Votez mafia

Les amateurs de théorie du complot adorent employer le terme « d’état profond ». Ça fait mystérieux, force souterraine, groupe de pression au nom exotique, Bieldberger, Diner du Siècle, Bones and Skull, et j’en passe. Et pas seulement eux à vrai dire, puisque la presse mainstream reprend ce terme d’autant volontiers que peu à peu, à force de lanceurs d’alerte, de suspicions, d’affaires et de corruptions plus ou moins avérées, le public réalise avec confusion que son destin politique, économique et social est en réalité entre les mains d’intérêts opaques où son bulletin de vote n’a le poids que ces groupes veulent bien lui donner, à savoir aucun. C’est du reste une des raisons pour laquelle je ne vote pas. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que Fillon est un imbécile utile dont le maintien surjoué à la présidentielle est parfait pour mettre en valeur les deux candidats du capital : Marine Le Pen et Emmanuel Macron. L’une divise et ment de sorte que la politique libérale à laquelle elle est soumise soit imposée par une forme de Théorie du Choc, à la manière d’un Donald Trump du pauvre. L’autre endort, soulage, caresse dans le sens du poil, de sorte que des mesures parallèles soient adoptées par un pays sous Lexomil. Bien entendu, je n’imagine pas une seconde que ce soit strictement les mêmes qui soutiennent l’un et l’autre, il est même plus probable que deux écoles d’influences soit ici à l’œuvre et en concurrence, l’une visant à briser l’Europe et l’autre à s’y soumette. L’une rêvant d’une grande guerre sainte et totale, à l’instar d’un Steve Bannon, le gourou de Trump, et l’autre d’un grand marché dérégulé et global. Mais comme notre pays fonctionne par réseaux et noyautage, tout peut laisser à penser que c’est la même poignée d’individus qui tirent les ficelles à travers les commis d’état. Exactement comme ce fut le cas durant toute l’ère gaullienne et jusqu’à Nicolas Sarkozy où, entre autres, les noms de Pasqua, Léandri, Elf, Foccard, Deferre, et les parrains de la mafia Corse reviendront régulièrement dans des affaires d’argent, de meurtre, de délit en col blanc, de trafic de drogue, comme la fameuse French Connection qui fut à n’en pas douter une aubaine pour les partis politiques. Jusqu’en 70, date à laquelle, les Etats-Unis firent de graves accusations envers les autorités françaises, et qui aboutis, dans la précipitation et la confidentialité (votée de nuit par une poignée de députés), à notamment la fameuse loi de 70, puis à la fin de la French, ou disons plutôt à sa restructuration. Il n’y a en effet guère besoin de chercher loin pour qui imaginent « un état profond » il suffit de regarder du côté de la Corse, de l’Italie, « l’état profond » s’appelle mafia, ou plutôt les mafias puisque ce phénomène d’influence s’étendant jusqu’au sommet du pouvoir se retrouve aussi bien aux Etats-Unis qu’en Russie ou en Chine. Je reste d’ailleurs convaincu qu’il est impossible de comprendre l’économie moderne, l’évolution des conflits, et même l’élection « d’homme fort » à la tête de pays clefs si l’on ne saisit pas le paradigme mafieux dans son ensemble. Tant dans son économie que dans sa géopolitique.

 

La mafia et le pouvoir, une veille romance.

Arte, à qui on ne saurait reprocher de ne pas être avec son temps, a encore une fois très finement programmé deux documentaires, l’un en trois parties, démontrant précisément de ce thème tellement sulfureux que jusqu’en 2004 les autorités françaises niaient la présence d’une ou plusieurs mafias sur le territoire. Et un autre relatant (Enfin ! En ce qui me concerne) les relations étroites que Reagan entretint avec le crime organisé à travers l’agence MCA, elle-même émanation de la mafia de Chicago (en partie finance par Al Capone notamment sous le contrôle de Sidney Korshak, avocat de la mafia.) et à qui il doit une grande partie de sa réussite. Le documentaire est basé sur une enquête et un livre « Dark Victory » qui a failli valoir à son auteur, Dan Moldea, la fin de sa carrière. Reagan passe en effet pour un saint auprès des Républicains, toute remise en question du mythe forcément très mal vu pas l’establishement. Et pourtant…

 De même, le documentaire en trois parties au sujet de l’épopée qui relie la mafia corse et le pouvoir français. Des années vingt avec les célèbres Carbone et Spirito, rois de Marseille jusqu’à la Libération, notamment liés à l’affaire Stavisky. Puis avec la famille Guérini et leur relation « respectueuse » avec Gaston Deferre, mais surtout à travers le pouvoir gaullien. Le SAC, le Service d’Action Civique, la police privée du Général de Gaulle, en passant par la France Afrique, Foccard, et surtout Charles Pasqua qui fut la courroie de transmission bienveillante entre le pouvoir, la mafia corse et les réseaux africains. Des relations sulfureuses qui mèneront notamment à l’affaire Elf et surtout au massacre d’Auriol qui sonnera la dissolution du SAC. Un documentaire important en ceci qu’il nomme expressément les liens tissés par le RPR puis l’UMP, jusqu’à l’actuelle mouture de ce parti douteux autant avec la corne d’abondance Africaine qu’avec la pègre corse, auquel, bien entendu, sont également intimement lié les nationalistes, et Cosa Nostra. A travers Etienne Léandri, dandy, playboy, ancien gestapiste et relais indispensable de Luciano en Sicile. Un imbroglio d’influence entre les cercles de jeu parisiens et africain, les parrains du sud de la Corse, la bande organisée de la Brise de Mer dans le nord, et qui aboutiront à la non moins très douteuse affaire Erignac. Puisque, si j’en crois une de mes relations, ancien haut fonctionnaire et proche de Philippe Séguin, le coupable désigné est un arrangement avec la vérité.

Je vous ferais grâce de revenir en détail sur les relations qu’entretenaient Joe Kennedy avec la mafia de Chicago, et son influence certaine dans l’élection du fils. Ellroy le romance très bien dans American Tabloïd, Youtube est rempli ras la gueule de documentaire sur le sujet, sans omettre les dérives complotistes qu’on imagine. Cosa Nostra et le pouvoir américain, c’est une relation de longue date qui commencera notamment avec le naufrage du Normandie, coulé par un incendie criminel dans le port de New-York. Elle se prolongera avec l’exil de Luciano en Sicile qui assurera un débarquement « facile » à l’armée américaine. En échange de quoi, les mafieux se retrouveront à des postes clefs. Cette association et le marché noir de l’après-guerre, cultiveront le champ d’une Cosa Nostra mis au pas par Mussolini et trouvera sa cause dans la lutte contre le communisme. Arrangement qui fera la fortune de Démocratie Chrétienne et d’Andreotti jusqu’au maxi procès et à la guerre que mena Toto Riina. Mais le maxi procès n’a pas eu la peau de la pieuvre qu’on retrouvera cette fois dans l’entourage proche de Silvio Berlusconi, lui qui n’a jamais voulu révéler l’origine de sa fortune…

 En Russie, cela tient de l’institution comme en Chine. Les industriels et les banques ayant investi dans la république russe le savent bien, pas d’avenir sans grichka, littéralement le toit, la protection. Quant aux investisseurs occidentaux en Chine, ils se heurtent cette fois au gwanxi, le réseau régionale et familiale que les Chinois cultivent avec soin et qui favorise à loisir les triades qui ne sont, depuis leur apparition jusqu’à aujourd’hui, qu’associations et réseaux « d’entraide ». La grichka de Poutine avait un surnom, la Famille, l’entourage proche d’Elstine, dont il se débarrassera après avoir été porté au pouvoir par ceux-là même. L’opacité du régime chinois interdit de connaitre l’étendue exacte de la pénétration de ces mêmes triades au sein de Pékin. Il ne peut toutefois éviter l’écueil des scandales pour corruption qui s’enchaînent, des accidents industriels majeurs, des scandales financiers qui émaillent tant la presse chinoise que coréenne ou japonaise. Des dysfonctionnements comme l’Italie du Sud en connaît depuis trop longtemps, mais aux proportions de l’Asie…

 
Cette relation intime n’est pas le seul fait de politiciens facilement corruptibles, elle se déroule également dans cette zone grise que partagent barbouze et voyous, cette même relation de proximité qui relie la criminalité à la police, par exemple une préfecture de Paris à dominante corse et la pègre des jeux. Mais si la Guerre Froide a été propice à ces arrangements, du Japon à l’Italie en passant par la France, elle perdure parce que par définition, les voyous sont des sources et des ressources quand il s’agit de peser qui en Afrique, qui en Europe ou en Amérique nord et sud. Sur les syndicats notamment, mais bien entendu auprès des gouvernements. Une relation qui repose moins sur la notion de corruption que de celle de services communs, de retour d’ascenseur.

 

Mythe et propagande.

Porté par l’imagerie populaire du cinéma, notamment, des médias paresseux, et bien sûr, ses faits d’armes, le mot même de mafia est relié dans l’esprit du public à une nébuleuse de violence captivée par le secret. Une entité ne poursuivant qu’un seul but, les bénéfices, éventuellement objet de fantasme pour qui rêve à la mythologie du « bandit d’honneur ». Un groupe ou plutôt des groupes portés sur les armes automatiques, les gourmettes de mauvais goût et les règlements de comptes. Or, si le phénomène mafieux ne se limitait qu’à sa branche armée il aurait disparu de lui-même depuis longtemps. Si le trafic de cocaïne s’était arrêté à la seule représentation, tout à fait commode, de Pablo Escobar et ses outrances, Miami n’aurait jamais connu le boum économique que la ville a rencontré à partir des années 80, le Panama n’aurait pas été envahi, la guerre civile qui ne dit pas son nom au Mexique n’aurait jamais eu lieu. En réalité, on estime que pour la seule Cosa Nostra sicilienne, la branche armée ne représente que 30% des effectifs. Sachant que d’une part ces communautés fonctionnent en réalité avec une poignée d’individus, qui par le biais d’une myriade d’associés contrôlent des organisations globales. D’une petite ville de la côte pacifique mexicaine à Manille, en passant par Madrid, Dakar, Londres, et Milan. Si Salvatore « Lucky » Luciano et Meyer Lansky sont connus pour la création d’une véritable holding du crime organisé, c’est à Miguel Angel Felix Gallardo que le Mexique et les Etats-Unis doivent l’organisation de cartels et la distribution de la cocaïne colombienne via la frontière. Cartels qui débuteront naturellement sur le ton de l’entente cordiale avant de connaitre le destin moderne d’une guerre qui a déjà fait plus de morts que le Vietnam en a fait dans les rangs américains. Débarrassé du paramètre « communisme » états et mafias n’ont d’autant pas pris leurs distances que la globalisation du marché est un terreau fabuleux pour le crime organisé, la dérégulation une aubaine, et qu’il ne s’agit plus seulement de gagner une guerre économique, mais de capter des ressources ou de les maintenir sous son contrôle dans un contexte de plus en plus vorace. Le cas d’école de la PS2 est un exemple parfait de cette voracité concomitante d’un boom technologique. Le succès mal anticipé de la console a fait exploser les cours du coltan, du cuivre et de l’or avec pour conséquence une intensification de la violence au Katanga et au sud Kivu. Soumis à des contingences parallèles au marché légal, les circuits de la cocaïne s’orientent aujourd’hui vers l’Afrique afin de distribuer l’Europe, faisant par la même des Caraïbes une plaque tournante, et de la corne ouest de l’Afrique une zone à risque. Un marché légal auquel le crime organisé s’est toujours attaché et qui aujourd’hui ne peut tellement pas faire l’impasse sur l’argent noire injecté dans son économie, qu’on en vient à vouloir l’intégrer dans les chiffes du PIB. Un marché légal qui après tout fréquente les mêmes banques off shore, quand ce n’est pas plus simplement le pouvoir politique qui se plie au rêve des voyous. Bref en réalité les mafias sont aux mains d’hommes réfléchis, ayant des vues stratégiques et économiques, fabriqué de cadres, de médecins, de personnalités bien sous tous rapports, poursuivant non pas seulement une course au bénéfice mais également au pouvoir. Contrôler les syndicats pour Cosa Nostra USA, c’était contrôler des pans entiers de l’économie du pays. Aider à faire élire un président, c’est s’assurer que la justice regardera ailleurs quand cela sera nécessaire. Et ainsi par exemple une série de très grosses enquêtes menées contre la mafia américaine seront purement et simplement fermées dans les années 80, à l’initiative même de la Maison Blanche…

La part d’ombre.

Seul le temps, l’histoire, et le décès de quelques-uns, permettent de délier les langues, dévoiler le petit théâtre d’ombres qui se déroule dans les arcanes du pouvoir. Les morts ne font pas de procès, ni ne vous expédient leurs assassins. Les campagnes électorales en revanche vous laissent entrevoir ce qui se profile. En demi-teinte, au travers des affaires et des informations qui transpirent, se dessinent des associations sans qu’on sache avec certitude quel projet cela recouvre. Comme cela est détaillé ici , il est impossible que Donald Trump ait fait fortune sans l’aide sinon de la famille Gambino, au moins celle d’Atlantic City. Dans les années quatre-vingt Paul Castelano, patron de la famille Gambino avait imposé une taxe de quelques dollars sur l’ensemble des fenêtres des immeubles en construction à New-York. À vrai dire dans les années 70/80, les cinq familles régnaient sans partage sur la ville et toute la côte est jusqu’en Floride. Côté français, au travers de cette affaire de costume que se saurait fait offrir François Fillon, c’est à nouveau l’école Foccard qu’on retrouve, du moins son héritier, le sulfureux maître Bourgi. Passé au service successif d’à peu près toute la famille des Républicains, de Chirac à Sarkozy en passant par Villepin et aujourd’hui Fillon. Il est un des pivots du réseau africain, mais il n’est sans doute pas le seul si l’on considère les intérêts du groupe Bolloré dans tous les ports de la corne ouest, d’Abidjan à Dakar… La mafia, les mafias ne s’intéressent à la politique que dans la seule mesure de leurs intérêts. Et les intérêts de la mafia tendent vers des marchés déréglementés, des systèmes économiques de captation, une justice relâchée, et l’opacité financière. Soit exactement vers quoi tendait, curieusement, l’ère Reagan, et ce, vers quoi aspire l’économie libérale comme l’envisage Donald Trump, ou comme elle conceptualisé au travers d’accord tel que le CETA. Les tribunaux d’arbitrage ne sont finalement qu’un décalque des réunions mafieuses ou deux clans cherchent l’arrangement plutôt que la guerre. Et si vous trouvez que vous ne vivez pas réellement en démocratie, attendez de connaitre la suite. Quand sur la décision d’un de ces tribunaux la France sera condamnée à payer x milliards à tel compagnie privée. Le racket à l’échelle globale. Comme c’est déjà arrivé au Canada et à l’Allemagne.

Ce phénomène de symbiose entre le crime organisé et le monde des affaires, n‘est probablement pas une volonté consciente mais un facteur pratique pour les deux parties. Comment d’ailleurs imaginer que si 62 personnes les plus riches dépassent en patrimoine 99% de la population mondiale, elles ne se connaissent pas, ne s’arrangent pas entre elles, ne se font pas éventuellement la guerre, et ce avec des moyens qui dépassent largement ceux des états. Des moyens qui ne reposent pas seulement sur une puissance économique mais des réseaux, exactement comme dans la logique mafieuse. Et de même comment ne pas penser que des banques comme HSBC n’emprunte pas la même démarche, quand fort de sa position de « trop gros pour couler » elle reçoit une amende ridicule de deux milliards contre des montagnes d’argent blanchis pour le compte du crime organisé. Et qui plus est dans un contexte d’actionnaires toujours plus gourmands qui l’autorise dans la foulée à licencier en masse pour dégager quatre milliards. Or la tendance qui se profile à travers le trading à haute fréquence c’est un flot quotidien et astronomique d’argent sur un marché parfaitement volatile et opaque. Ce mariage presque naturel entre le légal et l’illégal, entre les industriels du nord de l’Italie et la Camorra ne peut non seulement qu’aggraver le problème sanitaire et écologique, comme l’a révélé, par exemple, le scandale de la mozzarella à la dioxine, mais s’opère par ailleurs sur une dissolution, un retrait de l’état-nation, attaqué de toute part par le capital, et une privatisation de la guerre et de la sécurité. Où les mercenaires finissent par intervenir partout, des rangs de Daech aux compagnies privée chargées de sécuriser les sites sensibles, transport, logistique, personnel, quitte à servir de supplétif aux états, comme en Irak et en Afghanisan. A savoir qu’une question géo localisée et exceptionnel durant la Guerre Froide tend à se généraliser aujourd’hui dans une logique du tous contre tous. Combien de temps, dans cette acceptation totalitaire d’un capitalisme mafieux allons nous attendre avant de voir des holdings ne plus simplement se contenter d’OPA hostile et de tirer les ficelles en sous-main mais s’agresser frontalement pour, au hasard, le contrôle d’un oléoduc, un accès à l’eau ou la main mise sur le minerais katangais ? N’est-ce pas d’ailleurs déjà le cas, tant les liens entre les affaires et le pouvoir sont étroits. Gazprom n’est-il pas le moteur financier et l’arme géostratégique de la politique de Vladimir Poutine, en Ukraine mais également vis-à-vis de l’Allemagne. Les intérêts de la nation alignés sur les intérêts des holdings, ceux là même allant finalement jusqu’à les supplanter, les débarrasser de leur pouvoir de décision jusqu’à ne plus être que des coquilles vides de lois scélérates décidées par un parlement européen comme un conseil d’administration et une assemblée nationale asservie.

Dans ce contexte, l’argument de souveraineté nationale fait figure de cachet pour la toux. Les angoisses millénaristes d’un grand remplacement de fiction, de gentille distraction pour xénophobe pathologique. La question du voile, un épiphénomène auquel on accordera l’importance d’un leurre, à manière d’occuper les esprits pendant que des réseaux sont à la manœuvre de leurs seuls et uniques intérêts. S’il y a bien nécessité de rupture, c’est avec un système qui s’auto-alimente et se proroge dans la corruption à la seule force d’un suffrage universel truqué, tronqué, à coup de sondage opportunistes et de slogans de campagne vide de sens. S’il y a bien nécessité de rupture, il est dans la société civile uniquement, dans la volonté de reprendre son destin en main sans passer par celle d’un prestidigitateur à voix de prophète, de mettre à jour à la manière des lanceurs d’alerte. D’en finir avec cette naïveté qui consiste à penser que la France est forcément ruinée parce que des milliardaires et leurs commis nous l’affirment. Que la protection de nos intérêts énergétiques ne repose que sur une « réal politique » jamais en difficulté pour s’arranger avec les faits, et non pas essentiellement sur le montant des rétros commissions et leur versement. Que je ne sais quel groupe de penseur de l’ombre planifient, on ne sait quel ordre mondial, quand ce qui se profile, c’est un plus grand désordre mondial, un désordre feutré émaillé de conflits armés. Que les commis du capital qui se pressent au portillon du pouvoir ont à cœur le destin de leur compatriote et non pas la seule fortune de leurs réseaux. En finir avec cette croyance qui consiste à penser qu’à partir d’un certain montant, d’un certain pouvoir, un individu ne perd pas pied avec la réalité, pour finir par devenir ce parfait sociopathe qui ruine des régions entière uniquement pour payer 100 euros moins cher la production d’une chemise qu’il lui en rapportera 1000. Des comportements aberrants du toujours plus comme on peut le voir dans Merci Patron, justifié par le dévoiement de la philosophie libérale, et que dénonçait déjà en son temps rien de moins qu’Adam Smith. Justifié par un discours économique mortifère si l’on considère les prévisions de la courbe d’Hubbert, reposant notamment sur la fin du régime communiste et le sentiment mêlé d’impunité et de fin de l’histoire, déclaré par un capitalisme triomphant, arrogant, mais jamais en reste de réclamer plus, toujours plus.

 
Berlusconi et la mafia

Pour les relations entre mafia et république française

Reagan et la mafia

 

Publicités

service de renseignement, fantasme et réalité

Régulièrement sur les sites sociaux, volontiers relayé par des fumistes comme Thierry Meyssan et autres « penseurs » du grand complot mondial, on peut lire des affirmations sur l’omnipotence et l’omniscience des services de renseignement. Plus particulièrement sur la CIA qui, par son histoire, a en effet largement démontré sa capacité à comploter, assassiner, renverser qui bon lui semble. Opération Ajax (Iran de Mossadegh) opération Mangouste (tentative d’assassinat contre Castro)n renversement du gouvernement d’Allende, Iran gate, etc. L’utilisation actuelle de drones, la surveillance satellite, les écoutes diverses, l’existence du programme Echelon – le tout relayé par le cinéma et les séries – ont même tendance à faire croire, comme aujourd’hui dans le cadre du Mali ou après la chute de Khadafi, que les services peuvent tout, quand ils le veulent, et que s’ils ne le veulent pas c’est par duplicité.

J’ai encore lu récemment que, disposant de tout le matériel de surveillance possible, on pouvait éliminer les bandes armées dans le désert quand ça nous chantait, et que si on ne le faisait pas c’était en réalité un plan contre l’Algérie en utilisant le Mali. Un genre de partie de billard très sophistiquée en somme, qui impliquerait autant nos partenaires africains qu’européens et américains. Cette théorie part de la mort du colonel Khadafi, dont le décès opportun aurait été en réalité le fruit d’une opération conjointe de la DGSE et de la CIA, avec le soutien des mercenaires djihadistes, avec lesquels on s’entendrait en réalité très bien.

Le renseignement, culture et opportunités

Pardonnez-moi, mais ceux qui tiennent ce genre de propos comme des certitudes ont en réalité une idée totalement fantasmé des services de renseignement. D’une part, ces services ne sont pas un genre d’être unique, agissant et réfléchissant selon un code universel. Il existe une culture des services de renseignement, comme il en existe des forces de l’ordre et des armées.

Si, par exemple, le Mossad n’a jamais caché le fait qu’il n’hésitait pas sur les assassinats politiques ou les enlèvements ciblés (comme celui d’Eichmann en 1960), la CIA est aujourd’hui soumise à une clause signée par le président Gerald Ford, interdisant l’assassinat politique.

On pourrait m’opposer que la CIA se passe d’autorisation. Le cas Ben Laden prouve le contraire. En 1997, l’occasion de l’éliminer s’est présentée, mais Bill Clinton, inquiet pour sa réélection, a refusé de signer l’autorisation, et le terroriste a pu se réfugier en Afghanistan avec les résultats qu’on connaît.

Il ne faut jamais se retirer de la tête que les responsables des services de renseignement sont avant tout des fonctionnaires et qu’ils dépendent totalement de la politique conduite par leur gouvernement. Et cette politique répond à des impératifs divers, parfois totalement opposés aux intérêts même de la sécurité d’un pays. Ce qui ne lasse pas d’agacer souvent les services de renseignement, comme la police et l’armée. On connaît tous ce cas du flic qui se révolte parce que tel criminel est relâché par la justice pour une raison ou une autre, le cas est exactement le même dans le renseignement.

Autre exemple, au Liban, pendant la guerre civile, la mode était aux enlèvements. La France, qui avait alors comme ministre de l’Intérieur le très roué Charles Pasqua, passa pourtant de nombreuses semaines à chercher des contacts au sein des factions, et à négocier. L’URSS fut bien plus radicale, elle fit enlever plusieurs responsables et les rendit dans plusieurs valises… Après quoi, plus aucun fonctionnaire russe ne fut jamais enlevé.

007 est un alcoolique

Parlons maintenant de la surveillance électronique. Fort des dégâts causés par la CIA dans les années 1960-1970, le président Carter voulu une réforme globale de la Compagnie. Terminé les agents de terrain, les espions infiltrés et autres opérations de terrain. On allait faire reposer l’ensemble du renseignement sur la surveillance électronique.

Le directeur de l’époque, issu de la Navy, Stansfield Turner, fut donc chargé de faire des coupes sombres dans le budget de la CIA, et supprima du terrain quantité d’agent (800 en tout, on appela ça le « Halloween Massacre »). Résultat : quand la révolution iranienne éclata et que la menace islamiste se précisa, la CIA se retrouva totalement démunie et le fut pendant dix ans. Car la surveillance électronique n’est pas un alpha et un oméga. On n’envoie pas un drone de 4 millions de dollars sur la tête de quelqu’un, sans avoir un minimum de certitude quant à sa localisation. Si on ne dispose pas d’unités capables de s’infiltrer profondément, ce qui n’est matériellement pas toujours possible, il faut disposer d’agent infiltrés.

Or, une opération d’infiltration peut prendre des années. On peut ainsi mentionner le cas de cet agent allemand chargé de surveiller la marine anglaise, quinze ans avant la guerre… Du reste, même en ayant tout ce qu’il faut (agents en place, localisation précise, matériel militaire), rien ne permet avec certitude d’assurer la réussite de l’opération. Comme ce fut le cas quand les Etats-Unis décidèrent d’éliminer une première fois Khadafi lors d’un raid aérien. Le dictateur s’en sorti avec des séquelles, mais il resta encore en place pendant de longues années. Même chose pour Arafat, cible autant des Israéliens que des services égyptiens, qui échappa à plus d’une quinzaine d’attentats divers. Et je ne parle même pas de Castro. L’opération Mangouste qui visait à l’assassiner, s’étala sur plus d’une vingtaine d’années, sans le moindre résultat.

Mais par-dessus tout, les tenants de ces théories complotistes, où tout fonctionne selon un plan précis et diabolique, oublient une donne essentielle du renseignement : l’humain. Kim Philby, qui intoxiqua les services de renseignement occidentaux pendant plus de vingt ans, depuis Washington et son poste de premier secrétaire au sein du MI6, s’était notamment laissé séduire par les théories communistes lors de ses études à Cambridge. Il était l’ami personnel de James Angleton, chargé de pourchasser les espions infiltrés au sein de la CIA. La découverte du pot au rose déclencha une crise de paranoïa complète chez Angleton. Une parano qui ne déstabilisa pas uniquement la CIA, mais également la SDECE, au point où on finira par gentiment s’en débarrasser. Il est vrai qu’Angleton soupçonna dès lors tout le monde d’être un agent soviétique, Kissinger y compris… Il est vrai également que c’est précisément en jouant sur la trahison de Philby, et la paranoïa généralisée que cela avait déclenché, que le KGB se fit un malin plaisir d’intoxiquer les services de renseignement occidentaux à l’aide de faux vrais transfuges.

Pendant plus de dix ans, il y eut ainsi au sein des services des pro–Golitsyne et des pro–Nossenko. Le premier expliquant que l’URSS envoyait de faux transfuges pour intoxiquer les services de l’Ouest, le second que le KGB n’avait rien à voir dans l’assassinat de Kennedy (comme on le pensait alors à la CIA…). A ce jour on ne sait toujours pas lequel des deux était ou non un faux transfuge. Ce n’est pas pour rien que l’on surnomme le renseignement le « Grand Jeu ».

Et puis, il y a tout le reste, toutes les raisons pour lesquelles un homme trahit son pays, ou ne fait simplement pas son travail. Quand on remit des rapports en arabe relatant une possible opération d’envergure sur le territoire américain en 2000, l’homme chargé de la traduction au FBI les jugea sans intérêts et refusa d’en faire cas auprès de ses supérieurs.

Pendant vingt ans environ, Ames et Hanssen, agents au sein de la CIA et du FBI, trahirent leur pays au profit des Russes par appât du gain. Ames, alcoolique invétéré, avait également un gros penchant pour le jeu. Car il existe toutes sortes de raisons pour trahir son pays. Elles sont même recensées par la DGSE dans le cadre du renseignement humain sous l’acronyme SANSOUCIS : Solitude, Argent, Nouveauté, Sexe, Orgueil, Utilité, Contrainte, Idéologie, Suffisance. Autant de points d’entrée pour convaincre un individu de travailler pour vous.

Dernier exemple de l’incurie possible des services : dans les années 1980, suite à la catastrophe de la libération des otages en Iran, le département d’Etat créa une unité ultra-secrète appelé ISA (Intelligence Support Activity) chargé de préparer le terrain pour les forces Delta. Tellement secrète qu’on la connait sous des noms différents (Grey Fox, Cemetary Wind…) et qu’il n’existe à l’heure actuelle pratiquement aucune documentation à son sujet. Pour autant, l’on sait que l’ISA fut envoyée au Liban pour tâter le terrain et qu’elle revint en avertissant que les Etats-Unis risquait très gros, qu’il était plus que probable qu’ils soient victimes d’attentats majeurs. Rapport que personne n’écouta. Le 23 octobre 1983, 241 marines et 55 parachutistes français trouvèrent la mort dans deux attentats à la voiture piégée quasi simultanés.

Le Nouveau chaos mondial

Revenons-en au cas du Mali et à la théorie fumeuse de Meyssan. Elle part du principe que la France aurait des complicités au sein de l’armée malienne, qui aurait provoqué un putsch à des fins de déstabilisation, provoquant ainsi l’arrivée obligatoire de la France, et au sein des factions, comme celle créée par Belmokthar qui a réussi un coup que ses amis du GIA n’ont pas réussi pendant toute la guerre civile algérienne. Tout cela dans le cadre de la très fumeuse guerre au terrorisme, le tout afin de créer un nouvel ordre mondial.

Cette théorie est très jolie sur papier, mais elle ne tient pas compte de plusieurs faits.

1. Le Printemps arabe a totalement pris de cours les pays occidentaux qui imaginaient les Ben Ali et Moubarak indéboulonnables, forts de l’aide des services américains. Tellement pris de cours qu’on se souvient avec quelle confusion le gouvernement français réagit en allant proposer les services de sa police en Tunisie. Tellement qu’en premier lieu tout le monde se félicita de cette « victoire de la démocratie », alors que les islamistes se tenaient au coin du bois et qu’actuellement leur majorité électorale crée de sérieux remous au sein de ces pays où apparemment rien n’est jamais aussi simple qu’il n’y parait.

2. Les factions comme Ansar Din ou le Mujao sont issues d’Aqmi, qui, après avoir été chassé du nord de l’Algérie, s’est rabattu sur le sud et la région désertique. Ces factions sont dissidentes les unes des autres, chacune poursuit des objectifs différents et est tenue par des chefs de guerre tous pressés d’obtenir une reconnaissance internationale leur assurant des financements. En gros, elles se tirent la bourre et les alliances d’hier peuvent totalement se retourner contre ceux qui les ont créées, en fonction des impératifs de chacun.

3. Le Printemps arabe ne s’est pas pointé en Algérie. On imagine bien qu’il aurait fait l’affaire de beaucoup de gens, à commencer par les Algériens eux-mêmes, mais il se trouve que le pays est verrouillé depuis les années 1990, qu’il a subitune saignée sans précédent (on parle de 100 000 morts). Ce qui d’ailleurs n’a pas empêché les Américains d’y installer des bases, ni les Français de signer des accords militaires avec le gouvernement algérien, une première depuis la guerre d’Algérie. Le pays est verrouillé certes, mais une Algérie sous contrôle militaire est toujours préférable pour nos intérêts énergétiques qu’un pays livré au chaos.

4. L’attentat revendiqué par Aqmi contre l’académie militaire de Cherchell à l’ouest d’Alger en août 2011 montre, s’il est nécessaire, que contrairement aux déclarations actuelles du gouvernement algérien, la situation n’est pas sous contrôle. D’ailleurs, si on se réfère à ce qui se passe actuellement en Libye, où l’on profiterait un max de la déstabilisation du pays, il faudrait en parler à la CNT qui a bien du mal à contrôler ce qui se déroule actuellement là-bas. Du reste, au lieu de se retrouver devant un gouvernement stabilisé avec qui faire des affaires, on doit tenir compte de tous les acteurs et de toutes les factions, ce qui n’a jamais facilité les négociations.

Enfin, la théorie d’un Meyssan repose sur le mensonge des armes de destructions massives… Or, il faut bien comprendre ici que la responsabilité revient essentiellement à un ingénieur irakien, soucieux de débarrasser son pays de Hussein et qui intoxiqua sciemment le MI6 avec de faux renseignements. Cet homme, qui parle aujourd’hui librement, a parfaitement réussi son coup, d’autant mieux que cette information livrée avec des pincettes par les services anglais à la CIA rejoignait les ambitions personnelles de Bush et de ses amis. En gros, comme lors de l’incident du golfe du Tonkin, où les marines américains ont réellement cru à une attaque des Nord-Vietnamiens, l’occasion a fait le larron. On a utilisé une information non vérifiée et prêtant à caution pour en faire une vérité. Rien donc à voir avec le fameux incendie du Reischtag où tout avait été préparé par Hitler et ses amis.

A qui profite le crime ?

Il est totalement de l’intérêt des services de renseignement du monde entier de faire croire à leur omnipotence. Aucune chance qu’un jour le directeur de la CIA1 vous raconte par le menu par quel coup de bol insensé ils ont réussi telle ou telle opération. D’une part pour la bonne et simple raison que ça écornerait quelque peu l’image effrayante qu’ils veulent entretenir vis-à-vis des services concurrents, mais surtout parce que si on réalisait réellement combien les services de renseignement peuvent se montrer totalement incompétents, d’une bêtise affligeante et d’une négligence criminelle on aurait vraiment des raisons d’avoir peur.

L’exemple d’un Merah revenant du Pakistan, fiché par les services comme personne à risque depuis près de cinq ans et embrouillant un agent de la DCRI avec une histoire à dormir debout de mariage en est une parfaite illustration. Si l’on admet qu’en plus les services se méprisent mutuellement (FBI vs CIA, RG vs DST, Police nationale vs DST, DGSE) quitte à se faire mutuellement des coups de pute, l’on peut même raisonnablement se dire que leurs nombreuses réussites tiennent parfois du miracle, sinon du hasard.

Bien entendu, je sais bien que tout ça n’empêchera personne de continuer de croire aux fumisteries du réseau Voltaire. L’être humain est déraisonnable et l’idée qu’il y a forcément un plan quelque part sous-entend qu’il y a forcément un moyen de contraindre l’histoire. Mais si l’on est capable d’imaginer que derrière telle action se tiennent un service de renseignement et un coup monté sur des dizaines d’années, il n’est pas interdit de se demander si derrière telle affirmation nébuleuse il n’y a pas une intention malveillante.

Que la raison soit idéologique, personnelle, financière ou par pure vanité de vouloir se faire inviter sur les plateaux de télé en se faisant passer pour un intellectuel. Les Soral, Meyssan et autres tenants d’un complot mondial ont trouvé là un moyen simple de faire croire qu’ils étaient des esprits libres et lucides, contre le monde entier, capables, par des informations à la disposition de tous, de déceler des vérités connus d’eux seuls et de leurs suivants.

Ils n’ont pas besoin de prouver par a + b leurs dires, il leur suffit de faire des affirmations en s’appuyant sur la méfiance naturelle qu’engendrent l’inconnu et le secret. Cela n’aurait aucune importance si ces gens-là ne représentaient qu’eux-mêmes. Ni Soral ni Meyssan n’ont le bagage intellectuel suffisant pour soutenir leur thèse au-delà de leur sphère restreinte. Seulement, comme le savent juifs, francs maçons ou musulmans, l’entretien permanent de ces nébuleux complots provoquent des vocations qui ne sont pas, elles, sans conséquence. Alors, avant de se méfier systématiquement des services de renseignement et de croire qu’il y a un espion derrière chaque évènement, défions-nous des prophètes en papier dont la gloire ne repose que sur la crédulité.