Coup de feu

Rouge gorge de chapon farci au foie fumé, alibis cadencé de l’effraction verbale dans le quotidien de la page, crabe en croute, poulet au sel et foie gras frais. Dans une grande coupelle de porcelaine diaphane de petits gâteaux à l’amande douce reposent, à tremper dans une sauce piquante d’un vert iridescent. La chapelle fait Sixteen, le palais jouit, ici on fait ripaille, on s’en met plein la lampe d’Aladin d’émaux de mots en ribambelle, en saucisses, en bijoux comme des diadèmes authentiques fracturés aux étoiles pour le plaisir des yeux. On ne s’embarrasse pas de la langue plus que du palais si l’esprit est à la fête. C’est la morale de l’histoire, du chef, le conteur. Le claqueur de mot, le phraseur par impunité, l’imposture permanente comme une funambule sur son fil. Moi le cadenceur de cette cuisine, Shanghai express, une paille dans chaque narine, on fait exploser les étoiles, on raconte un fait à la bouche, une affaire inédite. Un conte. Canard de dix jours sauté et son bouillon parfumé, nid hirondelle sucré salé sculpté d’un torrent d’anges comme une corne d’ivoire, beignet de riz au scorpion frit, rôti de serpent sauce vade retro, plein de couleurs feu, de l’alcool de riz et de la bière pour faire passer. Dynamite dans les veines, les feux rugissant, chaleur de l’enfer, extase de l’adrénaline, une bataille qui aboie, la sensation de manœuvrer un gros bateau entre les banquises de la confusion, du désistement et de la trahison. Traité de calembredaine certifié conforme, chimérique moment de lucidité dans le décompte goutte à goutte de mon décor quotidien. Echappée belle de la folie qui s’évapore dans mes veines squameuses de serpent froid. Le paquebot bolide dans la fournaise des commandes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre les chinois mangent. Ils grignotent, ils gnognotent, goûtent, se goinfrent, s’en mettent derrière, la bouffe est un culte. Les incultes culs-terreux des frontières hexagonales peuvent se terrer dans leur gourbis véreux, le français est piètre comparé aux bridés, mangeur, noceur, cuisinier. Les arrières schlinguent la mort au soleil, on a beau faire la merde afflue, des rats comme des bras, on pourrait les intégrer au menu. Soubassement empesé des inconnus du client, vrac d’ordures attendant d’être débarrassé, théâtre gargantuesque de la digestion d’un restaurant six étoiles ouvert à flux tendu, cuisine ouverte comme des veines de suicidé, en spectacle porno les cuistots, le spectacle, la mode, la transparence. Hygiénisme malade du cru sur le cuit, du barbare qui ne sait rien et se méfie de tout. Dictature de la distraction, on regarde les forçats gagner leur pain et on hurle que c’est par passion. Il en faut c’est vrai, de l’abnégation suffira. Suffisants spectateurs plein de leurs droits de petits patrons boursouflés, en clients habitués se pensent passe-droit et crédit ouvert, touriste égaré par l’adresse, Shanghai Express, filament de bave devant les menus, ze place to be. Oignon caramélisé, porc coupé en dés dans des robes de samedi, déglaçage au Cognac français, de grandes flammes oranges comme des orages de napalm, bouchée de pâte de riz farci au veau blanc, grenouilles frites et légumes d’été, outrance merveilleuse des orages fielleux. Ça claque, ça gicle, ça vitupère, ça se donne et ça se retourne comme des filles de l’air, ça clapote, ça brûle, le vivant c’est sacré. L’œil est pointu, le geste tranchant, sur le fil permanent de l’explosion de commande qui déboule comme un pulsomètre à roulette. C’est une chiennerie, une guerre, personne n’en réchappera, rien n’arrête la machine, en salle la bataille est à son complet. Mes meilleurs soldats en costume de soie calculent et répondent onctueux au client mécontent de son attente. Mignardise, bouteille offerte, on perd de l’argent, j’accélère la cuisine, j’aboie comme un chien-loup commandant. Kapo régime.  Maintenant viennent les récits des incomplètes magnitudes, la fracture, l’inattendu comme une glace à la fraise en forme de poulpe, des jaunes dans une coquille de tofu, un cador au centre des malins, un matin orange dans une ville française, un chien dans un jeu de quille. Shanghai Express. Maintenant pars du seuil et refais toi une santé à la soupe froide des aliments dessalés de camembert frelaté en chien de ta mère. Démembre-toi d’une partie d’égo et retourne à cette senteur d’automne qui occupe tes grillons, reviens à la couleur, au craquant, au tendre, au glissant, à l’amer, sucré, l’acide, décape-toi de tes idées préconçues sur le récit, fredonne ta chanson dans les bouchées de bœuf de Kobé, donne leur du poisson.

Fluide artifice des récits emportés, impossible déstructuration culinaire. Moléculaire. Bœuf soufflé et sole aéroportée dans son bouillon d’huître. Homard excellence comme un baron dans une assiette, chausson de langouste, soufflet de barbue. Déportation des bouchées doubles, dessert, la première volée de client s’en va. La vague débarque vers nous, nous félicite, questionne, admire, l’intimité avec son poireaux oublie. Mais comment ils pourraient comprendre ce genre de chose, eux qui n’ont pas été élevés dans une cuisine, qui n’en connaissent que le spectacle ? Je ne m’interroge plus, je regrette, c’est comme si mon amour m’était retiré pour que je montre à tout le monde comment je le caresse. Opéra bouffe, je rabelaise une blague haut et fort qui glisse, grasse comme un hamburger dans une poêle américaine et fait exploser les rires, la brigade est à la fête, le chef est content, les américains pincent la bouche de mes saillies, je ne passerais jamais dans leur télé sans sifflement et floutage de la bouche. L’hygiénisme est partout sauf dans le bombes qui éclatent chaque jour mais moi je suis le français en Chine, Shanghai Express, et je t’encule, j’assure le spectacle. Crevettes caramélisées au safran mystérieux des enluminures codées de la chaleur vertébrale d’une journée de mousson, poésie du vert sur le lit d’un mérou jaune et callipyge, froufroutage de riz combiné dans des bains de poivre et de piment, alimentaire mouture d’une fièvre affamée de vrai, sans articulation polie, sans excuse sémantique pour le caractère absurde des sentences lancées en diagonale comme une volée de flèches stratégiques. Toucher au cœur du sensible, du vivant, relever d’une épice de mots une farce de phrases attachées et sans importance. Chatoiement du sensuel dans la graisse de canard, été bourgeois de mes souvenirs d’enfance, potage de mots en salade repeinte à la joie, bouffée de coriandre sur un lit de pétoncles cuites au bouillon d’algues. L’armée fourbit ses ustensiles, ça hache, ça coupe, ça taille, ça dévore l’âme aussi. A la hue, à la diable, allah akbar si vous voulez, jeu de mots foiré dans le pâté de tête, huîtres chaudes servies dans un dérapage contrôlé sur une rivière de perles noires, quatrain de veau et son panier de giroles rouges comme un bouquet de renoncules perdu dans un cosmos de saveurs. Limandes en cuissot, roulé dans du lard fin craquant comme une toile d’or, appétit ravageur, le cœur à cent quarante, l’eau salée qui suinte sur le front, on s’essuie d’une manche discrète, le client est là qui surveille sa pornographie culinaire. Il veut manger incroyable, il veut des fêtes dans sa bouche, des choses à raconter pour son estomac, la postérité digestive, il veut Shanghai Express et son concombre de mer  à la sauce française dans une panégyrie de tomates confites comme des banquiers dans leur jacuzzi Miami. Rouges, rondes, bien farcies, dodues et fraîches. Il veut des escroqueries pour sa bouche en dessert, des choses qui lui cambriolent l’âme sans qu’il n’ait à bouger d’un pouce. Il veut de l’arrogance sur sa fourchette, du talent, de l’art à manger, du contemporain. Il veut des palindromes et des anacoluthes, de l’alcoolisme savant, il veut mille richesses et mille ors multicolores, il veut l’Aladin sa lampe et la caverne de l’Ali Baba qui fuse et explose dans le palais rose de sa bouche comme un attentat à la pudeur d’une beauté renversante. Il est, il existe, il est plein. Suite, refrain, en alexandrin ou en boule, charivari de senteurs inexprimées dans un dédain glauque de verdeur vespérale, anarchie vertébrale d’un amphigouri verbeux, gambas sautée dans un claquement sec de détonation automatique, bouquet de fleurs séchées au matin de tes espoirs. Accélération des particules élémentaires dans un bain de jouvence couleur fraise, infini firmament du rythme en corolaire des brisures interdites de la pâte éponyme, caramélisation du mot et de sa phrase dans une soupe de bonheur à la sauce piment-oiseau, tartelette d’effets de style, déstructuration du récit culinaire et reconstruction arbitraire des poissons-volants cuits à la vapeur savante. Surréalisme rôti dans son jus de vin, coloration des cloportes et des scolopendres enfarinés dans de la poudreuse giclée d’incertitude. Arythmie perpendiculaire qui claque et fouette dans ma jugulaire, ça gratte, ça caille, ça foutraille dans l’impossible demeure du python joyeux. Ils mangent de tout on vous dit ! Tout ce qui a quatre pattes sauf les tables, tout ce qui vole, sauf les avions, la blague sur les cantonnais. On se la répète à l’infini dans les arrivages d’anguilles et de seiches, on débite et on taille, on hyperbole le vivant dans de savants assemblages gustatifs. Ça fourre, ça débourre, ça goutte au goutte à goutte, ça bouillonne dans les rondos et les casseroles, ça fume, ça gicle, ça chante, grésille, gueule, dégaboule dans les plats comme une cavalcade fantastique. Ça se donne puis ça se replie comme une marocaine en chaleur, ça perd son nord et son sud, je tiens la barre, elle est solide, elle ne flanche pas, elle attend. Une nouvelle vague de clients, ils s’engouffrent entre les portes battantes du grand restaurant, jambon de Parme et sourire féroce, blanc cassé, des faces de crème, des faces jaunes, des faces et des faces comme des scarabées en rut qui s’installent s’émerveillent, s’entourbillonnent sur les banquettes spécieuses de leur univers mental, ils s’arrosent le gosier, commandent. Ils aiment ça commander, parfois on se dit qu’ils viennent au restaurant uniquement pour ça, commander. Ne plus être, une fois dans leur vie un esclave mais un maître. Mais que foutre ? Les asperges n’attendent pas elles, elles vibrionnent dans leur jus d’une aura violette comme un enterrement en présence d’une connasse. Elles charment, elles chantent, les asperges, et les crabes nains dansent dans l’eau d’encre des seiches couleur de sperme bleu. Elles attendent le mot exact puis elles filiforment dans les canicules comme si c’était un décor de désert avec plein de cailloux dedans et de chauves ancêtres au creux des cactus. Le chien aboie, il veut son auge, l’asperge lui éclate dans la bouche avant qu’il n’ait dit ouf, alors il boit et reboit jusqu’à ce que le vin de riz l’emporte sur un vapeur à travers le Yang Tsé Kiang, son fleuve jaune à lui. Et l’expérience me diras-tu, et le client ? Où nous en sommes Madame de ce récit déconstruit ? Pourquoi l’impérieuse nécessité du liant dans l’index corolaire de nos études entomologiques, hypothétiques et dynamiques ? Pourquoi toujours ce prétexte du texte, alors qu’on vient de faire l’expérience d’une asperge dans une bouche affamée, une autre ? Pouce et archi pouce, maïs haché et soja cuit sous poche, riz vapeur et parfumé d’essence de rose dans les salmigondis de framboises et de fesses de veau. Crème chatoyante de rose et de jaune, ruisselant d’entre les ventres des turbos à la fenouil fraîche, décapé de lapin dans du pains mortifiés à la truffe du Périgord, menu menuet dansant sur ta tartiflette, estouffade, clients esbaudis, maîtres d’hôtel au petit soin, une équipe de fer.  Escalope. Une tessiture, une nuance de vert, un râle rauque dans une nuit pâle, une fille de fer, la réclame, un sein gauche plus droit que le lourd, une beauté incendiaire sur mes coquillettes aux pétoncles sauvages, une huile de feu à l’olive morte. Un carré d’agneau en quatrain. La réclame. Shanghai Express. Deux jambons de lesbienne dans un sexe uniforme et droit, un coup de speed et trois huîtres chaudes dans leur jus de calamar amorti, un chat emmerdant. Mais les chats le sont un peu tous, c’est leur propos. Une brigade qui ferraille comme des sauvages au champ de bataille. Coup de canon dans les desserts, deuxième vague, combien de couverts ? 450 chefs, une bonne moyenne ici. Allez on lâche pas ! Oui chef ! Lugubre vestale d’incendiaire vespérale, troubadour cerclé de cuivres, cymbales, édredon de mouton sur lit de patate douce-amère, citron vertueux, aubergine, songe mauve de mes légumes adorés. Calembredaine d’inexpérience sirupeuse de voleur en goguette, épars éclats de chocolat en pépites d’oignon cru. Mes souvenirs, les leurs, qui dansent dans nos têtes, nous nous battons contre vents et marées. Frichti en fistule d’agneau sur des vallées marmoréennes de tétons incendiés, aube noir dans un tissu apocalyptique de saison avec un trait de rose pour faire bonne figure. Matin calme et café rugueux. Sucre. Absurdité de l’existence posée sur un plat curieux mais pas fou, passage au crible de ce qui sort et gestion de ce qui rentre, coup de gueule, foutre au doigt, alimentation nécessaire des aisselles sous le brigadier de service, et pour autant que ça veuille dire encore quelque chose, prise de bec d’un commis aux abois et d’un chef de partie pas plus bien loti. L’enjeu est noir, je sépare, je tambouille, je rattrape, je califourchonne, je m’égare et crie gare.  Gare. Je ne porte pas de toque, je laisse ça aux embrassadeurs du goût de la francophonie lèche-cul des jaunes, mais une casquette, c’est ma marque avec ce putain de mauvais goût dans les blagues grasses que je sers Shanghai Express. Je papillonne, j’étiole, j’étouffe, j’exclame, je marche sur la tête, je taille un détail dans la paille de mes mailles entrefilets de bœuf. Je clapote dans l’infini imperfection d’une cuisine extravertie, riche, moléculaire, traditionnelle, ou pas. Poids en daube dans une langue jamais lavée, scories perfectibles de mes attentions saisonnières, allégorie du goût et de la matière dans un océan de jaune, chinois reptiliens d’infinie turpitude, milliardaire du Parti, petite chemise sans cravate et veste rugueuse d’anthracite, on me félicite dans un français cantonnisé, re dessert. Champignon d’eau qui fait vrooom  dans une panégyrie de légumes étranges des sublimes confins. Queue de dragon et amour nain. Macaron salé dans de vespérales allées bleues, relevés d’épices sur les tabloïds de nos espérances. Paon fumé. Sourire croupi sous les jupes des filles, comme des autruches affamées cherchant l’eau de leur sentiment. Charbonnage des filets d’écureuil dans un grand décoffrage de marbre poivré. Soupe de fatigue dans son jus de stress. Le coup de feu lentement se détend. Je vibre comme un arbre dans la tempête. Il est temps d’une pause, je fais signe à mes seconds de prendre la main. Cigarette, azur, odeur de décharge des arrières, je m’en fous j’ai fini par m’y habituer. Je suis seul, je me sens comme tel aussi, mais ça aussi j’y suis habitué, derrière le paquebot vogue. Ça bricaille, ça gratte, ça cliquette, ça s’esbrouffe, je me retire, me replie, dans mon silence, je pense à mes menus, il faut changer des choses ou la prochaine on ira dans le mur. Bientôt la fin, des quinze heures, bientôt le renouvellement des équipes, mon cœur bat toujours à cent à l’heure, je suis encore là-bas. C’est pas fini, c’est jamais fini, enfer, coup de feu.

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Les Sorciers de la Guerre – Superhéros 2.

J’avoue, ça aussi des côtés jouissif d’être comme je suis. Par exemple moi, ce qui me détend vraiment en vacance, mon pied, c’est la varappe. D’être tout seul, au milieu de nulle part, suspendu dans le vide, un doigt qui me sépare du néant. C’est une sensation unique, magique, d’être au plus près de soi, de son corps, de l’essentiel. La pensée disparait, elle se fluidifie dans les gestes, l’esprit mobilisé par une seule forme, parfaite, unique, et sans but. Il ne s’agit pas de vaincre, il ne s’agit d’être plus fort que la montagne, il ne s’agit pas d’agiter sa petite bite au-dessus des nuages. Je monte, c’est tout, et après faudra que je redescende. Rien de plus. Et seul. J’y tiens. Ma liberté, la seule que j’ai dans mon existence, et je me dis qu’un jour, si j’ai le courage, ou si je suis trop fatigué, bin je ne redescendrais plus. Je me laisserais dessécher là, sur ma montagne, mon piton, ascète débile et suicidaire.

En général je me rends aux Etats-Unis, le parc de Yosemite, les Appalaches, le Grand Canyon, ils sont des spots incroyables par là-bas.

C’est aussi l’avantage d’être bien payé. Autre point positif de ma condition. Ce sont les seuls.

Après chaque retour de perm ils m’envoient dans le Xinjiang. Evaluation, programmes d’entrainement, remise en forme, ces choses-là… Un mois complet. Ce n’est pas un camp dédié au seul programme Téquila. Ils envoient d’autres gus là-bas à ce que j’ai compris. Des types des commandos, force spéciale, ces trucs-là. Des durs, des vrais. Les encadrants sont exclusivement des officiers, tous de la Sécurité d’Etat. Le baraquement est une maison avec mirador et mur d’enceinte, perchée dans les montagnes. On dirait un peu la piaule à Ben Laden. On n’est jamais plus de quatre là-dedans, parfois je suis seul. Chacun sa pièce, un mess, les officiers logent dans une ferme réquisitionnée pas loin. Les évaluations ne sont pas  missions d’entrainement. La province possède huit frontières avec les voisins, alors on fait pas mal d’infiltration, exfiltration. Du renseignement, on s’occupe des interrogatoires aussi. Il y a de l’activisme musulman dans la région, ils ne sont pas très dangereux, des francs-tireurs pour l’essentiel, des bandits comme disent les officiers, mais comme ils ont des connexions en Afghanistan et au Pakistan… Faut bien dire ce qui est, on a l’armée et le gouvernement le plus paranoïaque qui soit, devant la Corée du Nord !

 

Cette fois je suis seul. En dehors des évaluations, on a deux semaines de stage de survie obligatoire. Sans encadrement, juste un parcours à suivre dans un temps donné. Lâché en pleine nature, sans équipement, démerde-toi. C’est le moment que je préfère de ce mois de remise à niveau, comme ils disent. Ça ressemble presque à mes vacances. Même si en général ils attendent que tu reviennes, cramé de fatigue pour t’envoyer en mission d’observation de l’autre côté de la frontière. En général, après ce mois de stage, superman ou pas, je dors deux jours d’affilés, c’est dire.

Cette fois ils m’ont largué dans les Montagnes de Glace. Le Muztagh Ata, j’ai de la chance. C’est le plus facile à passer de ce côté-ci du monde, à condition de prendre par la face ouest, et je suis bien entendu de l’autre côté. La neige vibre comme l’acier sous le soleil, des rochers noires à perte de vue, je me nourris de lichens et de racines et pousse jusqu’au bois vague qui descend éparpillée vers le sud. Deux jours, deux nuits, sans m’arrêter. Je sue comme un porc, les mains passées à la terre en guise d’antidérapant, je commence à être chaud au bout du troisième jour. Un aigle au loin qui plane, des boucles et des huit dessinés sans ombre, sans bruit, une vapeur bleutée qui s’ébruite sur les à pics glacés, des craquements d’avalanches sans conséquences, l’odeur cuivré du sanglier enfoncée sous celle des pins noirs. Prodige égaré aux confins chinois, je ne mangerais pas de viande, je ne veux pas tuer, pas de sang, de cris, passer comme une caresse jusqu’aux falaises. Je n’ai jamais tenté le coup par là-bas, on dit que c’est impossible.

 

La nuit tombe quand je rentre, à la fin de la semaine. Le baraquement est éclairé de l’intérieur, on le voit de loin, paumé sur la joue d’une pente accidentée, une étoile à terre, jaune. Je demande qui ça peut-être. C’est rare qu’il en vienne en cours de programme. Toujours un groupe des opérations spéciales, loups-garous de passage. Récemment il y a eu des émeutes dans le nord de la région.

Ils sont trois. En civil, deux costauds avec des têtes de paysan, les oreilles décollées, la peau ravinée par le ciel, la pluie, le vent, et un officier. Un métis, c’est rare dans l’armée. Trente-cinq ans, cheveux ras, calvitie, les yeux ronds, pull militaire anglais, pantalon de travail bleu nuit qui entre dans le mess comme si le monde était sa propriété personnelle.

–       Ni hao, je fais en entrant.

Les deux me dévisagent quelques instants avant de me répondre, l’officier traverse la pièce sans rien dire et me tend un papier. Un ordre de départ. On va en Inde…

–       Va dormir, m’ordonne-t-il, on décolle dans trois heures.

Fais chier. Il m’emmerde ce connard !

–       Quand je serais fatigué, je réponds.

La dernière fois que j’ai dormi c’était il y a une semaine…

J’ouvre le frigo, attrape un sachet de nouilles et une boîte de porc séché. Les deux gros me regardent, avec cette fixité têtue, sans vergogne, qu’on parfois les paysans, ça doit être du mimétisme. Ils ont tous ce regard, n’importe où dans le monde. Ces yeux de vache, ou de poule. Je sais pas. Je fais pas attention à eux et je sors deux flacons de mes fonds de poches. Pilule verte, pilule jaune et bleue, pilule rose, une fois par jour. Normalement je dois respecter des horaires, avant ou après les repas, mais je m’en branle un peu. Un des paysans se claque la cuisse.

–       J’en étais sûr ! Qu’il fait. Tu me dois 50, Han !

Han secoue la tête, il regarde l’officier qui m’observe à son tour.  J’en étais sûr de quoi ?

–       Fais pas attention, me fait l’officier.

Et soudain je comprends. Comment ils sont au courant ? Je suis le secret le mieux gardé de l’Empire.

–       C’était toi au Coq Blanc hein ? Ricane celui qui a gagné le pari.

Je ne réponds pas, et vais dans ma chambre. Le Coq Blanc…

–       C’était un peu sale non !? Qu’il crie depuis l’autre pièce.

Vas te faire foutre. Et puis je l’entends qu’il se marre avec son copain, m’appelle Tigre Noir.

Tigre Noir… le géant furieux d’Au Bord de l’Eau. Je me souviens quand j’étais petit j’adorais ce passage où il allait venger son copain cocu. Cuit pété qui traverse la montagne, tue deux tigres à coup de poing, sur le chemin, puis la femme du cocu et ses quinze servantes. Avant de foutre le camp avec des barriques de vin et de manger dans les réserves. Je me jette sur mon lit et j’essaye d’oublier les images qui me passent sous le front. Putain de Coq… c’est vrai que j’ai déconné là-bas…

 

Le camion arrive au milieu de la nuit, on est en train de charger quand une jeep et deux officiers se pointent et vont voir l’autre. Changement de programme, on ne traverse plus la frontière, on a besoin de nous d’urgence dans le nord. Il se passe quoi ? Ça s’est remis à barder, les ouïgours, des émeutes à ce que je comprends. On nous dira le reste sur place. Les deux gros frétillent, ça va cogner. Putain…

 

Karamay c’est le rêve impérial transmuté dans le béton monumental et les boulevards staliniens. Les Hans Rouges de Deng Xiao Ping en rut, la Chine de la Nouvelle Economie qui avance à pas balourds, en gros on dirait le sourire d’un VRP dressé sur la toundra. Mais le sourire a un peu perdu ses dents. J’ai déjà compté huit cadavres, rien que des ouïgours, et on n’est même pas arrivé dans le centre. Il y a des voitures incendiées, des vitrines cassées, même les arbres ont été cramés. Et des camions de flics et de militaires un peu partout, régiment d’infanterie. Ça s’est frité sévère cette fois. Mais pour savoir ce qui s’est exactement passé, pas la peine de compter sur les officiers qui nous reçoivent. Ils sont hystériques, flippés, ils peuvent. On n’a pas exactement le gouvernement le plus tolérant du monde pour ce qui s’agit des ratages et des dérapages, et visiblement là il y a eu les deux. L’information passe vite d’un bout à l’autre du pays aujourd’hui, ce n’est plus le temps du vieil empire. Finalement c’est un flic blessé qui nous explique. Une manif pacifique qui a mal tourné. La faute à qui, à ces chiens d’ouïgours évidemment, ils n’avaient pas le droit de manifester, ordre du maire ! Je vois d’ici le tableau. Les flics qui foncent tête baissée, sans réfléchir, et matraque au vent, comme au Tibet. Ils craignent moins une opposition que ceux qui nous commandent, ils font du zèle, cognent d’abord, réfléchissent pas. C’est bien dommage. Parce qu’ici comme ils ont pu le voir c’est pas le Tibet. Faut pas les faires chier les turcs.

La vérité c’est qu’ils leur foutent la trouille, la panique verte et pas seulement à cause de Pékin. Nous autres chinois on est un peu particulier sur le terme de l’identité physique et nationale. Il y a nous, les Hans, et les autres, les Longs Nez, les mongols, les tibétains, les cha, les blancs, le monde pas comme nous et donc effrayant, sûrement hostile. Et les ouïgours ils ont des têtes de presque blancs, des yeux verts, bleus, c’est des turcs quoi. Et ils parlent fort, ils pleurent forts, ils sont très démonstratifs, leurs fêtes, leurs jeux ressemblent à des batailles, ils portent des barbes ! Des couteaux, des sabres, ici, en Chine où il est interdit de posséder une arme et où avoir une barbe est une sorte d’exploit maléfique…  Mars, Saturne, cette nuit c’était l’invasion des extraterrestres pour la vieille Chine.

 

La Maison du Peuple est située dans le centre, à vrai dire elle est l’axe d’où partent toutes les grandes avenues, au-delà de laquelle commence la nouvelle Karamay, avec ses grands magasins, ses restaurants neufs et ses dancings sinistres, pour l’heure fermés, cabossés, cramés, et encore des corps, des chinois des turcs… tués par balles. Le bâtiment en lui-même est formé d’une arche et d’un parallélépipède  colossal de béton cru, dressé au milieu d’un décor anonyme d’arbres fraichement plantés, le triomphe socialiste comme une érection de parvenu. Les turcs contrôlent les accès nord, les militaires la zone est et sud qui essayent, parait-il, de contenir les colonnes de chinois en colère qui se dirigent vers le quartier ouïgour. Un officiel est coincé là-bas, voilà pourquoi ils nous ont appelés d’urgence. C’est dire le degré de flippe… une promenade de santé pour nous autres… putain quelle merde, je te jure.

On passe sans mal. A vrai dire c’est plus les barrages de soldats qui nous emmerdent en chemin. Mais on a toutes les autorisations qu’il faut. Les deux paysans ont pris des armes, des AK, quelques grenades, comme si on allait à la guerre, et des sabres aussi, pris à des ouïgours par la police. Comme au Coq hein, me fait l’un des deux avec un clin d’œil, en me montrant sa lame. Je fais mine de pas avoir entendu, je veux plus repenser à ça. L’officiel est barricadé dans son bureau, au quatrième étage de l’arche, et armé lui aussi. Un gros fusil des années 40 qu’il garde parait-il dans son placard depuis les dernières émeutes. Il regarde notre officier de travers, un métis, ça lui plaît pas. Les paysans avec leurs pétoires et leurs airs de bandit lui plaisent pas non plus. Il veut plus lâcher son tromblon, il tient absolument à repartir avec le contenu du coffre au 10ème, des papiers importants à ce qu’il parait. Bon, c’est pas comme si non plus on était en pleine fenouille, plus de peur que de mal jusqu’ici.

–       Ils ont retiré l’alarme !? Qu’il rouspète en arrivant. Pourquoi ils ont fait ça !? Qui leur a donné l’autorisation !?

L’alarme, l’électricité, les caméras, tout est tombé en rideau on dirait ici.

–       Quand est-ce qu’ils ont évacué ? Je demande.

–       Hier.

–       Pourquoi vous êtes resté ?

–       Je ne suis pas resté ! Ces imbéciles avaient oublié le coffre, je suis revenu !

–       Ah…

Il s’enfonce dans le bureau du fond, le coffre est posé par terre, un gros machin des années 70, gris souris qui doit bien peser ses 100 kilos. Il compose le numéro, sort les papiers dans une sacoche en cuir fermée par un sceau gouvernemental. Il sort son téléphone portable.

–       Il faut que je prévienne mes supérieurs, explique-t-il.

Mais il n’y a pas de réseau, l’officier lui dit qu’il faut qu’on y aille, on n’a pas toute la nuit non plus. On est monté avec une Brillance que nous a prêtée la préfecture, BMW china. Gros moteur, berline, bonne routière, confortable. C’est l’officier qui conduit, moi à côté. Il roule vite, vers le nord, pourquoi il prend cette direction ? Je lui demande. Il me regarde, il a l’air hagard pendant un instant, puis ralentit.

–       Je me suis trompé ?

–       Ouais patron, fallait prendre à droite en sortant, fait un des paysans.

Il freine, se retourne et les abats les uns après les autres. Je suis sourd. Il y a du sang plein l’habitacle, de la cervelle sur la plage arrière. J’en crois pas mes yeux. Il me regarde, le canon encore fumant, puis le fait disparaître et ouvre la portière. Il me fait signe de sortir, fait le tour et va chercher la sacoche. Je commence à comprendre pourquoi ils nous ont envoyés maintenant. Il ouvre le réservoir, dégoupille une grenade, la glisse à demi dedans, et rabat le clapet, me fait signe de le suivre. On traverse le boulevard désert, au loin j’aperçois une fumée d’incendie, un spectre grisâtre qui se détache dans le ciel nocturne, une odeur de caoutchouc. Il ramasse une grosse pierre et la balance sans mal vers la voiture. Le caillou suit une courbe parfaite, je l’entends qui tape contre la carrosserie, le clapet qui se rabat sur la grenade. On s’éloigne en courant, le réservoir éclate avec un bruit sec et massif. Joli lancé.

 

Ils nous ont récupérés par hélicoptère trois blocs plus loin vers l’ouest, déposés un peu à l’extérieur de la ville, à l’écart près d’une route. Je n’ai pas vu à qui il a remis la sacoche. Un type dans une autre Brillance, noire, avec des soldats en treillis tigre autour. Tigre bleu, et casque noir. Les Rigoles-Pas des antiterroristes. La Brillance repart, on monte dans le camion qui attend de l’autre côté de la route. Il sort un pilulier de sa poche, et là je comprends.

Nos regards se croisent, il avale ses cachets, les mêmes que les miens évidemment, mais lui il doit faire attention. Comment il m’a dit qu’il s’appelait ? Il ne m’a rien dit justement, je ne sais même pas son grade. Est-ce qu’il en a seulement un ? C’est lui qui commande, c’est tout. Ils nous ramènent comme on est venu, en camion, pendant le voyage j’essaye de lui poser des questions. Est-ce qu’il connait les autres, est-ce qu’il va au Japon comme moi ? Sa santé à lui c’est comment ? Il élude, me dit de m’occuper plus tôt de prendre mes médocs. Il n’a pas de bouton en tout cas, et une meilleure mine que moi. Vu son âge, il a dû rentrer dans le programme un peu après moi. Je lui tends la main.

–       John, mes amis m’appellent John.

Il refuse de la prendre.

–       Je veux pas savoir ton nom.

–       Ecoute, on est encore là-haut pendant quatre semaines. T’es pas curieux toi ? Ça t’intéresse pas de savoir si j’ai des bourdonnements d’oreille comme toi ?

Il a l’air surpris, et un peu effrayé en même temps.

–       Laisse-moi, ces informations sont confidentielles.

–       De quoi les bourdonnements d’oreille ?

Il ne répond pas, le chinois verrouillé. J’insiste pas.

 

Je ne sais pas pourquoi il finit par me poser des questions. Ça lui prend un soir, après un footing. Enfin une question. Qu’est-ce qui s’est passé au Japon. Ce satané foutu Coq. C’est mon tour d’éluder.

–       Rien.

–       Tu sais ce qu’ils disent de toi ?

–       Que je suis devenu fou, je sais.

–       Tu vas faire quoi ?

–       Faire ? Faire quoi ?

Il me regarde pensif. Mais je sais très bien ce qu’il essaye de me dire. Ils n’ont pas besoin d’un fou dans leur rang. Qu’est-ce que je vais faire ? Je les laisser venir. Qu’ils me tuent après tout, c’est leur merde. Leur Téquila…

–       Je les emmerde. Regarde-nous, on est malade toi comme moi, on perd nos cheveux, on rêve plus, t’as tout le temps la migraine hein !?

–       Oui.

Il ajoute.

–       Je m’appelle Chan.

–       Moi c’est Jian en vérité, John c’est à Hong Kong…

–       Jian et Chan, ça sonne presque pareil, il remarque.

–       Oui…

C’est la seule conversation qu’on a, le lendemain il a disparu. Je demande aux officiers s’ils savent où on l’a envoyé, mais même s’ils savaient…

 

Comme je vous l’ai déjà dit, je suis un petit mec de Hong Kong. On n’est pas comme tous les chinois nous autres les hongkongais. Le rapport qu’on a avec notre ville est spécial. On la hait et on l’adore en même temps, on est sa pute et c’est notre maison. Notre bout de pays rien qu’à nous qui n’a jamais été ni Shanghai, ni Macao, ni l’Empire. Et pourtant si les chinois sont pas portés sur la nostalgie, croyez-moi pour les hongkongais c’est pire. Hong Kong est tellement unique que je connaissais un blanc qui en était tombé amoureux avant même d’y aller. Il y a une ambiance, je sais pas, un parfum… enfin bref, je n’ai plus le droit d’y aller. Question de sécurité, je n’ai pas parlé à mes parents depuis douze ans. D’ailleurs ils me croient mort. Officiellement décédé pendant une séance d’entrainement. Qu’ils aillent tous se faire enculer. Hong Kong c’est chez moi, chez nous, ils vont pas me priver de ça en plus. Alors j’y vais quand je peux. Je visite mes parents de loin, sans rien leur dire. Ma mère a vieilli, mon père est à la retraite et la vie a l’air douce. Il joue toujours au mahjong avec ses potes de la poissonnerie dans le vieux quartier. Enfin… à Hong Kong tu vois, vieux, c’est ce qui a plus de cinq ans. Cette ville s’arrête jamais de se grimper dessus, se déconstruire et de se reconstruire, pousser vers le haut, sur les bords, les gens de se grimper sur la tête. Sept millions d’habitants pour mille kilomètres carrés de terrain… marcher à Hong Kong est un combat urbain.

N’empêche, moi je dois connaitre une des plus vieilles institutions de cette ville qu’est jamais vieille : Mama Tan qui tient toute seule un restaurant à Aberdeen. Pas le machin à touriste hein. D’ailleurs les touristes sont pas bienvenus. Les longs nez encore moins. Dans le temps Mama Tan était une maquerelle de Nathan Road, chaque fois qu’un gars cherchait un endroit pour dormir pour la nuit. Qu’un taulard fraichement sorti avait faim, que quelqu’un avait besoin d’un petit coup de main, Mama Tan était là, l’air de rien. Sans jamais quitter son bateau, ses fourneaux. 78 ans au compteur, levée à cinq heures, tous les jours depuis trente ans. Qui avait toujours les meilleurs crabes Da Zha du port, rien que des femelles de neuf lunes comme dit le poète, rien que du premier choix, tu m’en diras tant, un délice ! Alors j’étais moyen jouasse quand mon pager s’est mis à biper. Dans deux heures, Parc de la Citadelle. Bien sûr je me suis toujours douté qu’ils savaient que je venais dès que je pouvais à Hong Kong. Après tout ils pouvaient me tracer dans le monde entier. Mais c’était la première fois qu’ils me le faisaient savoir ouvertement. Pendant quelques instants je me suis même pris à espérer que ça soit une façon de me dire que j’étais arrivé au terminus, qu’ils en avaient assez de mes délires.

 

Hong Kong change. Je crois que ça date de l’époque où ils se sont enfin décidés à se débarrasser de la Citadelle. Un symbole, l’illustration même de cette ville. La Citadelle c’était Hong Kong et Hong Kong c’était la Citadelle. Au départ il s’agissait d’une véritable forteresse impériale, construite pour surveiller l’activité des pirates. Après la prise de la ville par les Anglais, elle était restée chinoise par traité, constituant une enclave unique, et avait abrité jusqu’à 700 personnes. Et puis les japonais l’avait en partie détruite pour aider à la construction de Kai Tak, l’autre monument du passé de Hong Kong, l’aéroport le plus dangereux du monde. Après la Révolution, plus personne n’en voulait. Ni les chinois, ni les anglais, la Citadelle est tombée aux mains des squatteurs et surtout des triades. Et surtout, les gens ont continué à venir, et à construire, au sein même de la Citadelle. Sans permis, sans architecte, en respectant deux règles uniques, pas d’immeubles de plus de 14 étages, électricité fournie. C’est devenu un machin comme un labyrinthe insalubre, une ville dans la ville, resserrée comme un poing sur les hauteurs de Kawoloon. Il y avait de tout là-dedans, des bordels, des fumeries, des temples, des bouis-bouis où on pouvait manger du chien  des usines, et le paradis des dentistes louches, avec des rues éclairées en fluo parce que la lumière du jour n’entrait plus. Hong Kong crue, sans le verni occidental, sans l’ambition à la chinoise, grouillant, hallucinant. Aujourd’hui c’était un parc propret, avec une belle sculpture sur une plaque qui représentait l’ancienne Citadelle. On aurait dit une maquette faite de boîtes en carton superposées les unes sur les autres, avec tout juste un trou au milieu et des fenêtres partout. C’est peut-être moi, peut-être à cause de ce changement dans ma vie, mais j’ai l’impression que depuis les années 90 il n’y pas que ma ville qui ait changé. New York, Paris, Londres… Les as du marketing ont pris le pouvoir, les villes essayent de ressembler à de grands magasins parfaits, pleins de gens parfaits. Alors au moins quand je suis là, à Aberdeen, à déguster ma soupe de crabe entouré de tatoués braillards, j’ai l’impression d’être revenu au temps de la Citadelle, des vraies villes et des vraies hommes dans leur version d’origine. Dans deux heures à l’ancienne Citadelle…

 

Il n’y a personne dans le parc, à l’exception d’une vieille dame occupée, toute seule, à faire des mouvements de qi cong et un type d’une quarantaine d’années, avec des lunettes, qui me regarde. Mon pager n’a rien dit de plus, et le mec continue de me regarder. C’est pas la procédure, qu’est-ce qui se passe ? Le type se lève et va vers moi.

–       Vous êtes John ? Il me demande.

J’ai l’habitude de sentir les gens, de les trier dans ma tête, dangereux, pas dangereux. Et lui fait clairement partie de la catégorie inoffensif.

–       Pardon.

–       Elle veut vous voir… il me dit en regardant derrière moi.

Elle ?

Je me retourne, c’est vrai qu’il n’y avait pas des masses de « elle » dans ma vie, et qu’une seule qui pouvait vouloir me voir, mais jamais j’aurais pensé là trouver ici. Et encore moins avec une arme pointée sur moi.

–       Docteur ?

–       Désolée, elle me fait avant de vider le chargeur.

Je suis arrivé en enfer avec un goût de plomb dans la bouche, comme si j’avais avalé les balles. Je suis revenu à moi avec un truc dans bouche, c’était une balle. Je me suis dit que c’était bien une façon de me punir pour tout le mal que j’avais commis, manger du plomb tous les jours, le diable avait le sens de la mise en scène. Puis j’ai ouvert les yeux et j’ai découvert que je n‘étais pas en enfer. C’était pire, j’étais vivant.

La balle est déchiquetée, ouverte comme une fleur, le bourgeon de la mort a fait son boulot, alors qu’est-ce qu’elle fout dans ma bouche ? Je n’aime pas l’adjectif que j’entends ensuite.

–       Incroyable !

Je tourne la tête, c’est le mec à lunettes.

–       Vous êtes qui vous à la fin ?

–       Incroyable !

Il se contente de me répondre, et c’est là où je commencé à comprendre, et à ne pas y croire non plus.

–       Il est réveillé ? Elle a fait de loin.

Il hoche la tête sans me quitter des eux et elle apparait.

Elle n’a pas ses lunettes, l’air fatiguée, elle me jeté un regard soucieux avant d’esquisser un sourire.

–       Vous allez comment ?

–       Euh…

Les gens ont de ces questions. Ils vous vident un chargeur dans le buffet et après ils vous demandent de vos nouvelles.

–       Pourquoi vous avez fait ça ?

–       Pour savoir.

–       Pour savoir quoi ?

–       Bon, je vous laisse, a fait le mec à lunettes et je vois pas d’objection.

Elle attend qu’il soit parti pour m’expliquer.

–       Ils sont tous morts.

–       Qui ça ils ?

–       Les gens avec qui je travaillais, mes collègues, ils sont tous morts.

–       Morts ? Comment ? Comment ça ?

–       Le docteur Igi, il avait une arme, personne ne sait ce qui lui a pris.

–       Et vous ?

–       J’étais chez moi, j’étais malade.

–       Et Igi ?

–       Il s’est suicidé d’après eux.

–       Les flics ?

–       Non la Sécurité d’Etat, le laboratoire est japonais, mais construit sur territoire chinois.

–       Il y a des territoires chinois au Japon maintenant ?

–       Il y a une annexe de l’ambassade juste derrière le laboratoire, ils ont le terrain….

–       Oh… malin… Et vous y croyez à cette histoire ?

–       Pas du tout. Ils m’ont montré le film.

–       Ils vous ont montré le film ? La Sécurité d’Etat ?

–       Oui, la presse… Ça c’est passé au Japon quand même…

–       Oui, bien sûr…

–       Ils ont eu peur de la presse.

–       Ils leur ont montré le film ?

–       Non, seulement à moi et au directeur de la compagnie, pour qu’on témoigne.

–       Pourquoi je n’en ai pas entendu parler ?

–       Je ne sais pas.

Oui, c’est une bonne question je suppose au siècle des surinformés et de la médiatisation. Mais il se trouve que j’en ai complètement rien à foutre du monde. Je verrais bien quand j’y serais.

–       Et comment vous m’avez trouvé ?

–       C’était dans votre dossier.

–       Dans mon dossier ?

–       Oui.

–       Il y avait marqué que j’allais à Hong Kong de temps à autre ?

–       Oui. Souvent même, mais que vous n’alliez pas voir vos parents.

–       Oui, ils me croient mort.

–       Et alors ?

Ça aussi c’était une putain de bonne question. Oui, et alors ?

–       Alors je les préfère vivants que morts.

Peut-être qu’elle c’était crue intelligente pendant deux secondes, je sais pas, cette fille a une drôle de façon d’aborder les problèmes.

–       Oui, bien sûr… c’est à cause de vous…

–       De quoi ?

–       Qu’ils sont morts.

–       De moi ?

Elle regarde le morceau de métal que je tiens toujours dans la main, et dit la même chose que son collègue. Qui c’est au fait ? Un ex, comme le docteur Igi était son amant. Autant pour moi pour la célibataire avec la maman. Il doit y avoir des amateurs de vieilles filles au Japon comme il y en avait des écolières. Elle a vu le film et elle est formelle, il n’était pas dans son état normal, elle connait son regard. Même son boss avait convenu qu’il n’avait pas l’air normal, mais il avait quand même accepté de témoigner de peur de perdre un contrat. J’ai l’impression d’être dans un mauvais film d’espionnage.

Le problème c’est que ce n‘est pas qu’une impression.

Que la raison, comme ils disent, est incroyable. Et c’est moi.

 

Oui, ils ont raison, même moi je n’arrive pas à y croire. Je ne comprends pas toutes les explications du docteur, d’autant pas qu’elle n’arrive pas elle-même à comprendre comment ça s’est produit, et m’a transformé, de facto, et potentiellement, en rat de labo. Mais ce que j’apprends ne me plaît pas.

–       Je suis désolée.

Je la regarde, elle a l’air sincère, je trouve ça curieux qu’elle le soit. Vous annoncez à un type qu’il ne peut pas mourir, vous êtes désolé pour lui ? Elle, elle l’était. Comment elle savait ? Ça devait être aussi dans mon dossier. Enfin… pas mourir… dans la somme des connaissances actuelles, Et si on décide pas de me hacher menu je suppose. Mon corps se régénère en quelques heures, et quelques soient les blessures apparemment, le processus de vieillissement a l’air bloqué, et donc visiblement, comme ce putain de superman, je recrache les balles. L’immortalité dans mon corps. Tu m’étonnes qui vont dézinguer tout le monde pour m’avoir. Et elle ? Comment elle a fait ? Elle a des amis yakuza… de mieux en mieux. Des amis yakuza qui l’ont aidée à sortir du pays au nez à la barbe de mon gouvernement. Et l’aideront à disparaitre ensuite. Elle me demande ce que je vais faire. Moi qui avait fantasmé sur une course poursuite à deux me voilà seul, face à ce truc, face à tous ceux qu’ils vont m’envoyer dans l’intervalle. Réjouissante perspective, surtout quand on se dit que le danger durera aussi longtemps que moi-même. Que je suis le problème, et le problème n’a pas de solution. Immortel ? Kesako ? On verra bien si mon corps résiste à une chute de 500 mètres. Je connais des endroits très intéressant pour ça. Mais en attendant pas question de finir en rat de laboratoire.

Ce que je vais faire… évidemment qu’ils  ne m’ont pas laissé le temps de me poser la question. Ils m’ont pucé comme un foutu chat domestique. Ils ont seulement attendu qu’on identifie le docteur, et puis ils ont foncé.

La porte de l’appartement éclate, on entend des ordres en chinois, « rendez-vous ! », elle essaye de sortir de la pièce, je n’ai pas le temps de la retenir, ils l’aplatissent au sol. Ils ont envoyé la police de Hong Kong, unité antiterroriste, casquée, bottée, cagoulée, féroce comme un nid de frelons. Je n’oppose aucune résistance, je ne veux pas qu’elle et son ami se fassent tuer à cause de moi. Ils nous mettent des sacs sur la tête, nous menottent et nous sortent au pas de course. Ils n’ont pas dû recevoir d’ordres particuliers à mon sujet parce qu’ils nous fourrent tous les trois dans le même fourgon. L’ami du docteur a opposé une vague résistance, il git à nos pieds, inconscient, je l’entends qui respire avec difficulté.

–       Et les autres ? Je demande soudain.

–       Les autres ?… vous n’êtes plus que trois.

–       Comment ça ?

–       Ils sont morts.

Je mets quelques secondes à avaler la nouvelle.

–       Et Chan ?

–       Je ne connais pas de Chan.

–       La ferme ! Aboie le flic avec nous.

Il m’aurait menti ? Non, ou alors c’était un rudement bon menteur. .

–       Comment ?

–       Comment quoi ?

–       Comment ils sont morts ?

–       La plupart se sont suicidés.

–       J’ai dit la ferme ! Insiste le flic.

Je lui dis d’aller se faire foutre. Je pense aux autres. Alors on était tous pareils, même sur ce sujet. L’envie de crever à tout prix. Voilà pourquoi elle était désolée tout à l’heure… Le flic se lève d’un coup, je ne le vois pas mais je l’entends, et j’entends le bruit du tissu que fait sa matraque quand elle sort de sa gaine. Mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?  Super pouvoir ou pas, si j’ai appris une chose avec le temps c’est que la  douleur n’est qu’une information. Alors il peut taper comme il veut, comme un sourd même, comme il fait, à la limite il va  m’annoncer une bonne nouvelle : je  peux crever. Mais non, il est trop con, trop dans son rôle de petit flic tout pouvoir. Il est comme tous ces rongeurs qui croient être arrivés en haut de l’échelle alimentaire, et qui n’en sont même pas au premier barreau. Il n’écoute pas le monde. Il n’entend pas son collègue râler après l’ordinateur de bord qui tombe en panne,  la  radio, même le portable.  Il  tape. Et quand la camionnette freine brusquement, l’abruti s’envole dans le fond. Je pète les chaînes de mes menottes, libère les deux autres, je sais exactement ce qui se passe, et la suite. Ça va saigner. Le copain  du docteur me regarde  comme si j’étais un monstre, il a raison, c’est ce que je suis, et le cirque vient récupérer son attraction. Je les attrape en même temps et les plaque au sol.  L’instant suivant des rafales traversent le car de part en part. Les balles font comme un bruit de vent en me traversant la tête.

 

Les Sorciers de la Guerre – Superhéros

C’est comme ça. Depuis qu’on est mis au monde. On grandit, on pousse, mais on fait toujours les mêmes conneries. On aborde toujours les questions de la même manière, comme quand on était môme et qu’on se trouvait un nouveau pouvoir. Je peux marcher ouais ! Je vais foutre le camp et explorer le monde ! J’ai un cerveau ouais ! Je peux tout comprendre, je sais tout ! J’ai une bite ouais ! Je vais toutes les baiser !

Et puis évidement…

Pourquoi ça devrait changer avec la science ?

Ils ont découvert l’atome, ils en ont fait des bombes et des centrales. Et Fukushima…Hiroshima, Nagasaki, Godzilla… les japonais n’ont pas de bol avec l’atome.

Ils ont découvert le génome, l’ADN, la biotechnologie, et OGM .. Round Up, les clones de mouton… pourquoi pas moi ?

 

Fallait bien que ça arrive. C’était dans leur tête depuis les années 90. Ça a fait fantasmer tout le monde, ce qu’on pourrait faire, fabuleux ! Soigner toutes les maladies génétiques, et pourquoi pas éliminer la mort elle-même ? La mort, la maladie, la tristesse, les regrets, tout ce que vous voulez, la biotechnologie peut tout. Sans compter l’informatique… Ça fait quarante ans qu’on vit une révolution industrielle et on ne s’en rend même pas compte.  C’est allé si vite… L’informatique, les simulations mathématiques, les ont énormément aidés. A gagner des montagnes de fric pour commencer, et puis à anticiper, observer, manipuler. Enfin… anticiper, dans la mesure des connaissances en cours.

Anticiper le vivant.

Bonne chance.

 

Et moi je suis leur Projet Manhattan.

On va dire.

Appelez-moi Manhattan, Docteur Manhattan. Ouais j’ai toujours préféré les Watchmen aux X Men.

Mais non je suis pas bleu.

Et question atome je suis une bille.

 

Bon… appelez-moi comme vous voulez.

 

Eux ils m’ont appelé Programme Téquila. Si, si… Téquila. Pourquoi ? Pas la moindre idée. Un général devait être bourré je suppose.

 

On fait toujours les mêmes conneries. Notre part animale j’imagine, une fois qu’on croit avoir compris, faut qu’on montre notre bite à tout le monde… Ouais ! J’ai la plus grosse ! Des montagnes de blé, les meilleurs techniciens, et des ambitions… Fabuleuses ambitions ! Question montrer qui a la plus grosse, je crois que c’est un vice de chez nous. Les américains et le monde entier pensent qu’ils sont les meilleurs à ce sujet mais c’est faux. Nous autres chinois, il faut pas juste qu’on la montre, qu’on le dise au monde entier qu’on a la plus grosse. Qu’on construise les plus grands barrages, les plus grandes tours, que nos hommes d’affaires aient le plus grand nombre de maîtresses possible et de Rolex en or. Faut que le monde comprenne que ce n’est même pas la peine de faire un concours, on a la plus grosse parce que c’est dans l’ordre naturel des choses, de notre génie, de notre nombre et si tu n’es pas d’accord… et bien tant pis pour toi.

Alors des militaires chinois… vous n’imaginez même pas.

 

Programme Téquila… même pas un nom chinois… Où est-ce qu’ils sont allés chercher ça ? Peut-être qu’ils pensent tromper l’ennemi si jamais l’ennemi en entend parler.

 

Ils ne sont pas paranos, ils croient être plus malins que tout le monde. Faut dire qu’en face ils n’ont pas beaucoup fait d’effort pour prouver le contraire. De combien de brevets volés je suis la somme ? Je sais qu’ils ont engagé du monde pour me mettre au point. Des hackers pakistanais, des laboratoires européens, des scientifiques japonais, américains. Par la corruption, la force ou légalement. Ils ont l’argent, ils ont le pouvoir, ils se croient éternels.

Me mettre au point…

C’est un peu exagéré comme terme. Même s’ils pensent le contraire. Je suis loin de l’être. Nous sommes loin de l’être. Je suppose que ça coutait moins cher de faire plusieurs modèles qu’un seul. On est huit à ma connaissance. Naturellement. Le fétichisme du huit… les Huit Chevaliers, comme ils nous appellent entre eux….  Bon Dieu, ils se croient vraiment dans un putain de manga !

 

Je m’appelle John Luong. Le John c’est à cause de mes origines hongkongaises, c’est comme ça qu’on m’a toujours appelé jusqu’à ce que l’armée me tombe dessus. Mais en vérité mon prénom c’est Jian. Luong Jian. Séparément Luong signifie dragon et, Jiang, santé, vigueur, mis ensemble c’est un jeu de mot qui signifie à la fois dragon vigoureux et œil de dragon. Mon père croit à la prédestination, s’il savait je suppose qu’il trouverait ça normal que je sois devenu le Programme Téquila….

 

Programme Téquila… putain je m’y fais toujours pas….

 

Comme tous les adolescents hongkongais nés dans les faubourgs, je voulais apprendre les arts martiaux, comme Bruce Lee et Jackie Chan, nos divinités à nous, et devenir une star de cinéma. Mes parents étaient maraîchers, ils se sont saignés aux quatre veines pour que je vive mon rêve. Les pauvres. Ça douille les écoles d’art martiaux, ça douille et ça rigole pas du tout. Et on est des milliers, des millions de mecs et de filles à penser à la même chose.…

Question gymnastique, effort physique, souplesse, j’étais bon. Par contre question apprendre, coordination des mouvements, une vraie nullité. Quand ils m’ont sélectionné je dépassais tout juste de deux points le Q.I minimum qui me séparait des attardés. Con comme un balai en somme. Et putain que j’ai dérouillé. Mes profs ont tout essayé pour m’apprendre le kung fu, me tabasser, m’ébouillanter, me laisser une journée et une nuit assis dans le vide en position du cavalier. Me sous alimenter, me frapper… ah non ça je l’ai déjà dit… mais ils m’ont tapé dessus tellement de fois que je peux. J’ai pas dépassé la première année. Mais mes entraineurs me voyaient bien dans la natation, la gym, des trucs plus simples… C’était ça ou retour à la case départ et mes parents se sacrifiant pour des prunes. J’ai passé des sélections nationales pour rentrer dans une école d’athlétisme. C’est comme ça qu’ils m’ont remarqué.

 

Mes parents sont du nord, on est plutôt naturellement grands dans la famille. Moi je mesurais un mètre soixante-dix-huit quand ils m’ont choisi. Ça faisait partie des critères, la taille. Mais le processus a accéléré ma croissance, je fais six centimètres de plus aujourd’hui. Ma masse musculaire a augmenté de 30%, ma résistance physique de 48%, mon record en apnée est de huit minutes et quarante-six secondes,  au cent mètres, mon temps moyen est de neuf secondes et quatre-vingt-sept centième, soit trente centièmes en dessous du record du monde des dopés. Je ne le suis pas moins que Bolt, c’est seulement que c’est mieux fait. J’ai la force physique d’un gorille, des os assez résistants pour péter des murs sans rien me casser, je peux courir pendant une journée tout entière sans me fatiguer, j’ai besoin de deux heures de sommeil pour me recharger complètement, je peux me priver d’eau et de nourriture pendant un mois complet. Et surtout… j’ai le Q.I d’un professeur de lettres.

De leur point de vue, moi et les autres on est une réussite.

 

J’ai aussi perdu mes cheveux, j’ai des migraines chroniques, des bourdonnements d’oreilles et des crises de rhumatismes chroniques. Des baisses de l’humeur. Je ne rêve plus. Je suis tout le temps furieux quand je ne déprime pas. Rien ne va assez vite pour moi. Je prends des tonnes de médocs. La belle vie quoi.

 

L’idée de départ était ingénieuse. Se servir d’un virus pathogène modifié pour manipuler ma chimie personnelle. Les médicaments pour corriger, influencer. Et ils n’ont même pas poussé les modifications très loin. Juste quelques changements au niveau des protéines, et des globules…. Enfin ils m’ont expliqué mais je n’ai pas tout capté. Le problème c’est qu’ils ne savaient pas vraiment ce qu’ils étaient en train de faire. Et ils ne savent pas plus aujourd’hui.

Ils ont beau dire le contraire, on est ingérable. Enfin moi, je ne connais pas les autres, on s’est jamais rencontré. Mais si je le suis, je ne vois pas pourquoi les autres ne le seraient pas. Le corps change, l’esprit également. Tous les mois ils m’envoient dans un laboratoire au Japon, passer des examens, check-up complet, j’ai aussi droit à un suivi psychologique…des psys de l’armée… Qui préfèrent marquer que tout va bien de peur qu’un général les envoie se faire paître au Tibet ou en Mongolie… Le reste du temps, bin je suis en mission…

Evidemment.

 

–       Votre problème à vous autres chinetoques c’est pas que vous vouliez dominer le monde. C’est que vous pensez que vous pouvez.

A qui le dis-tu, je me fais. Mais ça nous éloigne du sujet.

–       350 le kilo, et on vous offre la première livraison.

–       Tu vois tu n’écoutes pas ce que je te dis, t’es trop sûr de toi ! C’est 600 le kilo pas un dollars de moins !

Il commence à me prendre la tête, il fait trop chaud, j’ai mal au crâne et j’ai rien becté de potable depuis Beyrouth.

–       Je ne vois pas au nom de quoi.

–       Au nom que c’est moi qui contrôle cette région ! qu’il s’énerve en tapant du poing sur la table.

Les autres autour me regardent comme si j’étais leur prochain steak. C’est peut-être ce qu’ils imaginent d’ailleurs.

45° à l’ombre, 38% d’humidité, le fin fond du cul de la forêt équatoriale. République Démocratique du Congo. République du Désastre et du Chaos… Ils m’ont envoyé acheter du tantale. La version raffinée du coltan. On leur achète du minerai et on leur vend des armes. Qui ça ils ? Tous, les rebelles du Rwanda, d’Ouganda, d’ici même, l’armée pas très régulière, je m’y perds. Enfin ceux qui contrôlent momentanément le coin qui nous intéresse quoi. Vingt ans qu’ils viennent tous se battre par ici. Même peut-être que c’est depuis toujours. Il y a de tout dans ce pays, diamant, uranium, or, coltan, manganèse… Vingt ans, trente, depuis l’indépendance… six millions de morts depuis les années quatre-vingt-dix. Une paille pour un chinois, Mao en a fait tuer tellement plus. Alors qu’est-ce que ça peut bien nous foutre ? Ceux-là ils se font appeler les Enfants de Salaud. En français dans le texte. Et leur chef Capitaine Raptor. Tout un programme. Moyenne d’âge quinze ans. Et des armes partout. Des tonnes. RPG 7, mitrailleuses lourdes, AK47, canon de 50, mitrailleuses 20 mm, lances grenades M79, fusils allemands, anglais, chinois, russes, et des caisses de munitions comme si ça poussait sur les arbres. Ils sont tous camés, la moitié pratique le cannibalisme, il  y a des crânes autour du camp plantés sur des pieux… au Cœur des Ténèbres… Je n’ai pas pu m’empêcher d’y penser quand on est arrivé, exactement la description du camp de Kurz… Rien n’a changé depuis Conrad. Sauf les armes, sauf qu’ils n’ont plus besoin des belges pour se faire baiser, ils se démerdent très bien eux-mêmes.

–       Tu n’es pas éternel, je lui fais remarquer. Qui te remplacera si tu te fais tuer ?

–       Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai des grigris très puissants, aucune balle ne peut me tuer !

Le pire c’est qu’il le croit.

–       Ah ouais ?

Je ne suis pas venu seul. Il y a deux chinois et deux sud-africains avec moi. Deux opérationnels de la Sécurité d’Etat, et deux mercenaires. C’est eux qui nous ont servi de guide. On a pris l’avion puis le 4×4 pour venir jusqu’ici, 5h d’avion, 28 heures de route, sans compter les barrages, les bandes armées. C’est l’anarchie ici. Les opérationnels ne savent pas qui je suis, ce que je suis exactement. Un officier des Forces Spéciales, c’est tout. Ils ne m’ont jamais vu à l’œuvre, j’ai donné des ordres, on évite le contact, on paye, on se fond dans le décor, peu importe, je ne veux pas attirer l’attention sur nous. Il n’y a pas que les rebelles dans le coin, il y a des français, des américains, des anglais, des belges… Mais lui il commence vraiment à me brouter. Je dégaine le Beretta que j’ai sous le bras et je l’abats.

J’abats aussi les trois gars derrière, ceux qui ont bougé quand je lui ai demandé qui le remplacera. Ses capitaines. Merci, c’était tout ce que je voulais savoir. Une balle dans le crâne chacun. J’ai pris de court tout le monde, personne n’a même eu le temps de me voir dégainer. Le roi du Far West… Même moi je me suis pris de court. C’était pas ça la mission. Qu’est-ce qui m’a pris ? J’improvise.

–       Quelqu’un crois encore qu’il est à l’épreuve des balles ?

Mais je vais pas me mentir, la vérité c’est que j’en n’ai rien à foutre de leur mission. Sans leur chef, c’est que des gamins sauvages et paumés.  Le roi et ses princes sont morts ? Vive le roi. On peut se passer des autres. Le souci c’est que les mômes sont armés jusqu’aux dents et camés jusqu’aux yeux, et ils sont une soixantaine. On est que cinq. Je suis cinglé.

Pas un d’entre eux ne réagit de la même manière. Certains s’enfuient en courant, d’autres se mettent à l’abri, d’autres encore sont comme paralysés, hypnotisés par la cervelle de Capitaine Raptor sur la terre rouge. Les autres font feu. A 15 mètres de distance, cinq AK 47, une MG42, deux AR 15, mes deux Beretta, pas beaucoup plus qu’une dizaine de secondes. Et quand c’est fini, même ceux qui n’ont pas moufté sont morts. Un des opérationnel aussi, et moi j’ai une balle dans l’avant-bras. Mais dans une semaine il n’y paraîtra même plus. Régénérescence cellulaire accélérée, modification du rythme hormonal… Résultat j’ai la tyroïde qui déconne.

L’air est trempé, plein d’une suie grise, les canons, l’odeur de la cordite, j’ai les oreilles qui sifflent et le pouce gauche qui tressaute. J’allume une cigarette.

–       Bon, bin je crois que ça va être gratis aujourd’hui, non ? Je fais.

Il y a onze gamins au sol, ceux qui ne se sont pas enfuis lèvent les bras en l’air, jettent leurs armes. Les sud-africains me regardent, et je vois bien qu’ils me prennent pour un dingue. Faudra penser à les augmenter si je veux qu’ils reviennent avec nous.

–       Vous êtes fou ! Me fait l’autre opérationnel

–       C’est une question ou une observation ?

Ils m’ont interdit de fumer. Avec ma tyroïde en folie j’ai dix fois plus de chance de développer la maladie de Baslow à cause de la clope. Mais je m’en branle. Je suis pas fou, enfin pas vraiment, je veux mourir. Encore raté.

–       Ce n’était pas les ordres !

C’est bien un fonctionnaire chinois tient… les ordres… Son collègue est raide mort et lui il dit que je suis dingue parce que j’obéi pas aux ordres. Je l’oubli et me dirige vers le plus grand des mômes. Il tremble comme une feuille le pauvre. Je lui propose une cigarette, il l’accepte.

–       C’est quoi ton nom mon garcon ? Je lui demande en ingala.

Je parle huit langues en plus du mandarin, du cantonnais et du hakka. Anglais, allemand, arabe, russe, espagnol, japonais, coréen, français. J’ai appris l’ingala dans l’avion.

–       Tony Montana, yaya…

Yaya… oncle, comme chez nous…

–       Tu m’en diras tant. Tu es un bon soldat Tony Montana ?

–       Je suis féroce ! Je suis très, très féroce yaya ! Il me répond en français.

–       C’est Féroce que tu aurais dû t’appeler alors,  tu crois pas.

Il hausse les épaules regarde un des cadavres.

–       Pouvait pas, Féroce c’est lui.

–       Bin maintenant c’est toi, je réponds en sortant une liasse de dollars.

 

Officiellement je suis négociant pour une compagnie australienne. Je m’intéresse à toutes sortes de minerais, cuivre, or, coltan, tantale, diamant, titane. Tout ce qui rapporte et coute très, très cher sur le marché international. La compagnie pour laquelle je travaille appartient en réalité à une holding chinoise qui pratique ce que j’appelle la pêche à la traine. Ils achètent tout ce qu’ils peuvent légalement, et tout ce qui ne passe pas les accords internationaux, comme les diamants de conflits ou 19 tonnes de tantale de provenance douteuse, ma compagnie s’en charge. Ce n’est pas légal d’acheter ou de vendre des diamants de conflits, Processus de Kimberley, mais si je te dis que la présidence de 2011 du Processus était la RDC, justement, et celle de 2012 les américains. Les mêmes qui déclenchent des guerres contre l’avis de l’ONU… 15% des diamants en circulation dans le monde sont des diamants de conflits. Pour que ça passe officiellement, ma compagnie ne traite qu’avec des particuliers dans le monde entier, nos principaux clients sont les mineurs d’opales de Coober Pedy. Je vis à Sidney, sous le nom d’emprunt de John Chan, citoyen australien depuis la rétrocession. Mais bon, pour ce que j’y suis…. Je voyage énormément au compte de la compagnie, mais quand je dis que je m’intéresse aux minerais, c’est exagéré. Je m’en fous complètement, ce n’est qu’une couverture. Et si je suis parti en RDC c’est uniquement parce que le mec avant, celui qui était en contact avec le Capitaine Raptor et sa bande, s’est fait tuer par des voleurs. Mais j’aime bien sortir ce petit discours quand on me pose la question sur mon boulot. Je parle du Processus de Kimberley, les gens ouvrent grand les yeux et me demande « mais c’est légal !? »… le truc de l’homme d’affaire désabusé, ça plaît toujours, surtout aux femmes.

Enfin les femmes…J’ai un peu de mal avec elles. Je n’ai jamais été particulièrement beau garçon. En fait j’ai une tête de poisson. Le visage large, les lèvres fines qui descendent un peu vers le bas, le nez plat, les yeux légèrement renflés. Mais en plus je suis chauve, j’ai des boutons à cause des médicaments, il m’arrive de suer comme un porc parce que ma tyroïde déconne, et pour tout dire je ne suis pas vivable. J’ai surtout des aventures avec des call girls, et quand c’est pas elles, c’est des cinglées du genre attirées par les mecs dangereux. Un jour comme ça, en Amérique, je suis sorti avec une fille parce qu’elle m’avait vu défoncer un mec juste avant. Une tapée comme de juste, qui voulait toujours qu’on baise dans des endroits pas possibles, en pleine rue par exemple. L’un dans l’autre je suis célibataire, mais bon, avec la vie que je mène…

Oui je veux mourir, mais je n’arrive pas à me faire à l’idée de me suicider. C’est comme si je me condamnais moi-même, que je me punissais d’être ce que je suis. J’y peux rien, j’ai rien demandé. Pourquoi je ne suis pas déjà mort d’ailleurs ? Avant moi, avant nous, ils ont bien dû faire des essais non ? Ils sont bien allés dans une prison chercher quelques cobayes je suppose, ils vont se gêner. Pourquoi un pauvre rat de laboratoire sur deux pattes y est passé, et moi je survis ? J’ai signé pour ça ? Même pas, ils m’ont juste dit que j’allais participer à un programme médical, et si je refusais ? Depuis quand les militaires chinois négocient ? Alors je me flingue par petits bouts, je fume, je bois, je me défonce et je défie des mômes armés…

Ma hiérarchie n’aime pas beaucoup ça bien entendu. Tous les mois, quand je vais au Japon j’ai droit à des remontrances de Yukio, pardon, du docteur Tanawabe, la fille qui s’occupe de mes analyses. Et j’ai déjà été convoqué par mes officiers traitants au sujet de mon comportement, comme ce qui s’est passé en RDC. Mais je suppose que pour le moment j’ai coûté trop de fric pour qu’ils se passent de moi ou des autres. Comment ils le prennent les autres d’ailleurs ? Ils aiment ce qu’ils sont devenus ? Ils en pensent quoi d’être le programme Téquila ? Je ne sais pas. J’ai interrogé ma doctoresse à ce sujet mais elle n’a rien voulu me dire, c’est secret. Tout ce qui nous concerne l’est, à commencer par notre existence. Je me sens seul.

–       Alors comment va mon cancer ? Bientôt en palliatif j’espère.

Mon cancer… pourquoi pas après tout. Ça évolue, je dégénère, mon corps se transforme, je suis une chimio… Elle est penchée sur mes feuilles d’analyse, ses sourcils épilés comme dans les années vingt, froncés au-dessus de la barre de ses lunettes à gros carreaux. A travers la feuille j’aperçois par transparence des colonnes de chiffres, des zones de couleurs. Elle fait une moue, me regarde comme si je venais de tomber du ciel.

–       Allons vous n’avez pas un cancer…

Elle pose la feuille, prend un sachet de seringue sur son bureau, on m’a déjà fait des analyses de sang.

–       Un problème ?

–       Non, il faut que je vous fasse de nouveaux examens, mais vous allez très bien.

C’est elle qui le dit…

–       Vous avez toujours des bourdonnements d’oreille ? Elle ajoute comme si elle devinait dans mes pensées.

Elle n’est pas particulièrement jolie, ni vilaine. Banale, avec une blouse de laborantine, un air d’intellectuelle préoccupée, la trentaine avec une petite bouche bien dessinée comme un bouton de rose posé sur la neige. Elle n’a pas d’alliance, je l’imagine vieille fille vivant auprès de sa mère acariâtre.

–       Ça va, ça vient, je lui fais. Comment va votre maman ?

C’est pas la première fois que je lui demande, j’aime bien cette façon qu’elle a d’être gênée, à chaque fois, elle baisse les yeux, fais oh, ou bien, bien, j’ai l’impression de taper sur les portes d’un labyrinthe de petits bureaux bien rangés. Poursuivre un directeur de quelque chose dans une inspection générale et introvertie. Mais cette fois elle lève les yeux, me regarde, ne répond rien, et déchire le sachet. Parfois je rêve qu’elle et moi on a une aventure. Je nous imagine tombant amoureux par accident, poursuivis par les méchants, mes chefs, dans une course effrénée. Le héros, sa belle, et les dragons. Je ne sais rien d’elle, à part la petite plaque sur son bureau, la carte plastifiée qu’elle a au revers de sa blouse. Elle élude mes questions, fait comme si elle n’avait rien entendu. A son accent je pense qu’elle vient du sud, Okinawa peut-être, je lui ai déjà demandé si elle aimait les fruits de mer, je connais un excellent restaurant par là-bas, peut-être que je pourrais l’y inviter. Elle m’a répondu qu’elle aimait bien le chocolat. Un point pour toi John, au moins elle ne fait pas d’urticaire.

–       Vous avez été blessé quand ? Elle demande en fixant la seringue, les yeux sur mon avant-bras.

La cicatrice ressemble à une brûlure de cigarette, une épreuve d’adolescence. Elle remarque tout.

–       Fin août.

Ça a l’air de la préoccuper mais elle ne fait aucune remarque, me pompe mon sang, six millilitres

 

 

Le Coq Blanc est un karaoké dans le quartier chaud de Kyoto. Au rez-de-chaussée il y a une salle de jeu, des rangées de pachinko où s’abrutissent des chômeurs et des prolos dans une atmosphère bleu électrique de tintamarre chimique. Au second et au troisième il y a les bureaux de l’Association Igei, au programme tatoué, Armani et lunettes noires. Le Coq Blanc naturellement est plein de filles replètes moulées dans des robes en strass ras la touffe avec des rouges à lèvres comme des totems à la gloire de l’éjac faciale. Champagne chinois « Veuf  Cliclot », salary man bourrés, amphétamines, pop japonaise chantée par des pucelles extraverties aux cheveux roses. Et les paroles qui défilent, amour soap, sous-titre bleu layette, avec le vieux yakuza déchiré qui chante pour ses potes défoncés au Hennessy. Après mon examen mensuel, c’est là qu’on m’a envoyé, un message et une heure sur mon pager. Vous savez, comme dans ce film, Jason Bourne… les robots humains qu’on appelle pour le massacre…

 

Bah oui, ils sont un « super soldat » sous la main, pourquoi croyez-vous qu’ils s’en servent ?

Disponible 24h sur 24h comme les médecins de garde, docteur mort, en théorie. J’ai droit à deux semaines de vacances tous les trois mois, deux semaines pendant lesquelles je suis libre d’aller où je veux. J’ai une puce quelque part dans le corps de toute manière, une ou plusieurs, pas la moindre idée, on ne les voit pas à la radio.

 

Au Japon le port d’arme est très strict, on n’a même pas le droit de posséder un sabre, sauf les professionnels. C’est pas comme dans les films ça par contre. Donc encore moins d’arme à feu, et je n’en ai donc pas. Main dans les poches, une tripotée de mecs et de gonzesses en train de s’amuser devant moi, une cible, au milieu d’un nid de yakuzas. Je ne sais pas encore qui, je me pose dans un coin tout seul et fait signe à la serveuse lolly pop sur le retour, saké por favor. On n’a pas de saké monsieur. De quoi ? Non monsieur, cognac, champagne, whisky. Putain de japonais colonisés ! Ok, va sur la roteuse, faut que je fasse léger ce soir. Le champagne est dégueulasse évidemment, et les deux boudins qui se pointent m’inspirent comme un dimanche de pluie. Elles parlent et rigolent pour n’importe quoi, on dirait deux poulets de batterie à qui on aurait appris les claquettes. Deux poulets coincés dans des bouts de tissus pailletés, avec des bas couleurs chair. Je regarde le trou qui s’est formé sur le mollet gras arqué de celle à ma gauche. J’essaye de penser à autre chose et je fais mine. Ouais, ouais t’as trop raison bébé, il fait un sale temps en ce moment, mais bon demain il fera peut-être beau. Des trucs comme ça…  La fille à ma droite a déguisé ses boutons sous du fond de teint. Pourquoi les filles font ça ? Elles croient vraiment qu’on les voit plus ou c’est pour se rassurer ? Peindre un furoncle en blanc, ça va pas le rendre plus joli hein.

Le pager se met à vibrer, faut que je consulte, je vais aux chiottes, je suis un peu pété mais j’en rajoute pour la galerie. De toute manière ils sont tous fondus, j’existe pas. Sauf pour les caméras. Le pager me renvoie à mon téléphone. J’en ai plusieurs, je les jette au fur et à mesure. On m’envoie le portrait de la cible, c’est toujours pareil, je sais presque jamais leur nom, qui ils sont, et pas du tout pourquoi. Super presse-bouton…Putain ils se foutent de ma gueule ? Trois cibles ? Sans arme ? Avec tous ces gus ? Bon… c’est peut-être une bonne soirée pour mourir après tout.

 

Mais non. Finalement pas.

 

Putain…