La marchandise humaine

A vingt ans le monde est une ligne droite qu’on se propose de franchir avec l’appétit d’un immortel et si tout se fracasse sur l’autel de nos illusions d’en accuser ses géniteurs, la société tout entière ou tout autre hydre que nos jeunes années nous ont appris à vomir, les vieux, les autres jeunes, les femmes, les hommes… Puis passé trente ans l’on comprend que non la ligne n’est pas toute droite et même pire qu’il n’y a pas de ligne du tout, ni manuel et que ce que nous ont enseigné nos parents ne vaut pas tripette moins face à ce qu’on appelle les réalités de la vie que la réalité de notre vie. En général cela provoque un choc qu’on appelle communément la crise de la quarantaine. On veut rouler en Porsche, on veut sauter ou se faire sauter par des bipèdes moitiés moins âgés que soi-même, on rêve en grand et en couleurs tout en sachant qu’il faudra un jour rêver en petit, tout petit, de la taille d’un cercueil. Les femmes sont moins attachées à cette crise. Elles ont appris très tôt qu’elles avaient un temps de péremption qui les dispensait par avance de toute forme de puérilité face à la mort. Passé le cap de la quarantaine une autre angoisse les prend, rester baisable aussi longtemps que possible. Mais finalement cela revient au même. Le chirurgien esthétique remplace la Porsche, le gigolo remplace la midinette émoustillée par le grand homme. Nous vivons dans une société patriarcale après tout, l’homme y fait sa loi, imposant ses règles jusqu’au féminisme bourgeois de nos sociétés fatiguées. Les femmes n’y écartent pas les cuisses à leur grès sans être jugées et celle qui le font malgré tout veilleront à avoir une solide colonne vertébrale et le verbe féroce. Elles veilleront surtout à être jolies sans quoi ce sera double peine. Une belle qui mange les hommes c’est pardonnable, voir même flatteur, une moche c’est une faute de goût. D’ailleurs la ou le moche, le quelconque, l’adipeuse, n’a aucune espèce de valeur dans notre société de la représentation et de la performance. Ils ne s’exhibent pas sur Instagram ceux-ci, ou alors par bout, ils n’existent pas dans les médias et certainement pas dans la publicité où les femmes comme les hommes ne sont là que pour mettre en valeur le produit. On ne prend pas un boudin pour vendre des saucisses, c’est redondant.

 

La marchandise humaine que nous sommes dans l’œil du capitalisme n’a de représentation générale que si elle ajoute une valeur au corpus du capital lui-même. Si elle l’honore de son existence et lui permet ainsi de se justifier, de s’auto-sanctifier et donc de se proroger. C’est bien pourquoi on utilise cette expression de « laissé pour compte » pour désigner des femmes et des hommes qui au quotidien vivent et meurent comme il en est de l’élite. Chient, pleurent, aiment au même titre que les possédants. Pour autant ils sont laissés pour le compte parce que dans l’œil de ces possédants ils n’existent simplement pas. Les classes moyennes sont les serfs des classes dirigeantes, les autres ne sont rien comme s’est si magnifiquement trahi Emmanuel Macron ; et ce au-delà même de son mépris de classe.

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Lourd et léger, futile et conséquent à vingt ans l’on quitte le monde concret de l’enfance pour rentrer dans celui imaginaire des adultes. Celui où il faut être quelque chose ou quelqu’un sans que pour autant on sache ni quoi, ni réellement comment ni surtout pourquoi puisqu’on est déjà soi. Le moment où on doit trouver une place dans la société selon l’expression consacrée alors que jusqu’ici on avait toujours eu le sentiment d’en avoir une. On était le fils ou la fille de quelqu’un, la chère tête blonde qu’il fallait protéger contre toute sorte de prédateurs réels ou imaginés par le substrat médiatique. Bref un enfant dans toute son acceptation sacré de nos sociétés du confort et de la déresponsabilisation. Pour se faire le capitalisme a façonné l’école à ses besoins. Hier, quand il s’agissait d’éduquer les masses, les hussards noirs enrégimentaient les écoliers jusqu’à leurs humanités, aujourd’hui des fonctionnaires harassés fabriquent du consommateur docile. C’est que la classe dirigeante n’a plus les mêmes préoccupations. Hier la bourgeoisie avait la prétention de connaitre l’homme et de vouloir l’éduquer pour son bien, civiliser la masse en somme, afin qu’elle la serve mieux. Aujourd’hui la masse ne l’intéresse plus, la classe dirigeante se replis dans sa tour d’ivoire, persuadée d’avoir gagné tous ses combats. Et la voilà qui regarde le bateau couler sans lever le petit doigt, psychopathes jouisseurs, attendus dans leurs datchas blindées, armées privées s’il vous plait. Passé la trentaine il est largement trop tard pour remettre en question ce conditionnement ne serait-ce parce que le capital nous absorbe par le travail et le besoin incessant d’argent. L’acte de consommer devient une finalité et non plus un moyen, une religion du moi comme unique expression et non plus un acte répondant à une quelconque utilité objective. Jusqu’à ce que l’expression de l’âge nous fasse revoir nos objectifs sans que pour autant nous quittions le formatage voulu par la classe dirigeante puisqu’à nouveau l’alpha et l’oméga de notre société doit se circonscrire à la mécanique de l’achat. Nous achetons nos vies en somme, au lieu de la vivre. Nous prions l’Objet de nous remplir de ce vide qui nous travaille dès lors qu’on nous a programmés à l’entreprise consumériste et à l’entreprise tout court. Phénomène qui va en s’accélérant puisque au-delà du consommateur c’est un outil que réclame le capitalisme pour ses entreprises et industries, jetable au reste comme un gobelet en plastique.

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Bref, au fond, à vingt, trente ans et plus tout est retenu à l’interaction que nous entretenons avec la mort. C’est le propre de l’humanité dans son ensemble, nous sommes à la fois conscient que nous allons tous mourir tout en développant des stratégies de contournement. Des stratégies que le capital en tant que système, et les classes dirigeantes en tant que bénéficiaires uniques de ce système, instrumentalisent en acte de consommation. C’est ici que le transhumanisme intervient comme acteur et producteur ultime de cette stratégie de contournement et donc d’exploitation extrême de l’homme comme marchandise, cette fois non plus au sens semi métaphorique du terme mais plein et entier. Que les mouvements transhumains viennent pour commencer de l’élite de la Silicone Valley appuyé par les efforts de l’armée américaine ne doit rien au hasard puisque dans l’esprit de cette élite-là, la mort et le vieillissement sont déjà considérés comme des anomalies, des contreperformances et non pas comme des faits nécessaires à notre équilibre. Car si l’humain mortel et intellectuellement limité a déjà tendance à adopter un comportement suicidaire en se prenant pour un immortel vivant sur une planète aux ressources infinies, il est raisonnable de se questionner sur la folie furieuse qui s’emparera de lui dès lors qu’il se saura techniquement immortel. Dès lors qu’il se sentira définitivement détaché de la nature elle-même. Notamment vis-à-vis de ses semblables non augmentés. On ne parlera plus alors d’inégalité sociale mais de murs technologiquement infranchissables. Quel genre d’avenir radieux cela nous promet-il sachant que la rapidité des progrès dans ce domaine rentre aujourd’hui en concurrence avec la dégradation non moins rapide de notre environnement et la raréfaction de ce qu’on appelle les terres rares. Dans ce cadre le transhumanisme n’est pas comme il le prétend une forme d’humanisme reposant sur la raison et sur la science mais bien une version utilitaire et libérale du dit humanisme. C’est au fond la forme la plus aboutie et technologique de l’eugénisme du XIXème siècle, celle qui aboutira au nazisme par l’intermédiaire de l’aryanisme. S’il ne s’agit plus de considérer certains individus comme impur dans un sens néo romantique et une vision frelatée et fantasmée de l’homme mais bien de tous nous considérer comme impur dès lors que nous sommes perfectibles et mortels. C’est le fantasme de l’homme-objet à remodeler selon les besoins de la société.

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Utile, nécessaire, besoin. L’individu dans le corpus libéral n’est et ne doit être rien de plus qu’utile, répondre à un besoin comme on répond à une offre dans une société marchande. Ce pourquoi on réclame au sortir de l’enfance que l’individu trouve sa place dans la société, entendre en réalité qu’il trouve par lui-même le segment de marché où il pourra inscrire sa propre valeur ajoutée. Il n’y a pas de place ici pour l’épanouissement intérieur ni plus pour un développement durable de ses propres valeurs face aux contingences du marché. Baste de toute philosophie qui n’examine pas l’homme et la femme sous une autre forme qu’utilitaire –et ici on en revient au transhumanisme. Baste de toute forme d’économie qui ne permette pas au marché de se prolonger. Baste de la société telle que nous la connaissons puisqu’elle entrave par ses aspirations humanistes la mise en système du processus marchand. Baste de la nature même si elle ne répond pas aux aspirations de croissance du marché, et tel groupe indien de proposer comme slogan de campagne de ne pas laisser aux seules abeilles le monopole de la pollinisation. Ce n’est même plus la vision cynique du capitalisme du XIXème qui intoxiquait les chinois dans toute l’Asie à force d’opium au fait qu’il ne fallait pas aller contre l’offre et la demande. C’est une vision purement puérile et symptomatique de l’homme dans son ensemble. Symptomatique des sociopathes qui nous dirigent.

Le pouvoir rend fou. Fort de ce constat il n’est pas surprenant que la classe dirigeante nous précipite dans le mur des catastrophes au prix d’une croissance toujours exponentielle. Les serfs doivent remplir leur rôle jusqu’à extinction, les terres rares doivent être exploitées au fil du rasoir du progrès technologique de la Silicone Valley. Et le reste, tout le reste, la biosphère dans son ensemble d’être soumis à égalité au productivisme capitaliste, qui n’a rien à offrir mais nous le fera payer cher.

Il n’y a et n’aura aucun moyen de lutter contre cette idéologie de mort qu’est le libéralisme que le plastiquage. Plastiquage pour commencer de ses prétentions à un humanisme frelaté. Plastiquage de son formatage scolaire et universitaire. Plastiquage de son ivresse mégalomane d’être au-dessus de la nature et de l’homme dans son ensemble. Sabotage de tous les moyens mis en œuvre par la machine capitaliste pour soumettre l’individu à cette vision marchande des êtres. Mais non pas à travers des actes de violence, du terrorisme qui ne fera que le jeu de l’ennemi mais à travers la culture. Reprendre notre destin en main doit passer par la littérature, la philosophie, la pensée dans son ensemble en lieu et place des lieux communs mis en place par la société marchande. Un effort constant et qui ne peut venir que de nous-même. C’est à ce prix et à ce prix seulement que nous échapperons peut-être à la marchandisation de nos corps et de nos êtres. L’on pourra bien entendu opposer que ce n’est qu’une utopie, qu’il est trop tard pour saboter les racines libérales et abattre son arbre mais comme disait Michel Eléftériadès ce sont des utopies que sont nés les plus grandes choses. Et dans ce monde de médiocrité libérale nous avons plus que jamais besoin de grande chose, de grande pensée, de grandes utopies qui envisagent autrement l’individu que comme une marchandise. Alors à vos écrits, vos livres, vos humanités, il y a urgence.

 

Le directeur

Monsieur le directeur était un homme ponctuel. Ce qui convenait parfaitement à l’américain qui était un homme pressé. De taille moyenne avec une courte moustache, des petites lunettes cerclés et un costume trois pièces en flanelle grise, il ressemblait au portrait que l’américain s’était fait de lui au téléphone. Un prospère entrepreneur à la recherche de nouvelles opportunités, sérieux, énergique et avenant. Exactement le genre de clientèle qu’il recherchait. Son produit s’étendait derrière lui sur quatre mille mètres carrés, protégé par des murs de brique peint en blanc et vert et des portes à glissière couverte d’acier chirurgicale. L’impression de propreté et d’aisance qui se dégageait immédiatement du lieu impressionna agréablement monsieur le directeur. Il s’immobilisa devant le panneau publicitaire qui bornait l’entrée. On y voyait un poulet rôti géant et fumant sur un plat de faïence posé sur une nappe de piquenique à carreau rouge et blanc « authentique et fermier, le bon poulet de chez Foster » proclamait le slogan au dessus du poulet. Monsieur le directeur fit un signe d’approbation.

–       Voilà de la bonne réclame ! Simple, économique, visuelle, appétissante.

–       Merci.

–       C’est ce que je dis souvent, Toute réclame efficace doit se limiter à des points fort peu nombreux et les faire valoir à coups de formules simples aussi longtemps qu’il le faudra, pour que le dernier des consommateurs soit à même de saisir l’idée.

–       Absolument d’accord avec vous.

–       Et pourtant si vous voyiez ce que me proposent ces messieurs les professionnels de la profession, pitoyable !

–       Peut-être devrais-je vous donner le numéro de notre publiciste à New York en ce cas, lança l’américain sur le ton de la plaisanterie.

–       S’il est dans mes moyens ma foi ce serait une bonne idée.

Avant d’entrer dans le cœur de l’usine, ils passèrent au vestiaire, enfiler des charlottes de plastiques, gants et combinaison qui à nouveau impressionna agréablement monsieur le directeur. L’hygiène en toute chose comptait également beaucoup pour lui. Le signe d’une bonne santé mentale dans le cas d’un individu et d’un grand professionnalisme en ce qui concernait son entreprise. Il insistait lui-même beaucoup sur ce sujet, même si hélas pour de nombreux sous qualifié il n’en n’allait pas comme d’une évidence. Mais selon lui tout cela était la faute au système scolaire qui ne formait à rien, comme il s’en ouvrit à l’américain.

–       L’éducation de nos jours ne prépare pas les hommes ! Et certainement pas au monde professionnel. Et pire elle nie la nature même de notre jeunesse ! A quoi bon enseigner la géométrie, la physique, la chimie à un garçon qui veut devenir musicien ? Qu’en retient-il ? Rien. Nous perdons notre temps avec les uns et ne donnons pas leur chance à ceux qui le méritent.

–       J’ai peur mon cher qu’encore une fois je vous donne raison mais que voulez-vous les politiciens ne s’intéressent pas à ces questions là.

Monsieur le directeur s’emporta.

–       Les politiciens… ah ! Cette sorte de gens dont l’unique et véritable conviction est l’absence de conviction, associé à une insolence importune et à un art éhonté du mensonge !

–       Je n’aurais pas dit mieux.

A mesure qu’ils parlaient ils entrèrent dans l’usine à proprement dit. Comme un préambule on pénétrait par le vaste poulailler aménagé selon des critères et une méthodologie que se fit une joie de détailler l’américain, hurlant par-dessus le raffut de la volaille.

–       Notre usine exploite deux activités, la ponte et l’abattage… les pondeuses sont sélectionnées dès l’âge de trois semaines.

Les cages étaient disposées en quinconce, un grainetier automatisé assurait la distribution de l’alimentation calibrée pour obtenir des œufs à la coquille ferme et saine. Le sol incliné à 20° laissait les œufs rouler d’eux même dans une rigole métallique qui les redistribuait à travers un conduit dans une autre partie de l’usine. Sous les cages était creusé un canal d’évacuation pour les fientes. Deux hommes en tenue de protection étaient occupés à vérifier l’intérieur des cages, tirant des cadavres, des œufs écrasés qu’il jetait de côté dans un seau.

–       Combien en tout ?

–       Ici ? Trois mille cinq cent poules, un mètre carré par poule. Mais la plus grosses parties de notre activité concerne l’abattage lui-même.

–       Trois milles cinq cent ! Bigre, voilà ce que j’appelle du rendement. Je vois que vous leur couper le bec, pourquoi donc ?

–       Eh bien à une telle densité il faut se prévaloir de l’agressivité des bêtes, je crains que le cannibalisme ne soit pas bon pour les affaires ah, ah, ah !

–       Ah, ah, ah, non en effet !

–        De plus cela évite également qu’elles se gavent donc qu’elle prenne plus de volume que nécessaire.

–       Je vois, une manière de garantir l’optimisation de l’espace.

–       Exactement.

Ils s’échappèrent du tintamarre par une porte de côté ouvrant sur un sas, lui-même fermé par une seconde porte vitré et un rideau de plastique translucide. Au travers du hublot on apercevait une chaine sur laquelle étaient suspendues des poules tête en bas.

–       Les volailles d’abattage sont également sélectionnées je suppose.

–       Rigoureusement. Notre volaille est un croisement exclusif entre la géante de Jersey pour son poids et sa taille, et la Rhode-Island pour l’excellence de sa chair.

Le directeur approuva d’un vigoureux hochement de tête.

–       Comme je le dis toujours, la sélection est ce qui prime dans la qualité. Tout croisement entre deux êtres d’inégale valeur donne comme produit un moyen-terme entre la valeur des deux parents. Et si vous voulez mon intime conviction, en tant qu’animal humain, c’est là notre point commun avec le genre.

–       Les hommes ne sont pas des bêtes tout de même.

–       Eh bien ne trouvez vous pas que les masses ressemble à nos poulets ?

L’américain sourit.

–       Eh bien je n’irais pas jusque là quand même…

–       Observez donc les engouements des masses pour les spectacles puérils et les hommes politiques sans consistance. La masse est bête, servile et obéissante. La masse est instinctivement hostile à tout génie imminent. On nous vante le processus électoral comme un horizon indépassable, l’alpha et l’oméga de toute société descente et moderne. Mais voyons on a plus de chance de voir un chameau passer par un trou d’aiguille que de découvrir un grand homme au moyen d’une élection.

A nouveau l’américain devait bien reconnaitre qu’il n’avait pas complètement tort. Il poussa la seconde porte et les précéda dans un quasi silence aseptisé. Sur la droite se déroulait la longue chaine de poulets suspendus par leurs pattes, inertes, qui émergeait d’un corridor vitré à l’intérieur duquel des hommes équipés de masque à gaz sortaient les poulets pour les accrocher au chariot en aluminium. La chaine se déroulait jusqu’à un rouleau rotatif équipé de disques tranchants qui décapitait les bêtes les unes derrière les autres, les têtes chutant sur un tapis en dessous puis évacuées dans une broyeuse à composte tandis que les cadavres sanglants, après un second tour et avoir été amputés des pattes par la même découpeuse rotative, puis transférés et calés dans des paniers par des plaques d’acier, étaient plongés dans un bain d’échaudage afin de dilater la peau et d’obtenir une plumaison parfaite. Monsieur le directeur observait le fascinant spectacle de la mécanique les mains dans le dos pendant que l’américain continuait de dérouler son argumentaire.

–       Nous produisons une moyenne de huit cent poulets heure, nous comptons bientôt monter jusqu’à mille si l’approvisionnement nous le permet. Le bain d’échaudage est à cinquante deux degrés exactement, en chaleur constante, et chaque volaille y reste trois minutes pas une seconde de plus.

–       Que se passe t-il dans cette chambre ? Pourquoi vos employés portent-ils des masques ?

–       Il a été démontré que le stress est un facteur dégradant dans la qualité de la viande. Avant de les tuer nous les gazons à l’aide d’une solution anesthésiante.  C’est sans danger pour l’homme, mais bien entendu nous ne voulons pas risquer la somnolence.

–       Bien entendu…. C’est tout à fait ingénieux mais ce doit être une couteuse étape supplémentaire. La qualité de la viande est-elle réellement si différente ?

–       Eh bien, je doute que la clientèle lambda fasse une bien grande différence mais viser l’excellence nous évite de nous contenter de la médiocrité.

–       Excellente réponse ! Toujours viser le meilleur.

–       Nous avions d’abord imaginé réduire cette étape en les tuant par effet de gaz.

–       Ah oui ? Intéressant.

–       Oui, hélas nous n’avons pas trouvé de produit qui ne les rende pas impropre à la consommation.

–       C’est dommage en effet.

Ils poursuivirent la visite passant devant des plumeuses équipées de doigts en caoutchouc jaune. Puis les poulets à nu et sans tête suivaient le processus d’éviscérations. Incessant balais de bras mécaniques, relayés par la gestuelle précise, rapide et mille et une fois répétés de femmes armées de petits couteaux avec lesquels elles incisaient l’abdomen avant que le chariot ne déversent le poulet sur un tapis où deux ouvrier évacuaient les boyaux avec des souffleurs directement planté dans le ventre.

–       Vitesse et précision vos employés ont appris à travailler avec la machine et avec leur temps.

–       Je ne voudrais pas être désobligeant pour mes concurrents mais ce sont les meilleurs de tout le pays. Nous avons le meilleur rendement à ce jour.

–       Laissez-moi deviner, vous les payez mieux que la moyenne pour un meilleur traitement au sein de l’entreprise.

–       Salaire mensuel, indexé sur les bénéfices de l’entreprise. Nous osons croire en effet que c’est un bon moyen d’obtenir le meilleur de nos employés.

–       Je vois, vous aussi êtes un adepte de Monsieur Ford.

–       Le fordisme développe des théories intéressantes, reconnu l’américain.

–       Absolument, c’est de l’économie sociale. Tout le problème de notre époque c’est l’insécurité des salaires, c’est une des plaies de l’économie sociale.

–       En proposant un intéressement aux bénéfices nous garantissons en quelque sorte des salaires stables.

–       Et vous définissez un objectif clair, simple, compréhensible par la masse de vos ouvriers qui en sommes les valorise. Ils ne sont plus simplement témoins, ils sont acteurs.

–       Absolument !

Enchantés d’être d’accord sur tant de points les deux industriels poursuivirent leur chemin à travers les dédales interminables de cadavres suspendus par des pinces recouvertes de caoutchoucs. La chaine les guidait ensuite vers une nouvelle pièce où ils attendaient sous la lumière crue des néons. Tandis qu’il parlait une légère buée se formait devant la bouche de l’américain.

–       Notre ligne de ressuyage fait exactement 650 mètres ce qui nous permet de stocker pendant une heure trente et à deux degrés plus de trois milles cinq cent volailles. Le refroidissement des carcasses facilite la découpe.

Après, dans une nouvelle salle, les poulets étaient passés dans une chaine de calibrage qui les triait en fonction de leur poids et de leur taille puis les déposait sur deux tapis différent. Sur le premier les opératrices en place vérifiaient méticuleusement chaque poulet, intérieur et extérieur, terminaient les finitions quand une plume ou un rein avait échappé à la vigilance des machines et des hommes, puis le rang suivant bridait les cadavres avant de les entasser dans des caisses. Les caisses disposés sur des chariots conduit ensuite à l’étiquetage et à l’emballage. Le second tapis les entraina dans la salle de découpe. A la grande surprise du directeur celle-ci était quasiment entièrement automatisée. Les carcasses étaient déversées des chariots, écartelées par des pinces, découpées en deux, puis les cuisses, les ailes par des disques d’acier et redistribuées sur des tapis ou d’autres opératrices triaient et levaient les filets à la main, « pour une meilleure qualité de découpe » précisa l’américain. L’opéra se déroulait dans un quasi silence aseptisé, tout juste bercé par le ronronnement des machines, le cliquetis métallique des pinces et des supports, le sifflement des scies taillant dans le muscle et l’os. Monsieur le directeur suivait le processus avec un intérêt mêlé d’admiration. Cette précision, cette fluidité, presque mathématique qui touchait à la grâce, l’organisation scientifique du travail dans sa forme la plus pure. Tout était pensé, chaque parties de l’animal utilisé. Oui c’était absolument fascinant. Comme l’était cette jeune femme qui avec des gestes rapides et précis, presque inconscients, comme si la lame était le prolongement de ses doigts, levait les filets. Avant de se débarrasser des carcasses, destinées à l’industrie des cosmétiques et de l’alimentation animale. Derrière son masque et la cloche de plastique qui la coiffait on devinait un visage frais et vigoureux, des yeux clairs et déterminés, un chignon de cheveux blond énergique. Il s’approcha et remarqua qu’elle avait un livre dans la poche. Ravi, l’américain s’empressa de lui présenter l’ouvrière, un des meilleurs éléments de son entreprise selon lui. Il lui demanda son âge, pas encore majeure.

–       Vous avez arrêté l’école ?

–       Oh oui, il fallait que j’aide mes parents, mais je suis des cours du soir, ajouta-t-elle en montant son livre.

Un roman français.

–       Et qui vous a donc conseillé cette lecture ?

–       Monsieur le professeur.

–       Et vous aimez ?

Elle haussa les épaules un peu gênée.

–       J’avoue que je ne comprends pas tout mais c’est pas mal.

–       Et pourquoi donc il vous a conseillé cette lecture ?

–       Pour me donner le goût de la lecture.

–       Quelle curieuse idée, lire n’est pas un but, mais le moyen pour chacun de remplir le cadre que lui trace ses dons et ses aptitudes.

Il brandit le livre à l’adresse de l’américain.

–       Et quel don voulez-vous satisfaire avec ce genre de lecture ? Et que voulez-vous faire plus tard ? Vous êtes très douée à ce que vous faites apparemment.

–       Oh un jour j’aimerais être cuisinière, répondit bravement la jeune fille. Avoir mon propre restaurant si c’est possible.

–       Et vous avez suivi des cours à l’école ?

–       Oh non c’est ma grand-mère qui m’a tout appris, à l’école on n’apprend pas ça.

–       Non en effet, et qu’avez-vous appris ?

–       L’algèbre, un peu d’histoire et puis la grammaire.

Il lui rendit le livre en la félicitant une nouvelle fois puis ils continuèrent leur chemin.

–       Vous voyez ce que je voulais dire à propos de l’enseignement moderne ? Il devrait avoir pour principe de juger l’individu non pas d’après son genre de travail, mais suivant la qualité de ce qu’il produit.Mais bien entendu à une époque où le plus stupide écrivain est plus prisé que le plus intelligent des ouvriers cette simple idée est considérée comme rétrograde par nos soi-disant progressistes ! Et cette fausse appréciation est un produit artificiel de l’éducation, qui n’existait pas autrefois. Autrefois le travail manuel, la compétence réelle d’un être avait un sens.

–       Oui, vous avez raison, l’école moderne préfère produire des philosophes et des sociologues que des artisans boulangers et des plombiers. Du coup nous formons nos ouvriers nous même.

–        Ce qui a un coût bien entendu.

–       Bien entendu.

Ils devisèrent ainsi jusqu’à parvenir à la zone de stockage. Les poulets emballés et disposés dans des cartons prêts à être livré. L’américain s’empara d’une volaille et l’offrit fièrement à son homologue. Monsieur le directeur la leva à hauteur de ses yeux et l’examina comme une pièce de musée.

–       Voilà ce qu’on obtient à force de sélection rigoureuse et d’organisation scientifique du travail, un produit d’excellence.

–       C’est ça le poulet américain, fanfaronna l’autre.

–       Le même sang appartient à un même empire, approuva monsieur le directeur.

Ils se changèrent. Tout l’objet de la visite concernait l’éventuel achat clef en main d’une usine identique mais comme il l’expliqua à l’américain il n’avait pas actuellement le volume nécessaire pour rentabiliser une telle entreprise.

–       Pour l’instant nous nous concentrons sur l‘élevage, si nous devons nous lancer dans cette aventure il faudra que je convaincs mes associés d’augmenter les volumes et sans doute nous constituer en coopérative. Mais j’ai été très impressionné par votre méthodologie dans l’abattage. Il y a certainement ici motif d’inspiration tant du point de vue organisationnel qu’au sujet de la rationalisation du processus. Il faudra que nous nous revoyons j’aurais certainement besoin de vos conseils.

–       Ce sera avec plaisir, répondit l’américain un peu déçu de ne pas avoir soldé toute l’affaire. Mais il était confiant, son invité était un homme d’avenir et prospère.

Il le raccompagna jusqu’à l’entrée de l’entreprise. Monsieur le directeur jeta un dernier coup d’œil à la réclame et vanta une nouvelle fois la terrible efficacité de la simplicité. Puis il retourna dans sa berline, l’américain derrière lui qui le saluait de la main.

–       Au revoir Monsieur Himmler, à bientôt !