Agent provocateur

Vif et décidé Dwyane Wade baladait son mètre quatre-vingt treize entre les joueurs, clutch time, une passe, à deux mètres de la raquette, intercepté par Chris Bosh sur Anthony aka Melo, le stade était en feu, la balle fila sous les bras de Melo pour retourner à Wade. Les Heat de Miami contre les Knicks de New York, match d’exhibition au profit des victimes du massacre d’Orlando. Une grande bannière arc-en-ciel barrait les gradins en face. En bas, aux premières loges, au bord du terrain, entre le maire de Miami, JLO, Myley Cyrus et quelques autres figures de l’état, les gars commentaient autant ce qui se passait sur le terrain qu’autour. Ils étaient tous là. Salvatore « Sully » Parisi, Richard « Dent » Dentico, Sonny Orléans, Michael “Mickey Boy” Di Loro et naturellement Johnny Vargas. C’était Sully qui avait eu les places, Dent était inquiet parce qu’il pensait qu’il n’y allait avoir que des pédés dans le stade. Mickey s’était fichu de lui, et maintenant ils étaient en train de commenter la plastique de JLO, qu’elle était encore bonne pour son âge et tout ça. Orléans n’avait rien dit, trop contant de faire plaisir à Sully. Dunk ! Wade marquait à une poignée de secondes de la fin, frénésie sur le terrain, Sully sauta de son fauteuil en hurlant de joie.

  • BUZZZZZ FIIIIGHTER !
  • T’es dingue, ricana Vargas quand il se rassit.
  • Wade, putain Wade, j’adore ce négro, il m’a fait gagner quinze mille dollars cette semaine !
  • Mais non elle a pas de piercing ! Je le sais elle la montre tout le temps sa langue, disait Orléans à côté de lui.
  • De qui tu parles bordel ? Ronchonna Sully.
  • De la fille là-bas, la blonde, c’est une chanteuse.

Il lui montra du doigt la jeune femme aux cheveux court et peroxydés.

  • Arrête tes conneries, je suis sûr que j’en ai vu un, affirmait Dent.
  • Tu fantasmes, rigola Mickey.
  • Une chanteuse ? C’est quoi son nom ?
  • Je sais pas, mais je l’ai vu à la télé, dit Orléans. Elle tire la langue.
  • Elle tire la langue ?
  • Ouais, elle est même connu pour ça, renchérit Mickey Boy.
  • C’est quoi ces conneries ?

Dent se désintéressa de la fille et héla un marchand de saucisse qui passait avec son panier.

  • Eh tu vas pas manger maintenant c’est bientôt fini ! Dit Orléans qui savait qu’on devait diner au restaurant de Sully après ça.

L’autre montra le panneau lumineux au-dessus des paniers.

Le vendeur s’approcha, finalement ils prirent tous des saucisses dans des petits pains au lait, c’est Vargas qui régala.

  • Tiens mon pote garde la monnaie.

 

Le vendeur s’appelait Alee Johnson, soixante deux ans, fan de basket depuis toujours ce petit boulot était un moyen de mêler l’utile à l’agréable. Mais ce n’était pas ce qui remplissait le frigo ni payait la location de sa maison, ou à peine. Alee avait un autre travail qui payait un peu mieux. Ca faisait dix-huit ans qu’il le pratiquait. Il était informateur pour le FBI. Tout à fait officiellement répertorié sous le numéro 2451. Pourtant Il ne trainait pas dans les milieux louches, ne prenait ni n’achetait de drogue, évitait les armes à feu, ne fréquentait pas de gangster mexicain, mafiosi ou autre et dans le temps il avait même été plutôt pieu, il faisait encore ramadan et parfois toutes ses cinq prières  Un homme sans histoire, mais ça n’avait pas toujours été le cas. Dans sa jeunesse il avait fait des conneries comme on dit. Des conneries qui auraient pu être graves. Pas pour lui, pour la Cause, pour les Panthers, des vols de voitures, braquages, vols avec violence. L’impôt révolutionnaire ils appelaient ça à l’époque. C’était si loin… il avait fait son temps mais le FBI n’oubliait pas, jamais. Le FBI savait y faire pour vous amener à collaborer. Et il collaborait souvent pour un homme si tranquille. C’était payé parfois très bien, vingt mille, cinquante mille selon s’il avait permit une arrestation, l’objectif, s’ils avaient un flag, mais pas souvent. Beaucoup de si… Ils lui donnaient de l’argent pour ses déplacements aussi mais il devait se payer à bouffer lui-même. Ils comptaient tout, demandaient même des justificatifs parfois, des rongeurs. Enfin ils fournissaient la fausse identité si nécessaire mais pas souvent, c’était à lui de se débrouiller pour bien mentir, et pas être assez con pour se promener avec ses vrais papiers sur lui. Neville, son agent traitant, le contactait par téléphone. Parfois tout se passait par cette voie, parfois ils se rencontraient. Après quoi il recevait une enveloppe kraft avec tout ce qui était nécessaire pour sa couverture, argent y compris. Aurait-il su à qui il avait vendu ses saucisses ce soir là que ça ne l’aurait pas intéressé. Il ne faisait pas ça parce qu’il croyait en quelque chose comme la justice, le bien, le mal, la loi et l’ordre mais parce que ça rapportait de l’argent et que c’était parfois excitant. D’ailleurs il ne s’occupait jamais des gangsters, mafiosi et autres. Considérant sa religion, son passé radical, le FBI le missionnait pour repérer et infiltrer des cellules terroristes, trouver des preuves contre de potentiels extrémistes musulmans. En gros débusquer l’ennemi de l’intérieur. Et le travail ne manquait pas. Le 11 Septembre avait traumatisé l’Amérique au-delà du raisonnable et ISIS avait encore trouvé plus malin que de balancer des avions sur des tours, se fier à tous les dingues de confession musulmane ou d’origine arabe et leur donner un prétexte pour passer à l’acte. Peu importe que vous soyez un frustré du cul qui avait envie de se venger, comme le gars d’Orlando, ISIS serait là pour expliquer que tout était planifié, prévu et revendiqué. Mais plus que tout c’était le FBI lui-même qui était traumatisé. Ils avaient fait voter toutes les lois d’exception qu’ils désiraient, la NSA écoutait le monde entier, le JOSC, les drones, le président lui-même, tuaient qui ils voulaient, on avait fait la guerre chez les talibans, chez Saddam et tous les jours les F15 de l’Air Force pilonnaient le désert et les tueurs de l’ISIS, mais ça leur échappait quand même. New York, Boston, Orlando… les terroristes leur filaient entre les doigts comme de plonger les mains dans le sable et les laisser ouvertes. On en arrêtait dix, potentiels ou avérés, il en apparaissait un autre qui réussissait à faire un carnage. Au point où ils ne parlaient plus de mettre un frein, gagner cette fameuse guerre contre le terrorisme mais de limiter les pertes, contenir. Le grand mot du moment, contenir la menace faute de pouvoir l’éradiquer. Et comment la contenait-on ? En faisant appel à des gens comme lui. Et ils étaient de plus en plus nombreux, limite en concurrence puisque les fédéraux étaient en réalité comme des poulets sans tête dans cette histoire.

Cette histoire d’Orlando quand même moi je dis que c’est pas normal qu’on en arrive là. Les feds ils ont tout pouvoir de nos jours et ils sont pas foutus d’empêcher ces dingues d’agir. Dent qui est un peu con dit que c’est pas grave parce que c’était des fiottes pour une histoire de fiotte en réalité. Comme si ça changeait un truc, comme si y’avait que les fiottes et les français qui étaient concernés. Qu’est-ce que ça peut foutre que le mec était un pédé frustré ? La vérité c’est que n’importe quel dingue pour peu qu’il soit muzz peut décider de faire la même. Et pourquoi il déciderait pas la prochaine fois de se faire une maternelle ? La vérité c’est que les feds ils nagent dans leur merde. Par contre pour nous emmerder ils sont fortiches. Leur dernier exploit ça été de mettre la main sur Lenny. Lenny c’est personne, il rend des services c’est tout, il va chercher machin, livrer tel paquet ou message. Rien par écrit ou même par téléphone, Lenny de ce côté-là c’est une tête, il fait tout de mémoire, et puis du genre prudent, méfiant même. Il n’est personne mais y sait qu’il y a beaucoup de trucs qui passe par lui alors y fait gaffe parce que c’est un fidèle à Sully. Et puis voilà qu’un jour, une seule et unique fois, il a été obligé d’appeler un mec en urgence. Et il se trouvait que ce gars était sur écoute. Une histoire de transaction de « chemise ». Du coup ils l’ont serré pour l’interroger… Ce qui en soit n’aurait pas été dramatique vu que Lenny n’a jamais été bavard, sauf qu’il était fragile du cœur le petit père et que les feds l’ont fait flipper comme il faut et hop plus de Lenny, couic le Lenny. Il parait qu’il est mort dans les bras d’un flic, doit encore s’en retourner dans sa tombe. L’ennui c’est que Lenny s’occupait de passer des messages à certaine personne, qui les passaient à d’autres, entre autre jusqu’à une société d’investissement qui doit à Sully du fric. Et sur tous les gus par qui passe les ordres, Sully n’en connait que trois. Un gars ici et deux autres à Milwaukee dont l’un des patrons de la société d’investissement. Le problème c’est que celui là on n’arrive pas à le joindre, et l’autre mec de Milwaukee il dit qu’il ne sait pas comment le joindre, qu’il a changé de vie tout ça. C’est quoi ces conneries ? Changer de vie et tout ça ? C’est un messager on lui demande pas grand-chose quand même. Sully m’a demandé de régler ça.

 Steven Brixton avait un passé de petit délinquant, bagarres, petits larcins, condamné plusieurs fois il n’avait jamais fait plus de trois ans de prison dans toute sa vie. Pas qu’il était plus malin que la moyenne des loubards de son quartier qu’il avait fini par trouver Dieu. Une position très classique quand on risquait une condamnation un peu plus lourde, et qui attirait parfois la clémence des juges. Brixton n’avait jamais été dans cette position. C’était un adolescent rebelle et l’adulte n’avait pas beaucoup grandi, il avait donc choisi d’abandonner logiquement la délinquance pour embrasser le mauvais dieu. Le dieu qui faisait peur à toute l’Amérique aujourd’hui. Hier il se serait proclamé anarchiste ou communiste aujourd’hui il se faisait appeler Abdul Mouhamar Al Husseini. Et le FBI le soupçonnait d’être en lien avec une activité terroriste pour différentes raisons, notamment parce que son nom apparaissait dans une liste de personnage douteux, tous logés dans la même ville de Milwaukee et qu’il fréquentait des sites à mauvaise réputation. Alee était donc parti s’installer là-bas où le FBI lui avait trouvé un job de cuisinier près de la mosquée où se rendait sa cible, et un logement dans le même immeuble que lui sous le nom d’emprunt d’Omar Thomson. Ca faisait maintenant deux mois qu’il s’y trouvait. Une infiltration prenait parfois plus de temps, jusqu’à six mois, ce genre d’extrémiste était méfiant et quoi qu’il arrive ce job était dangereux. Surtout que dans le cas présent les fédéraux n’étaient sûr de rien et attendaient de lui qu’il le fasse parler, le compromette. Jusqu’ici il n’avait pas échangé grand-chose avec sa cible beaucoup plus que des bonjour et au revoir, parfois se croisaient à la mosquée le vendredi, Alee savait qu’il ne fallait pas brusquer les choses en dépit de ce que voulaient les gars du bureau local. Son contact sur place s’appelait Jay. Il l’avait rencontré une fois, il lui avait fait l’effet d’un gars carré quoiqu’un peu dépassé par les évènements. De son propre aveu il n’avait jamais eu à faire ni à une cellule terroriste potentielle ni n’arrivait à comprendre qu’un américain blanc, né protestant dans le Wisconsin puisse se convertir à l’Islam radical. Alee pas beaucoup plus mais il y a longtemps qu’il avait renoncé à comprendre les gens. D’un autre côté s’il réfléchissait à sa propre conversion dans les années 70 il savait qu’il était venu à l’Islam sans aucune conviction politique mais porté par le projet que proposait cette religion très rationnelle finalement.  Une croyance exigeante toute fois, soutenue par certaines règles indiscutables comme les cinq prières, le jeune, le pèlerinage à la Mecque, la charité et bien entendu le fameux djihad qui faisait tant parler de lui et sur lequel Alee avait une idée très précise. Mais à regarder Abdul Mouhamar Al Husseini attendre à l’arrêt de bus avec sa barbe blonde filasse, son chapeau afghan et sa parka camouflage il se disait que pour lui l’Islam était seulement synonyme de provocation, regardez moi et aillez peur. Bref des délires de petit garçon. Finalement un jour l’occasion de mieux se connaitre se présenta. A l’arrêt de bus justement alors qu’Abdul était visiblement pris à parti par un américain à moustache, le crâne dégarni, la quarantaine et l’air pas aimable. Le type le tenait par le bras, Abdul gueulait de lui foutre la paix, Alee vit là le moment idéal qu’il attendait.

  • C’est quoi le problème monsieur ?
  • T’occupes pas de ça négro c’est pas tes oignons.
  • Je vous demande pardon ?

Il y avait un moment maintenant que personne ne l’avait traité de négro. De sa vie, même dans la bouche d’un autre noir, il n’avait accepté ce genre de vocabulaire, et il se fichait bien que dans le crâne de certain ça fusse juste une manière de se donner des airs. Ce n’était pas à son âge que ça allait passer.

  • Je t’ais dit de déga…

Le moustachu ne termina pas sa phrase. Alee lui balança une baffe en plein figure de tout le poids de ses quatre-vingt dix kilos. Le type alla rebondir sur la carrosserie de la voiture derrière lui.

  • C’est qui que tu traites de négro Blanche-Neige hein !?

Alee était hors de lui, Abdul le tirait en arrière, le type était rouge brique et visiblement près à en découdre, une petite foule s’assemblait déjà autour d’eux, essentiellement des noirs dans ce coin de la ville. Ca ne prit pas beaucoup de temps avant que le gars ne comprenne qu’il flirtait avec le lynchage. Il décampa en lançant des menaces à l’adresse des deux hommes, qu’ils se reverraient, que ça ne se passerait pas comme ça, etc… Un peu plus tard Abdul proposa à Alee d’aller boire un café ensemble.

Jack, le gus de Miami, m’avait prévenu que le mec était devenu arabe. C’était quoi ces conneries ? J’ai pas capté avant de le voir sortir de chez lui la première fois. Putain non mais je te jure, je comprends plus ce pays. Comment on peut laisser faire ça ? Comment ça se peut qu’un petit mec du Middle West se prenne pour Ben Laden va chez Wal-Mart ? Y leur passe quoi dans le crâne ces connards là ? Je lui aurais bien demandé si ce putain de nègre était pas venu faire chier. Celui-là il va pas l’emporter au paradis c’est moi qui te le dis si je le retrouve. Mais chaque chose en son temps, il fallait d’abord que je trouve un autre moment pour coincer Ben Laden. Alors j’ai commencé à le filer de loin en loin. J’avais le nom de cette société d’investissement aussi, et une adresse, mais manque de bol c’était qu’une boite au lettre, personne, pas de bureau, juste deux nanas qui recevaient le courrier et réglaient les problèmes quand il y en avait. Devait bien avoir un moyen de contacter leur patron non ? Non, parfois quelqu’un passait ramasser les messages mais elles ne savaient rien de plus sinon que le siège de la boite se trouvait dans le Delaware. Merde, me restait plus que Ben Laden. C’est comme ça que j’ai vu que le négro vivait dans le même immeuble que le barbu. Putain j’avais trop envie de me le faire celui-là. Surtout quand j’ai vu qu’ils allaient à la même mosquée ensemble. C’était trop tentant. J’ai commencé à surveiller le nègre également. Un soir comme ça je l’ai vu sortir de chez lui et prendre sa bagnole pour se rendre dans le centre. Je savais qu’il bossait pas ce soir là et en me renseignant l’air de rien à droite à gauche que ça faisait pas longtemps qu’il était en ville, qu’est-ce qu’il allait foutre ? Connaissait sûrement personne dans le coin. Se taper un ciné ? En tout cas l’avait une drôle de manière de conduire pour un cuistot. Faire deux fois le tour d’un quartier avant de changer de direction, accélérer brusquement à l’orange juste après avoir ralenti, des trucs comme ça, des trucs que tu fais quand tu te méfies qu’on te file. Je connaissais par cœur. Et puis il a fini par s’arrêter devant une boutique de musique et a grimpé dans un van noir que ça puait le poulet à deux cent miles. Qui c’était ce connard ? Un flic ? Un indic ? J’aimais tellement pas ça que j’ai bigophonné à Sully pour lui raconter l’histoire. Rien à foutre, qu’il m’a dit, démerdes toi pour coincer l’autre et le faire cracher. Tout Sully quoi.

 Jay était satisfait, l’incident à l’arrêt de bus avait offert à Alee l’ouverture qu’ils cherchaient. Mais maintenant il était pressé qu’on passe à l’étape suivante, celle qui allait pouvoir déterminer son degré de dangerosité. Alee lui avait demandé ce qui s’était passé avec le gars, pourquoi il l’avait agressé, l’autre lui avait raconté qu’il s’agissait d’un islamophobe qui l’avait insulté sans raison. Alee, curieusement n’avait pas entièrement avalé la couleuvre, quelque chose dans son côté fanfaron peut-être mais il n’avait pas insisté, ce n’était pas le but de la manœuvre. Au lieu de ça il avait réussi à se faire inviter chez lui prendre un thé de pure politesse. C’est comme ça qu’il avait découvert sa bibliothèque. Il y avait de tout, des ouvrages sacrés, des bouquins d’exégètes autour des sujets qui préoccupaient le musulman moyen, des jeux vidéos divers et violents, des bouquins de survie, sur l’histoire du M16, sur les juifs, un manuel d’instruction militaire issu des Rangers sur la fabrication de piège détonant, un autre intitulé « Coup d’Etat Mode d’Emplois »… De quoi faire bondir Jay si jamais il lui racontait. Mais plus il apprenait à le connaitre, plus Alee doutait que ce garçon fusse autre chose qu’un bavard et même qu’il fut réellement le bon musulman qu’il aimait paraitre.

  • Comment ça se passe entre vous ?
  • Pas génial.
  • Comment ça ?
  • Il a vingt-huit ans, marié, deux enfants, j’en ai soixante deux, seul et nouveau en ville, il garde ses distances.
  • Mouais… peut-être que tu devrais créer un profil Facebook et le demander en ami, ça marche comme ça maintenant.
  • Un quoi ?
  • Un profil Facebook t’en as jamais crée un ?
  • J’y connais rien à ces conneries.
  • Okay, on va le faire pour toi, on va garnir ta page comme il faut, devrait facile tomber dans le panneau.
  • Je me demande…
  • De quoi ?
  • L’autre jour, en sortant de la mosquée, il a causé en l’air comme ça d’aller faire du camping un jour ensemble.
  • Bah alors c’est super ! Je croyais qu’il gardait ses distances.
  • Il parlait pour parler… J’en ai profité pour lui proposer un truc plus sportif, genre camps d’entrainement tu vois. Il y en a quelques un des survivalistes dans la région.
  • Ouais et alors ?
  • Il m’a répondu qu’il devait en parler à son imam d’abord.
  • Tu crois qu’il se méfie ?
  • Je crois qu’il cause plus qu’il ne fera jamais. Je lui ai dit d’ailleurs, qu’il se la racontait djihad mais dès que fallait passer à l’acte il n’y avait plus personne.
  • Et alors ?
  • Alors il a rien dit.

Mais allez vous faire entendre d’un agent du FBI qui n’avait jamais été confronté à ce genre de problème. Finalement il en avait parlé à Neville, ses doutes, la distance que laissait le garçon entre eux mais l’agent traitant non plus n’était pas sur sa longueur d’onde, et pour appuyer ses certitudes il lui avait envoyé la copie d’une page d’un réseau social où Abdul posait sur un stand de tir, occupé à faire feu dans sa tenue de guerrier de tous les jours. Un peu plus loin il y déclarait « pourquoi nous autres musulmans ne pourrions pas oublier le 11 Septembre, le Grand Satan nous tue bien tous les jours. » Pour Neville il n’y avait aucun doute que ce garçon était un terroriste potentiel. Alee n’insista pas et continua son travail.

Je savais pas si le négro était un poulet ou un indic mais ça sentait pas bon. Et quand ça sent pas bon faut prendre ses distances. Trouver un autre moyen. Le petit con devait bien avoir des potes d’avant passer barbu. Des gars qu’on pouvait toucher vu qu’il avait bossé pour nous sans le savoir sans doute. J’ai passé quelques coups de bigot qui ont fini par m’envoyer dans une salle de billard dans le coin chaud de la ville. Je cherchais un gros lard du nom de Pete Cicero alias Country. Encore un déguisé, mais celui-là bien de chez nous. Je l’ai tout de suite repéré à son Stetson blanc et à sa chemise bleue Lone Ranger. Bien cent dix kilos de gras qui faisait grimacer la chemise, entassé sur un tabouret attendant son tour de jouer. Mais je lui ai quand même demandé si c’était lui Country et si on pouvait causer que c’était untel qui m’envoyait. Genre poli quoi. Il me regarde genre t’es qui toi, répond pas, juste fait un geste à un de ses potes qui s’approche en mode roulage de mécanique. Il avait quoi celui-là ? Vingt piges à tout casser et quatre ans de foot derrière lui comme quarter back. Tu veux quoi toi ? T’es qui ? Qu’il m’a demandé sa gueule à une dent de la mienne. Ils ont quoi les jeunes d’aujourd’hui ? J’ai avisé l’autre copain, celui qui était en train de me passer dans le dos. On se calme mon garçon, j’ai fait, j’ai juste besoin de parler à ton pote. T’es flic ? Qu’il a insisté. Putain, commençait à me bourrer le mou. Je lui ai balancé mon front dans le pif, ça a fait crac, et avant que l’autre de derrière ait capté je lui expédiais le talon de ma godasse dans les couilles. Ca a laissé un froid dans la salle, tout le monde nous regardait mais personne voulait bouger. Des fois c’est comme ça. J’ai attrapé le gros par l’oreille et je l’ai obligé à me suivre dehors. Sans ses potes le tas de saindoux ça pas été dur de le dégeler. La tronche dans les poubelles avec un connard qui te botte le cul façon Superbowl, qui que tu sois tu fais moins le malin. Faut pas croire, le coccyx c’est sensible et en plus après tu marches beaucoup moins bien. C’est un ancien qui m’a appris cette bonne vieille technique du bottage de cul. Tout le truc c’est de savoir où taper exactement. Si t’écrase un nerf le gus pourra plus jamais s’assoir normalement. Finalement il s’est arrangé pour avoir un rencard avec le barbu.

 Alee était de méchante humeur. Le FBI continuait d’insister sur ce mec alors que ce n’était même pas un bon musulman. L’autre jour au café il avait volé devant son nez une cafetière, un cendrier, un verre, des couverts. Tu lui as demandé à ton imam si t’avais droit de faire ça ? Il lui avait fait. Ce crétin s’était contenté de ricaner. Et question Facebook, à ce qu’il en comprenait, deux fois il l’avait demandé en ami sans réponse. Mais ils ne voulaient rien savoir, leur dernière trouvaille c’était de faire venir  un autre informateur qu’il se fasse passer pour un recruteur. Alee devait trouver un prétexte pour les présenter. Le gars en question se faisait appeler Mohamed et il avait tout de suite vu que ça n’allait pas aller. Il parlait trop, il était nerveux, racontait sa dernière mission, le genre de truc qu’on est jamais censé raconter. Alee avait dû lui mettre les points sur les i. Mais quoi ? A peine ils apercevaient Abdul qui se baladait dans la rue que ce débile sautait de voiture et se précipitait à sa rencontre. Bon Dieu c’est tout juste s’il ne lui avait pas sorti un contrat d’embauche pour la Syrie. L’autre évidemment avait prit peur, c’était quoi cet hurluberlu ? Et Alee qui il était du coup ? Pourquoi ils le harcelaient comme ça ? C’est ce qu’il avait dû se dire parce qu’Abdul leur avait monté un bateau comme quoi il était pressé, sa mère malade. Mais bien entendu ce n’était pas suffisant pour les feds, relancez le qu’ils avaient dit, insiste. Vingt minutes plus tard bon Dieu ! Il ne leur avait même pas laissé franchir le seuil de sa porte. Pas de réponse à la sonnerie et prétendant au téléphone qu’il n’était pas là alors qu’Alee était certain de l’avoir vu entrer.

  • Neville c’est plus possible, à cause de ce crétin je risque de griller ma couverture, faut qu’on calme le jeu ce mec est pas une lumière mais ce n’est pas un imbécile non plus, il va finir par se douter de quelque chose !
  • Okay, okay, comme tu veux c’est toi qui vois.

Mais peu importe l’accord de Neville ou qu’il ait dit à Jay d’aller se faire foutre avec son branquignol, Alee l’avait mauvaise parce qu’ils pensaient toujours que leur mission avait un sens, qu’il était coincé ici à attendre, qu’il avait le mal du pays. Pourquoi ne l’écoutaient-ils toujours qu’à moitié ?

Un jour, un peu avant que débarque le fameux Mohamed, Abdul avait remarqué une enveloppe des services sociaux dans la voiture d’Omar. Une lettre au nom d’Alee Johnson mais bien adressée chez Omar. Abdul le sentait pas ce type, il parlait trop de djihad, d’aller se battre, putain c’était un vioque ! Il avait prit une photo sur son portable en se demandant si ce type n’était pas du FBI ou de la CIA. Tout était possible de nos jours depuis que la guerre aux musulmans était ouverte. Et puis voilà le mec Mohamed, une fois, deux fois, trois ! Un matin comme ça il l’avait croisé « comme par hasard » au beau milieu de nulle part, à pied, alors que soit disant il logeait dans un hôtel dans le centre. Il lui avait donné sa carte, raconté qu’il serait très heureux de parler avec lui. Abdul avait vérifié le numéro sur internet et pendant quelques secondes il avait hésité entre la panique et le fou rire. Le numéro était bien répertorié comme étant celui… d’un informateur du FBI.

  • Faut que j’appelle mon avocat.
  • Ton avocat ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi ?

Noor, son épouse, pieuse et docile comme se devait être une bonne musulmane, n’en était pas moins une femme inquiète qui passait vite en mode panique dès lors qu’elle entendait parler de problème avec la loi. Noor avait immigré du Pakistan à Londres, de Londres au Wisconsin à la faveur d’un site de rencontre. Mais à ce jour elle n’était toujours pas américaine et l’idée d’être renvoyée en Europe ou au Pakistan la terrorisait. Au Pakistan à cause des talibans, Londres parce que s’y trouvait son ancien compagnon, un fou dangereux.

  • Rien, tout va bien, il faut juste que je le consulte en cas où.
  • En cas où quoi !? Pourquoi tu ne me dis rien ! Qu’est-ce qui se passe !?
  • C’est Omar, le voisin, j’ai pas confiance, il est bizarre.

Noor fit oh mais n’ajouta rien parce qu’Omar elle le connaissait tout juste de vue.

  • Tu vas appeler la police aussi ?
  • Hein ? Mais non allons !

L’avocat l’avait écouté et avait été rassurant. Il n’avait commis aucun délit depuis trois ans, pas même une contravention pour stationnement gênant. Citoyen modèle, il ne fallait pas qu’il s’en fasse, le FBI essayait sans doute de lui faire peur. Abdul n’arrivait tout de même pas à se faire à l’idée d’être pourchassé par les feds et ça travaillait sur ses nuits de sommeil. Alors quand son vieux copain Country l’avait appelé pour l’inviter à déjeuner il s’était d’autant jeté sur l’occasion que son pote n’avait rien à voir avec l’Islam de près ou de loin. Son père était même militaire de carrière, peut-être que le Bureau trouverait ça plus à leur goût et lui ficherait la paix. Country roulait dans pick-up Ford rouge tomate, des cornes de Long Horn chromées en travers la calandre. Tout Milwaukee la connaissait sa bagnole. Mais ce midi là il se pointa dans une Datsun grise en forme de rasoir électrique. Hondo, comme il appelait son pick-up, était parait-il en réparation. Mais il s’était à peine installé au côté de son pote qu’il sentait un objet froid pointer contre sa nuque et entendait une voix grincer :

  • Salut connard, comme on se retrouve…

 J’ai emmené mes deux trous du cul du côté des docks pas loin de Shorewood. J’ai piqué les clefs et j’ai dit au gros de nous attendre. Le barbu chiait sans son froc, l’avait pas dû être souvent braqué celui-là. Tu m’as fait perdre mon temps alors je vais te faire mal, je l’ai averti. Mais d’abord je vais te poser trois questions, si tu réponds correctement je te ferais un peu mal, mais si tu essayes de me raconter des conneries, ou pire que tu ne réponds pas, alors je te ferais très, très mal, c’est compris ? Il a secoué la tête, il était gris. Première question c’est qui le nègre ? Un indic du FBI je crois. Un indic ? Y te veux quoi ? Comment que tu le sais ? Il m’a raconté, ah putain de feds ! Quelle bande de guignols je me suis dit. Super flic de mes couilles, ça roule des mécaniques en gilet pare-balle FBI quand ça sert un Lenny et le numéro de leur indic est dans l’annuaire… Pourquoi qu’on leur filerait pas aussi des teeshirts avec marqué RAT en gros ? Quand je vais raconter ça aux mecs ils vont pisser de rire. Deuxième question, le mec de chez DMB Investissement c’est quoi son blaze ? Monsieur Stolianov. C’est un russky ? Géorgien à ce que je sais. Qu’est-ce qui me racontait ce connard ? Vient de Géorgie ? L’est de chez nous ou pas ? De Géorgie de là-bas, en Russie, il a précisé. Putain, ça y est voilà qui faisait déjà le malin. Okay, où est-ce que je le trouve ? Je sais pas. Comment ça tu sais pas, t’as bossé pour lui. C’était il y a un an ! On s’est perdu de vue depuis. Et sa dernière adresse connard tu t’en souviens pas peut-être ? Mais si, mais si…Il me l’a donné, je savais pas où c’était mais c’était pas important pour le moment. Okay t’as gagné une dernière question, pourquoi que tu bosses plus pour lui ? Euh… à cause de la barbe. A cause de la barbe ? Oui il trouvait que ça faisait peur aux gens, m’a demandé de choisir. Tu m’étonnes, j’ai fait avant de le tabasser juste ce qui fallait. Je voulais pas l’amocher ni laisser de trace à cause du nègre. Tu tapes du plat de la main dans les côtes, dans les oreilles, le cou. Ca laisse pas trop de marque mais ça fait bien mal. Je t’appels dans deux jours, rien à branler de ce que tu fais, tu rappliques, compris ? Il se tortillait par terre comme une limace en train de crever. Il a gargouillé quelque chose, pété comme un porc, je lui avais gribouillé les intestins. J’ai dit au gros de s’arracher de la caisse et je les ai laissés là. Sur le retour je suis allé bouffer chez Einstein Bagels, le temps de passer quelques coups de fils. C’est que j’ai pas que ce boulot à gérer moi. J’ai trois camions bennes plein ras bord d’herbe qui débarque du Colorado dans trois jours. Une équipe de mec qui doit braquer une bijouterie la semaine prochaine. Et puis il y a aussi les books, mon bar sur South Beach, le restaurant et la thune des casinos flottants que Sully m’a demandé de surveiller. C’est pas vraiment des casinos d’ailleurs, juste des salles de jeu clandestines installées sur un yacht. Ils emmènent les joueurs jusqu’au Bahamas, toujours quelques putes à bord, de la coke et du whisky de marque. La fête garanti, ça nous rapportait facile dans les trois cent à sept cent cinquante milles par mois. Sans compter les faveurs…. A trente mille le pot c’est le gratin qui débarque. On avait un sénateur, deux anciens gouverneurs, trois juges, deux shérifs dans nos clients. Et c’était pas les derniers à se défoncer en se faisant sucer… Après bouffer je me suis rendu à l’adresse du russe. Dans Saint Francis, pas loin du lac, une zone résidentielle truffée de caméras. Il y avait un panneau à louer. Dans ce genre d’endroit tout le monde connaissait tout le monde, je suis allé sonner aux portes, bon sourire, le bon ami de monsieur Stolianov. Vieille connaissance ouh la, la madame vous pensez ça remonte à juste avant le Mur ! Je ressemble à tout le monde, les gens ont pas peur de ceux qui leur ressemble. Il y en a un qui m’a dit qu’il était parti en Californie, un autre qu’il était ruiné et qu’il vivait dans un hôtel près de l’interstate. Mais d’après tous les autres il s’était tiré à Chicago pour raisons professionnelles. Ca va, je connaissais quelques gars de l’Outfit du côté de Calumet City. Si le mec créchait à Windy City sous son vrai nom ils le trouveraient.

Alee appelait ça vivre tassé. Sous les radars, sous la ligne de flottaison, assez loin des antennes d’Abdul pour qu’elles arrêtent de vibrer à son sujet. Parfois il le voyait de loin à la mosquée, il l’évitait. Comme il évitait de le croiser dans l’immeuble. Jay avait fini par entendre son point de vue mais il ne voulait pas lâcher l’affaire. Ils avaient parait-il des infos comme quoi il avait rencontré plusieurs fois un extrémiste arrêté dans un autre état. Ils étaient en train de réfléchir à une autre approche depuis que le connard Mohamed avait été renvoyé chez lui. Quand il n’était pas derrière les fourneaux à cuire des steaks hachés et des saucisses, il s’ennuyait devant la télé en regardant des rediffusions de la NBA qu’il avait déjà regardée cent fois, trainait sur internet en enquillant les pétards. Il avait une ordonnance médicale. Truc bidon, le médecin était un pote. Pour lui qui avait toujours connu la répression sur ce sujet depuis qu’il avait quatorze ans, ce genre d’évolution tenait du miracle. Du coup il s’était mis à trop fumer, presque compulsif mais qu’est-ce ça pouvait bien faire à son âge ? Alee était seul, pas d’enfant, deux ex femmes il ne savait pas où, ses parents étaient morts et il ne parlait plus à ses sœurs depuis vingt ans. Il savait qu’il mourrait seul, ne laisserait aucune trace derrière lui et ses amis, ceux d’avant, de l’époque des Panthers étaient soit morts, soit en taule, soit lui avaient tourné le dos quand il avait aidé à balancer un terroriste d’Al Qaïda, un frère.  Alors autant s’envapper comme il fallait histoire de faire passer le temps. Il savait que tôt ou tard Jay reviendrait à la charge, qu’il essaye de reprendre contact. Alee avait déjà une idée du comment, du bobard qu’il lui balancerait. Un truc qu’il avait déjà utilisé dans le temps, accuser l’autre d’un truc qu’on a fait soi. Mais quand Neville l’appela pour l’informer que ce connard de Mohamed lui avait donné un numéro répertorié du FBI, il se dit que c’était complètement foutu, temps de plier bagage.

  • Reste, on va essayer un dernier truc.

Pour le moment il s’en foutait il était stone et de mauvaise humeur.

  • L’argent, il n’y a pas le compte.
  • Comment ça ?

Toutes les semaines ils lui donnaient une certaine somme pour ses frais.

  • Il n’y avait que neuf cent dollars.
  • C’est impossible, ils étaient trois pour compter l’argent, on t’a donné mille cinq cent.
  • Quand je suis allé à la banque, la fille les a comptés devant moi, il n’y avait que neuf cent.
  • Elle t’a grugé, ah, ah, ah !

Des fois Neville c’était vraiment un gros con.

Abdul était rentré en claudiquant, du mal à respirer et la trouille au ventre. Devant sa femme il avait fait comme si de rien n’était mais les hommes sont les hommes, on ne pouvait pas les retenir longtemps de faire état de leur mal, pas plus qu’ils n’étaient très doués pour échapper à la sagacité d’une épouse, même soumise et effacée, même bonne musulmane. Noor savait comment s’y prendre. Elle ne fit pas un scandale quand elle aperçu le soir les bleus sur son corps, elle attendit précieusement son moment pour commencer à le cuisiner. Bien entendu elle su tout de suite à quel instant il lui masqua la vérité et en bonne fille des montagnes qu’elle était ça la mit au scandale. Les blancs et les américains particulièrement, pensaient tous que les femmes de chez eux regardaient leurs pieds sous prétexte qu’au pays l’homme levait le poing facilement. Mais Abdul qui était marié depuis cinq ans aujourd’hui, avait rapidement compris que pour survivre dans les montagnes il fallait justement un caractère drôlement trempé. A force il fut bien obligé de tout raconter. Elle savait qu’il avait travaillé comme chauffeur pour ce russe, elle n’aimait pas beaucoup les russes, elle avait été heureuse quand il avait décidé d’arrêter mais ce type qui le menaçait, ces histoires avec le voisin ça faisait trop, plus question qu’il n’appel pas la police. Abdul éluda une nouvelle fois. Concernant Omar il avait une idée de quoi faire, au sujet de l’autre, pas la moindre. Il était terrifié. Il connaissait ce genre de type, le genre qui ne s’énerve même pas quand il tabasse quelqu’un, il en avait déjà croisé des comme ça avant de se convertir, quand il trainait à la salle de billard avec Country par exemple. On évitait de se mêler des affaires de ces types là. Il lui avait dit de se tenir à disposition, qu’il reviendrait. Abdul ne pouvait pas simplement se planquer et laisser sa femme et ses enfants derrière lui, et incidemment il savait que la police ne lui serait d’aucune aide. Il se sentait coincé et ça l’angoissait un peu plus. Il s’installa derrière son ordinateur et essaya de reprendre le peu de contrôle qu’il avait encore sur sa vie.

Au bout de deux jours les mecs de Calumet City m’ont dit qu’ils n’avaient rien trouvé alors j’ai rappelé mon barbu comme convenu. Je voulais des précisions sur mon gus, ses habitudes, s’il avait un signe particulier, à quoi il ressemblait. C’est comme ça qu’on a fini par lui mettre la main dessus. Il avait une cicatrice bien visible au-dessus de la tempe à ce que m’avait dit le barbu, ça a rappelé un truc à une gagneuse, une escort. Un de ses clients, vivait à l’hôtel et disait s’appeler Monsieur Vannia. Il collait avec la description alors je suis allé chercher mon barbu et je lui ai dit qu’il partait à Chicago avec moi. L’était pas jouasse mais il n’avait pas envie que je monte dire bonjour à sa bonne femme et à ses mômes. Le mec logeait dans un hôtel trois étoiles pas loin du lac Michigan. Sortait rarement de sa chambre, prenait que des taxis. Discret mais sans l’être trop non plus, en tout cas pas suffisamment pour se passer d’une pute. D’un autre côté si tu dois de l’argent à un mec comme Sully t’évite de trop te montrer mais il n’en était visiblement pas au stade de la cavale. Fallait que je trouve un moyen de l’approcher sans lui foutre la trouille, j’ai dit au barbu de se raser. Il a fait des grimaces tu penses bien, que c’était un péché je sais pas quoi et qu’Allah mes couilles l’interdisait. Et les genoux pétés il autorise Allah ? J’ai demandé. Il n’a pas insisté, il s’est rasé. L’idée c’était qu’il fasse le mec nouveau en ville qui tombe sur son ancien employeur et veut faire copain à nouveau avec lui. Je savais pas si l’autre achèterait la soupe mais ça laisserait juste ce qu’il faut de temps pour l’approcher. J’ai dit à l’autre connard qu’il avait intérêt à être convaincant s’il ne voulait pas que sa grosse connaisse ma virilité, il pétait de trouille comme il faut. On la suivi de loin en loin aller à ses affaires, apparemment il adorait se rendre dans un de ces restau branché où on bouffe des burgers exotiques en faisant le con sur internet. J’ai dit à l’autre de faire le tour du pâté de maison juste avant qu’il paye la note. Pourquoi faire ? Je peux faire semblant de l’avoir vu en passant en voiture, il a fait. Ferme ta gueule connard s’il te voit sortir d’une caisse avec un autre mec il va se méfier, fais ce que je te dis et grouille ton putain de cul ! Il a fini par obéir mais j’étais certain qu’il remportait pas le prix du meilleur comédien. Ca a pas raté d’ailleurs, dès que l’autre l’a vu avec son sourire de faux derche il a fait méchant la grimace et essayé de l’esquiver mais l’autre connard savait ce qu’il avait à faire, se montrer assez insistant pour que l’autre accepte de le suivre boire un café. Il devait sérieux penser à sa femme et à ses gosses parce qu’il a fini par accepter, ils se verraient demain, là il avait rendez-vous. J’ai demandé au gamin ce qu’il en pensait, est-ce que l’autre avait acheté ou est-ce qu’il se méfiait. Je crois pas qu’il se méfie mais il va me poser un lapin. A mon avis il était lucide mais quand même, toujours se méfier d’un mec qui paye pas ses dettes. J’ai planqué en bas de son hôtel, côté cours, du café, l’habitude, je suis resté éveillé toute la nuit et comme je m’y attendais à l’aube il essayait de se carapater. Je ne lui ai pas laissé l’occasion d’aller loin, un petit coup de matraque sur l’épaule, ça fait bien mal et ça calme tout de suite. Plus tard j’ai appelé Sully, je lui ai demandé s’il voulait que je passe un message à son ami le vice-directeur. Il m’a fait non, voulait juste ça thune, drôlement clément le Sully. C’est pas qu’il se faisait vieux, il voulait continuer de faire du business avec lui. Le blé ? Le mec devait cent mille, il a passé deux coups de fil et une heure plus tard un jeune gars qui se prenait visiblement pour un dur s’est ramené avec un sac plein de fric. Aussi simple que ça. Mais j’avais pas complètement fini mon boulot, j’aime pas les rats…

 Oleg Stolianov avait hérité de cette cicatrice à la tempe en Tchétchénie, alors qu’il combattait dans l’armée russe. Puis il avait été démobilisé et était retourné en Crimée. Quand cette même armée avait envahie son pays, les élections truquées par Moscou, il l’avait d’autant moins accepté que ses sympathies européennes l’avaient envoyé en prison où on l’avait un peu secoué. C’était là-bas, dans une prison russe, qu’il avait fait connaissance avec quelques uns de ses anciens ennemis tchétchènes et ouvert les yeux. C’était là bas qu’il s’était secrètement converti. Les choses avaient un peu changé depuis, ou pas en somme. Les russes soutenaient El Assad contre les rebelles, s’en prenaient une nouvelle fois à l’Islam avec leurs amis américains mais si ces derniers étaient à nouveau frappés au cœur en pleine période électorale il était certain, comme ses amis, que la Maison Blanche se replierait sur elle-même. Pour se faire, financer l’opération en cours, il avait utilisé toutes les ressources de son entreprise avec d’autant moins de remord qu’une partie de l’argent provenait des magouilles de la mafia. Bien entendu détourner l’argent de la mafia était dangereux mais il avait trouvé encore plus dangereux d’avoir un chauffeur qui vire au fondamentalisme. Alors quand il l’avait revu à Chicago, sans sa barbe, il avait immédiatement cru à une ruse du FBI, ce qu’il avait assez inquiété pour qu’il essaye de s’enfuir. Quel soulagement ça avait été quand il avait réalisé qu’en réalité il s’agissait d’une idée d’un de ces lourdauds de la mafia. C’était Amir qui lui avait apporté l’argent. Maintenant il se tenait près du camion occupé à faire sa dernière prière. Dans quelques heures la moitié des Etats Unis seraient plongée dans le noir et son économie ferait le plongeon. Une tonne de trinitrotoluène fabriquée à partir d’engrais destiné la centrale qui alimentait la moitié de la côte est. Amir releva la tête du sol et lui jeta un regard plein de détermination.

  • Un jour ils comprendront, lui dit Oleg en signe d’encouragement.

Amir était originaire du sud de la Syrie, sa famille avait été décimée par une bombe de deux cent cinquante kilos larguée depuis un drone. Russe, américain, il n’en savait rien et il s’en fichait. Amir en voulait au monde entier et c’était exactement l’état d’esprit qu’on espérait de lui.

  • Inch Allah répondit-il en se relevant, inch Allah…

 

D’abord Alee apprit que le jeune avait raconté à la mosquée qu’il fallait se méfier de lui. Puis, le pompon, les fédéraux finirent par lui avouer qu’Abdul avait grillé sa couverture, qu’il connaissait son véritable nom et l’avait balancé sur le net. Merde ! Comment il avait fait ? Il avait fait suivre son courrier à sa nouvelle adresse mais il était certain d’avoir toujours été prudent, d’ailleurs le gamin n’était jamais venu chez lui. Quoiqu’il en soit c’était mort, sa mission à Milwaukee était terminée, et il était furieux. Les fédéraux avaient merdé sur toute la ligne, trop insistants, et surtout parfaitement incompétents pour gérer une affaire de ce genre. Il en était sûr, Abdul n’était qu’un guignol et ils faisaient fausse route. Mais vous croyez que ça les décourageait pour autant ? Même pas. Il était occupé à faire ses bagages quand Neville avait insisté pour qu’il tente un dernier coup, un message pour embrouiller les choses et laisser le doute s’installer. Tu parles ! Le doute ? Quel doute ? Mais Alee avait quand même obtempéré parce qu’il espérait encore la prime pour une arrestation. Le lendemain, alors qu’il était en route pour la Floride, ils l’appelèrent complètement surexcités.

  • Il s’est rasé la barbe !

Alee avait du mal à y croire, qu’est-ce qui s’était passé ?

  • Ouais et alors ?
  • Il a disparu pendant deux jours, aucune nouvelle, et d’un coup il est rasé !? C’est évident non !?
  • Euh… non, qu’est-ce qui est évident ?
  • La Taqiyya ça ne te dis rien ?
  • Tromper l’ennemi en temps de guerre, répondit Alee. Qui est-ce qu’il va tromper exactement ? C’est un branleur je vous dis !
  • On verra ça Alee, on verra ça.

Il apprit la suite par la télé, avec un bon pétard à la maison. Ils avaient arrêté le gamin avec une accusation de port d’arme illégal. Où avaient-ils trouvé l’arme en question ? Nulle part. C’est Neville qui lui raconta la suite. Ils s’étaient basés sur cette photo où on le voyait s’entrainer au tir dans sa tenue de tchétchène du dimanche pour monter un dossier. A cause d’une précédente condamnation il risquait entre huit et quinze ans. Quand à sa femme, puisqu’elle n’était pas américaine, elle allait être expulsée avec ses enfants. Ca le déprima pour la soirée. Il savait bien que tous ces gens étaient innocents, que le FBI avait monté ça de toute pièce pour pouvoir parader qu’ils faisaient leur boulot et justifier leur budget malgré les échecs. Même s’il touchait la moitié d’une prime il trouvait ça dégueulasse. Non seulement ils s’en prenaient à n’importe qui, non seulement ils l’avaient à nouveau grillé par leur incompétence comme avec ses anciens amis de la mosquée de New York mais en plus ils avaient insisté jusqu’à la dernière minute pour rien. Ce soir là Alee décida que le FBI et lui s’était terminé. Et quand il se réveilla le lendemain ce fut comme s’il s’était débarrassé d’un poids immense. Comme un matin avec dix ans de moins, une nouvelle jeunesse pour une conscience qui reprenait le dessus sur elle-même. Il s’était laissé entrainer. Par l’appât du gain facile et l’excitation du danger sans doute mais pas seulement. Salir l’Islam avec du sang sous prétexte de djihad, ce n’était pas ça ni l’Islam ni le combat intérieur que selon lui proposait le fameux djihad. Le terrorisme, la violence, n’avait rien avoir avec Dieu, quelque soit le Dieu qu’on priait, ça avait avoir avec le pouvoir, avec la haine, bref avec la médiocrité humaine. Rien ne justifiait qu’on tue au nom d’un Dieu ou un autre. Mais maintenant tout ça c’était terminé pour lui que les feds se débrouillent sans lui d’ailleurs ils avaient raison de penser qu’on arrêterait pas le terrorisme comme ça, ni jamais d’ailleurs. La guerre au terrorisme était juste une foutaise pour s’autoriser à mettre le monde en coupe réglée. Il sorti de chez lui le cœur léger, il avait envie d’aller se balader à pied, profiter du bon air du matin et peut-être aller se payer un bon petit déjeuner chez Joe, son pote qui tenait un restau dans South Beach. Il ne fit pas attention à la voiture qui était garée à deux pas de chez lui, d’ailleurs l’aurait-il remarqué qu’il ne se serait pas poser de question, juste un blanc à moustache occupé à attendre Dieu sait qui. D’ailleurs quand celle-ci ralenti à son niveau et que le gars lui demanda son chemin, Alee ne sut jamais pourquoi il ne termina pas sa phrase.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Coup de main mortel-part 2.

Se sentir important ça ne lui était pas arrivé souvent. En fait ça ne lui était arrivé que deux fois. Celle où Caroline Burn avait accepté d’être sa cavalière au bal de promo et la fois où il avait reçu son diplôme de l’académie. De ce seul point de vue l’agent spécial Harrington avait changé sa vie. Le chef du département leur avait accordé une rallonge de budget, la CIA ouvert une partie de leurs archives, l’anti terrorisme avait mis sous surveillance un certain nombre d’activistes serbes ou croates, suprématistes ou nazi américains. C’était un peu comme au temps de la chasse au cartel mais en mieux, cette fois c’était lui et Wang qui étaient en charge, épaulés par l’agent spécial Harrington lui-même. Mais ce n’était pas tout, il se rendait régulièrement à des déjeuner avec ses chefs, ou en tête à tête avec l’agent de la CIA. On lui demandait son avis !

  • Vous savez on ne souligne jamais assez l’importance de l’ennemi de l’intérieur, affirmait Harrington en pointant vers lui sa fourchette en argent.
  • Peut-être que l’Amérique a une trop petite histoire pour avoir une grande mémoire.

Ils étaient attablés dans une de ces adresses discrètes et cosy en haut d’une tour de verre et d’acier sur le front de l’Hudson. Le genre d’endroit où ne se rendaient même pas les traders tant était sélectif le droit d’entrée. Et interminable la liste des demandeurs.

  • Très finement observé.

Wang de son côté n’était pas jaloux de l’attention particulière qu’on prêtait à son collègue. Rester en retrait convenait à son tempérament et le supplément de lectures et d’informations offertes par la CIA et leurs collègues de l’anti terrorisme nourrissait son imagination à ravir. Pour autant il continuait d’enquêter sur les trois principaux suspects. Des infos contradictoires prétendaient que Gunn était mort depuis deux ans et d’autres qu’il était en cavale. Noonan était toujours introuvable et Petrovic et bien il avait peut-être un bon tuyau mais il devait se rendre au pénitencier de Marion pour s’en assurer. Pendant qu’il prenait l’avion et allait interroger un dénommé Vorpsi, escroc de seconde zone, Hampton épluchait à nouveau le passé des victimes de Noonan. Il commença par BG et découvrit sans mal des cousins et des neveux passés par la case Nation of Islam, la plus part étaient en prison, aucun pour activisme. Pour autant James « BG » Hornet n’avait jamais approché la politique de près ou de loin. Et Malone pas plus. Mais ce qu’il découvrit sur le taxi l’inquiéta un peu plus.

  • Vous savez où il travaillait il y a deux ans ?
  • Non.
  • A Millstone.
  • La centrale ?
  • Oui.
  • Vous en avez parlé à Harrington ?
  • Pas encore, je crois que je veux aller renifler l’ambiance sur place avant.
  • A Millstone ?
  • Non chez lui. Il avait une femme et un enfant peut-être qu’ils savent quelque chose… Et de votre côté ?

L’homme qu’il avait interrogé avait le vice dans les yeux à se demander comment il avait pu arnaquer qui que ce soit. Le directeur l’avait informé, il avait un QI qui plafonnait à 85, savait à peine lire et écrire mais il savait compter. C’était lui qui s’était manifesté auprès du FBI, il avait quelque chose à vendre à propos de Petrovic, et comme il n’était pas bien malin ses exigences étaient astronomiques. Wang l’avait rapidement fait redescendre sur terre.

  • D’après ce qu’il dit Petrovic est mort. Ses potes auraient parait-il offert cinquante mille pour la tête de son tueur et le double pour son commanditaire, et le plus beau c’est qu’il nous le refile à nous !
  • Pourquoi ? En échange de quoi ?
  • Il est albanais, il déteste les serbes à ce qu’il m’a raconté, mais il voulait quand même ses cinquante mille et une libération anticipée.
  • Bah tiens, et il a eu quoi ?
  • J’ai fait semblant d’appeler un juge et je lui ai promis une libération anticipée.
  • Parfait, ah, ah, ah !
  • Le tueur s’appellerait Paul Benkowski, son ancien codétenu, il s’est vanté devant lui de l’avoir refroidi pour un copain.
  • Il a dit qui ?
  • Non, un gars de New York, un polonais, c’est tout ce qu’il sait. D’après les dires de Benkowski il l’aurait enterré dans une forêt du New Jersey.
  • Pour quel motif ?
  • Un service comme ils disent…
  • Et ce Benkowski vous avez vérifié ?
  • Il est sorti il y a six mois, c’est tout ce que j’ai sur lui. Sinon il a un casier long comme un bras.
  • Des liens avec les milieux extrémistes ?
  • J’ai rien trouvé de ce genre, on le dit lié à une bande qui sévirait à New York et dans ses environs. C’est tout, faudrait qu’on en parle à l’antigang peut-être.
  • Concentrons nous sur la question du terrorisme, dit d’autorité Hampton avant de se rendre compte qu’il ne parlait pas à un subordonné, il ajouta : je pense.
  • Oui, comme vous voulez, répondit son collègue sans s’émouvoir. Je rentre par le vol de dix heures.
  • Très bien.

Mais le moment où Hampton se senti réellement important c’est quand on lui demanda de faire une synthèse de son enquête qu’il devait présenter auprès d’un staff de directeur de la CIA en personne. Pour lui c’était à la fois une consécration et un motif de stress, Charles voyait les choses complètement différemment. Il n’avait aucune confiance en Harrington pas plus qu’en la CIA en général. Pour lui il le menait en bateau pour servir ses intérêts et le jetterait à la première occasion. Ces gars de la CIA étaient tous des magouilleurs et ils n’avaient du respect pour rien. Pour la première fois ils étaient en désaccord. Hampton se dit qu’il était peut-être jaloux d’Harrington, du temps qu’il passait avec lui. Ou bien était-ce qu’on parlait de lui à la direction et qu’il le savait. Ca le décevait un peu même si d’un autre côté il voulait bien comprendre, depuis le 11 Septembre il avait un genre de passif avec la Compagnie. Mais du coup ça avait mis comme une petite distance entre eux et ils se voyaient moins. Pourquoi pensait-il à ça ? Il avait mieux à faire non ? Cette synthèse, cette fichue synthèse. Est-ce qu’il pouvait refaire le coup du pacte Germano-Soviétique à des espions ? Comment orienter son propos ? On lui demandait au-delà de la synthèse de faire part d’un péril, avait-il suffisamment d’éléments ? Il se resservit un verre de scotch, en bu la moitié et clapota quelques mots incertains sur son clavier. Au dehors on entendait une télé hurler. Probablement les gosses Collins qu’on avait laissé seuls à la maison. Tant pis pour les parents… Au bout du troisième verre il décida qu’il en avait assez, laissa son travail et descendit sur Manhattan pour diner. Dans son coin tout était fermé à cette heure. En temps ordinaire il aurait appelé Charles mais donc… Ca ne le gênait pas de diner seul mais ce soir ce qu’il aurait voulu c’est un peu de compagnie féminine. Faute de quoi il alla manger dans un petit restaurant italien familial au sud de Manhattan. Spaghetti de la mare et un petit chianti bien frais. Il était occupé à déguster quand Harrington l’appela. Il lui demanda ce qu’il faisait, se proposa de le rejoindre, il n’avait justement pas encore diné.

  • J’ai été recruté à Yale, confiait l’agent en se taillant une part dans son escalope milanaise. C’était juste avant le 11 Septembre. Evidemment j’ai voulu partir à la première occasion. J’ai fait trois demandes avant qu’ils acceptent de me déléguer à Kaboul.
  • Vous y faisiez quoi ?

Harrington se contenta de sourire et d’avaler son morceau.

  • Et vous pourquoi le Canada ?

Hampton eut un petit sourire forcé.

  • J’avoue que ce n’est pas intérêt professionnel, je ne supporte simplement plus New York. J’ai besoin de grands espaces, de nature, je suis un gars de la campagne vous savez, du Kentucky.
  • Qu’est-ce qui s’est passé en Arizona ?

La question le prit au dépourvu.

  • Oh… nous avons eu des pépins avec les cartels.

Harrington sourit de nouveau.

  • Vous éludez.
  • Un peu… je n’aime pas beaucoup en parler.
  • Je comprends, ça dû être un choc, quatre-vingt deux cadavres… Sans compter les cinq policiers tués et les dix blessés dans l’explosion.

Hampton ne répondit rien, il aurait aimé qu’on change de sujet. A chaque fois c’était la même, les souvenirs raffluaient et cette nuit il ferait des mauvais rêves.

  • Pourquoi ils vous ont muté ? Vous étiez bien noté il me semble.

Que cherchait-il à la fin ? En quoi cette affaire l’intéressait ?

  • La moitié de l’équipe a été mutée. Ils avaient peur que certain d’entres nous veuillent se venger, mentit-il avec un aplomb qu’il ne se connaissait pas.
  • Oh, je vois.

Pourquoi sentait-il qu’il ne le croyait pas, mieux qu’il savait exactement la vérité et qu’il lui jouait la comédie ? Dans quel but ?

  • Vous savez J’ai moi-même connu le feu. Un peu dans les mêmes conditions du reste. C’était dans le sud du pays. Les talibans étaient descendus dans un village ami et avaient laissé des souvenirs dirons nous. Ils n’ont pas les mêmes pudeurs que les cartels, ils n’enterrent personne, ils coupent les têtes et brûlent les corps, trente sept têtes hommes, femmes, enfants, des sauvages. Et évidemment ils nous attendaient. J’étais tellement sidéré parce que je venais de voir, ce petit tas de tête dans une cour de maison, que j’ai passé la moitié de la bataille terré dans un coin sans tirer un coup de feu.
  • Je n’ai pas eu peur, répondit Hampton avec défiance.
  • Ah non ?
  • Non.

Pourquoi insistait-il ? Que cherchait-il à la fin ? Hampton lui aurait bien demandé mais était-il en position de discuter ? D’ici la fin de la semaine ils se rendaient ensemble à Langley pour présenter cette synthèse qu’il avait tant de mal à rédiger. Il essaya d’ignorer le visage difforme qui passa brièvement dans son esprit et termina son verre de vin avant d’expliquer.

  • La zone était sécurisée, on venait de découvrir ce qu’il y avait dans les murs quand ceux de la police d’état on déclenché le piège. J’étais à l’intérieur, je n’ai presque rien eut.
  • Mais vous étiez censé les accompagner non ?

Hampton le fixa, mal à l’aise.

  • Où vous voulez en venir à la fin ?

Les yeux d’Harrington papillonnèrent.

  • Moi ? Nulle part voyons ! J’essaye de comprendre ce qui vous est arrivé.

Hampton leva les yeux de son verre, interdit.

  • Vous êtes un agent brillant et vous végétez à ce poste depuis huit ans. Vos demandes de mutation sont normalement rejetées parce que vous savez comme moi qu’à l’étranger les places sont chères. On ne vous confie que des affaires de secondes mains et vous ne dites rien. En toute logique je me demande ce que les mexicains vous ont fait.

Il devait savoir qu’il avait été brièvement traité après l’incident. Il avait lu son dossier bien sûr. Avait-il lu tous les rapports qui avaient écrit à ce sujet ? Il connaissait sûrement la raison pour laquelle il avait été muté. Mais pourquoi lui raconter la vérité ? Pourquoi lui expliquer la vraie raison. Il fixait le visage emmailloté d’une femme par un trou dans le mur et n’entendait pas la voix du lieutenant qui lui parlait. L’horreur, l’horreur pur.

  • Ca s’est passé il y a onze ans vous savez, et c’était ma première affectation. On vous colle l’étiquette d’un mauvais subordonné et ça ne vous lâche plus. Quand à moi… bin ça n’a pas été facile tous les jours mais j’ai appris à gérer.

L’horreur pur et au-delà de ça un immense sentiment d’impuissance, pire, une certitude. La certitude qu’en dépit de tout, de tous les moyens dont disposait le Bureau, de tous les hommes, de tout son propre entrainement et savoir. En dépit de toute sa bonne volonté et de sa certitude bien américaine qu’un seul homme pouvait faire la différence. Jamais on ne pourrait vaincre des hommes capables de telles choses, jamais on ne pourrait réussir à défaire la barbarie où qu’elle se présente à moins d’être capable de faire pire.

  • Heureux de vous l’entendre dire j’ai besoin d’esprit solide dans mon équipe.
  • Votre équipe ?
  • Nous allons constituer un groupe inter service pour la côte est.FBI, CIA, CAT coordonné avec le NYPD. Petite unité, grand moyen, je vous veux avec nous. Vous et Wang bien sûr.

C’était donc cela la raison de toutes ces questions ? Soudain Hampton se sentait flatté et un peu soulagé.

  • Vous me recrutez ? Je ne suis pas sûr que mon patron sera d’accord.
  • Nous verrons bien, je joue au golf avec lui mardi.

J’ai passé quelques coups de fils au sujet de ce Coski. Un polack de Staten Island qui était en relation avec les frères Benkowski. Je connaissais, il y avait Paul le débile et Julius l’ordinateur. Paul le choléra ambulant et son frère le blanchisseur. Des juifs ukrainiens, des indispensables, ils avaient une combine en or, Julius était diamantaire. Ils faisaient du business avec tout le monde, jusqu’à Anvers ! Je ne pouvais pas la jouer frontal. Coski trainait souvent avec Paul à ce qui se racontait mais ce n’était pas Julius son patron, c’était son oncle, Jimmy Coski, un vieux de la vieille, associé de longue date de la famille Gambino à Pittsburg. Encore un intouchable. Mais d’après ce qu’on disait Mickey était du genre chien fou et ce genre là ça vie jamais longtemps. Il avait des connections avec les Hell’s et des gars de la Fraternité Aryenne, ça faisait un bail que son oncle avait investi dans la meth. Ca marche bien la meth avec ces animaux là. Mais la came, c’est plus ce que c’était comme business. Trop de produits, trop de concurrence, le marché est saturé et volatile. Un jour c’est les cachets qui sont à la mode, une autre fois la coke ou la kétamine, sans compter tout ce qui se pointe, les nouveaux produits, sel de bain, champis, les machins qu’on trouve sur le net et qui ne sont même pas répertoriés. Ca devient dur de suivre. Dans le temps j’ai fait quelques affaires de coke avec des cubains du Bronx mais aujourd’hui n’importe qui vend n’importe quoi et la coke est tombée à quarante cinq dollars le gramme. Le mec avec qui mes contacts m’avaient branché s’était adapté, super organisé même. Nick Leroy, un dealer genre haut de gamme avec service de livraison à domicile. Un négro tout ce qu’il y a de plus sans histoire qui parait-il se faisait des noix en or depuis qu’il distribuait pour le vieux Coski. Fallait le voir pour le croire. Il avait un bureau en plein cœur de Manhattan, des ordinateurs et même une secrétaire. Sur les écrans on pouvait lire des courbes de vente par produit, herbe, héro, taz, coke, kéta, meth, MDNA. A chaque fois qu’on fait une vente, il m’a expliqué, l’algorithme me dit la tendance de la semaine. Et ça te sert à quoi ? A acheter pour la semaine suivante. Le mois prochain je vais lancer une étude de marché. Je voudrais pousser certain produit. Je me sentais un peu dépassé j’avoue. Pourquoi on me l’avait recommandé déjà ? Je connais un gus qui connait un gars qui doit fournir du matériel à Mickey et ses potes, des armes lourdes, lance-roquette, M80 enfin ces choses là. Il prépare un gros coup, je sais pas c’est qui les mecs qu’il a engagé, sauf un, Elvis Lee. Le Chinois ? Lui-même. Le Chinois était une légende du perçage de blindage, le roi de l’explosif. Il avait fait ses classes chez les militaires avant de prendre son envol au milieu des années 90. Tout le monde le respectait dans la profession, et on se foutait bien qu’il soit moitié bridé. Un gars du calibre de Malone, peut-être même au-dessus. Et Noonan ça te dis quelque chose ? Tom Noonan. Eh mec on est à New York ici, j’en connais des chiés de Noonan. Je précisais, ça ne lui disait rien mais peut-être que c’était un des chauffeurs qui avait bossé pour Jimmy, ajouta-t-il. Ouais peut-être. J’ai rappelé Miami, j’ai demandé à Sully sur quoi Malone bossait avant de se faire dessouder. Ca avait beau être moi Sully se méfiait alors je lui ai expliqué ce qu’il en était avec Lee et le petit Coski. Pourquoi j’ai pas été surpris de l’entendre insulter sa mère, tous les putains de polonais de New York, et le Chinois dans la foulée. D’une manière ou d’une autre Coski avait appris que Malone et Sully bossaient sur le même coup que lui et il avait voulu prendre de l’avance. J’étais certain que c’était quelque chose de ce goût. Ou bien il avait essayé d’acheter Malone et l’autre avait pas trouvé la somme assez grosse. Tu veux que je fasse quoi ? J’ai demandé à Sully. Tu veux que je donne une leçon à ce petit enculé ? Faut une preuve, un truc sûr, son oncle est en biz avec tu sais qui, si on a rien de solide ça va faire des histoires. Des preuves ? Quel genre de preuves tu veux ? Le polack était peut-être bien du genre dingo il n’avait surement pas gardé de souvenir de la mort de Malone. Ce connard a deux gars à lui qui font la collecte dans Little Odessa pour nos amis, un service pour un autre tu vois. Qui sait ce qui se passerait si la rumeur courait qu’il étouffe l’oseille, tu me suis ? Ouais, le message était clair, je lui ai demandé le nom des gus en question. Il m’a répondu de demander à Leroy, qu’il savait.

 La réunion s’était parfaitement déroulée. Un des directeurs avait utilisé l’adverbe impressionnant pour qualifier ses conclusions, on l’avait écouté sans jamais l’interrompre. Ensuite Harrington l’avait invité à déjeuner avec un des cadres présent pendant la discussion, et l’avait chaudement félicité pour son travail. Mais quelques jours plus tard son chef le convoquait et lui faisait sèchement comprendre que le terrorisme ne relevait pas de leur compétence, qu’ils avaient été mandatés pour s’occuper d’un trafique d’armes et rien d’autres. Inquiet il en parla à Harrington et même à Wang. Le premier éluda, le second lui expliqua que la direction avait des doutes, qu’elle envisageait ce qu’ils avaient découvert comme des affaires de voyous. Hampton ne comprenait pas ce revirement. Wang, comme à son habitude faisait avec. Ils l’avaient fait muter à New York en l’accusant d’avoir commis une faute. Cinq secondes d’indécision, de sidération, d’horreur, voilà à quoi tenait sa faute. Mais en réalité il avait sauté pour couvrir les responsables, le chef d’opération, les gars du SWAT, le patron du bureau de Phoenix. Le nouveau, la proie idéale. Hampton refusait qu’on lui vole une seconde fois sa chance. Puis la CIA leur fit savoir qu’ils n’avaient plus accès à leurs archives et il dû appeler quatre fois Harrington avant qu’il daigne lui parler.

  • Je ne comprends pas, vous pouvez me dire ce qui se passe.
  • Il ne se passe rien pourquoi ?

Il lui expliqua.

  • Et pourquoi vous voulez avoir accès à nos données ?
  • Euh… et bien… euh… vous savez bien, nos trois suspects…
  • Ah oui… votre théorie…

Hampton n’en revenait pas.

  • Ma théorie ?
  • Bon vous voulez quoi exactement ?
  • Mais je croyais que nous devions former bientôt une équipe…

Il y eu un silence dans l’écouteur.

  • Vous savez, vous n’étiez pas très convaincant à Langley
  • Hein ? Mais je…
  • Enfin… ce n’est pas important, si vous avez du nouveau faites le nous savoir, qui sait ça relancera peut-être l’intérêt de quelqu’un. Vous voudrez bien m’excuser j’ai un rendez-vous.

Il raccrocha avant même qu’il ai le temps de lui parler du taxi et de Millstone. Mais est-ce que ça aurait servit à quoi que ce soit ? Il ne comprenait pas pourquoi mais Charles avait raison, Harrington s’était fichu de lui. A quoi bon toutes ces grimaces ? Pourquoi toutes ces semaines à les encourager, les féliciter, pourquoi cette comédie ? Il en avait tiré quoi ? Incidemment il apprit le fin mot de l’histoire par un collègue de Charles. Harrington s’était servit de lui pour soutirer plus de moyens à ses chefs, au lieu de quoi il avait été promu et confié à de nouvelles responsabilités. Voilà à quoi lui avait servit leur travail. A faire avancer sa carrière. Hampton était plus déterminé que jamais, il fallait qu’il trouve une preuve, la preuve d’un complot, d’un péril grave, d’une cellule terroriste, n’importe quoi. Il n’en parla pas à Wang, et encore moins à sa hiérarchie, prit sur son temps libre de surveiller la veuve du taxi, Emilia Juarez. D’après les informations qu’il avait, ça faisait six mois qu’elle avait emménagé à Brooklyn avec sa fille. Si on en croyait le rapport d’autopsie elle avait donc quitté son ancien logement  à l’époque de la mort de son mari. Un peu avant ou un peu après ? Pour quelle raison ? Au bout de trois jours de surveillance il se décida à aller la questionner. C’était une petite bonne femme à la peau foncée et maigrichonne, Le genre qu’on imaginait volontiers à s’user les genoux à l’église. L’entretien fut bref. Elle ne savait pas pourquoi on avait tué son Alfonso, elle n’avait rien à dire à la police, pourquoi elle avait déménagé c’était ses oignons. Tout ce qu’il tira de cette rencontre c’était qu’elle avait peur. Peur de quelqu’un mais pas seulement, quand il avait parlé de son ancienne adresse elle avait ouvert la bouche de détresse. L’endroit même lui faisait peur. C’était où déjà ? Dans la 90ème, un coin pourtant tranquille tout le contraire de la 77ème où elle logeait maintenant. Hampton décida qu’il irait y jeter un coup d’œil ce weekend.

Le premier gars faisait toujours un truc avant de rapporter le fric de la collecte, il passait par chez lui, mangeait un morceau, comptait les billets, et repartait. Alors je l’ai eu dans son salon. Il me tournait le dos, rien entendu. Dans ce genre de cas de figure j’utilise du 22. C’est très largement suffisant et les balles ne traversent pas, c’est pas salissant. Je m’en suis débarrassé du côté de Long Island. A l’ancienne, coulé dans des fondations. Après quoi j’ai attendu que ça réagisse. Evidemment j’avais étouffé le fric, trente mille dollars. A ce tarif là péché d’argent n’est pas mortel. C’est ce que le vieux Coski devait se faire en une journée avec sa meth, par contre qu’un mec manque ça faisait tout de suite plus bizarre. Surtout que personne n’avait l’air de croire qu’il avait pu se tirer avec l’oseille. Mais côté famille, côté des Gambino, rien à foutre, on voulait rien savoir, enfin pas plus que d’habitude. Il y avait trente mille dans la nature et des intérêts qui couraient déjà. Les Coski je les connaissais pas. J’avais idée de la répute du vieux, la petite organisation qu’il s’était monté avec sa famille de cul terreux et je voulais bien admettre qu’il s’était bien démerdé. Mais les autres je les savais. Une vieille famille royale, pas beaucoup besoin de leur mettre comme disquette pour qu’ils démarrent au quart de tour. Le truc c’était juste de savoir dans quel rade de Manhattan nord fallait baver. C’est comme ça le milieu. Tout le monde se la raconte omerta, parole d’homme, honneur, et toutes ces conneries là mais la vérité c’est que les voyous c’est les rois de la jacasse. J’ai fait ma pute comme il faut histoire que tout le monde chauffe un peu. C’est comme ça que j’ai appris que le Mickey les ritals ils le sentaient pas, que la rumeur racontait que c’était le vieux qui l’avait imposé mais que ça ne plaisait pas à tout le monde. Et ça remontait à cette fois où le mec avait envoyé un associé à l’hosto. L’époque où on butait à tout va est révolue, faut bien admettre. Il y a vingt piges de ça, le Mickey se serait fait dessouder pour le tarif. Il y a vingt ans de ça Cosa Nostra et les Gambino en particulier faisaient la loi à New York. Aujourd’hui on hésite même à péter les rotules ! On fait dans le feutré, l’arnaque informatique, le braquage virtuel… la modernité quoi. Mais qu’est-ce que j’en avais à foutre moi ? L’idée c’était le pousser à la faute juste ce qu’il faut pour pas avoir à rendre des comptes après.  L’autre collecteur se faisait appeler Red, toujours fourré avec Benkowski et Coski d’après la rumeur. Et comme il devait pas avoir des masses d’imagination, il était roux carottes avec un de ces caractères de merde comme ils en ont parfois. Deux fois par semaine il faisait la tournée à Coney Island, toujours le même circuit, ce que le moins con des collecteurs sait qu’il ne faut jamais faire. Non seulement tu risques que les poulets te choppent en flag mais pour peu que tu sois ponctuel et les autres caves organisés, tu vas ramasser sur les deux premiers clients, puis le troisième te refilera la moitié, le quatrième te diras que sa grand-mère est à l’hosto, etc. A la fin de la journée t’es énervé t’as envie de péter des bras et t’as pas ramassé la moitié de ce qu’on te doit. Cela dit à ce qu’on racontait sur le rouquin tout le monde casquait toujours, rapport à son tempérament. Mais donc je savais quand et où le choper, il avait suffit que le file une seule fois. Je savais pas de quel quartier de merde de cette ville il venait, ni s’il était polack, russky ou irlandais mais c’était typique le loubard de rue qui a l’œil, connait tous le monde dans son bloc et sort jamais sans un coupe-chou, un poing ou des bottes à bout ferré. Il circulait dans une vieille Chevy toute perrave, je me suis arrangé pour l’embugner par l’arrière alors qu’on était sous le métro aérien un peu au nord de Brighton Beach. Il est sorti comme une flèche en roulant des épaules façon John Wayne. Mais quand je lui ai collé le canon de mon 38 sous les côtes il a tout de suite pigé qu’il s’était fait niquer. C’était pas le genre impulsif, ça devait pas être son premier traquenard, il m’a suivi bien peinard en la ramenant quand même. Je savais pas qui je braquais là, que venais de me mettre dans une merde phénoménale, tout ça. Monte, je lui ai répondu en lui montrant le coffre. L’idée de départ c’était de le buter en route et de le larguer avec la caisse quelque part à Staten Island. Mais quand j’ai rouvert le coffre il s’est mis à gueuler qu’il savait où son pote planquait sa came, qu’il n’y avait qu’à se servir, ce genre de conneries… Le coup du trésor caché c’est pas le plus commun, en général ils supplient, racontent des conneries, prient, ils chient tellement dans leur froc qu’ils sont plus à penser baratin. Normalement j’écoute pas. Mais là je sais pas pourquoi je me suis questionné. De quoi tu parles ? La dope à qui ? La planque à qui ? Mickey ! Un appart dans la 90ème ! Le mec voulait pas lui vendre alors il l’a refroidi ! Y’a une vieille maintenant ! C’est là qu’il planque. Combien ? Je sais pas cinq, peut-être dix kilos ! De quoi ? De la C, Mickey est en biz avec des mexicains ! Et toi bien sûr t’es au courant… Eh on était à l’école ensemble avec Paul ! Ah ouais ? J’te jure c’est pas des conneries, il a fait en levant les mains vers moi. Son oncle c’est mon parrain ! Je te crois, j’ai décidé, file moi l’adresse. On fait comme ça, je t’y emmène et tu me laisses partir avec le blé. J’ai réfléchi deux secondes et j’ai répondu, négatif je garde le blé. Okay, okay comme tu veux, tu veux bien me laisser sortir de là maintenant ? On va où ? Je te l’ai dit dans la 90ème à Brooklyn. A quelle hauteur ? Gelston avenue ! T’es très bien là, j’ai fait en lui refermant le coffre sur la gueule. Je l’ai entendu me traiter d’enfoiré et on est reparti. Gelston c’était plutôt tranquille comme coin, pas très riche, pas beaucoup de commerce, genre dortoir résidentiel pour négro et petit blanc oublié. Je me suis trouvé une allée déserte. On y est, l’adresse. Tu me laisses partir je te dis où. Ca marche pas comme ça, tu me dis où, je vais voir, et si ça va je te laisse partir. Tu rentreras jamais sans moi, la vieille, ses voisins, c’est des gars à Mickey. Merci du tuyau, j’ai répondu sincèrement, mais je vais pas rentrer, juste renifler, ça marche ? Il a dû me prendre pour un couillon complet parce qu’il a fini par cracher le morceau. C’était juste à côté, on était en pleine journée, je lui ouvert la gorge d’une oreille à l’autre, pas la peine d’ameuter le voisinage. C’était une baraque à un étage en brique rouge, quatre appartements, pas plus. Il n’avait pas menti, il y avait bien une veille au premier porte A. Une négresse avec des nichons qui pendaient énorme et une bonne tête d’ancienne maquerelle, radasse de boulevard maquillée comme une bagnole volée une douzaine de fois. J’ai tout de suite senti qu’elle se méfiait, que mon baratin comme quoi je cherchais un pote passait pas. Elle en avait trop au compteur. J’ai pas insisté. Je suis retourné à la bagnole et je suis parti comme prévu à Staten Island. Je comptais le larguer tel quel avant de me rappeler qu’ils étaient potes d’enfance. Je lui ai coupé la langue, le nez et les oreilles pour marquer le coup.

 Sec comme un pied de sarment, les yeux porcelaines presque blancs avec  sa peau de cuir rouge, un costume noir sans cravate, la chemise nouée jusqu’au cou, les cheveux en brosse grisonnant, le vieux Jimmy Coski portait ses origines modestes sur lui et il ne s’en excusait pas. Descendant d’une famille de mineur et de bouilleur de crue, ancien mineur lui-même, il était aussi dur que son allure le laissait croire. Mais ce n’était pas un homme obstiné ou stupide. Il écoutait, il calculait et il savait toujours son intérêt. Il avait deux douzaine de labos entre ici et la Pennsylvanie, deux des meilleurs chimistes de la côte bossaient pour lui, il touchait sa dime un braquage sur trois sur tout Pittsburgh et surtout il exportait de la jeune chatte blanche direction le sud. On ne montait pas une organisation pareille sans prendre du recul, faire confiance à ses partenaires et savoir quand agir et quand ne rien faire. Il avait écouté les vieux italiens et aussi le capo en charge du secteur. Il les croyait quand ils disaient qu’ils n’avaient rien avoir avec la mort de Red et de la disparition de Piotr. Ce n’était dans les intérêts de personne de se faire du tort comme ça. Mais Mickey… eh bien Mickey c’était une autre affaire. Il avait grandi avec Red et les soixante quinze mille dollars qu’on leur avait étouffé en tout, il en était de sa poche. Son oncle voulait bien comprendre qu’il ait la rage comme ça. Mais d’un autre côté, Mickey était toujours enragé. Déjà môme il en faisait voir à sa mère. Le vieux s’était occupé d’eux après le départ du père, il avait trouvé du boulot à Mickey et vu son aptitude pour la violence et son goût de la rue,  ça avait pas été dur de trouver quoi. L’oncle avait payé un embaumeur pour qu’il redonne une figure à Red, que ses parents ne le voient pas comme ça. Il avait organisé l’enterrement, une belle cérémonie, on l’avait inhumé à Green-Wood, après quoi ils étaient tous allé dans le bar de Julius rendre hommage. Ils étaient installés au fond, l’oncle, Nash son homme de confiance, les frères Benkowski et deux fidèles à Mickey, ses potes du moment. Mickey avait plein de potes jusqu’à ce qu’il se lasse, et c’était toujours la même eau, le genre qui plaisait pas à l’oncle. Des camés, des excités, toujours outillés. Il venait de raconter sa réunion avec les Gambino et annoncer sa décision. Ils s’étaient mis d’accord, en signe de bonne volonté et considérant que c’était leur organisation qui avait payé le prix du sang, les italiens concédaient à ce qu’on leur rembourse seulement la moitié des soixante-quinze mille sous huitaine et la suite dans un mois, sans intérêt. Mickey était déjà défoncé, vodka et cocaïne, et il ne décolérait pas. Ce n’était pas à cause du fric et pas seulement parce qu’on avait massacré son pote d’enfance. C’était l’idée qu’ils étaient aux ordres des ritals. Et quand ce n’était pas eux c’était les mexicains. Les affaires qu’il disait le vieux, plus personne n’avait les moyens de régner sans partage, c’était comme ça. Les ritals s’étaient fait bananer au début du siècle mais ils avaient encore de solides bases ici et les mexicains étaient les nouveaux rois du pétrole. Mais Mickey n’avalait pas. L’autorité il avait toujours eu du mal. Quand il avait appris que les Traficante étaient sur le même coup que lui, il n’avait pas cherché, il avait envoyé Red s’occuper de Malone, et bien entendu il n’avait rien raconté à son oncle. Faisait-il le rapport entre ce fait et la mort de ses amis ? Mickey ne réfléchissait jamais en termes de conséquences. Il faisait les choses parce qu’il les avait décidé, après lui le déluge. Alors cette après-midi, au lieu d’écraser, de faire comme il avait appris avec son oncle, il parlait de solder les comptes, qu’on ne pouvait pas laisser cette affaire impunie. Le vieux n’avait rien contre l’idée, quelqu’un allait bien devoir payer, mais pour le moment il voulait la paix, il n’y avait que comme ça qu’ils sauraient le fin mot de l’histoire. Mickey ne voulait rien entendre, disait qu’on lui manquait de respect à lui et à ses amis. Finalement l’oncle sorti de ses gonds. Rien de très démonstratif, il avait à peine haussé la voix mais ses yeux, son ton, difficile de faire plus spécifique. Mickey ferait ce qu’il disait et il n’y avait pas à y revenir. Son neveu savait les limites, Jimmy Coski n’était pas du genre à parler pour ne rien dire ni à ce qu’on ne lui obéisse pas. Mickey parti comme une flèche moitié en chialant moitié en gueulant comme le gosse qu’il n’avait jamais cessé d’être. Et ce qui devait arriver arriva. Un client le regarda passer, ça ne plut pas à Mickey, il se jeta sur lui et lui mis une avoiné mémorable avant que ses copains ne parviennent à l’entrainer dehors. Le vieux n’était pas tranquille, quand il était comme ça l’autre pouvait faire n’importe quoi. Il ordonna à Paul et à Nash de veiller à ce qu’il ne déconne pas. Il avait démarré en trombe, laissant derrière lui les autres et sans trop savoir où il voulait aller. Mickey était né à New York au moment où la ville basculait d’un pouvoir à un autre des Gotti et autre Luchese à Giuliani. Trop tôt pour ne pas avoir connu la violence de ses rues, trop tard pour en profiter pleinement. Il avait d’abord grandit à Brooklyn, Little Poland avant que son père ne file de la maison et que l’oncle les installe à Staten Island dans Alaska Street à Port Richmond. A l’époque la décharge de Fresh Kills était encore un des ouvrages les plus importants de la main de l’homme avec les pyramides et la grande muraille. L’ile avait un genre de statut à part, même pour ses habitants, au point où on avait même un temps envisagé la sécession d’avec la Grosse Pomme. Le ferry était encore payant, avant d’être en âge de conduire, il avait passé beaucoup de temps à trainer dans la rue en rêvant de Manhattan et de toutes les choses fabuleuses qu’on y trouvait parait-il. A vingt-huit ans il ne savait toujours pas comment se rendre dans le Queens ou le Bronx seul et n’avait été qu’une seule fois de sa vie à Central Park. Un épisode mémorable, pour la première fois il avait vu des riches, des riches et des touristes, ce qui revenait à peu près au même dans sa tête à l’époque. Ca lui avait valu un séjour d’un mois à Rikers, cet enfoiré de Giuliani venait de se faire élire, et sa politique de la tolérance zéro n’était pas que du bavardage. Le souvenir le ramena à Red. Il se gara dans un coin, sorti une fiole de coke de sa poche et s’en accorda une double dose sur le tableau de bord. Putain, pourquoi le vieux voulait pas comprendre qu’on les baisait de tous les côtés ? Merde ces enculés n’avaient pas seulement tué Red comme une bête, il l’avait mutilé ! Quel genre d’animal pouvait faire une chose pareille ? Mickey ne se posait pas la question en terme de pourquoi ni même de qui, il n’était qu’un bloc de rage et de chagrin, de frustration. Tout ce qu’il voulait c’était se retirer ça de la tête. Tout. La mort de Red, son sentiment d’impuissance, son enfance pauvre, sa misérable condition de petit américano-polonais qui n’avait jamais foutu les pieds à Cracovie ou ailleurs mais qui avait été élevé comme un authentique petit polack. L’église, enfant de chœur, la communion… entre deux pétards, deux larcins. Bonne gueule le dimanche, craint Dieu, confesse tes péchés… Dieu… Dieu était un enculé qui se moquait bien d’eux tous ! Il redémarra en trombe coupant la route à une berline et reprit la direction du cimetière. C’est Paul qui avait dit qu’on le retrouverait sûrement là bas. Avec Nash et ses deux autres potes, ils l’aidèrent à vider deux, trois bouteilles, jusqu’à ce que la pression redescende enfin et qu’ils parviennent à le convaincre de manger un bout avec eux. Il était aux environs de deux heures du matin quand il prit brusquement congé au bras d’une nana. Elle s’appelait Martha, Maria, ou quelque chose comme ça. Elle était ronde et brune comme il les aimait, riait à toutes ses conneries et parlait trop. Ils flirtèrent dans la voiture, prirent quelques lignes et des cachets, il lui avait promit de l’emmener dans une boite dans le centre. Il n’avait pas encore quitté Brooklyn, elle était en train de jacasser à propos de son futur salon de coiffure quand il se gara.

  • Attends là, je reviens.
  • Mais tu vas où ?
  • T’occupes, j’ai un truc à faire.

Elle le saoulait, le cafard n’était pas passé, ni la haine. Il avait besoin d’un autre verre. Il entra dans un bar. Les choses arrivent souvent par hasard et le hasard ne fait pas toujours bien les choses. Il y avait quelques habitués dans ce bar, et trois italiens attablés, trois italiens qui le connaissaient de vue parce qu’ils travaillaient avec son oncle, des affidés, des «affranchis » comme on disait. Même âge que Mickey, même monde, même milieu social, survêtement criard et gros bras à la fonte. Il ne les avait pas remarqué, il était déjà cuit, il en voulait plus. Il savait parfaitement qu’il ne pourrait pas monter plus haut, il avait déjà vomi deux fois depuis l’enterrement, mais il s’en fichait, il voulait écluser au moins trois téquilas avant de remonter dans la voiture. Quand il sentit une main se poser sur son épaule.

  • Salut, on a apprit pour la mort de ton copain, c’est une vacherie mec, mes potes et moi on voulait te payer un verre.

Il ne répondit rien, regarda le type d’un air maussade, l’autre lui fit un signe d’encouragement, là-bas ses potes agitaient leurs gourmettes dans sa direction.

  • Salut mec ! Moi c’est Tony, lui c’est Joe, et ça c’est Mike, entonna celui qui avait une casquette. Toi c’est Nick c’est ça ?
  • Non lui c’est Paul ! Le fréro du diamantaire.
  • Arrêtez vos conneries, celui-là c’est Mickey, hein c’est ça ?
  • Ah putain désolé, je vous confonds tous les polacks.

Ce fut impulsif, pas une seconde de réflexion, et comme dans un brouillard de son et de lumière. Il sortit son calibre et les tua tous les trois froidement.

  • Où t’étais ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il posa l’arme encore chaude entre les sièges.

  • T’occupes, ferme ta gueule.

Il démarra en trombe.

Oui, Jimmy Coski était un homme d’écoute et de compréhension. De compréhension des affaires. Un homme sérieux, une association de longue date et les polonais étaient des gens sérieux. La famille pour eux comme pour les italiens c’était une chose sacrée. On ne la touchait pas sans en payer les conséquences. De ce point de vue le vieux n’avait rien à prouver. N’avait-il pas fait parait-il buter ce routier du Montana parce qu’il avait dit du mal de sa femme dans son dos ? Et quand le serbe, Petrovic, avait fichu une avoinée à Mickey pour une embrouille de bagnole, il avait beau eu faire du business avec lui, il avait eu sa peau quand même.

  • Dans la fleur de l’âge, ils avaient la vie devant eux ! Le propre neveu de Sam Blue, et le petit Di Coco, il avait deux petites filles ! Mes mecs étaient furieux. Crois moi ça pas été simple voulaient l’écorcher ton Mickey mais je leur ai dit non ! Je leur ai dit Jimmy c’est un vrai, un ancien, les histoires de famille il sait qui ça regarde. Il sait que c’est sacré. Je leur ai dit Jimmy il s’en occupera parce que c’est un mec droit et qu’il ne rigole pas avec ça. Vrai ou pas ?

Coski ne répondit rien, observant son interlocuteur de ses yeux pâles et durs.

  • Je sais, c’est ton neveu préféré, comme ton fils ou presque, je sais que ce n’est pas une décision facile mais je sais que tu prendras la bonne. Je me trompe ou pas ? insista l’autre.

Coski s’accorda une gorgée de café.

Il retrouva Mickey le soir même, à deux pas de chez sa mère, sur les quais de Port Richmond. Une livraison avec des mecs de la Fraternité Aryenne avait-il raconté. Comme toujours Mickey avait bu et encore un peu de poudre sur les narines. Jimmy ne pu s’empêcher de lui faire la morale avant de le tuer. Ce garçon aurait décidemment été une déception jusqu’au bout.

Hampton se gara dans Gelston avenue et fit un petit tour du quartier à pied histoire de sentir les lieux avant de s’approcher. C’était calme, excentré, avec des bâtiments à un ou deux étages, quelques jardins à l’herbe jaune, quelques arbres. Ca avait beau être Brooklyn ça ressemblait à n’importe quelle bourgade de banlieue de n’importe quelle ville, petite ou grande, de n’importe quel état. Un peu triste, avec sa zone industrielle pas loin, son hypermarché en guise de centre ville et en cherchant un peu on devait bien trouver trois vendeurs d’alcool pakistanais et deux bars où tous les solitaires et les poivrots du coin venaient se retrouver. Hampton avait grandit dans un ranch avec l’horizon comme seule limite. La campagne, le bon air les chevaux et des kilomètres sans jamais rencontrer personne. Parfois un voisin, un ami, et des rapports simples, sans chichi, sans parole en l’air… Hampton ne comprenait pas qu’on veuille s’installer dans toute cette laideur banale. S’entasser avec les autres pour vivre à cent dix à l’heure. On était samedi, dans la 90ème il y avait un vide-grenier, quatre pauvre stand avec n’importe quoi dessus, livres, pied de lampe, sabre japonais, drone civil. Une femme vendait des gâteaux, une autre, une gothique, distribuait des tracts pour un concert de charité. Il n’y avait pas beaucoup de monde, les gens passaient en regardant à peine. Probablement un événement de quartier mais il était dans ce genre d’endroit où on venait pour dormir après le travail pas socialiser. La ville quoi… Ne remarquant rien d’autre en particulier il se rendit à l’adresse. Un petit immeuble de brique rouge avec un toit en goudron. Il y avait un interphone à l’entrée, tout avait l’air calme, il fit le tour dans l’allée en béton derrière, il y avait un garage et d’autres tout du long par bâtiment voisin. Il avait conscience de la minceur de sa piste. Des taxis il en mourrait tous les jours dans cette ville et certain avait peut-être bossé à Millstone ou sur un autre site sensible. Mais il fallait qu’il essaye. Avoir raison sur Harrington et tous les autres, avoir raison sur sa vie médiocre. Il retourna sur ses pas et sonna à l’interphone. Il ne se passait peut-être rien de répréhensible là-haut mais pas besoin de donner l’alerte. Au rez-de-chaussée droite, pas de réponse, au gauche la voix d’un homme.

  • Pourriez vous m’ouvrir monsieur, police, FBI.
  • Hein ? T’as pas autre chose à faire p’tit con ! Répondit la voix.
  • Ce n’est pas une plaisanterie monsieur, veuillez m’ouvrir.
  • Ah mais putain tu vas voir ce que tu vas voir !

Un gros homme en maillot de corps apparu par la fenêtre.

  • Eh… euh… vous voulez quoi !? demanda-t-il en comprenant sa méprise.
  • Rentrer
  • Peut voir vot’ carte ? Pourquoi qu’est-ce qui se passe ?
  • Rien du tout, enquête de routine, annonça Hampton en montrant son badge.

Pas plus compliqué que ça, il entra.

  • Z’êtes là à cause des deux petits cons j’parie.
  • Quels petits cons ?

L’homme fit signe au-dessus de sa tête.

  • Appartement B, j’crois qu’ils trafiquent de la came.
  • Ah oui ? Qu’est-ce qui vous faire dire ça ?

Hampton pensa à la fenêtre cassée.

  • Bah y sont louches, et y font du bruit !
  • Et au A ?
  • C’est la vieille Nina mais elle ferait pas d’mal à une mouche, elle a soixante-dix-huit ans !
  • Vous vivez ici depuis longtemps ?
  • Un baille pourquoi ?
  • Vous n’avez rien remarqué de spécial depuis ces six derniers mois ? En dehors des petits cons, d’ailleurs ils sont là depuis combien de temps ?
  • Eh ça fait beaucoup de question !

Hampton n’insista pas.

  • Ce n’est pas grave, tenez voici ma carte si quelque chose vous revient…

Il le laissa là et monta à l’étage. Sonna à la porte du A, une fois, deux fois, trois. Pencha son oreille. Elle devait être sorti, il allait voir à l’appartement en face, sentir les fameux petits cons, faire du bruit et avoir l’air louche ne suffisait pas à commettre un délit grave, mais puisqu’il était là… Il décolla son oreille de la porte. Il n’avait pas entendu l’autre s’ouvrir derrière lui, le type approcher mais il senti la douleur violente lui traverser l’épaule quand il lui matraqua les trapèzes. Il senti ses genoux percuter le lino, ses dents se refermer sur sa langue et entendit le bruit que fit la matraque dans son crâne en le heurtant avant le trou noir. Sans plus de bruit le type ouvrit l’appartement A, tira Hampton à l’intérieur et lui noua les poignets avec des lanières en plastiques en mode flic avant de le fouiller. Il trouva son arme, son badge, hocha la tête l’air de dire que c’était du sérieux et se tourna vers la vieille dame.

  • FBI, t’y crois ça ?

Il lui montra la carte. Elle était assise sur une chaise de cuisine, attachée avec du fil à linge, les poignets nouée. Un cocard lui déformait l’œil droit.

  • Bon, on en était où déjà toi et moi ?

Ils en étaient qu’il avait retourné l’appartement d’en face sans rien trouver quand le flic s’était pointé par l’allée de derrière. Vargas l’avait aperçu et il sentait les flics de loin. Hampton émergea, le crâne zébré de douleurs, un goût de sang dans la bouche, quelqu’un fouillait quelque part. Il ouvrit les yeux, le monde était un brouillard rouge, fait d’ombre et de lumière qui peu à peu prenait forme. Le temps d’un battement de paupières il l’aperçut sur sa chaise, sa robe déchirée, un sein qui pendait, zébré de rouge, un sac en plastique sur la tête maculé de sang. Son cauchemar, il revivait son cauchemar, ce n’était pas vrai…

  • Ah putain on me l’avait jamais faites celle là ! Le congélo à double fond !

Il rouvrit les yeux, un homme jetait dehors un sac de frites congelées du frigo, sa tête masquée par la portière. Il portait un jean, des baskets et un blouson en cuir.

  • Qu… qui êtes vous ? demanda Hampton d’une voix rauque.

L’homme le regarda, un blond avec les cheveux un peu dégarni et la moustache en brosse, monsieur personne.

  • T’as déjà vu ça toi poulet ? Moi jamais.

Il retourna à son exploration, balançant par-dessus son épaule un paquet de chili tout préparé.

  • Et putain tu vas me dire pourquoi y met sa coke dans le congélo comme ça ?

Au fond il y avait une simple paroi en bois blanc avec un petit crochet. Pas compliqué et pas con, se dit-il, fallait y penser. Derrière il y avait quatre paquets bruns entassées et une boite Tupperware.

  • Voyons voir c’est quoi ça ?

Il sortit la boite.

  • Vous êtes en train de commettre un délit fédéral ! Plaida Hampton en tirant sur ses liens.

Vargas ouvrit la boite. De la glace, rien que de la glace. C’était quoi ces conneries ? Il passa la boite brièvement sous l’eau chaude. La glace se brisa dans l’évier.

  • Bingo !

Des diamants.

  • Si vous me libérez on peut encore tout arranger.

Il essayait de ne pas regarder la vieille dame, de se concentrer sur lui, la voix voilée d’angoisse.

  • C’est un mariole ce mec, constata l’autre en sortant les paquets du frigo.

De qui parlait-il ?

  • Non ? Tu trouves pas ? Le congélo, les cailloux dans la glace, génie du crime le mec… wow ! C’est quoi ce bordel ?

Trois mains droites sectionnées à hauteur du poignet, dur comme du bois, givrée, cachées derrière la coke.

  • T’as vu ça ?

Il exhiba une des mains. Mais tout ce qu’Hampton voyait c’était lui, le type devant lui qui avait torturé et tué cette vieille dame et qui le tétanisait.

  • Mes collègues savent que je suis ici, ils ne vont pas tarder.

Vargas examina la main, il y avait une petite croix orthodoxe tatouée entre le pouce et l’index. Pourquoi est-ce que l’autre gardait ça avec son petit trésor ? La main des voleurs ? Ou bien était-ce qu’il était en train d’avoir la même idée que lui ? Il leva les yeux sur le flic.

  • Hein ? Ouais t’inquiète mon gars tout va bien se passer.

Il reposa la main et arracha le sac plastique de la tête de la vieille dame.

  • Tout va bien se passer, répéta-t-il en lui souriant.

Coup de main mortel-part 1.

Le premier cadavre avait été retrouvé le nez dans un buisson, derrière une barrière d’immeubles en brique rouge dans le Queens. Une balle dans la nuque. On retrouva l’arme du crime un peu plus loin dans une poubelle. Le cadavre fut identifié, James « BG » Hornet, déjà arrêté pour vente et trafic de stupéfiant, relâché faute de preuves. Un de ces dealers qui avait les moyens de se payer un bon avocat parce qu’il était employé par plus gros que lui. Soit il avait été licencié soit une guerre dans le quartier se préparait. Laissé au vu de tous c’était un exemple, un avertissement. Selon le chef de la brigade antigang, considérant la zone où avait été abandonné le corps il fallait s’attendre à une guerre. Mais il y avait quelque chose qui ne collait pas : l’emprunte partielle trouvée sur l’arme. Celle de Tom Noonan, un transporteur de Billings condamné à cinq ans pour contrebande de marijuana. Qu’est-ce qu’un transporteur du Montana pouvait bien avoir à faire avec BG et le gang des Outsiders ? Ca n’avait aucun sens. A moins qu’il s’agisse d’un contrat mais même comme ça, ça ne collait pas avec le dossier de Noonan. Noonan n’était pas un tueur, on n’avait même pas trouvé d’armes chez lui. Ce qui en soit en faisait une particularité dans un état où les ours n’hésitaient pas à fouiller les poubelles des restaurants.

 

L’agent Brad Hampton du FBI n’avait jamais vu ça autrement que sur Youtube et il le regrettait. Les ours dans les poubelles. Il adorait les animaux, il aimait la proximité avec la nature, l’idée ne lui faisait pas peur elle l’amusait. En plus les ours étaient effroyablement peureux pour des animaux aussi hardis. Malheureusement on ne lui avait pas laissé le choix de son affectation et toutes ses demandes de mutations avaient été rejetées et il ne comprenait pas pourquoi. Il abandonna des yeux la carte postale qu’il avait punaisé sur le mur de son box face à lui, une vue du parc de Yellowstone , et retourna à sa lecture.

 

La seconde victime de Tom Noonan était un braqueur réputé de Miami. Bien entendu entre temps, on avait tenté de l’interroger. Mais Noonan avait disparu. Le braqueur était parait-il en cheville avec la mafia italienne encore survivante en Floride, Jack « The Hammer » Malone, huit ans à Pelican Bay, relâché pour bonne conduite, quarante deux ans, marié, deux enfants. Découvert sur la plage, visiblement rejeté par la mer après un séjour d’une semaine, rongés par les crabes, le sel, la pourriture et les poissons deux balles dans le sternum une dans la tête. L’arme avait été retrouvée indirectement lors d’un assaut sur un laboratoire de métamphétamine dans les Everglades. Quatre empruntes relevées, deux appartenant à ceux qu’on venait de coincer, une autre à Noonan. La dernière inconnue. Interrogé, l’un d’eux expliqua qu’il l’avait acheté à un camé de Miami Beach, ce qu’on vérifia plus tard. Encore une fois aucun lien probable entre lui et Malone. Mais l’affaire courant désormais sur deux états, le cas Noonan fut transféré au FBI de New York. Dans le bureau de Hampton le téléphone sonna le Stars and Stripes, il décrocha.

  • Agent spécial Hampton j’écoute.
  • Amène toi, j’en ai marre on va manger.
  • Et boire.
  • Ah oui !

 

Son complice de boisson et bonne chère, celui avec qui il partageait presque tout, des affaires aux histoires de fesses était au bureau de New York depuis dix neuf ans. L’agent spécial Charles Kurtzman était petit, râblais avec des yeux noirs comme des billes de feu, intenses, surtout quand il avait bu. Il impressionnait beaucoup Hampton avec son parcours et ses souvenirs. Il avait vu les tours s’effondrer, participé à l’enquête, maillon parmi les maillons et doutait encore du rapport qu’avait rendu le gouvernement. Pas du tout complotiste pour deux sous Charlie, simplement il y avait des trous affirmait-il. Des trous dans l’enquête.

  • Et le troisième cadavre tu dis qu’on l’a trouvé où ?
  • Enterré sous trois mètres de terre dans Alphabet City, le flingue était livré avec.
  • Et c’était qui ?
  • Un portoricain, personne, pas de casier, chauffeur de taxi.
  • Un témoin gênant ?
  • Va savoir.
  • Ton Noonan n’a pas peur de laisser des traces, de deux choses l’une soit il est devenu tueur à gage et il est certain que vous ne le trouverez jamais, soit c’est un tueur en série.
  • Tu parles, je n’aurais pas cette chance, soupira Hampton. On ne me donne que les petites affaires j’en ai marre.
  • Un triple meurtre quand même.
  • Tu as raison mais les victimes tu veux me dire pour qui elles comptent ? Et je ne parle pas de leur famille.
  • Oui je sais…

Au regard de la direction il n’y avait plus beaucoup d’autre place que pour la chasse aux terroristes. Même un tueur en série avait peu de chance de le faire remarquer auprès de celle-ci. A moins d’avoir découpé et mangé des douzaines d’enfants blancs… et encore. Hampton ne pensait pas que ses chefs avaient vis à vis de lui de ressenti raciste, même si depuis huit ans qu’il était ici il n’avait jamais participé à la moindre grosse enquête, profité d’un avancement. Il savait qu’il n’était simplement qu’un rouage d’une grande machinerie administrative et il en acceptait plus ou moins le jeu. Mais ça lui pesait, comme lui pesait cette ville. Après Quantico il avait été affecté en Arizona. Ca lui convenait parfaitement. Les grands espaces, l’esprit de l’ouest, la chasse aux cartels, la nature sauvage, le sentiment d’être un peu utile. Trois ans de rêve qui s’étaient transformés en cauchemar, brusquement, sans préavis, un vendredi après-midi d’août. Il n’aimait pas parler de ce qui s’était passé cette fois là. Le psy que le bureau lui avait attribué un temps avait eu peine à lui tirer quelques mots. Mais il en parlait à son chien Joe. Parfois. Quand Joe était sur ses genoux à regarder la télé ensemble. Hampton était célibataire sans enfant, un mauvais point pour son avancement dans une institution très traditionaliste. Il n’avait pas non plus de petite amie depuis deux ans, de quoi miner ego et libido, mais d’un autre côté de ce point de vue il ne se faisait plus d’illusion depuis longtemps. Il savait qu’il n’était pas beau, sans charme, avec une tête trop petite et des mains trop grosses, des mains d’étrangleur. Il pesait dix kilos de trop, ça lui avait valu des remarques de la hiérarchie, grand et vouté comme sont les grands, le nez épatés et les joues grêlées par la varicelle, des grosses lèvres lippues et roses, de petits yeux enfoncés, la coupe au bol. Et puis il se savait ennuyeux sans un verre dans le nez. Ou bien était-ce la vie entière qui l’était et l’alcool qui l’aidait à y remédier ? Hampton évitait la question, il faisait avec.

  • Il faisait une de ces chaleurs… Je me demande encore comment on n’a rien sentit sur le moment. Je veux dire, tu vois ça sentait bizarre mais pas le truc habituel.

Joe, Jack Russel de deux ans, regardait son dessin animé préféré tandis qu’Hampton lui racontait une énième fois ce fameux vendredi. Un quatre août vers quinze heures.

  • Et dans le VAB je te raconte pas, des saucisses au four en tenue de ninja….

Tout en racontant il revoyait les images. La maison en L préfabriquée en contrebas d’un chemin de terre. Le Véhicule Auto Blindé noir qui dévale la pente tout droit et défonce le mur du salon. Choc et Effroi, très efficace même contre les membres d’un cartel mexicain. La colonne d’hommes qui se déploie de part et d’autres en hurlant des ordres. AR15, M4, logo DEA, FBI, State Police, cagoulés ou non, en uniforme en civil, en tenue de guerre, les occupants lèvent haut les mains, s’agenouillent. Parfois la nuit, ça lui arrivait encore, il revoyait les têtes dans les sacs, les têtes toutes gonflées emmaillotées dans le plastique, grimaçantes. Et elles lui parlaient sans que jamais il ne comprenne ce qu’elles déclaraient.

 

Puisque Noonan était le fil rouge de cette affaire il était logique de se demander si les victimes elles-mêmes avaient un rapport entre elles. Qu’est-ce qu’elles avaient en commun en dehors du même assassin. Il éplucha les dossiers, passa des coups de fils. Jack « The Hammer » Malone n’était pas du genre à fricoter avec des zonards noirs comme BG, il n’était pas non plus dans le commerce de la drogue à leur connaissance. Le chauffeur de taxi avait été tué comme le dealer, une balle dans la nuque, son véhicule toujours manquant à ce jour. Les armes retrouvées avaient été maquillées, la mort de BG n’avait donné à aucune suite fâcheuse dans son quartier, en revanche, selon ses sources en Floride, celle de Malone avait été pas mal commenté dans la famille Traficante. On parlait de retrouver le responsable. La dernière course enregistrée par le dispatch situait le taxi à Staten Island quarante cinq minutes environs avant sa mort, la nuit, en début de soirée, ce qui signifiait que son dernier client avait probablement été son bourreau. On ne savait pas ce que faisait Malone une semaine avant de disparaitre mais ça n’avait apparemment pas alarmé ses proches et associés connus. Selon l’autopsie il était probablement décédé après diner. Le dealer était mort en pleine nuit vers trois heures du matin. Hampton nota dans son carnet : «  kill at night, good shooter, one SCR pour Shot on Close Range ». Ce qui ne cadrait toujours pas avec l‘auteur présumé si on omettait l’idée qu’il était peut-être complètement passé sous les radars. Avant de mourir BG avait été vu au Block C, une boite de nuit sur Manhattan sud, ainsi qu’au Scheffer American Pool Club. Une salle de billard à cinq cent mètres d’où on l’avait trouvé, pas l’ombre d’une chance que la clientèle ne moufte. La boite appartenait à Igniacio Huelo, un type pas net que les ATF avaient à l’œil, la salle de billard à un certain William Rodgers qui s’avéra être, après recherche, un nonagénaire du Wisconsin atteint de Parkinson. Un prête-nom. Pendant deux semaines Hampton avait examiné la question sous tous les angles sans trouver de nouveau lien entre les victimes et avec le sentiment frustrant que quelque chose lui échappait. Pour bien faire il aurait fallu qu’il puisse se rendre à Miami pour mieux explorer les dernières minutes connues de la vie de Malone, et son histoire en général. Il aurait été utile de pouvoir lancer le fisc également sur l’affaire parce que l’argent était un moteur qui expliquait souvent bien des choses. Il aurait même eu usage d’un coéquipier pour l’aider à éplucher toutes les indices. Mais son affaire, comme il l’avait deviné, n’intéressait pas ses supérieurs. A la dernière réunion ils l’avaient écouté faire son rapport, suggérer quelques mesures, avant de conclure qu’il y avait plus urgent que de déranger le fisc ou de se rendre à Miami. En revanche on voulait bien lui accorder un collaborateur. On avait en effet une nouvelle mission à lui confier. Un lot d’armes avait été découvert près de Washington appartenant à un terroriste présumé, certaines d’entre elles avaient servit dans des affaires à travers le pays, leur nouvelle mission consistait à établir un lien entre ces dossiers, définir le mode de circulation des armes, comment elles étaient arrivés et repartis entre certaines mains. Ce qu’attendaient ses patrons au bout du compte c’était un beau graphique, des données chiffrées, éventuellement des suggestions pour éviter à l’avenir ce genre de propagation pas qu’ils résolvent quoique ce soit.

  • Putain qu’elle était belle cette gamine, lui racontait Charles ce soir là après le bureau. Une négresse, les seins sous le menton, ferme, belle tête, ventre plat, des hanches, tout ce que j’aime ! Tu sais ce qu’il y a de plus terrible quand tu vieillis ? C’est que ta libido est intacte mais que tu sais que tu baiserais plus jamais des morceaux comme ça.
  • Moi j’ai jamais baisé des morceaux comme ça, ça va pas me changer, c’est pas ça le plus terrible, crois moi.
  • C’est quoi alors ?

Au quatrième verre de bourbons on est volontiers philosophe.

  • A vingt ans tu crois que tu vas réaliser tout tes rêves et t’es éternel, à trente t’y crois moins mais tu te dis que t’auras droit à une seconde chance. A quarante tu sais que tu ne peux réaliser tout tes rêves mais t’essaye encore, à cinquante t’as des rêves mais tu sais qu’ils sont impossibles.
  • Et à soixante dix ? Demanda Charles en rigolant.
  • T’as plus de rêves, t’as des souvenirs.
  • T’en as quarante deux, ça te laisse de la marge.

En avait-il tant que ça si on lui demandait des enquêtes devant aboutir à des graphiques ? Où en serait ses rêves de quitter cette ville malade dans cinq ans si rien ne lui permettait de se distinguer ? Pour bien faire il aurait voulu aller travailler à l’étranger, au Canada pour être précis, toujours son goût des grands espaces préservés, mais les places étaient chères. Il avala son verre d’une traite et changea de sujet.

 

Sully était vert, fou de rage ou un truc comme ça. Fallait toujours qu’il en fasse un peu plus que le niveau de la mer. Parait qu’il préparait une grosse affaire avec ce mec, que sans lui ça prendrait des mois à pouvoir se réorganiser, si c’était encore possible. Sully voulait que je trouve celui qui avait fait ça et que je lui fasse cracher le manque à gagner. Sully a pas encore tout capté que le monde a évolué. Il pense et vit comme à l’époque de son père, il croit qu’on effraie encore. Les Traficante, les Bonnano, les Gambino…  Avant, avant ce connard de Gotti, avant ce fils de pute de Gravano, personne n’aurait touché à la tête de ce gars, au projet de Sully. Mais aujourd’hui qu’est-ce qu’on y pouvait, il y a les chinois, les mexicains, les russes, les calabrais, les albanais, etc… et c’est clair qu’ils ont la dalle… pourquoi la mondialisation s’arrêterait au business légal ? Mais peu importe, c’est Sully qui commande. J’ai demandé à un de nos flics de me transmettre le dossier que le MPD avait sur le meurtre, et j’ai causé à sa veuve. Pourquoi qu’il avait disparu depuis une semaine et qu’elle avait rien dit ? Selon elle ça lui arrivait régulièrement et elle n’avait jamais demandé pourquoi parce que c’était une bonne ritale qui savait quand c’était pas ses oignons. Les poulets ne pouvaient rien, l’affaire avait été délégué au FBI, elle était parait-il liée à d’autres macchabés à New York. Et alors ? J’ai dit, vous avez pas un double, un truc ? Mais ça aussi ça avait changé, rapport au Patriot Act ou une affaire comme ça, ce qui partait au FBI ça devenait carrément top secret. Mais bon quand on sait où fouiner on fini toujours par trouver la queue du rat.

 Avec ses cent vingt-six milles dollars par an Hampton n’avait pas les moyens de vivre à Manhattan même, et aucune envie de loger à Brooklyn ou dans le Queens. Il louait une maison dans le comté de Warren dans le New Jersey, à deux heures et demie de son travail. Derrière la maison il y avait un près où Joe adorait galoper, et des vaches dans les bouses desquelles il adorait également se rouler. Ca aurait pu être son havre de paix à lui s’il n’y avait eu ses voisins. Les Collins à droite et leur marmaille de débiles qui faisaient des conneries dans toute la localité, Harvey Brown et sa femme à gauche avec qui il avait brièvement sympathisé quand il avait installé la bannière étoilée sur son porche.  Brown était un vétéran d’Irak, infanterie, simple bidasse. Au début il lui avait semblé normal mais à force de parler avec lui il avait commencé à le regarder d’un drôle d’œil. Brown était plein d’idées radicales, violentes et bizarres. Et sa femme était dans le même genre. Il en avait même parlé à Charles, demandé conseil, Charles s’était renseigné, Brown avait été interné deux mois durant avant la fin de son second tour. Maintenant quand il croisait son regard ou que l’autre essayait de lui parler il se détournait, bafouillait une excuse et priait de ne pas avoir à sortir son arme. Hampton savait pourtant ce que c’était que de subir un traumatisme, un PTS comme ils disaient, Post Traumatic Syndrome. Il savait, même brièvement, le visage de la guerre, de la barbarie. A cause de ce fameux quatre août.

 

Le stock d’armes contenait dix-sept fusils d’assaut, huit fusils à pompes, dix pistolets-mitrailleurs, une mitrailleuse lourde, deux lance-roquettes, une caisse de grenades défensives, une vingtaine de pistolets auto et semi auto et quatre révolvers. Sur l’ensemble une douzaine de ces armes s’étaient retrouvées impliquées d’une manière ou d’une autre dans d’autres affaires de vol à main armée, de kidnapping ou de meurtre. Et quatre d’entre elles, provenaient du vol d’un stock de la police de Ferguson. L’agent Wang, son nouveau coéquipier, n’était pas plus motivé que lui par cette mission parce que de son point de vue c’était du boulot pour les ATF, un genre de service qu’on leur rendait. De plus il était de notoriété public que le traçage des armes étaient un problème essentiel aux Etats-Unis, et très compliqué à résoudre dans un pays où il y avait plus d’armes par habitants que d’habitants. Donc du temps et de l’argent de perdu, une mission de fond de cours. Wang ne partageait pour autant pas la frustration d’Hampton, pas plus ses rêves de grand espace vierge que ses ambitions d’enquêteurs. Citadin bien dans sa peau, il ne visait pas l’avancement mais la paye, faisait poliment ce qu’on lui disait et allait chercher son exutoire et ses ambitions ailleurs, dans l’écriture.  Wang rêvait de devenir auteur de roman policier. Ca faisait quatre ans qu’il s’y était mis, il y croyait beaucoup depuis qu’il avait vendu une nouvelle. Même si paradoxalement son expérience lui servait moins que son imagination et les dossiers qui passaient sous ses yeux. Pendant qu’Hampton s’emmerdait mollement à contacter tel ou tel service de police, juge ou avocat, organiser des cellules dans des tableaux Excel et préparer des synthèses pour les réunions à venir, Wang se délectait de lecture comme s’il dévorait un roman au lieu d’un rapport de police.

  • Tiens c’est curieux ça.
  • Quoi ? fit la voix d’Hampton depuis l’autre box.
  • Deux affaires de meurtre, deux mêmes empruntes.
  • Connu des services ?
  • Oui apparemment. Lou Gunn, ça vous dit quelque chose ?
  • Rien du tout et vous ?
  • Un nom pareil, je me demande… peut-être, vous voulez que je demande son dossier ?
  • Si ça peut nous conduire quelque part…

 L’alcool. Hampton buvait depuis qu’il avait l’âge de quinze ans, il était rarement ivre, et quand il l’était il savait se composer une figure. En général ça le rendait même plus sociable. Mais des fois, rarement, il était tellement rond qu’il se mettait à raconter sa vie au premier venu. Jusqu’ici le bureau n’avait rien vu il avait été assez malin pour jouer sur son insignifiance officielle. Avec Charles ils avaient leurs bars préférés, le Torpedo, le Winston, le Heaven’s mais quand il était seul ou avec Joe et qu’il avait subitement envie de boire il rentrait dans le premier rade venu.

  • T’es mexicain ? D… D’où ?
  • Juarez mec !
  • Vous êtes des p’tains de sauvages vous aut’ hein !? C’est vot’ sang indios tu crois ?
  • Eh qu’est-ce que tu m’insultes toi !? Tu me prends pour qui ?
  • Rhaaa meuh t’fâche pas, limite c’est un compliment, si j’te jure !
  • Compliment mes couilles !

Du temps où il levait encore ses fesses de son bureau, qu’on l’envoyait sur le terrain, il ne buvait jamais avant une intervention, pas de repas arrosés, pas de début de soirée imbibé, il buvait chez lui exclusivement en priant pour qu’on ne le convoque pas au mauvais moment. Aujourd’hui la discipline s’était relâchée à mesure de l’ennui. Mais ce n’était pas à cause de l’alcool que tout était parti en couille ce quatre août, ni même vraiment à cause des mexicains ou de leur barbarie.

  • Vous aut’ vous avez peur de rien l’cartel !
  • Hé mais je suis pas un bandit moi, chuis maçon ! Tu crois qu’on est tous des voyous c’est ça ?
  • Pfff…. Chu… chuis f… Flic…. F… FBI. T’occupes je connais, j’ai vu d’mes yeux vu !
  • T’es poulet toi ? Arrête les conneries !
  • J… Ju…Jure…Juré !

Il lui présenta sa carte mais l’autre brama qu’elle était fausse.

  • Tu v… veux qu’on appelle Chaaaarlie ? C’est mon pote, y t’diras  !

L’avantage avec Charles c’est qu’il venait le rejoindre d’autant volontiers que c’était un moyen d’échapper à Consuela sa seconde femme. Où qu’il se trouve, même dans une taverne paumée entre Manhattan et le comté de Warren. Quand il arriva, déjà entamé lui-même, Hampton était en train de raconter.

  • Y’en avait partout dans les murs ! J’te jure ! J’sais pas combien…

Et tout en racontant il les revoyait comme dans ce rêve, droit debout dans leur petit coffrage, un sac en plastique sur la tête, faisant des grimaces affreuses.

  • Quatre-vingt… Quatre-vingt deux qu’tu m’as dit, renchérit Charles
  • T’étais avec lui ? Demanda le maçon intrigué.
  • Nan, mais j’sais, chuis d’la maison ! Dit-il en exhibant à son tour sa carte.

Quand Charles se pointait, tôt ou tard on en venait à parler des tours. Ses mexicains derrière les murs retombaient dans l’ombre de ses souvenirs, tout le monde voulait qu’il raconte, y allait de sa théorie et parfois ça virait à la bagarre. Hampton n’en voulait pas au 11 Septembre de lui voler la vedette, il en voulait à la vie de relativiser aux yeux des autres ce qu’il avait vécu. A la société, aux gens. Mais pouvaient-ils seulement comprendre ? Peut-on appréhender la monstruosité, la terreur, quand on ne l’a jamais expérimenté ? « La Maison de l’Horreur » avaient très originalement titré les journaux locaux à l’époque. Qu’est-ce que ça pouvait évoquer comme choc à des téléspectateurs hypnotisés par des images de violence en continue ? Même avec la caméra qui défile sur les cadavres en gros plan, leur sac et leurs grimaces, même avec un décompte astronomique. Comment expliquer aux autres ce qu’il avait ressenti et vécu ce jour là ? Qu’est-ce que ses souvenirs valaient face à ceux de Charles, surgissant dans la rue alors qu’un épais nuage de poussière de ciment, d’acier, de chair humaine se déversait sur Manhattan ? Le fait divers contre le drame hollywoodien. Le pot de terre contre le pot de fer, l’histoire de sa vie.

  • V… viens… j’te ramène…
  • Pfff… T… T’es bourré.
  • Moins qu’toi !

Ils se tenaient dehors sur le parking, oscillant sur eux même comme des culbuto, le bar était en train de fermer.

  • Nan, nan, lai… laisse tom… tom… j’vais rentrer tsssé bien !
  • Mais nan chte dis ! Viens !

Charles fini par céder, Hampton avait le mord et quand il avait le mord il conduisait toujours mieux que lui quand ils étaient bourrés comme ça. Ils rejoignirent la départementale tant bien que mal par un chemin de terre, puis la nationale à une allure raisonnable et sans trop zigzaguer jusqu’à ce que bien naturellement ils tombent sur une patrouille de nuit, précisément là pour veiller au grain après la fermeture des bars.

  • Vous êtes ivre, sortez de la voiture tous les deux !
  • N… Nous ?… Meuh…n…non !
  • Eh on n’est de la maison !
  • Monsieur je vous demande de sortir.
  • FBI ! Gueula Hampton.
  • Monsieur…

Le flic avait reculé d’un pas, sorti son arme, son collègue était déjà dehors qui s’approchait quand un bolide passa ras les fesses du premier.

  • Bon sang d’bois ! s’écria le flic. C’était quoi ça !?
  • Bon sang d’bois ! Faut qu’on l’chope !

Le premier rendit ses papiers à Hampton.

  • On vous convoquera, et qu’on vous voit pas sur la route c’te nuit, c’est compris, vous restez là et vous roupillez !

 

Les deux policiers repartirent sur les chapeaux de roue. Sur cette portion du kilomètre la route était tout droite, sur deux voies, avec un moteur gonflé et un pilote fan de vitesse ça facilitait la poursuite. Bientôt ils rattrapèrent le bolide et l’obligèrent à se mettre sur le bas côté. Un Ford Camaro noire, visiblement repeinte, immatriculée dans l’état du New Hampshire au nom de Lisa Coski-Jones. Mais à bord, en dépit des cheveux filasses et gras qui lui tombaient sur les épaules et les yeux c’était bien un homme qui les attendait. Vingt sept ans environs, la peau crayeuse, les yeux pâles et cernés, les lèvres sèches, une tête de camé. Pourtant il leur présenta des papiers au nom au nom de David Coski.

  • C’est vous David Coski ?

La photo lui ressemblait à peine et il avait les cheveux courts.

  • Bah on dirait bien, c’était avant l’Irak.
  • Vous avez fait l’Irak vous ?
  • Ouais deux ans ! Annonça fièrement le conducteur.

Le flic faisait aller et venir le faisceau de sa lampe torche sur l’intérieur de la voiture, aperçu une poupée sur la plage arrière et un sac congélation sur le siège du mort.

  • A qui appartient cette voiture ?
  • A ma cousine.
  • A votre cousine hein…. Elle conduit ce genre d’engin votre cousine ?
  • Ouais enfin pas elle, son mec, Jones.
  • Descendez je vous prie.
  • Hé poulet le prend pas comme ça ! Colles moi une amende pour excès de vitesse, on en parle plus !

Dans son rétro l’autre policier était en train de faire le tour.

  • Je ne le répéterais pas… descendez de voiture !

Qu’est-ce qui n’allait pas avec lui ? Pourtant il faisait tout bien, les mains biens visibles, la voix tranquille, sourire, détendu. Pourquoi qu’il faisait le coq comme ça ? Il posa la main sur l’ouverture de la porte tandis que l’autre plongeait entre les deux sièges. Le flic eut à peine le temps d’apercevoir le canon du 45 dépasser de la vitre, et les flammes longues et blanches crachèrent sur la nuit avant que les aboiements de l’arme retentissent. D’un coup d’épaule il surgit de la voiture et abattait le deuxième flic de deux balles dans le crâne. Puis il regarda les deux cadavres en secouant la tête, retourna dans la voiture et farfouilla dans le sac. Il en sorti une main sectionnée à ras du poignet, quelques secondes plus tard il balançait l’arme par la fenêtre et repartait.

 

Le gars là, Hammer Malone, c’était un braqueur réputé, un bon, quelqu’un devait forcément savoir quelque chose dans le circuit. J’ai fait le tour des popotes, j’ai même appelé mon gars du FBI, un pote presque. De temps à autre je lui balance des trucs sur des gars pas de chez nous, il m’en balance d’autres sur des gars qui font pas comme il faut. Un genre de mutuel arrangement. Faut savoir vivre avec son temps, comme il dit. On est plus de taille à bosser tout seul. Mon pote du FBI m’a filé le blaze du gars qu’ils soupçonnaient d’avoir refroidi mon bonhomme et deux autres à New York. Ca me disait rien, mais comme le gus avait un casier et qu’on avait des mecs dans le Montana j’ai passé quelques coups de bigot. Johnny Vargas ! Putain ça fait une paye, on parlait justement de toi. Salut Bobby, salut Bill, comment vas-tu Sonny !? T’as décidé d’arrêter de vieillir ou quoi ? J’ai répondu en enlaçant cette vieille pelure orange de Sonny Orléans. Lui c’était le mec qui fallait voir quand on voulait monter un coup dans le nord de l’état, l’organisateur, le cerveau presque. Il était pas rital mais il imitait très bien, aurait rêver de devenir membre si ça avait été possible. Faute de quoi il léchait le cul de Sully et des autres et leur filait vingt pourcent de sa com’. Avec ce genre de bandit faut pas se fier, moi il en avait rien à foutre et ses gorilles m’auraient becté s’il en avait donné l’ordre parce qu’il savait que je valais moins que le business qu’il rapportait. Je jouais le jeu, les écoutais raconter leur connerie, on a même tapé le carton avant que ce connard me dise ce qu’il savait. D’après ce qu’on dit il s’est fait pote avec des mecs de la Fraternité Aryenne en taule. L’avait un codétenu, Lou Gunn, un mec de New York, un bon à ce qu’on dit, jamais connu. Après Pélican Bay ils ont fait quelques coups ensemble mais son pote a eu des ennuis avec ses nazis de copains et il a dû foutre le camp. Son cousin Jimmy vit à Brooklyn, lui je le connais par contre, un bon mec, pas nazi pour deux sous, il a fait le chauffeur dans le temps pour moi avant de perdre sa jambe. Qu’est-ce qui lui est arrivé ? J’ai demandé pour faire poli, j’en avais un peu rien à foutre. L’a sauté en Irak. Marines. Ah ouais… et le rapport avec Malone dans tout ça ? Bah je sais qu’après le départ de son pote il s’est un peu embrouillé avec les nazis. Ca fait combien de temps de ça ? Oh je dirais un an, un an et demi. Pourquoi l’embrouille ? Je sais pas mais Big Daddy doit savoir. Qui c’est ça ? Le pape.

 

  • Vous avez vu ça ? Deux morts ! Des gens de chez nous. Et ça c’est passé dans le comté de Warren.

Le nez dans son gratuit, Wang commentait l’actualité à travers la paroi d’agglo.

  • Quand ? Demanda Hampton les yeux rivés à l’écran.
  • Avant-hier soir.

Il ne souvenait pas du tout d’avant-hier soir… sauf de s’être réveillé le lendemain à l’aube dans sa voiture, à deux kilomètres de chez lui, Charles ronflant sur la banquette arrière. Des tâches de vomi sur son pantalon, sa chemise, avec un mal de crâne en acier pour couronne.

  • Ah oui ? Où ?
  • Ils disent sur la route de Merrywater, il parait qu’ils contrôlaient par là à cause du Jersey Saloon. Vous les avez peut-être croisés.
  • Moi ? Pourquoi ?
  • Vous m’avez envoyé un SMS, vous vous souvenez pas ?
  • Non.
  • Vous y étiez, vous vouliez que je vienne vous vouliez me présenter Charles. Tenez, je l’ai encore…

Hampton se leva et lu atterré. « Suis au Jersey Saloon, Charles est là, C’est un bon, viens on parlera boulot. » Hampton changea de couleurs. Il ne se souvenait absolument pas d’avoir envoyé ce message, ni de ce bar, ni rien et n’aurait certainement jamais fait cette proposition s’il avait été dans son état normal.

  • Dites, vous faites souvent des réunions de boulot dans les bars ?
  • Hein ? Oh… non, bien sûr, non… on parle, voilà, métier, tout ça… voyez…

Wang se rassit sans répondre et se replongea dans son journal. Hampton resta quelques secondes les doigts crispés sur la séparation, Il s’était apparemment trouvé dans le secteur proche d’un double homicide, est-ce qu’il avait été contrôlé entre temps ? Si oui, tôt ou tard, ça viendrait aux oreilles du Bureau. S’il avait soufflé dans le ballon il était cuit. Chômage direct. Il retourna à sa place. Pour Charles ça serait pareil, la retraite en moins, pouvait dire adieu. Bordel. Il l’appela en allant à la machine à café. Charles promit de se renseigner. Charles était membre du bureau de coordination des opérations spéciales. Il n’y avait aucun pouvoir mais bien des moyens pour obtenir des renseignements auprès de bien des services.

  • Ils ont pas su me dire, on est peut-être dans leur banque de donnée mais crois moi ça les passionne pas, ils ont déjà le coupable figure toi, sont à sa recherche. Un dangereux à ce qu’il parait, Milo Petrovic, ça te dis quelque chose ?

Sur le moment il ne sut dire comment ni pourquoi mais il aurait juré que oui, ce nom lui parlait. Il aurait peut-être laissé ça de côté s’il n’avait été indirectement impliqué, si la menace toujours possible d’une convocation ne planait pas. Le FBI avait tous les outils informatiques pour passer au crible les dossiers qu’on leur confiait, ça ne prit pas long.

  • Milo Petrovic, nationaliste serbe, connu pour ses sympathies fascistes et néo nazi. Immigré aux Etats-Unis en 2005, lisait-il à voix haute et enthousiaste devant son ordinateur.
  • Et en quoi ça nous concerne ? Fit Wang depuis son siège
  • Vous vous souvenez de ce lot de d’armes volées au commissariat de Ferguson ?
  • Ca fait parti de l’affaire Wallid ça non ?

Il faisait allusion au dossier qu’on leur avait confié et n’intéressait ni l’un ni l’autre.

  • Ouais, deux des armes portaient les empruntes de Lou Gunn. Vous vous souvenez ?
  • Oui.
  • Et bien une autre appartenait à Petrovic.
  • Comment c’est possible ?
  • Je ne sais pas mais attendez c’est pas tout. Avant que vous arriviez je travaillais sur une affaire de triple homicides, j’avais ce suspect Noonan, Tom Noonan. Un mec presque sans histoire. Cinq ans à Rikers, devinez avec qui il était ?
  • Petrovic ?
  • Exact

Il y eu un silence distrait, Wang était en train de chatter sur Facebook.

  • Vous croyez que tout ça est lié ?
  • J’en donnerais ma main à couper.

 

Lou Gunn, de son nom entier Lou Gunn Radley, était un irlando-polonais natif de Newark, père alcoolique et chauffeur routier, mère prostituée occasionnelle, aide ménagère, white trash typique, avec un casier démarré dès l’âge de treize ans. Cambriolage, violence conjugale, vol de voiture, violence avec arme, viol sur mineur, meurtres, vol à main armée, trafic d’armes et de stupéfiant, un palmarès. En plus de tout ça il était enregistré dans les bases de données du FBI comme membre de l’Aryan Brotherhood. Un extrémiste plus un autre extrémiste, tous deux reliés indirectement à une affaire de terrorisme, l’affaire prenait soudain une tournure plus ensoleillée. La voiture signalée par les policiers avant de se faire tuer appartenait à une famille de la classe moyenne du New Jersey qui affirma après coup qu’on leur avait volé, Pourquoi ne l’avait-il pas fait avant ? Ils étaient absents, ils s’en étaient aperçus à leur retour. Hampton fouilla dans leurs relations connues, les bases de données voir si leur nom ne ressortait pas, pas de Lisa Coski-Jones et des dizaines de Will Jones, uniquement des homonymes. Gunn avait fait plusieurs séjours, Marion, Florence, Pelican Bay, Attica. Deux fois dans des unités spéciales, enfermé vingt-trois heures sur vingt-quatre. Il avait demandé la liste de ses codétenus de l’époque aux établissements, ça avait prit un peu de temps et de sa patience. Personne n’en n’avait rien à foutre d’un petit agent comme lui. Finalement il avait été choqué d’apprendre qu’il avait partagé sa cellule avec une des victimes de sa première affaire, Jack The Hammer. Il était sorti en 2011 soit deux ans après Malone, et une année avant Noonan. Impossible de dire ce que le serbe faisait à la même époque. Personne ne savait ce que Gunn faisait aujourd’hui ni où il vivait. Quand au serbe c’était la première fois qu’on entendait parler de lui depuis qu’on avait signalé son emprunte sur une arme. Le document rapportait que Gunn avait une ex petite amie connue qui vivait à East village et un frère à Brooklyn, Hampton décida qu’il irait les interroger dès que possible et à domicile.

  • Alors vous avez regardé ?
  • Oui, je vous ai fait une synthèse à priori il n’y a aucun lien direct entre les affaires, ou je ne le vois pas. Mais il y a peut-être un truc intéressant…

Wang s’était tapé les rapports concernant le vol à Ferguson, les deux meurtres dans lesquels Gunn était impliqué, et une affaire de kidnapping qui s’était mal terminée et à laquelle était attaché le serbe. Il en avait fait trois pages de compte-rendu détaillé. Les meurtres avaient fait en tout trois victimes. Deux camés, voyous minables, braqueurs occasionnels qu’on avait retrouvé dans une allée à Chicago et un avocat de la pègre tué à son domicile. Toujours à Chicago et vingt heures avant qu’on ne découvre les deux loubards. L’avocat devait être entendu dans une histoire de trafic de drogue où il aurait joué les intermédiaires. Les services avaient conclu à l’époque qu’on avait voulu le faire taire, un mandat d’amené avait été lancé sur Gunn, on n’avait pas d’explications quand aux deux autres, et pour le moment on en était resté là. Mais Wang avec son sens pointilleux du détail avait relevé que maitre Lobberman avait également défendu dans le passé une association féministe, ainsi que plusieurs obstétriciens contre des ligues anti avortement. De plus, comme son nom l’indiquait il était juif. Un lien idéologique qu’il faisait avec le kidnapping de l’homme d’affaire Mahmoud Mustafa, de son nom de baptême Jacob Patterson, afro-américain converti à l’islam, cofinancier des Cinq Piliers de la Sagesse, un site communautaire et militant très critique vis à vis de la politique extérieur américaine. Les négociations avec les kidnappeurs avaient duré deux semaines sans que la police soit tenue au courant. La famille avait finalement déboursé deux millions et demi de dollars avant qu’on ne retrouve la victime dans un coffre de voiture, morte étranglée. D’après l’autopsie, sa mort était intervenue entre trois et cinq heures après son enlèvement. Une piste avait conduit les enquêteurs à un des responsables, qu’on avait à son tour découvert mort, tué par balle. Ils apprirent qu’il s’agissait d’une équipe de six personnes, tous serbes ou croates, dirigée par un vétéran de Sarajevo. Finalement ils avaient mis la main sur un autre membre, planqué dans un motel du fin fond de la Nouvelle Angleterre et dans la chambre duquel on avait découvert un assortiment de flingues dont le fameux avec l’emprunte de Petrovic. Le type n’avait pas craché un mot, l’ombre d’une info ni dit pourquoi il se planquait comme ça enfouraillé pour tenir un siège. L’enquête était toujours en cours. Un fil rouge idéologique, des criminels extrémistes, oui ça lui plaisait bien comme théorie, si tant est qu’il y avait moyen d’en échafauder une. Pour Ferguson personne n’avait été arrêté mais deux policiers faisaient l’objet d’une enquête interne, quand il lu que l’un d’eux était un militant pro arme qui avait déjà fait objet de plaintes pour propos racistes, Hampton se mis à rêver réseau. Noonan avait été en prison à la même époque que le serbe et il avait tué l’ancien codétenu de Gunn, si ça le rattachait immanquablement ça faisait surtout de lui le maillon originale entre deux enquêtes. Rien de ce qu’il avait appris de ses victimes ne les liait à priori à des histoires politiques mais il avait peut-être mal regardé… Excité par ses découvertes, Hampton avait fait passer un mémo prioritaire à ses supérieurs. Dans une logique tout administrative les priorités devaient être qualifiées avant d’être adressées. Il y avait plusieurs niveaux de priorité selon l’urgence et/ou l’importance des informations transmises, A1, A2, A3, A4 dans les affaires concernant le terrorisme. Un activiste dangereux identifié sur le territoire relevait du A4, une attaque imminente au sarin du A1. Et toujours dans cette même logique, avant d’être transmis, les mémos qualifiés prioritaires devaient être révisés par son supérieur immédiat qui accréditerait ou non le niveau de qualification. Ca prenait entre trois heures et une semaine, selon les dispositions de la hiérarchie. Hampton avait accordé un A3 à l’urgence de sa note ce qui correspondait en gros à l’identification d’une cellule terroriste, sachant qu’en dessous son chef s’en ficherait et qu’au-dessus il tergiverserait si ça ne collait pas avec ses projets. Trois jours durant il attendit fébrilement un retour jusqu’à ce qu’un type l’aborde à la cantine. La trentaine, bien de sa personne, sûr de lui avec une de ces allures comme on les aimait assez peu au bureau, le genre cowboy intrépide, le genre qui squattait les locaux du FBI depuis qu’on les obligeait à collaborer étroitement, ce qui ne se faisait d’autant pas sans mal que la CIA et le FBI s’étaient toujours copieusement détesté. De ce point de vue Hampton était comme tous ses collègues mais celui qui se présenta comme l’agent Harrington savait comment s’y prendre pour poser des questions tout en flattant son interlocuteur. Dans son mémo Hampton avait émis l’idée, très audacieuse selon lui, qu’un fondamentaliste musulman comme dans l’affaire Wallid pouvait avoir recours à des extrémistes d’autres idéologies, même opposés au fondamentalisme, dans le but de servir une même cause, la destruction de l’Amérique. Pour trouver une comparaison, et parce qu’il avait passé une soirée à se saouler devant la chaine Histoire, Hampton avait placé cette alliance objective dans la même perspective que le pacte Germano-Soviétique. Harrington l’avait chaudement félicité et encouragé dans cette voie. Ce qui aurait été juste charmant et agréable si finalement son mémo n’avait pas été approuvé, fait l’objet d’une réunion avec ses chefs, où il avait retrouvé Harrington. Il s’avéra être un agent de haut niveau, chargé de lutter contre l’infiltration terroriste sur la côte est, le propos d’Hampton servait le sien propre, il ne se gêna pas pour vanter sa sagacité et celle de l’agent Wang.

 

Le pape était un géant avec un ventre comme une barrique, des bras énormes  couverts de tatouages nazi et KKK, la barbe poivre et sel pleine de déchets douteux, avec de petits yeux bleu de porc et une grosse étoile de David autour du cou qui pendait sur son teeshirt Rammstein. Jay Carson aka Big Daddy, la référence dans le vieux sud pour tous les radicaux blancs des années 80/90 à ce que j’avais appris. Un violent qui avait brûlé quelques églises nègres et fait péter des synagogues. Pourquoi qu’il se baladait aujourd’hui avec une étoile autour du cou et qu’à l’entrée de sa caravane il y avait une mézuza ? Je te le donne dans le mille Emile, l’amour. Big Daddy était tombé raide d’une petite juive qui lui avait fait trois enfants. Aujourd’hui il avait reconverti sa passion des ratonnades et des croix gammées dans le commerce des armes. Légal, pas légal, il faisait un peu de tout, principalement entre amateurs, collectionneurs. Il avait également une boutique survivaliste sur le web qui vendait des couteaux, des rations C et des manuels, des trucs New Age aussi et des souvenirs de Jérusalem. Tout le monde le connaissait dans le milieu et il connaissait tout le monde. Les mecs de la Fraternité venaient systématiquement à son stand lors des foires d’armes, il était pote avec des chefs, il savait tous les potins. S’il y avait pas eu toutes ces croix sur ses bras et ces heil Hitler, à le voir comme je l’ai vu, à s’amuser avec sa gamine, il aurait presque pu passer pour un gentil géant. Il parlait d’ailleurs d’une voix douce, m’avait offert une bière et quand il s’était mit à lâcher des insultes sur quelques anciens potes, il s’était excusé auprès de la petite. Selon lui Gunn avait eut des différents avec un chef de la Fraternité, on ne savait pas très bien s’il s’agissait d’une histoire de fesse à l’origine ou de business. Gunn était parti en voyage soit disant, Big Daddy était persuadé qu’il voyageait sous terre. Toujours est-il qu’après ça la Fraternité avait voulu enrôlé Malone mais le charme était rompu et l’autre avait prit ses distances. Ca m’appris pas grand-chose mais ça me semblait une piste intéressante, je suis parti à New York questionner Jimmy, le frère de Lou. Comme Océans l’avait dit il vivait à Brooklyn dans un petit immeuble miteux avec le fric de sa pension de l’armée et un boulot à mi temps dans une épicerie où il trainait la patte mais où le patron le traitait bien parce qu’il jouait les héros de guerre. Il faisait le même numéro dans les deux bars en bas de sa rue, bref il était connu comme dans tous les quartiers de toutes les villes d’Amérique connaissait au moins un vétéran qui avait été dans les Forces Spéciales et vu des choses terribles. Je me souvenais, combien de mec avait fait le même numéro après le Vietnam ? Et ça avait recommencé quand Rambo était sorti. Ca m’impressionnait pas. Les pseudos médaillés Purple Heart, les héros des Seals ou soit disant, même quand on perdait des guerres on trouvait à la sortie plus de héros, vétérans de batailles célèbres, que c’était à se demander comment on avait pu paumer. Je savais pas comment ce mec avait perdu sa guibole mais j’étais sûr que ce qu’il racontait dessus c’était des conneries. Je l’ai chopé à la sortie d’un de ses rades préférés et je l’ai entamé de suite sur son frangin. Il a voulu faire le malin. Incroyable ! Ce mec avait une guibole en moins et il se la pétait caïd avec ma gueule ! C’est laquelle la jambe qui te fais mal ? J’ai demandé. La droite, il m’a dit. C’est marrant les gens ils répondent à des conneries et quand tu leur demande un truc vraiment important ils font les malins. J’ai shooté dans sa prothèse et je lui ai assaisonné le crâne avec ma petite matraque, après il a fait un tour dans le coffre de ma voiture. Pour faire causer un mec j’ai un truc, un pliant. Si. Incroyable la sensation que ça peut faire un pliant de camping à un mec qui est assis dessus avec dix étages de vide dans son dos. Même pas besoin de l’attacher, tu poses ton pied entre ses jambes et tu donnes des petites poussées, suffit de trouver un chantier vide. Lui avec son moignon il faisait encore moins le fier. Il m’a raconté qu’il n’avait pas vu son frère depuis deux ans et comme je l’ai pas lâché comme ça, il a fini par me dire que des gus étaient venu le voir pour qu’ils le mettent en contact avec un de ses anciens copains de taule, Malone. Qui c’était ces mecs ? Je sais pas, je les connais pas, je leur ai dit que je savais rien des histoires de taule de mon frère. Et ils t’ont cru ? Oui. C’était des nullards, qui c’était ? Je vous dis je les connais pas ! Tu veux vraiment apprendre à voler ou quoi ? Non, non ! Non, non c’est le truc que j’entends le plus souvent, des fois ils supplient ou ils prient aussi tu vois ? Tu veux vivre ou tu veux faire comme eux ? Euh… un des mecs… oui je le connais pas je vous le jure mais je l’ai vu qui trainait avec un des copains de Lou. Eh bin tu vois ! On avance ! Qui ça ? Mickey, Mickey Coski. J’ai retiré mon pied et j’ai souri. Ta jambe, comment tu t’es fait ça ? Ment pas. Il m’a maté genre abattu. J’ai eu un accident de voiture à Bagdad, ils ont dû m’amputer. Un accident de voitures ? Même pas une bombe ? Non. Je l’ai laissé là sur sa chaise, j’ai jeté sa prothèse dans une poubelle.