Chez moi la mort vaut un euro

Pour Nolan

Shab négro, on est posé tranquille dans le parc près de la mairie avec le cousin, Smirnov pépère, gros spliff, pas de niak. Je suis raide, bourré sec cousin tu comprends ou bien, non tu peux pas. Tu peux pas test, on est là gras, toi tu passes gras, tout blanc, tout from, gras miam v’là les toubabs cousin, d’une collation on fera de vous, hein quoi que tu dis ? tu suis ou bien ? Mais qu’est-ce que tu racontes fréro !? Tu parles tout seul négro ?  Fi! ne m’en parle pas. Je suis fort contrarié que toi, Iago, qui as usé de ma bourse, comme si les cordons t’appartenaient, tu aies eu connaissance de cela, hé ? Le cousin me mate bernique, on dirait qu’il a entendu une poubelle tomber sur sa mère, zobi fait pas cette gueule man on dirait que t’as vu le diable ! Eéééééh t’es bizarre toi c’soir ! Shab cousin me casse pas les couilles, je suis pépère laisse-moi d’accord. Oh t’as trop bu toi, il rigole. Qu’est-ce tu me racontes toto t’as éclaté la quille comme une chiotte ! C’est toi qu’est cuit ! Allez laisse-moi, il fait en me tournant le dos comme un petit qui viendrait de se faire botter le cul merdeux par papa poulagat, pas beau sale petit raton va finir zonzon. Allez laisses, fait péter Iago : Oh ! Rassurez-vous, monsieur. Je n’y reste que pour servir mes projets sur lui. Nous ne pouvons pas tous être les maîtres, et les maîtres ne peuvent pas tous être fidèlement servis. Vous remarquerez beaucoup de ces marauds humbles et agenouillés qui, raffolant de leur obséquieux servage, s’échinent, leur vie durant, comme l’âme de leur maître, rien que pour avoir la  pitance. Se font-ils vieux, on les chasse: fouettez-moi ces honnêtes drôles!… Il en est d’autres qui, tout en affectant les formes et les visages du dévouement, gardent dans leur cœur la préoccupation d’eux-mêmes, et qui, ne jetant à leur seigneur que des semblants de dévouement, prospèrent à ses dépens, puis, une fois leurs habits bien garnis, se font hommage à eux-mêmes. Tu captes ou bien ? Je vais tous les niquer t’as vu. Mais je vais pas la jouer nique ta mère c’est moi le roi des casquettes vient me sauter tonton. Je vais bien profiter du système toute ses failles et ses jurisprudences et quand j’aurais tout bien au carré, les fouilles remplis que j’aurais pris dans la poche de l’état négro, baise ta mère je vais tous vous chasser. Tu comprends ce que je veux dire par chasser ? Non tu ne comprends, tu peux pas, t’es pas né là-bas, tu peux pas test, personne peut test dans ce pays de con. Ou bien peut-être les petits nouveaux, les syriens, les libyens, eux y connaissent oui cousin mais nous aussi, nous surtout, en guerre depuis Bokassa 1er, empereur des cannibales, Giscard sex toyz. C’est qu’il aimait bien la viande noire l’aristo. Fallait fournir avec les diamants, les saphirs, au dieu blanc CFA, franc CFA, et les filles passaient entre les mains sales de sang de Jean-Bedel et de ses corbeaux. Vérification-chatte et dents cher ami, expédiée Paris, direct limousine aéroport. La fille passait chez Dior, allait se faire sauter et on la ramenait dans son trou de misère, quand elle avait de la chance elle pouvait garder la robe. Eh tu crois qu’on ne sait pas tout ça nous autres, tu crois que c’est passé à l’as du pays ? Avec toutes ces bouches et ces oreilles qu’on a nous autres ? T’es fou ou quoi pélo ? Voyons! qu’y a-t-il ? Holà ! Quelle est la cause de ceci? Sommes-nous changés en Turcs pour nous faire à nous- mêmes ce que le ciel a interdit aux Ottomans? Par pudeur chrétienne laissez là cette rixe barbare. Celui qui bouge pour se faire l’écuyer tranchant de sa rage tient son âme pour peu de chose; il meurt au premier mouvement. Qu’on fasse taire cette horrible cloche qui met cette île effarée hors d’elle-même ! De quoi s’agit-il, mes maîtres ? Honnête Iago, toi qui sembles mort de douleur, parle. Qui a commencé? Sur ton dévouement, je te somme de parler. Ce qui se passe dans la ville déboule tôt ou tard au village, c’est que des villages dans mon pays, avec quelques gros bourgs, et une capitale, Bangui. Mon pays quand tu regardes une carte on dirait un peu une cervelle endommagée, Bangui est situé à la moelle épinière juste à la limite du gros ogre à tonton léopard, Maréchal assassin, Zombie Zaïre. Quand ça se déglingue à la moelle épinière, forcément le venin se propage de bourgs en bourgs, de villages en villages. L’agitation, la frayeur. Chez moi la mort vaut un euro. Ne me pressez pas de si près. J’aimerais mieux voir ma langue coupée dans ma bouche, que de m’en servir pour nuire à Michel Cassio : mais je me persuade que la vérité ne peut lui faire tort. Voici le fait, général : Montano et moi nous conversions paisiblement ensemble ; tout à coup est entré un homme criant au secours ; Cassio le suivait l’épée nue, prêt à le frapper. Ce gentilhomme, seigneur, va au-devant de Cassio, et le prie de s’arrêter : et moi je poursuis le fuyard qui poussait des cris ; craignant, comme il est arrivé, que ses clameurs ne jetassent l’effroi dans la ville. Je replonge. D’un coup ça glisse sous la vodka et les mots, le bled. La terre orange, les maisons de torchis, les gosses qui cavalent en rond autour et puis je m’enfonce dans la forêt, je disparais, je m’évapore, je suis plus là, j’entends plus le froid de la rue, les bruits au dehors du monde, au-delà, j’entends les cris des bêtes, les chants des oiseaux, j’entends les rires des enfants pygmées avec leurs gros yeux qui se demandent, leur tête magique, le gros ventre, bien planté sur son tas de boue et de feuilles. Quand j’étais petit il y avait un clan pas loin de chez moi. Deux familles et les vieux, je me rappelle la première fois il m’avait fait un peu peur. Comme des esprits glissés sous le papier magique de la forêt grattés d’incantations. Mon papa m’avait dit que fallait pas, que c’était juste des bouseux des bois qui vivaient là-bas à l’ancienne. Mais ils savaient des choses qu’on disait, ils voyaient dans le noir des gens et le bleu de la nuit. Et voilà le cloc, cloc des pilons dans le manioc qui me chante dans les oreilles avec les odeurs de maïs grillé mêlé de viande de brousse rôti sur le charbon de bois, le vent qui glisse sur les herbes éléphants, un sac Carrefour flotte au-dessus je sais pas trop pourquoi. Rome s’est invité chez nous, on l’a vu s’approcher à mesure des filons miniers, des nouvelles saignées, de leurs intérêts, les gros gourmands, ricains, canadiens, français, noiches. Et les cannibales se sont pointé derrière, avec les inondations, le choléra, la variole, le sida, la syphilis,  le bordel en ville, le poison du pouvoir. Soudain le sac a fait une pirouette sur lui-même et j’ai vu une femme surgir des herbes en hurlant de peur. Elle hoquetait, sa voix partait dans les aigues, j’avais quatre ans et je ne comprenais pas, j’ai vu juste le type derrière elle, la lame nue bien haut brandit dans le ciel bleu porcelaine. La lame est devenue rouge et noire brouillé. C’est après qu’ils ont tué mon père sous mes yeux. Dans mon pays la mort vaut un euro. Lève-toi, noire vengeance, sors de ton antre obscur ! Amour, cède à la tyrannique haine ta couronne et le trône de mon cœur ! soulève-toi, ô mon sein, car tu es gonflé du venin de l’aspic. JAGO – Je vous en prie, contenez-vous. OTHELLO – Oh ! du sang! Jago, du sang. Ouais, un jour je vais vous chasser, tous autant que vous êtes, un jour, chez moi, chez vous, terminé, pas de quartier, vous allez payer pour mon père, mon village, ma grand-mère que depuis ils ont assassinée. Pour les flots d’or qui coulent dans les veines de la France Afrique, ce venin, ce poison, cette malédiction qu’est nôtre infinie richesse. Un jour, ou peut-être jamais, qui sait. Alors soyez contant que pour le moment je sois dans ce square, les vapes Smirnov et THC, que je ressemble à une de vos statistiques à la con, un plan large sur BFMTV, une idée reçue. Moi ça me va très bien les idées reçues. C’est comme une garantie, une carte veuillez toucher 2000 euros au Monopoly. Je suis un arnaqueur, c’est mon métier, vos idées reçue c’est ma matière première. Ah ! c’est maintenant qu’il faudrait mourir pour comble de bonheur ; car mon âme est pleine d’une joie si parfaite qu’aucun ravissement semblable ne pourra m’être accordé dans le cours inconnu de ma destinée. Mon âme est pleine d’une joie si parfaite…. Que c’est bien dit. Je suis là, vodka-spliff, posé dans mon square de misère, le cousin parti je ne sais où et je lis ce bouquin que j’ai trouvé, Othello. Othello de William Shakespeare, je ne sais pas qui c’est ce pélo mais il écrit bien. Je veux dire c’est beau, ça me remplit et ça vogue sur mon ivresse comme un voyage transcontinental. Et cric, et crac j’entends le chant des femmes qui pilonnent le manioc, je revois Ada et Awa mes chèvres préférées au poil tout crémeux, j’entends mon père qui prie de sa voix grave et feutré derrière la maison la illah I Allah Mohamed rasoul Allah… Ah c’est maintenant qu’il faudrait mourir pour comble de bonheur… Ce Iago quand même je me dis, quel enfoiré quand j’entends quelque chose claquer au dehors de mon crâne, de mon bonheur, de mes souvenirs. Je lève la tête, on aurait dit une porte qui claque, une fenêtre. Merde, je me dis, c’est le cousin ? Je ne vois rien, je suis gazé, je regarde vers la rue, personne, ah qu’il aille se faire foutre ce con. Il doit être barré sur un banc à roupiller avec tout ce qu’il a éclusé. Ô toi, infâme ravisseur, où as-tu recélé ma fille ? Damné que tu es, tu l’as subornée par tes maléfices ; car je m’en rapporte à tous les êtres raisonnables : si elle n’était liée par des chaînes magiques, une fille si jeune, si belle, si heureuse, si ennemie du mariage qu’elle dédaignait les amants riches et élégants de notre nation, eût-elle osé, au risque de la risée publique, quitter la maison paternelle pour fuir dans le sein basané d’un être tel que toi, fait pour effrayer, non pour plaire ? Que le monde me juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tu as ensorcelé sa tendre jeunesse par des drogues ou des minéraux qui affaiblissent l’intelligence ? – Je veux que cela soit examiné. La chose est probable ; elle est manifeste. Je te saisis donc, et je t’arrête comme trompant le monde, comme exerçant un art proscrit et non autorisé. – Mettez la main sur lui ; s’il résiste, emparez-vous de lui au péril de sa vie. Enfoiré de raciste, je me dis, voilà c’est tout ce qu’il est le père de Desdémone, mais d’un autre côté, si tu y réfléchis bien, Othello quand même c’est un gros balourd, il veut trop tout, les titres et les richesses et y’a pas gros pour que cet enfoiré de Iago le pousse à la faute. Juste appuyer là où ça fait mal, le nec plus ultra de l’arnaqueur en somme. Le vol moi je trouve que c’est un peu sale, la came c’est dangereux et j’ai mieux à faire que de risquer ma peau, je suis père de famille, mais l’arnaque c’est différent. L’arnaque ça joue sur les préjugés, la stupidité, la naïveté, le manque d’observation le plus souvent. L’arnaque c’est un peu comme le tour que te fais le magicien, tu crois que je fais ça, mais en réalité je suis en train de te la faire à l’envers et à l’endroit pile poil aux petits oignons. Si l’art de la guerre, comme disait Sun Tzu, c’est l’art de duper, alors l’arnaque c’est la guerre. Mais pas celle que j’ai connue, pas celle qui a tué mon père, non. Celle-là elle est sale. Celle-là elle ne cherche pas à te duper sur ses intentions, celle-là elle te mange au figuré comme au propre. Et on mange encore de l’homme par chez nous tu sais. Les sorciers sombres, les sheïtan fait homme, chaque partie du corps a un sens, une fonction, et si c’est un albinos ou un pygmée albinos alors c’est encore mieux, plus puissant, t’es invincible. Des armées d’invincibles démons qui déferlent en hurlant des herbes hautes, des tirs saccadés d’AK47, le chtoc, chtoc des machettes qui s’abattent, les os qui craquent, la viande qui se démêle dans les hurlements et les pleurs, le feu, le feu partout. Parfois je ne sais plus si j’ai vécu ces choses là ou si je les ai imaginées mais je ne suis pas certain au fond que ça ait bien de l’importance. Pour les magazines, pour les radios si un jour moi et les miens on racontait votre Afrique ça vous ferait sûrement plaisir, ça donnerait du goût à vos indignations mais ça ne serait pas la mienne. Chez moi la mort vaut un euros, qu’est-ce que tu veux comprendre à ça français depuis ton canapé, ta télé, ton confort ? Toi qui n’est pas né dans un pays de magiciens et de sorciers, d’esprits et de démons, d’assassins de onze ans et d’empereur en carton. Pour toi tout ça, nous, c’est juste du folklore est limite sur ce sujet ta mentalité n’a guère évolué d’un iota depuis la colonisation. Elle s’est juste déplacée sur le curseur de ce que tu crois savoir. On est plus des nègres, on est des renois, des blacks, et on a nos « croyances qu’il faut respecter ». Avec un peu de chance, il n’y aurait pas la guerre tu nous amènerais Kev Adams En Terre Inconnue… mais à quoi bon, je vais pas te remuer le couteau dans ma plaie hein ? Déplorer un malheur fini et passé, c’est le sûr moyen d’attirer un malheur nouveau. Quand on ne peut sauver un bien que le sort nous ravit, on déjoue les rigueurs du sort, en les supportant avec patience. L’homme qu’on a volé et qui sourit vole lui-même quelque chose au voleur ; mais celui qui s’épuise en regrets inutiles se vole lui-même. Chez moi la mort vaut un euro, qu’est-ce que j’y peux à ça ? Me rattraper sur votre beurre et y faire une vie. J’ai des enfants à nourrir, wallou diplôme, quinze ans avec un titre de séjour d’un an sur la jugulaire, et si on m’arrache d’ici, si on me renvoi là-bas, je suis mort. Personne ne m’y attend avec des malédictions plein son sac, c’est tout ce pays qui est un sac maudit. Alors je prends ou je peux comme je peux et crois-moi j’ai déjà trinqué. Crois moi j’ai vu des trucs dont t’as pas envie de te faire des souvenirs. C’est en moi, ça couve, une intimité avec la haine, la mort, la rage, elle brûle parfois sur mon visage, elle m’assombrit, je deviens le passager noir, je m’escapade dans tes cauchemars et je songe à tous les malheurs que je ne commets pas contre toi. Mais encore me faudrait-il une bonne raison. Celui qui bouge pour se faire l’écuyer tranchant de sa rage tient son âme pour peu de chose; il meurt au premier mouvement. Et je n’ai aucune raison objective de faire de moi l’écuyer de ma rage. Ou bien ça et seulement ça. Une foultitude de raisons, du carburant pour mille ans mais encore rien pour l’allumer. Je pose le livre, quelque part dans le noir deux chats se disent des mots. Des cris bizarres, des ronflements, je n’aime pas ça, ça sent mauvais, les chats me disent qu’il est temps de partir, bouge, et vite. Je me lève tant bien que mal, ankylosé par la dope et le froid, soudain j’aperçois le cousin là-bas qui se barre en douce. Lui aussi a senti quelque chose, lui aussi les chats je suis sûr, mais qu’est-ce qu’il a sous son blouson putain ? Je prends l’escalier de droite qui descend jusqu’à la rue, un pas sur le trottoir, deux, je regarde le cousin, il a l’air bizarre, il me fait signe, et soudain…  POLICE ! ON SE FIXE ! FACE AU MUR ! VITE ! D’où ils sortent ? Comment ils ont débarqué de nulle part comme ça ? On faisait rien, pourquoi vous nous emmerdez comme ça ? Vous avez quoi dans vos poches ? Mais je vous dis qu’on a rien… Ah ouais et ça c’est quoi ? Demande l’autre flic en arrachant le truc que porte le cousin sous sa doudoune. Un drapeau ! Un putain de drapeau tricolore qui bling bling comme un Sarkozy en chaleur. Bon dieu, ce connard a cambriolé la mairie !

Au tribunal ils avaient tout en couleur. On les apercevait très bien. Lui dans le square avec sa tête qui regardait vers la rue et son cousin qui avait trouvé une échelle et grimpait jusqu’au bureau du maire. C’était déjà bien, magnifique, merveilleux comme flagrant délit mais il y avait pire, bien pire que leur tête, il y avait les pièces à conviction, étalé sur la table devant la juge. Un drapeaux français arraché de son mat, une tricolore avec une petite plaque en vermeil et des cordons dorés que le cousin avait pris pour de l’or, onze louis d’or qu’il avait trouvé coffré dans un des tiroir du maire, collection personnelle et le pire du pire en ce qui le concernait, le tampon officiel de monsieur le maire. Quand on était déjà tombé pour escroquerie avec faux et usage de faux administratif, plus un titre de séjour précaire, c’était l’allé simple direction Villefranche avec une charge supplémentaire pour récidive. Les flics, la juge l’accusait d’avoir fait le guetteur. Il protesta, c’était impossible, il était en train de lire.

–       Et que lisiez-vous je vous prie ?

–       Othello madame le juge.

–       Je vous demande pardon ?

–       Othello madame le juge, répéta-t-il sans en démordre.

L’avocate du cousin plongea la tête dans sa main, un gloussement de rire parcouru le tribunal. Othello, et puis quoi encore, un classique de la littérature, obligatoire à l’examen d’entrée de la magistrature, thème jalousie et crime passionnel. Pourtant à part la juge, personne dans le tribunal n’avait lu la pièce entièrement, on s’arrangeait entre étudiant, sur internet pour en trouver une synthèse digérable. Celle-ci hocha la tête avec un air mi amusé mi agacé. C’était son lot, toute la journée entendre des menteurs pathologiques inventer des excuses abracadabrantesques comme disait Rimbaud pour échapper à leur peine. Mais ce coup là c’était une première, comment  ce jeune noir avec son air brut de décoffrage, sa tenue de galérien, expédié en comparution immédiate suite à un flagrant délit, connaissait même ce nom d’Othello ? Elle regarda l’avocat du prévenu qui lui rendit le même regard désolé.

–       Bien, en ce cas pourriez-vous nous en raconter l’histoire ? Demanda-t-elle lassement avec l’intime conviction qu’elle venait de le coincer.

Le prévenu s’exécuta. Avec ses mots à lui, bruts, débit cahotique, en coup de poings. Stupeur dans la salle. Non seulement il était capable d’en faire un résumé mais il avait parfaitement compris le mélange de jalousie, d’orgueil, d’ambition qui conduisait finalement le Maure à sa perte. La juge était impressionnée. Elle examina ensuite les arguments de l’avocate du cousin avant de décider de leur sort, rien qu’une pauvre brèle qui n’avait pas la moindre idée de la valeur de ce qu’il avait volé. Pas d’antécédent, et rien qu’à son élocution on sentait qu’il ne comprendrait même pas la raison exact de sa comparution. Son avocate était partisane du minimum, un peu de TIG et on parlerait plus, une bêtise, rien qu’une bêtise madame le juge. Mais l’autre c’était autre chose. Plusieurs fois condamné, assez intelligent pour avoir lu et compris un ouvrage qu’elle avait elle-même mit du temps à saisir dans toute sa subtilité, ce n’était pas pardonnable.

–       Monsieur Zuma je ne comprends pas pourquoi vous êtes encore ici parmi nous, vous êtes visiblement intelligent, vous vous exprimez correctement et vous nous avez démontré que vous aviez parfaitement saisi toute la substance d’une pièce de Shakespeare. Avez-vous une explication ?

Il haussa les épaules. Quoi répondre ? Que dans son pays la mort valait un euro ? Et que tout était parti de là ? Tout le chemin de travers… Qu’est-ce qu’elle y comprendrait ? Et puis était-ce seulement une explication ?

–       C’est pas moi qui ai cherché, fit-il remarquer en jetant un coup de biais à ce crétin de cousin.

–       Non en effet, vous vous êtes contenté de laisser faire. Vous ne vous êtes pas demandé pourquoi votre cousin n’était pas avec vous ?

–       Bah non j’lisais.

Gloussement dans la salle, qu’est-ce que ça avait de drôle ?

–       C’est bien ce que je vous reproche monsieur Zuma. Vous lisiez au lieu de prendre vos responsabilités d’ainé. Ce pourquoi je vous condamne à quatre mois fermes, en espérant que ça vous serve de leçon.

–       Mais c’est dégueulasse ! J’ai rien fait !

–       Il fallait y penser avant monsieur Zuma, vous pouvez emmener le prévenu, rétorqua la juge en jetant un œil au dossier suivant.

Et c’est ainsi qu’un ami à moi se retrouva un jour au placard pour avoir lu Othello. En Centre Afrique la mort vaut un euro, en France la liberté vaut le prix d’une pièce.

 

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Votez mafia

Les amateurs de théorie du complot adorent employer le terme « d’état profond ». Ça fait mystérieux, force souterraine, groupe de pression au nom exotique, Bieldberger, Diner du Siècle, Bones and Skull, et j’en passe. Et pas seulement eux à vrai dire, puisque la presse mainstream reprend ce terme d’autant volontiers que peu à peu, à force de lanceurs d’alerte, de suspicions, d’affaires et de corruptions plus ou moins avérées, le public réalise avec confusion que son destin politique, économique et social est en réalité entre les mains d’intérêts opaques où son bulletin de vote n’a le poids que ces groupes veulent bien lui donner, à savoir aucun. C’est du reste une des raisons pour laquelle je ne vote pas. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que Fillon est un imbécile utile dont le maintien surjoué à la présidentielle est parfait pour mettre en valeur les deux candidats du capital : Marine Le Pen et Emmanuel Macron. L’une divise et ment de sorte que la politique libérale à laquelle elle est soumise soit imposée par une forme de Théorie du Choc, à la manière d’un Donald Trump du pauvre. L’autre endort, soulage, caresse dans le sens du poil, de sorte que des mesures parallèles soient adoptées par un pays sous Lexomil. Bien entendu, je n’imagine pas une seconde que ce soit strictement les mêmes qui soutiennent l’un et l’autre, il est même plus probable que deux écoles d’influences soit ici à l’œuvre et en concurrence, l’une visant à briser l’Europe et l’autre à s’y soumette. L’une rêvant d’une grande guerre sainte et totale, à l’instar d’un Steve Bannon, le gourou de Trump, et l’autre d’un grand marché dérégulé et global. Mais comme notre pays fonctionne par réseaux et noyautage, tout peut laisser à penser que c’est la même poignée d’individus qui tirent les ficelles à travers les commis d’état. Exactement comme ce fut le cas durant toute l’ère gaullienne et jusqu’à Nicolas Sarkozy où, entre autres, les noms de Pasqua, Léandri, Elf, Foccard, Deferre, et les parrains de la mafia Corse reviendront régulièrement dans des affaires d’argent, de meurtre, de délit en col blanc, de trafic de drogue, comme la fameuse French Connection qui fut à n’en pas douter une aubaine pour les partis politiques. Jusqu’en 70, date à laquelle, les Etats-Unis firent de graves accusations envers les autorités françaises, et qui aboutis, dans la précipitation et la confidentialité (votée de nuit par une poignée de députés), à notamment la fameuse loi de 70, puis à la fin de la French, ou disons plutôt à sa restructuration. Il n’y a en effet guère besoin de chercher loin pour qui imaginent « un état profond » il suffit de regarder du côté de la Corse, de l’Italie, « l’état profond » s’appelle mafia, ou plutôt les mafias puisque ce phénomène d’influence s’étendant jusqu’au sommet du pouvoir se retrouve aussi bien aux Etats-Unis qu’en Russie ou en Chine. Je reste d’ailleurs convaincu qu’il est impossible de comprendre l’économie moderne, l’évolution des conflits, et même l’élection « d’homme fort » à la tête de pays clefs si l’on ne saisit pas le paradigme mafieux dans son ensemble. Tant dans son économie que dans sa géopolitique.

 

La mafia et le pouvoir, une veille romance.

Arte, à qui on ne saurait reprocher de ne pas être avec son temps, a encore une fois très finement programmé deux documentaires, l’un en trois parties, démontrant précisément de ce thème tellement sulfureux que jusqu’en 2004 les autorités françaises niaient la présence d’une ou plusieurs mafias sur le territoire. Et un autre relatant (Enfin ! En ce qui me concerne) les relations étroites que Reagan entretint avec le crime organisé à travers l’agence MCA, elle-même émanation de la mafia de Chicago (en partie finance par Al Capone notamment sous le contrôle de Sidney Korshak, avocat de la mafia.) et à qui il doit une grande partie de sa réussite. Le documentaire est basé sur une enquête et un livre « Dark Victory » qui a failli valoir à son auteur, Dan Moldea, la fin de sa carrière. Reagan passe en effet pour un saint auprès des Républicains, toute remise en question du mythe forcément très mal vu pas l’establishement. Et pourtant…

 De même, le documentaire en trois parties au sujet de l’épopée qui relie la mafia corse et le pouvoir français. Des années vingt avec les célèbres Carbone et Spirito, rois de Marseille jusqu’à la Libération, notamment liés à l’affaire Stavisky. Puis avec la famille Guérini et leur relation « respectueuse » avec Gaston Deferre, mais surtout à travers le pouvoir gaullien. Le SAC, le Service d’Action Civique, la police privée du Général de Gaulle, en passant par la France Afrique, Foccard, et surtout Charles Pasqua qui fut la courroie de transmission bienveillante entre le pouvoir, la mafia corse et les réseaux africains. Des relations sulfureuses qui mèneront notamment à l’affaire Elf et surtout au massacre d’Auriol qui sonnera la dissolution du SAC. Un documentaire important en ceci qu’il nomme expressément les liens tissés par le RPR puis l’UMP, jusqu’à l’actuelle mouture de ce parti douteux autant avec la corne d’abondance Africaine qu’avec la pègre corse, auquel, bien entendu, sont également intimement lié les nationalistes, et Cosa Nostra. A travers Etienne Léandri, dandy, playboy, ancien gestapiste et relais indispensable de Luciano en Sicile. Un imbroglio d’influence entre les cercles de jeu parisiens et africain, les parrains du sud de la Corse, la bande organisée de la Brise de Mer dans le nord, et qui aboutiront à la non moins très douteuse affaire Erignac. Puisque, si j’en crois une de mes relations, ancien haut fonctionnaire et proche de Philippe Séguin, le coupable désigné est un arrangement avec la vérité.

Je vous ferais grâce de revenir en détail sur les relations qu’entretenaient Joe Kennedy avec la mafia de Chicago, et son influence certaine dans l’élection du fils. Ellroy le romance très bien dans American Tabloïd, Youtube est rempli ras la gueule de documentaire sur le sujet, sans omettre les dérives complotistes qu’on imagine. Cosa Nostra et le pouvoir américain, c’est une relation de longue date qui commencera notamment avec le naufrage du Normandie, coulé par un incendie criminel dans le port de New-York. Elle se prolongera avec l’exil de Luciano en Sicile qui assurera un débarquement « facile » à l’armée américaine. En échange de quoi, les mafieux se retrouveront à des postes clefs. Cette association et le marché noir de l’après-guerre, cultiveront le champ d’une Cosa Nostra mis au pas par Mussolini et trouvera sa cause dans la lutte contre le communisme. Arrangement qui fera la fortune de Démocratie Chrétienne et d’Andreotti jusqu’au maxi procès et à la guerre que mena Toto Riina. Mais le maxi procès n’a pas eu la peau de la pieuvre qu’on retrouvera cette fois dans l’entourage proche de Silvio Berlusconi, lui qui n’a jamais voulu révéler l’origine de sa fortune…

 En Russie, cela tient de l’institution comme en Chine. Les industriels et les banques ayant investi dans la république russe le savent bien, pas d’avenir sans grichka, littéralement le toit, la protection. Quant aux investisseurs occidentaux en Chine, ils se heurtent cette fois au gwanxi, le réseau régionale et familiale que les Chinois cultivent avec soin et qui favorise à loisir les triades qui ne sont, depuis leur apparition jusqu’à aujourd’hui, qu’associations et réseaux « d’entraide ». La grichka de Poutine avait un surnom, la Famille, l’entourage proche d’Elstine, dont il se débarrassera après avoir été porté au pouvoir par ceux-là même. L’opacité du régime chinois interdit de connaitre l’étendue exacte de la pénétration de ces mêmes triades au sein de Pékin. Il ne peut toutefois éviter l’écueil des scandales pour corruption qui s’enchaînent, des accidents industriels majeurs, des scandales financiers qui émaillent tant la presse chinoise que coréenne ou japonaise. Des dysfonctionnements comme l’Italie du Sud en connaît depuis trop longtemps, mais aux proportions de l’Asie…

 
Cette relation intime n’est pas le seul fait de politiciens facilement corruptibles, elle se déroule également dans cette zone grise que partagent barbouze et voyous, cette même relation de proximité qui relie la criminalité à la police, par exemple une préfecture de Paris à dominante corse et la pègre des jeux. Mais si la Guerre Froide a été propice à ces arrangements, du Japon à l’Italie en passant par la France, elle perdure parce que par définition, les voyous sont des sources et des ressources quand il s’agit de peser qui en Afrique, qui en Europe ou en Amérique nord et sud. Sur les syndicats notamment, mais bien entendu auprès des gouvernements. Une relation qui repose moins sur la notion de corruption que de celle de services communs, de retour d’ascenseur.

 

Mythe et propagande.

Porté par l’imagerie populaire du cinéma, notamment, des médias paresseux, et bien sûr, ses faits d’armes, le mot même de mafia est relié dans l’esprit du public à une nébuleuse de violence captivée par le secret. Une entité ne poursuivant qu’un seul but, les bénéfices, éventuellement objet de fantasme pour qui rêve à la mythologie du « bandit d’honneur ». Un groupe ou plutôt des groupes portés sur les armes automatiques, les gourmettes de mauvais goût et les règlements de comptes. Or, si le phénomène mafieux ne se limitait qu’à sa branche armée il aurait disparu de lui-même depuis longtemps. Si le trafic de cocaïne s’était arrêté à la seule représentation, tout à fait commode, de Pablo Escobar et ses outrances, Miami n’aurait jamais connu le boum économique que la ville a rencontré à partir des années 80, le Panama n’aurait pas été envahi, la guerre civile qui ne dit pas son nom au Mexique n’aurait jamais eu lieu. En réalité, on estime que pour la seule Cosa Nostra sicilienne, la branche armée ne représente que 30% des effectifs. Sachant que d’une part ces communautés fonctionnent en réalité avec une poignée d’individus, qui par le biais d’une myriade d’associés contrôlent des organisations globales. D’une petite ville de la côte pacifique mexicaine à Manille, en passant par Madrid, Dakar, Londres, et Milan. Si Salvatore « Lucky » Luciano et Meyer Lansky sont connus pour la création d’une véritable holding du crime organisé, c’est à Miguel Angel Felix Gallardo que le Mexique et les Etats-Unis doivent l’organisation de cartels et la distribution de la cocaïne colombienne via la frontière. Cartels qui débuteront naturellement sur le ton de l’entente cordiale avant de connaitre le destin moderne d’une guerre qui a déjà fait plus de morts que le Vietnam en a fait dans les rangs américains. Débarrassé du paramètre « communisme » états et mafias n’ont d’autant pas pris leurs distances que la globalisation du marché est un terreau fabuleux pour le crime organisé, la dérégulation une aubaine, et qu’il ne s’agit plus seulement de gagner une guerre économique, mais de capter des ressources ou de les maintenir sous son contrôle dans un contexte de plus en plus vorace. Le cas d’école de la PS2 est un exemple parfait de cette voracité concomitante d’un boom technologique. Le succès mal anticipé de la console a fait exploser les cours du coltan, du cuivre et de l’or avec pour conséquence une intensification de la violence au Katanga et au sud Kivu. Soumis à des contingences parallèles au marché légal, les circuits de la cocaïne s’orientent aujourd’hui vers l’Afrique afin de distribuer l’Europe, faisant par la même des Caraïbes une plaque tournante, et de la corne ouest de l’Afrique une zone à risque. Un marché légal auquel le crime organisé s’est toujours attaché et qui aujourd’hui ne peut tellement pas faire l’impasse sur l’argent noire injecté dans son économie, qu’on en vient à vouloir l’intégrer dans les chiffes du PIB. Un marché légal qui après tout fréquente les mêmes banques off shore, quand ce n’est pas plus simplement le pouvoir politique qui se plie au rêve des voyous. Bref en réalité les mafias sont aux mains d’hommes réfléchis, ayant des vues stratégiques et économiques, fabriqué de cadres, de médecins, de personnalités bien sous tous rapports, poursuivant non pas seulement une course au bénéfice mais également au pouvoir. Contrôler les syndicats pour Cosa Nostra USA, c’était contrôler des pans entiers de l’économie du pays. Aider à faire élire un président, c’est s’assurer que la justice regardera ailleurs quand cela sera nécessaire. Et ainsi par exemple une série de très grosses enquêtes menées contre la mafia américaine seront purement et simplement fermées dans les années 80, à l’initiative même de la Maison Blanche…

La part d’ombre.

Seul le temps, l’histoire, et le décès de quelques-uns, permettent de délier les langues, dévoiler le petit théâtre d’ombres qui se déroule dans les arcanes du pouvoir. Les morts ne font pas de procès, ni ne vous expédient leurs assassins. Les campagnes électorales en revanche vous laissent entrevoir ce qui se profile. En demi-teinte, au travers des affaires et des informations qui transpirent, se dessinent des associations sans qu’on sache avec certitude quel projet cela recouvre. Comme cela est détaillé ici , il est impossible que Donald Trump ait fait fortune sans l’aide sinon de la famille Gambino, au moins celle d’Atlantic City. Dans les années quatre-vingt Paul Castelano, patron de la famille Gambino avait imposé une taxe de quelques dollars sur l’ensemble des fenêtres des immeubles en construction à New-York. À vrai dire dans les années 70/80, les cinq familles régnaient sans partage sur la ville et toute la côte est jusqu’en Floride. Côté français, au travers de cette affaire de costume que se saurait fait offrir François Fillon, c’est à nouveau l’école Foccard qu’on retrouve, du moins son héritier, le sulfureux maître Bourgi. Passé au service successif d’à peu près toute la famille des Républicains, de Chirac à Sarkozy en passant par Villepin et aujourd’hui Fillon. Il est un des pivots du réseau africain, mais il n’est sans doute pas le seul si l’on considère les intérêts du groupe Bolloré dans tous les ports de la corne ouest, d’Abidjan à Dakar… La mafia, les mafias ne s’intéressent à la politique que dans la seule mesure de leurs intérêts. Et les intérêts de la mafia tendent vers des marchés déréglementés, des systèmes économiques de captation, une justice relâchée, et l’opacité financière. Soit exactement vers quoi tendait, curieusement, l’ère Reagan, et ce, vers quoi aspire l’économie libérale comme l’envisage Donald Trump, ou comme elle conceptualisé au travers d’accord tel que le CETA. Les tribunaux d’arbitrage ne sont finalement qu’un décalque des réunions mafieuses ou deux clans cherchent l’arrangement plutôt que la guerre. Et si vous trouvez que vous ne vivez pas réellement en démocratie, attendez de connaitre la suite. Quand sur la décision d’un de ces tribunaux la France sera condamnée à payer x milliards à tel compagnie privée. Le racket à l’échelle globale. Comme c’est déjà arrivé au Canada et à l’Allemagne.

Ce phénomène de symbiose entre le crime organisé et le monde des affaires, n‘est probablement pas une volonté consciente mais un facteur pratique pour les deux parties. Comment d’ailleurs imaginer que si 62 personnes les plus riches dépassent en patrimoine 99% de la population mondiale, elles ne se connaissent pas, ne s’arrangent pas entre elles, ne se font pas éventuellement la guerre, et ce avec des moyens qui dépassent largement ceux des états. Des moyens qui ne reposent pas seulement sur une puissance économique mais des réseaux, exactement comme dans la logique mafieuse. Et de même comment ne pas penser que des banques comme HSBC n’emprunte pas la même démarche, quand fort de sa position de « trop gros pour couler » elle reçoit une amende ridicule de deux milliards contre des montagnes d’argent blanchis pour le compte du crime organisé. Et qui plus est dans un contexte d’actionnaires toujours plus gourmands qui l’autorise dans la foulée à licencier en masse pour dégager quatre milliards. Or la tendance qui se profile à travers le trading à haute fréquence c’est un flot quotidien et astronomique d’argent sur un marché parfaitement volatile et opaque. Ce mariage presque naturel entre le légal et l’illégal, entre les industriels du nord de l’Italie et la Camorra ne peut non seulement qu’aggraver le problème sanitaire et écologique, comme l’a révélé, par exemple, le scandale de la mozzarella à la dioxine, mais s’opère par ailleurs sur une dissolution, un retrait de l’état-nation, attaqué de toute part par le capital, et une privatisation de la guerre et de la sécurité. Où les mercenaires finissent par intervenir partout, des rangs de Daech aux compagnies privée chargées de sécuriser les sites sensibles, transport, logistique, personnel, quitte à servir de supplétif aux états, comme en Irak et en Afghanisan. A savoir qu’une question géo localisée et exceptionnel durant la Guerre Froide tend à se généraliser aujourd’hui dans une logique du tous contre tous. Combien de temps, dans cette acceptation totalitaire d’un capitalisme mafieux allons nous attendre avant de voir des holdings ne plus simplement se contenter d’OPA hostile et de tirer les ficelles en sous-main mais s’agresser frontalement pour, au hasard, le contrôle d’un oléoduc, un accès à l’eau ou la main mise sur le minerais katangais ? N’est-ce pas d’ailleurs déjà le cas, tant les liens entre les affaires et le pouvoir sont étroits. Gazprom n’est-il pas le moteur financier et l’arme géostratégique de la politique de Vladimir Poutine, en Ukraine mais également vis-à-vis de l’Allemagne. Les intérêts de la nation alignés sur les intérêts des holdings, ceux là même allant finalement jusqu’à les supplanter, les débarrasser de leur pouvoir de décision jusqu’à ne plus être que des coquilles vides de lois scélérates décidées par un parlement européen comme un conseil d’administration et une assemblée nationale asservie.

Dans ce contexte, l’argument de souveraineté nationale fait figure de cachet pour la toux. Les angoisses millénaristes d’un grand remplacement de fiction, de gentille distraction pour xénophobe pathologique. La question du voile, un épiphénomène auquel on accordera l’importance d’un leurre, à manière d’occuper les esprits pendant que des réseaux sont à la manœuvre de leurs seuls et uniques intérêts. S’il y a bien nécessité de rupture, c’est avec un système qui s’auto-alimente et se proroge dans la corruption à la seule force d’un suffrage universel truqué, tronqué, à coup de sondage opportunistes et de slogans de campagne vide de sens. S’il y a bien nécessité de rupture, il est dans la société civile uniquement, dans la volonté de reprendre son destin en main sans passer par celle d’un prestidigitateur à voix de prophète, de mettre à jour à la manière des lanceurs d’alerte. D’en finir avec cette naïveté qui consiste à penser que la France est forcément ruinée parce que des milliardaires et leurs commis nous l’affirment. Que la protection de nos intérêts énergétiques ne repose que sur une « réal politique » jamais en difficulté pour s’arranger avec les faits, et non pas essentiellement sur le montant des rétros commissions et leur versement. Que je ne sais quel groupe de penseur de l’ombre planifient, on ne sait quel ordre mondial, quand ce qui se profile, c’est un plus grand désordre mondial, un désordre feutré émaillé de conflits armés. Que les commis du capital qui se pressent au portillon du pouvoir ont à cœur le destin de leur compatriote et non pas la seule fortune de leurs réseaux. En finir avec cette croyance qui consiste à penser qu’à partir d’un certain montant, d’un certain pouvoir, un individu ne perd pas pied avec la réalité, pour finir par devenir ce parfait sociopathe qui ruine des régions entière uniquement pour payer 100 euros moins cher la production d’une chemise qu’il lui en rapportera 1000. Des comportements aberrants du toujours plus comme on peut le voir dans Merci Patron, justifié par le dévoiement de la philosophie libérale, et que dénonçait déjà en son temps rien de moins qu’Adam Smith. Justifié par un discours économique mortifère si l’on considère les prévisions de la courbe d’Hubbert, reposant notamment sur la fin du régime communiste et le sentiment mêlé d’impunité et de fin de l’histoire, déclaré par un capitalisme triomphant, arrogant, mais jamais en reste de réclamer plus, toujours plus.

 
Berlusconi et la mafia

Pour les relations entre mafia et république française

Reagan et la mafia