Opération Verte Vallée

Bureau de la World Company, réunion du comité générale, 9h00 GMT, quelque part dans le monde.

–       Messieurs c’est la merde. Grâce à Maggy et Ronald, que le Très Saint Père de l’Indice Dow Jones les honore, on s’est gavé, on se gave, et on se gavera encore ! Mais c’est la merde. On commence à manquer de flotte, de terre cultivable, et le pétrole on sait même pas où on en est tellement les arabes nous enfumes !

Dans la salle quelques émirs protestent.

–       Fermez là ! L’heure est grave ! On est dans la merde je vous dis !

–       D’eau !? Mais allons voyons la terre est composée à 70% d’eau ! Je le sais je l’ai appris en cours avec Maman. D’ailleurs la dernière fois au golf… s’exclame le chef de la Macronie

–       Louis XVI ferme ta gueule et écoute… Jim s’il te plait.

Jim, jeune homme svelte au visage bronzé et énergie comme une pub dentifrice, s’avance sur scène et actionne le mini rétroprojecteur de son portable CIA qui lance dans un hologramme chatoyant un ensemble de jolis schémas propres comme un dépliant Areva.

–       En raison de la répartition géographique réelle de l’eau sur terre, des contrastes entre l’eau solide et l’eau liquide qui renforcent les disparités dans le partage de l’eau atmosphérique, des différences de rayonnement solaire, et selon les courants atmosphériques, l’ea…

–       Attends, attends tu les perds là…

Jim lève ses yeux d’acier sur l’assemblée. Emmanuel Macron a bugée, le vide intersidéral a envahi son regard bleu Photoshop, Donald, la tête rejetée en arrière, la mèche rabattue, a la bouche qui bée, un léger filet de bave lui coule sur sa peau orange, Bernard Arnaud sourit, dans ce sourire brille l’éclat de la folie, dans son œil bleu layette celui de la stratosphère. Seul Vincent fixe Jim avec l’air de vouloir le bouffer, il sourit d’ailleurs. C’est pas bon signe.

–       Oui, bon, fait Jim confus. Concrètement nous ne pouvons utiliser que moins d’un pourcent de l’eau douce présente sur terre, soit au total 0,028% de la totalité de l’eau du globe.

–       Quoi ? Comment ? Mais comment est-ce possible pourtant l’autre jour au golf… Fait l’assemblée (quelqu’un a réveillé Donald)

–       Vous avez entendu bande de con ! Moins de 1% de l’eau potable sur terre ! Pensez-y la prochaine fois que vous irez chier dans votre petit 15 pièces avec piscine ! Jim continue !

–       Un tiers de la population mondiale est privée d’eau potable, un milliard réparti sur 80 pays n’ont pas accès à de l’eau salubre. Dans certain pays comme le Cambodge ou la Mauritanie moins de 40% de la population a accès à de l’eau potable. Heureusement 60% des ressources naturelles renouvelable d’eau se trouve de notre côté.

–       Bon et alors ? Je vois pas le problème en ce cas, intervient Vincent agacé.

Jim ne se démonte pas.

–       L’OMS estime qu’il y a stress hydrique si un être humain dispose de moins de 1700 mètres cube par an et pénurie avec moins de 1000 mètre cube par an… 1,4 milliards de personnes vivent avec moins de 1000 mètres cubes par an.

Vincent s’énerve.

–       Et alors ! Je vois toujours pas le problème !

–       Alors ça veut dire que ça va péter, intervient le Directeur.

–     YEPEEE KAÏ MOTHERFUCKER ! ON VA FAIRE PLEIN D’BIZNESS ! Hurle Donald Trump extatique.

Consternation dans l’assemblée, tout le monde le regarde, Donald les regarde.

–       Bah quoi ?

–       D’après toi, on est là pourquoi ? Lui répond du tac au tac Emmanuel.

Vincent souris, il lui tape sur l’épaule. Il apprend vite le petit. Maman avait raison.

–       Ah putain t’es lourd des fois Donald, ronchonne le Directeur. Evidemment qu’on va faire du biz ! C’est pas la question, là on te parle bizness plan gros ! Tu suis ? De stratégie ! Tu veux plus savoir où mettre tes billes ou quoi !?

Une vague d’hébétude parcoure le visage orangée, Bill Gates, pose sa main sur le bras de l’homme orange, il sourit.

–       Non vous avez parfaitement raison de nous implémenter ces données, Mélinda et moi sommes très concernées par le financement de notre fondation pour les appauvris et l’état de la matrice. Problèmes d’approvisionnement, circulation des biens entravés par le processus de dégradation de la biosphère, situation politique à fort capital risque. Oui, vraiment, merci de nous ajouter ces données.

Le Directeur lève les yeux au ciel et soupire.

–       Bon, en voilà déjà un qui suit, Jim…

–       Pour essayer de faire court, les pays les plus à risque actuellement, où la pénurie a déjà lieu sont la Lybie, l’Algérie, Egypte et l’ensemble du Moyen-Orient. Mais en 2007 déjà en Asie Centrale, Afrique Australe et subsaharienne, au Moyen Orient, et dans le centre de l’Inde était en état de stress hydrique ou de pénurie. Mais comme vous pouvez le voir sur cette carte, à terme cela pourrait signifier une déstabilisation de l’ensemble de l’Asie. D’une partie du nord de l’Europe et de l’Afrique. Avec les conséquences sociaux-économiques que je vous laisse imaginer en sus des conflits armés. Et nous ne parlons pas d’un avenir lointain ! Selon nos estimations, dans huit ans 63 % de la population mondiale souffrira de stress hydrique ou de pénurie !

eau

–       Oh merde ! Ne peut s’empêcher de s’exclamer Donald. Les pauvres.

–       Bon, intervient Vincent, et nous dans tout ça, ça peut nous rapporter quoi ?

–       Il faut investir dans la communication.

–       C’est déjà fait.

–       Il faut développer le concept de « développement durable » l’élargir.

Vincent qui n’est pas un as de la communication se retourne vers Nicolas.

–       Tu vois ce qu’il veut dire ?

Nicolas Hulot fronce les sourcils avec un air concerné qu’il aime bien quand il passe à la télé.

–       Mmmh… faire une jolie pub avec moi en voix off, on filme une belle rivière dans un beau paysage chlorophylle ? Oui je vois bien le message, « l’eau est notre ami préservons là »… mmmh qu’en pensez vous ?

–       Eh mais j’y pense ! S’exclame soudain Donald, surprenant l’assemblée par l’usage de ce verbe. C’est quoi stress hydrique ? ca veut dire qu’ils tremblent et qui deviennent fou genre…

Donald fait l’enfant en tirant la langue, les bras croisés comme un tétraplégique en pleine forme.

–       Non ça veut dire qu’ils n’on pas assez d’eau pour subvenir à leurs besoins.

–       Ah c’est tout ! Oh la la, ils ont qu’à économiser !

Le Directeur le regarde consterné. Emmanuel tapote agacé sur son pupitre, Angela Merkel a la tête dans sa main et essaye d’oublier qu’elle est là. Bill Gates prend des notes sur son pad. Vincent sourit.

–       Bon, où on en était… à oui le développement durable…. Ouais faut élargir… vas-y explique leur Bob pourquoi faut élargir.

Bob a un catogan argenté et porte un costume Armani uniformément noir comme quand il était jeune dans les années 80, à la belle époque. Il a les yeux pochés par les excès, le teint bronzé toute l’année, il ressemble à un vieux pirates de salon, entre BHL pour le côté baroudeur et DSK pour le côté partouze. Il se lève.

–       Ouais en gros voyez là, y’a déjà trop de monde sur la planète et en plus l’eau n’est pas répartie équitablement. Et genre ça va pas s’améliorer parce qu’on sera plus de neufs milliards dans huit ans. Alors, bon, on a déjà fait un bon boulot pour leur apprendre à économiser, on a appelé ça « la gestion durable de l’eau » Mais là va falloir qu’on fasse un choix de comm’ parce qu’on va pas pouvoir leur dire arrêtez tout, interdit de baise pour tout le monde, et adieu la petite famille avec le pavillon.

–       Oui, non en effet, fait Emmanuel Macron, mais nous pouvons déjà demander à nos amis noirs de faire un peu de place non ?

–       Ca réglera pas le problème. Nulle part. Selon les cultures, les besoins, les situations sociales, les taux de natalité diffèrent d’un pays à un autre et à moins de faire une politique mondiale de stérilisation, il faudra beaucoup de temps avant que les pays revoient leur politique de natalité. Non le vrai problème maintenant c’est la répartition et la consommation ! 250 litres par jour et par habitants en Amérique du nord ! 100 à 230 en Europe, 150 en France, et moins de dix chez les bougnoules.

–       Ouais mais les bougnoules on s’en fout ! Grogne Donald

Abou Bakr al Baghdadi s’avance sur son pupitre et sourit, coupant comme un cimeterre sous la lune.

–       Ne t’inquiètes pas, nous en revanche, nous ne nous foutons pas de vous.

Donald lui jette un coup d’œil oblique, Emmanuel relâche un gaz, Vladimir sourit. Un ange passe dans une camionnette, vroom.

–       Oui donc, euh, je disais, élargir le concept de développement durable, leur apprendre à économiser c’est bien, mais faut pas, surtout pas aborder la question de la répartition.

–       Bé pourquoi ? Fait Emmanuel.

–       Parce que non seulement ça risque d’amener des problèmes sociaux au sein des pays riches, mais cela remettrait en cause le principe de la privatisation.

–       Comment ça remettre en cause, intervient Bernard Arnaud, on ne leur demande rien à ces gens !

–       Oui mais eux ils vont peut-être venir vous demander à vous. Vous n’avez  pas envie de passer vos vacances au bord de la piscine avec vue sur les miradors et les gardes armés, si ?

–       Non en effet, ça serait de mauvais goût, concède le milliardaire.

–       Donc on ne parle que de « gestion durable de l’eau » et de rien d’autre, d’économie, faites des économies d’eau !

–       Oui, oui, bon d’accord, faire des économies les français ont l’habitude, et quoi d’autre ? Intervient la planète.

–       La répartition est une question également régionale au sein même des pays. Réduire le nombre de région vous permettra de diviser la répartition, et vous pourrez choisir de privilégier des régions plus que d’autres. D’où la nécessité absolu de maintenir le système de privatisation, et encore, une fois, ne jamais l’aborder en aucun cas dans les médias courant. Ou nous pourrions avoir un plus gros problème, la remise en question de la propriété privée !

–       Ca jamais ! Tonne en chœur l’assemblée.

–       Messieurs, le développement durable doit faire rêver, pas réfléchir.

L’assemblée se regarde d’un air entendu, faire rêver, ça y savent faire. Bob laisse la place au Directeur.

–       On a un autre problème, et un gros. Les terres cultivables.

–       Quoi encore ! Là aussi ça va mal !? S’exclame Louis SL

–       Plutôt oui.

–       Dites moi là, vous ne seriez pas en train de nous faire un peu de catastrophisme à l’américaine ? Intervient Pierre Gattaz, ramassé sous sa bosse comme une caricature du XIXème..

Jim et le Directeur échangent un coup d’œil. Le Directeur fixe les deux hommes.

–       Comment dire…. Et si tu fermais ta gueule toi aussi ? hein les français, fermez vos gueules, juste une fois, vos-gueules ! Et écoutez. Jim, vas-y.

–       Pour faire simple, et sous réserve que nous fassions une consommation raisonnable de produit d’origine animale, que nous observions un accroissement modéré d’agro-carburants, et que nous entamions rapidement une politique mondiale de contrôle des naissances, doubler la production agricole d’ici trente ans ne sera pas possible à moins de mettre tous les moyens humains et matériel disponibles, et donc dépenser des fortunes en investissement. Des moyens qui ne sont pas à la portée des chefs d’exploitation privés, et qui nécessiteront des engagements forts des états et des organismes internationaux. Et cette mobilisation générale devra s’orienter autour de trois points : la préservation des sols agricoles dont l’extension va être rapidement limitée. Réduire les risques de perte de production, et augmenter très significativement le rendement des récoltes.

Silence stupéfait dans l’assemblée. Les uns et les autres se regardent ahuris, une mouche passe, tout le monde l’entend. Soudain la voix un peu fluette, Emmanuel Macron demande.

–       Euh, une mobilisation générale vous dites ?

–       Oui je le crains.

–       De tous les moyens humains et matériel disponible. Tout le monde agricole ? Du monde entier ? En contrôlant les naissances ?

–       J’en ai peur.

–       Mais vous êtes fou !

Jim hausse les épaules.

–       Je n’ai pas dit que c’est ce que nous devions faire, je vous dis ce qui devrait être fait.

–       Ah bon j’ai eu peur ! Je viens de dire que nous avions besoin de 850 millions d’euros pour fonctionner correctement ça nous a permit de récupérer l’aide de la filière bio.

Il éclate de rire. Vincent se tourne vers Emmanuel.

–       Et eux ils ont besoin de combien pour tourner ?

–       250.

–       Petits joueurs.

–       Fuck ! Fuck them all ! Hurle soudain Henry Kravis. Mobilisation générale ! Et quoi encore !? Qu’ils se démerdent ! On va tout racheter ! Tout !

Le Directeur secoue la tête.

–       Oui c’est l’idée, oui, merci captain obvious, pas la peine de s’exciter, la question est pas là, la question est comment on va pouvoir les enfumer plus longtemps. On se paye sur la bête là ! Tu comprends là ?

–       Je les emmerde ! Crache le mogul de la finance.

Le Directeur secoue la tête.

–       Vas-y Jim moi ils me fatiguent.

–       Pour la question des terres encore cultivables nous avons une marge de treize ans, après terminé. Même en rajoutant les terres abandonnées et les terres destinées à l’urbanisation nous compenseront tout juste les besoins. La bonne terre se fait rare, surtout si on veut préserver la forêt tropicale.

–       Pourquoi la préserver ? Ca j’ai jamais vraiment compris, c’est lequel des deux, à cause de l’atmosphère qui se réchauffe ou parce que c’est mal de tuer des arbres ? Rigole Donald.

–       Les deux.

–       Boah arrêtez un peu ! Y’en a plein des arbres ! Tiens regardez l’autre jour j’ai vu sur Youtube qu’un type je sais pas où avait fait pousser des arbres toute sa vie, et même que maintenant il a une forêt !

Soudain une voix d’outre-tombe se soulève de l’obscurité, elle a les accents de  Sainte Mère Russie.

–       Donald ?

–       Ouais quoi !?

–       Encore un mot et je t’arrache la langue, da ?

L’Agent Orange essaye de faire mine de rien mais on sent qu’il cherche où est le sniper.

–       Poursuivez, je vous en prie Jim, invite l’agent du SMERCH.

–       Pour parenthèse, si vous me permettez il disparait 350 millions d’hectares de forêt chaque année et le processus s’accélère. Et ceci n’est pas plus une fiction que le réchauffement de notre atmosphère.

Dans la tribune les émirs s’agitent.

–       Bien, bien, on en reparlera Jim, intervient le Directeur. Continue.

–       La répartition des terres cultivables n’est pas égales d’une région à une autre, sans compter que 20% des terres cultivées actuellement, soit 300 millions d’hectares sont gravement dégradées et leur fertilité décroit dangereusement. Nous allons devoir abandonner certaines zones, ajoutons que les changements climatiques risquent d’accélérer leur dégradation. Il va falloir également grandement accroitre la production. Et c’est là que nous avons un premier problème avec le concept de développement durable comme le perçois le public actuellement. Nous en avons un autre concernant les pertes après récolte, particulièrement dans les pays aux faibles infrastructures. Une perte qui englobe de multiples facteurs transport, systèmes de stockage…etc. Enfin il y a la filière agro-alimentaire…

On entend un gros soupir.

–       Qu’est-ce qu’il y a encore !

C’est Gérard Mulliez qui grince de ses fausses dents au bord coupant de vieux carnassier orange.

–       Hein qu’est-ce qu’on a fait encore ?

–       Il y a beaucoup trop de gaspillage alimentaire, la gestion des déchets devient un peu plus problématique chaque jour.

–       Les gens sont des porcs, oui je l’ai toujours dit, et alors ?

–       Pour réduire les déchets et les volumes excédentaires nous pourrions redistribuer.

–       Redistribuer ? Hors de question ! Ils veulent ils achètent ! C’est notre argent ! Ces endroits sont à nous ! A nous vous entendez !

–       Oui, oui, je comprends bien.

–       Redistribuer… non mais et puis quoi encore.

–       C’est pourquoi nous avons décidé de mettre en place une opération de communication d’urgence, intervient Bob. Nous avons appelé ça Opération Verte Vallée… Elle a été élaborée par un de nos meilleurs agents opérationnels à ce jour… Michèle si tu veux bien…

Michèle Obama, tailleur et veste gris technocrate, lunettes noires sur le nez s’avance à son tour devant l’assemblée.

–       Gentlemen, au début des années 2000 le groupe Omnicom a mis en place un programme de surveillance et de collecte des données baptisé Intelligence Action. Ce programme consiste et consistait à placer des agents au sein des réseaux sociaux afin de repérer la perception que le publique avait des marques, noter les questions soulevées, les informations diffusées, et concevoir des modes d’action et de sécurité en conséquence. Evidemment ce programme comprenait un volet informatique qui nous également permit de surveiller et de trier les données échangés sur les blockchains. Et avant que vous me posiez la question, les blockchains sont des bases de données contenant toutes les échanges d’un groupe d’utilisateurs. Il peut être privé ou public. Ils sont anonymes et infalsifiables. Ainsi grâce à l’Intelligence Action nous avons pu dégager un certain nombre de tendance et déterminer des modes d’action

Michèle Obama actionne à son tour le rétroprojecteur de son portable Pentagone, l’hologramme projette des images d’abattoir et de manifestation devant des sites agricoles et les bureaux de Monsanto.

–       Les accords transatlantiques et transpacifiques vont nous permettre de regrouper et de concentrer nos efforts. Les phytosanitaires ont mauvaise presse, on ne doit plus leur en laisser le choix. Nous devons imposer des normes sanitaires et de productivité exponentielle, ceux qui ne peuvent plus suivre, selon l’état de leur sol, doivent être rachetés ou laissés de côté. La filière des fast-food et de la vente à emporter nous a permis de faire de grand progrès dans le domaine des aliments de synthèse mais le public n’est pas prêt à accepter les substituts, nous devons leur imposer. A terme les produits d’origine animale devront être réservés aux couches supérieures, nous veillerons à ce compte à préserver des fermes modèles pour nos plus fidèles clients, dans le respect des traditions. Pour se faire, dans le cadre d’un élargissement de la notion de développement durable nous devons dans un premier déclencher une guerre dont les acteurs seront le public eux-mêmes. C’est le but de notre opération.

Michèle actionne une autre commande de son appareil NSA, l’hologramme s’amplifie et s’empare de toute la scène dans un chambard de musique militaire.

–       Pendant des siècles les hommes se sont nourris des produits d’origine animale sans se poser de question, ils vivaient en harmonie avec leur environnement et leurs bêtes et au travers de la tradition culinaire apprirent à retraiter la plupart de leurs déchets alimentaires.

L’hologramme fait défiler des images de gravures anciennes, de reconstitutions télé et cinéma, de scènes bucoliques, d’images d’archives de l’agriculture traditionnelle.

–       Aujourd’hui nous devons leur faire percevoir négativement cette forme d’alimentation.

Un couperet tombe sur la tête d’un veau et le décapite, un homme égorge un mouton, des abatteurs abattent des porcs à la sauvage, l’assistance est horrifiée.

–       Mais arrêtez ça voyons ! Hurle François Pinaud, cet homme de goût. Ce sont des images pour les pauvres !

–       Exactement ! Nous devons diffuser ces images le plus possible, intensifier les actions, nous servir de toutes les images réelles ou supposés de maltraitance afin de dégoutter le grand public des produits d’origine animal. Ensuite nous devons mettre notre armée en marche.

De l’hologramme surgit… Michèle Obama en train d’apprendre à faire pousser des citrouilles derrière la maison blanche.

–       Vous ? S’égosille un émir.

–       Non pas moi les femmes !

–       Les femmes ? S’étrangle un autre. C’est quoi les femmes ?

Le Directeur.

–       Bon les Mohamed, on se tait et on écoute !

–       Oui les femmes messieurs ! Les femmes sont naturellement portée à protéger le vivant, et savez vous combien de femmes sont frustrées dans le désir de mère !? Savez-vous combien de trentenaires nos magazines parviennent à faire culpabiliser de ne pas être une bonne épouse, mère de trois enfants !? Savez-vous combien d’entre-elles reportent cette frustration sur les animaux !? Combien d’hommes et de femmes préfèrent leur chat à l’humanité tout entière !? Des millions messieurs ! Des millions de personnes bercés par les émissions animalières, les vidéos de chats rigolos, de dauphins trop intelligents tellement on dirait qu’ils nous ressemblent ! Avez-vous idées du nombre d’heures d’hébétudes que les gens tolèrent devant des documentaires consacrés aux suricates !? Des millions messieurs ! Et c’est cette armée, menée par les femmes sous la bannière de la souffrance animale, qui réduira en miette la tradition séculaire de consommation des produits du vivant.

–       Mais pourquoi pas les hommes !? Intervient un émir un brin décontenancé.

–       Oh mais ne vous inquiétez pas ! Vous serez également mis à contribution ! Lors des opérations de sauvetage dans les abattoirs, les manifestations devant les grosses exploitations, les opérations de sabotage.

–       De sabotage !? Mais vous n’y pensez pas !? S’exclame le directeur de Lactalis. Et nous alors !

–       Pourquoi vous croyez qu’on vous a fait signer le CETA bande de brèle ! Va falloir vous réveiller les fromages qui puent ! Pendant qu’ils s’attaquent aux moyennes et petites exploitations, nous regrouperons nos forces. Terminé le pâturage, parc d’engraissement pour tout le monde !

–       Mais… mais ils vont les attaquer aussi ! S’écrie Louis Soleil.

–       De quoi ?

–       Nos parcs de… de graisse là.

–       Je ne crois pas non, quand ils se retrouveront face à 400 bœufs de deux tonnes chacun je ne pense pas qu’ils feront les malins très longtemps.

L’assemblée échange des coups d’œil approbateurs.

–       Par ailleurs, nous allons populariser la coutume du substitut en utilisant la branche végan et végétarienne de notre armée. Apprendre à tout à chacun à se passer de viande, d’œuf, de lait au profit de tout le secteur agricole que nous n’avons pas développé. « Sans gluten » sera le maitre mot pour désigner tout ce qui n’aura pas attrait notre production. Nous leur feront préférer les graines, les tubercules comme le sorgho, terminé pour eux le maïs, le blé, le colza, le lait pasteurisé ! De la même manière pour les fruits et légumes que nous exportons, ils devront être perçus négativement. Tout ce qui aura fait plus de dix kilomètres devra être considéré comme mauvais pour la planète ! Ce qui nous permettra d’augmenter les prix en magasin et sur les marchés en raison des taxes anti pollutions que vous aurez l’amabilité d’inventer. Enfin, pour les couches supérieures nous dispenseront des cours de cuisine pour leur apprendre à retraiter leurs déchets en s’amusant.

–       Oh mais c’est génial ! S’exclame Bernard Arnaud. Quand est-ce que commence cette opération ?

–       Elle a déjà commencé.

Nota Bene : Au début des années 2000 un patron d’agence qui dépendait du groupe Omnicom m’avait demandé de traduire ce terme d’Intelligence Action. Or il n’y a pas d’équivalent en français à « intelligence » sinon le terme renseignement. En réalité ce que pratique Omnicom pourrait se traduire par « écoute active » et qui consiste à faire parler les gens pour tirer des renseignements sur eux, leurs besoins etc, et comment y répondre au profit des marques. Technique autant employée dans le commerce que le renseignement. Le reste, la partie informatique sort de mon imagination, mais les blockchains sont bien une priorité des grosses entreprises.

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Okja

Mirando Corporation lance son nouveau super cochon, 26 serons élevés de part le monde durant dix ans jusqu’à ce que l’un d’eux soit élu comme le plus beau spécimen. Mija vit dans les montagnes de Corée du sud en compagnie de son grand-père et d’un de ces cochons, une truie prénommée Okja. Un jour la compagnie vient récupérer son bien.

 

Raconté du point de vue d’une enfant en guerre pour récupérer son amie, Okja n’est pas seulement un conte écologique et un plaidoyer contre l’élevage industriel, c’est l’odyssée d’un paradigme dans un monde adulte dysfonctionnant et taré. Le paradigme que propose l’éthologie au regard du spécisme. Ce même spécisme qui nous autorise à nous extasier devant des chatons et à massacrer les veaux. A nous fasciner pour les dauphins tout en avalant des millions de tonnes de thon. Le paradigme de la sensibilité animale auquel le film nous convoque à travers la relation entre la jeune fille et sa truie, et qui commence seulement à effleurer les foules carnivores et obsédés. Enfin Okja est un récit initiatique et militant avec ses méchantes sorcières qui nous conduira jusqu’au porte d’un enfer concentrationnaire où les êtres ont moins de valeurs que ce qu’ils rapportent, un monde d’objets, de morts debout, d’adultes débiles, le nôtre.

 

Mija et Okja sont amies pour la vie. Mija est une adolescente et sa confidente est une truie géante, leur monde est simple et heureux. Mais quand Okja est finalement enlevée c’est une plongée dans l’univers des adultes que la jeune fille fait. Un monde où tous mentent, manipulent, où un morceau d’or a plus de valeur qu’un être vivant, un univers à la fois terriblement stupide et désespéré. La directrice de la compagnie est une cinglée manipulée, enfant gâtée voulant prendre sa revanche sur un monde qui ne lui a rien demandé. L’animateur et vétérinaire vedette et un alcoolique égocentrique qui a trahi ses idéaux. Les militants écologistes, aussi braves et engagés sont-ils sont dépeint comme des paumés courant après une cause désespérée et sans lendemain. Jusqu’au grand-père qui ment et manipule sa petite-fille pour qu’elle préfère un jouet en or à son amie. Car pour Mija, peu importe qu’Okja soit d’une autre espèce, elle l’aime et la respecte comme une semblable. Et c’est bien là le tour de force du film, nous finissons par nous identifier aussi bien à l’une qu’à l’autre. Faisant d’une séance d’insémination une insoutenable scène de viol, d’un parc d’élevage un camp de concentration où tous sont condamnés et le savent, comme les vaches sentent l’abattoir en montant dans le camion, comme les porcs ressentent et comprennent ce qui les attends en se chiant et en se pissant dessus avant d’être dépecé.

 

Au temps des prouesses technologiques plus vrai que nature ce n’était tout de même pas la moindre des gageurs de nous faire aimer et comprendre un animal de synthèse, une chimère comme symbole de tous les animaux que nous massacrons autant que nous les aimons selon s’ils nous sont utiles ou non. Il faut une finesse d’observation dans le comportement animal, dans ses réactions, son regard toujours plus bavard qu’on ne l’admet. Un savant dosage dans sa relation avec la jeune fille où le merveilleux et le réalisme s’alternent comme ils peuvent s’alterner quand on est proche des animaux. Et ça sans jamais tomber ni dans la caricature larmoyante ni dans l’angélisme benêt. Au contraire, la caricature et l’angélisme benêt Bong Joon-Ho le réserve pour dépeindre une société occidentale et un monde adulte narcissique, manipulateur, parfois plein de bonnes intentions mais toujours désespérant d’immaturité, d’humanité plaquées sur des idéaux rigides. Si Mirando Corporation est un clin d’œil évident à Monsanto, sa direction est un nœud de névrose, de brutalité, de toc marketé pour occulter l’horreur, Bong Joon-Ho n’y va pas par quatre chemin, pour lui ces gens, ces groupes industriels comme Monsanto, l’industrie de l’agroalimentaire dans son ensemble sont tenus par des psychopathes, des cryptos nazis, lignée de marchands de morts.  A l’opposé les militants de la cause animale sont présentés comme une bande de zozos farceurs et immatures pour qui la fameuse cause est surtout le témoignage de leur névrose et de leur inadaptation. Nulle part entre ses antagonistes il n’y a réellement la place pour l’animal, objet de convoitise pour les uns, instrument politique pour les autres. Seul Mija, véritable jeune enragée, démontre tout entière de son humanité, seule elle observe Okja comme une personne à part entière et pas un objet transactionnel, une chose. Et c’est bien tout le message du film, les animaux sont des personnes, des individus à part entière avec la pleine conscience de leur destin et dont les attentions, les gestes, les regards, la raison et les souffrances sont autant de ponts communs avec nous-mêmes. Une réalité dont s’est écarté la société moderne et qui dans le film apparait comme un monde sans consistance, réalité, vide, tout l’opposé de celui dans lequel vit la jeune fille et son amie.

 

Porté de bout en bout par la jeune Ahn Seo-Hyeon, 13 ans, Okja est raconté comme une course poursuite avec ses scènes d’actions spectaculaires, dont un enlèvement rocambolesque, et ses moments de pure farce délibérément destiné à un public d’enfant et d’adolescent. Un habile compromis entre le conte pour adulte et la fable enfantine, la collusion entre deux conceptions de la vie où les uns retiendront le message écologiste et les autres tomberont amoureux de cette relation intime entre cet animal imaginaire et son amie. Un film qui m’a d’autant parlé que j’ai toujours été entouré d’animaux, que je les ai toujours considéré comme des individus à part entière avec lesquels il était parfaitement normal de communiquer. Quand Okja et Mija se racontaient des chuchotis je me retrouvais avec mes chats, d’où la prouesse filmique remarquable ici, et le défit technique que cela représentait de non pas donner vie à un animal fantastique (jusqu’à quand ?) mais à cette sensibilité pas si muette et si particulière que l’on devine dans le regard d’une vache, d’un chien, d’un singe pour peu que l’on soit attentif. Cependant les parents amateurs de viande doivent être avertis, bonne chance pour faire avaler une tranche de jambon à vos chers têtes blondes après ça. Et même vous, qui sait, pourriez vous réfléchir la prochaine fois avant de vous bâfrer de cadavre.

 

Produit par Netflix le film n’est malheureusement quasiment pas distribué chez nous. La maison de production ayant décidé de lancer le film autant dans les salles qu’en streaming les confiseurs nationaux qui nous abreuvent de popcorn et de blockbuster à la nullité abyssale, boudent. C’est que le cinéma les concerne beaucoup moins que les placements publicitaires et les tonnes de maïs transgénique vendu aux imbéciles. Après un Iron Sky trop finlandais pour leur manque de curiosité, un Billy Lynn trop high tech pour les installations en salle, et un Hatefull Height trop 70 mm pour leur goût du lucre, les distributeurs français démontrent une fois encore leur stupéfiante capacité à faire fuir les spectateurs et se tirer une balle dans le pied. Continuez comme ça les gars, vous tenez le bon bout.

 

 

Département d’Outre-Merde ou l’horloge du Panthéon.

La caste bourgeoise qui tient ce pays en coupe réglé. Cette dictature molle et aveugle qui veille au maintien unique de ses privilèges, à la solidité du plafond de verre et à la cooptation de tous les leviers du pouvoir. Ces mafieux que l’on refuse de nommer ainsi parce qu’ils résident qui à Versailles, Neuilly, Saint-Cloud ou entre l’avenue Victor Hugo et la rue de la Pompe. Cette aristocratie de la vulgarité et de la médiocrité marchande a une logique colonialiste. Et comme tel, considère les départements d’outremer comme son tiers-monde rien qu’à elle. Des régions lointaines et ensoleillées où éventuellement se rendre en vacance, faire décoller des fusées, exploiter bois, or et tout ce sur quoi elle pourra poser ses mains rapaces. Voir, se faire construire une petite maison en pleine zone de blanchiment comme les Balkany ou les Juppé à Saint-Martin. Et régulièrement, le dossier revient dans la figure de cette caste qui s’arrange pour aussi régulièrement le remiser sous le tapis. N’est pas corse et armé qui veut… À chaque région, sa méthode. À Nouméa, on pensa qu’un petit massacre ferait l’affaire. En Guadeloupe ou en Martinique, on arrose un peu tout le monde, on soutient le crédit de sorte que les deux îles sont endettées jusqu’à la racine des cheveux. À Mayotte, on joue le pourrissement en faisant mine que l’immigration clandestine ne soit que le seul domaine de la Le Pen, idem en Guyane où l’insécurité grandissante a déjà fait 42 morts en 2016 pour une population extrêmement concentrée d’à peine un quart de millions d’habitants. Et en Polynésie, on met en place un réseau d’affairistes corrompus qui maintient Tahiti et sa région dans un état de paupérisation et de sous-développement. Et quand la situation devient intenable, on change le DOM en COM, on accorde un poil plus d’autonomie de sorte que les affairistes sur place puissent s’en donner un peu plus à cœur joie. Bref, comme avec tout le reste, on fait du cosmétique. Pour autant, il semblerait qu’en ce moment en Guyane les choses ne passent plus aussi bien que par le passé, et ce, au plus mauvais moment qu’il soit… Pour la Guyane elle-même. Car on le sait bien les élections sont la pire période pour voir les choses changer. Entendre des promesses oui, être garanti qu’elles se réalisent non. Et ici même pas de promesses en vue puisque pépère ne se représente pas et que de toute manière, il s’en fout.

 

La Guyane, la France comme nulle part ailleurs.

Il faut avouer que le plus grand département de France, et le plus inhabité en somme, sort de l‘ordinaire. Huit mille trois cent quarante-six kilomètres carrés de surface, sept cent trente kilomètres de frontière dont une avec le Suriname et une autre avec le Brésil, le tout recouvert à 95 % de jungle. Deux régiments de légionnaires, seize brigades de gendarmerie, de l’or, de la coke, du crack, des animaux et des bois rares, des natifs dont tout le monde se fout, l’orpaillage sauvage responsable de pollution au mercure et au cyanure. Un western. Tellement un western qu’on a pensé en faire le thème d’une série à la Braquo. Un département en fait tellement ingérable que la métropole a purement décidé de ne pas le gérer du tout. Mieux, de faire comme avec tout le patrimoine de ce pays, de nos châteaux à notre économie, le vendre à des capitaux étrangers. Ainsi, soutenu par Macron, Attali et l’inévitable Juppé, car dans le business, ils s’entendent toujours, la Nordgold, société minière russe se propose de mettre la main sur une zone aurifère située à quatre-vingts kilomètres de Saint-Laurent-du-Maroni et surnommée la Montagne d’Or. 155 tonnes d’or se cacheraient là. Seulement pour l’arracher, il va falloir creuser une fosse d’au moins deux kilomètres et demi et de six cent à huit cent mètres de largeur. Bien entendu nos argentés conseillers et leurs créatures ont applaudi à deux mains vu que hein oh l’écologie, c’est bien beau, mais ça créer pas de l’emploi. Dans les années 50 sans doute, c’est de ces années-là que datent les idées de nos politiques. L’ennui c’est que vu qu’il y a de l’or partout, cette exploitation risque de transformer la forêt vierge en chantier à ciel ouvert, et qu’en termes d’emploi la Nordgold a déjà été épinglé au Burkina Faso pour non respect de la personne humaine.

Mais l’or n’est qu’un des nombreux problèmes de la Guyane. Un autre, et la France a veillé à ce qu’il soit récurrent également en Guadeloupe et en Martinique, c’est la dépendance alimentaire. C’est un sujet que je connais bien parce que c’est un sujet qui était au cœur de mes préoccupations en tant que publicitaire en Martinique. Les prix insensés pratiqués sur place par les exports (majoritaires, +45 % plus cher qu’en métropole) et la difficulté pour l’industrie locale de se développer. Mais en Martinique la question est vite réglée. La caste dominante, les békés, et qui est une émanation directe et sans fausse pudeur de la caste qui dirige ce pays, a décidé une bonne fois pour toutes qu’on cultiverait de la banane et rien d’autre. Avant, c’était la canne, mais l’industrie betteravière a cassé le marché. De facto, comme la plupart des mouvements sociaux, en Martinique, Guadeloupe ou en Guyane s’en prenne aux ports, la pénurie n’est jamais loin. La dépendance alimentaire de la Guyane est due à deux facteurs, la colonisation et en somme, la décolonisation. Car s’il y a 42 ans la métropole a généreusement mis en place un Plan Vert en important des agriculteurs (notamment Hmong, rescapé de la guerre du Viêtnam), la grande et mortifère (pour les sols) monoculture qui a fait la fortune de Xavier Belin et des rentiers de la FNSEA n’a jamais fonctionné sur le terrain particulier de l’Amazonie. Pas de mise en avant de la culture traditionnelle (notamment itinérante) ni des jardins créoles, ni des brulis comme ils ont toujours été pratiqué là-bas. Car bien entendu, natifs et nègres marron ont eux toujours été autonomes sur la question alimentaire, mais plus depuis que l’on a découvert de l’or en 1855, qui est devenu la manne officielle. La France n’a jamais tenu compte des spécificités locales en terme agricole, et notamment parce que l’état possède 90 % des terres.

En Martinique et en Guadeloupe, c’est les békés, pour les mêmes raisons, la décolonisation. Au lieu de redistribuer les terres à ceux qui les avaient cultivées en tant qu’esclave, on a préféré les laisser à l’électorat blanc et gaulliste, des descendants d’esclavagistes, les békés. Ça se passe comme ça dans la « patrie des Droits de l’Homme » et pour faire passer la pilule, Michel Debré créa le Bumidom, ou Bureau pour le Développement des Migrations dans les Département d’Outre-Mer afin que les nègr Pardon, les Français d’outre-mer puisse trouver des emplois aussi palpitant qu’aide-ménagère, infirmière, postier, fonctionnaires administratifs. La garantie d’un emploi de seconde catégorie et mal payé, mais un emploi quand même. Ou quand la rapine croise le paternalisme.

La Guyane, elle en revanche est la seule région française qui ne compte pas de Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) ce qui vous admettrez est ballot sur un territoire qui attire autant de convoitise… Le patron local de la CGT a bien mis 250.000 euros sur la table pour qu’on en crée une, mais le Foll préfère faire le pitre en conférence de presse et le gouvernement a piscine depuis cinq ans.

Bidonville, camés, braquages et meurtres, bienvenue dans les DOM.

Le premier danger qui guette un métro débarquant dans les DOM, c’est la tropicalisation. Concrètement, les filles sont à tomber, l’alcool n’y est pas cher et c’est une culture à part entière, indéfectible de l’histoire des DOM. Ainsi que l’herbe, et aujourd’hui le crack et la cocaïne qui empruntent directement le circuit caribéen. Et puis il fait chaud et humide, les horaires sont souples, l’ambiance est gentiment indolente. Un dimanche au Carbet ou à Pointe Noir, c’est poulet boucané, langouste fraiche, bière, jolies filles et musique. C’est le plus grand danger, et la plupart des métros qui gagnent pour aucune raison valable toujours plus que leurs homologues locaux, qui vont travailler là-bas n’en retiennent que ça : la vie est douce. Ils ne vont pas dans les bidonvilles qui cernent Fort-de-France, ils évitent de savoir qu’un Guyanais sur deux vit sous le seuil de pauvreté. Les touristes sont pareils, d’ailleurs, pour la plus part, les métros qui travaillent là-bas se comportent en touriste, de luxe. Et quand on leur souffle que l’état à laisser ces départements à l’abandon pour tout un tas de raisons, et quelques-unes purement racistes, ils vous répondent que les antillais noirs quand même, c’est des feignants. Un tiers des communes de Guyane n’est pas accessible par la route, 15 % des Guyanais n’ont pas non plus accès à l’eau potable et pour le plus grand bien de leur poche, la caste a décidé de vendre les services de santé au privé. C’est la grande politique du capitalisme d’aujourd’hui, plus d’état, tout au privé. Dans ce cadre, je ne vois pas exactement l’intérêt qu’aurait la Guyane ou l’ensemble des DOM à rester dans le giron de la France, quitte à se vendre au privé, autant que l’argent aille dans la poche de ceux qui vivent là… En Guadeloupe, 34% de la population est au chômage, 60% des moins de 25 ans n’ont pas de boulot, championne d’Europe dans la catégorie chômage des jeunes ! Et comme la Guyane, la Guadeloupe en est à sa quarantaine de meurtres par an… Et dans la foulée, on annonçait en 2013, 500 licenciements au CHU de Guadeloupe. La solution qu’a trouvée l’état ? Elle est simple, l’état laisse faire les entreprises qui ne payent pas leurs cotisations, 9 à 10.000 entreprises guadeloupéennes doivent 104 millions d’euros à l’état dont 85 % de cotisations salariales, les patrons sont descendus dans la rue, le préfet leur a garanti qu’on ne les importunerait plus avec des courriers de relance ou que l’état enverrait ses gens (Vous savez, les huissiers…). Mais il y a mieux, puisque toujours en 2013 trois gros chantiers publics employaient des travailleurs portugais, italiens et espagnols, exploités et sous-payés qui dormaient dans des cabanes sur leur lieu de travail. Affaire de corruption me direz-vous ? Soyons sérieux, si elle est endémique en France, elle est partout dans les DOM. Jusqu’ici, la Martinique a été à peu près épargnée par la violence qui règne ailleurs, mais comment est-il possible que depuis toutes ces années, à coup de dumping d’état, on a pu maintenir une monoculture ultra polluante comme la banane si ce n‘est à coup de « commission » et d’arrangement ? Comment se fait-il que 70 % des terres appartiennent à des gens qui n’ont rien fait de plus pour les avoir que d’en hériter ? Mais peu importe les parvenus parce qu’on ne saurait résumer les DOM à cette caricature au goût des médias et des bonnes consciences.

 

Biodiversité, multi culturalisme, multi ethnisme, jeunesse, bienvenue dans les DOM

Pour illustrer au mieux, le gâchis français. Ce gâchis dans lequel nous plonge chaque jour un peu plus cette caste mafieuse, et qui aujourd’hui pousse l’ensemble des Guyanais dans la rue, une métaphore serait parfaite. Celle de l’horloge du Panthéon, et qui n’en est pourtant pas une, hélas. Il existe un groupe clandestin à Paris, UX ou Urban eXperiment, un collectif d’artiste qui s’est autorisé en 2006 à restaurer l’horloge du Panthéon qui ne fonctionnait plus depuis 1965. Les monuments nationaux ont porté plainte. Parce que c’était fait en dépit du bon sens ? Non, la réparation a été opérée sous la surveillance d’un maître artisan. Mais des gueux ont osé défier la république monarchique de France. Pas dégonflé, le collectif a fini par faire son coming-out, au grand scandale du directeur du centre qui les a envoyé devant les tribunaux. Le collectif s’en est tiré avec des remontrances, sous réserve que les monuments nationaux fassent appel. En attendant, parce que c’est comme ça et pis, c’est tout, la roue réparée a été démontée, et tout est redevenu comme en 1965… Eh bien les DOM, c’est un peu la même. On ne fait rien en espérant que personne ne s’apercevra que De Gaulle est mort. On ne fait rien alors que sur place, toutes les énergies se mobilisent. Car il y a du potentiel. Pour avoir travaillé en Martinique, les gens en veulent et se battent, indifféremment de leur couleur de peau ou de leur situation sociale. Les îles ont leurs Haïtiens comme les Français ont leurs Arabes et les Guyanais leurs Brésiliens. Être aux portes d’un certain tiers monde quand l’Amérique est à deux pas n’est pas forcément salutaire, surtout quand on est assis sur une montagne d’or. Qui passionne toujours plus que la préservation d’un patrimoine de l’humanité. On ne peut rien faire contre la géographie, ni contre la bêtise. Pour autant toutes les exploitations minières ne sont pas des ravageurs, et ça fait plus d’un demi-siècle que descendants de nègre marron, blancs, Hmong, natif, surinamien, brésilien, s’entendent sur cette terre prometteuse. Plus que de simples régions, les DOM, c’est surtout une forte culture avec une identité aussi définie que la Corse. Mieux même puisqu’il y a une littérature, une musique caribéenne, réunionnaise, polynésienne. Et cette même mixité fait également toute la richesse et la force de la Réunion. Pour autant tous les leviers du pouvoir ou des entreprises ne sont pas entre les mains des seuls békés, et tous les békés ne roulent pas sur l’or. D’ailleurs peu importe, béké ou non quand il s’agit de sauver des emplois ou d’en créer, tout le monde serait dans le même bain si la république n‘était aussi corrompue. Pourquoi faire appel à des prestataires extérieurs, importer des ouvriers espagnols surexploités, alors qu’il y a une manne de jeunes qui ne demande qu’à travailler, et tout un tas d’entreprises locales qui seraient trop heureuses de pouvoir construire les lycées qui manquent en Guyane et ailleurs. En partie par défiance, par racisme de colonisateur, comme ces métros qui me disaient de ne pas me fier aux antillais noirs. Préjugés d’un autre temps et dont certain n’ont même pas conscience. Ajouter à cette autres préjugés qui veut que si on ne peut rien contre la géographie, on ne peut s’adapter si on s’en donne les moyens.

Par exemple sur le sujet essentiel de l’autosuffisance. Est-ce bien logique que Guadeloupéen et Martiniquais doivent exporter leurs patates douces d’Afrique, que les Guyanais soit moins bien loti sur la question alimentaire que des esclaves en fuite. Mais également sur le thème des énergies renouvelables. Manque de moyens, manque d’ambition des groupes transnationaux comme Engie, mais pas manque d’idée ni de technicité, comme en Martinique ou la PME Akuo Energy a mis au point la centrale flottante NEMO qui permet de produire de l’énergie propre à partir du différentiel de température entre eau de surface et eau profonde. Des projets hélas insuffisants parce que la caste veut le beurre et surtout l’argent du dit beurre. Parce que ça n’intéresse qu’aux heures sociales et que le Bumidom a été un attrape-couillon. Pourtant sur le seul domaine des énergies renouvelables, les DOM sont un terrain formidable qui ne demande qu’à être développé, idem pour l’agriculture de proximité. Il n’y a pas que le tourisme dans la vie, pas que la banane… Et combien de diplômés qui guyanais, qui réunionnais ou martiniquais ne préférait pas aider au développement de sa région si celle-ci n‘était pas traitée comme une pièce rapportée de la France, une néo-colonie ? Pour autant, encore une fois les initiatives ne manquent pas comme la Ruche qui est un réseau d’innovation e-santé à la Réunion et qui concerne également Mayotte, vu que la Réunion est plus forte sur le domaine de la santé par exemple, que les laisse entendre les dépliants pour touriste et qu’elle ambitionne de devenir un point de référence dans la matière de le e-santé avec le Health Technisland qui vient d’être homologué par le ministère de l’économie. Idem en Polynésie ou la biotechnologie la ferait rentrer dans une économie moderne, une ambition que porte le ministre Teari Alpha du gouvernement polynésien, comme le rapporte ici Outremer 360°. Bref autant d’initiatives qui ne verront le jour que lorsque peut-être nous nous déciderons à abolir les privilèges pour de bon, et non pas les laisser se proroger aux mains de ceux-là même qui ont prétendu les abolir un certain 4 août, donnant tout son sens au mot « révolution » comme le faisait un jour remarquer Christine Lagarde…

 
Le syndrome du pourrissement.

En retournant dans les DOM après la Libération, De Gaulle de beugler « Dieu que vous êtes français ». Et en effet, difficile de faire plus français que les Martiniquais par exemple. Il suffit de lire la littérature locale, écouter les gens parler quand ils ne s’expriment pas en créole pour entendre un français exact, amoureux, gourmand même. Difficile de faire plus français qu’un dimanche « France made in seventee’s » au François ou à l’Ance Céron. Et en matière de contestation n’en parlons même pas. Et le gouvernement, tous les gouvernements, uniformément, jouent là-dessus. Cette propension à se diviser et se chamailler, discuter et encore discuter dans l’entre-soi de ses querelles de clocher, pour savoir qui a raison et qui a tort de réclamer des lycées pour la Guyane, ou la chasse à l’orpaillage sauvage. La mobilisation en Guyane était générale, et maintenant, comme toujours, elle se divise en faction. Chacun tire la couverture à soi le plus souvent pour des motifs idéologiques. C’est exactement dans ce genre de situation dans laquelle je me suis trouvé mes premiers jours comme publicitaire en Martinique. Un groupe de patron en colère, chacun d’une couleur de peau différente, dans une société qui marque des différences héritées de l’esclavage, et tous unanime pour gueuler après « les trotskystes et les indépendantistes ». Vu que là-bas, c’est un peu comme on conçoit les choses quand un ouvrier qui travaille dans les polluants et par 40° à cueillir des bananes, demande une augmentation de son SMIC dans une région où tout est plus cher de 45 %… Mais d’un autre côté, c’est, en effet, comment pensent un certain nombre de syndicalistes qui sont toujours dans la lutte des classes à la papa. Qui ne comprennent pas, par exemple, que le vilain béké possédant qui perd sa troisième place sur les produits les plus vendus localement, loin derrière les marques internationales, c’est pas juste le pauvre ouvrier qui va perdre son boulot, le béké va perdre son pantalon et personne aura les moyens de le racheter. Une bonne grosse propriété et une ou deux entreprises laissées à la friche qui tôt ou tard finiront en golf et en complexe de luxe. Parce que c’est exactement ce qui pend aux nez des insulaires s’ils ne sortent pas de ce goût pour la querelle de sourd et la lutte des classes selon Saint Marx priez pour nous. Les affairistes du béton qui adorent la côte d’Azur, mais vont vite adorer la route de la coke

 

Ce jour-là, on y est arrivé. Un communiqué modéré qui appelait à la discussion. Je ne me mêlais pas de savoir qui avait raison ou tort, mais que j’avais des individus face à moi simplement en panique de tout perdre pour de bon. Et en face, des gens avec des revendications légitimes. On n’a pas besoin d’être démagogue pour communiquer, mais pédagogue, c’est bien utile des fois. Ce jour-là, on y est arrivé parce que je leur ai parlé d’intérêt commun, et pas en les traitant en « possédant » patron et autre épithète de classe. Et ils m’ont écouté parce qu’ils avaient envie. Oui, il y a une envie, un désir et des volontés dans ce pays qui ne se traduisent pas que part des replis et des rejets et qui me font dire que finalement, on a peut-être besoin de personne pour administrer l’horloge du Panthéon.