Le Péril Rouge était jaune

La détestation absolue et maladive d’une chose. De ce genre de chose qui, faute de vous soulever le cœur, fronce vos sourcils et laisse entrevoir, un instant, dans l’œil de l’autre, le petit psychopathe qui sommeille en chacun de nous. Cette haine en forme de certitude, qui nous pousse à dénoncer avec force l’aberration chaque fois qu’on nous en donne l’occasion, et parfois même quand on nous ne la donne pas. Cette conviction aveugle de la bouche à l’œil, issue de quelques dégustations hasardeuses, car il faut bien essayer, est, je l’affirme d’expérience, piètre conseillère. Refusant d’en nourrir sa bouche, le détestateur n’en nourrit pas son esprit non plus. Il se moque, il caricature, il gausse, et finalement quand on lui demande de s’expliquer avec précisions sur la raison de cette haine, parfois si fameux, si venimeux dans cette exécration, il ne sait plus que l’insulte et la moquerie. Des approximations de chansonnier et de mauvais calembours. Personne ne l’écoute, on rit peu, mais poliment. Son combat si célèbre se perd dans le cimetière des causes perdues, où il ira enterrer sa solitude d’homme que le bon goût aveugle.

Eradiquons le condiment !

Mais après tout qu’était-ce que ce combat dans le fatras des luttes incessantes qui agitent le monde ? Qui, en ce siècle où les voitures ne volent toujours pas, sinon en éclats éparpillés sur les étals des marchés bagdadi, peut bien se soucier de l’éradication d’un condiment ? De la reconnaissance de son crime et de son bannissement des tables et des cuisines égarées ? Qui sinon un homme ou une femme de goût peuvent trouver plus d’intérêt aux choses qu’ils mettent dans leur bouche qu’à toutes les crises et les guerres qu’on essaye de mettre dans leur tête ? Et comme nous le savons tous, les gens de goûts sont rares. Leur cause n’en est que plus précieuse.

Elle ne peut se contenter du locuteur approximatif, du comique assermenté pour amuser la galerie (marchande). On ne doit pas non plus seulement se suffire d’en trahir l’inutilité et scientifiquement dénoncer sa nuisance par l’excès de sel et de sucre, si peu glorieusement commun à l’industrie alimentaire. Cela ne suffirait pas justement. Du point de vue de la science, quelques groupes d’influences au nom byzantin auraient tôt fait de convaincre une sommité de prouver non moins scientifiquement que l’objet du dilemme contribue à l’équilibre alimentaire, sinon psychique, des enfants et des imbéciles. Des magazines féminins exhiberaient des mannequins prépubères aux formes moulées, dardant des bouteilles écarlates vers la ménagère boudinée et crieraient haut et fort que la couleur de l’été serait le rouge tomate. Les Américains prendraient des mesures contre le camembert et ce serait la fin.

Du point de vue de la raison et de la philosophie, quelques cuisiniers exotiques auraient tôt fait de préparer des inventions en forme de canapé rouge, au goût coca-cola. Et sur les plateaux le Cassandre des repas, obligé aux canapés, humilié par la caméra. Pourquoi croyez-vous qu’aucun de nos critiques du goût, gardien de la saveur, ne se soit jamais risqué à dénoncer cette chose dégoûtante ? Le défi est vertigineux. Il faut que l’avocat à charge démontre, au-delà de sa nuisance pour le corps, le péril pour l’esprit. Il faut qu’il démontre que ce qui nourrit le corps nourrit l’esprit, et que l’esprit nourrit le goût. Démontrer que sans saveur aucune, sinon une seule vautrée en rouge dans l’assiette malencontreuse, la raison se conditionne au néant. Bref, qu’avec ça même la merde aurait du goût. Que puisqu’en ces temps de finances en bernes et de chaîne de production approximative, la merde pourrait bien effectivement finir dans nos plats, il serait contre-indiqué d’encourager les industriels de l’estomac à nous la servir en sauce. Et il faut que ce héraut des repas aille même plus loin, en excommuniant le nom de cette peste cardinale de sa plaidoirie, comme ci-présent, en abolissant toute référence à une marque, une appellation américaine ou assimilée. Car il la croit, américaine, cette spécialité.

Le goût est relatif

Mais le goût voyez-vous, et surtout celui de la bouche, c’est relatif, il l’a toujours été. Ce que mangeaient les Romains dégoûtait les Gaulois, et personne ne fera dire à un vieux Papou qu’un bon jus de cervelle c’est pas la crème de la crème. Et puis l’époque n’est pas au temps, on veut le rattraper, le ralentir, on veut le dépasser, la question de ce que l’on met dans nos bouches n’est plus conditionnée que par sa fonctionnalité. Les bananes sont priées de présenter leurs papiers, à la calorie près, la choucroute ne nourrit que si elle est de tradition, la viande est NF, le poulet est une question économique, et l’œuf est bio. Bref, tout le monde s’en fout du moment que ça se mange et que ça coûte pas cher. Face au monde du comestible et des consommables, l’avocat des papilles a perdu sa langue.

Mais, comme disait Bernardo, l’ami de Zorro, tous les muets ne sont pas niais, certains même sont têtus. Et ils comprennent que face à l’argumentation économique, la philosophie de l’utile, le triomphe de la raison sur nos ventres et nos esprits, il faut opposer un péril. Un péril simple, un péril de réputation mondiale, un péril qui a fait ses preuves, et qui ne peut être réfuté sans rencontrer en chemin autant de voix pour démontrer dudit péril. Un péril relayé, absolu. L’apocalypse ? Le cancer ? Quand même pas. Alors celui qui défend la langue contre cette punition régressive prendra son dictionnaire et cherchera dans son codex un danger véritable.

Et que voit-il sous l’index tremblant de sa lecture vengeresse ? Que l’origine n’est pas américaine. Que le bruit que produisait l’énoncé de ce machin à sa table, comme si on tentait de lui sucer la langue et qui sonne si bien avec catch up (attrape), qu’il ne pouvait l’imaginer qu’issu de quelque esprit tordu de Texan amateur de grosse grillade, n’était pas une contraction, ou un américanisme, ou même la contraction d’un américanisme inventée par une marque d’anciens nazis reconvertis dans l’industrie des choses qu’on met dans la bouche. Non. L’origine est chinoise, du mot Ké Tsiap, sauce tomate. Le péril rouge était donc jaune. Tout s’explique.

 

Je suis un assisté

Jean-Michel Apatie, qui est au journalisme ce que la brosse à reluire est aux chaussures d’un ministre, soutenait récemment, devant un Barthès naturellement goguenard, que les hommes politiques n’étaient pas assez payés et que cela expliquait pourquoi la plus part avait un second emploi. Et d’affirmer avec morgue que lui, à la place de Hollande, se serait augmenté. Bien entendu tout le monde sait que l’homme qui n’était pas là n’a prit cette mesure que par pure démagogie. Et en effet on n’oublie pas que c’est suite à ses défaites électorales que Jean-François Copé s’est empressé de prendre un boulot d’avocat, ainsi que son ami Sarkozy, ça tombe bien il va en avoir besoin… On pourrait répondre qu’en 1961 déjà, Michel Audiard dans le film le Président, dénonçait la collusion public/privé dans les emplois occupés par les députés. Je cite : « La Politique, messieurs, devrait être une vocation. Je suis sûr qu’elle l’est pour certains d’entre vous. Mais pour le plus grand nombre, elle est un métier. Un métier qui ne rapporte pas aussi vite que beaucoup le souhaiteraient et qui nécessite de grosses mises de fonds. Une campagne électorale coûte cher. Mais pour certaines grosses sociétés, c’est un placement amortissable en quatre ans. Et pour peu que le protégé se hisse à la présidence du conseil, alors là, le placement devient inespéré. Les financiers d’autrefois achetaient des mines à Djelizer ou à Bazoa. Eh bien ceux d’aujourd’hui ont compris qu’il valait mieux régner à Matignon que dans l’Oubangui, et que de fabriquer un député coûtait moins cher que de dédommager un roi nègre. »… et à vrai dire on va s’arrêter là. Pas un seul français n’ignore la somme ahurissante de privilège que s’est arrogé notre caste politique. Les chiffres des salaires, des préretraites et retraites, indemnités diverses et variées, sans compter la faramineuse somme d’avantages en nature sont régulièrement publiés et dénoncés au point de devenir un phénomène de société en soi. La suroccupation des postes à responsabilité verrouille totalement la vie politique où trois gros partis se partagent le crachoir, avec le FN dans le rôle de l’épouvantail à moineau. La cooptation des pouvoirs et la main mise de la classe dominante, celle de la moyenne et grande bourgeoisie sur les « grandes écoles » ainsi que l’assemblée comme le sénat créer un effet de plafond de verre. Quand à la justice elle semble faite pour le seul usage du citoyen ordinaire comme nous l’a rappelé Madame Lagarde en embarquant pour New York. Bref en gros, nous en sommes à peu près revenus à ce qui se passait avant la nuit du 4 aout, avant que ceux qui dominent aujourd’hui n’abolissent les privilèges…

Il est temps de remettre les français au travail !

Du mise en examen Serge Dassault, dont l’incompétence industrielle nous a déjà coûté 47 milliards sur le Rafale, au sémillant Laurent Wauquiez, en passant par François Fillon ou l’héritier Pierre Gattaz, tous nous le répètent, les français ne foutent rien, il est temps d’en finir avec l’assistanat. Prenons par exemple Laurent Wauquiez, voilà un homme qui s’y connait en travail. N’est-il pas à la fois président du conseil régional, député, premier vice-président des Républicains, et maitre des requêtes au Conseil d’Etat ? Sans compter deux postes de ministre, un comme secrétaire d’état et un autre comme porte-parole, un de maire, plus ses fonctions au sein de son parti, et donc une vie publique forcément riche. Ajouter à cela qu’il est père de deux enfants et j’ose imaginer que cet homme a de nombreux amis et une vie privée. A mon avis, il doit y avoir une explication astrophysique géo localisée dans ce prodige, en France  le temps se distord à mesure que le pouvoir grandit. Et comme nous avons à faire à des surhommes, forcément leur perception de nos petites vies est celle de Zeus sur l’Olympe. D’ailleurs Serge Dassault ne le déclarait-il pas avant que ses amis ne lèvent son impunité parlementaire : « la France d’en bas n’existerait pas sans la France d’en haut ». ? Bref, entendre un homme politique ou le patron du Medef parler du travail ça fait à peu près le même effet que d’entendre le pape parler de sexe.  Pourtant, il faut bien l’admettre la part des prestations sociales n’a cessé d’augmenter avec le temps, +35% en 2015 et en 2014 il y avait environs quatre millions d’assistés au RSA et tout ça a déjà couté plus de 25 milliards d’euros en 2015. C’est dire si on n’a plus les moyens de payer des vacances aux Bahamas aux feignasses. D’autant qu’en plus il y a les fraudeurs ! Rendez-vous compte, en 2013, la fraude aux prestations sociales représentait la somme astronomique de 350 millions d’euros ! Alors que la fraude aux cotisations sociales ne se situait qu’entre 20 à 25 milliards d’euros, une paille ! Ah mais oui nous dit la classe politique, mais toutes ces aides, quand même ça motive pas à chercher du travail. Et vous savez quoi, ils n’ont pas complètement tort. Petite explication.

 

L’assistanat, un drame dont on se passerait bien.

Evacuons tout de suite la question, 68% des travailleurs pauvres ayant droit au RSA activité n’y ont pas recours. Et moins de 1% des bénéficiaires d’aide ont déclaré que ne pas travailler était plus avantageux. Corolaire inhérent à une dépression et une psychopathologie déclarée tardivement, à 40 ans je me suis retrouvé sans domicile fixe et pour une durée de trois ans. Les gens ayant souvent un portrait fantasmé et souvent misérabiliste de la situation de SDF, je précise que comme beaucoup d’autres de mes camarades d’alors je vivais techniquement à l’hôtel au mois et que je travaillais ainsi que 30% des sans domicile. J’ai été successivement sondeur, serveur et réceptionniste. Je vivais à l’hôtel mais mon adresse légale était 1 Places Mazas, adresse commune à tous les SDF de Paris ne pouvant justifier d’un endroit où réceptionner leur courrier, en face de la morgue… Des emplois précaires et mal payés qui m’ont obligé à demander une aide aux Emmaüs. J’ai également vécu chez des « amis » et testé les limites de la solidarité quand on a fait de la psychiatrie, et comme je ne pouvais pas faire de demande de RSA au départ – j’avais bien trop gagné avant de plonger, et absolument tout claqué sous l’effet de ma pathologie – que j’ai quitté mon emploi de serveur, par exemple, pour ne pas sombrer dans l’alcoolisme encouragé par la direction, il m’est arrivé de ne pas avoir un sou pour me payer l’hôtel. Mais je me suis débrouillé avec les moyens du bord. Je me suis reconstitué un réseau relationnel en fréquentant un bar et à dessin. Evitant l’alcool à nouveau je me suis fait des relations et des amis. Pour retrouver un équilibre je me suis mis au sport, et en trois ans je n’ai finalement dormi qu’une seule fois dans un parc. Quand je n’avais pas les moyens de l’hôtel ou que le mien m’avait enfermé dehors (fermeture 22h) soit je passais la nuit dans un bar à tenir le crachoir des buveurs soit je me débrouillais pour qu’on me paye une chambre pour la nuit. J’ai même fini par me trouver un appartement par un ami connu dans ce bar. Hélas ma pathologie m’a rattrapé et je suis retourné à l’hôpital, détruisant dans la foulée tout ce que j’avais péniblement construit. Appelons ça de l’orgueil je n’aime pas faire appel à l’aide public, mais surtout je déteste les administrations, les files d’attente, et les paperasses. Pourtant j’y ai fait appel, et j’y ai appris à faire une chose, pleurer sur commande. Il n’y a que ça qui fonctionne à tout les coups. Faire pitié, donner l’impression qu’on est démuni, et à part avec quelques fonctionnaires et associatifs triés sur le volet ne jamais faire état de ses ressources pour ne pas sombrer. C’est mal vu de faire du sport, de chercher du travail, de tenter de se faire un entourage. Ca fait pas assez humilié sans doute. Mais l’ennui voyez-vous avec le RSA c’est que si vous gagnez un peu plus tel mois dans votre emploi précaire, le mois suivant votre RSA diminue. Et puisque par exemple un contrat de sondeur court d’une journée à une semaine voir deux pour 8,50 de l’heure, rien ne vous dit que le mois suivant vous travaillerez. A ce régime là si vous êtes SDF vous n’avez aucun moyen de refaire surface. Et si d’aventure vous gagnez la somme faramineuse de 800 euros comme réceptionniste à temps partiel comme je le fut, oubliez le RSA. Sachant que l’hôtel où vous vivez coûte 547 euros par mois, que telle association prend en charge là-dessus 350, il vous reste environs six cent euros pour vous nourrir, vous habiller, vivre. Sachant que bien évidemment il faut ajouter deux euros par jour pour la douche dans certains hôtels, et que vous mangerez dans tous les bouibouis du quartier faute de pouvoir cuisiner dans votre chambre. Et ici je parle d’une situation « confortable » je doute qu’un SDF de Rouen ou de Clermont Ferrant trouve facilement, emploi, hôtel, structure et moyen de locomotion. Bref ça douille d’être pauvre et en effet dans ce contexte on a plus intérêt à rien foutre qu’à vivre sur la corde voulu par des énarques qui n’ont pas la moindre idée de la réalité du terrain.

Créez votre entreprise, vous m’en direz des nouvelles

Oui mais non. Vivre du RSA ce n‘est pas vivre. Une fois sorti de l’hôpital j’ai réussi à convaincre ma famille que eux aussi il pouvait se comporter en être humain. On m’a accordé un délai de deux semaines avant de retourner dans la rue, finalement je me suis suffisamment effacé pour que pendant cinq ans on me considère comme une nuisance supportable. Je suis passé de la catégorie des 700.000 SDF en 2013 à celle des 3 millions de « mal logés ». Je vivais alors en grande banlieue et je continuais péniblement à travailler toujours comme sondeur. Et puis j’en ai eu assez et je me suis dit, tiens si je créais mon entreprise. Je me suis tourné vers mon métier d’origine, concepteur-rédacteur dans la publicité et me suis mis à mon compte. L’Urssaf m’a donné un numéro en urgence après que j’ai poussé mon premier coup de gueule, m’associant à la convention collective…. des traducteurs. En effet pour une raison qui n‘appartient qu’à le seule administration seul les graphistes sont associés à la communication. Et c’est alors que j’ai fait connaissance avec le fameux RSI. Créé en 2005 pour faciliter les relations entre les indépendants et les organisations de protection sociale, le régime social des indépendants les a, en réalité, kafkaïsé. Quelques exemples. En 2010, 20 000 dossiers attendaient toujours d’être dûment immatriculés depuis deux ans : 20.000 entreprises ne pouvaient exercer légalement.… Certains administrés qui tentent de communiquer depuis trois ans avec le RSI se retrouvent avec 18 000 euros de cotisations en retard et 4 000 euros de frais de retard, faute de n’avoir jamais reçu de rappel de cotisation, faute également que leurs courriers parviennent où que ce soit. Car si les exigences du RSI sont immenses, son mode de communication tient de l’autisme, quand il ne s’agit pas simplement de déni. Résultat des courses : en 2007, 6,1 milliards d’euros de cotisations attendaient d’être payés ; en 2011 14,2 milliards, avec au moins 1,3 milliards pour la seule période 2008-2010. En ce qui me concerne en un an j’ai fait un misérable total de 5000 euros et le RSI m’en a prit 3700. J’ai donc naturellement laissé tomber. Quatre ans plus tard la Cipav, qui s’était imposé à moi, me réclamait encore 1700 euros qu’elle refusait que je paye par échelonnement ! Passé automatiquement du régime général au régime privé, je suis resté un an et demi sans sécurité sociale, et sans le savoir, le RSI ayant omis de signaler que j’avais cessé mon activité auprès de la CPAM. En gros en créant mon entreprise je me suis endetté à hauteur d’environs 5000 euros…et j’en étais au même point : un fichu assisté du RSA….

L’apprentissage c’est l’avenir

Toujours François Fillon, sans emploi connu, définissait l’apprentissage comme « la voie royale du retour à l’emploi » et François Hollande futur rentier, expliquait que c’était « l’espoir ». Pas plus convaincu que Laurent Wauquiez de la pérennité d’un RSA j’ai donc décidé de me reconvertir au beau métier de cuisinier, et je précise sans avoir jamais cuisiné de ma vie. Bénéficiant du statut enviable de chômeur longue durée, ma formation assurée par le Greta était assortie d’un revenu indexé sur mes heures de présence en cours. La formation en France c’est un marché de 25 milliards d’euros assuré par les collectivités, l’état et les entreprises, et j’ai de la chance parce qu’en réalité c’est un marché tellement juteux et tellement abusé que seul 13% de cette somme va expressément aux chômeurs. Le Greta lui est une émanation de l’état son budget est annexé au budget de l’établissement support de la formation (EPLE) en concurrence avec l’Afpa, l’autre organisme de formation de l’état. En 2010 pour un demi-million de stagiaire il dégageait un volume d’activité de 459 millions d’euros dont une partie est censé revenir aux établissements  accueillant, ce qui, si l’on en croit les responsables des comptes des dits établissements ne va pas de soit, avec parfois des retards de 10 ans… N’ayant pas mon bac, à la différence de François Fillon et de Jean François Copé, on m’indiqua donc qu’en plus des cours de cuisine théorique et pratique je suivrais des cours d’anglais, de français et de mathématique. Ca me convenait, un petit rafraichissement de mémoire ne me ferait pas de mal. Dans les faits, étant bilingue, la prof d’anglais passait le plus clair de son temps à me demander de valider ce qu’elle disait, et je lui servais d’assistant. La prof de français était tellement à la ramasse qu’elle nous confia à des logiciels en ligne d’apprentissage de français. Et quand je lui expliquais que je n’avais pas exactement besoin d’apprendre à faire une dissertation mais de cours de grammaire, me riait au nez et me forçait à faire un exposé (…) sur un thème imposé. Vous pouvez le lire, il s’agit de l’article sur le Tibet… Quand au cours pratique et théorique, disons que pratiquement ils enseignaient à peu près tout excepté ce à quoi nous allions être réellement confrontés en cuisine. Je sais faire en théorie une pâte feuilleté ou une crème anglaise, de la glace ou tailler et nettoyer une truite, et faire un fond brun  Dans les faits, aucun restaurant excepté gastronomique ne fait de pâte feuilleté, de glace ou de crème anglaise, les poissons sont déjà préparés sinon congelés et il est interdit de garder un fond brun plus de douze heures et seulement à condition d’avoir une cellule de refroidissement. Or comme ça prend environs trois bonnes heures, la plus part des restaurants n’ont pas les moyens ni le temps de s’y consacrer. En réalité l’apprentissage se fait en stage et à la dur. Que vous ayez cinquante ou 15 ans on vous parlera de la même manière, et si je connaissais assez l’univers en cuisine pour l’avoir fréquenté, si avant ma formation j’avais fait déjà quatre mois en cuisine comme commis et second (et toujours sans rien y connaitre, d’où la nécessité d’une formation) j’avoue que se faire hurler dessus par un gamin de 20 ans pour une tâche insignifiante sur un mur ne va pas de soi. Pas plus que de devoir travailler dans un restaurant où le patron ramène les courses pile poil en plein service, ou vous impose un chef sans diplôme, sans méthode, sans hygiène mais corvéable et pas cher. J’ai fini par trouver le moyen de me casser la main en allant chercher des produits à la cave d’un restaurant, le chef pensait que je simulais… J’ai tout de même eu mon diplôme. Reste que le Greta étant déplorablement organisé, on nous faisait sauter des cours mais on nous obligeait à rester pour justifier le budget. Nos emplois du temps changeaient constamment et tant pis pour ceux qui avaient des enfants à l’école. Qu’il pouvait arriver qu’on nous renvois chez nous comme des enfants parce qu’on avait oublié de se raser ou tel couteau de découpe, autant d’argent qui n’entrait pas à la fin du mois, mais ça le Greta n’en n’avait cure. Sans compter le prix d’une valise de couteaux et les tenues, compter environs deux cent euros. Et qu’à nouveau on n’était absolument pas préparé, que nos professeurs de cuisine étaient, de leur propre aveu, payé  12 euros de l’heure pour faire du tourisme et de la garderie, en gros. Mais donc j’avais un métier et me voilà lancé dans la grande aventure… de la précarité et de l’escroquerie en bande organisée. En deux ans, je n’ai jamais travaillé plus d’un mois d’affilé. Dans un pub, à raison de 10 heures par jour, cinq jours sur sept, j’ai touché la somme folle de 947 euros… pour 1400 brut. Dans une brasserie, engagé comme chef de parti, j’ai été plongeur pendant un mois, uniquement parce que le chef de parti qui faisait office de chef ne m’aimait pas, et quand j’ai fini par protester je me suis fait virer. Dans un bistronomique j’ai assuré jusqu’à 13 heures de travail par jours comme chef de parti froid (dessert et entrée) et je dormais aux environs de quatre heures par nuit après deux kilomètres de marche (plus de transport). Le lendemain de la signature de mon CDI, j’étais viré, ils avaient trouvé une commis qui ferait l’affaire pour moins cher… il y aurait très long à dire sur la réalité des cuisines et de la restauration, je ne m’attarderais pas dessus. Disons qu’en temps que cuisinier, si vous aimez la cuisine faites la dans un gastronomique sinon chez vous. En temps que professionnel si votre but est de vous faire exploiter et sous-payé vous avez décroché le gros lot. Et en tant que client, si vous voulez manger quelque chose qui a été fait dans des conditions d’hygiène acceptables, évitez comme le diable les restaurants en continue. En deux ans je me suis fait exploiter, escroquer abuser, hurler dessus, j’ai bien failli me battre deux ou trois fois avec des commis mal élevés. Je me suis cassé une main, j’ai travaillé avec une clavicule fêlée, me suis taillé les doigts et brûlé un nombre incalculable de fois, le tout en étant atteint d’une pathologie où le stress et contre indiqué. Alors quand enfin j’ai accepté de me voir comme un handicapé, que j’ai fait ma demande d‘allocation d’assisté handicapé et que le faramineux montant (1080 euros avec l’aide au logement pour un loyer de 477 euros…) m’a permit de me payer cocaïne et call girl, j’ai totalement cessé de travailler pendant deux ans. Vous comprenez maintenant ce que je disais quand j’expliquais que Laurent Wauquiez avait raison, mon allocation ne m’a pas incité à rechercher du travail mais à rester chez moi écrire gratuitement des articles… quelle honte. Reste que je suis indécrottablement têtu et que j’ai pour projet cette fois, puisque mon allocation a été renouvelé, de trouver un travail, et pire, un projet fou, un travail qui me plait, bosser avec les gosses comme AVS (auxiliaire de vie scolaire). Au mois de septembre sur la base d’un CV généraliste et d’une lettre de motivation une directrice d’établissement a voulu me rencontrer. Hélas entre temps l’éducation nationale avait bloqué les embauches. Ce mois ci, sur la base du même CV et de la même lettre un employé de Pole Emploi a décrété qu’’il ne pouvait pas les présenter, qu’aucun chef d’établissement n’en voudrait… Bref je suis un salaud d’assisté et au fond le seul statut qu’on veut bien me reconnaitre c’est celui d’handicapé.

 

 

 

 

Coup de feu

Rouge gorge de chapon farci au foie fumé, alibis cadencé de l’effraction verbale dans le quotidien de la page, crabe en croute, poulet au sel et foie gras frais. Dans une grande coupelle de porcelaine diaphane de petits gâteaux à l’amande douce reposent, à tremper dans une sauce piquante d’un vert iridescent. La chapelle fait Sixteen, le palais jouit, ici on fait ripaille, on s’en met plein la lampe d’Aladin d’émaux de mots en ribambelle, en saucisses, en bijoux comme des diadèmes authentiques fracturés aux étoiles pour le plaisir des yeux. On ne s’embarrasse pas de la langue plus que du palais si l’esprit est à la fête. C’est la morale de l’histoire, du chef, le conteur. Le claqueur de mot, le phraseur par impunité, l’imposture permanente comme une funambule sur son fil. Moi le cadenceur de cette cuisine, Shanghai express, une paille dans chaque narine, on fait exploser les étoiles, on raconte un fait à la bouche, une affaire inédite. Un conte. Canard de dix jours sauté et son bouillon parfumé, nid hirondelle sucré salé sculpté d’un torrent d’anges comme une corne d’ivoire, beignet de riz au scorpion frit, rôti de serpent sauce vade retro, plein de couleurs feu, de l’alcool de riz et de la bière pour faire passer. Dynamite dans les veines, les feux rugissant, chaleur de l’enfer, extase de l’adrénaline, une bataille qui aboie, la sensation de manœuvrer un gros bateau entre les banquises de la confusion, du désistement et de la trahison. Traité de calembredaine certifié conforme, chimérique moment de lucidité dans le décompte goutte à goutte de mon décor quotidien. Echappée belle de la folie qui s’évapore dans mes veines squameuses de serpent froid. Le paquebot bolide dans la fournaise des commandes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre les chinois mangent. Ils grignotent, ils gnognotent, goûtent, se goinfrent, s’en mettent derrière, la bouffe est un culte. Les incultes culs-terreux des frontières hexagonales peuvent se terrer dans leur gourbis véreux, le français est piètre comparé aux bridés, mangeur, noceur, cuisinier. Les arrières schlinguent la mort au soleil, on a beau faire la merde afflue, des rats comme des bras, on pourrait les intégrer au menu. Soubassement empesé des inconnus du client, vrac d’ordures attendant d’être débarrassé, théâtre gargantuesque de la digestion d’un restaurant six étoiles ouvert à flux tendu, cuisine ouverte comme des veines de suicidé, en spectacle porno les cuistots, le spectacle, la mode, la transparence. Hygiénisme malade du cru sur le cuit, du barbare qui ne sait rien et se méfie de tout. Dictature de la distraction, on regarde les forçats gagner leur pain et on hurle que c’est par passion. Il en faut c’est vrai, de l’abnégation suffira. Suffisants spectateurs plein de leurs droits de petits patrons boursouflés, en clients habitués se pensent passe-droit et crédit ouvert, touriste égaré par l’adresse, Shanghai Express, filament de bave devant les menus, ze place to be. Oignon caramélisé, porc coupé en dés dans des robes de samedi, déglaçage au Cognac français, de grandes flammes oranges comme des orages de napalm, bouchée de pâte de riz farci au veau blanc, grenouilles frites et légumes d’été, outrance merveilleuse des orages fielleux. Ça claque, ça gicle, ça vitupère, ça se donne et ça se retourne comme des filles de l’air, ça clapote, ça brûle, le vivant c’est sacré. L’œil est pointu, le geste tranchant, sur le fil permanent de l’explosion de commande qui déboule comme un pulsomètre à roulette. C’est une chiennerie, une guerre, personne n’en réchappera, rien n’arrête la machine, en salle la bataille est à son complet. Mes meilleurs soldats en costume de soie calculent et répondent onctueux au client mécontent de son attente. Mignardise, bouteille offerte, on perd de l’argent, j’accélère la cuisine, j’aboie comme un chien-loup commandant. Kapo régime.  Maintenant viennent les récits des incomplètes magnitudes, la fracture, l’inattendu comme une glace à la fraise en forme de poulpe, des jaunes dans une coquille de tofu, un cador au centre des malins, un matin orange dans une ville française, un chien dans un jeu de quille. Shanghai Express. Maintenant pars du seuil et refais toi une santé à la soupe froide des aliments dessalés de camembert frelaté en chien de ta mère. Démembre-toi d’une partie d’égo et retourne à cette senteur d’automne qui occupe tes grillons, reviens à la couleur, au craquant, au tendre, au glissant, à l’amer, sucré, l’acide, décape-toi de tes idées préconçues sur le récit, fredonne ta chanson dans les bouchées de bœuf de Kobé, donne leur du poisson.

Fluide artifice des récits emportés, impossible déstructuration culinaire. Moléculaire. Bœuf soufflé et sole aéroportée dans son bouillon d’huître. Homard excellence comme un baron dans une assiette, chausson de langouste, soufflet de barbue. Déportation des bouchées doubles, dessert, la première volée de client s’en va. La vague débarque vers nous, nous félicite, questionne, admire, l’intimité avec son poireaux oublie. Mais comment ils pourraient comprendre ce genre de chose, eux qui n’ont pas été élevés dans une cuisine, qui n’en connaissent que le spectacle ? Je ne m’interroge plus, je regrette, c’est comme si mon amour m’était retiré pour que je montre à tout le monde comment je le caresse. Opéra bouffe, je rabelaise une blague haut et fort qui glisse, grasse comme un hamburger dans une poêle américaine et fait exploser les rires, la brigade est à la fête, le chef est content, les américains pincent la bouche de mes saillies, je ne passerais jamais dans leur télé sans sifflement et floutage de la bouche. L’hygiénisme est partout sauf dans le bombes qui éclatent chaque jour mais moi je suis le français en Chine, Shanghai Express, et je t’encule, j’assure le spectacle. Crevettes caramélisées au safran mystérieux des enluminures codées de la chaleur vertébrale d’une journée de mousson, poésie du vert sur le lit d’un mérou jaune et callipyge, froufroutage de riz combiné dans des bains de poivre et de piment, alimentaire mouture d’une fièvre affamée de vrai, sans articulation polie, sans excuse sémantique pour le caractère absurde des sentences lancées en diagonale comme une volée de flèches stratégiques. Toucher au cœur du sensible, du vivant, relever d’une épice de mots une farce de phrases attachées et sans importance. Chatoiement du sensuel dans la graisse de canard, été bourgeois de mes souvenirs d’enfance, potage de mots en salade repeinte à la joie, bouffée de coriandre sur un lit de pétoncles cuites au bouillon d’algues. L’armée fourbit ses ustensiles, ça hache, ça coupe, ça taille, ça dévore l’âme aussi. A la hue, à la diable, allah akbar si vous voulez, jeu de mots foiré dans le pâté de tête, huîtres chaudes servies dans un dérapage contrôlé sur une rivière de perles noires, quatrain de veau et son panier de giroles rouges comme un bouquet de renoncules perdu dans un cosmos de saveurs. Limandes en cuissot, roulé dans du lard fin craquant comme une toile d’or, appétit ravageur, le cœur à cent quarante, l’eau salée qui suinte sur le front, on s’essuie d’une manche discrète, le client est là qui surveille sa pornographie culinaire. Il veut manger incroyable, il veut des fêtes dans sa bouche, des choses à raconter pour son estomac, la postérité digestive, il veut Shanghai Express et son concombre de mer  à la sauce française dans une panégyrie de tomates confites comme des banquiers dans leur jacuzzi Miami. Rouges, rondes, bien farcies, dodues et fraîches. Il veut des escroqueries pour sa bouche en dessert, des choses qui lui cambriolent l’âme sans qu’il n’ait à bouger d’un pouce. Il veut de l’arrogance sur sa fourchette, du talent, de l’art à manger, du contemporain. Il veut des palindromes et des anacoluthes, de l’alcoolisme savant, il veut mille richesses et mille ors multicolores, il veut l’Aladin sa lampe et la caverne de l’Ali Baba qui fuse et explose dans le palais rose de sa bouche comme un attentat à la pudeur d’une beauté renversante. Il est, il existe, il est plein. Suite, refrain, en alexandrin ou en boule, charivari de senteurs inexprimées dans un dédain glauque de verdeur vespérale, anarchie vertébrale d’un amphigouri verbeux, gambas sautée dans un claquement sec de détonation automatique, bouquet de fleurs séchées au matin de tes espoirs. Accélération des particules élémentaires dans un bain de jouvence couleur fraise, infini firmament du rythme en corolaire des brisures interdites de la pâte éponyme, caramélisation du mot et de sa phrase dans une soupe de bonheur à la sauce piment-oiseau, tartelette d’effets de style, déstructuration du récit culinaire et reconstruction arbitraire des poissons-volants cuits à la vapeur savante. Surréalisme rôti dans son jus de vin, coloration des cloportes et des scolopendres enfarinés dans de la poudreuse giclée d’incertitude. Arythmie perpendiculaire qui claque et fouette dans ma jugulaire, ça gratte, ça caille, ça foutraille dans l’impossible demeure du python joyeux. Ils mangent de tout on vous dit ! Tout ce qui a quatre pattes sauf les tables, tout ce qui vole, sauf les avions, la blague sur les cantonnais. On se la répète à l’infini dans les arrivages d’anguilles et de seiches, on débite et on taille, on hyperbole le vivant dans de savants assemblages gustatifs. Ça fourre, ça débourre, ça goutte au goutte à goutte, ça bouillonne dans les rondos et les casseroles, ça fume, ça gicle, ça chante, grésille, gueule, dégaboule dans les plats comme une cavalcade fantastique. Ça se donne puis ça se replie comme une marocaine en chaleur, ça perd son nord et son sud, je tiens la barre, elle est solide, elle ne flanche pas, elle attend. Une nouvelle vague de clients, ils s’engouffrent entre les portes battantes du grand restaurant, jambon de Parme et sourire féroce, blanc cassé, des faces de crème, des faces jaunes, des faces et des faces comme des scarabées en rut qui s’installent s’émerveillent, s’entourbillonnent sur les banquettes spécieuses de leur univers mental, ils s’arrosent le gosier, commandent. Ils aiment ça commander, parfois on se dit qu’ils viennent au restaurant uniquement pour ça, commander. Ne plus être, une fois dans leur vie un esclave mais un maître. Mais que foutre ? Les asperges n’attendent pas elles, elles vibrionnent dans leur jus d’une aura violette comme un enterrement en présence d’une connasse. Elles charment, elles chantent, les asperges, et les crabes nains dansent dans l’eau d’encre des seiches couleur de sperme bleu. Elles attendent le mot exact puis elles filiforment dans les canicules comme si c’était un décor de désert avec plein de cailloux dedans et de chauves ancêtres au creux des cactus. Le chien aboie, il veut son auge, l’asperge lui éclate dans la bouche avant qu’il n’ait dit ouf, alors il boit et reboit jusqu’à ce que le vin de riz l’emporte sur un vapeur à travers le Yang Tsé Kiang, son fleuve jaune à lui. Et l’expérience me diras-tu, et le client ? Où nous en sommes Madame de ce récit déconstruit ? Pourquoi l’impérieuse nécessité du liant dans l’index corolaire de nos études entomologiques, hypothétiques et dynamiques ? Pourquoi toujours ce prétexte du texte, alors qu’on vient de faire l’expérience d’une asperge dans une bouche affamée, une autre ? Pouce et archi pouce, maïs haché et soja cuit sous poche, riz vapeur et parfumé d’essence de rose dans les salmigondis de framboises et de fesses de veau. Crème chatoyante de rose et de jaune, ruisselant d’entre les ventres des turbos à la fenouil fraîche, décapé de lapin dans du pains mortifiés à la truffe du Périgord, menu menuet dansant sur ta tartiflette, estouffade, clients esbaudis, maîtres d’hôtel au petit soin, une équipe de fer.  Escalope. Une tessiture, une nuance de vert, un râle rauque dans une nuit pâle, une fille de fer, la réclame, un sein gauche plus droit que le lourd, une beauté incendiaire sur mes coquillettes aux pétoncles sauvages, une huile de feu à l’olive morte. Un carré d’agneau en quatrain. La réclame. Shanghai Express. Deux jambons de lesbienne dans un sexe uniforme et droit, un coup de speed et trois huîtres chaudes dans leur jus de calamar amorti, un chat emmerdant. Mais les chats le sont un peu tous, c’est leur propos. Une brigade qui ferraille comme des sauvages au champ de bataille. Coup de canon dans les desserts, deuxième vague, combien de couverts ? 450 chefs, une bonne moyenne ici. Allez on lâche pas ! Oui chef ! Lugubre vestale d’incendiaire vespérale, troubadour cerclé de cuivres, cymbales, édredon de mouton sur lit de patate douce-amère, citron vertueux, aubergine, songe mauve de mes légumes adorés. Calembredaine d’inexpérience sirupeuse de voleur en goguette, épars éclats de chocolat en pépites d’oignon cru. Mes souvenirs, les leurs, qui dansent dans nos têtes, nous nous battons contre vents et marées. Frichti en fistule d’agneau sur des vallées marmoréennes de tétons incendiés, aube noir dans un tissu apocalyptique de saison avec un trait de rose pour faire bonne figure. Matin calme et café rugueux. Sucre. Absurdité de l’existence posée sur un plat curieux mais pas fou, passage au crible de ce qui sort et gestion de ce qui rentre, coup de gueule, foutre au doigt, alimentation nécessaire des aisselles sous le brigadier de service, et pour autant que ça veuille dire encore quelque chose, prise de bec d’un commis aux abois et d’un chef de partie pas plus bien loti. L’enjeu est noir, je sépare, je tambouille, je rattrape, je califourchonne, je m’égare et crie gare.  Gare. Je ne porte pas de toque, je laisse ça aux embrassadeurs du goût de la francophonie lèche-cul des jaunes, mais une casquette, c’est ma marque avec ce putain de mauvais goût dans les blagues grasses que je sers Shanghai Express. Je papillonne, j’étiole, j’étouffe, j’exclame, je marche sur la tête, je taille un détail dans la paille de mes mailles entrefilets de bœuf. Je clapote dans l’infini imperfection d’une cuisine extravertie, riche, moléculaire, traditionnelle, ou pas. Poids en daube dans une langue jamais lavée, scories perfectibles de mes attentions saisonnières, allégorie du goût et de la matière dans un océan de jaune, chinois reptiliens d’infinie turpitude, milliardaire du Parti, petite chemise sans cravate et veste rugueuse d’anthracite, on me félicite dans un français cantonnisé, re dessert. Champignon d’eau qui fait vrooom  dans une panégyrie de légumes étranges des sublimes confins. Queue de dragon et amour nain. Macaron salé dans de vespérales allées bleues, relevés d’épices sur les tabloïds de nos espérances. Paon fumé. Sourire croupi sous les jupes des filles, comme des autruches affamées cherchant l’eau de leur sentiment. Charbonnage des filets d’écureuil dans un grand décoffrage de marbre poivré. Soupe de fatigue dans son jus de stress. Le coup de feu lentement se détend. Je vibre comme un arbre dans la tempête. Il est temps d’une pause, je fais signe à mes seconds de prendre la main. Cigarette, azur, odeur de décharge des arrières, je m’en fous j’ai fini par m’y habituer. Je suis seul, je me sens comme tel aussi, mais ça aussi j’y suis habitué, derrière le paquebot vogue. Ça bricaille, ça gratte, ça cliquette, ça s’esbrouffe, je me retire, me replie, dans mon silence, je pense à mes menus, il faut changer des choses ou la prochaine on ira dans le mur. Bientôt la fin, des quinze heures, bientôt le renouvellement des équipes, mon cœur bat toujours à cent à l’heure, je suis encore là-bas. C’est pas fini, c’est jamais fini, enfer, coup de feu.