La mondialisation, la grande escroquerie du libéralisme global

Le terme même de mondialisation dont on nous assomme tous les jours pour à peu près tout, expliquer l’économie aux petits enfants ou les « flux migratoire » comme on parlerait du vol des mésanges. Ce terme est en réalité une adaptation, et une escroquerie sémantique de la terminologie dont elle est inspirée, à savoir du mot anglais « globalization ». Et globaliser ce n’est pas mondialiser. Un mot qui a commencé à apparaitre dans les années 80, alors que le catéchisme du capitalisme américain clamait à travers ses locuteurs du marketing : think global, act local. Pensez globalement, agissez localement.

 

Globaliser c’est réunir plusieurs éléments en un tout. Par exemple une holding possédant laboratoires, usines, médias et assurances. En philosophie c’est faire percevoir, ou concevoir quelque chose comme un tout. Par exemple l’Islam, la tactique militaire du terrorisme ou la situation politique et sociale dans le monde musulman. Si l’on reprend la définition qu’en donne le philosophe Emmanuel Mounier dans son Traité du Caractère, le processus de globalisation lutte contre la tendance de chaque poussée d’activité à se constituer en faisceau séparé de l’activité totale. En terme idéologique cela s’appelle le totalitarisme. Et contrairement à ce que veulent bien nous faire avaler les réactionnaires, de Zemmour à Finkielkraut cela n’a rien à voir avec le multiculturalisme vécu comme forme  d’universalisme.

 

L’universalisme politique veut que tous les peuples de la terre doivent être représentés dans la conduite des affaires du monde. En philosophie l’universalisme défend l’idée qu’il existerait une vérité universelle qui régirait les relations humaines, façonnée par la raison humaine. Pour les chrétiens, l’universalisme signifie que nous serons tous sauvés. L’universalisme n’est pas le multiculturalisme dans une indifférenciation des peuples. Ce n’est pas le totalitarisme du « nous sommes tous frères » ça c’est le rôle de la globalisation, et la globalisation encore une fois n’a rien à voir avec la mondialisation.

 

Mais les réactionnaires aiment bien mélanger les idées pour en faire une chemise brune. Faire d’un mot des maux, et la liberté devient un esclavage. Les réactionnaires sont le bras armé de la bourgeoisie et du capital et les chiens de garde de l’oligarchie.

 

Glissement progressif du champ sémantique.

Selon les grands prêtres de l’église capitaliste la mondialisation est un phénomène relativement récent et qui va en s’accélérant. Or la définition de la mondialisation dans le glossaire international désigne un processus par lequel les échanges de biens et services, capitaux, hommes et cultures se développent à l’échelle de la planète et créent des interactions de plus en plus fortes entre différentes parties du monde. Par extension, il désigne implicitement une interdépendance au niveau mondial. Ce qui signifie historiquement que cela n’a strictement rien d’un phénomène moderne, même si le mot l’est. Quand le monde s’appelait Rome l’interdépendance et les échanges a perduré avec la Chine jusqu’à ce que quelqu’un ramène des vers à soie. Quand le monde s’étendait de l’occident à l’orient d’une même terre, la Route de la Soie ou la Route du Sel étaient déjà des effets de la mondialisation des échanges. Et quand dès le XVème siècle l’occident a étendu son réseau commercial au monde entier, que les explorateurs ont tracé les premières lignes maritimes, donné des contours aux continents et accessoirement envahi des régions entière, nous étions déjà au temps de la mondialisation. Et elle ne s’est jamais accéléré, elle a connu des hauts et des bas, en fonction des nations et des empires qui avaient les moyens de la mener. Quand Enrico Dandolo a mis à sac Constantinople pour se payer sur la bête, Venise était une ville prospère et puissante mais ce n’était qu’une ville. Une ville qui a tout de même permis à l’occident de commercer avec l’orient pendant près de deux siècles, faisant la fortune des marchands. Et ce jusqu’à ce que Mehmed 1er mette fin à la petite sauterie et que l’occident soit obligé de se chercher une nouvelle route et découvre l’Amérique par erreur.

 

Ce qui en revanche s’est accéléré c’est le totalitarisme libéral, la fameuse globalisation, l’économie-monde. La globalisation c’est François Pinaud et la famille Bettencourt. C’est des Starbuck dans le monde entier, strictement identique, proposant des produits strictement identiques. C’est le processus industriel et mécanique du service chez Mc Donald généralisé à l’industrie de la restauration rapide. C’est l’Organisation Scientifique du Travail. C’est la transformation du même Mc Donald de la restauration rapide à l’acte immobilier, faisant actuellement de la firme le plus grand  propriétaire immobilier au monde, devant l’église catholique. C’est Microsoft et Apple, imposant leur formats et leur mode de fonctionnement à la planète alors que tout le monde sait depuis sa création que Microsoft vend des plateformes informatiques bugées, mal sécurisées, pesant des tonnes en terme de mémoire et pour rien. La globalisation c’est la De Beers qui invente une rareté au diamant et l’attache à un rituel pour mieux distribuer sa production. La globalisation c’est Hong Kong et le Shanghai des années 20, imposés aux chinois à coup de canon et de came. Mais c’est également le totalitarisme soviétique, c’est le lissage du discours de la gauche, de la lutte sociale et de la lutte des classes par le « monde libre ». C’est cette malencontreuse théorie des dominos qu’a invoqué l’Amérique pour s’attaquer au Vietnam, et que les américains vont finir par provoquer eux même. A la fin de la guerre du Vietnam, tous les pays voisins, Cambodge et Laos sont tombés aux mains des communistes. La globalisation c’est, par effet contraire, les pays non-alignés. La globalisation c’est le collectivisme. Collectivisme auquel nous invite du reste le libéralisme économique à coup d’agriculture intensive, de regroupement de marque, de laboratoire comme le rapprochement Bayer Monsanto qui ne s’est finalement pas fait (pour le moment) et de code du travail uniformisé pour plaire aux entreprises du CAC40. C’est le IVème Reich. C’est ça et rien d’autre la globalisation : faire des individualités, des savoir faire, des intérêts politiques et sociaux, des nécessités un tout uniforme. Bref la globalisation, la mondialisation moderne, c’est le nom qu’aurait pu donner George Orwell à son ouvrage historique.

 

L’abolition des nations

Pour à peu près toutes les idéologies, et particulièrement les idéologies totalitaristes, le problème de la société c’est les autres. L’église vécu comme idéologie d’état veut imposer sa morale sur les peuples, la place des femmes et des hommes au sein de la société, le mode alimentaire, la sexualité, la façon de se vêtir etc. L’idéologie du communisme est celle non de l’égalité mais de l’égalitarisme. Non pas du respect univoque des individualités mais la fusion des individualités au nom de tous. Le fascisme veut réformer le peuple pour le conformer à ses idées de grandeur et ses fantasmes de supériorité, proposant de confondre l’individu avec la nation. Et la démocratie moderne par l’usage du suffrage universel de soumettre tout à chacun à la volonté du plus grand nombre. A ce propos c’est face à ce danger des démocraties modernes que se développèrent les théories du libéralisme philosophique. Qui est une philosophie de l’individualisme et de la responsabilité individuelle sur lequel se reposera le libéralisme économique à travers Adam Smith notamment. Pas une philosophie de la captation et du vol en bande organisée. Les idéologies dessinant les termes d’un absolu et par définition d’un absolu idéal, la nature humaine avec ses contradictions et ses paradoxes s’opposent fondamentalement à la soumission à une idéologie ou une autre. Ce pourquoi jusqu’à présent aucune des idéologies citées n’a jamais réussi à s’imposer au monde dans sa globalité. Tôt ou tard elles sont remise en question soit en raison de l’évolution structurelles des sociétés, soit renversé par une autre idéologie. La science comme idéologie a renversé la religion. La monarchie de droit divin a été renversée par le capitalisme. Et le capitalisme tel que nous l’avons connu à ce jour, le capitalisme productiviste est lui-même en train d’être renversé par le capitalisme financier et son corolaire globalisant. Et  pour les tenants du capital, pour les propriétaires de ce monde, les Buffet et les Bill Gates c’est une aubaine fabuleuse qui va permettre de réussir là où communisme, fascisme, église d’état, capitalisme bourgeois ont échoué.

 

Adam Smith nous avait pourtant prévenu : Un marchand n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier. Il lui est, en grande partie, indifférent en quel lieu il tienne son commerce, et il ne faut que le plus léger dégoût pour qu’il se décide à emporter son capital d’un pays dans un autre, et avec lui toute l’industrie que ce capital mettait en activité. Cela a été écrit au XVIIIème siècle mais cela n’a jamais été aussi vrai qu’au XXIème à travers la financiarisation du marché mondial. En revanche il y a très peu de chance pour que Smith ait apprécié ce qui se déroule actuellement sous nos yeux en termes de paupérisation, captation et destruction. Trois maitres mots qui caractérisent cette transition de la mondialisation à l’économie-monde, à la globalisation. Ce que le Medef appelle la Rupture. Et elle va être sévère.

 

L’interdépendance des échanges qui définit la mondialisation depuis la Route du Sel a prit aujourd’hui une tout autre forme qui s’assimile à une interdépendance entre toxicomanes. Et ce n’est pas non plus un hasard puisque c’est très exactement comme ça que les 1% ont conçu leur vision de notre futur. Et la première pierre exigée par cette oligarchie fut purement et simplement l’abolition des nations. L’abolition de l’état par la privatisation progressive de toutes ses fonctions, et la cooptation de son discours politique par le terme de l’économie à titre d’église, de vérité absolue. Et par l’usage de la dette comme arme de destruction massive. L’abolition des frontières, physiques ou commerciales à travers les accords transcontinentaux. Comme on vient de nous le vendre avec le CETA grâce au directeur marketing, Justin Trudeau. Justin, comme dans Justin Biber. L’abolition du discours national en le confiant à la seule réaction de sorte que l’état-nation apparaisse comme le reflet d’un passé totalitaire. L’abolition de l’histoire des nations, en divisant son discours, toujours en s’appuyant sur les chiens de garde utile du discours réactionnaire, de BHL à Finkielkraut en passant par tous les penseurs autoproclamés que vous voyez défiler dans votre poste. Qui de débattre de l’Islam, de Mai 68 dont il ne faut rien retenir, de la société du spectacle. Ou quand la société du spectacle se contemple une main sur le chibre. Il ne restait plus que le peuple.

 

Le libéralisme global ou le totalitarisme heureux.

Hitler, qui n’était pas un fin, Staline qui aimait la violence, Mao qui se prenait pour un génie, ne trouvèrent jamais comme autre moyen pour abolir le peuple que de le purger. Tous ces messieurs rêvaient d’un « nouveau peuple » d’une « élite » bref d’être un dieu au milieu de leurs semblables. Une sorte de complexe du père à l’échelle d’une planète. La folie des grandeurs d’égos passionnés d’eux-mêmes. Mais l’inconvenant avec les cadavres c’est qu’ils n’achètent rien. Or avec l’économie-monde il ne s’agit pas seulement de piller, coopter, démanteler les territoires, il faut capturer les populations et les asservir. Et c’est là le coup de génie des oligarques, un asservissement volontaire. Désiré, espéré, comme une promesse d’éternelle félicité. A travers la célébrité obligatoire, à travers la marchandise, à travers le spectacle et le spectaculaire, à travers l’indifférenciation des opinions, noyées dans le flux des réseaux sociaux et des débats contradictoires. Où on ne veillera à opposer aux chiens de garde que des interlocuteurs inoffensifs, ou que l’on s’ingéniera préalablement à décrédibiliser. Notamment en rattachant toute idée humaniste soit à une utopie soit à une marchandise. La lutte des classes devenant le communisme étatique, l’écologie un produit bio dans les raccourci emprunté par la seule véritable pensée unique. Et l’éthologie un long silence. Une pensée unique qui s’affine avec le maillage des réseaux sociaux, du gigantesque filet à donnée qu’est Internet et qui impose dans le langage moins des interdits, comme le clame les réactionnaires qu’une consensualité et d’une déviance d’absolument tous les discours et concept sociaux et politique. De sorte que tous deviennent uniformes et donc superficiels. En 2002  la république était en péril face au fascisme, en 2017 tout le monde s’en fout. En 95 Chirac vendait des pommes avec la fracture sociale. En 2017 Emmanuel Macron se présente sans programme mais avec une « vision ». Curieusement, la même que l’oligarchie.

 

Mais ce lissage n’est pas encore suffisant. Il faut également s’assurer d’un lissage culturel, et la machine Hollywoodienne, machine à propagande des valeurs et du capitalisme américain depuis ses débuts, tourne d’autant à vide que les Etats-Unis eux-mêmes sont peu à peu vidés de leur substance. Quand à l’art en général il est devenu contemporain c’est-à-dire vidé de tout sens. Un lissage culturel qui rejoint également l’uniformisation des produits et des services. Vingt fois le même téléphone, dix fois un changement de plateforme, les applications pour figurer la variété des propositions, un nouveau nom, un nouvel emballage, une nouvelle communication à chaque « innovation ». Des chaines de restauration et d’hôtellerie globale, répétant inlassablement les mêmes formules. Une uniformisation des médias d’information, tant sur le fond que la forme. En soumettant toute opinion contraire soit au discrédit, soit au rachat par un groupe. Une uniformisation alimentaire à travers l’élevage intensif, le collectivisme des moyens de production agricole et l’agro-alimentaire. Alimentant au passage une interdépendance à la défaveur des pays du sud et de ce qu’il reste des agriculteurs du nord. Le tout bien emballé dans un joli paquet cadeau clamant le droit à la différence et donc à la différenciation. Mieux en s’appuyant sur tout un pan du discours libertaire, toujours en avance sur tout, pour son plus grand malheur. Du citoyen du monde à l’abolition des frontières et des nations. Et tant pis si par définition il ne peut y avoir de citoyen du monde sans nation ni peuple. L’important c’est que les chiens de garde pourront mobiliser le discours sur cette seule question en la simplifiant à son plus petit dénominateur commun.

 

Marché commun contre marché globale

La maxime de tout chef de famille prudent est de ne jamais essayer de faire chez soi la chose qui lui coûtera moins à acheter qu’à faire, disait Adam Smith dans la Richesse des nations. Mettant en évidence l’importance de la division du travail dans l’accroissement de la production et du niveau de vie à l’intérieur d’un pays. Il étend son raisonnement en préconisant que les nations elles-mêmes se spécialisent et achètent aux autres certaines productions. C’est le marché commun reprit et développé dans la théorie des « avantages comparatifs » de David Ricardo. Un marché commun fabriqué donc d’interdépendances rattachées au besoin et à l’offre des nations et des peuples. Mais comme disait l’économiste Maurice Allais : La disparition de certaines activités dans un pays développé en raison des avantages comparatifs d’aujourd’hui ne pourra que se révéler demain fondamentalement erronée et désavantageuse dès lors que ces avantages comparatifs disparaîtront.

 

La théorie des avantages comparatifs veut qu’il est de l’intérêt des pays de s’ouvrir au marché internationale indépendamment de la compétitivité nationale. Une théorie qui ne réfute cependant pas que l’on puisse faire commerce au détriment de certain pays en dehors des modalités du libre échange, mais dans le cadre du colonialisme, de la dictature et autre moyen de domination. Ni que l’accroissement des gains d’un pays ne correspond pas forcément à un accroissement du bien-être de ses habitants. Le Nigeria a une des plus haute rente pétrolière d’Afrique, est le pays le plus peuplé du continent et également un des plus pauvres. Pendant que Jean-Robert peut encore s’acheter une voiture à crédit parce qu’il faut bien conserver un peu de paix sociale avant de tout pressuriser jusqu’à la dernière goutte, les réfugiés s’entassent au pied des gares, rejoignant la marrée des exclus.

 

La théorie des avantages comparatifs ne tient pas compte du paradigme entamé sous l’influence de Reagan et Thatcher et qui a permit à la finance de prendre le pouvoir sur le capitalisme productiviste. Ni plus de l’intensification du lobbying de ses acteurs sur les appareils supra nationaux comme le Parlement Européen, le G7 ou le G20, l’OMC ou le FMI.

 

Et plus généralement l’on ne tient pas compte que cette forme nouvelle de mondialisation, cette économie-monde, globale et cannibale, entraine dans son sillage, archaïsme religieux, extrémisme divers, et grande criminalité. Autant de phénomène et de groupes qui se nourrissent de cette mondialisation en s’appuyant sur ses fractures et les inégalités grandissantes. L’Asie livrée à la frénésie des échanges se shoot aux métamphétamines. La jeunesse populaire livrée à la paupérisation et à l’exploitation, à la négation de leur identité par la réaction se précipite sur les tapis de prière et les AK47. L’Europe livrée à la multiplication des règles et des contraintes au grès des seuls intérêts de la finance se soumet à la casse sociale et conduit ses forces de production à se criminaliser pour survivre. Par exemple demander à la Camorra de vider ses poubelles.

 

L’important ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage

 Mais ce projet mégalomane d’uniformisation et de financiarisation globale ne tient pas compte d’un autre paradigme dans le cadre de l’interdépendance : l’état immédiat et déplorable de nôtre planète. L’entrée de la Chine au sein de l’OMC marque un tournant dans sa capitalisation. Concomitant de grandissant besoins tant en matière première qu’en captation des ressources naturelles. Captation qui la conduit à la construction sauvage de barrages dans la région himalayenne avec des conséquences catastrophiques pour ses voisins. Et naturellement avec pour conséquence objective une pollution de plus en plus dévorante. Au reste il n’est pas bien difficile de dater cette accélération dans la dégradation de notre environnement, il suffit de s’en référer à la croissance des incendies de forêt qui ont commencé à prendre une tournure incontrôlable à partir des années 80. A partir de la prise de pouvoir de la finance sur l’économie mondiale de l’ère Thatcher et Reagan, les deux hérauts et héros de la doxa désormais dominante.

 

Peut-on limiter, ralentir ou stopper cette course effrénée à l’argent ? Cette folie autodestructrice qu’on appelle mondialisation. Désormais tout dépendra de ce qui reste des peuples. Pour la France, en revanche, je crains que cela trop soit tard. Le renard est désormais dans le poulailler et le peuple a disparu.

 

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Le capitalisme, la loi des parasites

Marxiste ! Assassin ! Anarchiste ! Islamo-communiste ! Calmes-toi, déjà je ne suis pas ton thérapeute, ensuite je me doute qu’avec un titre comme ça tu vas commencer par sortir ta petite grille de lecture bien délimitée par des années d’endoctrinement idéologique. Personnellement les idéologies, toutes les idéologies, ne m’ont jamais passionné. J’ai certes une affection pour l’anarchie mais pour l’expérience anarchiste et non pas la théorie, j’ai jamais lu Marx mais j’ai vu l’expérience soviétique de mes yeux, et je suis parfaitement d’accord avec de Tocqueville quand il dit ceci : je regarde comme impie et détestable cette maxime, qu’en matière de gouvernement la majorité d’un peuple a le droit de tout faire, et pourtant je place dans les volontés de la majorité l’origine de tous les pouvoirs (…). Lors donc que je vois accorder le droit et la faculté de tout faire à une puissance quelconque, qu’on appelle peuple ou roi, démocratie ou aristocratie, qu’on l’exerce dans une monarchie ou dans une république, je dis : là est le germe de la tyrannie, et je cherche à aller vivre sous d’autres lois. Ce que je reproche le plus au gouvernement démocratique, tel qu’on l’a organisé aux États-Unis, ce n’est pas, comme beaucoup de gens le prétendent en Europe, sa faiblesse, mais au contraire sa force irrésistible. Et personnellement je m’en arrêterais là parce que ça défini notre monde et le capitalisme dans son ensemble : le droit de tout faire parce qu’on est tous d’accord pour le faire, et c’est connu la majorité à toujours raison. La tyrannie du nombre.

 

C’est vrai après tout, dans l’Alabama des années cinquante ils étaient tous d’accord pour torturer, brûler vif et pendre le nègre. C’est donc qu’ils avaient raison.

 

C’est vrai quoi, on a tous voté pour machin qui nous a sucré notre liberté pour notre sécurité, c’est donc qu’on avait raison !

 

C’est vrai quoi on est tous d’accord pour avoir une voiture, plein d’argent, et des vacances avec un bon travail pas chiant, et tant pis si de consommer comme des porcs transforme notre monde en décharge, on doit quand même sûrement avoir raison, quelque part…

 

 

Dieu est mort, il faut que le commerce vive.

Dieu n’est pas mort avec Nietzches ou la Shoah, dieu est mort avec les Lumières. Dieu est mort avec Voltaire, Diderot, Hobbes, Newton, Dieu est mort avec l’Amérique, pas le moindre des paradoxes. Mais il n’allait déjà pas fort bien quand on l’a découverte, c’est-à-dire le jour de la naissance du capitalisme, le 13 octobre 1492 quand un marin génois s’est paumé dans les caraïbes en croyant avoir découvert l’Inde. Il n’était pas le premier à débarquer sur le continent, les vikings, les chinois et d’autres sans doute, mais aucun d’entres-eux n’était un marin génois ambitieux et endetté, qui avait promit mondes et merveilles à sa banque, la reine Isabelle, en échange de titre et de terre. L’enjeu était de taille. Et pas seulement au niveau des ambitions du marin. Constantinople avait été prise par les turcs emportant avec elle l’Empire Byzantin, la route des Indes et de la Chine était coupée, tout le socle commerciale qui s’était formé en Europe, à Venise, Florence, Gêne, Amsterdam, etc était en péril. Et de qui dépendaient monarchies et Eglise ? Rois, reines et pape ? Des banques, des usuriers, de ceux-là même dont le pouvoir reposait notamment sur le commerce avec l’est…

 

Et voilà que le marin et ses hommes débarquent sur une plage, accueilli par des autochtones qui leur offrent immédiatement des perroquets, du coton et d’autres verroteries. Pardon de la digression mais j’imagine le tableau… Qu’est-ce que ça vous ferait vous si soudain vous voyiez débarquer de trois gros bateaux l’air pas sympa, une horde de types pas du tout habillés pour la saison, mal rasés, crasseux, avec des semaines de mer dans les pattes, à demi affamés et armés ? Des perroquets et du coton me semble en effet l’option la plus pratique. Et quand le marin, à force de gesticulations et de mal entendue, vu que l’interprète sert à rien, réussi à brancher l’autochtone sur la question de l’or, qu’est-ce que celui-ci s’empresse de faire ? Vu comment le monsieur mal rasé et affamé insiste, bah de lui dire que ouh là oui y’a plein d’or par là, dans le sud, gardé par une tribu très méchante et cannibale qui arrête pas de nous emmerder.

 

Vous n’auriez pas fait la même chose vous ?

 

Le marin est reparti avec sa bande de clochard, a débarqué Cuba en se croyant au Japon, a découvert le tabac, et envoyé un de ses collègues dans les terres, chercher… le Grand Khan. Les cannibales ils les trouveront finalement en Dominique… et Ridley Scott attendra.

 

Et à partir de là la chasse a été ouverte.

 

Tout le monde a voulu venir pour l’or, les épices, les peaux, le grand cirque des marins-entrepreneurs, les conquistadores, comme on les appela. Des hommes qui avaient d’autant intérêt à piller et ravager tout sur leur passage qu’ils avaient une épée dans le dos, celle des banques et des prêteurs. Pas questions de revenir bredouille. Et puis Dieu était avec eux hein… enfin, l’Eglise qui trouva là un moyen formidable d’accroitre son pouvoir, et ses fonds. Mais il fallait aussi s’installer, construire des comptoirs, et donc qui dit construire, dit main d’œuvre. On commença par les locaux, mettre en esclavage les arawaks et tous les autres du continent. Jusqu’à la Controverse de Valladolid durant laquelle le dominicain Bartolomé De Las Casas et le théologien Juan Guinès de Sépulveda, à l’initiative de Charles Quin, débattirent sur la question suivante : les indiens ont-ils une âme ? Décidant que oui, on se rabattu sur l’Afrique de laquelle on importa les locaux qui eux heureusement étaient mi hommes mi bêtes. La traite négrière fit la fortune de l’Amérique et accessoirement des banques, des assurances, des compagnies maritimes comme la Compagnie des Indes ou la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales et donna à la ville de New York un essor qui l’a sorti de l’ornière dans laquelle elle végétait depuis Stuyvesant.  Les commerçants, les propriétaires terriens,  les banques, les prêteurs, les intermédiaires, les courtiers, avaient prit le pouvoir.

 

Et puis est arrivé le 18 octobre 1685. Révocation de l’Edit de Nantes, fin de la liberté de culte pour les protestants, début des persécutions. La suite on la connait, enfin surtout les natifs la connaissent. Une bande de fanatiques religieux débarquent sur la côte est, manque de crever de faim, les locaux leur apportent à manger parce qu’ils sont trop cons pour chasser la dinde qui les toise à vingt mètres, vu qu’ils se méfient de tout… Pour fêter ça les dingos appellent ce jour Thanksgiving, après quoi ils s’empressèrent de voler, tuer et piller leurs bienfaiteurs.

 

Oui le capitalisme est né à partir d’une foutue erreur de navigation. Il s’est théorisé avec les Lumières. Il s’est surdéveloppé avec la Révolution Industrielle, piétinant au passage et réinterprétant à la sauce de ses intérêts toutes les théories libérales de De Tocqueville à Adam Smith.

 

Et Dieu dans tout ça vous me direz ? Il a été remplacé par l’Objet.

 

La logique des termites.

 

Te fatigue pas je ne crois pas en Dieu. Je trouve la vie beaucoup plus cruelle, drôle, ironique, farceuse, multiple, et chatoyante que toute cette idée d’un barbu dans le ciel qui envoie en enfer ses enfants s’ils n’obéissent pas à ses lois, mais qui leur laisse le droit de le faire en appelant ça le libre-arbitre. Je ne crois ni en une force immanente et juste, la nature fait des conneries monumentales et s’en fout totalement, dixit les dinosaures. Ni en une justice du même acabit. Si je me souviens bien Staline est mort tout seul comme un con parce qu’on avait tellement peur de lui que personne n’était allé voir comment il allait. Après avoir fait tuer des millions de personnes, et mis en esclavage des millions d’autres dans les koulaks. Hitler à choisi sa mort, au contraire de mes arrières grands-parents. Et pendant ce temps à Charlottesville….

 

Mais il faut bien reconnaitre quelque chose au dieu des trois églises, il porta une construction intellectuelle. Il porta un savoir, un mode de pensée, il réforma les esprits, la façon dont les puissants et les seigneurs de guerres commencèrent à voir le monde. Plus seulement en termes de pillage, de vols, bien au contraire. L’église disciplina des guerriers et en fit des chevaliers et des rois, une aristocratie portée par une foi, quelque chose de plus grand qu’eux et leurs petites querelles. Oui je sais, tu vas me dire les croisades tout ça, mais il ne faut pas confondre le pouvoir spirituel et le pouvoir terrestre. La foi et les intérêts économiques et militaires de chacun. L’Eglise en tant qu’état et l’Eglise en tant que guide spirituel. La Torah n’est pas seulement le récit d’un exode, c’est un mode de pensée, une base de réflexion, un trait d’union entre le spirituel et un peuple. L’Islam s’est construit sur la conquête et a rayonné par le savoir et la tolérance. Etc…

 

Mais il y a eu les Indulgences, cette rançon qu’on payait pour racheter son âme auprès de l’Eglise. Commerce de la médiocrité. Il y a eu les bûchés qu’on a allumé pour un rien. Les femmes qu’on jetait dans la rivière attachée à une chaise. Si elle se noyait, son âme était sauve, si elle flottait, fallait la brûler c’était une sorcière. Il y a eu la vulgarisation de la Bible qui a fait comprendre à plein de gens que ce qui était écrit n’était pas trop conforme avec ce qui se passait dans l’Eglise Catholique Romaine. Il y a eut le courant protestant et bien d’autres avant, et la violence s’est déchainé comme elle se déchaine aujourd’hui entre chiites et sunnites.

 

Le prêchi-prêcha du croyant moyen ça sera de vous dire que ça c’est parce que l’homme il est très, très méchant mais que Dieu il leur pardonne quand même. Bref que le dogme, l’église et son mode de pensée n’ont strictement rien à voir à ce qu’en font ses ouailles. Responsable mais pas coupable quoi. Les textes ont beau être d’une violence sans nom, les interdits et les anathèmes multiples, c’est les gens qui lisent qui comprennent mal. Et ceux qui ont élaboré la Bible après deux cent ans de bagarres intellectuelles et de coupe-gorges, Ceux qui ont une idée précise et délimité du monde parce qu’ils sont persuadés qu’un berger illettré et mystique a écrit un bouquin de 600 pages sur les lois d’Allah, après avoir piqué sa crise et péter les idoles dans ce qui tenait lieu d’église dans son village. Ils ont mal compris ou c’est juste qu’on a voulu poser des mots et des lois sur des ressentis sans les comprendre ni les accepter ?

 

Je suis plus prêt de toi que ta veine jugulaire, nous dit le Coran. Voilà, c’est ça la foi. Et on aurait dû s’en arrêter là. Mais non, l’homme est un animal intellectuel, ce qu’il ne comprend il faut qu’il se l’explique. Il parle tout seul ou avec d’autres, il élabore des théories. Et elles le portent. Cette idée de quelque chose plus grand qu’eux a porté les hommes. Elle leur a donné la grosse tête aussi. Jusqu’à ce que la science commence à relativiser notre nombril. La terre a cessé d’être plate et au centre de l’univers. Et peu à peu tout a cessé d’être sacré, à commencé par l’homme lui-même. Du moins dans la conception que l’occident judéo-chrétien se fait du monde. Cet occident conquérant qui s’est déployé comme jamais à partir de cette fameuse erreur de navigation. Qui a soumis la Chine en l’intoxiquant avec de l’opium, s’est imposé au Japon par la force de sa marine, a réduit des millions de personnes en esclavage à l’instar des arabes et des romains qui les avaient précédé. Et dès lors, ce dieu qui avait été une explication, une interprétation du monde, un guide, devint un prétexte pour tout se permettre. Un commerce comme un autre quoi.

 

Depuis l’homo modernus est un animal vide dans lequel on a glissé un objet. Chaque fois qu’il bouge l’objet lui rappel qu’il est vide. Alors il le remplit d’autres objets, à force de se bourrer il arrivera peut-être à étouffer le vide…

 

Et ce qu’il y a de formidables avec ce système capitaliste c’est que nous en avons tous profité ! Face à la montée du socialisme, de l’anarchie, du communisme, les tenants du capital ont bien été obligé de lâcher du leste. D’autant mieux, comme l’a compris Ford, que payer mieux ses ouvriers et leur donner une participation dans l’entreprise en fera non seulement des ouvriers concernés, mais des clients heureux. Ford qu’admirait tant Hitler et réciproquement. Point Godwin me direz-vous ? Pas vraiment non, le Fordisme, le taylorisme est une des sources d’inspirations de la machine industrielle nazi, jusqu’à la Shoah, Organisation Scientifique du Travail cela s’appelle et elle s’est élaborée lors de la seconde révolution industrielle. D’ailleurs Ford était ouvertement antisémite. Et puisque plus rien n’est sacré, tout est permis. Comme disait Césaire, au fond Hitler n’a fait qu’appliquer le colonialisme sur l’Europe. Les mêmes méthodes, le même asservissement, même les camps de concentration qui avaient été inaugurés par les allemands en Afrique. Hitler avait aussi son idée du sacré. Une idée totalement délirante de psychopathe sado-maso mais passons. Qui a pourtant perdurer jusqu’à Charlottesville et la famille Le Pen. La religion du sang, de la race, de la couleur de peau, du sol. La religion du Peuple-Nation, du Peuple des Seigneurs. Qui a d’autant perduré qu’il est présent dans les archaïsmes de l’Europe et d’à peu près tous les peuples de la terre. Barres toi c’est nous qu’on est le Peuple Elu.

 

Oui, nous en avons tous profité. Comme nous avons profité de nos guerres, de nos ennemis, du nazisme, du génocide indien, de l’esclavage, de la Shoah, de la Guerre Froide, de la Guerre de l’Opium. Les marchands, les commerçants, les usuriers, banques, propriétaires terriens ont envoyé la paysannerie grossir les villes et remplir les usines au point où aujourd’hui pratiquement plus aucun d’entres-nous n’est auto-suffisant alimentairement. Nous vivons dans des lieux qui appartiennent à d’autres et nous passons notre vie à courir après l’argent parce qu’un jour Adam Smith a décidé que l’économie du troc avait été l’économie de nos ancêtres. Ce qui n’a jamais été le cas nulle part sur terre. Dans les tribus primitives nécessité faisait loi. On partageait le produit de la chasse. Aujourd’hui on le vend pour s’acheter à manger… Et en effet il s’est produit ce que ne cessent de nous vanter les libéraux modernes, tout le monde en a profité, un peu. Tout le monde s’est enrichi, un peu. On a été en meilleur santé, vécu plus longtemps, etc, Merci saint Capitalisme de tes bien faits ruisselants !

 

Et on est tous devenus des rongeurs, des termites bouffant notre unique domicile, la terre. Sans le savoir ou en pleine conscience. Tous voulu notre voiture, notre ordinateur, notre Ipod, notre petite maison rien qu’à nous à crédit sur 20 ans. Tous. Et aujourd’hui ça se démultiplie parce que l’occident triomphant a imposé ce système de pensée à l’ensemble de la planète. Tout le monde veut connaitre son petit confort 2017 mais comme dans les années 70 chez nous. Et pourquoi pas ? Pourquoi on y aurait pas tous droit hein !? Il existe un site qui pourrait vous éclairer sur ce qu’implique ce droit : http://slaveryfootprint.org. Vous pouvez tester par rapport à ce que vous consommer le nombre d’esclaves dans le monde qui travaillent pour vous. Bon vu ce que je consomme avec le peu d’argent que je gagne, je suis très déçu mais j’ai zéro esclave qui travaille pour moi. C’est une affaire d’échelle bien entendu, en réalité il y a bien un gamin dans le sud Kivu qui s’est crevé la vie dans un trou pour que je puisse taper ce texte sur mon ordinateur. Six millions de morts en RDC depuis la fin de l’Opération Turquoise. Turquoise c’est plus joli qu’Abattoir à Ciel Ouvert. Ca fait printanier.

 

Oui, c’est ça qui est formidable avec le fameux ruissellement du capitalisme magique, il nous a rendu tous complices involontaires ou non. Et voilà la loi du nombre, voilà la théorie de l’offre et de la demande.

 

The pusher don’t care

 

C’est une des paroles d’une célèbre chanson de Steppenwolf, The Pusher. Un pusher en argot américain c’est le revendeur de drogue qui pousse à la consommation, celui qui appuie sur le piston de la seringue pour vous aider à vous shooter la première fois. La première dose est gratuite ! Comme pour nous autres, la première dose a été gratuite.  La machine industrielle s’est emballée. Notamment avec la Guerre de Sécession qui sera le premier conflit industriel de l’histoire, puis plus globalement avec les deux grandes guerres faisant des Etats-Unis une puissance économique sans précédent. De plus en plus de monde a eu accès à de plus en plus de confort au point où aujourd’hui on trouve dans une Twingo plus de technologie, de confort et de sécurité qu’en rencontrera jamais un soudanais ou un bengali moyen dans toute sa (courte) existence. Plus en plus de monde, donc plus en plus de demandes, et d’offres. C’est la logique claironné par le capitalisme, la loi de l’offre et de la demande. Le mantra sacré. Ce pourquoi du reste les trafiquants de drogue ne comprennent pas pourquoi on leur fait la chasse, eux aussi répondent à une demande. Une demande dont s’est du reste parfaitement accommodé l’Empire Britannique et Français quand on s’est proposé de forcer la Chine à s’ouvrir au commerce avec l’occident. Et si je fais l’analogie avec le revendeur, celui qui vous file la première dose gratuite, vous tape dans le dos et vous dit à la prochaine fois, c’est parce que c’est exactement comme ça que fonctionne le capitalisme moderne. Non il ne s’agit pas de la loi de l’offre et de la demande. Il s’agit de la demande créée, suscitée, provoquée, de la demande créée de toute pièce à partir d’une offre qui ne répond plus à aucun besoin réel mais à des nécessités strictement commerciales. Apple ne sort pas un appareil tous les deux ans pour répondre à un besoin technique ou pratique mais pour entretenir ses clients dans une dépendance technologique, et ses actions en haut de la liste. Et quand je parle de dépendance, combien d’entre vous cherchez encore votre chemin sur une carte IGN ? Combien d’entre-vous êtes même capable de la lire ?  Combien d’entre nous serait capable de tuer ou cultiver pour vivre ? Pas besoin, le groupe Carrefour vous propose son large choix de viande à un euro le kilo, pour pas que ce qui reste d’éleveurs et de cultivateurs ne se suicide tout de suite. La première dose est gratuite on vous dit ! Reagan, Thatcher, les fers du lance de ce capitalisme là, nous l’ont dit, enrichissez-vous, il y en aura pour tout le monde ! Du pétrole ? Pff à l’infini qu’on vous dit ! Et d’ailleurs pourquoi pas puisque tout le monde le fait…

 

Pourquoi pas puisque tout le monde achète le dernier album de machin c’est que ça doit être bien, et pourquoi pas puisque ma star préférée utilise Avon, ça doit être bien. Pourquoi pas voter pour lui puisque les sondages me disent que tout le monde va voter pour lui, ça doit être bien. La logique du nombre, du suffrage universel, pas seulement appliquée à la politique, non à tout, à l’art, à la mode, au mode de vie. On y revient, si tout le monde le fait c’est que c’est bien. Et on a appelé ça la démocratie. Le droit tout avoir parce que tout le monde l’avait donc forcément c’était bien. Pourquoi pensez-vous que les Etats-Unis et l’Europe ne cessent de faire la guerre au nom de la « Démocratie » ? Pour que plus de monde ait accès à tout ce qu’il veut. En terme commerciale on appel ça élargir sa clientèle. En terme militaire, une stratégie de conquête. Et si vous en doutez demandez aux irakiens.

 

Le capitalisme est né les deux pieds dans le sang, un fouet dans une main et une Bible dans l’autre. Il a survécu à lui-même et s’est prorogé par la guerre. A la fin de la Guerre Sécession les Etats-Unis étaient déjà une puissance qui comptait, et dès la fin du XIXème siècle ils se sont empressé de coloniser, par la guerre leurs environs immédiats et plus si affinités. Chaque guerre a été le motif d’un bond industriel. Et la guerre c’est bon pour les affaires quand on fabrique à la chaîne et produit en masse. Voilà ce que raconte le général Smedley Butler du US Marine Corp, à la fin de sa carrière : J’ai effectué 33 ans et 4 mois de service actif, et durant cette période, j’ai passé la plupart de mon temps en tant que gros bras pour le monde des affaires, pour Wall Street, et pour les banquiers. En bref, j’étais un racketteur, un gangster au service du capitalisme. J’ai aidé à sécuriser le Mexique, plus particulièrement la ville de Tampico, au profit des groupes pétroliers américains en 1914. J’ai aidé à faire de Haïti et de Cuba un endroit convenable pour que les hommes de la National City Bank puissent y faire des profits. J’ai aidé au viol d’une demi-douzaine de républiques d’Amérique centrale au bénéfice de Wall Street. J’ai aidé à purifier le Nicaragua au profit de la banque américaine Brown Brothers de 1902 à 1912. J’ai apporté la lumière en République dominicaine au profit des entreprises sucrières américaines en 1916. J’ai livré le Honduras aux entreprises fruitières américaines en 1903. En Chine, en 1927, j’ai aidé à ce que l’entreprise Standard Oil fasse ses affaires en paix. Quand je repense à tout ça, je pourrais donner à Al Capone quelques conseils. Le mieux qu’Al Capone pouvait faire, c’était de racketter trois quartiers. Moi, j’agissais sur trois continents.

 

Vous voyez ce que je veux dire ?

 

La farandole des parasites.

 

Laurent de Médicis était laid comme un pou, avait une voix nasillarde, orbitait dans une ville remplit de clan familiaux qui mourraient d’envie de s’entre-tuer, mais il avait autant d’argent que d’éducation et de goût. Il a révélé Michel-Ange, Léonard de Vinci, Botticelli et d’autres. Et tout le monde raffolait de le fréquenter, pas seulement pour son or. En gros il a accouché de la Renaissance. Aujourd’hui Laurent de Médicis s’appel François Pinaud, il ne révèle rien, n’accouche d’aucun renouveau artistique, philosophique et scientifique, il collectionne. Il s’exonère fiscalement en plaçant dans le marché de l’art, car l’art est devenu un marché comme un autre.  Et tout le monde veut le fréquenter autant pour son or que son pouvoir.

 

Un jour un espagnol au nom interminable, dit Picasso, s’installe à Paris sans un rond, il boit un coup avec un certain Max Jacob, rencontre un poète du nom de Guillaume Apollinaire, c’est avant la grande boucherie de 14 de laquelle le même Apollinaire finira par mourir. Modigliani n’est pas loin, Cézanne a déjà dit adieu à la perspective italienne et a jeté les premières bases du cubisme avec les Joueurs de Cartes. Pourquoi sont-ils à Paris à ce moment là, pourquoi passent-ils tous par là ? Parce que Paris c’est la ville où on fait la fête, où on peut encore se loger pour pas cher, où toute l’Europe se croise, alors qu’à Londres ont fait des affaires. Aujourd’hui Picasso, loge en banlieue parce que Paris c’est trop cher, monte un blog vu qu’il rame avec les galeries qui pensent cotation avant de penser art, correspond avec un gars qui a fanzine et qui s’appel Max Jacob, ils décident de s’auto produire pour vendre leur travail, montent une chaine de crow funding, payable par Paypal uniquement, font du buzz dans les magazines en ligne mais vu qu’il défile déjà des millions d’images et de poème sur la toile, tout le monde s’en carre… sauf, sauf si un gars décide de poser un plug anal vert sapin de sept mètres sur la place de la Concorde. Alors Picasso lâche l’affaire et laisse la place à Jeff Koonz.

Louis Ferdinand Céline envoi un manuscrit épais comme un bottin à un certain Gaston Gallimard, ils s’engueulent pendant toute la durée de la correction et même après. Le livre rate le Goncourt dont du reste personne ne se souvient. Il devient un monument littéraire sans passer à la télé. Il inspire des milliers d’écrivains et d’artistes en général jusqu’à aujourd’hui, sans répondre à un interview dans les Inrocks. Et pourtant on y dit des mots comme nègre, foutre et youtre. Son livre se vend partout dans le monde, Céline ronchonne parce qu’il ne touche rien. Les intermédiaires sont déjà là. Les agents, les éditeurs, les législateurs qui décident si oui ou non vos droits d’auteurs s’appliquent chez eux et à quel taux. Aujourd’hui Céline envoie son manuscrit à 15847 maisons d’éditions qui le refusent en raison de sa taille, ou de son style, ou parce que il y a Game of Thrones à la télé. Fini par se publier à compte d’auteur et quand il veut expédier son livre à l’étranger, la banque lui pique 20 boules pour les cartes bleues plus 25 sur les chèques, le tout pour un livre qu’il mit à dix-huit pour arriver à le vendre…

 

Avec le capitalisme et la bourgeoisie qui en est né, se sont créée toute sorte de métiers. Et toutes sortes de lois, de règles, de règlements, et de taxes diverses et variées ce qui n’est pas non plus le moindre des paradoxes quand on écoute les défenseurs de la « libre entreprise ». Sur un produit, sur le fruit d’un travail, quelque soit le travail, tout le monde veut sa part. Je décide de vendre des chouchous dans la rue il me faudra une patente commerciale, un numéro d’Urssaf ou d’auto-entrepreneur, une autorisation préfectorale, une conformité d’hygiène répondant à des normes décidées dans des bureaux où on a jamais vu de sa vie un vendeur de chouchou ni n’a la moindre idée de comment ça se fabrique. Sur la vente de mon chouchou l’état prendra sa part à hauteur de 20%, ça s’appelle la TVA, c’est légal. Et si jamais j’ai emprunté pour m’acheter le matériel, la banque prendra la sienne. Après quoi je devrais repayer l’état que j’ai fait ou non des bénéfices, c’est pas nos oignons, ça s’appelle les cotisations sociales ou patronales si je suis mon propre boss. Et si je ne le fais pas ça s’appelle un délit. Par contre les milliards d’arriérés de cotisations patronale du CAC40 ce n’est pas un délit c’est favoriser la compétitivité. D’ailleurs eux ils appellent ça des charges, parce que c’est lourd de payer l’hôpital à des pauvres. Et quand vous achetez votre paquet de café deux euros, vous ne payez ni le travail du gars qui a ramassé, vu que proportionnellement il n’est pas vraiment payé, ni celui qui a fait poussé, vu que c’est le même. Pas même les marins qui vont le transporter jusqu’à vos côtes, d’autant que l’automatisation se porte bien dans les transports maritimes, ou le chauffeur routier qui trime plus qu’il ne vit. Vous payez la longue chaine d’intermédiaire qui vous sépare de la plantation. Mieux, vous payez l’autre longue chaine d’intermédiaires qui ont fixé le court du café x au moment y. Vous payez une foultitude de gens, et pourtant le plus gros de ce que vous payez va dans la poche d’une poignée d’individus.

 

Vous me direz que ce que j’ai dit plus haut sur les chouchous est la preuve que l’état grève l’initiative et que Smith avait raison. Je vous répondrais que mis face à une holding qui me vend mon huile de friture, ma pâte, mon matériel à crédit, et le crédit qui va avec, peut produire vingt fois en une journée ce que je fabrique en deux semaines et sans que quasiment ça ne lui coûte un rond, je suis un peu le dos au mur. Surtout que si je fais les meilleurs chouchous du monde de la terre, qu’ils deviennent une marque, la holding me la rachètera et si je refuse de vendre cassera les prix pour me ruiner. Elle n’a rien à perdre, elle a déjà tout.

 

Et c’est pareil pour absolument tous les produits du capitalisme. Même le shit ! Une barrette de deux à trois grammes de haschich est vendue dans la rue vingt euros. Sur cet argent, la moitié paye le transport, la sécurité, la récolte et la culture, la fabrication, les autorités solvables. Le reste emprunte le circuit bancaire pour blanchiment. Et sur lequel le dit circuit prendra une commission de manière parfaitement illégal… mais quand on s’appelle HSBC, illégal c’est un mot pour les pauvres.

 

La bourgeoisie née du capitalisme a fait de ses employés, des artistes, de ses ouvriers, agriculteurs et artisans, des clients. Des clients que le capitalisme s’est ingénié à exploiter de la naissance à la mort comme d’une matière première. Et le procédé s’accélère puisque peu à peu nous devenons des marques, des individualités à vendre sur notre page Facebook… L’offre dépassant rapidement la demande, la publicité est intervenu pour attiser cette demande, la démultiplier, parce que tout le monde a besoin de onze sortes de yaourt différents bien entendu. Et comme ça coûte cher, que ça ne suffit pas, que Bernard Arnaud ne vend pas assez de sac à main en peau de crocodile écorché, on veille à uniformiser les goûts, aseptiser l’offre, la rendre non plus accessible pour tous mais rendre tout le monde accessible à l’offre. Coca Cola dépense des milliards en budget publicitaire, monopolise des sources d’eau potables dans des régions où on en manque. Créer une dépendance au sucre et des problèmes d’obésité et il n’existe pas un coin sur la planète où n’en trouve pas. « Joshua Tree » de U2 passe une fois toutes les six secondes sur les radios européennes depuis sa sortie dans les années 90, l’album s’est vendu des millions de fois, donc totalement par hasard, et Bono peut faire le mariole au sujet de la faim dans le monde et les petits indiens d’Amazonie… ah non ça c’est Sting… Un exemple criant ? Comparez le cinéma américains des années 60/70 et celui actuel. Comparez un Hollywood ruiné, des studios au bord de la tombe qui décident de faire le pari fou de faire confiance à des  artistes.  Et le Hollywood d’aujourd’hui des banques et des consorsiums, des agents et des publicistes, des distributeurs, des éditeurs, de la foultitude de nouveaux intermédiaires qui produisent à la chaine… des films de super héros. La médiocrité marchande. Réduire tout à une transaction, une marchandise, une valeur décidée moins par un marché que quelques possédants. Quelques possédants et leur aréopages, leur cour,  leur armée idéologique, celle qui défendra ce droit à posséder à tout posséder, et accessoirement à tout se permettre au nom de la liberté d’entreprendre, la bourgeoisie.

 

Et nous voilà donc tous dans ce même bain, tous maillons d’une vaste chaine de bénéfices. De bénéfices et de productions. La première bouchée est gratuite. Mais comme on dit en anglais, free lunch doesn’t exist. On rase pas gratis. Et nous sommes en train de nous en rendre compte. En regardant les ours polaire flotter comme des cons sur un morceau de glace. En puisant de plus en plus profond et de plus en plus loin dans l’océan. En se menaçant du pire à la frontière sino-indienne parce que les barrages les chinois ça va bien ! En étant obligé d’aller piquer l’eau des piscines pour éteindre la pinède, en penchant son nez au-dessus de la rivière et en sentant l’essence ou le chlore…En prenant un bol de gaz à Shanghai ou Pékin. Mais quand même ça suffit pas, le capitalisme en veut plus, et encore plus. Il veut des accords commerciaux transcontinentaux, il veut que chaque petit chinois soit « libre » de s’acheter sa paire de Nike. Il veut que les européens soient « libre » de manger du poulet au chlore et rouler grâce au gaz de schiste. Il veut que ses actionnaires touchent leurs 7% et soit « libres » de licencier pour ça une région au complet. Libre de faire ce qu’il veut, quand il veut, où il veut. Et le plus possible, parce que l’argent ça se mange.

 

Et tout ça à cause d’une foutue erreur de navigation…

Partie de chasse

Ultima Ratio acier aéronautique bleuie, polymère noir, huile raffinée, inodore, incolore Ultima Ratio 10 cartouches 7,62×51 mm OTAN, le doigt qui glisse sur la détente, 600 mètres aucun vent, Ultima Ratio. Une silhouette de soie verte se détache derrière les arbres, un singe. Patience. Fougères à 11h. Mouvement. Un, peut-être deux. Malin le coup du singe. Lunettes de vision nocturne, portée plus d’un kilomètre, il apparaît.

Ultima Ratio, 115 centimètres, 9 kilos, se cabre, crache l’engin, le frelon gris-mort sans bruit. Ultima Ratio, culasse manuelle, métal feutré, l’étui flotte un instant parmi les étoiles. La silhouette tombe comme un sac. Ultima Ratio. Ultima Ratio Regum, le dernier argument des rois.

Ravaillac attend.

Une balle siffle au-dessus de sa tête. Pas de coup de feu.

–       Je l’ai, indique le sergent dans son oreillette.

Le sergent, 30 cigarettes, 2 litres aux cent pur malt/jour. Un coup de feu claque sur sa droite, sec, un puis deux, puis trois, Mozambique. Il se déporte, balaye la nuit, rien.

–       Secteur nettoyé.

–       Je crois bien oui.

–       Okay, base, on passe en secteur sud est..

–       Bien reçu.

Guyane Française. L’or, les orpailleurs, les trafiquants, les combinards France-Brésil, les clandestins, les prostituées, la drogue, le crack, la coke, huit mille trois cent quarante-six kilomètres carrés  de superficie, 730 kilomètres de frontières avec le Brésil, recouvert à 95% par la jungle. Le site de lancement de Kourou, deux régiments, 16 brigades de gendarmerie, 230.000 habitants. Le western.

Les masques électroniques retransmettent en direct, sur ses écrans en abeille, le Directeur surveille les angles morts depuis son fauteuil en cuir jaune toc, made in China, dos à la fenêtre, Novotel Cayenne . Rien ne lui échappe. Pieds nus, la moquette de couleur perle flirte agréablement avec sa peau. Air conditionné, nuit tropicale, décor formaté sans datation possible, sur un autre écran les cours heure par heure, Londres-New York-Shanghaï, Compagnie Minière Espérance, à votre service.  Son G4 s’allume, il décroche.

–       Bonsoir Lanssac…

Il fait signe à son collaborateur qu’il sort sur la terrasse. L’autre hoche la tête, absorbé par l’écran télé, Claire Chasal 16/9ème, le rêve. Dans sa main il tripote machinalement un dé publicitaire. Ecrit sur une des faces, en chinois, Peng Frère Matière 1er.  Son voisin est affalé dans le canapé, devant une table couverte de papiers, formulaires, bons de livraison, factures, prévisionnels.

–       Le péril jaune Lautier, nous sommes aux mains du péril jaune !

–       Les seuls périls sont les opportunités que l’on rate, récite Lautier sans écouter,

–       C’est quoi ces conneries ?

–       Jocelyn Janson de Karadec, un de mes profs d’éco à Science Po.

–       Non je parlais de ça !

Il brandit un papier, caractère chinois, il lit et parle couramment, une des raisons pour laquelle le Directeur l’emploie.

–       Qu’est-ce que c’est ? demande Lautier sans quitter l’écran des yeux.

–       Une demande de Shanghaï, ça va pas plaire à Ravaillac.

Ravaillac, le sergent, Muranu le guide, chasse aux orpailleurs le long de l’Oyapock, le filigrane parfait des écrans plats renvoient l’image d’un camp dévasté. Ravaillac qui entre dans le champ, chemise kaki roulée sur les biceps, pantalon jungle, rangers, fusil long à l’épaule, il soulève une bâche à moitié fondue du bout du pied.

–       Non JH, je n’ai toujours pas reçu le mail. Vous confirmez ?

Le Directeur détourne les yeux de l’écran, un de ses collaborateurs lui fait signe, une lettre à la main. Un types est caché sous le plastique, la vingtaine, maigrichon, négro-marron, Ravaillac sort le pistolet qu’il a à la ceinture. Le sergent s’approche, il parle, le son est coupé, Ravaillac sourit et rabat la bâche sur le cadavre.

–       Le péril jaune mon frère ! C’est ça ! Voilà pour qui on bosse cousin ! Ce putain de péril jaune ! Les soldats à Fu Manchu !

–       Arrête un peu de déconner.

–       Ils sont partout ces cons ! Tu te rappelles à Kaboul ?

Ravaillac s’écarte, jette une grenade, flash, chaleur, souffle, il en jette une seconde, les flammes dansent, il en jette une troisième, les flammes ronflent, éclat blanc, phosphore.

–       Peng Frère Matière 1er, contrat Espérance, financement Bloscher-Ganz et Crédit Martiniquais, partenariat Areva, Gladyss,  BHP,  des suisses, des céfrans, des anglais, des australiens, et 27% des actifs sur un fond de pension spingouin. A ce stade, c’est plus  le péril jaune, c’est une association de malfaiteurs.

–       Ah… t’’sais que t’es marrant toi des fois…

–       Résolution 2004 mon frère, dit Accord Metal Gear Solid, OMC contre la société du spectacle.

–       De quoi ?

–       Les assurances mon frère, les assurances ! Tu te souviens de Timor ?

–       Le rambo du 1er RPIMA ?

–       Ouais lui-même, il était en RDC en 2004, il m’a raconté.

–       Quoi !?

–       Bah ce qui s’est passé ! Les connards de Sony sortent une console de jeu mais y’en a pas assez, résultat le coltan augmente. Et v’la que tous nos petits copains avec un AK et des mauvaises intentions se ramènent vers le Kivu. Ça se farfouille un peu le cul sévère et hop les assureurs qui commencent à coincer. Ceux des mines, ceux de Sony… du coup bah maintenant ils sont obligés de se trouver des partenaires pour éparpiller les risques.

–       C’est vrai ?

–       Va savoir.

Le Directeur regarde la lettre imprimée mandarin, puis son collaborateur.

–       C’est quoi ces conneries ?

–       Oui hein… et il est déjà à Cayenne, c’est marqué, arrivé hier.

Le Directeur retourne à son téléphone, les yeux vers la rue. Une fille, une prostituée, passe devant un lampadaire. 10 kilos de trop, métisse en short ras le cul, les seins qui pendent sous le teeshirt Bob Marley. Elle marche pieds nus, il détourne les yeux, aperçoit sa collègue devant l’abri-bus. Assise, son petit sac à main fraise sur les genoux, elle discute avec son portable.

–       Lanssac, je vous rappelle, à plus tard…

Il appuie sur une touche, le numéro se compose automatiquement.

–       Catherine ?

–       Oui Directeur ?

–       Vous étiez au courant pour le général ?

–       On nous a prévenu hier, je n’ai pas pu vous joindre, vous étiez avec le député.

–       Des demandes particulières ?

–       Il a fait venir deux filles, mais sinon rien.

–       Jolies ?

–       Ah, ah, ah, j’en sais rien, c’est Beauregard qui est allé les chercher.

Le Directeur se tourne vers son collaborateur, lui fait signe vers les écrans sur son bureau, Ravaillac et sa bande.

–       Il va être furieux.

–       On ne lui demande pas son avis.

–       Appelez-le.

38° à l’ombre, ombre verte, 64° de taux d’humidité, odeur de fruit pourri, d’eau stagne, d’essence, de poudre.. Le sergent accroupi devant sa radio.

–       Orange 3 à Orange 1 à vous.

–       Orange 1 j’écoute.

–       Il y a des manœuvres en ce moment dans la zone d’Apaike ?

–       Négatif, promotion sur site, font connaissance avec le gros Robert.

Le sergent fait signe que non à Ravaillac qui regarde vers lui là-bas près de la paillote à demi effondrée. A côté de lui deux chinois en tenue de brousse.

–       Vous lui transmettrez mes amitiés. Terminé, fin de message.

–       Bien reçu Orange 3.

Le Directeur a raison, Ravaillac n’est pas de bonne humeur. Ces deux-là l’encombrent. Le premier ne parle pas un mot de français et il est mal équipé, le second traduit, il est mal équipé également, et en plus c’est un con.

–       Bon voilà le topo, par là-bas c’est probablement pas des orpailleurs, sans doute des trafiquants, essence, drogue, armes, j’en sais rien, mais si ça tire c’est qu’ils sont chauds. A l’oreille je dirais AK47. Et ils connaissent le coin.

Le deuxième l’écoutait avec attention et un sourire aux lèvres, mais difficile à dire avec ces chinois s’il comprenait ou même s’il allait correctement traduire. Il portait un short de broussard, et un teeshirt kaki avec une casquette pseudo militaire, des rangers en toile aux pieds. Le visage et les bras enduits de crème anti moustique qui luisait sur sa peau jaune. Déjà le short c’était une mauvaise idée dans la forêt. Il avait probablement vu les locaux sapés comme ça et s’était dit qu’il pouvait faire pareil. Dans trois kilomètres il aurait les jambes en sang et 11 sangsues sur chaque cuisse. Quant à la crème, l’odeur, pour se faire repérer c’était pile poil la bonne idée.

–       Donc va falloir avancer en douceur, compris, vous allez me retirer tout ce qui brèle sur votre sac, le fusil pareil, scotchez la sangle.

–       Brèle ?

Il se penche sur son sac Go Sport, donne une pichenette à une des fermetures éclair qui tinte légèrement.

–       Ça pareil, faut le coller. Compris ? Il fait en regardant le premier.

Un officier de l’armée chinoise avec un nom de Klingon, Général Kang. Vice-directeur en direct de Shanghaï pour sa petite partie de chasse du week-end.   Il leur  jette un rouleau d’adhésif pour électricien, et s’éloigne sans plus s’occuper d’eux. Il sue doucement, de grosses gouttes roulent sur son visage, il ne fait pas attention aux moustiques, il rejoint Muranu posé devant le feu, s’assoit et se penche sur la valise satellite, décroche le téléphone et se logue. En attendant la communication il fait signe au guide de lui en donner une. Muranu lui tend son paquet de Marlboro, et hoche la tête vers les chinois.

–       Ah m’en parle pas, il grogne.

Il allume sa cigarette.

–       Oui ?

–       Directeur, personne ne les as briefés ou quoi ?

–       Que se passe-t-il ?

–       C’est Beauregard qui s’est occupé de leur équipement ?

–       Euh, je l’ignore… vous voulez que je me renseigne ?

–       Les armes ?

–       Ah ça je peux vous répondre, valise diplomatique, pourquoi c’est important ?

Le Directeur est allongé sur un transat, les yeux derrière des verres fumés, rivés sur la surface saphir de la piscine où s’ébattent ses collaborateurs. Posé sur le guéridon à côté de lui, il y a un verre de jus de fruit sans alcool, un épais agenda, un autre portable. Lautier fait faire la planche à une blonde, Mortier discute au téléphone en flattant les fesses d’une métisse. Sur le transat d’à côté se tient allongé un noir de grande taille au visage lisse et parfait.

–       Il paraît que vous avez engagé le capitaine Ravaillac.

–       Vous le connaissez ?

–       Mon père… Nous l’avons rencontré pendant les événements

–       .Oh, j’ignorais…

–        C’est si grave que ça la situation ici ?

–       Grave ? Oh non, incontrôlable, et croyez moi c’est bien mieux.

L’homme sourit, il comprend la nuance.

–       Ravaillac est un tueur, fait-il remarquer

–       Oui, bien entendu mais l’orpaillage est une plaie intolérable.

–       Depuis combien de temps il travaille avec vous ?

–       Depuis deux ans. Il a été renvoyé du service.

–       Oh, pour quelle raison ?

–       Il semblerait qu’il faisait passer ses opinions politiques avant son travail.

–       Et aujourd’hui ?

–       Si on le paye correctement…

L’engin est posé sur son affût. Soixante-neuf centimètres d’acier bronze, six tubes rotatifs actionnés par une turbine électrique réglable, alimentée par batterie, et un chargeur de mille cartouches. 1000 coups/minutes, 18 kilos démonté, vingt de plus en ordre de combat. Ravaillac en a déjà aperçu sur des hélicoptères de combat américain, mais jamais vu d’aussi prêt et surtout pas comme arme de dotation. Gatling XM214 Microgun, trimballé par deux porteurs indiens. Qu’est-ce que le général Klingon compte faire avec ça ? Il a posé la question au traducteur, l’autre lui a montré une photo… Jesse Ventura, ex star du catch, dans le film Predator… Le sergent ricane en regardant le monstre.

–       Attend un peu qu’il se retrouve avec les 40 kilos de métal… il va voir Rambo.

–       On va rien attendre du tout et il va rien voir, c’est pas un putain de film ici !

Le sergent lui jette un coup d’œil ironique, sa version du monde est forcément différente. Il n’est pas payé par le Directeur mais par l’état. Membre actif et mise à disposition de la Légion Etrangère, 1er REI, basé ici même, la pouponnière de la DGSE. Mise à disposition sur ordre et par demande personnelle du conseil d’administration parisien de la CME qui avait besoin d’un supplétif connaissant aussi bien la forêt que l’orpaillage sauvage. Besoin d’un dur aussi qui obéit sans poser de question, d’ailleurs quelle question poser quand ton boulot consiste à faire du nettoyage ?

Ravaillac gueule après le traducteur en lui agitant son doigt sous le nez. Pas question de ça avec lui, ils remballent ce machin, on leur donnera des fusils de chasse classiques, le guide en possède deux en réserve. Des tromblons de 1970 pour abattre le cochon sauvage. Les chinois sont furieux, ils jactent en mandarin, le général attrape son téléphone satellite personnel. Un quart d’heure plus tard c’est celui de Ravaillac qui sonne.

–       Non mais dites donc c’est quoi ces conneries ?

Ravaillac reconnaît la voix. Pas qu’elle lui ai déjà parlé en personne qu’il la connaît des médias. Et si elle possède bien les intonations importantes et déclamatoires habituelles, le vocabulaire est moins orthodoxe.

–       Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Qu’est-ce que vous croyez que vous êtes en train de foutre comme merde espèce de connard ! Vous avez intérêt à faire tout ce qu’on vous demande ou sinon, qui que vous soyez je mets personnellement un contrat sur votre tête !

Il sait qu’il est parfaitement sérieux. Pas qu’il connaisse cet homme personnellement qu’il est précisément celui qui peut savoir ce genre de chose. L’ancien du Service Action de la DGSE, du 11ème Choc et des coups tordus. Assez proche des nerfs du pouvoir pour en connaître la folie des grandeurs. Il regarde les deux chinois. Merde. Qui peut bien être ce foutu Klingon ? Il a encore le choix de ne pas laisser tomber, envoyé péter tout le monde, ministre compris. Le choix d’ignorer l’appel radio que reçoit en ce moment même le sergent, l’injonction de lui en coller une s’il ne cède pas aux caprices du potentat bridé. Ou celui qu’il a fait en entrant dans le privé, ramasser la thune et merci. Il ramasse la thune. Il évite les chinois du regard et fait signe aux porteur, on bouge. Là-bas la fusillade s’est calmée. Manque de munitions sans doute.

Tout le monde a une arme dans la forêt, question de survie mais pas forcément une bonne et les munitions sont difficiles à trouver malgré les trafics. Les orpailleurs n’ont souvent que des fusils de chasse, parfois un AK47 ou des grenades qui pètent une fois sur quatre à cause du mauvais entretien ou de la dynamite de contrebande. Les autres, les passeurs de drogue en gros, sont mieux armés mais ils ne savent pas tirer et n’aiment pas se balader des kilos de munitions. Sinon il y en a pour tous les goûts, et toutes les époques. Ils ont même une fois découvert une fois une cache pleine de mitraillettes allemandes de la 2nd Guerre. Mais aucune mine et c’est un soulagement quand on a déjà crapahuté comme lui dans une jungle truffée de pièges détonants. La forêt amazonienne n’est pas une surface plane, par ici elle est même plutôt accidentée, il faut traverser des valons, passer des collines abruptes, escalader parfois et les porteurs de la Gatling souffre en silence. Le général est entre lui et le sergent, le traducteur à ses côtés, Ravaillac les ignore et se faufile entre les lianes et les fougères géantes, il sent l’odeur caractéristique de la poudre qui pique le fond de l’air. Il s’immobilise et attend.

Jao a 15 ans et comme beaucoup de gamins de son âge et de sa région, il en paraît 20. Il est né dans une ville d’orpailleur, Calcoene, et dans un lointain passé un peuple primitif inconnu y a dressé un observatoire astronomique qui ressemble à Stonehenge. On en aperçoit une image sur le panneau à l’entrée de la ville, avec ces mots « bienvenue à Calcoene ». Chaque année le site ramène son lot de touristes illuminés, d’archéologues à la retraite, d’amoureux hollandais qui y croisent le prolétariat de l’or, celui qui a bâti cette ville. Le taux de chômage est naturellement élevé, la population naturellement jeune comme dans l’ensemble du Brésil, et bien entendu pauvre. Sans le site archéologique, et le mystère afférant, Calcoene serait un énième trou du cul monde de cette région du Brésil, avec ses maisons en préfabriqué, ses routes de terre rouge, la jungle omniprésente. Les cochons noirs, les poules, les familles nombreuses et strictement rien à faire de ses journées quand on a 15 ans et qu’on s’ennuie devant les télé novelas en attendant d’aller grossir les rangs des favelas de Rio ou Sao Paulo. Alors avec son copain Raul, ils grimpent sur sa moto, une 125 Yamaha de 1985, et montent vers le nord, attend le bac et traverse l’Oyapock avec armes et bagages. Il s’en fiche de l’or, aussi curieux que ça puisse paraître. Il vit entouré d’orpailleurs et de revendeurs, tout le monde trafique, grappille ce qu’il peut des bras du rio Calceone, avec les conséquences habituelles. Poissons crevés, déformations, rivières chargées d’essence, d’huile de moteur et de méthylmercure. Et bien entendu les négociations qui se terminent à coups de machette.  Mais pas forcément souvent, c’est comme les mauvaises nouvelles du monde à la télé. C’est permanent  comme un fond sonore, mais ça ne nous touche presque jamais de près. En fait, il déteste les orpailleurs. Pour ce qu’ils font à la terre, pour l’état de sa petite sœur Maria qui est née aveugle et débile avec trois doigts en trop, à cause du mercure qu’ils relâchent dans l’eau faute de retorte, de faire leur travail correctement et pas à la va vite, comme les voleurs qu’ils sont en réalité. C’est comme ça qu’il les voit, la fortune de l’or de Calceone ne finit jamais dans les poches de ses habitants. C’est aussi comme ça que les voit l’état français, mais Jao se demande pourquoi un orpailleur garde ses amendes. L’état français met des amendes, parfois tu fais de la prison, mais c’est rare. Aussi rare que les amendes en fait, il faut encore qu’ils t’attrapent. C’est peut-être pour ça qu’il les a gardées lui.

Le corps git la tête en bas vers la pente, il a deux trous un peu noir sur le torse, l’un qui lui perce le flan, un autre au-dessus du sein droit. Un peu de sang coagulé en coule mollement. Il a les jambes comme nouées l’une avec l’autre par la chute, les yeux gonflés et clos, la bouche entre-ouverte et déjà il gonfle. La chaleur, l’humidité. Sa gibecière est tombée près de sa jambe droite, les amendes sont maculées de sang. Jao lit un peu de français, les touristes, la proximité avec la frontière, et puis il a étudié un peu à l’école aussi. Il ne sait pas ce que L112-6 veut dire, il voit ça en petits caractères, mais il sait que les français disent que nul n’est censé ignorer la loi. Le cadavre est indien, il ne devait même pas comprendre ce qu’il y avait écrit. Il sort du manioc cuit dans une feuille de banane du sac, quelques minuscules pépites dans une pochette en toile, une fiole 50 cl de mercure, une gamelle, une pelle-bêche. L’attirail classique. Il prend l’or et le mercure. Il vendra l’un et l’autre de l’autre côté. Contre un peu d’herbe, contre une part sur la cocaïne qu’il transporte. Il a rendez-vous un peu plus bas à trois kilomètres environ sur le fleuve. Quelqu’un la lui prendra, quelqu’un qui remonte jusqu’à Cayenne. Il espère que cette fois le gars voudra bien l’emmener avec lui, comme il le lui a promis. Raul siffle doucement, ça ressemble au son d’un oiseau, il lève les yeux.

Il ne voit rien, n’entend rien, ne sait rien. Ce n’est pas de la peur, c’est de la terreur pure, lumineuse, totale, et il n’a aucunement le temps de la goûter. Il la prend en une fraction de seconde, comme un train à grande vitesse. Et la fraction suivante il a oublié, il ne sent plus rien, ne sait plus rien, il n’est plus rien. Un brouillard de viande, voilà ce qu’il est la fraction suivante. Mais, pendant l’instant crucial, unique, et fractionnaire où tout son corps et tout son être comprend, il a tout à la fois mal, il est saisi par la terreur de mourir, il est horrifié par ce qu’il lui arrive. Horrifié parce qu’il voit étiré pour lui sur un temps qui ne lui semble même pas infini, mais caoutchouteux. Son bras, son épaule, son torse qui s’éparpille, sa viande qu’il voit pour la première fois, son grain de beauté sous l’épaule qui plaît tant à sa mère qui s’en va et se retourne et disparaît dans un nuage rouge. Puis plus rien. 1000 coups par seconde.

Raul chie et pisse instantanément sur lui et c’est la terreur, l’instinct primitif de sa terreur qui l’arrache au sol dans un bond invraisemblable, qui le fait chuter dans une pente vers le fleuve. Il roule tandis qu’un monstre hurle au-dessus de lui et pulvérise la forêt. Il se heurte à une racine, elle arrête son corps meurtri, le monstre hurle toujours, il voit un arbre se décliner en pulpe au-dessus de lui, comme Jao huit secondes plus tôt. Il fait une grimace d’animal traqué, sa tête dans le réticule de visée, bien nette.

Ultima Ratio Regum.

Ravaillac lève le doigt de la détente. A quoi bon.

Il détourne le canon vers les chinois. Le traducteur qui vomit. Il ne voit pas le Klingon, il ramène son doigt sur la détente. Il attend.