Cyril Hanouna

Quarante-cinq degré à l’ombre, les sauterelles qui stridulent dans les herbes, les oiseaux qui chantent dans les buildings rongés par la végétation. Viseur longue distance, cadran millimétré, les silhouettes marchent à l’abri d’un mur en béton. Le doigt ganté effleure la queue de détente d’un lourd fusil de précision. Un kilomètre et demi, les lentilles automatiques grossissent les silhouettes qui avancent derrière le mur. Deux hommes et une femme, un commando de civil lourdement armé, probablement venu piller pour le compte de leur clan. Probablement affamés mais il n’en n’a cure, il a un boulot, il travaille pour une compagnie, les compagnies n’aiment pas les pillards, affamés ou pas. Le trio longe un mur couvert de lichens, le mur traverse une portion d’autoroute, une barricade construite du temps des grandes guerres européennes. Il appuie sur la détente. Balle Exacto, programmation électronique, revêtement titane, la balle suit une courbe savante avant de traverser le mur comme du beurre et de vaporiser la tête derrière. La femme part en arrière, décapitée, la balle effectue un virage à gauche et s’enfonce dans un gilet pare-balle qui ne l’arrête pas et fini par s’éparpiller dans le troisième membre du commando. Il renifle l’air. Ça sent la poudre et la chlorophylle. Il vérifie le compteur fixé à  une des manches de sa combinaison de combat, il lui reste trois heures avant que la radioactivité devienne problématique pour ses couilles. Pas qu’il compte faire des enfants mais il s’espère au moins un avenir. Dans huit jours c’est la quille, dans huit jours il part se reposer trois semaines à Londres. Il soulève la bâche couleurs terre sous laquelle il s’est glissé, et dévoile un Barret MIV, fusil sniper lourd posé sur son bipied. Soudain les stridulations et les chants s’arrêtent. Il se fige, quelque chose ne va pas. Son casque amplifie les sons sur un rayon de mille mètres s’il le règle. Il appuie sur une touche du clavier de manche et ça surgit dans ses oreilles en stéréo, comme une colonie de frelon à l’attaque. Il soulève le Barret en vitesse, rabat les bipieds et se jette dans le trou derrière lui. Une chute d’un étage amortie par son exosquelette Hulk 3.0 alors que les drones chauve-souris s’engouffrent dans l’immeuble. Flèches en céramiques noires, indétectables au radar, elles éclatent en chaine au-dessus de sa tête. Il court, il vient de comprendre, les civils servaient d’appât et il s’est fait piéger. Trois drones s’engouffrent dans le trou et le poursuivent. Il sait que ces engins ont tous une caméra embarquée, que quelque part quelqu’un le contemple derrière son écran en attendant de le voir se faire déchiqueter. Limite s’il ne fait pas des signes obscènes alors qu’il court, son lourd fusil sur le dos, soulevé par son exosquelette, il court vite. Les chauves-souris éclatent autour de lui. Détonation en chaine, flammes et éclats de céramique qui s’enfoncent dans sa combinaison alors qu’il roule poussé par le souffle. Il se relève, sonné, sa combinaison fumante et déchiquetée au niveau de l’épaule droite, le logo de la compagnie a disparu, fondu par les explosions mais le nano tissu a fait son travail et les aiguilles de céramique n’ont même pas atteint la couche de kevlar et d’acier qui carapace son corps. Dans ses oreilles il entend ses poursuivants qui parlent en chinois. Probablement des mercenaires d’Unilever venus nettoyer le terrain. Ce qui voulait dire que leurs troupes étaient plus proches que l’état-major le pensait. Il continue de courir jusqu’à l’escalier de secours. Le palier est encombré d’ossements humains, il marche dessus sans faire attention et descend jusqu’au rez-de-chaussée.

  • Recon à Shadow, tu me reçois ?
  • Oui, chuchote-t-il alors que les chinois se rapprochent à deux rues de là.
  • Rapport de situation.
  • J’ai des niaks au cul, patrouille choc et feu Unilever je dirais.
  • Il me faut des précisions, Unilever est à deux cent kilomètres à l’ouest normalement.
  • Ils m’ont envoyé une chiée de drones chauve-souris, y’a qu’eux qui ont ce genre de matos dans le secteur.
  • Négatif Shadow, il me faut une confirmation.
  • Oh tu fais chier.

Il hasarde un œil au dehors de l’immeuble, personne, il porte la main à sa poche de cuisse et en sort un drone aux ailes repliées pas plus gros que sa main. Il l’active, le drone s’envole en bourdonnant, une des caméras embarquées bascule l’image dans ses optiques automatiques imposant une image aérienne du paysage. Il aperçoit sa propre ombre qui se glisse d’un immeuble à l’autre, puis il aperçoit les chinois, une douzaine d’hommes, gros plan sur leurs combinaisons de combat, bingo le logo d’Unilever !

  • Tu vois, j’aurais dû parier avec toi, ricane Shadow en traversant le rez-de-chaussée en ruine de feu un hôtel.
  • On va les calmer, assure Recon dans son oreille. Tiens toi près.

Shadow se met à courir maintenant parce qu’il sait ce qui va se passer et il maudit Recon. Il maudit la technologie, il maudit le ciel, il maudit la compagnie. Ca se passe au-dessus de la stratosphère, ils ont appelé ça le Doigt de Dieu. Un noyau de bombes à guidage laser de deux cinquante kilos, largable n’importe où dans le monde sur commande, racheté après la privatisation du Pentagone. Les compagnies ont gagné, elles ont eu la peau de l’état et maintenant elles se font la guerre pour la moindre parcelle de terre cultivable, la moindre ressource. Unilever contre Kellogs, Pepsi contre Coca, Bayer contre Johnson et Johnson. Et la guerre est partout ou presque. Il court alors que Recon décompte dans son oreille, 5, 4, 3…. Il court alors que deux bombes descendent en à pic depuis l’espace, il se jette dans un trou entre deux parois effondrée alors qu’elles traversent le ciel en grondant. Elles explosent à un mètre au-dessus du sol, ravagent tout sur cinq cent mètres carrés, les êtres vivants prennent feu, l’acier fond, le béton et le verre se pulvérise, la terre tremble. Elles crament complètement les mercenaires chinois.

  • La voie est libre.

Il sort de son trou fumant, le paysage est ravagé, des immeubles qui étaient debout cinq minutes auparavant se sont effondrés comme des arbres. Il aperçoit son reflet dans les éclats de verre d’une tour écrasée, tête d’insecte et combinaison de superhéros, il continue son chemin et sort de la ville. La base Recon se trouve dans un bunker en sous-sol installée dans une ancienne station de métro. Le métro en lui-même fonctionne toujours sur une partie du réseau. La ville succède à une autre. Paris sous les bombes. Paris en partie ravagé, sa Tour Eiffel en tas de ferraille, ses immeubles haussmanniens calcinés, ses ponts rasés. Disney Corp est à la reconstruction avec des compagnies européennes, ils vont transformer ça en parc à thème pour américain à Paris, dès que la victoire sera annoncée. Une ville idéale, une mignardise pour riche, comme ils ont transformé Londres après les inondations monstres de 2023. Plus de cent milles morts et le big business en a fait une opportunité de bétonnage et de privatisation sans précédent. Londres ressemble aujourd’hui à Tokyo qui ressemble lui-même à New York et Los Angeles, des cités lacustres comme était Venise avant d’être balayée par la montée des eaux.  Il entre dans le bunker et est accueilli par des gardes armés qui le passe au compteur Geiger avant de le laisser entrer dans la pièce principale. “Please allow me to introduce myself I am a man of wealth and taste” un remix, il est accueilli par un remix de Sympathy for the devil. Les guerriers Recon comme il les appelle sont deux gamins de vingt ans derrière des ordinateurs avec à leur disposition la puissance de feu d’un petit pays. Sam et Jeremy, Sam danse tout en mangeant du corned beef à la pointe de son couteau. Il porte un treillis neuf qui n’a jamais servi hors de ce bunker. Son col est estampillé du logo de la compagnie. Un K pour Kellogs, jaune pour la circonstance. “I’ve been around for long, long, year. Stole many a man’s soul to waste.” Shadow enlève son casque et ôte sa cagoule. Ça fait deux jours qu’il est dans le wild à chasser le pillard, il est contant d’être rentré. Sam danse autour de lui en roulant des yeux d’extase.

  • Il a fumé ton pote ou quoi ? Lance Shadow à l’adresse de Jeremy derrière son écran.
  • On peut rien te cacher gros, fait Jeremy en lui montrant un pétard qu’il rallume aussi tôt.
  • On vient de découvrir la base d’Unilever, explique Sam.
  • De quoi ?
  • On vient de trouver leur putain de base ! Mec.

« And I was around when Jesus Christ had his moment of doubt and pain.” Sam continue de se tortiller, Shadow ne comprend pas, il regarde le second opérateur. La base d’Unilever ? Ca fait un mois qu’ils la cherchent, un mois que les drones volent en vain autour de Paris. Ils ont pensé à une base de commandement mobile, envoyé des patrouilles, les patrouilles sont revenus bredouilles ou pas du tout parce qu’en attendant la ville est quotidiennement sous le feu des canons automatisés Jericho installés à Chartres. Et encore à portée des bombardiers Coca A130 il y a deux semaines  avant que des renforts ne leur parviennent du nord et ne rase la base aérienne de Villacoublay.

  • Ouais et c’est grâce à toi.
  • Ah ouais ?

Shadow ouvre la glacière et sort une bière, une maison, Budweiser, Mike Jagger s’égosille dans le micro sur un beat house, il fait valser la capsule d’une pichenette et s’enfile une gorgée.

  • Ils ont envoyé un dernier appel avant que le Doigt de Dieu ne les éclate, on a réussi à le tracer cette fois. Ces enfoirés sont installés ici même !

Il manque de recracher sa bière.

  • Hein !?
  • Ils sont dans les anciennes tours de la télévision française à Javel, l’informe Jeremy, tu vas y aller avec les mecs.
  • Mais comment ces enfoirés ont fait pour s’approcher aussi prêt sans qu’on les repère ?
  • C’est ce qu’on aimerait savoir.

Shadow se gratte la tête, va falloir repartir en mission et il aurait préféré éviter si peu de temps avant la quille mais c’est trop grave pour laisser passer et il le sait. Il sait aussi qu’ils pourraient envoyer les chars, tout raser de ce qui ne l’est pas encore mais ils n’auraient probablement pas leur réponse, comment ils avaient fait pour déjouer toute les surveillances ?

  • Les gars sont déjà au courant ?
  • Ils n’attendent plus que toi.

Shadow fini sa bière, s’essuie la bouche d’un revers de la main et soupire.

  • Dis leur que j’arrive.

Deux guerres civiles, trois coups d’états, la France et sa capitale a été bien secoué par la Grande Crise de 2030, quand les supermarchés ont commencé à se vider, que des régions entières étaient secouées par une sécheresse marocaine tandis que d’autre continuaient de dépenser sans compter de l’eau à crédit. Le crédit s’était effondré, les marques avaient repris leurs billes aujourd’hui il faut travailler pour elle, leur être utile si on veut vivre correctement ou vivre tout simplement. Peut-être pas une grande différence dans le fond par rapport à avant sauf qu’aujourd’hui ça se régle à coup de fusil. Les inutiles, les riens, grouillent dans les bidonvilles au nord de la ville, les privilégiés siégent à Montmartre dans des bunkers de luxe, l’est a été ravagé par les bombes ainsi qu’une partie de l’ouest de Paris, le front de Seine lui ne tient plus que par bout, siège de la télévision française, il a été mainte et mainte fois pris et repris par des forces antagonistes franco française avant que les marques y mettent bon ordre, du moins jusqu’à présent. Un drapeau Facebook déchiqueté par le vent et les balles flotte vaillamment sur la tour criblée de France Télévision. Ils passent d’immeuble en immeuble, des pouces bleus jalonnent leurs parcours dans les ruines, une idée des démineurs pour montrer que l’endroit est sûr, une idée à la con selon Shadow, il vaut mieux laisser le doute pour l’ennemi que de lui montrer le chemin. Mais ce n’est pas lui qui commande, ni cette colonne d’hommes ni ailleurs. Il avance en éclaireur dans les ruines, il a pris de la Pervitine pour aiguiser ses sens et être plus alerte, c’est pas ce qui se fait de mieux sur le marché de nos jours mais c’est compris avec les rations de combat. Il avance avec prudence, ils ont déjà essuyé plusieurs tirs, un de leurs hommes est mort, un sniper ou plusieurs traine dans ce qui reste des tours. Et il est certain que d’autres mines ont été déposées depuis. Il s’engouffre dans une fissure et se retrouve dans un parking à peu près désert. Quelques véhicules sont encore là sous une couche de poussière et généralement cannibalisés, mémoires mortes d’un temps révolu, quand l’endroit était l’épicentre des attentions, quand regarder la télé était l’activité la plus courante. Aujourd’hui c’est de survivre une journée de plus qui est l’activité la plus courante. Shadow a à peine connu cette époque-là, il est né pendant la transition, quand tout ce qui avait été promis en termes de catastrophe biblique s’était produit en chaine faisant balbutier maintes élections. Alors il ne regrette rien, pire, il s’en fiche, il a choisi le bon camp, celui de l’armée, il a été formé par les meilleurs et maintenant il gagne grassement sa vie en la risquant. C’est le prix à payer pour un lupanar à Londres et assez de fric pour s’offrir de la viande animale à diner. Au bout du parking il y a une sortie vers des ascenseurs, et des caméras qui semblent intacts. A découvert, il court jusqu’à un pilier et attend. Si les caméras fonctionnent encore il va peut-être y avoir du monde à accueillir. Mais rien ne bouge, alors il court jusqu’à la sortie et arrive devant les ascenseurs déglingués. La porte des escaliers est entre ouverte mais il se méfie, il s’accroupit et aperçoit le fil piège pas plus gros qu’un cheveu. Pas de pouce bleu cette fois, les démineurs ne sont pas venu jusqu’ici ou Unilever a à nouveau piégé l’endroit. Peu importe, il faut quand même qu’il passe. Il sort un câble d’une des poches de sa combinaison, une caméra flexible relié à ses lunettes électroniques et le passe dans l’embrasure de la porte. Une mine antipersonnel, un modèle artisanale qui doit avoir au moins dix ans tellement il est couvert de poussière. Pas question qu’il touche à ça, il ressort, cherche une autre issue en longeant les murs, il aperçoit les autres buildings au-dehors, criblés, souillés, tout comme celui-ci. Là, une autre sortie, des escaliers à nouveau mais pas de piège. Il grimpe, visite un étage, des anciens bureaux en enfilade, du contreplaqué défoncé, brûlé, de la moquette arraché, des étuis de balles partout. La guerre a fait rage par ici. Il avance avec prudence, il surveille les fenêtres, il n’oublie pas qu’il y a un sniper quelque part.

  • Unité à Shadow, au rapport.
  • Shadow à Unité, une mine à la sortie ouest du parking sinon rien à signaler.
  • Ok, on descend dans les sous-sols.
  • Bien reçu.

Soudain ses écouteurs perçoivent une voix. Incapable de comprendre ce qu’elle dit mais ça vient des étages au-dessus. Il redouble de prudence. Ce n’est pas un sniper ou alors c’est le type le plus bavard qui soit, qui parle tout seul de surcroit. L’esprit de Shadow est comme une fine lame aiguisée qui ne comprend rien à ce qui se passe dans les étages. Ca met son paranomètre en mode frétille. L’arme en joue il entre dans un escalier déglingué par une bombe. Il y a un grand trou au milieu et il faut sauter pour continuer. Il saute, il n’a pas le choix, le monologue s’est arrêté mais il entend des bruits. Quelqu’un qui marche, fait des allées venues. Il grimpe les marches avec prudence, le son se rapproche. Il vérifie que la porte de communication n’est pas piégée, rien. Rassuré il pousse la porte et pénètre dans un couloir presque intact, comme si la guerre n’était pas monté jusqu’ici, seulement des toiles d’araignée et de la poussière, pas de douille, pas d’impact de balle. Il marche en longeant le mur, l’arme toujours en joue, il entend les pas qui se rapprochent et des marmonnements. Soudain une porte s’ouvre et en surgit un type dans une veste orange tigré noir déchirée à l’épaule et au coude.

  • On se fixe ! Aboie Shadow.

Le type le regarde stupéfait, il remarque qu’il a les yeux maquillés puis aussi soudainement qu’il est apparu, disparait. Shadow pousse un juron et le poursuit. Il entre dans une vaste salle de maquillage, le type le braque avec un vieux fusil automatique, il croit reconnaitre une Kalachnikov, comme il reconnait dans son regard une franche trouille de s’en servir.

  • Fais pas le con, je t’aurais séché avant que t’ais appuyé sur la détente.

Le type hésite quelques secondes avant de renoncer en jetant le fusil par terre.

  • Tirez pas.
  • Qu’est-ce que tu fous là ?

L’autre sourit tristement en haussant les épaules.

  • La nostalgie.

Ce sentiment effleure tellement peu Shadow qu’il ne comprend pas.

  • La quoi ?
  • La nostalgie, j’étais animateur, c’était ma loge, dit-il en montrant la pièce autour.
  • Tu t’appelles comment ?
  • Cyril Hanouna.
  • Connait pas.
  • Pourtant j’étais encore vachement connu dans le temps.
  • Quel temps ?
  • 2020, 2025…
  • J’étais minot.
  • Et tu regardais pas Touche Pas à Mon Poste ?
  • Non.

L’animateur hoche la tête.

  • J’avais un public jeune pourtant…
  • Qu’est-ce tu fais là ?
  • Je t’ais dit, la nostalgie.

Mais voyant le regard d’incompréhension du soldat, l’animateur s’anime.

  • L’ancien temps, tu vois pas ? Moi j’y croyais à tout ça !
  • Tout ça quoi ?
  • Tout ! Mon boulot ! Que j’étais là pour distraire les gens, l’argent que je gagnais ! Et puis j’étais reçu partout et même les ministres m’appelaient ! J’étais important tu sais ! Enfin je croyais…J’y croyais moi à l’avenir ! Je voyais bien que ça merdait de partout mais je me disais comme tout le monde qu’ils allaient trouver une solution, que la technologie viendrait à notre secours ! Que tôt ou tard tout le monde deviendrait raisonnable ! Et puis merde je faisais partie un peu de l’élite moi quand même, bon j’étais un clown d’élite si tu veux, mais quand même ! J’avais Bolloré en direct moi ! Des responsabilités….
  • Qui ? Le coupa Shadow.
  • Bolloré, un milliardaire du passé, c’était mon patron.
  • Qu’est-ce qu’il est devenu ?

L’autre haussa les épaules.

  • Bah comme tout le monde, il a pas vu venir les grandes catastrophes, il a été ruiné par la crise financière de 2031, celle qui a achevé tout le monde.

Shadow savait que non, les consortiums, les holdings, les grandes marques avaient phagocyté leurs débiteurs et aujourd’hui régnaient en maitre sur la planète. Facebook et Tweeter n’étaient-ils pas au conseil de sécurité désormais ? Et qu’est-ce qu’étais devenu le si tyrannique gouvernement chinois sinon une gigantesque usine à ciel ouvert pour le compte de marques internationales sans pays ni autre drapeau qu’un logo ? Des marques qui aujourd’hui se faisaient la guerre sur toute la planète.

  • Tu peux pas rester là, c’est une zone de guerre.

Hanouna écarta les bras avec un air de gosse boudeur.

  • Tout ce foutu pays est devenu une zone de guerre ! Avant on vivait bien ici tu sais ! Du temps de Macron par exemple !
  • Qui ?
  • Un président qu’on a eu, moi j’y croyais vachement à ce gars-là, je me disais tu vas voir qu’il va changer le pays, et je voyais bien qu’il y avait des malheureux chez nous, des défavorisés comme on disait dans ce temps-là. Mais bon des pauvres je me disais, il y en aura toujours ! C’est dans l’ordre des choses non ? Mais la vérité tu veux savoir ? Bin j’avais rien compris à rien et je croyais dans des conneries. Et maintenant je vis dans un bunker pourri qui prend la flotte à Montmartre.
  • Ca pourrait être pire, tu pourrais être mort, fait remarquer Shadow. Ou dans un de ces bidonvilles au nord…

L’animateur approuve d’un hochement de tête.

  • C’est pas faux… mais est-ce que c’est vraiment pire au bout du compte ? Hein ? On agonise de chaleur la moitié de l’année, et on risque de se prendre une balle n’importe quand, Carrefour fait la guerre à ses concurrents à coup d’obus et nous on est rationné sur tout ! Et tout ça pourquoi ? Je vais te dire pourquoi…

Shadow lui fait signe de se taire

  • Unité à Shadow, au rapport.
  • J’ai trouvé un civil dans les étages, il dit qu’il travaillait là dans le temps…
  • Ramenez-le quand vous aurez fini là-haut, on va l’interroger.
  • Bien reçu, et de votre côté ?
  • On les a trouvés, secteur nettoyé
  • Vous avez découvert comment ils avaient fait ?
  • Ils sont passés par les égouts, ces enfoirés on fait huit kilomètres dans la merde pour arriver jusqu’ici.

Les yeux électroniques du soldat se posent sur Hanouna.

  • Bien reçu je descends avec le civil…. Il coupe et fait à l’animateur : suis moi vite.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Suis-moi si tu veux vivre, dit-il en le tirant par le bras.

Il a compris à l’instant où l’autre lui a dit que le secteur était nettoyé. Compris qu’il avait à faire avec un brouilleur de voix, compris que l’unité s’est fait piéger sans un coup de feu, raison pour laquelle ses oreilles supersoniques n’ont rien capté. Même dans les sous-sols il aurait dû entendre le crépitement des armes. Hanouna obéit.

  • Comment t’as fait pour monter ?
  • Bah comme toi, j’ai pris les escaliers, tu vas me dire ce qui se passe ?
  • Suis moi c’est tout.

Il retourne dans les escaliers mais cette fois prend la direction du toit. Il n’a pas oublié les snipers, mais c’est la seule issue dont il dispose. Bientôt ils enverront des gens dans les étages, il faut qu’ils aillent vite. Mais l’animateur a du mal à suivre le rythme. Il va même jusqu’à s’effondrer dans un coin, grisâtre.

  • Qu’est-ce que t’as ?
  • J’vais faire une attaque… merde je suis pas comme toi moi…

Shadow soupire, l’exosquelette le supportera sans mal, il le prend sur son épaule et termine les derniers mètres comme un forcené.

  • C’est l’étage de la direction ça, fait Hanouna en redescendant de ses épaules.
  • Le toit, t’es déjà monté sur le toit ?
  • La piste pour l’hélico ? Une fois pourquoi ?
  • Par où on y a accès ?
  • Qu’est-ce que tu veux aller foutre là-haut ? Pourquoi on est monté d’abord ?
  • Pose pas de question, réponds.
  • Suis-moi.

Ils traversent des ruines de ce qui a été un temps des bureaux luxueux, mais ils ne le traversent pas en promeneur. Shadow lui fait signe de passer derrière lui, il a entendu du bruit à l’extérieur. L’immeuble en face, ou ce qu’il en reste. Il sort le drone de sa poche et le lance comme un avion en papier. Les caméras embarquées lui décrivent les ruines par tous les spectres disponibles. Il repère une silhouette camouflée sous une bâche. La silhouette est bleue, comme s’il était mort, un petit malin sans doute avec une combinaison de combat à température réglable, pas comme la sienne dans laquelle il crève littéralement de chaud.

  • Qu’est-ce qui…

Shadow lui plaque la main sur la bouche. Puis lui fait signe de se mettre à plat ventre. Hanouna, qui n’en mène pas large, obéit en roulant de ses gros yeux maquillés comme un enfant. Shadow passe son fusil par-dessus son épaule, déplie le bipied et vise. L’arme se cabre et aboie, la balle traverse murs et reliefs de meubles, la bâche et la silhouette en dessous. La température remonte, le sang est orange dans son optique, la plaie est jaune vif, c’était bien vivant, et ça bouge encore. Ca rampe, il tire une nouvelle balle, pleine tête, fin de l’histoire. Mais il ne bouge pas. Il attend parce qu’il y a un autre sniper, quelque part il en est certain, et que pour l’instant le drone ne l’a pas trouvé. Il volète, il est programmé pour chercher le mammifère, parfois lui et les autres s’en servent pour chasser. C’est que le gibier est revenu dans la capitale malgré tous les bombardements Mais c’est moins marrant qu’à l’ancienne quand on chasse à vue. Il regarde sur son cadran de manche et redirige le drone vers les hauteurs. Bon Dieu ! Voilà l’autre tireur, et il est au-dessus d’eux qui pointe son arme vers le sol. Shadow se jette sur l’animateur et roule sur lui-même alors que les salves traversent le toit et déchire l’emplacement où il se trouvait cinq dixième de secondes auparavant. C’était le moment de sortir son arme d’appoint ou jamais. Arme ventrale, pistolet-mitrailleur plié en trois, fabrication Suisse, une horloge, 50 cartouches en titane High Power, une horloge mortelle. Il réplique, les balles déchirent le béton et l’asphalte, déchirent le sniper, cloué sur place.

  • Ca va ? Demande-t-il à l’autre sous lui.
  • Euh…
  • Ok, on y va.
  • On y va où ?
  • Sur le toit bordel.
  • C’est sûr ?
  • Maintenant c’est sûr.

Sur le toit le cadavre n’est plus que de la bouillie, l’animateur fait la grimace.

  • C’est le premier que tu vois ?
  • Non mais…
  • Mais quoi. ? Fait Shadow en déroulant un câble de son paquetage..
  • Merde… avant ça c’était dans les autres pays ! La guerre…
  • Bin ouais c’est la vie, répond le soldat l’air de dire qu’il s’en fiche complètement.
  • Tu peux pas comprendre. T’as pas connu la bonne époque.

Shadow se retourne excédé.

  • Si j’ai connu la bonne époque ! J’étais minot mais j’en ai un peu profité tu vois, et j’ai vu aussi, j’ai grandis, j’ai grandis au milieu de connards comme toi qui attendaient qu’elle revienne cette bonne époque tout en suçant tout ce qu’il y avait à sucer autour d’eux, pourvu que c’était eux qui l’avait et pas les autres ! Alors maintenant t’arrêtes de m’emmerder avec ta bonne époque et tu la ferme.
  • Mais comment tu voulais qu’on sache ! Glapit l’animateur.
  • Qu’on sache quoi ?
  • Bah que tout ça allait arriver !
  • Putain mais tous les jours c’était dans les journaux ! Attention 2030, tout le monde descend ! Alerte générale depuis 2020 au moins, et vous quoi ? Bah rien comme d’habitude, juste des rongeurs occupés à ronger notre monde. Et c’est ma génération qui paye l’addition tu vois.

Hanouna reste un moment bouche bée puis dit :

  • Pfff… je suis désolé…

Shadow fixe un grappin à son câble et le lance au loin jusqu’à trouver une prise dans l’autre immeuble. Deux essais suffisent, puis il enroule l’autre extrémité du câble autour du cylindre d’acier qui fait le tour de la piste d’atterrissage.

  • Je peux savoir ce que tu fais ?
  • Je nous sauve la peau, dépêche-toi ils arrivent.
  • Qui ça ils ?
  • L’ennemi.

Ses écouteurs perçoivent des bruits de pas qui raisonnent dans les escaliers de secours. Il envoie le drone en reconnaissance. Il enfile son paquetage sur le câble de sorte de s’en servir comme siège, Hanouna se fige, il est déjà vert.

  • T’es fou ? Tu veux me faire passer par là ? Mais jamais je descends ce câble moi !
  • Tu préfères qu’ils te tuent ?
  • Pourquoi ils feraient ça ? J’ai rien fait.

Shadow en a marre de jouer les bonnes âmes.

  • Comme tu veux.

Il va pour monter sur son sac quand l’animateur l’interpelle.

  • Attends, attends !

Il l’assoit devant lui et avant qu’il se mette à hurler lui plaque la main sur la bouche et se jette dans le vide. Le sac résiste, l’atterrissage est un peu désordonné, ils se vautrent dans les débris sans freins sinon les jambes de Shadow et l’exosquelette. Hanouna tombe la tête la première dans des ordures. Shadow l’aide à se relever et le pousse devant lui.

  • Faut pas qu’on reste là.

Il se doute que les communications sont surveillées dans ce secteur plus que jamais mais il doute que l’ennemi connaisse déjà leurs codes. Il espère juste qu’ils n’ont pas un brouilleur. Il compose un numéro sur son clavier de manche et appuie sur la touche envoie. C’est un code d’urgence, les autres savent ce qu’ils ont à faire et ils savent qu’ils n’ont pas le choix, tant pis pour lui, pour l’unité, trouvez-vous un abri et advienne que pourra. Le Doigt de Dieu… Il finit par leur trouver une cache sous un mur effondré, dans un trou dans le sol. Il entend le grondement des bombes, met le volume de ses écouteurs au minimum et dit à l’animateur.

  • Met tes mains sur les oreilles, et garde la bouche ouverte.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Dis adieu à tes souvenirs…

Les bombes éclatent en traversant la tour en face, un énorme bruit, et elle s’effondre sur elle-même. Ils attendent que la poussière retombe pour sortir de leur trou, l’animateur regarde le cratère où se trouvait le siège social de sa chaîne.

  • Pourquoi ?
  • Pourquoi quoi ?
  • Pourquoi t’as fait ça ?
  • J’ai des ordres, je suis pas venu en touriste.
  • Et t’avais besoin de tout détruire ?
  • T’aurais préféré qu’ils nous tombent dessus ?

Hanouna regarde vers le ciel.

  • J’ai même pas entendu le drone.
  • C’était pas un drone, bombe stratosphérique, programme américain, explique le soldat en renfilant son paquetage.

L’animateur secoue la tête.

  • Alors c’est à ça que nous aura servis toute notre technologie hein ? A faire la guerre.

Il répond par un haussement d’épaule :

  • Qu’est-ce que tu veux les marchands d’armes sont plus prévoyants que les civils.

L’animateur joint les mains, ferme les yeux et se met à réciter une prière en hébreu.

  • Qu’est-ce que tu fabriques ?
  • Je récite le kadosh, une prière aux morts.

Shadow ricane.

  • Ah parce qu’en plus t’as de la religion ?
  • Et alors ?
  • Ah, ah, ah, vous êtes vraiment une génération de tarés.
  • Pourquoi tu dis ça ?
  • Il était où ton dieu quand le permafrost s’est mis à fondre ? Quand sont apparues les premières épidémies ? Des virus tellement vieux qu’on savait même pas ce que c’était, hein dis-moi ?
  • Euh… c’est plus compliqué que ça.
  • Mais non c’est pas compliqué vous préfériez croire à vos putains de superstitions plutôt qu’à la fin de votre monde, c’est ça la vérité. Et résultat ? Résultat t’es comme un con à réciter ta prière à la con et le monde continue de se barrer en couille. Y’a pas de retour en arrière mec, tu seras plus jamais une vedette et ce pays pas plus que les autres ne se relèvera jamais.

Hanouna le regarde outré.

  • Comment tu peux être aussi cynique ?
  • Pas difficile, j’ai copié sur ta génération, ricane le soldat avant de lui tourner le dos.

Il se glisse dans les ruines, Hanouna regarde sa silhouette disparaitre dans le halo de poussière qui noie les alentours. Shadow l’entend qui continue de prier, grand bien lui fasse. Génération de merde, pense-t-il en retournant vers sa base.

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Wasteland

Ils étaient trois trottinant en file indienne, le dos courbé la démarche encore simiesque qui balançait sur la terre désolée et rugueuse. Les cheveux longs masquaient leurs visages busqués par les intempéries et la violence de leur vie, nu comme au premier jour, armés de lances taillées dans l’os, chasseur cueilleur. Celui de tête avait la peau sombre et crasseuse, du poil un peu partout sur les épaules et les dos. Soudain il s’immobilisa et renifla l’air comme un chien. Les autres grognèrent, il répondit par un aboiement, ils repartirent. 65° Celsius et pas d’ombre mais ils avaient l’habitude, ils savaient comment traverser ce désert-là, et quand ils auraient soif ils lècheraient le lichen sur les pierres, broieraient la mousse, trouveraient les bons champignons sous la couche du désert, boiraient leur urine. La terre était rouge sous un ciel jaune pâle avec le soleil comme un cercle coupant, terre désolée qui s’étendait sur une centaine de kilomètres jusqu’aux grottes où ils vivaient avec leur communauté. Ce n’était que des monticules avec des trous dedans qui se dressaient là comme les reliefs mâchés d’une ancienne civilisation, leur groupe était jeune pour l’essentiel, on ne vivait pas vieux dans cette région et les enfants morts en bas âge étaient nombreux. Les mères avaient peu de lait, la viande était rare, raison pour laquelle ils étaient partis en chasse. Poursuivre un chien du désert qui s’était isolé de sa propre communauté, soit pour se reproduire, soit pour mourir, il n’en avait aucune idée, à peine s’ils l’avaient aperçu au loin, ils le suivaient à l’odeur. Une odeur musquée comme un fil de soie invisible qui se répandait dans l’air, promesse de rôti, ils en salivaient d’avance. Le chien les sentait lui aussi, cette puanteur d’hominidé qu’il avait appris à redouter comme la mort, alors il courait à en perdre haleine, s’immobilisait de temps à autre et les cherchait du regard. Il les voyait au loin, la file indienne cahotante sur le relief desséché, dans les replis de sa mémoire il se souvenait que ça n’avait pas été toujours comme ça. Plus au nord, dans le temps, il avait partagé le gite et le logis avec une tribu d’entre eux  Il mangeait mieux à l’époque et plus souvent, puis la tribu avait été décimé par une autre, certain étaient mort de maladie aussi, alors le chien était parti, suivant la direction de son instinct. Il savait qu’il y avait du gibier de l’autre côté du désert, des lapins peut-être, il adorait la chair du lapin. Ou des chats sauvages, mais ils étaient plus difficile à tuer, plus gros, plus féroces, prédateurs tout comme lui et ceux qui le poursuivaient. A nouveau l’homme de tête s’immobilisa et huma l’air. Deux aboiements, un grognement, les autres se mirent à gronder et à chercher autour d’eux, nouveau grognement, soudain ils étaient tous accroupis à farfouiller sous les pierres quand surgit une colonie de scorpions noirs, des grands, des petits, une famille. Ils se jetèrent dessus empalant les plus gros, ramassant les autres à pleine main, arrachant leur dard d’un coup de dent vif puis les broyant entre leurs maxillaires avec des bruits de carapace qui craque, la chair pâle bavant de leurs lèvres desséchées, goûtant sur leurs mains tremblantes de faim et de soif. Leur festin terminé ils filèrent comme ils étaient venus poursuivant toujours le chien qui avait disparu derrière une colline. Au-delà le désert virait lentement de couleur du rouge au blanc os avec des rochers gris de part et d’autre que les hominidés surnommaient dans leur proto langage « gaou ! » parce que leur texture et leur bruit quand on tapait dessus était inhabituelle. Ils étaient froids, quasiment lisses et raisonnaient comme des gongs. Ils s’en méfiaient toute fois, l’un d’eux un jour s’était transformé en éclair puis en boule de feu quand un de la tribu avait tapé dessus. On avait retrouvé que des restes de celui-là et ceux qui l’avaient accompagné cette fois avaient été sourds pendant des lunes. Alors on évitait de s’en approcher autant que possible, quand ils n’étaient pas enfouis sous le sable et qu’on posait le pied dessus. Il était de coutume de marcher doucement, presque glisser sur la surface de ce désert là, ce qui ralentissait la marche forcée qu’ils s’étaient imposés depuis le départ de la chasse. Le chien s’en fichait, il zigzaguait au fil de son instinct et du parfum de sang qu’il sentait au loin. Un parfum cuivré avec un léger soupçon de coagulation qui suggérait un animal blessé ou une charogne. Il était excité. Tant qu’il ne fit pas attention au trou dans le rocher sous ses pattes. Un petit trou, juste ce qu’il fallait pour y coincer sa patte avant. Le chien tira dessus mais les bords du rocher menaçaient de lui arracher les doigts, il leva la tête en direction de la petite troupe, ils étaient encore loin. Puis il se pencha et entrepris de ronger le rocher avec ses dents. Ce n’était pas si difficile, les bords étaient coupant mais la surface malléable. Il pouvait tirer dessus avec le bout de ses dents tout en s’entaillant douloureusement la truffe. Le chien pleurait tout en se libérant. Puis soudain sa patte surgit presque d’elle-même, blessée mais vaillante, il s’en alla en boitant alors qu’une lance volait dans les airs. Elle le rata de peu, s’enfonçant dans le sable avec un bruit de succion. Le chien se mit à trottiner.

Ils retournèrent vers leur caverne alors que la nuit tombait, le chien empalé sur une des lances. Quelques feux brillaient dans le noir, luciole verticale qui éclairait des familles entassés dans leur troglodyte, quelque part on entendait un rut, ailleurs ça se battait à coup de croc. L’homme de tête poussa deux, trois aboiements la petite troupe s’immobilisa et déchargea ce qu’on avait ramassé, en plus du chien, les pinces des scorpions. La tribu se rassembla d’elle-même, sans commandement, on fit cuire le chien et en dépit du fait qu’il n’y avait pas beaucoup de viande, les uns et les autres partageaient, les meilleurs morceaux allant aux chasseurs et aux mères. La température avait à peine baissé depuis la fin de la journée mais le vent du sud s’était levé, frais, léger comme une caresse, homme, femme et enfant s’étendaient, s’étiraient ou s’épouillaient en extra de nourriture, chaque calorie comptait, chaque protéine. Parfois un mâle prenait une femelle, ou l’inverse et ils se baisaient devant les autres sans manière. C’était violent, court, comme des saccades de jus dans une fente, parfois ils se mordaient jusqu’au sang puis se séparaient comme s’ils ne s’étaient jamais connu. Peau brune, le leader des chasseurs n’avait pas sommeil, il veillait sous la lune en croissant de cimeterre. A quoi pensait-il, il ne savait pas bien lui-même, son esprit était confus.  Parfois dans ses rêves il avait l’impression de se souvenir de quelque chose mais il ne savait pas quoi. Ses rêves étaient souvent verts. Vert tendre ou vert émeraude avec de l’eau, beaucoup d’eau, de l’eau comme il n’en avait jamais vu de toute sa vie. Peut-être que cela avait un sens mais c’était trop loin de lui pour qu’il se pose des questions. D’ailleurs de manière générale il ne s’en posait guère, son esprit comme un réduit plein des règles de base de survie, limité par la géographie, la température, ses responsabilités vis-à-vis de la tribu. Il était le meilleur pisteur d’entre tous et sa lance était très souvent mortelle. Son rôle de chef s’arrêtait là et il n’ambitionnait rien de plus non plus, nourrir tout le monde demandait déjà assez de travail comme ça. D’ailleurs pourquoi faire, ici ce qui comptait c’était l’entre-aide pas qui commandait qui. Dans cette perspective il avait autant besoin de la tribu que la tribu de lui. Pourtant parfois il songeait à s’en aller seul. Il avait le sentiment que il serait mieux et ça aussi il ignorait pourquoi. Il ne savait pas exactement ce qui le retenait. La peur peut-être ou bien se besoin atavique qu’avaient les siens de vouloir se regrouper, mais il en brûlait d’envie. Comme de se balancer au-dessus d’un ravin et sentir ce délicieux vertige de l’appel du vide. Mais à chaque lune quelque chose le retenait, le besoin de nourriture le plus souvent mais autre chose aussi parfois, une des femelles… Il aurait été incapable de l’exprimer en ces termes mais elle lui plaisait. Ses courbes, sa façon de se déplacer, son autorité naturelle, la couleur de ses yeux. Ils avaient déjà copulé ensemble et même ça lui avait plus, mais elle était stérile apparemment. Il s’en fichait, les petits l’indifférait, ils étaient inutiles tant qu’on ne pouvait pas en faire des chasseurs ou des cueilleurs et il n’avait aucune patience pour ces choses. Mais pour elle… elle lui donnait toujours la trique, elle donnait de l’accélération à son cœur parfois comme quand on s’approchait d’une proie et quand elle le regardait parfois il se sentait bizarre. Oui, au fond c’était juste elle qui le retenait ici avec eux tous, pourtant… pourtant il observait la lune et ce soir plus que jamais il avait envie de partir. Filer au-delà du désert et ne plus jamais revenir. Soudain il eut une idée. Il se leva et alla chercher la femelle en question. Elle dormait au fond d’un troglodyte, enroulée sur elle-même comme un chat sauvage, il la réveilla et se mit à faire doucement des bruits de gorge.

–       Kha, kha, kha…

Il la tirait par la main tout en lui montrant la lune. Elle protesta sur le même ton, il tira plus fort.

–       Agrrr ! Kha, kha….

Elle fit un petit bruit de gorge doux, il la lâcha, elle le suivit dans le noir.

De l’autre côté du désert on trouvait de l’herbe jaunie et quelques arbustes éparses, certain avait des fruits et ils savaient lesquels ne pas manger, mais ils préféraient les feuilles des buissons bleus parce qu’elles leur tournaient légèrement la tête, il y avait de l’eau aussi, des bassins limpides ou non, parfois flottait dessus un cadavre, homme ou animal, alors ils savaient qu’il ne fallait pas boire. Ils pérégrinaient dans les collines l’un derrière l’autre la température avait légèrement baissé, cela ressemblait presque à une promenade s’ils n’avaient été en chasse d’un lapin que peau brune avait repéré plus tôt. Le lapin s’était blessé, peut-être un chat sauvage l’avait pris en chasse également avant d’abandonner. Ils suivaient la piste du sang, de petites taches brunes comme des postillons éparpillés sur les cailloux et sur l’herbe. Bientôt ils arrivèrent en vue de montagnes étranges dont la cime avait été comme sabrée. Elles n’étaient pas fort hautes peut-être une trentaine ou une cinquantaine de mètres de haut mais la paroi était lisse à l’exception du lichen qui les recouvrait et de la faille qui traversait l’une de part en part. Sur l’une d’elle quelqu’un avait peint comme un soleil en jaune, très haut de sorte que même les oiseaux devaient le voir ce soleil là. Mais des oiseaux il n’y en avait pas qui venait du désert, ils venaient de l’est ou du nord et seulement à certaine saison. Ils trouvèrent un nid d’ailleurs, vide à l’exception de quelque relief de coquille quand soudain quelque chose gronda dans les buissons. Peau brune fit passer sa femelle derrière lui, serrant sa lance contre sa hanche prêt à frapper. Ca gronda de plus belle avant de surgir arrachant tout sur son passage, un sanglier, un énorme sanglier à trois yeux. N’écoutant que sa peur et son instinct, il se jeta sur l’animal plantant de toutes ses forces sa lance dans un de ses yeux. L’animal hurla de douleur et de colère et le fit passer au-dessus de lui d’un coup de groin, peau brune virevolta dans les airs avant de s’écraser dans les buissons, des côtes cassées par le choc, la femelle cria, l’animal fonçait sur elle maintenant, une esquille de la lance dans le front, l’œil crevé, à demi arraché. Agile comme un singe elle fit un bond de côté tout en jetant une pierre sur le crâne de l’animal. La pierre rebondit avec un ploc ! L’animal se retourna ronflant et bavant, il allait la déchirer en deux avec ses défenses, la broyer avec ses dents, il allait la manger ! Un sanglier géant rendu fou par on ne savait quoi lâché dans la nature, elle hurlait de terreur tout en reculant sur ses fesses. Quand d’un coup la tête du sanglier éclata. Son crâne s’ouvrit en silence, sa cervelle sorti sans demander la permission et l’animal s’effondra presque sans un grognement. La femelle était stupéfaite, qu’est-ce qui s’était passé ? Elle entendit son compagnon gémir, elle l’aida à se relever mais c’est à peine s’il pouvait tenir debout.

–       Akha, akha, grrr

–       Kha, akha, rrrr.

Ils restèrent donc là, lui assis, elle s’occupant des restes du sanglier avec des silex qu’elle avait appris à tailler du temps où ils étaient encore avec la tribu. Ils mangèrent à satiété, elle leur construisit un abri avec des buissons et des branches mortes. Elle était vive et travailleuse, ne s’arrêtait jamais, elle aimait le mouvement, raison pour laquelle, peut-être, elle l’avait suivi dans cette aventure. Elle ne savait pas très bien non plus ce qui se passait dans sa tête, elle suivait seulement son instinct. Et son instinct lui disait de le protéger jusqu’à ce qu’il remarche.

Cela prit une lune tout entière, peau brune était solide et musclé, dans la force de l’âge même s’ils ignoraient lequel, mais les côtes cassées l’obligeaient à rester le plus souvent assis à la regarder faire, partagé entre souffrance et admiration pour sa femelle. Il avait choisi la meilleure, meilleure encore que les chasseurs, ou bien était-ce elle qui l’avait choisi ? Peau brune aurait bien été incapable de formuler une telle énigme mais dans ses tripes il sentait un choix mutuel. Il se sentait comme soudé à elle désormais, la chair de sa chair, sa sœur, sa compagne, autant de mot qu’il n’avait pas mais qu’il reliait d’une façon ou d’une autre à la tribu, la sienne. La forêt n’était pas sûre, d’autres bêtes s’étaient approchées et la femelle avait maintes fois dû repousser les assauts des chats sauvages et des rats. Certain avait alimenté leurs menus d’autres avaient ajouté des blessures aux blessures. La lune passée son visage et son torse s’étaient balafrés, elle avait plus ou moins guéri avec de la mousse mâchée, elle marchait devant, ses zébrures encore rouges brillant sous le soleil au zénith, il s’appuyait sur sa lance, soufflant encore comme une forge, mais il s’y ferait, bientôt il serait complètement rétabli. Ils dépassèrent les montagnes lisses et commencèrent à voir à apparaitre au loin d’autres chaines de montagnes, des montagnes parfois verticales, parfois semblant penchées, ondoyant comme des lames sous le ciel infernal, ils n’avaient jamais rien vu de semblable et étaient effrayés comme l’inconnu peut faire peur. Mais elles se dressaient comme des obstacles et impossible de les contourner. Ils s’enfoncèrent dans un canyon encombré de rochers à la texture étrange et froide, cela rappelait les « gaou » du désert, ils marchaient avec prudence et circonspection, tâtant parfois la parois d’une de ces montagnes étranges du bout des lances, la pierre crissait contre les silex, parfois elle se fendait et s’effritait en éclats coupants quand soudain ils entendirent des cris à glacer le sang. Instinctivement ils se mirent en position d’attaque, collés à une des parois du canyon, prêt à bondir. Mais le silence retomba et plus bruit ne remonta du ciel sinon le grésillement des insectes dans l’herbe sèche. Alors ils continuèrent leur chemin la lance contre leur flanc, toujours méfiants comme des animaux traqués, prêts à se défendre jusqu’à la mort si nécessaire. Il y eu d’autres cris, mais plus lointain, ils s’en écartèrent en suivant un chemin zigzagant à travers le formidable dédale, empruntant parfois le flanc d’une montagne pour en contourner une autre. A la nuit ils s’installèrent dans une caverne à flanc, un trou encombré d’herbe rase, de lichens et de toiles d’araignées. Elle aurait pu faire un feu, mais les cris même lointains les rendaient prudent comme des chats. Ils repartirent à l’aube, entre chien et loup alors que le ciel était encore bleu et rose, claquant sa flamboyance sur les parois des montagnes, projetant sur eux des ombres formidables au noir profond. Elle sentit la fumée de la chair rôti la première. Une odeur bien appétissante qui réveilla immédiatement sa méfiance. Elle n’avait pas faim, ils avaient encore des provisions de rat et de chat sauvage avec eux, mais ni elle ni lui n’avaient oublié les cris de la veille. Pourtant impossible de reculer. Sur leur droite se dressait une colonne de pierre si haute qu’on ne pouvait l’escalader sans risquer sa vie, et sur leur gauche un à pic qui les jetterait dans un canyon dentés de pierre coupante s’ils perdaient pied sur la corniche qui les avait mené jusqu’ici. Le vent était en train de s’en mêler, l’aube chaude poussait ses odeurs vers eux, en plus de la viande rôti cela sentait le sang frais. Il n’y avait pas tant de gibier dans ces montagnes qu’on puisse gâcher du sang comme ça. Puis le son vint, ils entendirent des rires, et ça les figea de terreur. Ils ne connaissaient qu’une seule tribu qui poussait ce genre de cri, en faisant des grimaces avec la bouche, ceux qu’ils appelaient dans leur proto langage des « gnark ». Les gnarks chassaient les autres hominidés. Ils les mangeaient, en faisait des peaux et des ornements qu’ils portaient sur eux, les gnarks étaient terrifiant rien qu’à les regarder. Ils les avaient pourchassés dans le temps, et repoussés plusieurs attaques. Les gnarks volaient les enfants et les femelles de préférence, mais s’ils pouvaient décimer tout une tribu ils ne se gênaient pas. Elle eut si peur sur l’instant qu’elle manqua de perdre l’équilibre, il la rattrapa d’un seul bras, la plaquant contre la paroi. Elle se tourna vers lui et lui rendit une grimace lui montrant ses dents comme les gnarks, il sentit une lame de peur lui traverser le dos avant de voir dans ses yeux bleus la douceur. Un sourire, première fois qu’il voyait ça, première fois qu’elle faisait ça. Ils continuèrent jusqu’à une arête, impossible de voir ce qu’il y avait de l’autre côté même avec les reflets que projetaient les montagnes, il faisait trop sombre encore. Elle y alla à tâtons, son pied cherchant un appui, le vide face à elle, intriguant, et la peur au ventre qu’il l’absorbe. Sa main gauche dépassa l’arête et chercha sur la surface une aspérité où s’accrocher. Elle la trouva dans une fissure, ses doigts fermement plantés dedans elle avança son autre pied jusqu’au bord de l’arête, puis elle passa le bras droit et chercha une seconde aspérité, il attendait derrière, défigurant l’horizon à la recherche de leurs silhouettes. La main de la femelle grattait la paroi, tirant sur son bras, cherchant désespérément une issue à ce cul de sac quand soudain son pied gauche dérapa sur la corniche, lui faisant perdre l’équilibre.  A nouveau il la rattrapa in extremis, mais cette fois elle se balançait au bout de son bras menaçant de les entrainer tous les deux par le fond. Il ne pouvait pas permettre ça, ni pour elle ni pour lui, sa tribu. Il se tenait accroché au bord coupant d’un trou dans la paroi, les deux pieds arrimés sur la corniche et elle qui tirait de tout son poids sur son épaule droite, sa main saignait, il serrait les dents, elle criait et grognait, l’écho de sa voix affolée rebondissant sur le flanc des montagnes. Il bandait ses muscles, la ramenant centimètre par centimètre sur le rebord, il aurait voulu la faire taire mais ce n’était plus le moment d’aboyer, la peur la rendait sourde, il le savait, il avait déjà vu cette peur-là, notamment lors d’une attaque de gnark, le cri des femmes et des enfants qu’on enlève pour les abuser, les dévorer… Sa main gauche saignait maintenant mais il était indifférent à la douleur, l’adrénaline pulsant dans ses veines, le pied de la femelle dérapa une nouvelle fois avant qu’elle réussisse à prendre prise de sa main droite dans une aspérité derrière l’arête. Il la tenait toujours, le visage grimaçant, l’autre pied revint sur le rebord, mais ils n’osaient plus se lâcher, coincés. Il les vit le premier, leurs ombres portées sur la surface de la montagne qui leur faisait face. Quatre au moins qui trottaient au galop sans un bruit. Il l’informa d’un jappement doux pour ne pas l’affoler, faisant signe vers le bas. La peur était passée, quelques secondes avaient suffis et à son tour l’adrénaline brûlait dans ses yeux clairs. D’un coup elle le lâcha et se balança dans le vide, de l’autre côté de l’arête. Il ne put s’empêcher de hurler, les gnarks répondirent aussi tôt, des cris de joie. Puis soudain il vit sa main se tendre vers lui. Il s’approcha, elle le serra de toute ses forces et l’entraina vers elle, jusqu’à son tour sa main trouve la faille qui l’avait aidé à dépasser le bord. Il poussa un nouveau cri et passa à son tour. Ce flanc-là était moins abrupte, au-dessous d’eux une autre montagne qui était tombé en morceaux, une très vieille montagne sans doute qui pourrait peut-être les cacher dans ses débris mais pour cela il fallait descendre ou sauter, avec le risque de se tuer, ou pire, de se casser à nouveau quelque chose. On entendait plus les gnarks glousser et crier, ce n’était pas forcément bon signe, surtout qu’ils étaient sur leur terrain ici apparemment. Ils poursuivirent sur la corniche qui faisait le tour de la montagne comme un chemin pour des ânes à deux pattes, le dos collé à la paroi, se tenant la main. A l’extrémité on apercevait une grosse faille noire, comme l’entrée d’une caverne. Peut-être pourraient-ils passer par là pour redescendre, certaine montagne étaient pleine de dédale et d’enfilades de grottes. Et il fallait se dépêcher parce que le jour n’allait plus tarder en plus. Soudain ils les aperçurent en contrebas parmi les débris de la très vieille montagne, à demi éclairé par le rose du ciel avec leurs peaux d’hominidés et leurs lances d’os. Eux aussi les avaient vu, perchés sur leur corniche, trop haut pour qu’ils puissent les atteindre mais l’un d’eux essaya quand même, la lance heurta le flanc de montagne juste dessous le rebord avant de retomber dans l’éboulis. Alors ils se mirent à les bombarder des cailloux qui leur tombaient sous la main. La plus part des projectiles les rataient, trop haut, trop bas, à côté, mais certain les frappait durement en pleine chair, rebondissant douloureusement contre eux sans parvenir pourtant à les déséquilibrer, ils grognaient, aboyaient en retour tout en suivant la corniche jusqu’à la faille au bout. Elle le tirait presque de force, sa poigne de fer refusant de se détacher de lui. Et d’un coup ils s’engouffrèrent dans le trou dans la paroi, manquant de tomber dans le noir, disparaissant de la vue des gnarks à leur grand désarroi. Cette grotte-ci était plus vaste que celle qu’ils avaient quitté un peu plus tôt, le sol à deux mètres derrière l’entrée, les obligeant à sauter douloureusement mais l’adrénaline ne les avait pas quittés, elle redescendrait lentement quand ils reprendraient leur souffle les faisant trembler de froid en dépit de la chaleur qui montait avec le jour. D’abord, avant de se relâcher il fallait explorer, vérifier qu’ils étaient effectivement à l’abri. Elle s’en chargea à sa place, il était à bout de souffle, endolori de partout et épuisé par l’effort. Elle chassa un nid de rat, en tuant deux d’un coup vif de sa lance et cette fois chercha de quoi organiser un feu. Les flammes étaient encore la meilleure arme contre les gnarks. S’ils parvenaient jusqu’à eux elle mettrait le feu partout plutôt que de se laisser attraper. Mourir par le feu plutôt que d’être dévoré, grégaire, instinctif, inscrit dans son sang depuis avant sa naissance et la naissance de sa mère, avant la naissance elle-même peut-être. Elle réunit quelques herbes et des branches qu’elle découvrit au fond du trou en même temps qu’un arbre qui avait poussé là tout seul, comme échappé de la forêt. Il flamboyait de vert sous le dard de lumière du puits au-dessus de lui. Elle appela son compagnon avec des doux roucoulements pour lui montrer, il s’approcha en boitant, sa lance fermement dans sa main. Un arbre dans une caverne, c’était la première fois qu’ils voyaient ça. Il posa la main sur le tronc et prit le temps d’en sentir la rugosité, de respirer en oubliant un instant qu’ils étaient traqués. Les arbres étaient de bons signes, signe qu’il y avait possiblement de l’eau quelque part, des vers avec lesquels se nourrir, des feuilles et de la mousse pour guérir ou pour tuer. Et puis ceux qui étaient encore vivant étaient rares de là où ils venaient. Il approuva par de petits grognements. Mais bientôt des cris les sortirent de leur rêverie, les gnarks. Mais ce n’était pas des cris de joie ou quand ils attaquaient, c’était des cris de peur. Puis ils se turent brutalement. Le silence qui suivi sentait la mort. Du fond de leur trou les deux hominidés se tenait prêt. Mais rien ne vint. La lumière changea encore, la chaleur monta, ils reprirent enfin leur souffle auprès de l’arbre. Le reste vint de lui-même, les mains qui s’agrippent, l’envie, la peur qui tombe, la rage de vivre, ils se touchent, s’emmêlent, se baisent rugueux, brut, sans penser. Ils jouirent vite, ils se séparent essoufflés, différents, heureux si seulement ce mot avait un sens pour eux.

Ils quittèrent les lieux le lendemain par un éboulis au pied de l’arbre, un tunnel à peine encombré farci de toile d’araignée qui rejoignait la vieille montagne effondré. Ils apparurent dans l’oeil du drone high tech qui les suivait depuis le départ, images transmises en direct dans la nanopuce de rétine des chasseurs. Trois hommes et une femme dans des treillis camouflages, bob sur la tête et gilet fluo orange sur les épaules marchant, armés de fusil d’assaut M4, devant un 4×4 sur le haillon duquel était entassé quatre cadavres vêtus de peau. Des anthropophages selon leurs observations, hors de question de laisser ça dans la nature.

–       Vous pensez qu’ils savent où ils vont ?

–       Je crains que non Mélinda, au stade où ils en sont il n’y a que la survie qui compte.

–       Les pauvres.

–       Les pauvres, les pauvres ! Ils l’ont bien cherché ! Ils ne pensaient qu’à leur petit confort ! Aucune initiative ! s’écria un des chasseurs.

–       Allons Henry je vous trouve bien dur, nous les avons bien aidé rappelez-vous. Ils nous ont enrichi à milliard.

–       Ah non Bill ne me sortez pas ce couplet, cet argent c’est moi, vous qui l’avez gagné ! Et pas grâce à ces cons mais parce qu’on est les meilleurs !

–       Qu’en pensez-vous Mark ?

Mark Zukerberg ne répondit pas, il regardait au loin d’un air un peu rêveur ses yeux vagues observaient le couple pérégriner parmi les ruines du building, c’était beau comme au premier jour. Heureusement que tout ça était enregistré ça allait faire un doc d’enfer pour la communauté.

–       Qu’allez-vous en faire Bill ? Demanda-t-il au bout d’un moment.

Bill Gates répondit d’un air pensif.

–       Les capturer bien entendu, ils sont prometteur je trouve, vous n’êtes pas d’accord ?

–       Absolument.

–       Si nos scientifiques arrivent à reconstituer une partie de notre cheptel avec ces deux-là, ça ne pourra être que bénéfique pour nous, expliqua Henry Kravis

–       Mais bien entendu si la femelle est stérile nous devrons nous en débarrasser, précisa Melinda Gates

–       Bien entendu… bon on y va ?

–       On y va.

Le phare

La lune était floue. Imperceptiblement floue comme une mise au point ratée. La lune était ivre. Elle oscillait de façon infime, une toupie finissant sa course dans la nuée nocturne. Il avala une gorgée de sa bouteille à demi vide, la téquila remplit son ventre d’un feu réconfortant. Un peu au-dessus de la ligne d’horizon brillait une tâche rouge. On avait piqué la nuit d’une aiguille mystique.  Poussière des télescopes, détail répertorié d’une carte du ciel, à peine deux lettres et un chiffre dans le codex astronomique, WR104. Sept mille années lumières de la terre. Une goutte de sueur courue le long de sa tempe. Nul ne savait exactement quand l’incident s’était produit, sept mille ans peut-être, et on en voyait le résultat seulement aujourd’hui, ou plus longtemps et l’étoile avait finie de s’effondrer. La poussière dans les télescopes avait grossi comme une tumeur, assez pour qu’elle apparaisse dans le ciel. Une bille de feu, une minuscule bille de flamme qui au couchant prenait des teintes sanglantes. Son teeshirt en coton était trempé de sueur, de larges tâches à l’entrejambe dessinaient des chimères sur la soie de son caleçon rouge. Le point de feu indiquait l’ouest, parfois quand un navire se perdait en mer, il retrouvait sa route en poursuivant l’astre disparu qui flambait jour et nuit à sept mille années lumière de là. Le thermomètre digitale sur le mur indiquait 50° centigrades, et il pouvait s’estimer heureux, la nuit était fraiche, il avait plu la veille. Des pluies acides. Cinquante degrés et ce n’était pas fini, l’été approchait, leur premier été depuis le jour fatal, s’ils parvenaient jusque là…. Il se leva et tituba jusqu’à la fenêtre. Il se tenait dans son vaste bureau, clinquant d’or et de velours, meubles français, marbre italien, un majestueux lustre en cristal de Venise pour coiffer l’ensemble. Il avait réussi au-delà de tout ce qui était inimaginable. Certifié par une confiance en lui borné de narcissisme, il avait conquit le monde en commençant par cette ville. Fils d’un prospère entrepreneur, il avait donné à son nom et à l’entreprise familiale une dimension planétaire, et marqué son territoire de cette tour emblématique dans laquelle il suait aujourd’hui. Soixante quatorze ans consacrés à s’élever au-dessus des autres, au-dessus de son père, de tous les hommes du globe. Et son nom claquait désormais avec la bannière étoilée au firmament de l’histoire. Donald Trump, un modèle pour certain, un scandale pour d’autre, que lui importait du moment qu’on parlait de lui. Du moment que lui donnait de la voix et gare à ceux qui se mettraient en travers de sa route. Il les avait tous vaincu. Tous. Il leva les yeux sur la tumeur dans le ciel. Mais qu’est-ce qu’on pouvait contre ça ? Contester les rapports ? Affirmer comme il l’avait fait durant la campagne que le réchauffement planétaire était une légende urbaine propagée par la Chine. Qu’est-ce qu’il s’en fichait de toute manière ? Il n’avait jamais cru au catastrophisme, que bobardaient les écolos et les libéraux pour empêcher les hommes comme lui de prospérer. Mais les faits étaient là. Les faits flottaient au pied de la tour de verre et d’acier, dans l’écume fluorescente des vagues qui se brisaient contre les étages. Des cadavres. Des centaines de cadavres, animaux, humains qui pourrissaient dans l’océan entre les sacs poubelles, les meubles démantibulés, les troncs d’arbres arrachés du parc durant le dernier ouragan. Les scientifiques de la Nasa appelaient ça un sursaut gamma  Les résultats de l’explosion de WR104, l’étoile de la mort comme l’appelait aujourd’hui une partie du monde. Un rayonnement si violent et si puissant qu’il atteignait aujourd’hui la terre par vagues. Un flot invisible contre lequel on ne pouvait rien faire et qui avait presque entièrement détruit la couche d’ozone en à peine quelques mois. Toute sa vie Donald Trump avait cru en Donald Trump. Il avait fait confiance à son instinct, suivi sa voie propre sans s’inquiéter de savoir ce qu’on en pensait. Il s’était parfois magistralement trompé mais les échecs ne comptaient pas. Les échecs étaient le fait des autres, de la conjoncture, d’une mauvaise gestion, d’une confiance mal placée. Au final seul le résultat importait. Oh oui, les médias, l’intelligentsia de Washington à Londres en passant par Paris ou même Pékin s’étaient moqué de lui avaient raillé ses manières, son plaisir coupable du tweet, son goût pour l’or, s’était scandalisé de son rapport aux femmes, de ses propos racistes mais que lui importait ? Il avait prit toutes les attaques comme autant de défit personnel, relevé presque à chaque fois le gant, comme de lancer une saucisse à un chien. Steve, son directeur de campagne et conseillé, l’avait parfaitement compris et avait nourri son goût pour le pugilat au point d’emporter les élections. Après tout il avait toujours été un homme de défit. Mais cette fois… cette fois c’était le ciel en personne qui le provoquait, les défiait tous autant qu’ils étaient, et pour la première fois de sa vie, il se sentait impuissant, déprimé, vieux. Pour la première fois de sa vie la peur n’était pas un motif d’excitation, un challenge, elle n’était plus qu’elle-même, ce pâle mur froid qu’il sentait contre son dos, l’inexorable cul de sac contre lequel il ne parvenait même plus à lutter. Pour la première fois de son existence, il partageait les craintes communes de milliards d’individus, peur millénaire, antique de la fin du monde. Pour la première fois de sa vie depuis la mort de son frère, il buvait. Qu’est-ce qu’il restait à faire ? Se mettre à l’abri comme les autres dans le bunker présidentiel pendant que Washington avait les pieds dans l’eau ? Vivre enfermé, protégé, en goutant aux derniers plaisirs d’une civilisation à l’agonie ? Il regarda la lune floue un peu au-dessus du point rouge. Ils avaient annoncé la nouvelle peu après les premiers constats alarmants concernant la couche d’ozone. Quelque chose clochait dans le ciel, quelque chose de plus contre lequel on ne pouvait strictement rien, depuis un bunker ou pas. Et il avait vu le résultat sur le comportement des gens. D’abord sur sa femme, puis sur son staff, en fait toute la Maison Blanche s’était mis à devenir folle. Ca l’avait écoeuré. La couche d’ozone ? On doit pouvoir s’en passer. C’est ce qu’il avait déclaré un peu avant la dernière annonce de la Nasa. Si on restait à l’abri, si les scientifiques se mettaient au travail sérieusement, si tout le monde mettait la main à la poche, on trouverait un moyen. Il croyait beaucoup à la valeur du travail, un puritain dans l’âme, alors ce qui devait se dérouler actuellement dans le bunker présidentiel, très peu pour lui. Une orgie romaine probablement, une gigantesque partouze avec Mélanie au milieu, et Ivanka… Il ferma les yeux en essayant de chasser cette vision de son esprit. Oh bien entendu il avait eu ses moments, les chattes étaient attirées par le fric, le pouvoir mais rien à voir avec ce qu’il avait vu dans le bureau ovale deux jours après la fameuse nouvelle. Steve, ce chrétien pur et dur, ce fou de Dieu, entrain d’enculer sa propre femme ! Il l’avait fait abattre. Tous fous, ils étaient devenus tous fous. Il avait été élevé dans les valeurs chrétiennes mais il n’avait jamais eu qu’un rapport formel à Dieu. Il priait par convenance sociale, porté par une foi largement modéré parce qu’il avait vu du monde. Quand on lui parlait du retour du Sauveur, il restait sceptique comme on peut l’être devant une théorie. Maintenant on savait qu’il n’y en avait pas. Aucun sauveur parce que l’univers en entier était en train de basculer. Du moins pas en entier, seulement le leur, la portion de galaxie dans lequel se trouvait la terre, et s’était bien suffisant. Le 11 septembre 2020, ils n’avaient pas trouvé un meilleur jour pour annoncer la nouvelle, le cataclysme des cataclysmes, comme si la couche d’ozone ne suffisait pas. Comme si de risquer de crever à cause des radiations, des incendies, des ouragans, des cyclones, de la famine ne suffisait pas. WR104 avait laissé place à un trou noir de la taille d’une planète qui était entré dans leur système. Pour le moment il était encore loin, les scientifiques n’étaient pas d’accord sur sa vitesse d’approche, certain disaient même que l’inévitable était encore évitable. Mais la plus part, la plus grande part de la communauté scientifique s’accordait sur la fin. Et alors soit la terre serait absorbée par le trou noir, soit elle sortirait de son orbite pour dériver dans l’espace. Il n’y avait rien à faire qu’à attendre, qu’à prier, ou mourir tout de suite. Le 12 septembre à minuit, l’une après l’autre les sociétés modernes s’étaient effondrées. Londres, Paris, New York, Shanghai,… partout des émeutes, des gens qui devenaient fous. La destruction de la couche d’ozone avait déjà bien rompu les digues, aidé d’internet, des rumeurs les plus folles. Que WR104 n’était qu’un mensonge, que la communauté scientifique avait minimisé le désastre que dénonçaient les écologistes depuis des lustres. Et tout était de la faute aux américains, aux chinois, aux pays européens. Des ambassades avait été prit d’assaut, des ambassadeurs lynchés. Bien entendu tout le monde n’avait pas eu la même attitude, des millions de gens priaient, les églises étaient pleines mais dans l’ensemble il n’y avait plus de temps pour les suppliques, seulement la survie. Alors à quoi bon se mettre à l’abri ? Quitter New York et ses tempêtes.  La moitié de la ville s’était réfugié dans les terres, certain allant même jusqu’aux Appalaches en espérant trouver il ne savait quoi. Même les animaux devenaient fous, mourir pour mourir autant ne pas finir dévorer par un ours rendu cinglé par une planète elle-même cinglée. Restait quelques irréductibles new yorkais comme lui, mais il était un des seuls à avoir encore le courant. Le sommet de la tour brillait comme un phare au milieu des ruines et des vagues déchainées. Sa façon à lui de faire encore flamber le rêve américain jusqu’au bout.  Il aurait bien tweeté quelques mots d’adieu mais Tweeter ne fonctionnait plus depuis que la Californie avait prit feu. Il se demanda ce que faisaient les autres dirigeants en ce moment même ? Est-ce que Poutine priait ? Est-ce qu’il était avec ses enfants ? Il pensa aux siens. A la folie qui s’était emparé d’eux comme les autres. Non ce n’était pas pour lui. Il préférait son tête à tête avec cette lune floue. Le trou noir était en train de la sortir de sa rotation, c’était l’explication que leur avaient donné les scientifiques. Et ça le fascinait. Cette puissance, cette force immanente dont ils ignoraient l’existence jusqu’à l’année dernière et qui les terrassaient en quelques mois. Pas seulement eux, misérables humains, non la planète, le système solaire en entier. Ce qui avait mit des millions d’années à se former, balayé en un battement de cil. Pour la première fois de sa vie Donald Trump réalisait du fond de sa bouteille de téquila qu’il n’était rien, pire qu’il n’avait jamais été quoique ce soit au regard du cosmos. Ni lui, ni Poutine, ni le petit Macron, ni ce snobinard d’Obama. Rien, même pas un souvenir pour les civilisations à venir. Et ça le fit pleurer, comme une fille.