce qui l’a nourri lui-même, n’hésitant d’autant plus à faire des cross over entre Shining et le jeu vidéo avec une virtuosité rare que Reader Player One est un peu son OASIS à lui, avec les limites qu’imposent encore le cinéma et que bientôt dévorera la réalité virtuelle. Car c’est aussi de cela que nous parle Spielberg, de cinéma, de son avenir, et à travers lui l’art tout entier ou ce qu’il en reste. Le monde va à sa perte et nous n’y pouvons plus rien, il nous restera la virtualité pour nous évader comme le cinéma nous a permis et nous permet de nous évader depuis plus d’un siècle. Cependant comme dans le Congrès la menace est et demeure la seule présence des marchands qui dévorent déjà le monde et veulent acheter tout acheter, le talent pour commencer et en faire une énième marchandise. Comme dans cette scène où aidé de son équipe et d’une oreillette le PDG de IOI essaye de convaincre Parzival de les rejoindre. On croirait entendre un mogul d’Hollywood proposer à jeune talent de venir se brûler les ailes sous sa tutelle. Combien de fois Spielberg a lui-même dû vivre cette scène ? Et ici puisque l’art et le divertissement finiront par se mélanger dans ces mondes virtuelles qui nous attendent c’est bien un avertissement qu’il nous lance, l’art est notre dernier espace de liberté, ne les laissons pas nous l’acheter.

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Film à tiroir, comme un jeu vidéo remplit d’avatar et de bonus divers Ready Player One est également un film nostalgique tant d’un certain cinéma que d’une certaine époque où le jeu vidéo ne s’appelait encore qu’Atari, le temps des bidouilleurs de garage, des années 80, l’époque où Spielberg et Lucas surgissaient par la grande porte à Hollywood, où Steve Jobs et les créateurs de Google n’étaient encore que de jeunes prodiges ambitieux à la tête pleine d’idées créatives. A travers son personnage de démurge, James Hallyday c’est une interrogation que lance à tous ses contemporains, tout ceux qui comme Spielberg ont explosé dans les années 80, et l’industrie du jeu vidéo pour commencer, que sommes-nous devenus ?   Des démiurges d’industrie devenue folle et hors de contrôle, des Big Brother et ces hyper producteurs hollywoodiens que nous détestions déjà en ce temps-là, des mégas machines remâchant nos sucreries de gamin comme la série Star War lancé par Disney, bande dessinée sans consistance et surtout sans danger, comme Ready Player One lui-même (car ce film est également une autocritique finalement) et tout ce que la planète geek produit désormais à Hollywood puisque les geeks ont pris le pouvoir sur le monde. Le danger de se répéter à l’infinie des besoins d’un marché aveugle et sourd à l’art. Marvel par exemple. Mais bien d’autre encore. Sans le citer, mais on y pense, avec George Lucas et toujours la série Star War, le créateur en fini par détester l’œuvre qu’il a mis à jour, comme dans le film et la réalité Stephen King déteste l’adaptation de Shining par Kubrick. Doit-on en arriver là ? Ou bien faut-il compter sur l’héritage pour ne pas tomber dans les mêmes pièges, puisque ce film tant par sa cible, sa forme que son fond est également un film de transmission aux jeunes générations.

 

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Mais bien entendu Spielberg ne pouvait pas faire l’impasse sur cette dualité qu’induit le réel par rapport au monde virtuel. On ne souffre pas dans les rêves électroniques, on ne meure pas non plus de faim ni de soif, on ne meurt pas du tout, on perd ses pièces et ses bonus. Dans le monde réel IOI asservit les masses, dans le monde réel les marchands font la loi et leur loi est froide et comptable. C’est évidemment l’amour qui va révéler le héros à ce réel-là, lui démontrer qu’au fond il se perd dans un monde d’illusion et s’oublie comme James Halliday s’est oublié dans son monde au point de rater l’amour de sa vie, son Rosebud à lui d’un Citizen Kane d’un genre nouveau, guère moins tout puissant mais animé d’idéaux bien différents. Un réel qu’à vrai dire tous semble vouloir oublier et quand on l’observe telle qu’il nous est décrit on le comprend aisément. Il n’y a guère d’espoir au dehors d’OASIS. Sauf si on rencontre l’amour et surtout sauf si on accepte de s’y confronter au lieu de le fuir comme tous les geeks, les rêveurs. On ne peut faire l’impasse que nous sommes fait de chair et de sang et que cette planète est bien tangible sous nos pieds. Car après tout, comme le rappel en préambule le héros, on peut tout faire dans OASIS sauf remplir ses besoins vitaux.

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Film du méta langage propre aux films de geek, qu’on aura loisir d’analyser et de suranalyser comme le fait le personnage principal avec la vie et l’œuvre de son héros, Spielberg compose son film par la caméra plus encore que les dialogues, par une ambition et une animation qui confond à plus d’un titre prise réelle et image de synthèse, au point qu’on ne distingue plus au final qui est qui et qui trompe quoi. C’est une narration imbriqué à coup de référence de dialogue ou d’image, de moment d’exposition où l’interrogation est de mise tandis qu’on nous déroule l’avenir du réel dans notre société du virtuel. Un film complexe qui s’offre le luxe d’une narration fluide, tout à la fois nostalgique et joyeuse, comme un homme d’âge mur resté éternellement gamin. Une narration fluide qui ne cache pas son envie de happy end comme dans les films que produisait Amblin dans les années 80, s’adressant en priorité à un public jeune, confiant sur son intelligence plutôt que ses instincts primaires et l’on pense ici par exemple aux Goonies dans cette équipée de gamin prêt à tout pour gagner le fameux œuf. Mais on ne saurait noter toutes les références du film, tant il foisonne (je vous renvoie ici à sa page Wikipédia où des geeks se sont déjà lancé dans l’aventure). On retiendra surtout une oeuvre éminemment plus complexe qu’il n’y parait sous ses airs de film pour ado. Car c’est bien la maestria de Spielberg d’avoir réussi un film pour ado tout en abordant autant de sujet comme le cinéma, l’art, la réalité virtuelle, la réalité tout court, comme quand le PDG d’IOI se fait pirater son système par Parzival et vice versa quand l’hologramme de Parzival apparait dans le réel. Mais également les geeks et ce qu’ils sont devenus ainsi que leur création sitôt celle-ci devenu omnipotente. Un regard à la fois visionnaire teinté de pessimisme comme l’était IA en son temps, nostalgique et pourtant toujours amoureux de son médium quand bien même celui-ci sent déjà la naphtaline comparativement au progrès de la virtualité et de la réalité augmentée. C’est sans doute d’ailleurs en ça que Spielberg est un réalisateur exceptionnel, non seulement parfaitement capable de commettre des blockbusters intelligents, ce qui est très loin d’une gageure à Hollywood, que de durer dans le temps, largement au-delà de ses premiers succès tout en approfondissant chaque fois son style, sa forme, sa capacité de narration en utilisant la caméra comme d’un stylo, là où les meilleurs réalisateurs, comme Coppola ou Scorcese s’essoufflent avec les années. Un génie, rien de moins pour un film qui régalera les geeks du monde entier, et les autres pour peu qu’ils acceptent de se pencher sur cette sous culture devenu culture majeure.

 

 

 

 

 

Rogue One, le désenchantement de l’Amérique

En 1977, la Guerre des Étoiles, apparaissait sous les yeux émerveillés d’une Amérique désenchantée par le conflit du Viêtnam, l’affaire du Watergate et globalement le délitement des espoirs qu’avaient suscité les années 60. Véritable phénomène de société au canevas simpliste d’un conte pour adulte avec chevalier servant, princesse et quête initiatique, la Guerre des Étoiles sera également un maître-étalon pour le modèle industriel d’Hollywood. Désormais le merchandizing sera parti prenante de toutes les grosses productions, au point même d’en devenir le moteur. Au point où il devient aujourd’hui difficile de distinguer ce cinéma-là des contingences de l’industrie du jouet. GI Joe, Tortue Ninja, Small Soldier, autant de titre démontrant de l’interaction permanente entre plusieurs industries. Et dont les franchises initiées par Marvel et DC Comics n’aident en rien à dégager ici le cinéma comme objet d’art et non plus simplement publicitaire. Et à ce jeu, George Lucas devint lui-même prestataire volontaire de cette machinerie, n’hésitant pas à réactualiser digitalement son propre travail. Non plus seul objet filmique, support artistique d’une démarche créative, mais support industriel d’une démarche commerciale. Autiste, étranger à sa propre œuvre, qu’il ne comprit jamais réellement, ni dans sa forme ni comme phénomène, il se pliera à l’exercice de la franchise après avoir passé la main à des réalisateurs plus sensible que lui au matériau filmique. Pour offrir une version boursouflée d’argent, de couleurs, d’effets digitaux incongrus de sa vision de cet univers qui en réalité ne lui appartenait plus depuis longtemps, et qu’au contraire, les fans de la première heure avaient fait leur. La seule scène finale d’introduction d’Anakin Skywalker en tant que lord Vader, essentiellement empruntée au Frankenstein de Boris Karloff, démontre à la fois d’une pauvreté dans la mise en scène et d’un manque d’interêt évident pour l’histoire qu’il a lui-même développé, et qu’à nouveau, les fans ont enrichi de mille façons. À vrai dire à ce jeu, Lucas aurait été plus inspiré de passer la main aux dis fans au lieu de se prendre pour le réalisateur qu’il a en réalité très vite cessé d’être. En lieu et place des chromos que sont les épisodes un deux et trois, nous aurions eu des films de la qualité d’un Rogue One.

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Rogue One, fan film

On ne compte plus aujourd’hui les mille et une déclinaisons autour du phénomène Guerre des Etoiles. Entre la bande dessinée, les films d’animation, les parodies et la quantité de films amateurs, mais de qualité professionnelle réalisés autour du seul univers, Star Wars est devenue la chose de son public. Spielberg avait raison quand il déclarait à forme de boutade à son vieil ami qu’il aurait pu créer une religion s’il l’avait voulu. Au lieu de quoi, insensible à la communication comme le décrivait Carrie Fisher, il préféra se lancer dans une guéguerre avec ces mêmes fans et dont le documentaire People vs George Lucas traduit assez bien l’absurdité. Car si Lucas décrit lui-même Star War comme étant sa malédiction à tout point de vue, faisant notamment de lui celui qu’il détestait quand il était jeune, pour ces fans il s’agit bien plus que de simples films. Il s’agit d’un univers dans toute son acceptation physique voir astrophysique. Plus encore qu’un simple objet de culte. Combien d’entres-nous avons exécuté ce petit geste de la main que fait Yoda pour soulever l’appareil de Luke sur Dagoba devant une porte automatique ? A avoir porté le masque du Wookie ou tenté la coiffure de Leïla? Et tel fan de mettre au point un authentique sabre laser comme ici : http://www.phonandroid.com/il-cree-un-vrai-sabre-laser-capable-de-bruler-nimporte-quoi.html ou surnommer les planètes à deux soleils comme Kepler-16b, des planètes Tatooines. Une sorte d’univers parallèle en quelque sorte, cohabitant avec la réalité, ouvrant la porte à toutes les imaginations. Un phénomène sociétal qu’a au contraire parfaitement intégré Disney, aujourd’hui propriétaire de la franchise.

 Car si le Réveil de la Force est bien un Star War dans son acceptation historique, comme l’on pourrait le dire de Spectre ou Quantum of Solace pour la série des Bond. Rogue One est avant tout un film de Guerre des Etoiles, un film explorant l’univers en soit. Comme à nouveau Skyfall ou Casino Royale le sont à James Bond. Et si le Réveil de la Force respecte en tout point le canevas d’origine au point de faire appel aux interprètes de la première heure jusqu’à l’absurde, comme l’apparition de Marl Hamill à la fin (une présence minimaliste que reprochera du reste l’acteur) Rogue One s’en échappe et à plus d’un titre.

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La guerre, c’est sale.

C’est sans doute Christopher Nolan avec Batman Begins qui eu l’idée le premier d’interroger le parcours de son héros avant qu’il ne devienne le personnage que nous connaissons. Une idée qui sera reprise par la famille Broccoli pour Casino Royale dans une sorte de reboot de ce vieux héros qu’est Bond, où le personnage devient la créature fabriquée des femmes qui l’entourent. Mais ne nous y trompons pas, si l’inspiration de Nolan vient notamment de bande dessinée comme celles d’Alan Moore, ce principe d’exploration retient pour l’essentiel du phénomène geek dans son ensemble. Les geeks authentiques sont des collectionneurs qui aiment vivre dans leur monde borné de créatures et de chimères dont ils réinventent les aventures, et qui explique notamment cet effet de cristallisation autour de la Guerre des Étoiles. C’est donc à cette réalité à la fois sociétale et commerciale que Disney entend répondre. Cependant, l’intérêt de cette démarche, comme celle de geek tel qu’Alan Moore lui-même, offre le notable avantage dans le cadre limité d’un univers déjà connu, d’explorer des réalités parallèles et d’interroger à travers un principe narratif déjà cadré, à la fois le dit univers et notre propre monde. Comme avec Watchmen par exemple ou dans un autre registre, la série Kamelott. Et à ce sujet Rogue One ne fait pas exception.

Intervenant avant l’épisode quatre, initiateur de la série, Rogue One nous propose de suivre les aventures de Jyn Erso (Felicity Jones) fille de Galen Erso, concepteur de la désormais fameuse Etoile Noire. Une jeune femme abandonnée après la mort de sa mère et la disparition de son père, enlevé par les forces impériales, et sauvée par le mercenaire Saw Gerrero, ici joué par le toujours très habité Forrest Whitaker. En quelque sorte, un décalque de l’idée de départ d’un Luke Skywalker fuyant devant l’Empire, moins la Force, moins la magie. Et à l’instar d’une princesse Leïla, elle finira dans les geôles impériales. Cependant, et c’est ici que le film prend toute sa « méta » dimension, si Leïla faisait face à un Vader impérial et un objet de torture sous forme d’un joli robot volant, c’est à Abu Ghraib qu’atterrit notre héroïne. Confinée dans une cellule minuscule en compagnie d’une créature endormie, avec en fond sonore, les hurlements des prisonniers torturés. En effet, comment ne pas faire le parallèle avec l’invasion en Iraq et la révolte des insurgés quand se présente les forces de l’empire dans la ville qui marquera le départ des aventures de la jeune héroïne. Même engin militaire relooké pour la circonstance, même méthode des stormtroopers, ici largement meilleur tireurs que dans tous les épisodes de la série, et même embuscade par des forces de résistances enturbannés et se battant avec les moyens de la guérilla. Mais au-delà même du parallèle où les camps du bien et du mal ne semblent plus si distincts, c’est vers un certain regard sur la guerre elle-même et ses conséquences que semble tendre le film lui-même.

Où la Force n‘apparaît plus que comme une croyance à laquelle se raccroche certain et où les rebelles ne sont plus des êtres uniformes et vierges de mauvaises intentions. Pour la première fois dans la série, on parlera de service de renseignements, d’assassinat ciblé, de torture, et même de syndrome post-traumatique, notamment dans l’espèce de semi-folie qui semble habiter le personnage de Whitaker. Saw Gerrero est paranoïaque et n’hésite pas à livrer son prisonnier aux mains d’un tortionnaire particulier afin de savoir s’il lui tend un piège ou non. Un Saw Gerrero qui plus est physiquement diminué par la guerre, accompagné d’un acolyte dont le masque n’est pas sans rappeler celui du personnage d’Immortan Joe dans Mad Max Fury Road. Une sorte de désenchantement permanent qui risque de déstabiliser les amoureux de la fraicheur et de l’innocence des autres épisodes de la série. Car si les prouesses martiales d’un Donnie Yen rappellent immédiatement celles des Jedi, son personnage est non seulement aveugle mais simplement croyant en une Force disparue, et priant à l’instant du sacrifice comme le chrétien livré aux lions. Si tous les personnages côté rebelle se comportent en héros, c’est à nouveau par le sacrifice que ce solde cet héroïsme. Et si l’Empire garde toute sa dimension de fascisme technologique (notamment beaucoup trop appuyé dans le film d’Abraham) la menace semble cette fois autrement plus réelle et lourde de conséquence. Pour preuve, ce final où Darth Vader est d’abord signifié par l’éclairage de son sabre-laser, et où la terreur des soldats devant l’affronter semble réel. A côté de ça le personnage de Carrie Fisher, recrée digitalement, fait effet d’innocence perdue à jamais d’une Amérique vécu désormais par bien des peuples comme l’est l’Empire avec les rebelles. Il y a bien un nouvel espoir, mais celui-ci est de l’ordre de la fiction alors que parallèlement la guerre et la destruction semblent être de celui du réel. Un épisode qui bien qu’obéissant aux codes des autres films avec quelques clins d’œil très léger à l’appui, et avec une débauche de technologie comme seul peut en produire un complexe militaro-industriel comme celui de l’Empire, reste toujours à hauteur d’homme. Car c’est là où se distinguent les antagonistes, l’Empire est froid et mécanique là où la rébellion est terriblement humaine tant dans ses réactions que dans ses individualités.

Servi par un collège d’acteur connus, trimballant avec eux leur dimension dramatique, comme Whitaker ou Mads Mikkelsen, Gareth Edwards a veillé à ne pas répéter les mêmes erreurs que Lucas sur les épisodes un, deux et trois. D’une part faire de ses comédiens au mieux des figurants prestigieux au milieu des fonds verts. D’autre part à explosé la colorimétrie au point où les sabre-laser ressemblaient à des sucres d’orge (chacun son parfum, vert anis, rouge fraise, bleu coca) et les tenues de Nathalie Portman à un défilé de mode à l’usage exclusif de Björk. Au contraire, cette fois dirigés et habités par leur rôle (notamment Donnie Yen largement meilleur que dans la plus part de ses films) les comédiens évoluent au milieu d’un univers délibérément assombri, à la chromatique choisi et limitée, où la violence intervient, certes aseptisé pour les besoins de la franchise, mais largement plus traumatique que dans les épisodes tournés par son créateur. Bref, un retour à des fondamentaux initiés dans l’Empire contre-attaque et le Retour du Jedi. Autant de qualité qui ne pourront que plaire tant aux fans authentiques de la série qu’aux cinéphiles. Alors ne vous fiez pas à la bande-annonce qui donne effet qu’on va assister à une aventure de super boy-scouts du camp du Bien et, si ce n’est pas déjà fait courez-y.

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