Contre-culture is dead

Nous vivons un glissement progressif de la culture comme une descente d’organe. C’est indicible, invisible, ça ronge comme du sucre et petit à petit toute forme de lutte disparait. Je me faisais cette réflexion en regardant, un soir de désœuvrement, une croute Marvel bâtit pour la 3D comme un jeu vidéo de mauvais goût. Je savais que je n’étais pas la cible de cette chose, que ce produit, car il ne s’agit de rien d’autre, ne m’était pas destiné. Qu’il n’était même pas destiné à un public potentiel mais comme objet promotionnel en soi pour les magasins de jouet. Une publicité et rien de plus, une publicité d’une heure et demi. Michel Audiard soutenait que le cinéma n’était pas un art parce qu’il était beaucoup trop collectif, ce que j’ai toujours trouvé personnellement absurde. Le théâtre, un orchestre philarmonique, la danse, sont des arts collectifs également. Mais le cinéma est un art collectif plus fragile que les autres parce qu’il a ceci de commun avec la drogue qu’il génère des rêves, provoque des émotions qui engendrent notamment des pulsions d’achat. Les publicitaires ne s’y sont jamais trompé sur le sujet, la saga James Bond est là pour le démontrer. Mais jusqu’ici le film était un véhicule, bon ou mauvais, il faisait passer des idées en plus des produits, aujourd’hui il n’est plus qu’un véhicule, à peine un prétexte, intrinsèquement inutile et de Disney à Marvel cette logique industrielle est poussé à son paroxysme, contaminant peu à peu tout le cinéma. Les polars se taloyrisent avec leur scène obligatoire de fusillade en mode guerre urbaine, standard absolu depuis Heat. Le torture porn devient une norme comme une autre, et pas un seul pour faire trembler les foules comme l’avait fait Massacre à la Tronçonneuse sans la moindre goutte de sang. On ne créer jamais mieux que dans la contrainte, et si l’art est contrainte il est donc et a toujours été subversion. Mais ce temps est terminé et plus on avance plus tout espoir de voir l’art, la culture se relever, disparait.

 

No future for contre-culture

La contre-culture et morte en même temps qu’elle est née. Peut-être parce qu’il n’y a pas en soit de contre-culture sauf si on offre un distinguo officiel au terme culture. Il n’y a que des mouvements culturels qui s’essoufflent plus ou moins vite selon ceux qui la portent mais également selon leur proximité avec les aspirations de la société. La société des années 60 a très vite adopté la contre-culture des Beatles à Timothy Leary parce que la société était jeune, qu’elle se reconnaissait dans ces aspirations. Et le rock est devenu un objet de consommation courante au même titre que le mouvement hippy est devenu une mode. L’imagination au pouvoir a fait le trottoir des agences de pub et Cohn Bendit fait des câlins à Macron. Curieusement le mouvement punk a connu un destin inverse. Inventé par un modiste en mal de coup publicitaire, le punk a pris une forme subversive tellement noire, tellement « no future » que sa mode ne pouvait se poursuivre qu’auprès de ceux qui s’estimaient ou se voulaient proscrit de la société, les fameux punks à chien. Mais au reste, l’un et l’autre sont devenu aussi inoffensif que le hip hop ou le rap le sont de nos jours, n’en déplaise à la collection de rappeur de quartier qui pousse dans toute la France comme des champignons. La radicalité des discours n’a d’égal que leur pleine impuissance à changer quoi que ce soit. De la Squale en passant par Jean Gabin, le récit chaotique de leur vie de quartier ne change absolument rien à la condition des dits quartiers. Ne parlons même pas de la peinture ou de la sculpture, quasiment disparue, l’art contemporain, un autre terme pour marché de l’art, a tué absolument tout, la forme et le fond, pour un renouvellement narcissique et financier de pseudo transgressions inutiles. Rembrandt et Picasso ne sont pas seulement morts, ils ne reviendront jamais, François Pinaud et ses amis les ont tués pour toujours. Puisque tout n’est plus que produit de nos jours, à commencer par nous même à travers la normalisation taylorisée des réseaux sociaux, et l’art pour commencer. L’art n’est plus que chiffre, nombre d’entrée, de disque vendus, nombre de like, comptabilité du néant. Dans cette figure le néant peut s’inviter à tout heure et il ne se gêne pas, la télé réalité si mal nommée, les émissions d’Hanouna, les moqueries suaves de Barthez, des sucreries. Des sucreries pour un public qui n’a plus la moindre exigence à commencer vis-à-vis de lui-même mais qui a des revendications. Des revendications fabriquées à l’aune de tout ce que fourbira l’actualité comme scandale pas cher et à la portée compréhensive du singe savant que nous permet tous devenir l’ami Google.

Bref nous sommes peu à peu en train de nous acheminer vers une société où l’on n’aura même plus besoin de brûler les livres puisque personne ne les lira plus. Et ce à la même époque où le nombre d’auteur amateur explose au même titre que les combines pour s’auto publier. Mais également à la même époque où une maison de production fera revivre digitalement un acteur juste pour les besoins de ses dividendes, relativisant du même coup la profession même d’acteur. A quoi s’encombrer d’aller au cours Florent puisque le cinéma pourra bientôt inventer des comédiens de toute pièce, et des comédiens qui plus est parfaitement gratuits et compliants au moindre désir mégalomane des maisons de production. Assurément un bon moyen d’éviter des problèmes de type Weinstein mais je ne suis pas certain que l’art sort vainqueur de ce « progrès ». Une société où l’art devient une expression relative à chacun et sans que jamais ce chacun tente de sublimer sa médiocrité que dans une guerre à l’ego. Le tout arbitré par quelque gardien du bon ordre, de Christophe Barbier à Mouloud dans un vaste panel segmenté d’offres et de demandes normalisées. Mais ça ne suffisait pas, s’est ajouté à ça le fascisme ordinaire des interdits extraordinaires, le débat sur le harcèlement qui ne devrait même pas en être un, celui sur l’écriture inclusive, le débat sur la viande, la pollution, le végétarisme, que sais-je, tous autant motif d’anathème, de menace, tous assorti d’apocalypse si on ne se joint pas au concert de panurge. Autant de menace brandit contre les artistes tentés de sortir des clous du bon goût admis. Car l’heure est au procès. Il ne suffit pas d’interdire, d’accuser, de mettre au pilori devant le monde entier, on veut également son procès, on veut du coupable tout chaud et Kevin Spacey de se voir totalement effacé d’un film au seul fait qu’il s’est montré lourd un soir de beuverie. Au seul fait qu’on ne pouvait pas se passer d’un coupable LGTB dans cette ambiance d’égalitarisme totalitaire.

L’ordre bourgeois a toujours tenu un double discours vis-à-vis de l’art voir triple. Tandis qu’il tient l’artiste pour un être quasi divin, doté de son fameux « don » ou « talent » ou « génie » il considère l’art avec une méfiance suffisante pour tenter d’en prendre le contrôle. Hier l’académie des beaux-arts, aujourd’hui le ministère de la culture. Alors que paradoxalement une carrière d’artiste dans une famille bourgeoise est fort mal vue, c’est bien dans les familles bourgeoises de la classe moyennes qu’on rencontre aujourd’hui le plus d’artiste, notamment dans le cinéma français, domaine réservé de la dites bourgeoisie. Pourtant elle ne tire aucun bénéfice de ce lissage culturel auquel elle a contribué durant tout le XXème siècle et en est même victime au même titre que les classes les moins favorisés. L’art transformé en objet de grande consommation perd toute sa valeur culturelle autant pour la masse que pour les classes dirigeantes, cela devient un cercle vicieux, le moyen objectif du grand marché global pour orienter les goûts et les opinions. Car l’art est politique et le marché comme la bourgeoisie l’a compris depuis bien longtemps. L’art questionne la morale, du moins il devrait, l’art déplace, décentre, décale le monde tel qu’il nous apparait et il ne s’encombre pas de savoir s’il est juste, même pas s’il est beaux, il se préoccupe d’être, d’exister en soi au-delà et surtout même de l’artiste. Or c’est exactement le contraire qui se déroule aujourd’hui. L’artiste est sacralisé, magnifié et peu importe ce qu’il fait ou véhicule, la production artistique ne va pas à contrario de la morale ou de la société, elle ne cherche même plus à l’améliorer comme le Bauhaus, dénué d’ambition elle s’accommode. Et de fait nous nous accommodons de tout puisque l’art est censé nous questionner et qu’il ne nous questionne plus ou de moins en moins. C’est un art d’ornementation, anecdotique comme l’ensemble de nos aspirations du moins est-ce ainsi qu’essaye de nous le vendre le marché.

 

La mort de l’art c’est l’avènement du terrorisme

Dans cette cacophonie de vide l’opinion de chacun apparait comme relative à une data, une information et non plus comme la raison d’une action. Ce n’est plus une opinion construite qui fait l’action du terroriste c’est une invocation. Que cette opinion soit dénaturée par la folie ne change rien puisqu’elle est purement et simplement effacée au profit de l’irrationnel, comme elle sera effacée de fait par le lissage des réseaux sociaux et des boutons like. Et dans cette logique la violence verbale peut aussi bien se déchainer que la violence physique puisque les opinions deviennent égales, les moyens d’expressions subitement démocratisés sans manuel, le talent relativisé à une notion vague et quasi d’ordre divin comme si ce n’était pas une chose qui se travaillait. Bref à une époque où on a jamais eu autant de moyens d’expression à notre disposition jamais on s’est si peu exprimé sinon par le plus petit dénominateur commun de l’agression, et les cas de cyber harcèlements, de suicide dû à ces cyber harcèlements de se multiplier comme autant de témoignage de cette impasse moderne. Car ne nous trompons pas, stricto sensu le cyber harcèlement est une forme de terrorisme dans la mesure où c’est bien de la terreur que veut provoquer le bourreau chez sa ou ses victimes. C’est à cette même logique que vous oblige celui qui vous harcèle comme il invite la société à se fliquer un peu plus. Et des lois sont érigées comme autant d’épouvantail à moineau au même titre qu’on multiplie les patrouilles dans les gares. En tuant sciemment, avec conscience, l’art, le marché n’a pas réalisé qu’il ne tuait pas que le coup de pinceau du subversif, le stylo assassin, la caméra vérité, il assassinait la liberté qui s’exprimait au travers. Quand on ne publie pas tel écrivain pour tel mauvaise raison commerciale, on tue également des lecteurs. On éteint un feu ou du moins on le détourne car il faut bien que les uns et les autres trouvent une catharsis à leurs idées. Ce n’est plus seulement l’idiocracy qui s’exprime à travers la bêtise anecdotique des programmes télé, c’est l’idiocracy par la banalisation de la violence. Pour autant il serait facile de s’en limiter à ce constat, l’époque n’a jamais été objectivement moins violente en terme d’acte n’en déplaise aux réactionnaires. Non la violence s’est déplacé, elle est devenu un mode d’expression, un moyen de prendre parole comme un autre, ce n’est même plus une catharsis c’est une fonctionnalité comme une autre qui n’a même plus besoin de puiser un motif, une colère quelconque puisqu’elle est. De la terreur comme forme d’art en somme. Malheureusement non car il n’y a aucun art ici ; On est plus au temps des joutes verbales à la façon des châteaux. Les gens s’invectivent sur la toile, se menacent, se souhaitent le pire, c’est la rage pure, libéré par le secret de l’anonymat qui s’exprime. On aboie, et la caravane passe.

Mais au fond c’est peut-être ce que voulait le marché, des opinions indifférenciées ne pouvant se distinguer que par l’outrance de leur propos. Des inconnus n’existant que pour et par leur punch line sur Twitter. Des artistes ratés ou non, dérivant de mauvais éditeurs en auto édition, d’expo obscure au blog de « plasticien ». Et de la rage, des flots sans discontinué de rage, de convictions éclairés, de certitudes assénés à l’image des modèles télévisuels où chacun essaye de crier plus fort que l’autre de se faire plus remarquer, de faire le buzz, littéralement du bruit, et rien de plus. Oui c’était peut-être ça le projet final, ou bien ce n’est que le début, allé savoir quoiqu’il en soit c’est vers une impasse complète qu’il nous mène.

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