Yeyo

Paolito piétine les feuilles de coca épuisé et abruti par l’odeur de kérosène. Cent pour cent d’humidité, douze à dix-sept heures de boulots par jour dans la chaleur infernale de la jungle, pour tenir il fume des clopes de crack, ça lui donne des hallucinations agréables, ça le creuse aussi. Plus il fume, plus il a envie de remettre ça. Mais quel choix a-t-il ? Là où il vit il n’y a pas de travail, alors il est parti pour le Chaparé, la région de production. Tellement mal vu des autorités qu’ils ont créé une frontière spéciale à l’intérieur même de l’état pour délimiter la zone maudite. 1500 euros en moyenne c’est ce qu’il gagne à participer à la fabrication. Ils sont cinq ouvriers plus un chef, le seul de la bande qui est armé, le chef travaille pour un autre qui travaille lui-même pour un autre et ainsi jusqu’à Carthagène même. C’est là-bas que sont les patrons, et à Bogota, Cali, Medellin, allez savoir, Paolito ne se mêle pas de ce genre de chose. Il piétine inlassablement dans le kérosène les précieuses feuilles de coca. Toutes les nuits, trois nuits. Après quoi ils mélangent le jus à de la chaux, pressent, puis laissent sécher pendant huit heures. Une pâte brunâtre qui pue d’une odeur à la fois lourde et acide, c’est la pâte base. On la mélange à 41 produits chimiques dont l’ammoniaque qui permet la coagulation de la préparation, l’acétone, l’éther, le permanganate de potassium. Dans un rapport de deux pour un, deux kilos de pâtes pour un kilo de produit, il faut attendre environs une heure pour que la cocaïne finisse par se cristalliser et puisse être filtré. Quatre à cinq jours de travail environs, deux kilos par jour, dix kilos de cocaïne prêt à être livré loin, très loin d’ici. Paolito regarde la bougie danser devant ses yeux hallucinés, les autres aussi piétinent autour de lui et ils ont tous cette même démarche de zombie comme des monstres de film. L’aube arrive, c’est leur dernier fournée, ils seront bientôt à cours de produit mais dans deux jours ils remettront ça. Ils sont épuisés mais ils continuent de travailler. Le kérosène les assomme autant qu’il les stimule, tous ne sont pas au crack encore. Juan ne fume pas, ne s’est jamais drogué, même pas la marijuana ce qui est exceptionnel pour un colombien de son âge. Il espère au contraire payer ses études à faire ce travail, il veut devenir ingénieur civil mais il ne vit pas au bon endroit pour obtenir une bourse. Du temps de Don Pablo les choses auraient été différentes. Du temps d’Escobar des gars comme lui, courageux, ambitieux, il les aidait. Mais ils ont tué Escobar en pensant qu’ils allaient tuer le trafic, et il a explosé. Juan sait ces choses, il s’informe, il va sur Wikipédia, il s’instruit par tous les moyens à sa disposition, il s’est déjà acheter un IPhone, c’est sa seule drogue à lui. Juan et Paolito sont les deux faces d’une même pièce, ils ramassent le jus au seau puis incorpore doucement la chaux. Trop vite et ça risque de mal tourner avec cette chaleur, trop lentement et ça prend mal. C’est de la chimie mais ça pourrait être tout autant de la cuisine. Une cuisine dangereuse, nocive, qui leur ronge les narines et les poumons, ils crèveront riches mais crèveront plutôt, sans compter les Lanceros, les Léopards et toutes les unités spéciales que la Colombie et la DEA ont lancé à l’assaut du narco trafic. L’armée ne fait pas de prisonnier. Ils se reposent et se restaurent ensuite sous la toise de palme d’un abri de fortune. Fajitas y chile Leur dernier laboratoire se trouvait environs à trois cent mètres de là, l’armée l’a détruit la semaine dernière. Ce n’est pas le labo qui est important, c’est les produits. Dans la jungle se réapprovisionner n’est pas simple, même sous le contrôle d’un cartel. Attention, seulement une question pratique, pas de moyen, dans ce business les moyens sont sans limite. Une sieste de deux heures et ils reprennent le travail, il faut traiter de la pâte base d’il y a deux jours, le boulot est délicat et encore plus dangereux qu’avec la chaux. L’éther est extrêmement volatile par exemple, pas question de fumer cette fois, et on porte des masques de coton comme des japonais dans la brousse. Ils déambulent tous de la même manière dans le labo à ciel ouvert, suivent les mêmes chemins, évitent certains autres, au cas où l’armée se repointeraient cette fois ils ont miné. Pas question de perdre la production de la semaine cette fois, ou ils ne l’emporteront pas au paradis des flics. C’est les gars du cartel qui se sont chargé du boulot, ils patrouillent dans le secteur mais personne ne sait où. Ils veillent au grain. Plusieurs kilos ont déjà été conditionnés dans des sacs poubelles bleu turquoise, ils s’entassent sous l’abri. Le lendemain le tas s’est complété de plusieurs autres kilos, Juan et Paolito vont pouvoir rentrer chez eux plus riches qu’hier. Paolito, comme tous les drogués, a la tête pleine de rêves. Il rêve de maison avec piscine, de célébrité, de cafetière automatique, de gagner de l’argent en baisant le système, plus malin que tout le monde le Paolito. On lui a parlé d’une combine, c’est risqué, très même mais ça devrait lui rapporter le double de ce qu’il gagne aujourd’hui. Paolito rêve de plage, de fille, de lointain exotique avec des cocktails extravagants, de yacht blanc cocaïne. Alors quand il rentre à Bogota, discrètement il contacte la DEA. Juan ne rêve pas, plus, en rentrant chez lui dans son quartier pourris de Medelin il a été pris dans une fusillade entre dealer, deux balles dans la tête. Pendant ce temps les kilos sont chargés à dos de mule, de vrais mules, pour un vrai périple à travers une jungle fantasmagorique et dangereuse. Les serpents, l’armée, les guerrieros, parfois les jaguars si on est assez fou pour faire le chemin de nuit. Les jaguars ne chassent pas le jour. Le périple dure trois jours avant que la marchandise soit transférée sur un camion à destination de Carthagène. Les paquets sont planqués l’intérieur de roue de camion, les roues entassées sur un hayon bâché. Le chauffeur se nomme Enrique, il connait la route entre le Chaparé et Carthagène par cœur. Il sait par où il faut passer et où il vaut mieux éviter de mettre les pieds. La corruption forme comme un pointillé invisible le long de sa route, policier, militaire, douane. Son cousin José qui le relaie a les fesses assisses sur les dollars et ce n’est pas une métaphore. A chaque point du pointillé son flic, son militaire, son douanier, son officier, son sous-officier, cinquante dollars par tête en moyenne. Mais ce qu’ils redoutent c’est les faux contrôles, les fausses arrestations et les vrais enlèvements. Si on découvre ce qu’ils transportent ça peut leur valoir la vie, personne ne s’encombrera de deux chauffeurs, ils n’ont aucune valeur marchande comparativement. Bien entendu depuis que les FARC ont rendu les armes le voyage est plus sûr mais les groupes paramilitaires n’ont pas forcément désarmés et les cartels se font régulièrement la guerre. Enrique et son cousin ont réciproquement quarante trois et trente cinq ans, cela fait un peu moins de cinq ans qu’ils se sont improvisé chauffeur routier. Avant le premier était agriculteur mais sa ferme se trouvait à une poignée de kilomètres d’un vaste champ de coca que les américains ont défolié. Il a perdu sa récolte avant de réaliser que plus rien ne pousserait. Il déteste autant les américains que les cartels mais il n’a pas le choix c’est les premiers employeurs du pays, loin devant tout autre entreprise privée. La route est chaotique par endroit, emprunte le chemin de la jungle, de chaussée défoncée par les pluies, croise des accidentés, des camions ou des voitures déchiquetés sur le bord de la route, noyé derrière un monstrueux embouteillage, des flics et des militaires qui gueulent sur les automobilistes. A la radio une chanteuse pop chante son dégoût des foules, Do you want a piece of me ? La cargaison est finalement délivrée deux jours plus tard dans un casse de la banlieue de Carthagène, le paradis des narcos avec Saint Martin, Aruba, toute la Caraïbe. Elle va rejoindre une autre cargaison quelque part dans la jungle. Au total huit cent kilos dont les deux tiers ont été produit dans le Chaparé. La répartition est sous la responsabilité d’un courtier au Venezuela, ce dernier travaille pour les colombiens autant que leurs homologues vénézuéliens. Pour lui la cocaïne est un produit comme un autre qu’il traite par ailleurs à peu près comme il traite ses autres activités de courtages, légales celle-ci. Les dix kilos viennent s’ajouter au huit cent kilos que l’on doit bientôt faire appareiller. La moitié doit partir pour l’Europe via Saint Martin, l’autre moitié remontera jusqu’au Golfe du Mexique où elle doit être réceptionné par le Cartel del Golfo. Pour se faire on la charge à bord de deux semi submersibles furtifs. Le capitaine du premier est un ancien marin pêcheur. La première fois il a accepté de faire ce job pour de l’argent, une grosse somme, cinq mille dollars, plus que n’en verrait jamais un colombien moyen dans toute sa vie, la seconde les narcos lui ont collé un pistolet sur la tempe et lui ont donné le choix, ou il travaillait pour eux, ou sa cervelle arroserait la robe de sa femme après qu’ils l’aient violé et tué sous ses yeux. Ils sont cinq à bord, enfermés dans un minuscule réduit avec quatre cent kilos de cocaïne dans la chaleur infernale produite par les moteurs. Ca pue le kérosène et la drogue là-dedans, l’homme aussi. Pour plus de sécurité ils naviguent la nuit, ils se guident au GPS mais n’ont aucune idée s’ils sont ou non sous surveillance, à n’importe quel instant une vedette de la marine peut surgir alors ils n’auront d’autre choix que de couler le navire. C’est la consigne, on coule les engins pour que les douanes ne sachent rien sur les progrès technique qu’ils font en matière de submersible et surtout on coule la cargaison pour effacer toute preuve. Le capitaine n’a jamais vécu cette mésaventure mais il la craint au point de la paranoïa. Chaque voyage son ulcère s’approfondi, s’autorise, le torture, se cancérise. Au fond du submersible se tient un homme armé assis devant la cargaison. Ses ordres sont simples, tuer. Tuer ceux de l’équipage tentés de détourner la cargaison, tuer ceux que l’odeur rendrait fou ou malade, tuer ceux qui n’obéirait pas aux ordres, capitaine y compris. Tuer. Il sent la mort et ça a l’air de lui plaire, le capitaine essaye de l’ignorer. Un submersible, c’est ça que veulent les américains aussi, Paolito sait où en trouver, il en a vu il a travaillé sur un site sur la côte, il l’assure, cinq cent dollars tout de suite, cinq cent quand il aurait localisé précisément le lieu. Il ne ment pas, Paolito a en effet travaillé sur la côte, il peut faire un plan du site, situé où c’est sur la carte, mais il ne précise pas que c’était l’année dernière et qu’il n’a aucune idée si le sous-marin est toujours là-bas. Mais s’il veut gagner mille cette fois il va falloir se mouiller, prendre les coordonnées GPS sur place, c’est risqué, il n’a vraiment rien à faire là-bas. Sauf qu’il est cracké, qu’il se rêve plus grand qu’il n’est et qu’il va quand même tenter le coup en dépit du bon sens. Dans le semi submersible en direction de Saint Martin, le crâne du capitaine bourdonne des jacassements du moteur. Il transpire à grosse goutte, chaque voyage lui coûte environs deux à trois kilos. Heureusement l’engin est rapide, le voyage ne prend pas plus de trois heures. Trois heures pour être au large de la partie hollandaise de Saint Martin, la plaque tournante du trafic dans ce coin du globe avec Puerto Rico. Mais Puerto Rico est sous contrôle strict des américains, le 51 ème état n’est-ce pas. Alors la came est déchargée sur une plage et conditionnée dans un hangar alentours. Il faut encore qu’elle parte pour l’Europe. Pour se faire on bourre la quille de coke et toute les parties laissés libres dans la coque qu’on a entièrement démonté. Le navire s’appelle le Wellington, il navigue sous pavillon hollandais, il appartient officiellement à un certain Charles Smith, résidant à la Barbade qui le loue de temps à autre. En réalité Charles Smith réside dans un hospice, son identité a été usurpée. Il ignore que grâce à son nom numéro de sécurité sociale volé, une demi tonne de cocaïne prennent la direction de l’Espagne. Le capitaine lui repart vers son enfer, il n’en a pas fini avec les narcos, il le sait et son ulcère le lui rend bien. La destination du navire a été transmise à la capitainerie et aux douanes, Johannesburg, Afrique du Sud mais une fois dans les eaux internationales ils pourront prendre le cap qu’ils veulent. L’équipage se compose d’un skipper et d’un homme dans la quarantaine. L’homme est un habitué de ce genre de voyage, il sait qu’ils vont être contrôlé en route mais il s’en fiche. A moins d’un tuyau ils ne pourront rien faire sinon un contrôle sommaire. Le skipper s’appelle Jérémy, il est natif de Saint Martin, il ne connait pas l’homme avec lequel il s’apprête à traverser l’Atlantique, il espère juste qu’il ne sera pas raciste comme tous les blancs et qu’il connait quelque jeu de carte. Jérémy ignore que la quille est pleine de cocaïne mais il sait qu’il y à bord un chargement illégal. C’est pour ça qu’il est bien payé, il a déjà fait lui aussi ce genre de périple. Au même moment, alors que le Wellington appareille pour le large, un semi submersible atteint les côtes mexicaines. Il fait nuit, sur la plage brûle un brasero, des silhouettes vont et viennent jusqu’à une camionnette, porteuses de ballot. Ils travaillent vite quand soudain éclatent des coups de feu. Staccato des armes automatiques, flammes, des projectiles de 5,56 mm qui sillonnent l’air moite et massacrent. Le cartel del Golfo en guerre avec le Sinaloa a recruté des membres des forces spéciales mexicaines qui ont fini par former leur propre cartel, los Zetas, de réputation mondiale. Cette nuit los Zetas s’attaque à la cargaison de leurs anciens maitres. Le combat ne dure pas parce que ceux del Golfo sont complètement pris au dépourvu et c’est un carnage. Sept morts sur la plage en cinq minutes. Les blessés sont achevés à la machette parce que c’est plus marrant. Quelque part dans une bodéga borgne de Bogota, Paolito rêve à tout ce qu’il va faire avec l’argent de la DEA et des narcos additionné. Acheter une voiture, partir en voyage, transporter de la cocaïne à son compte jusqu’au Costa Rica et la revendre. Pourquoi le Costa Rica ? Parce que c’est toujours la terre privée des américains, et les américains raffolent de la cocaïne. Pour se faire il va remonter la transaméricaine qui traverse les deux continents du Canada à la Patagonie, comme le Che, un autre vieux rêve, suivre les pas du Che. Et tant pis s’il ne connait rien de la politique qu’il ne s’y intéresse même pas. L’image romantique du guerrieros le charme. Ses agents traitants de la DEA sont respectivement américano colombien et porto ricain naturalisé américain. Ils parlent donc tous les deux parfaitement espagnol. Ramon a l’air d’un indien parce que sa mère l’était, Steve est blond et porte en permanence des lunettes noires parce qu’il est photosensible des deux c’est celui qui ressemble le plus à un gringo. Ils n’ont pas confiance dans Paolito, la première rencontre les a laissé dubitatif même s’il a été riche en détail. C’est un cracker et ça se voit, il peut les vendre aussi facilement qu’il s’est vendu pour le sous-marin. Alors ils le surveillent de loin en loin, calés au fond d’une Ford K. Un mois auparavant un pseudo informateur a assassiné un agent de la DEA, la prudence est de mise, les cartels ne font pas de cadeau. Le Wellington, comme prévu, est contrôlé par la douane française. Les policiers trouvent suspect que l’homme de quarante ans se trompe sur le prénom de son skipper, il leur sort une excuse vaseuse qui elle ne trompe personne, mais en effet ils ne peuvent pas grand-chose à moins de tomber sur la cocaïne. Mais tout est en règle et il n’y a même pas un joint à bord. Quand le navire arrive à hauteur du Cap, la cocaïne volée par los Zetas est déjà en train de traverser la frontière du côté de Brownsville, Texas. Conditionné dans des portières de voitures, elle sera bientôt redistribuée à travers tous les Etats-Unis. Le Wellington dépasse l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire et fait escale à Dakar avant de repartir vers l’Espagne et Marbella. Le voyage entre les deux hommes ne s’est pas trop mal passé, ils ont même réussi à sympathiser mais Jérémy a trouvé le blanc bien condescendant, comme tous les blancs qu’il connait du reste. En Espagne la coque est démontée. Ce sont deux colombiens et un espagnol qui s’en charge. Les deux colombiens ont suivi le tracé de leur marchandise pas à pas au départ de la Colombie jusqu’à maintenant à l’aide de Telegram l’application de messagerie sécurisé. La marchandise est divisé en deux lots, l’un des lots a déjà été acheté, il pèse deux cent kilos et doit partir par go fast à destination de Marseille. L’autre sera vendu plus tard à un acheteur hollandais qui s’est déjà manifesté. La pré vente est une pratique courante du trafic de drogue, elle repose sur la confiance, s’inscrit dans une relation d’affaire durable, part du principe que le sang coule aussi sur les billets, qu’on ne fait pas d’affaires avec des billets tâchés de sang. Les deux cent kilos ont été acheté à un prix d’amis, vingt milles le kilo au lieu des soixante mille prix européen, soit quatre millions d’euros en grosse coupures de deux cent et cent, le billet de cinq cent ayant été retiré de la circulation pour éviter ce genre de commodité et bien d’autres. Reste que les quatre millions tiennent dans une grosse pochette zippé qui sert d’habitude au grossiste marseillais à transporter l’herbe. Un go fast se compose de deux ouvreuses, d’un ou deux véhicules de transport et d’une voiture de queue pour les éventuelles filatures. La vitesse de déplacement oscille entre cent quatre-vingt et deux cent kilomètres heures, jamais en dessous souvent au-dessus, en quatre heures la marchandise peut être à Marseille. Les chauffeurs sont payés dix mille par voyage, ils communiquent par portable, ils sont toujours en binome, le binome touche la moitié. Un go fast coûte donc en moyenne soixante mille euros a organiser, soit le prix d’un kilo dans la rue. Sur les deux cent kilos, dans un rapport de un pour deux, le grossiste marseillais pourra multiplier ses kilos par deux, voir trois s’il insiste sur les coupes. Celle-ci sont généralement faites avec du lactose, du lait pour bébé, mais tout produit de couleurs blanche, en poudre, ne relevant pas de la pâtisserie (et encore) fera l’affaire. Paolito ignore toutes ces choses et serait bien en peine de situer Marseille sur une carte, il pense à la prime que lui ont promis les américains s’il parvient à géo localiser le sous-marin. Les américains rêvent de mettre la main sur un de ces engins, ils en salivent la nuit rien que d’y penser, mais pour le moment ils sont dans leur Ford K et le regardent entrer dans une bodéga. Paolito connait un type qui pourra le faire aller là-bas, le même qui lui avait proposé le job la dernière fois, le gars passe sa vie dans cette bodéga, une pute sur un genou, deux téléphones devant lui, un pétard coincé dans son pantalon.

–       Olà Paolito como esta !?

–       Muy bien Samon, muy bien.

Salomon dit Samon passe et reçoit des coups de fils, il ne fait que ça toute la nuit et la journée, parfois il envoie quelqu’un chercher un paquet, parfois il garde ce paquet jusqu’à ce que quelqu’un d’autre en prenne livraison. Il est un peu la poste des dealers du quartier. Les agents de la DEA le connaissent, ils sont surpris que leur indicateur le connaisse également. Dans une Coccinelle retapée à neuf un jeune homme à lunettes noires observe les deux types dans la Ford K garée un peu plus loin. Il en est certain il s’agit de deux gringos, et si c’est des gringos dans ce quartier c’est donc forcément des flics de la DEA. Certes, pour le jeune homme tous les gringos sont soit de la DEA soit de la CIA ce qui revient à peu près au même dans son esprit parce qu’il a vu trop de film. Mais qu’il ait vu trop de film ne change rien, vu qu’il fait le guet pour Samon, forcément sa paranoïa monte d’un coup.

–       Dis moi Samon il y a toujours du travail sur la côte ?

–       Pourquoi tu veux savoir ça Paolito ?

–       Pour savoir, j’ai besoin de gagner ma croûte moi.

–       Ah mais t’étais pas dans la jungle il y a pas longtemps ?

–       Si mais j’ai des frais tu comprends, je gagne pas assez.

–       Oui, je comprends, je comprends…. Mais je sais pas, tu n’as pas l’air d’aller très bien Paolito tu sais, on a besoin de gars solides là-haut.

–       Je suis solide ! Se défend Paolito, j’ai juste un peu été malade ces derniers temps.

–       Ah bon et j’espère que ça va mieux maintenant.

–       Oh oui et le sous-marin vous l’avez toujours, demande Paolito l’air de rien.

–       Tu poses beaucoup de question ce soir Paolito…

Le téléphone sonne, c’est le guetteur dans la Coccinelle.

–       T’aurais du produit ?

–       Tu veux quoi ? De la végé ou de la pharma ?

–       J’aime pas la pharma, il la coupe au speed, t’as de la végé ?

–       Ouais toute fraiche de Bogota mon ami !!!

–       Allez arrête, rigole Henry.

Henry est agent immobilier, il gagne un salaire moyen de 1200 euros plus les primes à chacune de ses ventes. Du temps de Don Pablo un garçon de son standing n’aurait jamais osé toucher à la cocaïne qui était alors réservé aux meilleures fortunes. Mais puisque le marché a explosé avec la mort d’Escobar, il s’est naturellement démocratisé et les prix se sont effondrés. La différence entre la cocaïne médicale et la cocaïne dites végétale tiens dans la qualité des produits de fabrication ainsi que l’aspect général. La cocaïne végétale est le plus souvent grumeleuse, grasse et jaunâtre alors que la première sera cassante et blanche.

–       Non je te jure je rigole pas, on l’a remonté d’Espagne hier !

Henry sort deux billets de cinquante, deux grammes pour son weekend.

La Jungle c’est cool, tout le monde y vient, il y a de la bonne zik et plein de jolies nanas, normal se dit Henry, pour elle tout est gratis. Tout est toujours gratis pour les princesses. Rush, rush give me yeyo, chante Debby Harry, rush, rush, giiii’ me yeyo, chante en cœur Henry devant l’écran, son micro à la main. Il est déchainé, de la poudre encore sur les narines. Il a sniffé avec la jolie gonzesse là-bas, elle le regarde comme une rock star, c’est la fête. Pendant ce temps là à Bogota la police découvre les têtes de trois hommes jetés dans le fossé, leurs corps disparu. Dans la bouche de Paolito traine quelques pesos froissés de sang. Les deux autres têtes ne sont pas identifiables, on les a longuement et savamment torturé avant. La DEA a déjà envoyé une équipe sur place…

Théorie d’un complot ou coup d’état mode d’emploi. 1er Partie.

Faites attention à l’histoire que l’imposture se charge d’écrire. Chateaubrian.

Croire à l’histoire officielle, c’est croire des criminels sur parole 

Simone Veil.

Un coup  d’état consiste en l’infiltration d’un rouage, petit mais essentiel, de la machine administrative de l’état, rouage qui est ensuite utilisé pour empêcher le gouvernement d’exercer le contrôle de l’ensemble.

Edward N. Luttwak, Coup d’état, mode d’emploi.

L’art de la guerre c’est l’art de duper. Sun Tzu, l’Art de la Guerre.

Difficile de savoir par où commencer dans cette histoire. Ca pourrait ressembler à un roman d’Ellroy, une suite à American Tabloïd. Une suite qui prendrait ses racines durant l’ère Kennedy, suivrait différente fortune jusqu’aux années 80 et à l’ère Reagan et plus loin jusqu’à Daesh. Une histoire qui mêlerait récit du renseignement américain, trafique de drogue, globalisation financière, paradis fiscaux, invasions et opérations clandestines diverses et variées, mode de gouvernance, et groupes d’influence occultes. L’histoire des Etats-Unis est l’histoire d’une guerre perpétuelle, d’une nation qui n’a jamais été plus de vingt ans en paix. Des guerres indiennes au désert irakien, en passant par les Philippines, la Corée, Panama ou la Somalie. Le monde ou à peu près. Et quand les armes ne parlent pas, ou en même temps qu’elles parlent, c’est par son économie qu’elle mène sa guerre éternelle. Rome et plus. Car comme pour James Bond, le monde ne suffit pas.

Jusqu’à Pearl Harbor, les Etats-Unis comptaient sur le seul FBI pour assurer sa sécurité. La création de l’OSS qui accoucha de la CIA a notablement changé la donne au sujet de la politique extérieure américaine. Si les Etats-Unis ont très vite pris le contrôle de leur voisinage immédiat dès le début du XXème siècle sur la foi du Destin Manifeste, leur pouvoir va d’autant s’accroitre sous l’effet de la Guerre Froide qu’il va bénéficier dès lors d’un outil parfait pour externaliser son action à travers les opérations clandestines. C’est Alan Dulles, ancien  financier de la Standard Oil, qui fut le premier à utiliser cet outil pour renverser les gouvernements guatémaltèque et iranien. Un homme visionnaire, qui contribua à financer le projet européen et lança l’opération Mockingbird visant à influencer les médias. Le même Dulles que Kennedy finira par renvoyer après l’échec de la Baie des Cochons, une opération à laquelle il avait pourtant donné son autorisation. Car c’est bien sous Kennedy que commence le grand récit des opérations noires de la CIA. C’est à sa demande que sont crées les bérets verts, supplétifs armés de la même CIA au Vietnam et ailleurs. Dès 1962 les américains reprendront le trafique d’opium là où l’avait laissé le SDECE lors de l’opération X. Opium servant à financer la lutte armée contre les communistes. Opium qui empruntera notablement le réseau corse bien implanté en Indochine, et finira dans les rues de New York et de Montréal. Un réseau qui aboutira plus tard sur la fameuse French Connection. Kennedy croit dans les opérations clandestines, à sa demande, et pendant toute la Guerre Froide, l’opération Mangouste consistera à dépenser beaucoup d’argent et examiner toutes les idées mêmes les plus farfelues pour éliminer physiquement Castro. Il y eu également l’opération Northwood qui fait saliver tous les conspirationnistes, car elle consistait à pousser l’opinion public à réclamer une guerre contre Cuba à l’aide de faux attentats. Opération que Kennedy rejeta comme on le sait. Par la suite, la guerre du Vietnam, le mandat de Nixon amena son lot d’opération célèbre, comme l’opération Phénix, une campagne d’assassinat pure et simple où l’armée se fera déjà aider par l’informatique pour traiter les renseignements collectés sur le terrain. Ou l’opération Chaos qui visait à surveiller le mouvement étudiant et activiste aux Etats-Unis. Autant d’affaires et de scandales qui furent révélés par les Pentagone Papers, sorte d’affaire Snowden avant l’heure. Ces scandales attireront la défiance de plusieurs présidents américains, Gerald Ford, Carter, Bill Clinton jetant la gouvernance dans une ornière quand il s’agira de traiter une première fois le cas Ben Laden. Un cas tout à fait intéressant de pigeon idéal.

Dix ans avant la fin de la Guerre Froide, avec la limitation nucléaire imposé par les accords SALT et après la gabegie révélée par le Watergate et les Pentagone Papers, la CIA apparue comme un objet dangereux et couteux qu’on allait rationaliser par l’usage du tout technologique, et disons d’une certaine éthique stratégique. Terminé les coups tordus les myriades d’agent de terrain, l’infiltration, et bienvenue à la surveillance électronique sous la férule de l’amiral Stansfield Turner. Les opérations clandestines perdurèrent cependant, notamment dans le soutien à Somoza au Nicaragua (auquel Carter mettra tardivement fin et après le massacre de plusieurs religieuses par la junte), comme l’Opération Cyclone dans le cadre de l’aide aux moudjahidins ou l’opération de sauvetage des otages en Iran, l’Opération Eagle Claw qui se terminera en catastrophe. Une décision politique en réalité calamiteuse pour les années avenir. Mais qui pourtant servira à loisir le projet néo conservateur.

Sheep-dipped

Sheep-Dipped : Adj et N.m- “déparasité” en anglais se dit d’un militaire ou d’un fonctionnaire qui a été rayé des cadres pour être employé dans une société privée travaillant pour la CIA : Air America, Civil Air Transport, Southern Air Transport…  Bruno Fuligni, le livre des espions.

Dans les premiers temps, de la révolution chinoise à la guerre du Vietnam, la CIA emploiera donc des militaires et des fonctionnaires déclassés pour faire le sale boulot, au Laos, en Chine, à travers Air America notamment, assurant trafique d’arme et de drogue et transport de troupe de contre-guerilla. Cet usage de supplétifs clandestins, d’agences privées, va se développer notamment pendant le Vietnam mais également sous la férule de l’ex directeur de la SEC, l’organisme de contrôle de Wall Street, promu directeur de la CIA sous Reagan, William Casey. L’ancien directeur de campagne de Reagan sait y faire en matière de clandestinité et il sait s’entourer. Notamment soutenu par une pièce maitresse du dispositif politico-militaire de Reagan et de la droite néo conservatrice, Frank Carlucci. Carlucci, l’ami personnel de Donald Rumsfeld, le tombeur de Lumumba, nommé directeur adjoint de la CIA par le naïf Carter, et qu’il trahira tout à fait opportunément pour rentrer au service de Reagan, juste pile poil avant que les négociations n’aboutissent avec les iraniens. Ce que l’équipe de campagne de Ronny le malin appela « la Surprise d’Octobre » retardant avec l’aide des mollahs la libération jusqu’aux élections. Cette concordance d’intérêts marquera le début de l’Iran Gate. Carlucci, futur secrétaire à la défense, dont la femme était comptable pour la CIA, chargée justement de maquiller les comptes au profit des opérations clandestines. Toujours le même qu’on retrouvera plus tard à la tête du fameux Carlyle Group, cette entité supranationale du monde des affaires et de la politique où apparaitrons la famille Bush mais également John Major, Premier Ministre du Royaume Uni. Ce Royaume Uni que les anglais appellent eux-mêmes par dérision le 51ème état.

Personne ne savait réellement qui était Ronald Reagan. Crétin pour les uns, dans cette acceptation naïve qu’il faut être bête pour être mis au pouvoir par vos bailleurs. Faucon pour les autres, anti communiste fanatique et infatigable. Conservateur acharné pour les libéraux. Je crois pourtant que ce qui définit le mieux le 40ème président des Etats Unis est son parcours tant politique que médiatique. Un parcours qui va le conduire non seulement à changer radicalement d’opinion, de démocrate à républicain, de libéral à conservateur, mais à la tête du syndicat des acteurs où il va s’ingénier à imposer la politique des directeurs de studio par le sourire et le charme. Un parcours qui va trouver sa voie et son épanouissement à travers la promotion de General Electric. Reagan est un piètre acteur et il en a conscience, mais il a une belle gueule et il sait vendre, et de ça aussi il a parfaitement conscience. Il va être le meilleur agent promotionnel de General Electric avant longtemps, et le sien propre par la même occasion. Une enseigne lumineuse s’imposant dans l’imaginaire visuel et collectif des américains par le biais de la télévision. Exactement comme Trump aujourd’hui, ce même Trump qui se réclame lui-même de Reagan, sans surprise. Et c’est avec ce bagout et ce charme qu’il va enfumer les américains dans leur ensemble, jusqu’à aujourd’hui….

Casey en revanche n’a jamais montré grande duplicité quand à savoir qui il était réellement. Catholique fondamentaliste, chevalier de l’Ordre de Malt, il adorait qu’on le qualifie de Défenseur de la Foi dans le cadre de la guerre clandestine engagée en Afghanistan par Carter et prolongée par Reagan. C’est lui qui va spécifiquement écrémer la lutte armée afghane de toute forme de lutte panarabique, groupe de gauche, au profit des seuls religieux. Et trouver en Ben Laden un candidat idéal à un projet militaro-financier d’envergure. Lui encore qui avec le soutien de l’Opus Dei va accentuer la vague conservatrice et néo fasciste en Europe. Homme d’affaire sans scrupule, c’est enfin lui qui va impulser la valse des opérations clandestine de la CIA en Amérique Centrale et plus spécifiquement au Guatemala et au Nicaragua, et plus tard avec la complicité de la DEA, non pas dans la guerre à la drogue déclarée sous Nixon et reprise par Reagan, mais dans le développement à saturation du trafique vers les Etats-Unis. La drogue a deux avantages pour qui connait un peu l’histoire de la prohibition, elle permet d’engranger des fonds phénoménaux et parfaitement clandestins, mais également de pourrir une société comme la Chine en a fait la très amère expérience. En 2004 on découvrira finalement que la CIA a sciemment alimenter les ghettos noirs de Los Angeles en crack, faisant la fortune de légendaires trafiquants jusqu’à leur arrestation par les mêmes qui les aidaient. Mais en réalité le trafique qui va se développer dans le sillage de l’Iran Gate va impliquer bien plus de monde, notamment un certain gouverneur de l’Arkansas, William Jefferson Clinton, futur président des Etats-Unis.

Ici il faut faire une parenthèse romantico-rocambolesque si j’ose dire, notamment parce que ça décrit bien ce que furent les premiers sheep-dipped de la CIA. Mais également parce que ça permet de mettre en lumière un fait relativement méconnu du grand public français. Le sheep-dipped en question, vous en entendez parler en ce moment même sous la figure perpétuellement adolescente d’un Tom Cruise dans Barry Seal : American Traffic. Je n’ai pas vu le film mais connaissant la vie du personnage j’imagine qu’Hollywood retiendra essentiellement le côté aventurier et inconscient de Seal et glissera sur l’affaire qui nous conduit précisément à Bill Clinton, car à vrai dire c’est un tabou américain. L’affaire Ména.

Ancien pilote de la TWA, Barry Seal n’est pas au départ un sheep-dipped ordinaire, mais il le deviendra. Car sa carrière commence non pas au service du gouvernement américain mais du cartel de Medellin. Homme peu fiable, il finira par attirer l’attention de la DEA, comme informateur, puis de la CIA qui le chargea d’un tout autre emploi, trafiquer à son compte et servir de courroie de transmission entre les colombiens et Langley. Il ne sera pas la seule courroie et pour tout dire Seal est un homme manipulé par tout le monde qui se croit au-dessus des lois parce qu’il l’est réellement. Oubliant au passage qu’il travaille pour des gens qui se fichent des lois. Il mourra opportunément, abattu par le cartel. La mise à jour de son existence et ses rocambolesques aventures, sera bientôt mis en parallèle avec le meurtre sauvage de deux adolescents, maquillé en accident de chemin de fer, dans la commune de Ména, Arkansas. C’est que Ména était une des plaques tournantes du dispositif de l’Iran Gate et de sa prolongation dans le trafique de stupéfiant au sein même du territoire américain, et je dis bien une des. C’est à Ména que Barry Seal se vautrera avec un avion bourré de drogue au compte de la CIA. Le scandale suscité par l’affaire du meurtre des deux adolescents, révélera non seulement la complicité de la police d’état dans son maquillage, mais également la responsabilité de Bill Clinton qui nia avec la dernière énergie avoir été mis au courant de quoi que ce soit. Comme si le gouverneur d’un état américain pouvait ignorer qu’on entrainait des contras sur son territoire. Oui car la première mission de Seals qui avait été installé à Mena par la CIA, fut de faire du transport de troupe.

Cette histoire du trafique de drogue américain qui s’étale sur deux décennies, et qui implique à la fois la CIA, DEA, gouvernement américain, et trafiquants de drogue (à leur insu ou non) sera révélé par le journaliste Gary Webb. Décédé depuis d’un suicide par balle, deux balles… son travail mis en accusation tant par la presse que le gouvernement américain, et qui fera lui aussi l’objet d’un film consensuel : Secret d’Etat avec Jeremy Renner dans le rôle titre. Les américains ont ce don pour tout lisser sous la forme d’une belle aventure pleine de danger…

N’en demeure pas moins qu’au travers de la CIA et des opérations clandestines qu’elle développa dès l’après-guerre. Sur la base de militaires et de fonctionnaires déclassés du service par choix ou décision administrative, comme sur l’acceptation anglo-saxonne de l’usage de mercenaires, se développa parallèlement tout un pan du complexe militaro-industriel : les sociétés militaires privées. On peut citer ici DynCorp qui dès 1946 va mettre ses compétences au service tant du privé que de la CIA et du Pentagone, notamment durant le conflit vietnamien. DynCorp qui a été racheté depuis par une holding mais qui existe toujours et demeure une des plus puissantes organisations militaires privées, devant Academi, ex-Blackwater. Personne n’a rien vu venir et c’est pourtant eux, le cercle de la sécurité privée et des espions qui va bientôt prendre le pouvoir dans le monde entier.

Zombie

Zombie : N.m en argot de police, agent infiltré : comme un mort parmi les vivants, il évolue dans un univers qui ne devrait pas être le sien. Le livre des espions.

Dans une armée, personne n’entretient de rapports aussi intimes avec le commandement que les espions, personne ne reçoit des gratifications aussi élevées que les espions, personne n’a accès à des affaires aussi secrètes que les espions. Sun Tzu, l’Art de la Guerre, chapitre XIII.

 

Qui de la poule et de l’œuf a commencé ? Difficile à dire. Disons plus simplement que si la Compagnie s’ingénia à recruter auprès des élites universitaires dans un premier temps, elle recherchait avant tout des patriotes, convaincus par l’idéal américain. Mais cette proximité avec l’aristocratie américaine va naturellement ramener le monde des affaires dans son sillage, comme on l’a vu dès Alan Dulles. A vrai dire la CIA est à la fois la danseuse d’un peu tout le monde, Pentagone, Maison Blanche et Wall Street, et sa direction l’objet d’une tournante entre ces trois parties. Pas moins de huit directeurs issu des d’affaires et/ou de la politique à la tête de la CIA sur la trentaine qui vont se succéder. Jusqu’à l’actuel Mike Pompéo sorte de synthèse de ce qu’a connu l’Agence, tout en même temps juriste, militaire, homme d’affaire et homme politique. Eisenhower avait alerté le public américain sur l’émergence du complexe militaro- industriel mais il n’a jamais ciblé son appareil le plus efficace. Un appareil qui va se développer par ailleurs avec la multiplication des agences gouvernementales plus ou moins clandestine, NSA (National Security Agency, créée en 52), ISA (Intelligence Support Activity, créée suite à l’échec d’Eagle Claw, chargé de soutenir les opérations militaires clandestines entre autre des Delta Force.), DEA (Drug Enforcement Agency, créée à l’initiative de Nixon), DIA (Defense Intelligence Agency, créée en 61 qui gère le renseignement militaire étranger, y compris tous les aspects économiques, industrielles ou géographiques liés à la défense) et bien d’autres, auquel s’ajouteront les officines privées, des myriades d’officines qui vont se développer dans le sillage de cette politique du renseignement globale en autant de spécialistes des écoutes, de l’espionnage économique ou de l’intervention clandestine, et aujourd’hui dans le secteur d’avenir de la sécurité électronique et de la lutte antiterroriste. Ceux là même à qui le coup d’état du 11 septembre va pleinement profiter. Pourtant il ne s’agit pas seulement ici de penser que seul les Etats-Unis vont subir cette infiltration du monde du Renseignement par celui des affaires. Ni de croire que les services eux-mêmes n’ont pas des ambitions propres, indépendamment de la couleur de leur gouvernement ou de la nature de leur économie. Cette ambition, née notamment sous la férule du gaullisme va notablement attirer la défiance de Pompidou, Giscard, Mitterrand et Chirac. En fait jusqu’à Sarkozy et surtout Hollande, le pouvoir français se méfie de ses espions et parfois à raison. Car les ex RG, la DCRI et même la DGSE en savent lourd sur nos dirigeants et leurs amis. A n’en pas douter un rapprochement qui se fera cependant à partir du second conflit irakien et ses suites. Et qui transformera Hollande en authentique tueur d’état, n’hésitant pas sur les ordres de mission d’assassinat ciblé, comme son homologue Obama. Or si les Etats-Unis ont déjà été gouvernés par un ancien directeur de la CIA en la personne de George W. Bush Senior, la Russie actuelle, comme la Chine sont également gouvernées par d’ancien espions et activement soutenu par l’appareil dont-ils sont issus comme le monde des affaires. Le complexe militaro-industriel n’est plus seulement américain, il est global, mettons nous ça bien en tête. Et il l’est à l’initiative des Etats-Unis grâce notamment au 11 Septembre. Et là bien entendu on va aborder le sujet qui fâche, mais pas tout de suite….

Savoir faire d’un échec une réussite pourrait être le mantra du complexe militaro-industriel américain. Quand le gouvernement iranien fut renversé par les mollahs, personne ne parlait farsi à l’ambassade des Etats Unis. L’ambassadeur lui-même, le taiseux Richard Helm, alias The Teflon Director, ex directeur de la CIA sous Nixon et ami intime du Shah, ignorait ce que la SDECE savait, à savoir que Mohamed Reza était atteint d’un cancer. Le choc électrique que reçu alors les Etats-Unis, notamment avec la crise des otages, convaincu l’administration Reagan de l’échec complet de la politique de son prédécesseur en matière de sécurité extérieure. La volonté d’infliger aux russes la punition que l’Amérique avait subit au Vietnam, de s’appuyer sur la naissance de ce nouvel ennemi, le fondamentalisme musulman, pour financer, armer et organiser la guerre clandestine en Afghanistan. Même si en réalité ce fut l’Arabie Saoudite qui se chargea de l’essentiel du financement et l’ISI, les services secrets pakistanais, du recrutement. Les fondamentalistes de la finance serraient la main aux fondamentalistes religieux, avec la Mecque et le Vatican en fond sonore.

 Cependant les révélations de l’Iran Gate, en plus du passif de la CIA en matière de coup tordu attira la défiance de Bill Clinton qui s’empressa de court-circuiter l’agence, tout en continuant de faire des affaires avec les saoudiens. Et pour se faire, il s’appuya de plus en plus sur les officines privées. Il est à ce sujet remarquable de voir comment Ben Laden a pu survivre à la gouvernance du même Clinton, en dépit de quatre attentats majeurs et revendiqués, dont un visant directement le Wall Trade Center. Un attentat qui n’a pas réussi pour une seule minuscule raison : le camion était garé trop loin d’un des piliers porteurs. Et je ferais une petite parenthèse technique ici. Il est parfaitement possible que les membres du commando chargés de cette opération aient commit une erreur, parce que l’erreur est humaine. Il est en revanche fort peu probable que ce procédé n’ait pas été réédité en raison d’un renforcement de la sécurité. D’une part comme nous le savons nous-mêmes depuis le 13 Novembre, la sécurité c’est très relatif. D’autre part parce que le spectaculaire est l’arme de prédilection du terrorisme depuis toujours, depuis les sicaires à aujourd’hui. Or pour qui comprend aussi bien qu’un Ben Laden comment fonctionne le public occidental en général et américain en particulier, une bombe dans un parking retient moins l’attention que quatre avions en plein jour devant les télévisions du monde entier. Et Ben Laden n’a pas seulement visé l’Amérique en tuant des milliers de personnes ce jour là, il a visé le monde. Le World Trade Center, rien qu’un symbole par son nom, tours de Babel de la globalisation financière, où toutes les nationalités et les religions sont potentiellement représentées. Je sais c’est très mal de dire ça, mais Oussama Ben Laden est beaucoup plus un révolutionnaire dans l’acceptation qu’en faisait Trotsky, « la Révolution par les armes et par la science » qu’un banal fanatique religieux. Parenthèse refermée, Clinton va s’appuyer sur un amendement de Gerald Ford pour interdire l’élimination du saoudien, et refusera même qu’on le lui livre sous prétexte qu’on n’avait pas de preuve direct contre lui permettant de le juger. Ce curieux concours de circonstance permettra à cet enfant mal aimé de la famille Saoud de prendre son envol en Afghanistan à la déconfiture… des talibans. En me permettant cet hypothèse, sachant comment Clinton a été compromis dans l’affaire Lewinsky et comment il était jusqu’au cou dans celle de Ména, son extrême attention de l’argent saoudien, je me demande combien de leviers avait le monde des affaires et de la sécurité privée sur sa gouvernance. Et donc, par extension sur la survie de Ben Laden, l’idiot utile.

Spectre

SPECTRE : Service pour l’Espionnage, le Contre-espionnage, le Terrorisme, les Règlements et l’Extorsion, fondée par le diabolique Ernst Stavro Blofeld, Le livre des espions

Spectre : Apparition fantastique et effrayante d’un mort, personnage hâve et maigre, représentation effrayante d’une idée, d’un évènement menaçant. Larousse.

Usama bin Muhammad ‘Awad bin Ladin, né en 57, est le fils délaissé d’une femme mal aimée, noyée au milieu des 22 épouses de son riche mari. Co héritier d’une riche famille saoudienne ayant fait fortune dans le BTP. Une fortune qu’il partage tout de même avec 53 demi-frères et demi-sœurs. C’est également un mélange de fondamentaliste religieux, d’homme d’affaire, de stratège, de révolutionnaire et sans doute de doux naïf. Il n’est pas seul dans son entreprise de révolution, et il est notamment tout d’abord approché et téléguidé par le renseignement saoudien qui voit en lui un candidat parfait au projet de lutte contre l’invasion afghane organisé par la CIA. Et ce alors que de nombreux membre de sa famille sont impliqués dans l’attentat et la prise d’otage à la Mecque. Il est autonome financièrement, il défend les idées du wahhabisme et du sunnisme, et il rêve de se lancer dans le djihad. Ce que personne ne semble comprendre en revanche c’est que l’homme est plus généralement engagé contre le matérialisme occidental et les valeurs afférentes, que son djihad il entend le mener pas seulement contre les russes mais contre tout ceux qui s’opposeront à son grand projet fondamentaliste. Un projet qu’il ne mène pas seul, inspiré dans sa stratégie tant militaire que médiatico-politique par l’égyptien Ayman Al-Zawahiri, actuel chef d’Al Qaïda et ancien médecin personnel de Ben Laden. Il est d’ailleurs amusant et à la fois curieux de constater que ce diplômé en gestion et commerce va créer une véritable start-up du terrorisme, précisément à l’époque où celles-ci prennent leur essor dans le monde des affaires. Ben Laden est un homme de son époque à plus d’un titre et dont pourtant la stratégie médiatico-militaire repose entre autre sur celle d’Hasan I Sabbâh, alias le Vieux sur la Montagne, fondateur de la secte des nizariens, les fameux Assassins.

 Si dans un premier temps Al Qaïda recrutera exclusivement des arabes en Afghanistan, recevant parmi bien d’autres groupes l’aide de la CIA, des pakistanais et des saoudiens, l’évolution de son combat au départ des russes et après sa rupture avec les saoudiens, le poussera à financer le djihad d’où qu’il vienne, notamment en Bosnie. Car au fond ce qu’est Ben Laden c’est avant tout un financier avec une bouche. Il n’est pas l’auteur formel des attentats du 11 septembre. Le véritable instigateur des attentats c’est Khalid Cheikh Mohammed, un kowetien né en 64, que Ben Laden rencontrera pendant le conflit contre les russes et emploiera notamment en Bosnie. Ben Laden invoque la cause palestinienne et libanaise pour justifier cette action dont il n’a probablement pas eu l’idée seul, comme il invoquera un jour le port du voile en France ou la politique israélienne. Peu importe le flacon du moment qu’on rallie à soi l’ivresse du djihad.

 Idiot utile d’une famille saoudienne qui su parfaitement l’instrumentaliser, tout autant que la CIA, il proposera lui-même son aide et l’aide d’Al Qaïda afin de protéger le royaume contre les irakiens, pour être accusés par la suite de collaborer avec ces mêmes irakiens. Et ce par la même famille et les mêmes responsables qui vont non seulement laisser le champ libre à Hussein dans un premier temps pour mieux le piéger à son tour et mettre finalement la main sur le pétrole irakien. Car l’administration Bush n’opposa aucun véto à l’invasion du Koweit quand les irakiens s’en allèrent poser la question à Washington, mais au passage, Bush sénior se fit un joli pactole d’un milliard de dollars avec la vente de ses actions koweitiennes. Un délit d’initié patent qui n’a fait l’objet d’aucune condamnation.

 Autre idiot utile, autre spectre brandit à la figure du monde avec sa quatrième armée du monde et ses armes de destruction massive, et quoiqu’il n’était pas du tout idiot : Saddam Hussein Abd al-Majid al Tikrit. Instrumentalisé et ruiné par l’occident dans sa guerre contre l’Iran, achevé par le doublement des taux d’intérêts de sa dette initié par les koweitiens et les saoudiens, et la surproduction pétrolière de ces mêmes koweitiens. Ce voyou qui va s’inviter à la tête du parti panarabique Baas à coup de poing et d’assassinat va devenir pour un moment le verrou du Moyen Orient en unifiant son pays sous une poigne de fer. L’évolution du marché idéologique, si j’ose dire, avec la rupture de digue offerte par la faiblesse d’un Gorbatchev, va rendre sa présence obsolète dans le grand échiquier du renseignement américain et du programme néo conservateur.

Voilà, pour le moment je m’en arrête là de ce récit du coup d’état mondial qui se déroule sous nos yeux chiasseux. Dans toute les bonnes histoires hollywoodiennes il y a un cliffhanger cher à Hitchcock, je vous laisse donc ici, puisque vous connaissez déjà la prochaine étape de récit, nous l’avons tous vu à la télé, un matin de septembre. Quand les chars sont entrés dans Santiago, le 11 septembre 1973, marquant le « suicide » du président Allende et la mort du poète Pablo Neruda.

 Non c’est pas ça que vous attendiez comme 11 septembre ? et pourquoi donc ? Vous avez tort, celui là aussi de 11 septembre est intéressant…

Démons

South West Paradise, Petite Haïti, neuf heures du matin, troupe de choc. Deux voitures, six hommes, fusil à pompe, AR15, gilets pare-balle et gros calibres. Une bicoque au sommet d’une colline, des planches aux fenêtres, des tags baveux en travers des murs, de la taule ondulée pour boucher les trous. Reflet d’un passif. Celui d’une ville pompe à fric qui laisse ses populations les plus pauvres crever dans la misère. Voiture un par devant, voiture deux surgissant dans la cour derrière. Bélier en acier, coups dans la porte, une fois, deux fois, la serrure qui craque, feu. Plombs de chasse, calibre 12, giclée brûlante dans un crachat de flamme. Le gilet arrosé qui encaisse le choc, le flic tombe, une grenade qui roule à l’intérieur. Au même instant une rafale d’AK47 accueille la troupe de derrière. 7,62 mm OTAN, les ogives explosent le pare-brise de la voiture deux, kraaa ! kraaa ! Un flic cavale à droite, fusil Remington spécial assaut, badaam ! Cartouche à ailette, des trous gros comme ça dans la paroi de bois vermoulu, le flic réarme d’un coup sec. La grenade éclate, flash de lumière, odeur de phosphore, transpiration, canicule, adrénaline, peur, bourdonnement d’oreille. Doakes entre, 45 ACP dans les mains, fait feu sur la silhouette aveuglée face à lui. Deux balles, une dans le sternum, une autre dans la tête, Mozambique dans le jargon paramilitaire. Il pivote, une autre silhouette qui surgit avec un fusil à pompe canon court, Doakes se laisse tomber sur les fesses, le plomb vole au-dessus de son crâne chauve, il réplique, blam, blam, blam ! Le pistolet se cabre dans ses mains épaisses, les projectiles forent dans la viande et l’os, carton. Une dans l’aine, le sang pisse, les deux autres dans le ventre, l’autre s’effondre en poussant un petit couinement de pucelle. Dehors le flic touché en pleine poitrine se relève groggy, une ou deux côtes fêlées. Derrière la danse continue, le servant de l’AK n’a pas quinze ans. Il arrose la cour, espère tuer le plus de flics avant de crever, derrière lui des bombonnes de produits chimiques, labo clandé, avec lui un autre adolescent, un automatique dans chaque main qui vide ses chargeurs longs sans distinction ni réserve. L’acier siffle dans l’onde de chaleur, un homme à terre, du sang partout sur son gilet de combat, on le tire à l’abri alors que l’AK continue sa tronçonneuse, kraaa ! Les douilles fumantes qui se déploient dans l’air saturé de cordite et de haine et cliquettent en tombant sur le plancher dégueulasse, gras crasse et résidus chimiques. La taule gronde sous le choc, un pneu éclate, claquement sec et assourdissant des AR15, l’adolescent recule et disparaît du cadre de la fenêtre déchiquetée, l’autre enchaîne, ses armes vibrent, les canons en surchauffe. Une cartouche à ailette en pleine tête lui arrache celle-ci, son cadavre décapité roule par terre pendant que le premier décide de s’enfuir. Doakes l’aperçoit qui se faufile dans le couloir devant lui, il appuie sur la détente, les balles le ratent, l’adolescent se plaque contre le mur et réplique, le fusil d’assaut à l’épaule, poussière de bois et de plâtre, craquement automatique, la culasse qui crache un flot de laiton, les douilles brillent dans la lumière, Doakes roule sur le côté et tire à nouveau à travers la paroi. Les balles magnum font vibrer le mur sous l’impact, trois trous larges comme ses pouces, le gosse rebondit sous le choc et lâche son fusil semi-automatique. Doakes se redresse et l’entend qui gémit de douleur. Il s’approche, l’arme en position de combat à hauteur de la poitrine. L’adolescent est par terre, une large tâche de sang couvre son flanc, il halète, regarde l’officier de police et son badge qui brille autour de son cou massif. PCPD, Protéger et Servir, Doakes l’achève, une balle pour le cœur.

South West Paradise, Petite Haïti, neuf heures, zéro sept, fin de l’intervention. Les secours arrivent, Doakes entre dans le labo, prend un bidon d’hydroxyde d’ammoniac, sort et va le mettre dans le coffre de sa voiture. Il aperçoit dans l’herbe, qui émerge de sous la maison un pied chaussé d’une basket usée, la cheville blême, il va voir, tire sur la cheville, à l’autre bout ça grogne et ça griffe. Un grand mec maigre, livide, avec des cheveux orange. Doakes le connaît, dans le temps c’était un petit dealer, et puis il a fait un séjour à l’hôpital et il est devenu accro aux antidouleurs, depuis il se came à tout ce qui lui tombe sous la main, les dealers s’en servent comme testeur. Doakes lui dit de se barrer et remonte dans sa voiture seul, ses hommes savent ce qu’ils ont à faire. Il traverse la ville. Il y a de la circulation sur Franklin, il écoute la radio, Dire Straits, Brother In Arms, puis Beastie Boys, Sabotage, et la voix chaude de l’animateur entre les deux.

O’Malley, bar à motards, neuf heures quarante-cinq, il ouvre le coffre, prend le bidon, rentre dans le bar. Le pose sur le comptoir, check avec les mecs, les billets passent de main en main, Doakes ressort, retour au commissariat central, un grand bâtiment de verre et de marbre rose, quatrième étage, unité de choc, antigang. Capitaine Johnson out, l’affaire Podzanski, il faut des têtes, enquête des affaires internes en cours, tous les services sur la sellette. Grand jury en cours, commission spéciale, tout ce que la ville compte de légumes va y passer rendre des comptes. Capitaine Cairn en poste, Thomas Cairn, diplômé, ambitieux, intelligent, et surtout intègre. Lui et Doakes sont comme chien et chat. Cairn lui aussi a été dans l’armée, police militaire, Afghanistan, Irak, puis renseignement. Une convocation obligatoire par jour, rendre des comptes mais l’un a besoin de l’autre et ils le savent tous les deux. Nettoyage obligatoire, les fédéraux sont en ville, tout le pays tourné vers Paradise, donc le monde entier, l’Amérique est propagande.

Onze heures, Doakes rentre en salle d’interrogatoire, suspect matricule 45287, impliqué dans une affaire de double homicide, alors mon pote on en est où ? T’as réfléchi ? Dans la pièce un barbu avec un tatouage dans le cou. Le suspect est noir, on lui a fait un peu la fête, il saigne du nez, a un cocard qui lui barre sa bouche épaisse. Le suspect lève son majeur, Doakes soupir et regarde le barbu. Celui-ci traverse la pièce et tord violement le doigt, hurlement, baffe. Enlève-lui ses menottes. Ils lui tombent dessus à deux, des coups de poing scientifiques, méthodiques, qui ne laisseront pas de marque. Profil bas, ou presque. Cairn rentre soudain dans la pièce. Qu’est-ce qui se passe ici !? Doakes lui explique, ce type a violé et tué deux filles, il ne veut pas avouer mais on a des témoignages, des preuves indirectes. Dans mon bureau immédiatement. Le bureau est un bloc de verre et d’acier insonorisé, on les voit qui se hurlent dessus, Doakes sort en claquant la porte. Doakes ! Doakes revenez immédiatement ! J’ai du boulot moi !

Onze heures seize, un coup à la machine, Coca et barre vitaminée, on ramène le suspect en cellule, Cairn a fait venir le médecin. Doakes fait signe au barbu qu’on se tire. L’équipe est en bas qui ramène le matos du laboratoire, des armes, et de la drogue, l’argent ça va ailleurs. Un des hommes lui glisse un mot à l’oreille, et fait signe vers sa voiture. De l’autre côté de l’avenue deux costards en Plymouth grise, FBI, qui les observe de loin. Doakes fait mine de n’avoir rien vu, il monte dans la Ford. Radio, appel. Antigang, urgence, direction Perfect, Lincoln Park, poursuite en cours, braquage de bijouterie. Toute la troupe part en courant laissant le matos au bon soin des bleus sur place. Démarrage à quatre-vingt-dix, sirènes à fond, Doakes enfile son gilet pare-balle, tatouage dans le cou conduit. Tout droit direction Roosevelt High, puis à gauche et enfin à droite, Océan Boulevard, Washington bridge, tour Striker comme une épée dans le ciel, les gratte-ciels de Perfect, hélicoptère de poursuite dans le ciel. Un van noir à contresens dans Jackson street, les voitures qui convergent pour lui couper la route. Pare-chocs buffles. Le van monte sur le trottoir et traverse la vitrine d’un Zara, cris dans la foule, une femme est renversée, le van bondit dans Hampton avenue. Hurlement des pneus, le barbu avec son tatouage est un expert, il a suivi des stages, fait de la protection en Irak et ailleurs. Il est sous contrat avec la ville. Lui et quelques autres. La réponse du maire aux allégations de corruption, on engage des gens de l’extérieur, on vire ce qui dépasse. Les deux voitures reprennent la poursuite, Hampton, puis Séminole, Creek avenue, Cherokéé street, toutes les tribus. Les braqueurs se mettent à tirer. Fusil d’assaut FAL full auto, les balles se dispersent, un mort, un blessé dans la foule. Doakes réplique, AR15, visée réflexe, guidage laser, rafales de trois, les pneus, le réservoir, le van zigzag, les balles percutent la taule avec des miaulements affamés, déchirent les chairs, explosent un phare arrière, la roue. Les balles sifflent à ses oreilles, percutent un mur, un pare-brise, traverse un ordinateur et un employé de caisse. Les fusils claquent par-dessus le grognement des moteurs, la peur, la chaleur, encore, toujours, l’adrénaline. Le van qui déboite, dérape, va s’arracher contre un panneau publicitaire qu’il réduit en miettes avant de caler. Les braqueurs sortent en tirant. L’un d’eux est blessé, soutenu par un autre qui rafale sans discontinuer vers les flics à l’arrêt, au milieu de la circulation et des civils aplatis qui au sol, qui au fond de leur bagnole ou s’enfuyant. Doakes et son équipe avancent. Tous sont rompus au combat urbain, le combat urbain la guerre de demain. Les braqueurs sont quatre, cagoulés, sauf un, le blessé, un blond avec les cheveux mi longs, qui tire lui aussi. Doakes l’abat, au coup par coup, une dans la jambe, deux dans le ventre, une dans la poitrine. Puis rafale longue pour son pote qui réplique full auto. Les projectiles pleuvent, pas de quartier, on tue ou on est tué. Il est meilleur à ce jeu. Il est mobile, souple, concentré, alors il tue. Midi quinze, fin de l’intervention, tous les braqueurs sont morts. Trois blessés et un mort dans la foule, zéro chez les forces de l’ordre, unité de choc merci.

Midi dix-sept, coup de pompe, l’après jus de guerre, la tension qui retombe d’un coup, l’envie de jouir, de hurler, d’expulser, et puis la tristesse, la lassitude. Il avale deux comprimés de Perivine arrosés de soda. Retour au commissariat lecture des enquêtes en cours, affaire Winworth, affaire Calisto, affaire de la bijouterie Golden Kabul, affaire du double homicide de Penn Street, coup de fil d’un journaliste au sujet de la fusillade sur Perfect, rien à déclarer. Réunion en salle de repos avec les gars. La salle est clean, on l’a déjà vérifiée deux fois, on peut parler librement. Constat de la matinée, discussion autour de Jack Podzanski et de ses frères, tous au secret dans un établissement fédéral, va-t-il vouloir sauver sa peau en balançant tout ce qu’il sait ? Chacun y va de son avis. Brent Brown, son second, pense que c’est un voyou à l’ancienne, il connaît le tarif, il se taira, Doakes est de son avis, d’autres pas mais personne ne dit rien, pour le moment profil bas. D’ailleurs que faire d’autre ? On a eu son fils, on a éliminé les suspects désignés et les Feds les ont à l’œil.

Quatorze heures zéro huit, intervention dans la maison d’un suspect sur dénonciation d’un postier. Il y aurait du trafic de drogue dans l’air. Le suspect est un jeune homme d’origine canadienne, né en France, blond aux yeux bleus, mince, tatoué branché comme ils le sont en ce moment, la mode des citations. On ne trouve rien chez lui sinon des rapports médicaux. On l’interroge, il admet les faits mais n’a jamais touché ou donné un centime sur l’herbe qu’il faisait passer ou recevait, le cannabis soulage, dit-il, ses douleurs dorsales. Doakes est suffisamment impressionnant pour être certain que le gamin ne ment pas, et se dit en rigolant qu’on en a bien de la chance d’avoir des postiers si soucieux du crime organisé. Le suspect n’est pas inculpé mais on va devoir en informer ses employeurs parce que c’est la loi, pas de quartier avec les trafiquants, argent ou pas, amateur ou pas. Doakes connaît la musique et la loi c’est la loi, sauf pour lui et quelques-uns parce que c’est comme ça.

Quatorze heures cinquante-deux, appel de son ex-femme pour lui rappeler qu’il a promis de prendre Marion et Jason pour le weekend et que celui-ci commence demain soir. Il est au courant, il n’a pas oublié. La dernière fois c’est ce que tu as dit aussi et…. Ils s’engueulent, ils s’engueulent toujours. C’est presque devenu un mode de fonctionnement entre eux, comme s’ils se reprocheraient jusqu’à la fin de leurs jours de ne plus s’aimer. Il raccroche, gare sa voiture, descend, rentre dans un immeuble avec deux sorties, hèle un taxi, vérifie qu’il n’est pas suivi, arrête le taxi près de ligne du métro, prend le métro, sème le type du FBI. Descend deux stations plus loin, se débarrasse de son portable, monte dans une voiture qui l’attend à l’angle de deux rues.

Quinze heures trente et une, la voiture s’introduit au second sous-sol d’un des parkings de l’aéroport et s’immobilise près d’une Limousine immatriculée à Miami. Doakes monte à bord, Sonny Ocean est là, assis à côté d’un type d’une trentaine d’années, type wasp de base, fringué sportswear chic. A leur pied, deux sacs remplis de billets. Quatre kilos de billets au total, quatre millions de dollars en cash. Leur part pour avoir laissé opérer un escroc sur leur territoire et aidé à monter le coup. C’est Sonny qui a désigné le pigeon, lui-même tuyauté par le chef des Outcasts, un grossiste qui travaille pour Carmela Cruz, patronne de la Eme pour Paradise City, alias la Madrina. L’escroc c’est le wasp, en réalité un jeune aristocrate dévoyé de la côte est. Il s’appelle Joshua, il vient d’une grande famille de brasseurs, viré de Yale pour un petit trafic d’herbe sur le campus, en rupture de ban avec ses parents et escroc confirmé. Il ne s’est fait prendre qu’une fois pour une affaire de carte de crédit contrefaite. Un délit fédéral qui lui a valu deux ans à Ryker, Doakes est au courant de tout, il l’a fait faire une enquête sur lui par un privé de ses amis. Le privé en question se trouve justement avoir dans ses fiches clients le grossiste arnaqué, un heureux hasard qui leur a permis d’en savoir plus sur lui. Plus tard Doakes compte se servir du détective pour que le pigeon les débarrasse de ce garçon, et la boucle sera bouclée. Ils boivent un verre ensemble et trinquent à la réussite de l’entreprise puis Doakes repart avec sa part de billets, deux kilos.

Seize heures quarante-deux, un comprimé de Perivine pour se tenir en alerte, et deux cachets d’aspirine pour faire tomber le mal de crâne. Il remonte dans sa voiture et répond immédiatement à un appel. On a retrouvé un cadavre près d’un lotissement à l’est de la ville, la criminelle est occupée ailleurs on demande à l’antigang de s’en occuper. Quand il arrive le corps est encore à moitié enterré, un bras qui dépasse et son visage gonflé par la chaleur et le pourrissement. Il a l’extrémité des doigts coupés pour retarder l’identification, la bouche béante et noire, sans dents non plus, pour les mêmes raisons. On lui a tiré une balle dans le crâne. Mais toutes ces précautions sont bien inutiles, il a trois grains de beauté sur la tempe formant un triangle et Doakes les reconnaît aussitôt parce que c’est un de ses anciens clients. Un dealer du nom de Tommy Reese qu’il a déjà arrêté une fois. Il l’explique au coroner tout en se demandant qui est derrière ce meurtre.

Dix-sept heures dix, discussion avec ses collègues de la Crime à propos de la mort de Reese, Doakes conseille d’enquêter du côté de Bagdad City et plus exactement d’un certain Isman Houssani soupçonné de trafic de stupéfiant. Puis retour au commissariat et rédaction des rapports de la journée au sujet des deux interventions.

Dix-sept heures vingt-quatre, le FBI et les affaires internes débarquent et rentrent dans le bureau du capitaine Cairn pour en ressortir dix minutes plus tard et se diriger vers le sien. Lieutenant Doakes à partir de maintenant, vous êtes mis en examen dans le cadre du meurtre d’Irina Yaponsky. Qu’est-ce que vous racontez ? De qui vous parlez ? L’affaire Hyatt, vous vous souvenez Doakes ? fait un des gars des affaires internes avec un petit sourire malin. Doakes hausse les sourcils, je croyais que ce dossier était clos. Eh bien il ne l’est plus, pourriez-vous nous suivre je vous prie, ajoute un agent du FBI.

Dix-sept heures quarante, dossier Hyatt, interrogatoire du suspect, le lieutenant Warren Doakes, dans le cadre du meurtre d’Irina Yaponsky alias « Marushka » annonce un des agents Smith pendant que son collègue note sur son ordinateur portable. FBI, Doakes comme tout bon flic des villes qui se respecte les déteste. De toute manière tous les services des forces de l’ordre au renseignement se détestent copieusement les uns les autres, c’est une constante quasiment vérifiable dans tous les pays. Où étiez-vous lieutenant cette après-midi entre quinze heures et seize heures quarante-deux ? Où est le rapport avec le Hyatt ? Répondez à la question. J’étais parti déjeuner. Où ? Dans un boui-boui sur Freetown. Qu’est-ce que vous faisiez par là-bas ? Bon ça va durer longtemps vos conneries ? De quoi on m’accuse exactement ? Du meurtre d’Irina Yaponsky. Vous avez des preuves ? Pourriez-vous me donner votre portable je vous prie. Qu’est-ce que mon portable vient faire là-dedans ? J’insiste. Euh… je l’ai perdu. Les deux Smith se regardent d’un air entendu. L’un des deux sort une photo on y voit Doakes en compagnie d’une jeune femme sur un yacht. Qui est cette personne ? Aucune idée, je ne sais même pas quand cette photo a été prise. Il y a six mois. Et cet homme il ne vous dit rien non plus je suppose. Une photo anthropométrique face profil d’un type brun et à la peau mate. Non plus. C’est curieux… Il met en route une vidéo sur l’ordinateur et tourne l’écran vers lui. On y voit Doakes toujours en compagnie de la jeune femme et du brun qui discutent sur le yacht. La caméra se déporte et filme le nom du yacht, le Santa Laguna, propriété d’Antonio Guerrero. Est-ce que la mémoire vous revient maintenant ? Non, vraiment, je ne sais pas, vous savez je connais beaucoup de monde dans cette ville. Nous n’en doutons pas… Comme monsieur Guerrero par exemple. Euh… oui et alors, tout le monde le connaît en ville… Et Sonny Ocean également…. Et Frank Ricotello alias Trois Doigts…Oui, bien sûr, où voulez-vous en venir ? A la nature exacte de vos relations avec ces messieurs… Doakes se lève, bon ça suffit maintenant les charlots, vous avez rien contre moi. Asseyez-vous lieutenant, nous n’en avons pas terminé. Moi si ! Un troisième agent s’interpose et l’oblige à se rassoir. Doakes est un peu décontenancé, c’est la première fois qu’on lui fait quelque chose de ce genre. Deuxième vidéo, le brun face caméra. Je suis le colonel Fedor Yaponsky,le frère d’Irina Yaponsky. Pour traquer les assassins de ma sœur je me suis infiltré au sein de la famille Riccotelo sous le nom de Quinn Fizetti. J’ai assassiné Steven Blackwell en compagnie de Jack « Lucky » Mayden avec la complicité active de l’équipe du lieutenant Doakes. L’intéressé fait la grimace. C’est quoi ces conneries ? Bien sûr qu’il reconnaît Quinn comme il a reconnu Manuela la petite amie de Frank. Mais il a du mal à comprendre. Quinn un colonel russe ? Ce petit minable ? Invraisemblable. C’est des conneries, il répète. De la mise en scène, ça se voit ! Nous avons deux heures de confession de ce genre, et des tonnes de preuves contre vos amis de la mafia…. C’est terminé Doakes. Doakes lève les yeux vers les deux Smith, la mafia, ils disent ça comme s’ils étaient au cinéma, qu’est-ce qu’ils connaissent de la mafia ces crétins ?. Et des preuves contre moi vous en avez ? Pour le moment tout ce que j’ai vu moi c’est une vidéo avec un mec qui m’accuse sans preuve. Et puis d’abord il est où maintenant ce gars, pourquoi vous l’amenez pas puisqu’il m’accuse ? Qu’on nous confronte. Nous ignorons où il se trouve.

Dix-huit heures vingt et une, salle d’interrogatoire, toujours. Un agent rentre glisse un mot à l’oreille d’un des Smith. Qui l’a prévenu ? On ne sait pas, probablement ses hommes, fait l’agent avec un signe de tête vers Doakes. Les deux agents sortent ensemble. Kleinsfield est dans le couloir avec sa serviette. Cairn arrive à sa rencontre. Maître Kleinsfield ! Quelle surprise ! Où est mon client. Je croyais que vous ne défendiez que les voyous, maître. L’avocat fait comme s’il n’avait pas entendu, il sent exagérément l’after-shave et porte des boutons de manchette en platine gravés de ses initiales, FK.  De quoi on accuse mon client ? D’homicide et de complicité d’homicide, répond un des agents dans son dos. Vous avez des preuves ? Dans la salle d’interrogatoire la danse continue mais Doakes tient bon. Il connaît le système, il connait les techniques d’interrogatoire, c’est pas un cadeau. L’avocat entre précédé de Cairn. Votre plaque  lieutenant. Jusqu’à nouvel ordre vous êtes relevé de vos fonctions. Allez vous faire enculer, répond Doakes en balançant sa plaque sur la table. Vous êtes libre lieutenant, indique l’agent avec Cairn, jusqu’à nouvel ordre…

Dix-huit heures trente-cinq, un nouveau comprimé de Périvine et un demi décontractant léger. Barre vitaminée, soda. Dix-neuf heures, il rentre dans un bar et discute avec un indic sous l’œil d’un agent du FBI. Fais passer le mot à qui tu sais, faut que je leur parle et pas au téléphone, en personne. Dix-neuf heures trente-huit, il rentre chez lui. Passe un coup de fil mais le FBI n’a pas encore eu le temps de poser un micro. Ils le filment de loin, posté ostensiblement devant sa maison. Après le coup de fil on le voit aller dans sa cuisine se faire un café, puis de là disparaître dans le salon. Doakes regarde les actualités mais il n’est pas vraiment là, trop de choses dans sa tête, trop de questions sans réponse. Trop de problèmes en même temps.  Vingt heures dix, un van noir se gare devant la maison. Doakes sort et monte à bord. Vingt heures quarante le van sème les agents du FBI dans la circulation nocturne.

C’est quoi ces conneries, Quinn le frangin de la pute ? Quinn un russkov ? C’est du délire. Je savais bien qu’il y avait quelque chose de louche avec ce mec, fait Ocean en sirotant son whisky. Vingt-deux heures trente, une vaste propriété, quelque part dans le bayou. Végétation tropicale et façade coloniale. Ils t’ont embrouillé, c’est pas possible, fait Frank en tirant sur son barreau de chaise vert olive. Ils m’ont montré une vidéo, c’était lui. Mais c’est quoi exactement un poulet ? J’en sais rien mais les Feds ont l’air d’en avoir long. Il balance le contrat Blackwell. Celui que tu ne voulais pas faire. Celui que je pouvais pas faire. Mais ce mec a volé et tué pour nous, c’est pas possible que ça soit un flic. Frank n’avale toujours pas, Sonny s’est déjà fait son opinion depuis longtemps. J’ai pas dit que s’en était un, dans la vidéo il dit qu’il est colonel. Un militaire ? Qu’est-ce qu’un militaire russkov… Doakes s’exaspère, je t’ai déjà expliqué. Merde… tout ça pour une pute. Pas que, sa sœur… Ouais, ouais… bon on fait quoi ? Il va falloir annuler toutes les opérations en cours. Frank recrache une fleur bleutée, pas question ! On va déjà perdre des millions à cause de cette foutue loi sur les jeux en ligne. Putain de gouverneur, approuve Sonny, j’ai bien fait de ne pas avoir voté pour cet enfoiré, ça m’aurait fait mal au cul. En attendant les Feds ne me lâchent pas, et c’est sans doute déjà la même pour vous. On est au courant, fait Donny Duck qui n’a rien dit jusqu’ici, ils campent devant chez Sammy depuis une semaine. De quoi ? Pourquoi vous ne m’avez rien dit ? s’énerve le flic. Pourquoi foutre ? C’est nos oignons… on a pensé que c’était à cause de Jack. Ouais… y’a aussi ça…. Ils t’ont demandé quoi là-dessus ? Rien, il n’y avait que l’affaire du Hyatt qui les intéressait. C’est bizarre. Ils ne sont pas d’accord sur la marche à suivre, mais toujours finalement c’est Frank qui a le dernier mot. On ne lâche rien excepté les affaires qui risque d’être le plus voyantes, comme les contrats, les braquages. Un genre de silence radio.

Vingt-trois heures quarante. Doakes repart avec le van. A l’intérieur se trouvent Brent et quatre hommes dont le barbu avec le tatouage. Ils vérifient leurs armes, font aller et venir les culasses, chargent, s’équipent. Gilet pare-balle, gilet de combat, casque blindé, vision nocturne.

Minuit trente et une, Périvine et calibre. Adrénaline et la chaleur toujours, épaisse, moite, pas un pet de vent, mais on annonce l’approche d’un cyclone magistral. L’équipe s’invite dans un hangar rempli jusqu’à la gueule de cocaïne, assaut en règle, rapide, efficace, fusils automatiques, mode rafale courte et réducteur de son, quatre morts propres. Ils chargent une partie de la coke dans le van, une demi tonne, embarquent les cadavres, détruisent le reste. Essence. Incendie au bord de la baie, les pompiers dans le quart d’heure. Ils filent sur la highway 180, direction le nord.

Le barbu découpe les cadavres à la machette comme s’il débitait du bois et jette les morceaux à mesure dans le bayou. On entend les caïmans qui se disputent la viande. Ça brasse violemment. Brent tend un portable à Doakes et lui assure qu’il est propre. Une heure et quart du matin, dans le ciel est accroché l’ongle coupant d’un chat de la lune.

Deux heures. Débarque sans prévenir chez sa petite amie stripteaseuse qui vient de terminer son service. Elle est crevée, ll a envie de baiser. La Périvine, la tension de la journée, il a les couilles en feu. Va te faire foutre Warren ! Je suis pas ta pute ! Ils commencent à s’engueuler. Elle le fout dehors.

Deux heures vingt-deux, il erre dans Macéo à la recherche d’une fille arrangeante, un flash de rhum vieux dans la pogne. Une qu’il connaît si possible. Eh Maria, como esta mi amor !? La fille le reconnaît et lui fait un doigt, plutôt crever que de monter avec un poulet. Il se marre et continue de remonter le boulevard. Il croise une voiture de patrouille occupée avec une fille, un trans d’un mètre quatre-vingt-dix avec ses talons compensés, des faux cils longs comme un doigt ornés de paillettes. Il s’arrête à leur hauteur, quoi que vous dise ce petit con de Gusto faut pas le croire. Oh c’est pas gentil de dire ça Warren, minaude le trans. Bonsoir lieutenant, bonsoir les mecs. La soirée a été chargée lieutenant, fait un des flics en regardant sa bouteille. On peut dire ça, ça va Gusto ? Ça va mon chéri et toi t’as l’air tout flappi. Moi ? Naaaan je suis juste chaud comme il faut. Et sur ce il redémarre, et reprend sa route au pas. Il finit par se dégotter une petite, brune, avec la coupe au carré et la perle là, tout ce qu’il aime, si elle a dix-huit ans c’est une chance. Il la fait monter, il est raide, ils vont dans un chantier. Elle veut lui enfiler un préservatif, il la repousse, vingt dollars de plus si on n’en met pas. Va te faire foutre toi ! baragouine la fille Il n’a pas de temps à perdre, il est raide, il en veut et tout de suite, il attrape la fille par les cheveux, merde une perruque, en dessous elle est brune aussi mais avec les cheveux longs, c’est moins bien. La fille se débat, il sort son chibre et l’oblige à le sucer. Elle essaye de le mordre, il la relève et lui donne un coup de tête, sort son arme de son autre main. Maintenant tu me suces gentiment compris ? La fille a un coquard et la peur qui se lit dans les yeux, elle fait signe que oui, il la pousse vers son sexe, lui inflige un rythme, ça dure. Elle manque de s’étouffer. Il jouit la relâche elle se redresse d’un coup et crache par la fenêtre. Il jette des billets. Barre-toi maintenant, allez calte !

Quatre heures vingt, il n’arrive toujours pas à dormir. Trop de Périvine, amphétamine qu’on donnait aux gars de la Wehrmacht sur le front de l’est, trop de problèmes à résoudre aussi. De questions. Comment les Feds ont eu vent de cette affaire de Quinn, comment ils ont obtenu ces films ? Quinn leur a envoyé ? Quinn est mort, il le sait c’est lui qui s’en est occupé. Comme il s’est occupé de sa sœur. C’est aussi pour ça qu’on le paye bon Dieu et c’est sur lui que va tout retomber. Il faut que Knox le sorte de là. Mais Knox a les mains liées non ? C’est ce qu’il va lui servir, grand jury et tout le tralala. Il pense au coup de ce soir, la revente que ça va faire cinq cent kilos de coke. Il pense à l’argent qu’il a accumulé, la cavale ça coute cher. Pas question qu’il aille en cabane, il y a trop de gens qui l’attendent en cabane. Il a baisé trop de monde. Il pense à tout ce monde, se demande comment il va se sortir de ce merdier cette fois. Il pense à Cairn enfin, se dit qu’il faut absolument l’empêcher de nuire, que c’est le plus dangereux d’entre tous. Il va trouver un moyen, il a de la ressource.

Planté devant sa télé, une bière à la main il regarde la rediffusion du superbowl de l’année dernière. Il est ailleurs bien sûr. Sur la pendule murale il est marqué qu’il est approximativement cinq heures, mais c’est pas sûr, elle déconne et d’ailleurs il s’en fout quelle heure il est.

Sept heures, il se réveille en sueur et en sursaut, il a fait un cauchemar, Quinn l’abattait en pleine rue, le cadavre de Quinn, décomposé, zombifié. Il se lève de son fauteuil, groggy, regarde par la fenêtre si les Feds sont toujours là. Ils n’ont pas bougé. Le ciel est sombre, il y a du vent. La télé est toujours allumé, il l’éteint, se prépare pour aller au boulot et puis se rappelle qu’il est suspendu. Mais il ne peut pas rester comme ça sans rien faire ! Il faut que Knox intervienne, il le sent Kleinsfield ne va pas suffire. Pas cette fois. Et peu importe ce qu’évoquera le chef, il ne va pas se laisser balayer de sa propre ville comme ça. Il a fait trop de chose, trop de sacrifice, et puis merde, il ramène des tonnes d’argent ! Il prend une douche, un café serré sans sucre, il aime quand c’est amer, et de la Périvine, un demi comprimé pour pas monter trop vite. Vers sept heures trente il est dehors. Il salut les Smith d’un doigt et monte dans sa voiture. Il a une arme à la cheville et son gilet pare-balle sous sa chemise, il sait que maintenant il est potentiellement dangereux pour ses amis, il connaît la chanson, il ne veut prendre aucun risque. Il n’a confiance que dans son équipe, et encore, il a bien dans la tête deux, trois gars dont il se méfie.

Le chef n’est pas visible, il n’est ni au commissariat central, ni à la mairie, par contre quand il apprend par Lynn que Doakes traine dans les locaux, Cairn s’énerve, passe la consigne, Doakes ne doit pas approcher ni de son bureau, ni de son équipe. Mais Cairn sait qu’il ne part pas gagnant, Doakes a trop d’amis parmi les policiers, trop de gens qui le voient encore comme un héros. Ne serait-ce ceux qui ont participé à la poursuite la veille sur Perfect. La presse aussi, enfin une partie de la presse de cette ville, le considère comme un héros. Car lui-même a des alliés qu’il informe en douce, et pas seulement. Il y a ce mystérieux corbeau au sein de son service, celui qui a branché le FBI. Il le sait par les affaires internes, les Fédéraux soupçonnent quelqu’un de chez eux d’avoir balancé Doakes. Le même corbeau a contacté le Miami Herald, qui lui a passé un coup de fil à propos de l’assassinat de Joe Fat, un mafieux d’Orlando, encore un coup auquel Quinn aurait participé pour le compte des Ricottelo. Bon Dieu ce corbeau va foutre le feu à la ville. Si seulement on savait où est Quinn aujourd’hui… Il est huit heures et quart, le capitaine Cairn doit rencontrer un informateur, il vérifié son arme en sortant de son bureau, croise Lynn avec qui il discute. Il a confiance en lui, il a lu ses états de service, même s’il a été l’objet d’une enquête des affaires internes, il le pense honnête, et puis c’est un bon flic, il le voudrait avec lui à l’antigang, il sait que le lieutenant vise le FBI mais peut-être qu’on peut s’arranger. Faites six mois avec moi et je vous promets que je parlerais de vous…. Lynn a promis d’y réfléchir. Cairn descend dans le parking, des flics en uniforme le saluent sans enthousiasme. Il n’est pas très populaire et il le sait. Comment pourrait-il en être autrement dans une des villes les plus corrompues de la côte est ? Il monte dans sa Lexus couleur résine et sort du parking. Son informateur habite dans un lotissement de River Street., un coin à peu près tranquille. D’après lui il a des infos sur Doakes justement à propos de la mort de deux flics. Encore un autre dossier… un suicide bizarre et un homicide dans un  drugstore. Cairn n’a pas encore fait ouvrir une enquête mais c’est le suicide qui lui a mis la puce à l’oreille. Deux policiers d’un même binôme qui meurent à quinze jours d’intervalle. Depuis qu’il est en place le capitaine passe au crible tous les dossiers suspects qui touchent au service. Ça non plus ça ne le rend pas populaire, ça rend même nerveux. Huit heures quarante, il est arrivé, son téléphone sonne, c’est un journaliste qui veut l’interviewer. Il n’a pas le temps. Il traverse la rue, au même instant à quelques kilomètres de là, Doakes rentre dans le club le plus sélect de la ville en repoussant le maître d’hôtel. Frank il faut qu’on parle. Frank Knox émerge du nuage bleuté de son Havane, un verre de dix-huit ans d’âge à la main.

Ola ! L’indic est seul qui l’accueille avec une bière. Il a le visage couvert de tatouage B-13, Vierge de Guadalupe, etc…Il est portoricain d’origine mais c’est la force de la B-13, ils embauchent tous les latinos sous la bannière de leur choix. Celui-là fait partie d’un petit gang de quartier, les Latin Patriot. Tu veux une bière flic ? Non merci. Cairn a plusieurs réunions qui l’attendent dans la matinée, il est pressé, et puis il n’aime pas être là dans ce quartier. Ça lui rappelle sa propre enfance. Son ghetto blanc à lui, quand il n’était encore qu’un white trash sans avenir. C’est l’armée qui a fait de lui ce qu’il est, c’est grâce à l’armée qu’il est arrivé là où il en est. Il a fait du zèle en Afghanistan et en Irak. Ses médailles lui ont ramené une promotion immédiate au sein des forces. Je suis pas venu pour une bière Adolfo, raconte-moi plutôt ce que tu sais. Eh flic, du calme, faut qu’on discute d’abord, combien ça va me rapporter moi ? T’as pris six mois pour port d’arme, tu dois te présenter dans trois jours à Dog Town, je peux te faire sauter la condamnation. Aaah six mois c’est rien, moi je parlais plutôt pépètes tu vois…  Cairn sent une présence derrière lui, il se retourne, un autre tatoué, râblais, le crâne chauve, l’air menaçant. Qu’est-ce que c’est que ces conneries Adolfo ? De quelle connerie tu parles flic ? De mon pote Carlo ? Ou bien c’est de venir seul chez moi ? Instinctivement Cairn porte la main sur son arme. Sois pas stupide Adolfo, tu sais qui je suis. Clac, clac, le bruit caractéristique d’un fusil à pompe qu’on arme, il sent le canon contre sa tête, un troisième sorti de nulle-part. Ah, ah, ouais on sait qui tu es flic. Ils le débarrassent de son arme, lui prennent son portable. Adolfo l’allume et reconnaît certains noms dans le journal des appels. Dis donc ça en connaît du monde, y’a même cette présentatrice Helena Rodriguez, non c’est vrai ? Font les autres. Helena Rodriguez est connue du ghetto à cause de ses gros seins, elle présente le 13h sur Paradise TV, la chaine préférée des latinos. Eh elle est chaude ? demande le râblais. Les gars vous êtes en train de faire une connerie. Non, c’est toi qui en as fait une pendejo. Et lui tu crois qu’il est chaud, ricane celui qui tient le fusil. Je sais pas, Carlo t’en penses quoi ? Je sais pas non plus… J’ai toujours rêvé d’enculer un flic. Cairn change de couleur, cette fois, fusil ou pas il est prêt à se battre. Mais ils ne lui en donnent pas l’occasion. Carlo lui flanque un coup si violent dans les reins qu’il en tombe à genoux. Il est neuf heures dix.

Doakes sort du club où il a eu une discussion houleuse avec Knox, il a compris le message, on le lâche, il avale le demi comprimé de Périvine et remonte dans sa voiture. Il faut qu’il parle aux mecs, à Brent surtout. Mais en particulier.

Neuf heures vingt, Carlo le viole en premier, puis l’autre lui passe son fusil à pompe, Adolfo filme tout sur son portable. Ils l’enculent, l’obligent à sucer, le couvrent de foutre, la totale, et se barrent. Comme il ne s’est pas laissé faire ils l’ont un peu cogné aussi, juste ce qu’il faut pour faire mal. Cairn se relève, horrifié et paniqué à la fois, mal partout aussi. Il se rhabille honteux. Il sort de la maison complètement sonné, il a encore du mal à réaliser ce qui vient de lui arriver. Il retourne à sa voiture, il boite. Puis il se voit dans le rétro, le sperme qui sèche, il s’essuie violement avec la manche en poussant une espèce de cri guttural, et se débarrasse de sa veste à l’arrière. Il a les mains qui tremblent, il réalise qu’il est incapable de démarrer. Paralysé. Ses clefs sont dans sa veste, il n’ose plus la toucher. Il essaye de reprendre le contrôle, ferme les yeux mais les images du viol lui reviennent dans la tête comme des balles de gros calibre. Il rouvre les yeux, il faut qu’il retrouve son portable, il faut qu’il serre Adolfo et les deux autres enfoirés. Mais d’abord se laver, retirer cette crasse, cette d’odeur d’homme qu’il sent sur lui., d’abord retrouver figure humaine. Il a toujours ces réunions, toujours un poste, une position à assurer, et bien entendu personne ne doit savoir. Il attend de se calmer, les yeux dans le vide, il ignore les appels radio, et enfin il parvient récupérer les clefs et démarrer. Il rentre chez lui sans prévenir le poste et prend une longue douche. Mais il a du mal à se laver, il a du mal à se toucher, son corps ne lui appartient plus, il le dégoute.. Il a une envie de tuer qui lui remonte du bas ventre et puis soudain il vomit sous la douche, et il pleure, et il crie. Tout ce qu’il n’a pas crié pendant qu’ils s’amusaient avec lui. En sortant il se sert un whisky, dix ans qu’il n’a plus touché un verre. Il pense à ça, il pense à tout cet alcool qu’il a ingurgité quand il était môme, première cuite à neuf ans. Il boit d’un trait et s’en ressert un autre. Il s’habille, évite son reflet dans le miroir de la chambre, remarque que ses mains ont cessé de trembler, il est onze heures.

Ce fils de pute de Knox nous lâche. On va faire comment ? Les Feds, les affaires internes, Cairn, on est foutu. T’inquiète pas pour le capitaine, je m’en occupe, est-ce que t’as été interrogé ? On y est tous passé, ils nous lâchent pas. Sur quoi ? Sur tout Hyatt, Blackwell, Quinn, et le polonais. Ils vous ont posé des questions sur Jack ? Oui, pas toi ? Non… Qu’est-ce qu’ils voulaient savoir ? les conneries habituelles mais ils font comme s’ils savaient déjà tout. Oui, j’ai remarqué. Ils sont sur les quais, entre la marina et la capitainerie sur un parking rempli de container orange et rouge, le ciel est toujours sombre, comme une odeur d’électricité dans l’air, et le vent, par bourrasque qui agite mollement les lampadaires  Ils discutent encore un peu. Ce qu’il faut faire, ce qu’il faut dire, sur qui avoir l’œil puis ils se séparent. Onze heures quarante-cinq.

Onze heures cinquante-deux, il est à l’arrêt à un feu, une voiture arrive à sa hauteur, une Buick de 90, la fenêtre s’ouvre sur le canon d’un fusil. Eh Doakes de la part de Sonny ! Le fusil gueule, la vitre latérale explose, il se prend la chevrotine en plein dans son gilet, comme plaqué contre le siège. Il a juste le temps de rouler sur le siège passager avant que l’autre ne remette ça. Il est touché à la cuisse, il sent le sang couler le long de sa jambe, il s’empare du révolver qu’il à la cheville et sort de la voiture. Tire, un genou à terre, la vue trouble, le bras incertain. La Buick continue son chemin, il tire encore, une fois, deux fois. En vain. Fils de pute de Sonny, il va pas l’emporter au paradis !

Midi et demi, toutes les rédactions sont sur le coup, Doakes, une des figures de la police de cette ville, symbole certain d’une corruption pas moins certaine s’est fait tirer dessus en pleine rue et on parle déjà d’un règlement de compte de la mafia. Doakes a été admis au Linda Bush’s Hospital avec de multiples blessures, rien de mortel mais assez de quoi le faire passer sur la table en urgence. Treize heures quarante, Cairn, pâle comme la mort, se rend à son chevet et fait bonne figure auprès des journalistes. Il n’y a que les Latin Patriot qui l’intéressent aujourd’hui, Doakes peut cuire en enfer en ce qui le concerne, mais il a des obligations donc. Les journalistes veulent savoir s’il a bien été victime d’une tentative d’assassinat de la part de la mafia, Cairn dément même s’il n’en sait rien, il préfère noyer le poisson. Quatorze heures vingt et une, le chef Knox envoie un de ses représentant à l’hôpital prendre la température. Doakes a pris du plomb dans les jambes et dans la figure, son visage a doublé de volume, mais il est bien vivant et furieux. Jamais Sonny n’aurait pris la liberté de tirer sur un flic, et sur lui, sans une autorisation tacite au plus haut niveau. Il fait comprendre au représentant que s’il tombe il ne tombera pas seul. Quinze heures, visite du FBI et des affaires internes, tous ensemble, comme s’ils étaient indissociables désormais. Alors Warren toujours pas envie de se mettre à table ? Allez vous faire foutre. Allons Warren on sait que c’est Sonny qui est derrière le contrat. Si vous savez pourquoi vous l’arrêtez pas ? Doakes connaît la danse donc…. En attendant on poste deux hommes devant sa porte. Quinze heures vingt, conférence de presse retransmise sur toutes les chaines locales et bientôt nationales, c’est le capitaine qui s’y colle. Il dément une nouvelle fois les rumeurs de mafia, même s’il n’a toujours pas d’information concrète sur le sujet. On sait que c’est drive-by, qu’on lui a tiré dessus aux pompes depuis une voiture et que les tireurs ont pris la fuite dans une Buick 90 couleur crème. Vingt-cinq minutes plus tard ses propos sont démentis par l’intervention de l’unité de choc au Sammy’s Bar où ils arrêtent Sonny Ocean et tous les gars qui se trouvent là à trainer au milieu de l’après-midi. Seize heures trente-deux, le barbu avec le tatouage dans le cou rentre dans la chambre de Doakes pour lui annoncer la bonne nouvelle, on a serré Sonny et on a le téléphone de Cairn avec le film…. Et Adolfo ? Adolfo il dort avec les caïmans.

Dix-huit heures, maître Kleinsfield est enfin autorisé à voir son client à la prison du comté alias Dog Town. Sonny est furieux lui aussi, pas à cause de son arrestation, à cause du contrat qu’il n’a jamais passé. Même s’il avait eu le blanc seing de Knox il ne l’aurait pas autorisé. Pas maintenant en tout cas, pas en pleine tourmente. Kleinsfield lui assure qu’il sortira demain au plus tard, qu’ils n’ont rien sur lui. Ocean est moins sûr, il a reçu la visite du FBI, ils ont l’air de savoir des choses. Oui, ils savent sûrement plein de choses, je n’en doute pas, s’exaspère l’avocat, mais ils n’ont aucune preuve directe ou utilisable. Ils ont la confession de Quinn, fait remarquer Ocean. Confession qui ne vaudra pas grand-chose si ce Quinn ne se présente pas lui-même devant le tribunal. Non, je vous dis le FBI a sans doute plein de choses sur votre compte mais rien d’utilisable devant une cour. D’ailleurs pour le moment la seule charge qui a été retenue contre vous c’est cette tentative d’homicide. Il paraît qu’un des gars a dit à Doakes, de la part de Sonny, aucun de mes gars serait assez con pour faire ça, on veut me faire porter le chapeau. Oui mais qui ? Sonny prend un air abscons, ça je m’en occupe, j’ai ma petite idée.

River Street dix-heures trente. Cairn a fait venir le SWAT, on va serrer tous les Latin Patriot., pour se faire il a monté un bobard. Un informateur lui aurait dit qu’un des Patriot aurait participé au drive-by. A dix-neuf heures quinze l’opération est terminée et l’unité doit faire face à un début d’insurrection dans le quartier. D’autres unités de police sont appelées en renfort. Dix-neuf quarante, plusieurs incendies en cours dans River Street, Cairn est blessé dans la bagarre, lui ainsi que dix-sept policiers au terme de l’émeute qui n’intervient que vers neuf heures du soir.

Vingt-deux heures trente, chez Rosetta, un petit restaurant italien dans le centre. Donny Duck et ses gars sortent, ils ont bien bu, ils ont bien mangé, ils vont aller baiser maintenant. Un 4×4 s’arrête devant le restaurant, les vitres fumées s’ouvrent sur des canons de pistolets-mitrailleurs. La réponse de Sonny Ocean aux cowboy et aux ambitieux.

Minuit. Cairn essaye de trouver le sommeil. Mais chaque fois qu’il ferme les yeux il se rappelle. Il a prit quinze douches depuis, mais c’est toujours là. La douleur est toujours là. C’est pas seulement la chair, c’est la pointe qu’il a sur le cœur maintenant, cette culpabilité. Il ne s’est pas assez défendu, il n’a pas osé mordre quand il aurait fallu mordre, il a été faible, limite comme s’il le laissait faire. Cette faiblesse qu’il déteste tant chez lui, cette faiblesse qui l’a conduit vers l’alcool, cette faiblesse qui même à la guerre… Et tout lui revient à mesure qu’il erre chez lui. Cette fois où il n’a pas osé bouger de son trou, tremblant de peur alors que les talibans attaquaient leur unité. Ou encore quand il avait vomi après un interrogatoire particulièrement musclé. Oui, il est faible, et c’est un lâche. C’est comme ça qu’il se voit, c’est comme ça qu’il s’est toujours vu au fond, et maintenant il le paye avec le pire cauchemar que l’on puisse vivre. Et il n’a pas retrouvé le portable… Minuit dix, il se sert un verre.

Le vent souffle sur Paradise City, le ciel est sans étoile, de grosses gouttes tropicales et tièdes commencent à tomber sur l’asphalte et sa jungle. Sonny Ocean dort dans sa cellule en dépit du bruit. Frank Ricotello est chez lui devant sa télé qui regarde les émeutes sur River Street. Il est déjà au courant pour Duck, et tout va bien en ce qui le concerne. Le chef Knox est à une réunion d’ancien combattant de l’American Memorial, on récolte des fonds pour dresser un monument dans le centre-ville à la mémoire des soldats tombés en Irak et en Afghanistan, la presse n’est pas invitée. Lui et le maire ont une discussion à propos de leurs problèmes mutuels, ils en viennent à Doakes. Knox, malgré la discussion qu’il a eue avec lui, défend son poulain, le maire est moins sûr. Il serait d’avis qu’on le donne au loup. Vasquez est un féroce, et il a d’autres craintes. Chalmers ; Quoi Chalmers ? Il revient dans la course, il s’est fait élire au grand jury. L’enfoiré, après tout ce qu’il nous doit. Il n’a pas digéré l’affaire Blackwell. Je l’emmerde ! Il est une heure et demi, Doakes lui aussi dort, la morphine. Brent est côté du lit qui mate le film du viol en se marrant. C’est de la bombe ça bébé !

Neuf heures du matin. Cairn, toujours aussi pâle affronte la presse à propos des émeutes de la veille. Il se défend comme il peut mais les journalistes le mettent en contradiction avec les faits. Sonny Ocean est derrière les barreaux et Donny Duck est mort. Pourquoi le capitaine a ordonné une intervention dans River Street alors qu’il est évident que la mafia est dans le coup et non les Latin Patriot, un petit gang de rien du tout. Est-ce qu’il chercherait à protéger quelqu’un ? Neuf heures vingt, Doakes regarde la télé et savoure sa victoire. Dix heures Sonny Ocean sort de prison. Dix heures dix, Cairn boit un verre. Dehors, un vent sale balaye la ville par grosse bourrasque, la pluie continue de tomber par gouttes éparses, la tempête approche.