Scopitone

Francis se regardait marcher d’un pas chaloupé dans la vitrine du supermarché, un félin en action, il se souvenait encore des conseils du professeur de danse, imiter le félin, être un félin, une chose dangereuse, intérioriser le rôle avec son corps et non sa tête. Il se sourit à lui-même comme s’il avait été sa propre femme. C’était au temps de son succès, au temps où des producteurs parlaient de le faire tourner au cinéma. Avec sa petite gueule de rebelle il aurait fait des malheurs sur grand écran. Le bon temps. Il s’assit derrière le tréteau sur lequel était posée une pile de livres. Des romans policiers, des histoires de voyous, il en connaissait un bout. Mais ça se vendait pas. Personne n’en n’avait rien à faire de la littérature de nos jours, et encore moins de la mauvaise. Francis ne se faisait pas d’illusion, il n’était pas très bon. Même sa voix n’était pas terrible, tout juste bonne à enquiller les 45 et les 78 tours, pour l’Olympia ce n’était même pas la peine de rêver. Mais à l’époque c’était encore pire que maintenant, tout passait, n’importe qui avec un petit quelque chose ou les bonnes relations passait. A l’époque un mot de Barclay ou de Filipacchi et à toi les portes de la gloire, les scopitones, les filles, plein de filles. Le seul domaine où il n’avait jamais excellé peut-être. Les filles c’était facile, ça l’avait toujours été. Il savait les mettre en confiance, appuyer là où ça faisait du bien, savait leur point faible, l’amour. Et il avait joué cette comédie là bien des fois. Avec la célébrité en plus, son côté petit voyou, rebelle, c’était dans la poche d’un sourire un seul ! Mais le temps avait passé bien sûr et son talent dans ce domaine avait rejoint tous les autres au placard des souvenirs et des maladresses. Chanteur de variété passable dans les années soixante, écrivain médiocre de petit polar sans relief, juste assez de sexe et de violence pour intéresser un éditeur. Séducteur même plus sur le retour, avec vingt kilos de trop, sa barbe grisonnante, son teint pourri à base de junk food, d’alcool, d’herbe et deux paquets de blondes jours. Le médecin du dispensaire lui avait dit de ralentir mais que foutre il était foutu de toute façon, il le savait, en bout de course, Au moins il avait bien vécu, bien profité, dommage seulement que ça se soit arrêté trop tôt. Dommage que personne ne se souviendrait jamais de lui. Une grosse femme et ses gosses passèrent devant lui, le gamin demanda ce qu’il faisait là avec ses livres, elle lui répondit qu’il essayait de les vendre sans doute. Le môme se retourna vers lui et cria presque.

–       Vendre des livres !?

Il n’en revenait pas, comme s’il regardait le dernier des dinosaures en personne. Francis l’ignora comme il put mais le gamin échappa à sa mère et se planta devant lui, presque choqué.

–       C’est vous qui les avez écrit ?

–       Euh ouais, répondit Francis un peu décontenancé par le culot du môme. Dans deux minutes il allait lui jeter des cacahuètes.

–       Pourquoi faire ?

C’était une bonne question, même lui se la posait parfois. Pourquoi se faire chier sur deux cent pages alors qu’il n’était même pas un bon écrivain et qu’il le savait ? Alors que cette signature ne servait à rien qu’à faire de la pub à son éditeur et que personne ne lui achèterait rien. Pourquoi cette humiliation, cette torture ? Ce n’était pas le coup de la célébrité en tout cas alors quoi ? Peut-être qu’au fond ça le rassurait de se dire qu’il était un peu artiste quelque part. Il avait été chanteur, il était écrivain, il avait le feu sacré et n’y pouvait rien. Ou bien était-ce simplement parce que c’était toujours mieux que de se regarder en face. De voir non plus la démarche féline mais la silhouette épaissie, oublier les bons souvenir de baise et voir les mouchoirs usagés, effacer la dolce vita et ne plus vivre que dans le quotidien dans son mobile home en bord de nationale. Avec l’assurance presque angoissante qu’on était absolument personne, un être inconnu et inconsistant. Au fond ces piles de livres c’était comme un rempart contre sa propre médiocrité, ses échecs, sa fuite et tout le manque d’amour dont il souffrait, un rempart avec au bout l’espoir d’une vague postérité. L’espoir qu’il laisserait quelque chose un jour dans l’œil de l’autre, un souvenir, un autre espoir, un sourire… Quoiqu’il en soit il n’avait aucune envie d’en discuter avec ce morveux.

–       Bah pour que les gens se distraient et en plus ça me fait plaisir, répondit-il.

Le môme avait l’air d’en douter.

–       Et les gens achètent ?

Petit con. Il sourit, paternel.

–       Oh tu sais ça prend du temps, mais oui ils achètent, menti-t-il.

–       Nan, les gens achètent pas, les gens ils veulent regarder des films, lire ça sert à rien.

Et sans lui donner l’occasion de répondre il lui tourna le dos et fila. Francis jura en français, comme chaque fois qu’il était contrarié, un français sans accent mais qu’il n’utilisait plus depuis des années. Cette langue avait disparu de sa vie comme son pays natal un soir de juin, il y avait plus de trente ans de ça. Un soir qu’il n’aurait préféré ne jamais vivre et qui avait totalement détourné le fleuve de sa vie, mit fin à dix ans de succès d’estime, d’autographe, de voyages et de fêtes. Dix ans à rouler sur l’or ou presque, à fréquenter les meilleurs, à passer son été dans le Saint Tropez des années yéyé, à rouler en décapotable, une fille différente tous les soirs à son bras. Dix ans de dolve vita contre trente d’une vie de raté passée à essayer de ne surtout jamais regarder la vérité en face. A se fuir autant qu’il avait fui ses anciens amis et son ancienne vie. Il avait raconté son expérience de fuyard dans un de ses romans « le Témoin ». L’histoire d’un homme qui témoigne d’un crime lors d’un procès et dont la vie est à jamais bouleversée en raison de la corruption qui règne dans la police. Sa meilleure vente à ce jour, un peu plus de deux mille exemplaires et l’éditeur le rééditait périodiquement. Il avait même frôlé un jour l’espoir d’intéresser Hollywood quand un producteur avait pris une option sur les droits d’exploitation. Mais en réalité il ne s’agissait que d’une manœuvre pour priver la concurrence d’une potentielle bonne histoire pendant la durée de l’option, 42 ans. Dans son roman le témoin finissait par retrouver une vie normale grâce à une femme, il n’avait jamais eu cette chance et il avait écrit cette conclusion comme forme d’appel au secours ou bien d’exorcisme, poussant l’idée au point de décrire dans le livre sa femme idéale. Une grande blonde plantureuse aux yeux verts comme la fille qui se regardait dans la vitrine du supermarché, un casque audio planté dans les oreilles. Elle était bonne. Elle avait un joli petit cul et des seins de belles proportions comme souvent avec les américaines, vingt-cinq ans tout au plus. Il bavait. Dans le temps il lui aurait lancé un hey poupée et l’affaire aurait été emballée parce qu’il était connu, qu’il avait encore son sourire de vainqueur. Mais surtout parce que hey poupée ce n’était pas encore ringard, qu’elle l’aurait entendu au lieu d’avoir ces fichus machins dans les oreilles qui les rendait tous autistes, et enfin qu’elle n’aurait pas parlé de harcèlement et il ne savait trop quel épithète que les gens se lançaient de nos jours. Dans le temps… Chaque fois qu’il pensait à ça il se rappelait toutes les années qui le séparaient de ce temps-là. Toutes ces années qui avaient filé si vite, tellement plus vite que celles de sa gloire, celles qui lui avaient fait croire que ça serait pour toujours. Toutes ces années où il ne s’était rien passé justement, du moins rien de notable. Sinon qu’il avait grossit, ne vendait pas de livre et vivait dans un mobile home au bord d’une nationale, inconnu de tous et donc apprécié de personne. Il attrapa un des livres dans la pile devant lui, le Témoin et se mit à le feuilleter. Son plus grand mystère c’est qu’au fond il n’avait jamais compris le succès du livre. Il avait copié la trame d’un film qu’il avait déjà vu au cinéma, modifié deux, trois petites choses dont l’histoire d’amour qui n’existait pas dans l’histoire de départ. Il faisait ça pratiquement pour tous ses romans, c’était plus facile. Il avait bien essayé de trouver ses intrigues lui-même mais il avait ce tort de débutant de tout compliquer à loisir, de faire trop de personnage qui naissaient et mourraient sous sa plume en quelques pages. Le tort de vouloir à la fois trop en dire et trop en faire. Personne ne s’était jamais plaint de retrouver une intrigue déjà vu au cinéma. Il était assez doué pour maquiller ses histoires et même y donner une certaine patine qui lui ressemblait, du moins qui pouvait ressembler à un style d’auteur. Ca n’était pas venu tout de suite, il avait participé à des ateliers d’écriture à l’université, appris à réduire une phrase à une idée, à construire et déconstruire un texte comme on monte et démonte des Lego, à ne plus redouter la matière première de ses mots comme disait son prof et savoir les arranger selon une formule à son goût.

–       Le Témoin, votre meilleur à ce jour, fit une voix.

Il leva les yeux et manqua de rougir jusqu’aux oreilles, c’était la fille.

–       Vous l’avez lu ?

Il n’en revenait visiblement pas.

–       J’ai lu tous vos livres.

–       Ca c’est un gros mensonge.

Elle sembla choquée.

–       Pourquoi je mentirais ?

–       Parce que personne n’a lu tous mes livres, on en lit un et on passe à autre chose.

–       Vous êtes un peu dur avec vous-même je trouve.

–       Réaliste, dit-il en haussant les épaules.

–       Et naturellement vous avez tort parce que moi je les ai tous lu.

Il n’en revenait pas qu’elle lui parlait. Il n’en revenait tellement pas qu’il faisait tout pour ignorer les deux melons qui le surplombaient et se concentrer sur son visage, mais c’était difficile. Il sourit.

–       Et qu’est-ce qui vous a pris ? Vous étiez malade ?

–       Non, je suis étudiante en lettre.

–       Oh.

Il était impressionné

–       Ma thèse de premier année, expliqua-t-elle, étude comparé du Pulp moderne.

–       Vous m’en direz tant. Et vous me citez ?

–       Non, mais j’ai trouvé intéressant ce que vous écriviez. Il vous manque juste une chose.

–       Et c’est quoi ?

–       La confiance en vous.

Un peu un coup de poing dans le ventre. Cette fille si jolie, si simple qui lui balançait une vérité en pleine figure, et sans fard.

–       Euh… il me semblait pourtant que ça allait plutôt bien de ce côté-là, à mon âge…

–       Ca ne se voit pas dans vos écrit en tout cas, le coupa t-elle en le fixant sans passion. Sauf dans le Témoin.

Un compliment et une vacherie dans la même phrase, comment le prendre ?

–       Ah bah merci.

Elle s’empara d’un exemplaire du Témoin et l’ouvrit à la première page.

–       Vous pourriez me le dédicacer, ça me ferait plaisir. Je m’appelle Kay.

Il n’en revenait pas. Une gamine, ravissante, qui lui demandait un autographe comme du temps de sa gloire, c’était presque trop beau pour être vrai.

–       Vous me faites une farce c’est ça ? Il y a une caméra caché ou quoi ?

Elle fit de grands yeux ronds.

–       Une farce ? Non pourquoi ? Je suis sérieuse, c’est pas tous les jours qu’on rencontre un bon auteur.

–       Allons, je ne suis pas un bon auteur.

–       En tout cas moi je trouve que vous en avez le potentiel.

Il ricana.

–       Vous devriez en parler à mon éditeur.

Elle sourit.

–       Pourquoi pas, il est où ?

–       Je plaisantais.

–       Moi aussi.

Elle eut un de ces regards quand elle lui dit ça. Il n’en revenait pas, il lui plaisait et elle ne faisait rien pour le cacher.

–       Vous avez quel âge ? Ne put il s’empêcher de demander.

–       Pourquoi ? C’est important ?

–       Euh… non… mais….

–       J’ai vingt-trois ans…

Ca le rassura presque, au moins elle était majeure.

–       Dites, ça vous dirait qu’on boit un verre ensemble.

–       A condition que ça soit moi qui vous le paye, insista-t-elle.

Pas dans les habitudes de sa génération de se faire payer un verre par une fille, ni d’ailleurs de se faire entreprendre par elle mais ça ne lui déplaisait pas. Ca le bousculait et le jeu en valait la chandelle. Il accepta. Le bar était attenant à la galerie marchande comme souvent aux Etats Unis, ce pays d’alcoolique et de camé. Difficile notion à admettre quand par ailleurs on voyait avec quel fanatisme les agents du gouvernement étaient lancés dans la lutte contre le trafic. Il en avait fait les frais. Mais l’Amérique était paradoxale et c’est ce qu’il aimait dans ce pays.

–       Alors, à quel genre de métier vous vous destinez avec vos études de lettre ? Ecrivain ? Dit-il pour plaisanter.

–       Oh non, je n’ai pas encore le bagage nécessaire pour faire une écrivaine intéressante, quand j’aurais quarante ans peut-être…

–       Le nombre des années n’a rien à voir avec le talent, on ne vous a jamais dit ça ?

–       Si mais je ne souscris pas beaucoup au mythe de Mozart.

–       Au mythe de Mozart ?

–       Vous savez celui du jeune prodige qui a vingt ans a déjà pondu trois chef d’œuvre. Mozart était un cas à part et il est mort à trente-sept ans d’épuisement. Je crois beaucoup plus à l’expérience, à la patine, tenez d’ailleurs il n’y a quasiment pas de grand écrivain de vingt ans. Et ne me parlez pas de Rimbaud, c’est aussi un cas à part.

Il rigola, ah les certitudes de la jeunesse….

–       Quel est selon vous le plus grand écrivain au monde ? Shakespeare ?

–       Pas mal, en tout cas il a inventé la langue anglaise mais moi je préfère ceux qui s’inventent une langue, un style unique. Et de ce point de vue c’est Louis Ferdinand Céline le plus grand.

Là elle lui faisait plaisir la gamine.

–       Le Voyage… proposa-t-il sans terminer le titre du livre comme tous les connaisseurs le faisaient.

–       Le Voyage… le chef d’œuvre absolu ! Et quel âge avait Céline quand il l’a publié ?

–       Trente-huit ans.

–       Voyez… Avant il n’aurait jamais pu. Pas l’expérience, pas le regard, pas la patine.

–       Parce que c’était Céline, toutes ces choses, la guerre, il les a faites.

–       Bien entendu, il faut avoir vécu pour écrire, c’est ce que je soutiens.

Il avala une gorgée de sa bière, il n’avait pas osé commander quelque chose de plus fort devant elle mais maintenant il louchait du côté du bar et des bouteilles de whisky comme à regret alors qu’elle avait commandé un coca cerise.

–       Donc d’après toi j’ai assez vécu pour pouvoir écrire.

–       Je pense oui, vous avez l’âge d’être mon père, alors oui j’imagine.

Ca le vexa un peu qu’elle lui ramène leur différence de la sorte. L’âge de son père, non mais ! Il n’était pas son père !

–       L’âge n’a rien à faire là-dedans, je pourrais très bien avoir mon âge et un tout petit vécu.

Elle haussa les épaules comme sil elle énonçait une évidence.

–       Vous ne seriez pas écrivain, les gens qui n’ont pas de bagage n’écrivent pas, ou bien n’importe quoi. Un blog par exemple, elle ricana à cette idée.

Sur le moment il fut contant de ne jamais avoir cédé à cette tentation. Non pas qu’il n’y avait pas pensé mais un blog ça s’alimente et il avait déjà assez de mal avec ses propres textes pour pas s’embarrasser d’écrire des articles en plus.

–       D’ailleurs vous ça se voit que vous savez de quoi vous parlez, vous étiez flic avant ? Ajouta-t-elle en faisant danser son verre devant ses lèvres pulpeuses.

Il éclata de rire.

–       Moi ? Non jamais de la vie… mais disons que j’ai fait différent truc, oui.

–       Mais comment vous avez fait alors ?

–       Pour ?

–       Dans le Témoin, ça sent le vécu, il y a plein de petit détail que vous notez chez votre personnage principale, vous avez déjà été témoin dans une affaire ?

Il se rembrunit.

–       Eh mais je vais pas te donner tous mes trucs d’écrivain à la fin !

Il avait dit ça en forçant sur son sourire mais on sentait que les questions sur son passé ne lui plaisait pas beaucoup. Elle se redressa sur sa chaise, embarrassée.

–       Pardon, pardon, je veux dire juste que c’est très bien vu, on y croit…

–       Merci.

–       Vous avez du mal avec les compliments hein.

–       C’est surtout qu’ils sont rares.

–       Bah justement prenez les tel qu’ils viennent, je suis sincère. Quand j’ai lu le Témoin j’ai d’abord pensé que c’était une biographie déguisée et puis je me suis rendu compte que vous aviez utilisez des éléments de la Liste, le film, dans le roman. Vous faites d’ailleurs souvent ça, je trouve ça original.

Il aurait pourtant juré que le plagiat était une faute impardonnable pour une étudiante en lettre. Elle répondit à sa question sans qu’il ne la prononce.

–       Ce n’est pas du plagiat vu que vous le transformez à votre sauce… C’est comme une revanche de l’écrit sur l’image je dirais.

–       Euh… merci.

–       Vous rêviez de faire quoi quand vous étiez petit, demanda-t-elle soudainement en se penchant vers lui, la main sous le menton, les seins en appuis sur le bord de table qui gonflaient.

–       Acteur, répondit-il sans hésiter.

–       Je vous ai jamais vu, vous avez réussi quand même ?

–       Un peu, j’ai été chanteur surtout c’est un peu pareil, on interprète… Et toi tu rêvais de quoi ?

Elle avait d’abord pensé à archéologue, puis ébéniste, puis cuisinière mais maintenant elle ne savait plus trop bien. Elle ne se sentait pas assez mûre pour se mettre à écrire et trop pour le faire comme un passe- temps. Elle le sentait, elle avait ça dans le sang. Pouvait-il en dire autant ? Lisait–on la même ferveur dans son regard quand il parlait littérature ? Non clairement la ferveur s’en était allé avec le reste, avec les espoirs, avec les certitudes, avec sa célébrité éphémère. Restait juste l’espoir de rester dans les esprits de certain pour ses écrits. Un espoir pas fort raisonnable mais que la gamine contrariait agréablement. Avec elle cet espoir semblait possible, quelqu’un pour s’intéresser, pour l’écouter, quelqu’un de disponible. C’était pourtant curieux comme à l’époque il n’aurait jamais imaginé ça possible, une débine pareille. Dans un mobile home au bord d’une nationale quand même. Mais bon maintenant il y avait cette jolie fille devant lui, il était autorisé de rêver un peu n’est-ce pas ? De rêver qu’il n’était pas aussi décati que le reflet dans le miroir lui hurlait, que ce n’était pas complètement fini. Qu’il pouvait encore faire rêver lui aussi, qu’il était bankable comme on disait à Hollywood. Finalement elle accepta quelque chose de plus corsé qu’un coca cerise, une bière c’était pas mal aussi. Ca la rendit gaie, ils se mirent à parler de chose et d’autres, sa vie universitaire, son job comme vendeuse dans une boutique de fringue, ses origines françaises à lui et le fait qu’il avait vécu la « belle époque » comme elle disait avec des étoiles dans les yeux. Il n’en revenait toujours pas mais elle s’intéressait à lui, et quand, en sortant du bar, ils échangèrent leur premier baisé, son cœur se mit à battre comme à son premier rendez-vous. Tant que sa vue se troubla, comme ébloui par le ciel rosée au dehors, le ciel qui se couchait. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Ses jambes se dérobaient sous lui…

–       T’emballes pas mon biquet, dit la fille, ça va bien se passer.

Son cœur battait de plus en plus vite au point de la douleur, comme une lance dans sa poitrine, une lance qui lui fendait le cœur en deux.

–       Qu’est-ce que… qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu m’as fait ?

–       Je t’ai brisé le cœur mon bébé voilà ce que j’ai fait… tu croyais qu’ils oublieraient ? Ils n’oublient jamais.

–       Bri… brisé le cœur ? demanda-t-il alors que tout lui revenait aussi clairement et brusquement que si on avait mis sur replay….

Les années yéyé, ses copains voyous qui lui faisaient du charme pour qu’il trimballe des voitures pour eux. Il savait ce qu’il y avait à l’intérieur, à la limite tout le monde savait et tout le monde s’en fichait à l’époque. Ca faisait des jolis voyages en Amérique avec une jolie poupée au bras, une à qui il jouait la comédie de l’amour. Ca faisait frissonner un peu, on fréquentait des durs, on rêvait d’en être un peu. Et puis la tuile… Des flics moins cons que d’autres ou plus teigneux, allez savoir, et le voilà interrogé par le FBI. Les preuves à charge qui s’accumulent, on croit qu’on va tenir, qu’on est un vrai, mais un vrai quoi sinon un vrai con.

–       Digitaline, expliqua la fille, j’en ai glissé dans ton deuxième verre. Ca va aller tout seul…

Ca n’allait pas tout seul, la douleur était atroce elle lui irradiait toute la poitrine maintenant comme si la lame qu’il avait dans le cœur lui arrachait tout. Un vrai con qui avait encore cru un instant qu’il pouvait plaire, être aimé, comme s’il ne portait pas sa poisse sur lui, comme s’il y avait encore de l’espoir pour un pauvre mec comme lui. Comme si, en effet, ceux là étaient du genre à oublier. Et alors qu’il mourrait il réalisa que c’était moins la digitaline que d’avoir cru à la comédie de cette fille qui le tuait. Il manquait d’amour, il en avait toujours manqué, et comme un idiot il en mourrait. Ce fut sa dernière pensée, peut-être pas la moins funeste mais la plus triste. La fille laissa sa tête reposer sur le sol et lui ferma les yeux, ils avaient souvent l’air triste en mourant, elle n’aimait pas ce regard, après elle s’en souvenait.

 

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Les portes de la gloire 2 ou comment faire le plus mauvais jeu vidéo du monde, mais avec classe.

Dans sa logique de mystification, la société du spectacle et du spectaculaire ne se reconnaît, s’accepte et ne s’entend que sur l’autel de la performance et du succès. Plus rien ne retient de la banalité, du trivial et tout est embelli par ce besoin dérisoire de gloire, de faire briller. Dans cette logique, le processus créatif, la genèse de tel ou tel projet artistique, sa réussite ou même son échec est offert au public sous son apparence la plus séduisante. De sorte que si on est soi-même spectateur, on est forcément tenu à distance de la réalité. On mythifie le succès ou l’insuccès en imaginant que le talent suffit dans le processus créatif tout comme dans sa réussite et à forcerie son échec. Si tel film est bon, c’est forcément grâce au « génie » de son auteur, si tel roman se vend ou ne se vend pas, cela retient de la seule qualité intrinsèque de celui qui l’a écrit et de l’ouvrage. Et si on ne se retrouve pas dans ce succès ou cet insuccès, c’est donc forcément que tel auteur aura ou non bénéficié de passe-droit ou de la cécité d’un public idiot.

On oublie toujours que d’une part si la créativité retient de l’individu la création tient le plus souvent du collectif. Qu’un bon producteur est essentiel autant au succès d’un film qu’à sa qualité objective, de la même manière avec l‘éditeur. Seul face à sa page, l’auteur ne l’est en principe plus dès lors que son travail passe en phase d’édition et s’il l’est, le plus souvent ce n’est ni pour son bien ni pour le bien de l’ouvrage. On oublie également que bien des entreprises artistiques, plébiscitées ou non sont également affaire de tempo. Être là au bon moment avec les bonnes personnes, à trouver son public.

 
C’est Robert Evans qui choisit et protégea Polanski pour Chinatown et lui encore ainsi que le monteur qui donnèrent une fin au Parrain 1. Et les cinquante mille feuillets initiaux de Voyage au Bout de la Nuit ne sont pas devenus le chef d’œuvre que l’on connaît à la seule faveur de son auteur, mais bien également à l’éditeur, et même au rapport orageux qu’entretenait Céline avec Monsieur Gallimard.

 

Du processus créatif et de leurs auteurs

Sans compter cette insupportable mystification que l’on fait de la création et des créateurs au sens large. Entre ce que j’appelle le Complexe de Mozart et qui consiste à prêter du génie à un auteur dès lors qu’il est jeune et à succès et celui de l’Artiste Incompris qui laisse croire que « le génie » tarde à être reconnu ou compris, mais que tôt ou tard… Et de s’appuyer ici sur l’exemple d’un Van Gogh ou d’un John Kennedy Toole, l’auteur de la Conjuration des Imbéciles, prix Pullizer posthume des années 80. Une mystification d’abord préjudiciable à tous ceux qui aimeraient créer, mais également préjudiciable à la création en général. D’une part, non être un créateur, un artiste n’est pas une fin en soi, d’autre part, tous ceux qui écrivent, peignent, filment, photographient régulièrement, qu’ils soient édités ou non sont en réalité des handicapés de la vie. Ils le font parce que cette vie ne leur suffit pas, qu’ils n’ont tout simplement pas le choix. Et ne jamais croire que parce qu’on n’est pas vendu en librairie ou reconnu par les galeries, on n’en est pas moins écrivain, peintre ou poète. Et ici précisément, si vous êtes dans ce cas de figure ou le pensez, lisez Lettre à un Jeune Poète de Rilke, toutes les clés à votre dilemme s’y trouvent. Et si j’en parle avec assurance aujourd’hui, c’est précisément parce que je suis passé par toutes ces phases.

Or pour commencer, il faut se retirer de la tête que la seule performance d’un travail suffit à assurer son entreprise. Les peintres de la Renaissance étaient engagés dans une féroce compétition, le talent était insuffisant, il fallait plaire, et aux bonnes personnes. Van Gogh a notamment raté son rendez-vous avec la gloire moins au fait qu’il appartenait à une école de peinture déclarant une guerre ouverte à l’académisme pompier, qu’en raison de sa seule bipolarité. Sa seule personnalité. Si les acryliques de Gauguin continuent de se détériorer, on cessera un jour de le voir comme le peintre de la couleur. Le premier livre de Tristan Egolf, le Seigneur des Porcheries écrit à 21 ans, est un bijou littéraire pour un talent qui va aller en se détériorant à mesure qu’il prend de la technicité et de l’âge. Et de même pour Toole, la Bible de Néon est moins bon que son chef d’œuvre.

 D’autre part, tous ces gens ont un point commun, ils étaient perfectionnistes et travaillaient énormément. Il n’y a pas de génération spontanée, de souffle divin. Edison prétendait que le génie, c’était 10 % d’inspiration et 90% de transpiration alors que c’est exactement l’inverse. Mais dans ces 10 % de transpiration il y a un mûrissement, une répétition dans l’acte, un ou des muscles que l’on fait travailler à chaque instant, tous les jours. Comme disait Brel donc « moi, je ne sais pas ce que c’est qu’un artiste, je ne connais que des gens qui travaillent ». Enfin, pour reprendre ce que disait un de mes professeurs d’illustration, travailler, dans le cadre de la création, ne consiste pas nécessairement à gratter comme un fou tous les jours même si ça y participe. Mais à savoir aussi rien foutre, laisser son esprit vagabonder, se nourrir pour mieux revenir vers son ouvrage. Pendant que j’écris ces lignes, je regarde un film, vais sur internet, m’arrête, y reviens, laisse reposer, prend de la distance, relit, corrige. C’est tout ça travailler pour nous autres. Ce qui ne lasse pas de surprendre ceux qui ne connaissent pas ce processus, mais rien foutre dans ce cadre, c’est aussi et cela doit être aussi foutre.

Le jeu vidéo, un nouvel eldorado.

Je suis arrivé dans le jeu vidéo, comme beaucoup de métier que j’ai exercé, sans rien y connaître. Je ne jouais quasiment jamais, et presque exclusivement à des jeux de stratégie, n’avais pas la moindre connaissance en informatique. Mais surtout, j’y suis arrivée à une époque charnière de cette économie et de cette industrie. Avant la bulle internet et juste à l’entre-deux, au passage d’un médium pas encore sorti de l’amateurisme, mais en train de se professionnaliser. A une époque où déjà le jeu vidéo faisait plus d’argent que le cinéma, mais alors que le format mpeg, à savoir le mode de compression d’image aujourd’hui courant, venait à peine d’être inventé. Et pour les gamers, alors que Doom était le dernier hit à la mode, le FPS (First Person Shooter) qui allait ouvrir la voie à tant d’autre. Pour situer en gros, je suis arrivé à l’époque du cinéma muet. Alors que les premiers studios à Burbanks avaient déjà été rentabilisés, mais où des maisons de production comme United Artist laissaient encore croire que les artistes allaient avoir le pas sur les banquiers. Tout était à faire et tout le monde se proposait de le faire. Ubisoft venait tout juste d’ouvrir ses bureaux parisiens, et son concurrent principal en France était des boites comme Cryo Interactive. Le jeu vidéo apparaissait déjà comme le nouvel eldorado, et qui dit nouvel eldorado dit également escroc, d’ailleurs ça rime.

 
Pour preuve, j’étais alors employé par Titus où moi et les autres, on se faisait régulièrement enfumer par les patrons. Des salaires payés avec parfois trois semaines de retard, pendant que cinq voitures dont un dragster s’entassaient dans le garage de la boite. Ma copine de l’époque connaissait un illustrateur qui travaillait chez Cryo et c’est comme ça que j’en suis venu à rencontrer Jean Martial Lefranc, un personnage roué à plus d’un titre. Pour les hardcore gamers (les joueurs pur et dur) Lefranc c’était, avec ses complice Philippe Ulrich et Rémi Herbulot, les mythiques créateurs du jeu Dune. Et quand je dis mythique, c’est du strict point de vue de l’industrie vidéo ludique française. En ce qui me concernait, c’était alors d’illustres inconnus et j’aurais préféré qu’ils le restent. Je précise également qu’alors je n’avais jamais écrit le moindre scénario, que mon seul fait d’arme littéraire c’était un roman et une ou deux nouvelles naturellement pas édités. J’avais vu l’introduction du jeu MegaRace avec son présentateur en forme de Max Headroom (le personnage qui illustre l’article). Très impressionné par l’animation et totalement béotien j’avais posé le deal ainsi à Lefranc, je vous écris une intro de jeu, ça vous plaît, vous m’embauchez, ça vous plaît pas, on en reste là. Ça lui a plu. Mais avec le recul, quand je repense à ce que j’avais écrit en termes de débauche de moyen, c’était certes séduisant mais technologiquement irréalisable. Mais j’allais comprendre à terme que pour Lefranc séduire était bien plus important du point de vue financier que de réaliser.

Similicon Valley

Lefranc est très probablement fasciné par les esprits créatifs, les artistes, et notamment influencé par le modèle de la réussite à l’américaine. Il s’est lui-même essayé à la réalisation, sa fiche Wikipédia, probablement écrite de sa main, indique d’ailleurs qu’il est réalisateur, en plus d’être éditeur et directeur de la revue mythique l’Écran Fantastique. Mais pour l’essentiel, c’est un financier, un comptable. Et il ne sait absolument rien ni du processus créatif, ni de la gestion du personnel. D’ailleurs à l’époque, il était beaucoup trop occupé à chercher des financements et à baratiner ses clients pour s’occuper de ce qui se passait réellement dans sa boite. Il avait délégué la tâche de gérer le personnel et suivre les projets à un autre, Emmanuel Forsan, à qui j’ai eu pourtant rarement à faire sauf à la toute fin. Quand j’ai mis les pieds pour la première fois dans l’entreprise, l’ambiance se voulait donc à l’Américaine dans son acceptation californienne. Détendu et créative. L’ennui, c’est que pour beaucoup détendu ça voulait dire ne foutre strictement rien et créatif, pomper partout des idées qu’on resservirait en plat réchauffé. Ce n’était pas le cas de toutes les équipes, ni de tous les créatifs et informaticiens qui travaillaient là, mais pour vous figurer, quand on arrivait dans la pièce principale, on avait le droit au spectacle de deux rangées d’infographistes occupés essentiellement à jouer aux cartes. Je n’ai moi-même jamais eu de bureau fixe, j’ai fini par accepter de travailler en partie chez moi ce qui a été une grossière erreur à plus d’un titre. D’une part, mon temps de travail phagocytait mon temps de vie, d’autre part personne ne savait ce que je faisais, parfois même qui j’étais.

 
En tant que scénariste mon boulot consistait essentiellement à proposer des adaptions vidéo ludiques de film pas encore sorti ici, parfois même pas encore produit, comme cette Planète des Singes que devait initialement faire Schwarzenegger. J’ai également travaillé sur des dialogues pour le jeu Alien, où je suis crédité alors que mon rôle a été mineur. Lefranc me consultait parfois sur des textes écrits par d’autres. J’ai eu ainsi en main le scénario dont était censé s’inspirer Besson pour le 5ème Élément et qui en réalité était parfaitement illisible, beaucoup trop gros pour un scénario de film (500 pages environs, or on compte en moyenne une minute par page). Je fais à ce sujet une parenthèse sur ce qu’a raconté Besson à propos de son film supposément écrit quand il avait 16 ans. N’importe quel cinéphile peut vous citer au moins deux de ses sources d’inspiration, de pompage plus exactement. À savoir le segment de Gimenez dans le dessin animé Métal Hurlant, et Stargate. Et ici, on en revient à ce que je disais à propos de la mystification du créateur dans le cadre moderne.

 
Ce boulot d’adaptation servait pour l’essentiel à attirer les financements, et même si ici, je restais simple et basique, je n’avais pas la moindre idée si ce que j’écrivais était techniquement réalisable. Je suppose que Lefranc faisait le joint à coup de promesses sur l’évolution technique. Il était très doué pour ça, les promesses. Jusqu’au moment où on m’a proposé de créer moi-même des jeux. D’une part, une adaptation d’un livre de prospective qui avait impressionné Lefranc et qu’on intitulerait le Troisième Millénaire. D’autre part, une adaptation d’un hit incontournable d’alors, le film les Visiteurs. On vous raconte toutes sortes de choses sur les artistes et la genèse d’un projet, plein de choses totalement fausses. Bienvenue dans l’arrière-boutique.

Le 3ème Millénaire ou comment faire le grand écart en milieu hostile

Comme cette affaire s’est étalée sur presque un an et demi, je vais tacher d’être synthétique. Ma source d’inspiration pour ce jeu était le modèle absolu qu’est Civilization de Sid Meier. Ce que je tendais à faire, c’était ce que fera la 5ème version de ce jeu à succès, c’est dire déjà si j’étais loin du compte en terme technique. Mais en plus, je voulais mettre en place un système de « récompense » pour le joueur. Chaque fois qu’il faisait une chose significative dans le jeu, il avait droit à un petit film de cinq ou dix secondes. À nouveau tout à fait illusoire considérant les problèmes que représentait la compression d’images. Jeu de stratégie et de prospective, je devais donc m’attacher à faire un futur plausible. J’ai notamment essayé de contacter des gens du parc d’attraction Futuropolis qu’ils me mettent sur des pistes, voir en contact avec des prospectivistes. Quand j’ai expliqué que je faisais un jeu vidéo, on m’a raccroché au nez. Personne, alors, ne prenait en France cette industrie au sérieux. Aujourd’hui, ils se battraient pour être attachés au projet. Basiquement, disons que ma ligne directrice dans ce jeu était que si le productivisme, la technologie à tout craint faisaient rapidement avancer le joueur, il condamnait en même temps la planète à un futur à la Blade Runner. Il fallait donc veiller habilement à un équilibre dans les sciences qu’on développait et la politique qu’on choisissait. En gros, un jeu réaliste et donc chiant.

 
Pour se faire, on m’avait attaché à un programmeur. Je n’avais pas la moindre idée de l’architecture technique d’un jeu, j’ignorais ses contraintes, comme il ignorait les miennes en termes de création. Qui plus est, c’était un autiste, la communication relevait avec lui du langage des signes. Quand on a commencé à dégager malgré tout une architecture. Lefranc lui ayant fermement signifié que je n’avais pas à être mêlé à ses contingences d’informaticien. On a commencé à mettre en place une équipe de création. J’avais demandé que quelqu’un m’aide à me documenter en termes de science prospective, on me présenta à un protégé d’Ulrich. Rapidement, il s’avéra que sa documentation sortait de sa seule imagination et question prospective, on était dans l’ordre de la science-fiction. Je n’étais pas satisfait, de plus ses délires parasitaient notablement mon travail. Enfin, on me confia à des infographistes. D’une part pour le look du jeu, d’autre part pour réaliser les formats courts que j’avais écrits. Pas une seule fois, je n‘ai bénéficié d’une équipe au complet et pendant presque un an, je n’avais même pas de chef de projet. Je devais donc gérer mon propre travail, avoir à l’œil celui des autres, le tout en gérant une équipe totalement éclatée. Sans compter cette fois où tous mes infographistes ont été mobilisés sur le film de Besson, le Cinquième Élément pendant près d’un mois. Ce pour un plan qui dure à peine deux secondes à l’écran et qui n’est même pas graphiquement accompli (les écrans du début du film, non ne riez pas). Mais comme me l’expliqua lui-même Lefranc, la location de cette équipe rapportait un peu plus de sept mille euros à la boite, argent qu’il pouvait mettre sur d’autre jeu. J’ai fini par craquer et réclamer un chef de projet. Or s’ils ont sans doute choisi la bonne personne question gestion de projet, qui avait déjà de l’expérience dans le domaine, question humain, c’était un imbécile de la plus belle eau à qui je dois en partie mon licenciement.

 
Au final, je n’ai jamais terminé ce jeu qui en plus d’être laid à pleurer est sorti buggé, et est probablement un des jeux de stratégie les plus ennuyeux et pourri auquel je n’ai jamais essayé de jouer (mon père l’avait acheté tout fier qu’il était). Je ne suis pas crédité sur ce jeu pour une seule raison, faire appel à un expert dans le procès qui m’a opposé plus tard à Lefranc m’aurait coûté plus cher pour un résultat incertain, en dépit du fait qu’il était maillé de référence à ma propre vie ou à mes centres d’intérêt.

Les Visiteurs ou l’art savant de la diversion.

Le défi que m’avait lancé mon patron était le suivant : tu as un mois pour écrire un scénario d’adaptation du film. En échange de quoi je toucherais une jolie prime. J’aime les défis ça tombait bien. Je l’ai déjà dit, je n’avais pas la moindre idée de ce que je faisais ni en terme de scénario, ni en terme de jeu. Et donc j’en ai trop fait, beaucoup trop.

 
J’ai commencé par revoir le film puis la filmographie de Poiret. Il m’apparut vite que l’humour fonctionnait à la fois sur le comique de situation et sur les dialogues. J’allais donc baser mon jeu sur ces deux axes, les dialogues servant de moteur et de ligne directrice au jeu. Ensuite comme il me semblait que le seul film ne suffirait pas à explorer son univers, je voulais faire en sorte que les personnages voyagent dans le temps. Ce qui était une erreur, on m’avait demandé une adaptation d’un film, pas un hommage à Jean-Marie Poiret. Suite à quoi j’ai essayé de me mettre dans les pompes de l’auteur et d’écrire à la manière de.

 
C’est moins compliqué qu’il n’y parait, demandez à Yann Moix qui a écrit Podium sur ce mode. C’est juste une figure de style, un exercice littéraire. Est-ce que j’y suis parvenu ? À un point que vous n’imaginez pas puisque Poiret a fini par reprendre mes idées à son compte. Je me suis juste assis à ma table avec un 50 de shit et pendant un mois, j’ai gratté non-stop. Au final, 400 pages de dialogues et de scène, reliés les uns avec les autres sur trois niveaux de temporalité, moyen-âge, ère moderne et période révolutionnaire. Oui, vous avez bien lu, l’idée du dernier film vient de là et de là uniquement. Du fait que j’avais remarqué que dans le film, on faisait mention d’un Montmirail qui avait libéré les serfs. Je me suis dit que ça ferait un magnifique héros à opposer au Montmirail qu’on connaissait. Poiret avait complètement zappé cette ligne de dialogue. Et pour m’appuyer en terme de personnage, je me suis référé à Que la fête commence, le film de Tavernier. J’avais quant à moi complètement zappé qu’une partie de l’équipe du Splendide ainsi que Réno avaient figuré dans ce film. Des références qui allaient leur faire plaisir à plus d’un titre. Nous avons vendu l’idée à Gaumont, restait à obtenir l’accord des stars.

 
J’étais nerveux et excité à rencontrer ces messieurs, on s’en doute. Les comédiens que j’avais déjà dirigés étaient soit des seconds couteaux, soit des comédiens spécialisés dans la pub. Jamais de ce niveau-là, et surtout pas pour leur vendre mon travail, mes mots. Au début, mon réflexe avec Clavier ça été la déférence, m’aplatir un peu, ce qui l’a immédiatement agacé. J’ai switché à la seconde où j’ai compris et je lui ai parlé de professionnel à professionnel. Il était d’accord, et même assez enthousiaste. Il pensait qu’on allait lui faire répéter « okay » toutes les secondes. Mais comme il y avait du vrai travail, il nous a demandé d’attendre qu’il termine son contrat au théâtre. Sa voix, c’est son outil de travail après tout. Quant à Réno je l’ai rencontré qu’au moment de l’enregistrement. Mon crétin de chef de projet avait ce réflexe très franco-français, et cocasse en la circonstance, de vouloir ramener les grands à hauteur des petits. Être celui à qui on ne la faisait pas. Réno l’a ramené d’entrée sur terre avec une boutade.

 
De par leur métier, les comédiens sont souvent de redoutables psychologues. Ce sont également des gens fragiles, sensibles, il faut les aimer et non pas les traiter comme des petites choses. Au déjeuner mon boulet a voulu qu’on aille manger ensemble dans un boui-boui du bout de la rue qu’il connaissait. Autant emmener une bête curieuse au zoo. Je l’ai esquivé et on en est revenu à l’idée de Réno, aller sur l’ile de la Jatte où se trouvaient toutes les plus grosses agences de pub de Paris. Je savais que les pubards leur foutraient la paix. Déjà qu’eux même se prenaient pour des vedettes….

Ce qui m’a le plus surpris et que j’ai trouvé généreux et respectueux de sa part, c’est que Poiret me laisse diriger Réno. J’étais l’auteur, c’était mon travail, j’en connaissais donc les intentions. Réno était généreux lui aussi, en plus d’être élégant et travailleur. Répéter cinq fois une déclamation de cinq lignes, et insister pour la refaire, de sa part, vu qui il était déjà à l’époque, ce n’était pas rien pour moi. Mais très vite le personnage de l’époque révolutionnaire a posé des problèmes à Poiret. Dans mon esprit et comme je l’avais écrit, Réno était un aristocrate décadent et légèrement inverti qui se révélait au contact de son ancêtre. Le côté aristocrate décadent lui plaisait bien, moins le côté inverti. Et en plus, il ne voulait rien lâcher. Je lui citais Tavernier, il me répondait Tim Roth dans Rob Roy, un méchant au demeurant. Poiret est un dandy cynique, les personnages qu’il faisait incarner à Réno c’était son Moi ou plutôt son Sur Moi, et nous, la plèbe nous étions Clavier, Jacquouille et son double moderne. Quand j’ai compris ça et que j’ai fini par lui tirer les vers du nez, et qu’il s’en est aperçu, il m’a fait : « oh toi t’es un malin, toi ! » Il n’avait même pas idée comment.

 

Cette discussion s’est étalée sur les deux jours des trois et seuls jours que nous avons eut ensemble. Il voulait qu’on retravaille, ça n’allait pas. Le soir même, je réécrivais mes ponts narratifs. On gardait le côté aristocrate décadent un peu précieux, mais au lieu d’être révélé par son ancêtre, il était révélé par l’amour, une fille du peuple. Un classique. Et je les réécrivais de sorte que je n’aie pas toutes les répliques et leur lien à refaire. Quatre cent pages dans la tête. Je savais que j’avais raison. Mais mon boulet a voulu tout vérifier. Impossible. Impossible que je connaisse mieux mon travail que lui, que je puisse être plus intelligent. Concours de bite. Trois semaines à tout vérifier. Je savais que plus on attendait plus la production allait réfléchir. On n’avait rien signé encore. Je ne disais rien, mais j’étais furieux. Et bien entendu, tout ça en pure perte à sa plus grande déconfiture. Arrive le jour de la grande réunion avec Poiret et les patrons de Gaumont, rien que ça. Mon boulet avec son scénario de 400 pages, quatre classeurs par personnes, de cent pages chacun… Poiret et nous deux. Douze classeurs… Comment vous traduire l’expression de Poiret quand on lui a proposé de faire une lecture de 400 pages ? Vous avez déjà vu un enfant qui ne veut pas manger sa soupe ? J’ai balayé tout ça et je lui ai raconté en direct. Réponse de Poiret, enthousiaste : « Vous avez fait du bon boulot ». Trois semaines de gâchées, sans compter la belle occasion de raté pour ma seule pomme. Merci le boulet. Est arrivé par-dessus ça le second boulet, mon patron. Avec une proposition à trois millions et demi de l’époque et un développement de trois ans. Un contrat à l’américaine quoi. Complètement à côté de la plaque, et évidemment Gaumont a dit non. A vouloir être trop gourmand… Finalement, ils sont est allé voir des gens sérieux, Ubisoft, et ils ont même fait une suite. Voilà ce qui se passe quand un bon projet est servi par de mauvais producteurs.

 
Mon boulet devait l’avoir mauvaise parce qu’il est allé raconter que je ne travaillais pas assez… Je me suis retrouvé devant, lui, Lefranc et Forsan à devoir justifier mon emploi du temps alors que la plupart du temps, je bossais chez moi. J’étais en réalité épuisé, et quand j’ai entendu cette accusation, je n’ai pas pu m’empêcher de fondre en larmes. Ils ont dû prendre ça pour de la faiblesse ou de la comédie. J’ai été licencié, et tant qu’à faire, on me sucrait mes droits d’auteur. Ça s’est terminé aux prud’hommes, j’ai gagné haut la main. Ni Forsan ni Lefranc n’étaient même présents dans les locaux le jour de l’entretient finale… Est-ce que je regrette tout ça ? Pas du tout, ça été une expérience très enrichissante et créativve à tout point de vue, même si ça a déterioré mon état de santé. Pourquoi je ne me suis pas aventuré chez Ubisoft. Un type m’a fait venir sur la base de mon CV, il s’occupait des spots d’annonces des jeux, il aurait besoin d’un assistant. Il était en train justement de monter un de ces spots. Je lui ai donné un conseil de montage. On est allé voir ensuite son patron qui devait regarder ce montage. pas la moindre réaction, sauf sur le plan que je lui avais conseillé de mettre. Il n’allait quand même pas embaucher un mec qui pouvait lui piquer sa place.

 

Voilà, j’en ai terminé avec ce cycle. Je tenais à le faire dans l’esprit d’une part de désacraliser tout ce dont on nous gave à propos de la célébrité, du succès, de la reconnaissance faramineuse de nos toutes petites personnes. Mais également pour partager mon expérience avec ceux qui se trouvent dans une de ces situations D’autre part au sujet de la création et de la société du spectacle en soi. Qu’elle fut publicitaire ou autre, puisque j’en ai été acteur. Et que j’en suis toujours en m’exhibant ainsi comme nous tous, ceux qui publient sur leur blog et ailleurs, et ceux qui commentent. L’anonymat ne vous préserve pas du show, et le show must go on, n’est-ce pas ?