Pulp

–       J’aime pas les Starbucks, dit abruptement Goran alors que le van passait devant une enseigne.

–       Qu’est-ce que t’as contre t’y vas jamais, ronchonna son frère assis à la place du mort.

–       Justement parce que j’aime pas.

–       Comment qu’on peut pas aimer un truc qu’on connait pas ? Ca ça me tue.

Ils dépassèrent le Mac Donald attenant au Starbucks.

–       J’aime pas Mac Donald non plus.

–       T’y vas pas plus tu préfères bouffer des tacos pourris.

–       J’aime pas les tacos, j’aime pas quand les frites sont serrés avec la viande, je préfère les kebabs.

Milo n’en croyait pas ses oreilles.

–       Tu veux que je te dise t’es chiant, hein t’en pense quoi Grz’ il est chiant non ?

Un grognement d’approbation revint de l’arrière.

–       Vous comprenez rien ! S’emporta le chauffeur, tout ça, Mc Do, Starbucks, c’est de la taylorisation des goûts et des couleurs.

Milo fronça les sourcils.

–       De la quoi ?

Milo n’aimait pas quand on employait des mots qu’il ne comprenait pas, ça lui chauffait la tête, et personne n’avait intérêt à lui chauffer le crâne trop longtemps. Son petit frère, qui passait pour l’intello de la bande, s’empressa de lui expliquer selon ce qu’il en avait compris de sa fiche Wikipédia lu la veille. Le taylorisme ou le formatage de la chaine de production. Et qui selon lui était désormais appliqué à l’endroit des consommateurs par les fameux 1%. C’était son mantra depuis qu’il avait lu quelque part que 1% de la planète en possédait 80%. Depuis le 11 septembre et toute la collection de théories farfelues sur le sujet. Il était à fond dedans, du moins c’est comme ça que le voyait Milo. Une blague, et une blague qui avait assez duré.

–       Ah tu nous emmerde avec tes complots !

–       C’est pas des complots c’est les faits. Starbucks, Mac Donald, Disney, Zara, c’est des chaines, et les chaines c’est fait pour nous enchainer ! Pour qu’on pense tous pareil, qu’on ait les mêmes goûts partout.

–       Bah la preuve que ça marche pas toi tu vas qu’au kebab.

–       Bé même les kebabs y s’y mettent ! Toujours les mêmes sauces, blanche, samouraï, algérienne…. La même chose encore et encore !

–       Meuh, ça toujours été comme ça, rétorqua Milo qui ne savait plus trop quoi répondre.

–       Nan ça empire, annonça Goran d’une voix sinistre quand un grognement venu de derrière leur indiqua qu’ils étaient arrivé.

–       T’es sûr que c’est là hein ?

Nouveau grognement. Grz’ parlait peu, ses frères avaient appris à faire avec. Goran avisa l’immeuble haussmannien d’un air dubitatif.

–       Ils sont combien là-dedans ? Demanda-t-il

–       Trois plus le chien.

–       Il y a un chien ?

Goran n’aimait pas les chiens depuis qu’il s’était fait mordre quand il était petit.

–       Y’a toujours un chien, ricana Milo.

Ils portaient tous les trois la même gabardine noire, le temps ne s’y prêtait pas vraiment mais ils n’en n’avaient cure. Grz’ souleva la couverture qu’il avait à ses pieds découvrant les armes. Deux AK47 à crosse pliable, un fusil à pompe canon court, deux pistolets Makarov, un revolver 38 police. Ils se partagèrent les armes et sortirent du van, les fusils sous les gabardines.

–       C’est quand même dingue, fit Goran alors qu’ils traversaient la rue.

–       De quoi ?

–       Je veux dire ils osent tout de nos jours, avoir une cocotte par ici ?

–       Qu’est-ce que tu veux ils ont les moyens et c’est pas ici que les poulets vont chercher.

Ils pénétrèrent dans un hall cossu avec une caméra à l’entrée devant laquelle ils passèrent tête baissée, ignorant sciemment le gardien dans sa cahute qui les dévisagea méfiant. Mais il ne devait pas être assez payé pour sortir parce qu’il les laissa passer. Les trois compères grimpèrent les escaliers quatre à quatre.

–       N’empêche je trouve ça dingue, ils n’ont plus de limite quand même, ils ne savent vraiment plus où est leur place.

–       Ils sont déboussolé qu’est-ce que tu veux, les français les ont laissé tout faire alors ils font n’importe quoi.

Goran s’arrêta au milieu des escaliers.

–       Dis tu crois qu’ils sont armés ?

–       Tu les connais, ils sont toujours armés.

–       Ici ?

–       Bah pourquoi pas, même si ça tire personne bougera, c’est les immeubles bourgeois ça.

–       Qu’est-ce que t’y connais en immeuble bourgeois toi ?

–       J’ai fait homme de ménage je te signale.

–       Et alors ?

–       Alors tu crois que j’ai fait le ménage que dans les bureaux ? Non monsieur, j’ai fait le ménage dans ce genre d’immeuble, même qu’il y avait un gardien qui s’appelait Alexandre, un petit jeune en uniforme et tout.

–       On ne fait pas d’un cas une généralité, dit sentencieusement son frère, j’espère qu’ils n’ont pas d’arme c’est tout.

Grz’ grogna, ils continuèrent leur chemin.

–       Ils auront un pitt bull, ricana Milo, c’est comme une arme.

–       Ah je déteste ces chiens là.

–       Tu déteste tous les chiens.

–       Je les déteste pas je m’en méfie c’est différent.

Milo soupira.

–       Tu veux toujours avoir le dernier mot.

–       Non ! Pourquoi tu dis ça ?

–       Parce que c’est vrai. Ca y est on y est, troisième droite, c’est ça ?

Nouveau grognement, c’était ça.

–       Comment on rentre ? On n’a pas amené de masse, fit remarquer Goran.

–       Pourquoi tu veux une masse, on va sonner c’est tout.

–       Mais s’ils sont armés ils vont se méfier !

–       Mais non tu vas voir, affirma l’autre en joignant le geste à la parole.

Quelques instants plus tard la porte s’entre-ouvrit sur une femme d’âge mûr, et le museau d’un chien blond, un golden a l’air jouasse.

–       Oui, en quoi puis-je vous aider ? Demanda poliment la dame à l’abri derrière le loquet qui retenait la porte.

Les trois frères étaient autant surpris les uns que les autres.

–       Euh pardon madame, c’est une erreur, grimaça Goran en tirant son frère en arrière.

Elle referma la porte sans rien demander. Goran fit signe à ses frères qu’on s’en allait. Ils grimpèrent à l’étage du dessus

–       Mais c’est quoi ces conneries, je suis sûr que le patron nous avait dit…

Milo fit un geste en dégainant son portable, silence, il appelait l’intéressé.

–       Allo ? Ouais patron c’est Milo… hein ? Non, non il y a pas de problème, je voulais juste vérifier un truc avec vous. L’adresse c’est bien 47 rue de Rennes, troisième droite…. Ah okay merci.

Il raccrocha atterré.

–       C’est bien ça.

–       Ah bon ?

Grognement de surprise. Les trois frères s’entre regardèrent avant de redescendre le pas alerte et de sonner une nouvelle fois. Cette fois c’était un homme d’une cinquantaine d’année, un polo saumon sur les épaules. Fin et long, presque aussi grand que Milo.

–       Oui en quoi puis-je vous aider ? Demanda-t-il derrière le loquet, juste avant que Milo ne l’arrache d’un coup d’épaule. Le type en fut si surpris qu’il en tomba sur ses fesses. Quand le chien se pointa la queue battante pour leur faire la fête. Même Goran se laissa surprendre et pendant quelques instant il y eu un peu de confusion dans le hall, jusqu’à ce que Grz’ claque la porte derrière lui et que le type ne pousse un au secours.

–       Mon Dieu qu’est-ce qui se passe chéri !?

–       Papa !?

La femme et un adolescent en chemise rayée bleu et blanche, mocassin à gland, le clone craché de son père, le polo en moins. Les trois frères ouvrirent leur gabardine.

–       Faites pas d’histoires on est venu pour la coke.

–       La coke ? Mais…. Mais… nous n’avons pas de coke mon… monsieur bégaya la femme.

Milo secoua la tête et fit signe à ses frères de fouiller l’appartement.

–       Je vous ai dit de pas faire d’histoire hein ? D’un coup de crosse en travers la figure il envoya le gamin par terre. Ce dernier roula en poussant un cri de douleur. Milo le poursuivi et le bourra de coup de pied jusqu’à ce qu’elle supplie. Le chien n’avait pas bougé sinon la queue, il était clair qu’il était plus contant d’avoir des visiteurs qu’il se sentait investi de la mission de garder ses maitres.

–       Hé putain ! Y’a les flics !

–       De quoi ?

Goran regardait au dehors par une fenêtre du salon un car de CRS au pied de l’immeuble.

–       Y’a les flics.

–       Qu’est-ce qu’ils foutent là ? Ils sont combien ?

–       Une camionnette de CRS, je vois que ça. Et un flic sur le trottoir.

–       C’est pour le ministre, expliqua le mari.

–       De quoi ?

–       Il y a un ministre qui loge dans l’immeuble.

Les frères se jetèrent un coup d’œil dubitatif, comment assurer leur sortie discrète maintenant ?

–       Il y a une autre sortie ?

–       De quoi ?

–       Il y une autre sortie à l’immeuble ?

–       Par la cour, hasarda la femme en faisant signe à Milo vers la cuisine.

Milo l’attrapa rudement par le bras et l’entraina dans la direction indiquée. La fenêtre de la cuisine donnait sur une grande cour fermée par un mur mitoyen à deux autres cours. Milo s’imagina cinq secondes en train de grimper ce mur avec ses cent dix kilos, ça le tentait moyen d’autant qu’ils étaient censé repartir avec des kilos de C. Soudain il sentit une brûlure dans son avant-bras, il regarda par réflexe, il avait un couteau planté dedans.

–       Sa…. Salope !

Elle avait fait un pas en arrière, visiblement aussi terrifiée par son geste qu’il était furieux. Son doigt se referma sur la détente, une rafale partie toute seule, constellant la poitrine de la femme qui alla bouler sur le carrelage avec un hoquet de surprise.

–       Bon Dieu mais t’es malade ! Aboya Goran en entrant précipitamment dans la cuisine, Grz’ et le chien sur ses talons.

–       Ah ouais !? Et ça c’est quoi ? Une blague !? Râla Milo en arrachant le couteau de son avant-bras.

–       Hélène ? Fit le mari derrière eux d’une voix blanche. Avant de les bousculer et de se précipiter sur le corps de sa femme. Hélène non ! Non ! Noooooon !

–       Maman ? Fit à son tour le gamin en entrant. Bande de salaud vous avez tué ma mère !

Il reparti en courant. Milo regarda ses frères.

–       Bah vous attendez quoi ?

Ils détalèrent à leur tour. Milo attrapa l’autre par le col, derrière on entendait des bruits de cavalcade.

–       Bon ça suffit les grimaces où est la coke ?

Il entendit un « salaud ! » immédiatement suivi d’un coup de feu puis d’un autre.

–       Oh bordel il se passe quoi.

–       Adrien ! Cria le mari en se débattant.

Milo lui flanqua un coup sur le nez et le traina au dehors.

–       Il se passe quoi bordel !?

Le gamin gisait dans le salon, un fusil de chasse à ses côtés, la tête à demi emportée par une balle. Ses deux frères avaient le nez en l’air. Milo leva la tête incrédule, le temps de comprendre le lustre au-dessus d’eux se décrochait… et s’effondrait sur la tête du type avec un fracas de cristal.

–       Oh merde, grogna Grz’

 

Le Marseillais évoquait sans doute bien des choses mais la plaisanterie, le rire, la blague n’en faisait pas parti. La peur, la méfiance, éventuellement la terreur quand il était de mauvaise humeur, mais en aucun cas le fou rire. C’était pourtant bien un fou rire qu’essayait désespérément de retenir le tas de muscle face à lui. La nervosité sans doute. Le Marseillais rendait tout le monde nerveux, même les tas de muscle.

–       Si ce pays de con autorisait le MMA le combat ne serait pas clandestin, expliquait le Marseillais de sa voix rauque, fruit d’un savant mélange de tabac, d’alcool et de nuit blanche à taper le carton. Et si ce combat n’était pas clandestin tu aurais tes chances. Je n’en doutes pas. Mais la vie est injuste n’est-ce pas ? La vie ne nous fait pas les cadeaux que nous voulons, elle nous offre des occasions. Toi tu vas perdre, mais tu vas t’enrichir par exemple.

Le tas de muscle écoutait en pensant à son fou rire. Cherchant un détail dans ce visage impavide qui le dégoute de rire, le Marseillais le fixait de ses yeux comme des plombs de chasse, on aurait dit qu’il allait lui dévorer l’âme.

–       Est-ce que tu me comprends ?

Le téléphone sur la table sonna, le tas de muscle fit signe qu’il comprenait parfaitement. Ca lui permit de fermer les yeux et de penser à un truc assez sinistre pour lui passer l’envie d’éclater de rire. Lui sur le tapis en train de saigner comme un cochon.

–       Ouais ?

C’était Milo.

–       Patron, on a un problème…

Le coup de feu que le gamin avait tiré en l’air avait affaibli l’attache du lustre, mais en dépit du bruit que celui-ci avait fait en tombant, en dépit des coups de feu qui avaient précédé, la prédiction de Milo était juste, personne dans l’immeuble n’avait bougé. Même pas le flic en bas. Goran surveillait derrière le rideau de la fenêtre, il avait beau regarder, pas un seul type de la BAC jusqu’ici. Incroyable ! Mais le plus incroyable c’est ce qu’avait fini par trouver Grz’ à force de fouiller, les paquets de cocaïne sous l’évier de la cuisine. Milo n’en n’avait pas cru ses yeux.

–       Alors c’était ça qu’elle protégeait la salope ! Dit-il en raccrochant.

–       Alors il a dit quoi ? Demanda Goran.

–       D’après toi ? Grogna son frère, il a dit qu’on se débarrasse des corps bien sûr ! Pas de cadavre qu’il a dit !

–       Pas de cadavre ? Mais il veut qu’on fasse quoi bordel !? Qu’on les découpe !

–       Pourquoi tu poses des questions à la con si t’as la réponse !?

–       Non, non, j’en ai marre de découper des gens ! Je suis pas venu pour ça moi je découpe personne !

Les deux frères n’en croyaient pas leurs oreilles.

–       Qu’est-ce que tu racontes, depuis quand ça te gène de découper les gens ? Tu veux que je te rappel combien t’en as découpé dans ta vie déjà.

–       Bah justement ! Je trouve ça immoral. C’est pas chrétien, je veux me racheter.

–       Hein ? Grogna Grz’

–       Depuis quand ça te préoccupe toi ? A part à ton baptême t’es jamais allé à l’église, gronda Milo.

–       Ca n’empêche, j’ai des croyances.

–       Des croyances hein…. Comme laisser trois cadavres derrière soi avec ton ADN partout ? Abruti !

–       Qu’on les découpe ou pas notre ADN sera partout, fit remarquer Goran, je te signale que tu saignes, faudrait te faire soigner d’ailleurs…

–       T’occupes pas de mon bras et aide nous, fit Milo en soulevant le cadavre de la femme.

–       Non. Je refuse de découper ces gens.

–       Ah tu commences à me faire chier tu sais ça !? Aide nous je te dis !

Goran hésita, jetant un coup d’œil à Grz’ à l’air harassé.

–       D’accord mais je les découpe pas !

–       Tu feras ce que je te dirais ou c’est moi qui vais te découper bordel !

Goran pâli, son frère n’avait pas l’habitude de faire des menaces en l’air. Par exemple quand il avait dit à leur père d’arrêter de battre leur mère ou il le tuerait, leur père avait fait l’erreur de ne pas le croire.

–       Tu ferais pas ça, dit-il d’une petite voix enroué.

–       Si tu me fais chier, sans hésitation.

Ils transportèrent les cadavres dans la salle de bain qui, Dieu merci, était équipé d’une baignoire quand on sonna. Une petite vieille dans l’œilleton, Goran ouvrit, son Makarov dans une main, main dans le dos.

–       Oui madame que puis-je pour vous ?

–       Qu’est-ce qui se passe où est Hélène, c’est quoi tout ce bruit !? J’essaye de faire la sieste moi !

–       Oh je suis absolument désolé pour le dérangement madame, les gens qui vivent ici sont sorti, nous faisons des travaux.

–       Des travaux ? Hélène ne m’a jamais parlé de travaux.

Le chien apparu juste au mauvais moment pour faire la fête à la voisine comme il avait l’air de faire la fête à absolument tout le monde dans l’indifférence complète du sort de ses propriétaires.

–       Bah Boules qu’est-ce que tu fais là ? Ils t’ont pas emmené avec toi ?

Elle regarda Goran qui essayait d’empêcher le chien de sortir.

–       C’est quoi ces loucheries, vous seriez pas des voleurs des fois ?

–       Des voleurs grand Dieu non, dites pour le chien madame, ils ne l’ont pas emmené avec eux, vous ne voudriez pas le garder, il nous gêne pour les travaux.

–       Euh…

–       Oh votre mari ne va pas être d’accord c’est ça.

–       Je vis seule annonça la vieille avec un air digne.

–       Ah je vois vous attendez une visite peut-être… ça nous aiderait beaucoup vous savez, il est fort sympathique mais…

–       Non je n’attends personne mais…

Soudain Goran l’attrapa par le col et l’entraina à l’intérieur.

–       Elle vit seule, elle attend personne et elle vient faire chier !? S’emporta-t-il.

La vieille glapit, il la frappa avec son pistolet, elle s’effondra inanimée, il la traina jusqu’à la salle de bain.

–       Qui c’est celle là ? Demanda Milo.

–       Une emmerdeuse.

–       Elle est vivante ?

–       Ouais.

–       Moi je découpe pas les gens vivant.

Ils avaient déjà commencé, trois têtes s’entassaient dans le lavabo.

–       J’ai pas dit que je voulais qu’on la découpe, on l’attache et pis c’est tout.

–       Elle a vu ton visage.

–       Et alors, je suis pas fiché en France moi.

Milo haussa les épaules, il n’aimait pas qu’on lui rappel les mauvais souvenirs.

–       Oh ça va hein… de toute façon le patron veut pas de témoin.

–       C’est pas un témoin, elle sait même pas ce qu’on vient foutre, elle pensait qu’on était des voleurs.

–       Bah justement, elle va donner ton signalement et…

Grz ‘ grogna.

–       Ouais, ouais, ça va, je dis juste que faut la tuer.

–       C’est hors de question, elle n’a rien fait ! Protesta Goran.

Grz’ se leva exaspéré, un couteau du chef ensanglanté à la main. Il poussa son frère et poignarda la vieille trois fois en pleine poitrine avant de le dévisager d’un regard lourd de sens. Il faisait chier, et pas plus que son frère Grz’ était à prendre à la légère, en fait des trois, c’était celui qu’il fallait le moins prendre à la blague. Grz’ était fou, Goran n’en avait jamais eu de doute mais aujourd’hui particulièrement. Il regarda la vieille dame se vider de son sang en hoquetant, il n’eut pas le courage de la laisser agoniser. Il posa une serviette sur sa tête et lui colla une balle dans la tête. La serviette étouffa vaguement le bruit. Restait quatre corps à découper, soit huit jambes et bras, quatre troncs, les têtes, emballés le tout et disparaitre avec sans alerter le flic dehors. Finalement Goran accepta de donner un coup de main. Comme l’avait précisé Milo ce n’était pas les premiers corps qu’ils découpaient et dans des conditions plus difficiles, mais quatre corps ça fait beaucoup de sang, beaucoup de place occupé, beaucoup de travail quand on outillait avec des couteaux de cuisine et, Dieu merci, une scie à métaux trouvé dans la boite de bricolage de monsieur. Ils pataugèrent là-dedans pendant trois bonnes heures, emballèrent le tout avec des sacs poubelles quand Milo passant dans le salon donna l’alerte.

–       Il y a d’autres flics !

–       Comment ça ?

–       Y’a deux cars.

–       De quoi ?

Goran s’approcha, il y avait en effet deux cars de CRS plein maintenant en bas de l’immeuble.

–       C’est à cause des manifs ça.

–       Quelle manif ?

Goran haussa les épaules.

–       Il y a toujours des manifs en France alors va savoir. C’est sûrement pas à cause de nous en tout cas.

–       Comment tu peux être sûr ?

–       Tu vois la BAC, tu vois le GIGN ? Non alors c’est pas pour nous.

Milo laissa tomber le rideau.

–       J’aime pas ça quand même.

–       Et qu’est-ce que tu veux qu’on fasse on peut pas rester ici.

–       On peut pas sortir comme ça non plus, on va se faire repérer.

Ils étaient couverts de sang.

–       Non c’est sûr, admit Goran. On va voir s’ils ont des trucs à notre taille.

Par chance ils en avaient mais ça faisait drôle de se voir dans ces tenues de bourgeois. Ils se regardaient dans la glace de la chambre des parents en rigolant.

–       Alors Monsieuh la comteuh un peuh de champagneuh ?

–       Arrête tes conneries ils parlent pas comme ça les bourges, protesta Milo.

–       Ils parlent comment alors monsieur l’expert ?

–       Ils disent « cher ami » d’abord, les bourges tout le monde est leur ami, ou leur copain. Mais si c’est un copain alors c’est un intime, un ami ça peut être n’importe qui qu’ils connaissent.

–       Chereuh amieuh, s’amusa son frère.

–       Et ils ont pas cet accent à la con non plus, il parle normal.

–       Ca va jamais marcher, déclara soudain Grz’ derrière eux.

–       De quoi qui va jamais marcher ?

–       Nous, grogna le dernier des frères en se dévisageant.

Avec son nez de travers, sa balafre qui lui divisait le visage en deux et sa paupière droite ornée d’un orgelet de bonne taille on pouvait comprendre qu’il puisse avoir des doutes quant à passer pour un bourgeois ordinaire. Milo se regarda à son tour. Le front avancé, le nez aplati, des mains d’étrangleur et une carrure pour déménager les pianos.

–       Avec le chien je suis sûr que ça passera, fit Goran pour se rassurer. Des trois il était sans doute le moins remarquable mais il n’avait indubitablement pas l’air chez lui dans les vêtements du gamin

–       Rien du tout, il nous faut une femme.

–       Tu veux appeler un tapin ? T’es cinglé ?

–       Tu vas faire la femme.

–       Ca va pas non !?

–       Je te demande pas ton avis, va t’habiller !

Goran en femme ? Très poudré alors, énormément même et maquillé comme une voiture volée. Grz’ fit remarquer que c’était pire question look, Goran alla se rhabiller. Cinq gros sacs et quatre valises, ils finirent par sortir l’un derrière l’autre, les mains encombrées comme s’ils partaient en vacance laissant le chien seul dans l’appartement qui aussi tôt ce mit à hululer.

–       Ces quoi ces conneries ? Râla Goran

–       L’aime pas être seul, expliqua Milo.

–       Va alerter tout l’immeuble ce connard !

–       On le bute, proposa Grz’

–       Eh il est cool ce chien, protesta Milo, pourquoi on ferait ça.

–       Parce qu’il nous emmerde ? Suggéra son frère.

–       Nan, nan, pas question on le prend avec nous.

–       Hein ? De quoi ? Tu crois pas qu’on est assez encombré !?

–       Justement ça fera genre on part en vacance.

–       T’en penses quoi Grz’ ?

Ce dernier secoua la tête signifiant qu’il ne voulait rien à avoir à faire avec cette discussion absurde.

–       Il pense comme moi ! décida Milo.

Et ils allèrent chercher le chien avant de claquer la porte, celui-ci leur fit la fête comme s’il ne les avait pas vu de la semaine.

–       Il est bizarre ce chien, on a buté ses maitres il en a rien à foutre et maintenant il nous kiffe.

–       Peut-être qu’ils le battaient.

–       L’a pas l’air battu.

–       Ou bien ils étaient chiants comme une messe.

Goran rigola en passant devant le gardien, tirant sur sa valise, un sac Vuitton sous le bras.

–       Dites moi, intervint soudain ce dernier. On peut savoir d’où vous sortez vous autres.

–       De quoi ? Répondit Milo en russe.

–       Oh… euh, do you speak english ?

–       Niet.

Le gardien essaya bravement de faire barrage de son corps en répétant sa question, d’où ils sortaient. Milo lui dit d’aller se faire foutre toujours en russe et il allait joindre le geste à la parole quand le policier entra à son tour dans le hall glaçant l’ambiance.

–       Un problème ? Demanda-t-il.

–       Niet problème ! S’exclama Milo avant de continuer en russe, ce mec nous emmerde l’âme pourquoi tu veux en être ?

C’est le moment que choisi le chien pour essayer de faire comme s’il était féroce. Il aboya à tout rompre, il en avait après les uniformes.

–       Bah il a quoi ce chien ? Demanda le pandore.

–       Grishka au pied ! Ordonna Milo en tirant sur la laisse du chien.

Le chien, ignorant qu’il avait été débaptisé, continua d’aboyer.

–       Pardon, pardon, s’excusa Milo alors que le flic s’écartait pour le laisser passer.

–       Eh mais attendez je connais ce ch…

Le gardien ne termina pas sa phrase, malencontreusement cogné à l’entre cuisse par un Grz’ fort encombré et de mauvaise humeur.

–       Ca va ? S’enquit le flic.

–       Aïïïïe…

–       Désolé, désolé, grogna Grz’ en les dépassant aussi rapidement que la décence lui permettait.

Le moment que choisi l’anse d’une des valises pour rompre sous le poids qu’elle contenait. Ca fit crac puis splaff. Goran jura en serbe quand entrèrent dans le hall un bloc au complet de CRS casqué et botté. Il y avait quatre têtes et deux bras dans ce sac là, il fallut un certain sang froid pour ne pas paniquer. Goran ne fit pas semblant, il était impressionné.

–       Qu’est-ce qui se passe ? Demanda-t-il en français d’une voix blanche.

–       Ne vous en faites pas, i y a une manifestation qui doit passer par ici, expliqua le flic, si j’étais vous je ne trainerais pas. Tenez, on va vous aider.

Ils soulevèrent le sac à deux.

–       Pffiou, vous partez pour de longues vacances vous ou quoi ?

–       Maison de campagne, répondit spontanément Goran, dans son esprit tous les bourgeois avaient une maison de campagne.

Et ainsi les flics les aidèrent à charger le van, quatre corps découpés, vingt kilos de cocaïne et les armes.

 

La nuit était tombée, le sac poubelle plongea dans l’eau sans bruit, coulant presque immédiatement à pic, ils avaient ajouté des cailloux. Un canal de la Marne, le chien, attaché à un arbre, les regardait se passer les sacs de mains en mains l’air jouasse.

–       Tu vas en faire quoi de ce clebs ?

–       Bin je vais le garder.

–       En tout cas c’est pas un chien de garde, ça sert à rien un chien si c’est pas un chien de garde, décréta Goran.

–       C’est toi qui sert à rien. Monsieur j’ai une théorie pour tout.

–       Meuh non j’ai pas une théorie pour tout !

–       Mais si, Grz’ j’ai pas raison ?

Grz’ grogna d’approbation, la dispute se poursuivit jusqu’à ce qu’ils retournent dans la voiture et plus loin. Goran ne lâchait pas facilement l’affaire.

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PMU 69

Le Café des Princes, le dimanche matin, portait bien son nom. Tout le monde s’y retrouvait, Abdelkrim, Sertaoui dit Untel , Chadir, Ben Zeitoune alias Roi de Coeur. De grands types, larges d’épaules, avec des vestes en cuir, des chemises blanches, des contremaîtres, qui pariaient gros. Abdelkrim faisait la bise à un de ses amis, un habitué, peintre en bâtiment dans le civil, Chadir et les autres saluaient le vieux El Kassim, et son pote Albert, les doyens du quartier, retraités l’un comme l’autre, puis ils s’installèrent sur le côté, pendant qu’Untel allait commander des cafés. La famille Huong, qui tenait le café, aimait beaucoup le dimanche, quand les princes étaient là. Il y avait de l’argent à se faire, et l’assurance que personne ne chercherait à les braquer ce jour-là. Les Huong avaient des cousins qui avaient des amis qui avaient des arrangements avec quelqu’un. Mais on ne sait pas qui et c’était bien comme ca. Le quartier était paisible, la police ne venait jamais quant à la BAC… et bien quoi ? Il n’y avait pas non plus de raison qu’elle vienne après tout, Ces messieurs ne faisaient rien de mal, tous leurs papiers étaient en règle, et si on leur demandait d’où venait tout cet argent dans leur poche, eh bien ils étaient entrepreneur dans le bâtiment. Parfois un de leur copain les rejoignait, ils discutaient entre eux pendant qu’un autre ou deux pariaient pour les potes. Ils ne buvaient jamais rien d’autre que du café. De bons musulmans, en public. Du moins respectueux des coutumes, à l’ancienne. C’est aussi ce qu’on appréciait chez eux.

Entre eux ils parlaient en arabe, de chose et d’autres. Mais personne n’aurait pu vous dire quoi exactement, ca ne se fait pas d’écouter les conversations des autres. Parfois Maurice, le chef de la famille Huong, père de Pierre, le serveur, venait à leur table avec son fils. Discuter, plaisanter, leur payer un café, c’était sa tournée.

–          Qu’est-ce qui t’arrives ?

–          Il y a mon neveu qui s’est fait sauter.

–          Lequel ?

–          Kader, il a déconné…

–          Il s’est passé quoi ?

–          Il a monté une affaire avec la mauvaise personne.

–          C’est qui cette mauvaise personne ?

–          Je ne sais pas son nom mais je sais qui a balancé Kader.

Ils discutaient paris aussi, comparaient les cotes, causaient canasson et partie de carte. Discutaient de l’argent que tel type leur devait, et l’argent qu’ils pouvaient gagner si jamais ils obtenaient tel terrain ou tel contrat. Et donc ils parlaient aussi de la famille.

–          N93TM

–          Tu déconnes ?

–          Non je te jure.

–          Putain faudrait vraiment qu’ils se calment un peu.

–          Je crois qu’ils ont un peu prit le melon.

–          On dirait bien.

Mais jamais de politique, de religion, ou de ce qu’ils avaient vu à la télé, voir du temps qu’ils faisaient, comme 90% des gens dans un café. Ils étaient des princes après tout, pas des vulgaires.

–          L’Arménien c’est un problème.

–          Tu connais un pélo qui s’appelle Soski ? Un russe, il pourrait t’aider…

–          T’es sûr ?

–          Il parait que l’Arménien a eu des ennuis dans les Yvelines, je ne sais pas exactement quoi mais c’est chaud.

–          Bon…

–          T’en penses quoi Chadir ?

Chadir hocha la tête en se levant et entra dans le café déposer ses paries. Il paya son café, salua ses amis, et s’en alla. Sa voiture, une Laguna grise métallisée, était garée un peu plus loin, le long d’une cité tranquille. Il vivait au nord de la ville mais il avait d’abord une course à faire dans le centre. Il écoute Radio-Classique, ca le repose dans la circulation. Et puis quand c’est l’heure il se branche sur Europe 1 pour connaitre le tirage. Il n’a pas gagné, tout juste une course dans le désordre, tant pis, la chance ca va ca vient, de toute manière il ne le sentait pas ce coup. Il gare sa voiture sur les quais et se rend à pied jusqu’à l’Opéra, grimpe les marches, rentre dans le café en face, et en ressort dix minutes plus tard. Après quoi il reprend sa voiture et rentre chez lui. Sa femme et sa fille sont là, fraichement rentrée de chez son frère avec qui elles ont déjeuné. Il embrasse sa fille, joue un peu avec elle, elle lui raconte son déjeuner. Sa mère donne sa version, c’est pas la même. Il apprend qu’elle a fait un caprice pour qu’on mette Disney Channel. Samia minimise, après elle a été très, très gentille, et même avant tiens ! Il la sermonne gentiment, puis demande des nouvelles de la famille. Le frère va bien, il a réussi ses examens, il va passer chef, Samira aborde le sixième mois sereinement, elle lui a montré la chambre, c’est marrant comme tout. Il va sur internet, consulte les horaires de train pour Paris, puis il lit un peu le journal et regarde la télé avec elles deux, le Roi Lion, pour la 14ème fois. Un quart d’heure et puis il se lève, il les embrasse, il a affaire. La petite fille chouine un peu, il lui promet qu’il reviendra vite, et avec un cadeau. Elle sait qu’il tiendra promesse. Il est comme ca Chadir, il tient toujours ses promesses. Il ressort, reprend sa voiture et prend la direction de Part Dieu où il prendra le premier train pour Paris. Les mains dans les poches, une liasse dans sa poche intérieur, grand balaise en veste de cuir, aimable avec les dames, vieille ou jeune qui voyage léger et parle peu. Dans le train il s’achète une bière et un sandwich caoutchouc qu’il déchire en feuilletant un magazine publicitaire de la SNCF.  Il aime bien, ca mastiquer, le goût de ce truc avec un peu de farine dessus en buvant une bière, posé debout, les coudes devant lui, un œil sur le paysage qui défilait, sur son magazine, sur ses voisins. Regarder en mangeant et ne penser à rien. Mais quand même, il trouve le temps un peu long, et repart dans son wagon, essayer de dormir. Mais il dort mal dans les transports. Alors il regarde le paysage, et ne pense à rien de précis. Son voisin lui propose son journal, il l’accepte, ca passe le temps. TGV, il arrive à Paris deux heures plus tard. Gare de Lyon, il prend le métro et se rend à Franklin Roosevelt. Le métro est bondé de touristes, c’est presque l’été, les filles ont les jambes en avance mais il ne les regarde pas. Il aime sa femme, ca ne lui passe même pas par la tête, elle suffit. Il sort du métro et remonte jusqu’à un bar au rideau fermé. Un bar discret et chic, le Trianon. Il y reste environs une heure et ressort. Descend vers les Champs Elysées, rentre dans le drugstore Publicis et cherche quelque chose pour sa fille. Il trouve une peluche de Totoro, une grosse, parfait, il l’achète et ressort avec le Totoro sous le bras, attrape un taxi au vol.

–          Bobigny, ordonne-t-il aux chauffeurs, un maghrébin comme lui.

La conversation ne tarde pas à s’engager. D’où il vient ? Casa, et lui ? Oran, il est marié ? Non célibataire, c’est pour son enfant ? Non c’est pour sa nièce.  Il vit à Paris, oui, et lui ? Oui aussi. Ils parlent de Paris. Des conversations parisiennes. Les actualités, la circulation, les amendes, les vélos, les taxes. Mais surtout les vélos, le chauffeur les déteste. Ils les empêchaient de travailler correctement avec leurs pistes, et ils ne respectaient rien ni personne.

–          Et si je les bugnes, bin même c’est sa faute, c’est sur moi que le malheur va retomber !

–          Ca c’est sûr la wago ca pardonne pas si tu es en vélo.

–          Ils font chier.

Il le dépose non loin d’une cité composée de huit immeubles de dix-sept étages chacun, bleu fond de piscine. Gardée par un grillage noir et des portes à digicode. Il attend que quelqu’un passe, il a oublié le code. Il entre, passe derrière les bâtiments et se dirige vers les box. Il sort une clef de sa poche, et ouvre le numéro 541. Quelques minutes plus tard il en ressort sur une moto 1100 centimètres cube, casqué, visière noir complet. Il prend la direction du tribunal. Il a passé un coup de fil, il sait où attendre. Mais il ne sait pas combien de temps. On lui a dit qu’ils viendraient, forcément, ils passent souvent, les rois de la comparution immédiate. Comme avec Kader. Finalement ils se pointent sur le coup des cinq heures. Chadir reconnait le grand à la description qu’Untel lui en a fait. Quatre costauds avec ce géant au milieu et son brassard fluo bien en évidence. Il les regarde s’engouffrer dans la tour  et attends. Ils ressortent un quart d’heure plus tard, activent la sirène et repartent, Chadir les suit. Ils retournent au commissariat. Un des gars reste à discuter avec le planton pendant que les autres entrent, une autre voiture arrive, des civils également, ils rigolent entre eux. Chadir ôte son casque, le fixe à la moto avec un cadenas et traverse la rue en direction du commissariat. On ne fait pas attention à lui. Il y a déjà du monde. Des mamans africaines, deux, en boubous, une femme et sa fille, un vieux monsieur qui parle à une jolie flic en uniforme, un type entre deux âges qui a l’air d’avoir mal quelque part. Qu’est-ce que ces gens font tous là, c’est quoi leur histoire à eux ? Chadir aperçoit le grand qui passe derrière la paroi, dans les bureaux, un jeune type rasé de frais blond juste après lui. Chadir attend un petit moment, les autres ont disparu, il s’approche d’un flic en uniforme qui discute avec un civil, lui demande si c’est long pour déposer plainte. Oh faut compter vingt-cinq bonnes minutes à cette heure-ci. Bien, merci je reviendrais. Il sort et retourne à sa moto, démarre, et fait un tour du pâté de maison pour être sûr, et retourne à son poste, pas loin du commissariat, jusqu’à ce qu’ils ressortent. Ils se dirigent vers Paris, la nuit est en train de tomber, direction le périphérique, sortie Porte Clichy, puis les Batignoles, et à droite, vers le commissariat de l’arrondissement. Un grand bâtiment renfoncé dans une petite rue, avec une entrée cours. Ils voient d’autres voitures rentrer après eux, d’autres têtes tondues, civils, l’air teigneux. Il y a du monde ce soir ici. Ca s’agite devant la cours, et puis peu à peu plus rien. Chadir patiente. Il aperçoit le blond par une fenêtre à l’étage, il parle à quelqu’un qu’on ne voit pas et disparait. Une demi-heure passe. Chadir ne bouge pas, dans un coin, sur sa moto, dans l’ombre et l’angle mort de la guérite. Une ou deux voitures sortent en trombe, il voit à peine les visages à l’intérieur, mais n’en reconnait aucun. Les siens sortent vers 19h, direction le nord. Marx Dormoy, un dispositif. Trois cars, deux GIPN et un fourgon, des ninjas un peu partout. Les voitures arrivent, Chamir s’éloigne, fait le tour par une rue et revient à pied. Les flics sont en train de se déployer vers une petite rue au bout de laquelle se tient une paire de bâtiments condamnés. Ils trottinent, ils sont pressés, précis, ils n’ont aucune hésitation, l’habitude. Chamir reste dans l’ombre et observe.  Regarde l’immeuble de droites, les lumières allumées au troisième, au cinquième, la télévision qui raisonne, des gens qui crie dans une langue africaine. Et puis il retourne à sa moto. Il contourne le dispositif en effectuant une grande boucle derrière le pâté de maison. Juste à temps pour voir ce type sauter par la fenêtre et se jeter sur le lampadaire. Un grand black bien fringué, les flics qui beuglent, d’autres qui cavalent déjà. Il aperçoit le blond. Le khâlouch glisse le long du lampadaire, cascadeur, et détale, le blond l’a vu. L’autre bifurque à droite, la longue rue étroite vers les boulevards extérieurs. Le blond le rate, il s’arrête une seconde et le cherche des yeux. Soudain la moto rugit, plein phare. Le blond braque son arme par réflexe, le première balle l’atteint à l’articulation, il lâche son arme, pousse un cri, le pistolet claque, la seconde le touche dans l’abdomen, sous le choc il tombe en arrière, le projectile lui a traversé le gros intestin comme dans une motte de mou et s’est logé dans une lombaire, il hurle de douleur. Il insulte son assassin, il lui dit qu’il a des enfants, un femme. La balle l’atteint en pleine poitrine, la quatrième également, le poumon droit qui éclate, du sang qui lui crache de la bouche, rose mousseux, il hurle un dernier non, l’ogive de 11,43 lui explose la boite crânienne. Chadir repart en mettant les gaz.

Il reprend le périphérique, remonte vers Bobigny, passe près du fleuve et y balance l’arme, retourne dans la cité, dépose la moto dans le box et s’éloigne à pied avec le Totoro sous le bras. Il est aux environs de 20h, il trouve un taxi dans le centre, qui le ramène gare de Lyon. Le dernier train est à 21h05, il y a encore des billets ? Oui, il sort la liasse, il a le temps de diner. Il rentre dans une brasserie, service 24h sur 24. Il repense à cette époque très lointaine où il était commis. Quatorze ans, le chef qui lui hurle dessus, le second qui le terrorise, les autres qui lui piquent ses affaires. Il avait détesté ca, détesté les odeurs de bouffe, le stress du service, les coupures, les brûlures, la journée enfermé sans lumière… alors de nuit… Il commande un onglet à l’échalote accompagné de frites et d’un demi de Grimbergen, à point la viande. Elle est bonne, elle vient du Charolais, la brasserie tenue par des auvergnats, naturellement. Il suit ce qui se passe à la télé, là-bas au-dessus du bar. Les derniers matchs de Marseille, du Réal, de Lyon, mais ca ne l’intéresse que superficiellement, parce que les copains s’y intéressent, il n’aime pas le sport à la télé de toute façon. Un barman change de chaîne et met LCI. On y parle de la situation en Syrie, de l’affaire Favre, le réseau pédo, des mésaventures judiciaires de tel homme politique, ce qui est assez banal à Xanadu depuis trente ans, et puis on apprend qu’un policier aurait été tué ou blessé cette nuit à Paris, dans la bande passante sous l’animateur, juste avant les suites dans l’affaire Bettencourt, juste après le massacre dans un cinéma du Colorado. Il termine son repas, commande un Jack Daniels et un café, il va essayer de dormir dans le train. Train de nuit, pas de wagon restaurant, peu de monde, la plus part dorment ou lisent comme s’ils étaient dans leur chambre, avec la veilleuse, emmitouflés. Chadir réussi à s’endormir. Il arrive à Lyon alors que la gare va fermer. Retrouve sa voiture, rentre directement chez lui. Un de ses cousins a organisé une partie ce soir, dans un restaurant du sixième, chez un de ses clients, un cuisinier, un basque avec de la coke dans le nez et des goûts pour les truands et les flics. Un sympathisant mais presque, mais il n’a pas envie d’y aller, pas ce soir. Kenza est devant la télé qui regarde un débat avec Taddeï, il l’embrasse, la petite est couchée, elle a demandé après lui, il pose le Totoro, elle dit que Samia va être ravie, dans le poste Alain Finkielkraut fustige avec un grand courage Stéphane Guillon et l’humour Canal Plus. Il va voir sa fille, qui bien entendu ne dort pas. Elle veut allumer la lumière, il refuse, s’agenouille à côté de son lit et chuchote avec la petite. Elle lui demande ce qu’il a fait, il dit qu’il a vu des gens pour ses affaires, elle lui demande c’est quoi son cadeau, c’est une surprise, tu verras demain. Elle ne veut pas attendre demain, il cède. Elle sort de la chambre en courant vers le Totoro, les bras écartés, on dirait un manga tellement elle a les yeux grands ouverts et le sourire plein de dent. Elle sert le Totoro dans ses bras, sa maman gronde gentiment Chadir, qui sourit, allez maintenant au dodo. La petite fille regarde Taddeï, Finkielkraut, elle est captée. Par les couleurs, par les messieurs important en costume qui parlent fort, Kenza insiste, papa aussi, elle demande si elle peut regarder, non, les négociations durent cinq minutes et puis elle repart avec son butin. Chadir passe la soirée avec sa femme. Le lendemain il est au café des Princes, il salut les anciens, rentre dans l’établissement et va parier. Boit un café, prend le soleil, il gagne 548 euros dans la première course, et 1472 dans la seconde. Une bonne journée qui commence. Tiens voilà Abdelkrim. Ils se saluent, Abdelkrim fume un pétard, il s’assoit à la terrasse, Pierre s’approche, il lui commande un café sans le regarder. Avec Chadir ils discutent chantier, Abdelkrim a entendu parlé de ce mec à Marseille, il a une bétonneuse à louer, il faudrait que quelqu’un descende, qu’est-ce que tu en penses Chadir ? Chadir hoche la tête, regarde l’heure sur son portable, il peut prendre un avion dans une heure.

Louis n’est pas contant

« …Paradoxalement, la nouvelle politique devra aussi faire de Saint-Jean-de-Girons « une destination séduisante » pour les jeunes, qui demeurent malgré tout ses « clients de demain ». « Le risque serait d’apparaître comme un lieu où les seniors sont privilégiés, comme l’ont été Nice ou Cannes il y a quelques années », fait valoir Stéphane Lavigne. « Même si le vieillissement de la population est un gisement de croissance à court terme, il faut veiller à le renouveler. ».
Louis leva les yeux autour de lui. Saint-Jean-de-Girons, nulle-part sur la côte Atlantique, avec ses maisons basses, ses toits de tuiles roses comme aplatis sous la ligne du vent, et ses touristes. Et puis tout là-bas, au bout de la route qui longeait la mer, leur machin. Moitié maison de retraite, moitié complexe balnéaire… renouveler le gisement… je t’en foutrais moi des gisements… Il tourna la page du magazine. Les Echos…
« L’image du vieillard misérable s’est peu à peu estompée au profit de celle du retraité actif, dynamique et solvable. »
Louis n’avait jamais été ni actif, ni dynamique et encore moins solvable. Il avait bien essayé de faire semblant, comme tout le monde, mais ça n’avait rien donné. En haut de la page, un couple Pix, leurs bridges impeccables, bronzés, souriant, le cou noué d’un pull bleu négligemment posé sur les épaules, permanente au vent, le cheveu magnifiquement blanc et lumineux comme une lueur d’espoir dans l’imagination du commun. L’imaginaire de Louis n’avait pas beaucoup de registre, mais il était tout à fait sûr que ça ne ressemblait pas à ça de près ou de loin. Il lui suffisait de se regarder dans la glace pour tuer toute lueur. Il n’avait jamais été un gagnant, il n’en serait jamais un.
« Si le pouvoir d’achat des retraités a augmenté, en revanche, ils consomment moins que l’ensemble de la population. Les seniors sont des consommateurs réfléchis. Ils n’ont pas besoin de produits nouveaux dans leur vie quotidienne, bien qu’ils n’y soient pas réticents. Mais ils se rattrapent sur d’autres postes de dépenses. La génération des 60-75 ans représente 35 % du marché du voyage et 80 % de la clientèle des croisières. Alimentation saine, voitures neuves, les seniors sont même mieux équipés que la moyenne de la population en télévisions, congélateurs et lave-vaisselle. Ils arbitrent leurs dépenses avec discernement, dépensent beaucoup en communication (télévision, caméra vidéo) et se sont lancés sur internet, qui connaît un taux de croissance deux à dix fois plus rapide que dans les autres tranches d’âge. Enfin, une grande partie du pouvoir d’achat des seniors est consacrée aux petits-enfants »
Louis n’avait ni petits-enfants, ni enfant, ni femme, même pas un divorce sur le dos. Né avec un physique de vieux, élevé par des parents normalement étriqués, sans beaucoup d’ambition lui-même, il avait rapidement appris à apprécier sa tranquillité, et ses habitudes de célibataire, d’autant mieux qu’il ne voyait pas bien à quoi pouvait bien servir une femme à part pour le sexe. Sa vie amoureuse s’était donc vite résumée à quelques tentatives avortées, une cohorte de prostituées, de films et de magazines jusqu’à ce que la chose perde peu à peu son intérêt.
« Alors qu’aujourd’hui, les plus de 60 ans détiennent 22 % du revenu national, les deux tiers du patrimoine privé, et trois quarts des portefeuilles boursiers, de l’autre côté, 600 000 personnes âgées vivent  avec le minimum vieillesse (devenu depuis l’allocation de solidarité aux personnes âgées), dont le montant est fixé à 8 125 euros par an et par personne au 1er avril 2009 (13 765 euros pour un couple). Ce qui situe cette frange de population sous le seuil de pauvreté. »
Il était pile poil au-dessus, et de pas de beaucoup. Vingt ans au service du même patron, et voilà à quoi ça avait servi. Une retraite de merde pour une vie de merde. Enfin… il l’aimait quand même bien sa vie. Elle valait ce qu’elle valait mais c’était la sienne, et en dépit qu’il n’ait jamais appartenu à la race des gagneurs, il avait réussi à maintenir le cap malgré tout. Il louait le même deux pièces depuis 15 ans, avait une place réservée à l’année pour sa caravane au camping de Saint-Jean-de-Girons, où il se rendait religieusement depuis 21 ans. Pendant toute son existence, ou quasi, il avait travaillé dans la même petite usine, d’abord comme ouvrier non qualifié, puis qualifié, avant de devenir contremaître. Formé par son patron. Il avait bien essayé de travailler ailleurs, avoir d’autres patrons, faire quelque chose de son métier. Il s’était même une fois associé avec un type pour monter un garage. Mais très vite ça l’avait dépassé. Des histoires avec l’associé, les clients, l’administration. Ou des histoires avec les autres employeurs. Pas très adapté à la vie professionnelle finalement, mais il avait eu de la chance, son con de patron l’avait à chaque fois repris. Oui, un con, rien de plus. Ni généreux ni très malin le Gérard, heureux avec sa petite usine en se prenant pour un capitaine d’industrie…petite usine qu’il avait finalement vendue pour sa retraite. Aujourd’hui il y avait un immeuble à la place…
Pauvre con ! Toute sa vie il l’avait fait chier. Avec ses réflexions, ses gueulantes pour rien, ses conseils à la con qui ne servaient juste à rien. Chier tout le monde ! Le grand anxieux, toujours à chipoter sur les contrats, les salaires, les heures de repas, toute ces conneries là. Il se prenait pour un japonais ! Et eux il les prenait pour des putains de niakoués. De sa femme à ses employées, évidemment toutes des femmes le petit potentat, sauf lui, Louis. Louis qui n’avait jamais réussi à décoller de son premier job. Comme s’il en restait collé à son premier coup de bite (une prostituée) puceau mais pas. De ça oui, il s’en voulait un peu Louis. Il aurait bien aimé être autre chose qu’un petit bonhomme sans consistance mais il savait bien qu’il n’y avait jamais eu d’espoir ni n’y en aurait jamais plus. Jusqu’à cinquante on se dit encore qu’on peut refaire sa vie, qu’on sait jamais, mais passés soixante-dix la marge devient étroite. Vélo d’appartement ou pas. Bridge ou pas. Joli pull bleu layette ou pas. Et qu’est-ce qu’il y avait de mal à ça ? A part que les cons devenaient un peu plus insupportables chaque jour et qu’on était moins à même de se défendre d’eux chaque jour également ? Où c’était qu’il était le problème de vieillir ? Ou qu’ils avaient vu que les cheveux bleus ça allait le rajeunir ? Et le bridge ? Combien pour avoir la dentition d’une poupée ? A quoi ça va servir exactement ? Une expo sur les squelettes du XXIème siècle ? Miséricorde ! Il jeta un coup d’œil dégouté au dépliant polychrome, papier couché bristol, posé devant lui et leva à nouveau les yeux sur le complexe. Les travaux n’étaient pas terminés, on voyait à travers les trous des baies vitrées inachevées, des pièces sans porte, des aérations murales fraîchement installées, des installations prometteuses et modernes. Confortables avec ce qu’il fallait d’espaces, de pots de terre et de meubles en bois brut pour donner un sentiment de pureté, de faux luxe et de calme propre au séjour pour vieux, gros, stressés de toutes espèces. On y voyait pas seulement un présent, la promesse d’un lieu de privilèges cheap mais l’avenir. De l’ennui. Un infini ennui entre petits bourgeois de la classe moyenne, cheveux en voie de bleuissement, encore fringants mais tout juste, commençant à causer médicament, pharmacopée comparative, ah les génériques moi j’aime pas. Et derniers voyages qu’ils pourraient se permettre. Les dernières aventures… Louis n’était jamais allé plus loin que l’Espagne, en ce qui le concernait et ça lui allait très bien comme ça. Il n’avait pas la passion des choses étrangères, en fait même elles le rebutaient. Elles percutaient son horizon immédiat comme autant de petites convictions déboulonnées qui le ramenait systématiquement au fait qu’il serait toujours un être limité, incapable de comprendre ce qui lui était étranger ou indifférent, et donc incapable d’évoluer. Et ce machin là, c’était un peu pareil. Un truc qu’on avait décidé sans lui, qu’on ne lui expliquerait jamais, où il ne se sentait même pas invité, il n’était pas la « cible » de toute évidence. Ou bien il faudrait qu’il se modernise, s’algue les rhumatismes, même s’il n’en avait toujours pas, au cas où. Des tours de piscine en rond, le hammam, le dentiste… Le challenge, la performance, l’obligation de rester dans la course du futur ne pas se laisser dépasser ni par l’âge ni par le changement, tout prévoir, calibrer, présentable, vendable. Ça le ramenait à cet évènement dans sa vie débarrassée du moindre potentiel d’évènement, la fois où Gérard avait voulu faire travailler sa grande copine Saïda. Sa période « soyons compétitifs, modernes »…Saleté de melon de radasse de salope qui avait commencé à se la jouer petit chef avec tout le monde, même avec lui. A critiquer son travail, ses habitudes vestimentaires de vieux garçon,  causer comme un dépliant du MEDEF. Ça n’avait pas duré, il savait y faire avec les zélés et les grandes gueules, tout le truc c’était pas de se faire pincer, passer le message mais derrière le rideau. Il en avait maté d’autres et des bronzées, des feignasses qui croyaient avoir trouvé la planque et des salopes en blouse rose qui n’avaient même pas essayé de lui faire du gringue alors qu’elles en avaient toutes après ce con de patron… enfin une semaine, au-delà on avait le choix, soit on partait soit on acceptait de le supporter pour les trente prochaines années. Il se débarrassait pas si facilement de son personnel le Gérard. Alors la Saïda il fallait la mettre au pas avant qu’elle vire à l’invasion de sauterelles. Un jour elle lui avait demandé un dossier façon je suis la nouvelle associée de Gérard on se magne. Il était revenu avec une douzaine de classeurs, s’était approché tout prêt d’elle, discrètement, intime même, les yeux dans les yeux et il lui avait écrasé le pied. De tout son poids, quatre-vingt kilos. Puis, calmement, lui avait dit qu’il n’en avait rien à foutre d’elle, qu’il ne fallait pas qu’elle le cherche ou elle allait souffrir, que personne ne l’impressionnait, ce qui n’était pas faux. Personne ne l’impressionnait parce qu’il était revenu de son tout. Un tout limité, étroit, borné par une vie d’habitudes, de routine et d’absence de curiosité. Mais qui lui avait suffi pour vivre jusqu’ici sans trop de heurt.  Personne ne l’impressionnait parce qu’il ne connaissait qu’une autre étape au-delà de l’incompréhension ou du rejet pur et simple, c’était la peur. Grégaire, instinctive, prudente, animale comme celle du rongeur. Celle qui lui avait toujours évité les mésaventures fâcheuses, les amateurs de bagarres, d’histoires, de se faire taper dessus quand il aurait manifestement le dessous. Celle, lucide et calculée qui lui avait offert de faire certaines choses à l’abri des regards et d’éliminer les gêneurs. Des années après cet incident la Saïda lui jetait encore des yeux de merlan frit.
–    Oh pardon, je l’avais oublié…
Une main manucurée dans son champ de vision qui s’empare du dépliant. Louis leva les yeux sur l’intrus. La fin de trentaine, cinq kilos de trop, les cheveux bien peignés, rasé de frais, le visage neutre, sans expression, le regard un peu déjà ailleurs. Pas le genre qui s’attardait. Même quasiment certain qu’une seconde plus tard il l’aurait oublié. Il portait une veste sport jaune, une chemise rayée rose et blanc, un jean repassé et des mocassins marron. A l’annulaire droit il y avait une chevalière estampillée d’un blason. Jacques-Henry Lanssac ne faisait jamais prévaloir sa particule, son titre de baronnie, la chevalière, était son seul luxe dans ce domaine parce qu’elle avait appartenu à feu son père et qu’il y a des traditions nécessaires. Il fourra le dépliant dans sa serviette et se tourna vers l’intérieur de la buvette. Un jeune homme en sortit. Vingt-cinq en tout au plus, un tee-shirt griffé moulant ses pectoraux, lunettes Armani Emporio qui lui masquaient tout le haut du visage, le crâne ras avec deux traits dessinés à la tondeuse, des tatouages sur les bras et les avant-bras, fresque tribale sur peau noire. Aux pieds il portait des baskets neuves, tellement neuves qu’il avait oublié d’ôter l’étiquette ce lourdaud. Les avait peut-être tout juste volées. Mais qu’est-ce que ça foutait là ça ? Avec sa montre carrée qui pulsait le fric, sa fausse barbe de trois jours version huileux pour magazine de mode, et le diamant dans l’oreille, trois carats facile… c’était quoi ça ? Et puis il foutait quoi d’abord avec Monsieur raie sur le côté ? Il les suivit du regard, incrédule. Personne ne semblait même les avoir remarqués. Incroyable ! Ils traversèrent l’avenue qui longeait l’océan tout au long de la jetée, et entrèrent dans la seule rue commerçante du village, la rue Paul Doumergue, avec ses magasins de plage débordant de ballons et de bouées multicolores, sa boutique souvenirs gardée par des rayonnages de cartes postales vulgaires, images sans personnalité, cartes de vœux fantaisistes ou astrologiques, et dans laquelle on trouvait des pyramides de pipes de marin fabriquées en Chine, et de cendriers en bois made in Taïwan. Louis n’en revenait toujours pas. Il les suivit de loin en loin, les aperçu qui disparaissaient à l’intérieur de chez Marianne, le seul bar- restaurant du village, que se proposait d’ailleurs de concurrencer le machin avec l’ouverture d’un « restaurant deux étoiles sous la direction du chef Verano Pilli »… Restaurant deux étoiles… je t’en foutrais oui ! Louis voulait savoir. Savoir quel était le rapport entre ce bidule pour vieux riche là, et ces types.  Cette insulte au bon goût, à la décence, et à vingt ans de moyens et déloyaux services. Qu’est-ce que ce foutu négros faisait avec son patrimoine ? Qu’est-ce que cette racaille avait fait pour avoir autant de fric ? Pour avoir ce gars avec lui ? Cette caricature de bourgeois à serviette, blanc qui plus est, et estampillé, bagué… Louis avait tout de suite remarqué l’héralde sur le chaton. Ces choses-là le fascinait un peu, un monde lointain, mystérieux, mais un monde qui appartenait tout entier à l’histoire de son pays, et qui existait encore, discret, caché. Un monde auquel il aurait sans doute aimé appartenir. Tout aurait été sans doute plus facile, mais surtout il aurait été quelque chose, quelqu’un, il aurait été d’un groupe social, et pas seulement noyé dans la masse des anonymes. Une identité plus tangible, avec une histoire qui était digne d’être entendue. La seule fois où il avait appartenu à quelque chose comme ça c’était à l’armée. Régiment du Train, à Paris. Il y avait passé beaucoup de temps à esquiver les corvées, se faire bien voir, et n’avait jamais fait plus de trois jours de cellule pour une beuverie qui avait dégénéré en bagarre. Ce n’était pas lui qui avait provoqué la bagarre, il était plus malin que ça, il l’avait fait venir à son copain de l’époque, Milo, un yougo. Oh putain qu’est-ce qui leur avait mis ce jour-là aux deux crouilles !
Louis se leva et prit la direction de la rue. Il marchait un peu plus lentement aujourd’hui, mais il était encore vif. L’air marin, une vie assise, calme, juste ce qu’il fallait comme exercice pour paraître encore fringant à 30 ans. Mais ça avait été foutu très vite de toute façon. Il avait commencé à perdre ses cheveux vers l’âge de vingt-huit ans, et ça s’était dégradé jusque vers trente-cinq et n’avoir plus qu’à la place de la toison de son adolescence, une auréole de soucis et de frustrations à qui on prêtait des signes aphrodisiaques d’excès de testostérone. Lisse, rougissant légèrement quand il était contrarié, cerné par des cheveux fatigués, filasses et pelliculés qui ne deviendraient jamais blancs, ni complètement gris. A quarante ans il en faisait déjà cinq de trop, aujourd’hui on aurait dit que le temps s’était pile arrêté à l’âge exact qu’il avait toujours eu au fond de lui. Mais il savait que ça n’allait pas durer. Il sentait sa respiration se raccourcir de mois en mois, ses quintes de toux le matin, il avait même été obligé de changer de marque de cigarette. Terminé la bonne Marlboro rouge. Il pensait arrêter, un jour. Et en même temps pourquoi foutre ? Qu’est-ce qu’ils nous emmerdaient aujourd’hui avec leurs taxes, leurs interdits, cette manie de servir à rien mais pour notre bien. Lui il l’aimait bien après tout sa petite cibiche, même si elle lui faisait du mal, c’était son petit sucre à lui, son tête-soucis, son refuge gazeux, et alors ?  Il faisait de mal à personne non ? C’était pas comme ce négro là, posé devant le bar-restaurant en version je suis chez moi partout. Avec son portable dernier cri, qui causait on ne sait pas quoi avec on ne sait pas qui. Louis s’arrêta à hauteur de la boutique de souvenirs, camouflé dans les rayons verticaux de photos du Mont St Michel et de culs brésiliens, avec son bob blanc, son short sport, ses chaussettes et ses méduses en plastique, un œil sur le type qui parlait avec ses mains et que personne ne regardait. Incroyable ! Ça choquait même plus personne, un gamin de vingt-cinq piges, plein aux as, ici, à Saint-Jean-de-Girons, citée balnéaire paumée de la côte d’Emeraude, c’était normal ! Ils étaient partout et c’était normal ! Et qu’est-ce que ça pouvait bien être d’autre qu’un caïd, un roi-dealer qui avait investi dans la pierre, venu visiter son nouveau domaine, avec l’aide d’un noble en plus ! Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Hein !? Louis tendit l’oreille qu’il avait encore bonne, écoutant le sabir du nègre sans rien y comprendre, d’ailleurs il y avait-il seulement à comprendre avec tous leurs « cousins », « sur l’coran » « mon frère » ? Et les mots là qu’ils inventaient pour faire les malins, et l’arabe aussi, ils mettaient toujours de l’arabe dans leurs mots. Louis en avait vu des chiés des comme ça dans sa lucarne, des rappeurs, des soi-disant artistes qui se vantaient d’avoir fait de la prison, des braquages, vendu du shit. Le shit… en voilà une expression que Louis avait apprise avec le temps.   Vingt ans dans les années soixante ou pas, Louis n’avait jamais eu le profil de ce genre d’aventure, d’ailleurs il n’avait jamais eu vraiment vingt ans. C’était venu avec la force des choses, dans les conversations de quartier, à la télé, en écoutant ces petits salopiauds dans le bus. Il ne savait pas exactement ce que c’était, ce que ça faisait mais on ne la lui faisait pas à lui, s’il y avait autant de gamins aujourd’hui comme ce négro là, autant de petits cons en Porsche Cayenne, c’était pas par hasard. Et c’était pour ça, à ça, qu’on consacrait des millions, des émissions toutes entières, des journaux télévisés, qu’on faisait cracher les français à coups d’impôts et de taxes, pour cette sous-engeance de petits profiteurs, de crève-dalles à grande bouche qui se gobergeaient aujourd’hui jusque sur son paillasson ! Le noble sortit du bar-restaurant, Louis se retourna brusquement, comme s’il avait peur qu’il le repère. La noblesse ça veut dire meilleure éducation, finesse, sens de l’observation, enfin sûrement. Ou bien est-ce que simplement il était aussi impressionné qu’abasourdi de voir ces deux-là ensemble. Qu’est-ce qui se passait, c’était quoi leur lien ? Comment un noble pouvait-il traîner avec cette saloperie ?
–    Alors, ça vous plait ? Demanda le blanc.
–    Franchement, je vous l’dis comme je l’pense, sur l’investissement vous m’avez convaincu, mais j’irais jamais en vacances ici. C’est mort.
Le sang de Louis bouillonnait. C’est mort ? Oui c’est mort et alors !? C’est mort mais c’est chez nous ici, on lui a rien demandé à celui-là, il aime pas qu’il aille vivre ailleurs c’est la France ici ! Et Louis, en plus ça fait vingt et un an qu’il vient ici, et qu’il paye pour ça ! Monsieur « C’est mort » !
–    J’en conviens, mais ce n’est que le commencement.
–    Ouais mais bon, qu’est-ce qui va venir ici ? A part des vieux et la famille Durand ? C’est un trou nan !?

–    Un trou oui, mais les trous ont de nombreux avantages. Personne ne s’y intéresse, les prix sont bas et les permis de construire faciles.
–    Mouais… allo gros t’es où !? Aboya soudain le jeune Hein ? Mais qu’est-ce tu fous là-bas ? On t’attend ici ! Ouais… ouais… allez bouge putain de négro !

Louis, tétanisé derrière son rempart de cartes, avait l’impression qu’on lui avait planté un poignard dans le dos. C’est comme si soudain, à nouveau, l’évidence de son insignifiance lui était jetée à la figure par brassées de merde froide. L’exclusion immédiate. Cette même exclusion qu’il ressentait devant les photos d’octogénaires solvables, compétitifs et photoshopés. Devant les émissions de télés pleines de chanteuses pubères et d’hommes politiques en mode swag. Les campagnes de pub Kinder, dents et plastique, les concepts cars du futur mi sportives mi familiales, mi polluantes mi nucléaires, carrosseries vert acide, équipées comme une tour de contrôle, direct reliée par satellite géostationnaire, pour pas se perdre dans les bouchons. Exclu comme devant un salon Ikéa, un écran 16/9ème pour regarder le con du journal en très gros, des mouflets savants dans une pub pour industriels du lait. Comme chaque fois que le poste, les journaux, internet lui parlaient d’une catastrophe exotique, d’une merde sensationnelle et tropicale si possible, d’un carnage américain, d’une guerre bougnoule. Qu’il se rendait compte que des gens comme lui on n’en parlerait jamais, même si le sang coulait, comme on n’avait jamais parlé de cette fois où son voisin avait perdu son chien dans l’incendie de sa voiture. La pauvre bête grillée vif à cause d’une bande de racailles. Et ça c’était noyé dans les actualités régionales, 15 minutes sur le malaise des jeunes, leur sentiment d’exclusion vis-à-vis de la France… saloperie de merde.

Louis jeta un coup d’œil sur le côté, l’étrange couple s’éloignait. Il fallait qu’il fasse quelque chose, qu’il agisse, mais quoi ? Il ne pouvait pas se jeter sur eux, il ne pouvait pas écraser leurs pieds très fort en les regardant droit dans les yeux. Il ne pouvait même rien dire, il n’avait aucune raison de s’en prendre à eux, ouvertement. Enfin si, il n’avait que ça des raisons, mais qui comprendrait ? Qu’est-ce que ça changerait ? De toute manière tout le monde avait l’air de déjà trouver ça si normal… Une voiture entra dans la rue, un 4×4 évidemment, Mercedes, noire, vitres fumées, évidemment… avec une plaque du… 93 évidemment ! Nom de Dieu de merde !
Louis resta un moment, là, à ruminer en regardant les bouées fluo et des ballons en suspension tandis que le 4×4 engloutissait le duo et disparaissait de sa vie. Distraitement, ses yeux se portèrent sur le chantier, le béton frais des murs, les vitres encore opaques, marquées d’une croix fluo, il retourna vers la jetée, comme pour mieux examiner l’étendue étroite de ce monde qui allait disparaître, le sien, coincé devant ces murs du futur. L’industrie du tourisme, les impératifs économiques, le développement régional, tous ces mots pleins d’eux-mêmes, bubullés à longueur de journal par des encravatés poudrés. Et quoi ? La vérité ? De l’argent louche, des projets louches, des centaines de milliers d’euros engloutis pour pondre une verrue du futur. Avec des septuagénaires surfeurs et des patrons de PME surmenés. Et puis soudain il avisa le trou dans le trottoir, le tube à demi enterré, il connaissait les codes couleurs, il avait eu des copains dans les travaux publics, il eut une idée folle.
Il retourna rue Paul Doumergue, entra dans un magasin de plage, teeshirt souvenirs et bouées canard, ballons de plage, pelles, râteaux, seaux, petits soldats sous blister, outils de bricolage en plastique pour faire comme papa, ou dinettes et trousses d’infirmière, palmes, masques de plongées, tubas fantaisistes, cendriers en coquillage, lampions en papier, et pétards de 14 juillets. Un paquet de Mammouth s’il vous plaît, et un Jaguar c’est pour mon petit-fils. Pas crédible une seconde, l’air de fomenter un coup d’état, mais ce n’était pas le problème de la vendeuse. A 17 ans les lubies d’un vieux bonhomme ce n’était pas un grand motif de curiosité.  Louis repartit avec son butin et une belle envie de chier, la trouille, l’appréhension, et ça jusqu’au camping. Est-ce qu’il se rendait compte de ce qu’il allait faire ? Les risques, le danger, est-ce qu’il était bien sûr ? Que se passerait-il si on le retrouvait ? Pire, si on le prenait sur le fait, comme un gosse fou dangereux. Ils le feraient enfermer chez les fous, pour sûr. Des médicaments tous les jours, trois repas, nourri, logé, entouré de cinglés, et d’infirmières espagnoles connes comme des huitres, ça changerait sans doute pas grand-chose de l’hospice qui lui tendait les bras un peu plus chaque jour. Mais quand même… chez les fous quoi. Qu’est-ce qui dirait ce con de Gérard s’il l’apprenait ? Et ses voisins ? Et les gens de son quartier ?

Qu’est-ce qu’ils disaient de lui de toute façon ? Rien probablement. A la rigueur il devait évoquer un souvenir récurrent dans la tête de son con d’ancien patron, un truc qu’il remâchait les jours de pluie, quand il râlait d’avoir plus rien à faire, personne à houspiller, jouer les chefs, des anecdotes, toujours les mêmes. Toujours désobligeantes. A la manière de ces bonnes femmes qui emmagasinent, enregistrent, répertorient toutes les conneries qu’on débite, comme des petites filles trahies, et vous en font la somme à la moindre dispute. Gérard aurait été incapable de vous citer un motif de satisfaction, de vous raconter comment Louis avait pris telle situation en main, d’évoquer un bon moment vécu avec ses ouvriers. Personne ne savait mieux que lui de toute manière. Il n’était peut-être pas le meilleur mais il connaissait son boulot soi-disant. Qu’est-ce qui se passerait s’il apprenait ? Est-ce qu’il réfléchirait à postériori ou bien il se contenterait de dire que ça ne l’étonnait pas, qu’il avait toujours trouvé Louis bizarre ? Il savait déjà la réponse, Louis ne lui avait jamais rien fait en apparence, les petits larcins, les graffitis insultants dans les toilettes des femmes, les outils cassés, c’était toujours quelqu’un d’autre. Il demeurait inoffensif aujourd’hui comme hier. Ce qu’il dirait ? Que de la merde. Alors quoi ?
Louis se mit à réfléchir sur la manière de procéder, sur le trône il n’y avait rien de mieux. Même si le trône ça commençait à devenir invraisemblable parfois. Plus pouvoir chier comme on veut, la digestion difficile, constipation chronique. Son médecin disait que c’était la cigarette, que ça le travaillait qu’il faudrait un jour se résoudre à la coloscopie. Et puis quoi encore ! Il devrait faire ça très vite, lancer ça serait même mieux, et se barrer le plus vite possible. Maintenant c’était trop tôt, trop de monde, mais dans la nuit ça risquait de ne pas être intéressant. Les gens ne mangent pas la nuit, ne prennent pas de douche, ou pas beaucoup. Pas assez de gaz dans les tuyaux…
Après caca il prit une douche, se changea comme s’il sortait dîner, mais au lieu de ça s’enfila une boîte de sardines sur un coin de table en regardant l’animatrice du 20h faire son show. Puis il sortit et prit la direction du complexe.
Ils allaient voir s’il était si inoffensif le Louis, s’il était aussi incapable. Ils avaient voir s’ils pouvaient s’imposer comme ça sur son paysage, s’ils allaient continuer de pouvoir se pavaner comme ça chez lui. Avec leurs vioques aérodynamiques et leurs vendeurs de drogues. Louis s’approcha du trou, un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, il jeta le paquet de Mammouth entre le tuyau et une des parois de l’excavation avant de s’éloigner. Nouveau coup d’œil, personne à l’horizon, la terrasse sur la jetée fermée, comme tous les soirs de semaine. Il alluma l’énorme pétard, dimension dynamite, assez puissant pour arracher un doigt. Et le jeta de toutes ses forces dans le trou, sans avoir en vérité la moindre idée de ce qui allait se passer. Son copain dans le bâtiment lui avait dit un jour qu’un gros pétard suffirait à fendre le PVC du tuyau et déclencher une explosion colossale. Les chefs de chantier rabiotaient souvent sur le millimétrage d’épaisseur de PVC, économie à deux centimes sans conséquence tant que personne ne pensait  à les tester. Mais à quoi pouvait ressembler une explosion colossale, quelle amplitude physique exacte se situait le mot colossal, la seule certitude qu’il en avait c’est qu’il fallait courir très vite maintenant. Aussi vite que ses soixante et onze ans de vie tranquille et de cigarettes lui permettait. C’est-à-dire assez vite, mais pas assez loin.

Une explosion colossale, finalement ce n’était pas grand-chose, le temps qu’on commence à regretter son geste, à paniquer, et c’était déjà fini. Un bruit tellement énorme et soudain qu’on ne l’entendait pas, qu’il laissait juste la cicatrice d’un interminable acouphène dans les oreilles, à vous empêcher de dormir. Et puis on se réveillait, la bouche pleine de sable et de poussière de ciment, du sang collé sur le front et les mains, le regard trouble. D’avis d’un vieux commandant de gendarmerie à la retraite on n’avait rien vu d’aussi colossal comme cratère depuis le Liban. Le complexe désintégré, deux immeubles soufflés, un autre fendu par le milieu, la terrasse volatilisée. 17 morts, 11 blessés graves, et celui qu’on allait bientôt surnommer le Miraculé de Saint-Jean-de-Girons, Louis. Louis qui s’était envolé poussé et projeté par le souffle 250 mètres plus loin, sans une égratignure. Très vite les experts, poussés par la peur de l’attentat, établirent ce qui s’était déroulé, pas un attentat, probablement une farce inconsciente de sale gosse, et une grosse erreur de la voirie, des gaziers. Les syndicats levaient déjà les boucliers, et Louis se faisait bichonner à l’hôpital. Les gendarmes l’avaient interrogé mais sans conviction. Les journalistes l’avaient interviewé, tout le monde voulait connaître ses impressions de miraculé, savoir ce que cet évènement avait produit comme déclic dans sa vie, allait-il partir à Bora-Bora vivre ses rêves ? Une leçon de sagesse face à la mort ? Croyait-il en Dieu ?… Louis s’était d’abord prêté au jeu mais ça l’avait très vite ennuyé, tous ces imbéciles étaient pareils, les mêmes questions, cette même façon de le traiter en petit vieux sympathique, inoffensif… Louis n’en revenait pas en réalité de s’en être si bien sorti. Personne n’avait même fait mine de le soupçonner, roi du monde le Louis ! Et en plus il était vivant, ce qui rétrospectivement lui faisait un peu froid dans le dos. Il se souvenait parfaitement de s’être senti emporter par une force démesurée, ce sentiment soudain d’être si petit, fragile et insignifiant face à la puissance de la nature.  Mais l’important c’était pas ça finalement, l’important c’est qu’il s’en était sorti. Il fallait juste qu’il trouve un moyen plus sûr, plus pratique, et il pourrait recommencer autant de fois qu’il voulait. C’est pas ça qui manquait les canalisations de gaz à nu en France. Ni les emmerdeurs.