Votez mafia

Les amateurs de théorie du complot adorent employer le terme « d’état profond ». Ça fait mystérieux, force souterraine, groupe de pression au nom exotique, Bieldberger, Diner du Siècle, Bones and Skull, et j’en passe. Et pas seulement eux à vrai dire, puisque la presse mainstream reprend ce terme d’autant volontiers que peu à peu, à force de lanceurs d’alerte, de suspicions, d’affaires et de corruptions plus ou moins avérées, le public réalise avec confusion que son destin politique, économique et social est en réalité entre les mains d’intérêts opaques où son bulletin de vote n’a le poids que ces groupes veulent bien lui donner, à savoir aucun. C’est du reste une des raisons pour laquelle je ne vote pas. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que Fillon est un imbécile utile dont le maintien surjoué à la présidentielle est parfait pour mettre en valeur les deux candidats du capital : Marine Le Pen et Emmanuel Macron. L’une divise et ment de sorte que la politique libérale à laquelle elle est soumise soit imposée par une forme de Théorie du Choc, à la manière d’un Donald Trump du pauvre. L’autre endort, soulage, caresse dans le sens du poil, de sorte que des mesures parallèles soient adoptées par un pays sous Lexomil. Bien entendu, je n’imagine pas une seconde que ce soit strictement les mêmes qui soutiennent l’un et l’autre, il est même plus probable que deux écoles d’influences soit ici à l’œuvre et en concurrence, l’une visant à briser l’Europe et l’autre à s’y soumette. L’une rêvant d’une grande guerre sainte et totale, à l’instar d’un Steve Bannon, le gourou de Trump, et l’autre d’un grand marché dérégulé et global. Mais comme notre pays fonctionne par réseaux et noyautage, tout peut laisser à penser que c’est la même poignée d’individus qui tirent les ficelles à travers les commis d’état. Exactement comme ce fut le cas durant toute l’ère gaullienne et jusqu’à Nicolas Sarkozy où, entre autres, les noms de Pasqua, Léandri, Elf, Foccard, Deferre, et les parrains de la mafia Corse reviendront régulièrement dans des affaires d’argent, de meurtre, de délit en col blanc, de trafic de drogue, comme la fameuse French Connection qui fut à n’en pas douter une aubaine pour les partis politiques. Jusqu’en 70, date à laquelle, les Etats-Unis firent de graves accusations envers les autorités françaises, et qui aboutis, dans la précipitation et la confidentialité (votée de nuit par une poignée de députés), à notamment la fameuse loi de 70, puis à la fin de la French, ou disons plutôt à sa restructuration. Il n’y a en effet guère besoin de chercher loin pour qui imaginent « un état profond » il suffit de regarder du côté de la Corse, de l’Italie, « l’état profond » s’appelle mafia, ou plutôt les mafias puisque ce phénomène d’influence s’étendant jusqu’au sommet du pouvoir se retrouve aussi bien aux Etats-Unis qu’en Russie ou en Chine. Je reste d’ailleurs convaincu qu’il est impossible de comprendre l’économie moderne, l’évolution des conflits, et même l’élection « d’homme fort » à la tête de pays clefs si l’on ne saisit pas le paradigme mafieux dans son ensemble. Tant dans son économie que dans sa géopolitique.

 

La mafia et le pouvoir, une veille romance.

Arte, à qui on ne saurait reprocher de ne pas être avec son temps, a encore une fois très finement programmé deux documentaires, l’un en trois parties, démontrant précisément de ce thème tellement sulfureux que jusqu’en 2004 les autorités françaises niaient la présence d’une ou plusieurs mafias sur le territoire. Et un autre relatant (Enfin ! En ce qui me concerne) les relations étroites que Reagan entretint avec le crime organisé à travers l’agence MCA, elle-même émanation de la mafia de Chicago (en partie finance par Al Capone notamment sous le contrôle de Sidney Korshak, avocat de la mafia.) et à qui il doit une grande partie de sa réussite. Le documentaire est basé sur une enquête et un livre « Dark Victory » qui a failli valoir à son auteur, Dan Moldea, la fin de sa carrière. Reagan passe en effet pour un saint auprès des Républicains, toute remise en question du mythe forcément très mal vu pas l’establishement. Et pourtant…

 De même, le documentaire en trois parties au sujet de l’épopée qui relie la mafia corse et le pouvoir français. Des années vingt avec les célèbres Carbone et Spirito, rois de Marseille jusqu’à la Libération, notamment liés à l’affaire Stavisky. Puis avec la famille Guérini et leur relation « respectueuse » avec Gaston Deferre, mais surtout à travers le pouvoir gaullien. Le SAC, le Service d’Action Civique, la police privée du Général de Gaulle, en passant par la France Afrique, Foccard, et surtout Charles Pasqua qui fut la courroie de transmission bienveillante entre le pouvoir, la mafia corse et les réseaux africains. Des relations sulfureuses qui mèneront notamment à l’affaire Elf et surtout au massacre d’Auriol qui sonnera la dissolution du SAC. Un documentaire important en ceci qu’il nomme expressément les liens tissés par le RPR puis l’UMP, jusqu’à l’actuelle mouture de ce parti douteux autant avec la corne d’abondance Africaine qu’avec la pègre corse, auquel, bien entendu, sont également intimement lié les nationalistes, et Cosa Nostra. A travers Etienne Léandri, dandy, playboy, ancien gestapiste et relais indispensable de Luciano en Sicile. Un imbroglio d’influence entre les cercles de jeu parisiens et africain, les parrains du sud de la Corse, la bande organisée de la Brise de Mer dans le nord, et qui aboutiront à la non moins très douteuse affaire Erignac. Puisque, si j’en crois une de mes relations, ancien haut fonctionnaire et proche de Philippe Séguin, le coupable désigné est un arrangement avec la vérité.

Je vous ferais grâce de revenir en détail sur les relations qu’entretenaient Joe Kennedy avec la mafia de Chicago, et son influence certaine dans l’élection du fils. Ellroy le romance très bien dans American Tabloïd, Youtube est rempli ras la gueule de documentaire sur le sujet, sans omettre les dérives complotistes qu’on imagine. Cosa Nostra et le pouvoir américain, c’est une relation de longue date qui commencera notamment avec le naufrage du Normandie, coulé par un incendie criminel dans le port de New-York. Elle se prolongera avec l’exil de Luciano en Sicile qui assurera un débarquement « facile » à l’armée américaine. En échange de quoi, les mafieux se retrouveront à des postes clefs. Cette association et le marché noir de l’après-guerre, cultiveront le champ d’une Cosa Nostra mis au pas par Mussolini et trouvera sa cause dans la lutte contre le communisme. Arrangement qui fera la fortune de Démocratie Chrétienne et d’Andreotti jusqu’au maxi procès et à la guerre que mena Toto Riina. Mais le maxi procès n’a pas eu la peau de la pieuvre qu’on retrouvera cette fois dans l’entourage proche de Silvio Berlusconi, lui qui n’a jamais voulu révéler l’origine de sa fortune…

 En Russie, cela tient de l’institution comme en Chine. Les industriels et les banques ayant investi dans la république russe le savent bien, pas d’avenir sans grichka, littéralement le toit, la protection. Quant aux investisseurs occidentaux en Chine, ils se heurtent cette fois au gwanxi, le réseau régionale et familiale que les Chinois cultivent avec soin et qui favorise à loisir les triades qui ne sont, depuis leur apparition jusqu’à aujourd’hui, qu’associations et réseaux « d’entraide ». La grichka de Poutine avait un surnom, la Famille, l’entourage proche d’Elstine, dont il se débarrassera après avoir été porté au pouvoir par ceux-là même. L’opacité du régime chinois interdit de connaitre l’étendue exacte de la pénétration de ces mêmes triades au sein de Pékin. Il ne peut toutefois éviter l’écueil des scandales pour corruption qui s’enchaînent, des accidents industriels majeurs, des scandales financiers qui émaillent tant la presse chinoise que coréenne ou japonaise. Des dysfonctionnements comme l’Italie du Sud en connaît depuis trop longtemps, mais aux proportions de l’Asie…

 
Cette relation intime n’est pas le seul fait de politiciens facilement corruptibles, elle se déroule également dans cette zone grise que partagent barbouze et voyous, cette même relation de proximité qui relie la criminalité à la police, par exemple une préfecture de Paris à dominante corse et la pègre des jeux. Mais si la Guerre Froide a été propice à ces arrangements, du Japon à l’Italie en passant par la France, elle perdure parce que par définition, les voyous sont des sources et des ressources quand il s’agit de peser qui en Afrique, qui en Europe ou en Amérique nord et sud. Sur les syndicats notamment, mais bien entendu auprès des gouvernements. Une relation qui repose moins sur la notion de corruption que de celle de services communs, de retour d’ascenseur.

 

Mythe et propagande.

Porté par l’imagerie populaire du cinéma, notamment, des médias paresseux, et bien sûr, ses faits d’armes, le mot même de mafia est relié dans l’esprit du public à une nébuleuse de violence captivée par le secret. Une entité ne poursuivant qu’un seul but, les bénéfices, éventuellement objet de fantasme pour qui rêve à la mythologie du « bandit d’honneur ». Un groupe ou plutôt des groupes portés sur les armes automatiques, les gourmettes de mauvais goût et les règlements de comptes. Or, si le phénomène mafieux ne se limitait qu’à sa branche armée il aurait disparu de lui-même depuis longtemps. Si le trafic de cocaïne s’était arrêté à la seule représentation, tout à fait commode, de Pablo Escobar et ses outrances, Miami n’aurait jamais connu le boum économique que la ville a rencontré à partir des années 80, le Panama n’aurait pas été envahi, la guerre civile qui ne dit pas son nom au Mexique n’aurait jamais eu lieu. En réalité, on estime que pour la seule Cosa Nostra sicilienne, la branche armée ne représente que 30% des effectifs. Sachant que d’une part ces communautés fonctionnent en réalité avec une poignée d’individus, qui par le biais d’une myriade d’associés contrôlent des organisations globales. D’une petite ville de la côte pacifique mexicaine à Manille, en passant par Madrid, Dakar, Londres, et Milan. Si Salvatore « Lucky » Luciano et Meyer Lansky sont connus pour la création d’une véritable holding du crime organisé, c’est à Miguel Angel Felix Gallardo que le Mexique et les Etats-Unis doivent l’organisation de cartels et la distribution de la cocaïne colombienne via la frontière. Cartels qui débuteront naturellement sur le ton de l’entente cordiale avant de connaitre le destin moderne d’une guerre qui a déjà fait plus de morts que le Vietnam en a fait dans les rangs américains. Débarrassé du paramètre « communisme » états et mafias n’ont d’autant pas pris leurs distances que la globalisation du marché est un terreau fabuleux pour le crime organisé, la dérégulation une aubaine, et qu’il ne s’agit plus seulement de gagner une guerre économique, mais de capter des ressources ou de les maintenir sous son contrôle dans un contexte de plus en plus vorace. Le cas d’école de la PS2 est un exemple parfait de cette voracité concomitante d’un boom technologique. Le succès mal anticipé de la console a fait exploser les cours du coltan, du cuivre et de l’or avec pour conséquence une intensification de la violence au Katanga et au sud Kivu. Soumis à des contingences parallèles au marché légal, les circuits de la cocaïne s’orientent aujourd’hui vers l’Afrique afin de distribuer l’Europe, faisant par la même des Caraïbes une plaque tournante, et de la corne ouest de l’Afrique une zone à risque. Un marché légal auquel le crime organisé s’est toujours attaché et qui aujourd’hui ne peut tellement pas faire l’impasse sur l’argent noire injecté dans son économie, qu’on en vient à vouloir l’intégrer dans les chiffes du PIB. Un marché légal qui après tout fréquente les mêmes banques off shore, quand ce n’est pas plus simplement le pouvoir politique qui se plie au rêve des voyous. Bref en réalité les mafias sont aux mains d’hommes réfléchis, ayant des vues stratégiques et économiques, fabriqué de cadres, de médecins, de personnalités bien sous tous rapports, poursuivant non pas seulement une course au bénéfice mais également au pouvoir. Contrôler les syndicats pour Cosa Nostra USA, c’était contrôler des pans entiers de l’économie du pays. Aider à faire élire un président, c’est s’assurer que la justice regardera ailleurs quand cela sera nécessaire. Et ainsi par exemple une série de très grosses enquêtes menées contre la mafia américaine seront purement et simplement fermées dans les années 80, à l’initiative même de la Maison Blanche…

La part d’ombre.

Seul le temps, l’histoire, et le décès de quelques-uns, permettent de délier les langues, dévoiler le petit théâtre d’ombres qui se déroule dans les arcanes du pouvoir. Les morts ne font pas de procès, ni ne vous expédient leurs assassins. Les campagnes électorales en revanche vous laissent entrevoir ce qui se profile. En demi-teinte, au travers des affaires et des informations qui transpirent, se dessinent des associations sans qu’on sache avec certitude quel projet cela recouvre. Comme cela est détaillé ici , il est impossible que Donald Trump ait fait fortune sans l’aide sinon de la famille Gambino, au moins celle d’Atlantic City. Dans les années quatre-vingt Paul Castelano, patron de la famille Gambino avait imposé une taxe de quelques dollars sur l’ensemble des fenêtres des immeubles en construction à New-York. À vrai dire dans les années 70/80, les cinq familles régnaient sans partage sur la ville et toute la côte est jusqu’en Floride. Côté français, au travers de cette affaire de costume que se saurait fait offrir François Fillon, c’est à nouveau l’école Foccard qu’on retrouve, du moins son héritier, le sulfureux maître Bourgi. Passé au service successif d’à peu près toute la famille des Républicains, de Chirac à Sarkozy en passant par Villepin et aujourd’hui Fillon. Il est un des pivots du réseau africain, mais il n’est sans doute pas le seul si l’on considère les intérêts du groupe Bolloré dans tous les ports de la corne ouest, d’Abidjan à Dakar… La mafia, les mafias ne s’intéressent à la politique que dans la seule mesure de leurs intérêts. Et les intérêts de la mafia tendent vers des marchés déréglementés, des systèmes économiques de captation, une justice relâchée, et l’opacité financière. Soit exactement vers quoi tendait, curieusement, l’ère Reagan, et ce, vers quoi aspire l’économie libérale comme l’envisage Donald Trump, ou comme elle conceptualisé au travers d’accord tel que le CETA. Les tribunaux d’arbitrage ne sont finalement qu’un décalque des réunions mafieuses ou deux clans cherchent l’arrangement plutôt que la guerre. Et si vous trouvez que vous ne vivez pas réellement en démocratie, attendez de connaitre la suite. Quand sur la décision d’un de ces tribunaux la France sera condamnée à payer x milliards à tel compagnie privée. Le racket à l’échelle globale. Comme c’est déjà arrivé au Canada et à l’Allemagne.

Ce phénomène de symbiose entre le crime organisé et le monde des affaires, n‘est probablement pas une volonté consciente mais un facteur pratique pour les deux parties. Comment d’ailleurs imaginer que si 62 personnes les plus riches dépassent en patrimoine 99% de la population mondiale, elles ne se connaissent pas, ne s’arrangent pas entre elles, ne se font pas éventuellement la guerre, et ce avec des moyens qui dépassent largement ceux des états. Des moyens qui ne reposent pas seulement sur une puissance économique mais des réseaux, exactement comme dans la logique mafieuse. Et de même comment ne pas penser que des banques comme HSBC n’emprunte pas la même démarche, quand fort de sa position de « trop gros pour couler » elle reçoit une amende ridicule de deux milliards contre des montagnes d’argent blanchis pour le compte du crime organisé. Et qui plus est dans un contexte d’actionnaires toujours plus gourmands qui l’autorise dans la foulée à licencier en masse pour dégager quatre milliards. Or la tendance qui se profile à travers le trading à haute fréquence c’est un flot quotidien et astronomique d’argent sur un marché parfaitement volatile et opaque. Ce mariage presque naturel entre le légal et l’illégal, entre les industriels du nord de l’Italie et la Camorra ne peut non seulement qu’aggraver le problème sanitaire et écologique, comme l’a révélé, par exemple, le scandale de la mozzarella à la dioxine, mais s’opère par ailleurs sur une dissolution, un retrait de l’état-nation, attaqué de toute part par le capital, et une privatisation de la guerre et de la sécurité. Où les mercenaires finissent par intervenir partout, des rangs de Daech aux compagnies privée chargées de sécuriser les sites sensibles, transport, logistique, personnel, quitte à servir de supplétif aux états, comme en Irak et en Afghanisan. A savoir qu’une question géo localisée et exceptionnel durant la Guerre Froide tend à se généraliser aujourd’hui dans une logique du tous contre tous. Combien de temps, dans cette acceptation totalitaire d’un capitalisme mafieux allons nous attendre avant de voir des holdings ne plus simplement se contenter d’OPA hostile et de tirer les ficelles en sous-main mais s’agresser frontalement pour, au hasard, le contrôle d’un oléoduc, un accès à l’eau ou la main mise sur le minerais katangais ? N’est-ce pas d’ailleurs déjà le cas, tant les liens entre les affaires et le pouvoir sont étroits. Gazprom n’est-il pas le moteur financier et l’arme géostratégique de la politique de Vladimir Poutine, en Ukraine mais également vis-à-vis de l’Allemagne. Les intérêts de la nation alignés sur les intérêts des holdings, ceux là même allant finalement jusqu’à les supplanter, les débarrasser de leur pouvoir de décision jusqu’à ne plus être que des coquilles vides de lois scélérates décidées par un parlement européen comme un conseil d’administration et une assemblée nationale asservie.

Dans ce contexte, l’argument de souveraineté nationale fait figure de cachet pour la toux. Les angoisses millénaristes d’un grand remplacement de fiction, de gentille distraction pour xénophobe pathologique. La question du voile, un épiphénomène auquel on accordera l’importance d’un leurre, à manière d’occuper les esprits pendant que des réseaux sont à la manœuvre de leurs seuls et uniques intérêts. S’il y a bien nécessité de rupture, c’est avec un système qui s’auto-alimente et se proroge dans la corruption à la seule force d’un suffrage universel truqué, tronqué, à coup de sondage opportunistes et de slogans de campagne vide de sens. S’il y a bien nécessité de rupture, il est dans la société civile uniquement, dans la volonté de reprendre son destin en main sans passer par celle d’un prestidigitateur à voix de prophète, de mettre à jour à la manière des lanceurs d’alerte. D’en finir avec cette naïveté qui consiste à penser que la France est forcément ruinée parce que des milliardaires et leurs commis nous l’affirment. Que la protection de nos intérêts énergétiques ne repose que sur une « réal politique » jamais en difficulté pour s’arranger avec les faits, et non pas essentiellement sur le montant des rétros commissions et leur versement. Que je ne sais quel groupe de penseur de l’ombre planifient, on ne sait quel ordre mondial, quand ce qui se profile, c’est un plus grand désordre mondial, un désordre feutré émaillé de conflits armés. Que les commis du capital qui se pressent au portillon du pouvoir ont à cœur le destin de leur compatriote et non pas la seule fortune de leurs réseaux. En finir avec cette croyance qui consiste à penser qu’à partir d’un certain montant, d’un certain pouvoir, un individu ne perd pas pied avec la réalité, pour finir par devenir ce parfait sociopathe qui ruine des régions entière uniquement pour payer 100 euros moins cher la production d’une chemise qu’il lui en rapportera 1000. Des comportements aberrants du toujours plus comme on peut le voir dans Merci Patron, justifié par le dévoiement de la philosophie libérale, et que dénonçait déjà en son temps rien de moins qu’Adam Smith. Justifié par un discours économique mortifère si l’on considère les prévisions de la courbe d’Hubbert, reposant notamment sur la fin du régime communiste et le sentiment mêlé d’impunité et de fin de l’histoire, déclaré par un capitalisme triomphant, arrogant, mais jamais en reste de réclamer plus, toujours plus.

 
Berlusconi et la mafia

Pour les relations entre mafia et république française

Reagan et la mafia

 

Publicités

La loi du marché -chap 1-

A ce jour les motivations d’Henry de Cazeneuve demeuraient obscures. Né à Rabat peut-être se sentait-il lui-même un peu marocain, arabe. Ou bien était-ce une forme de syndrome de Stockholm, considérant qu’il avait développé son réseau et ses activités en s’appuyant essentiellement sur la banlieue lyonnaise. Nombre de ses employés, commerciaux ou ouvriers, sortaient des quartiers. Bien entendu l’argent pouvait sembler un motif suffisant, même si comme lui on n’en manquait pas, mais de là à commettre un délit pour la première fois de sa vie, engager sa réputation, son entreprise, et risquer l’opprobre de tous… Il n’avait pas le profil d’un aventurier, père de quatre enfants, lycée privé dans le VIème, chef d’entreprise, encarté chez les Républicains et même pendant un temps conseillé municipal. Un père tranquille, un bourgeois lyonnais on ne peut plus classique qui se rendait à l’action de grâce du huit et du vingt-quatre décembre et à la procession du quinze août  Et qui le dimanche devait rester chez lui à regarder la télévision en famille. Et pourtant…

  • Ah mais je te l’ai dit Hakim, j’ai qu’une parole, mes chauffeurs seront là.

Comment les choses se goupillent dans les affaires criminelles ? Deux hommes sont enfermés dans la même prison, ils sympathisent, le premier sort, le second lui propose de vendre la marchandise de ses amis contre un pourcentage. Ils commencent modeste, le second teste le premier. Ca se déroule bien, ils décident de se développer. De trois kilos ils passent à dix puis à cent. Toujours enfermé le second propose à son associé de devenir grossiste. On grimpe à la tonne, jusqu’au moment de la grosse livraison, celle qu’il ne faut pas rater pour tout un tas de raison. Là-dessus le cousin du gars en liberté lui parle de ce français avec sa compagnie de transport qui livre sur toute l’Europe et qu’il lui décrit comme un blanc complexé. Le pigeon parfait, Henry de Cazeneuve.

 Le Séraphin des Mers, porte-container naviguant sous pavillon panaméen était parti du Cap jusqu’au Golf de Guinée pour y charger cinquante tonnes de boites de tomates concassées brésiliennes à destination de Rotterdam via le Havre. Cinquante tonnes qui venaient s’ajouter aux dix tonnes d’appareils ménagers et aux soixante de café non torréfié. Conditionnées par des petites mains dans une favéla de Sao Paulo, sur huit tonnes chacune des boites contenait un kilo de cocaïne pure à 96%. A raison de trente cinq mille euros le kilo en moyenne, prix européen, contenu du fait qu’on pourrait multiplier chaque kilo par quatre voir six, ceux à qui était destiné le produit allaient s’enrichir pour un montant raisonnable. Comme souvent dans ce genre de transaction, le produit avait été payé d’avance. Vingt trois mille euros le kilo par des acheteurs italiens vivant dans la région de Calabre. Mais l’intensification du fret maritime, des ennuis de justice et les complications inhérentes au même fret avaient notablement compliqué l’affaire. Au départ, les boites devaient prendre la direction de Gioia Tauro dans cette même Calabre. Mais parvenu à destination, le porte-container qui transportait la marchandise se vit refuser l’accès au port par les autorités maritime pour des raisons administratives. En effet, le navire ainsi qu’une douzaine de ses semblables avaient changé de main durant le voyage, et l’assurance ne couvrait plus le port calabrais. Il fut d’abord déporté sur Chypre où il n’avait aucune autorisation de déchargement, puis sur Marseille avant que les autorités françaises ne le refusent à leur tour au fait que le navire n’était pas aux normes. Après quoi les propriétaires avaient fini par trouver un arrangement jusqu’au port de Bilbao où il avait été entièrement et par erreur déchargé. Pendant ce temps, celui qui avait fait expédier la marchandise, avait suivi de loin en loin les pérégrinations du navire, et Marseille aurait constitué un lieu de déchargement idéal si pendant que les français faisaient des carrés avec des ronds, il n’avait pas lui-même rencontré des ennuis avec la justice. Trente deux mois fermes. La prison n’est certes pas un handicap quand on est organisé, riche et puissant, mais le temps de trouver un téléphone et d’appeler les bonnes personnes on avait complètement perdu de vue les boites de tomates brésiliennes. Finalement, quelqu’un s’était aperçu de l’erreur de déchargement, le container destiné initialement à la Calabre fut transbordé sur un nouveau navire, en direction du port de Dakar… Où des contacts locaux finirent par mettre la main dessus. Pour des raisons pratique on chargea le container sur un autre navire jusqu’en Guinée, Où il patienta sous bonne garde. Contrairement aux idées répandues par les mauvais films, les retards de livraison pré payé ne généraient pas de guerre entre gens de bonne compagnie. A ce niveau de fortune on avait le geste commercial. Les livraisons continuaient partout dans le monde quoiqu’il arrive, alors on pouvait faire une ristourne de deux mille par kilo sur les prochaines tonnes. Ou bien rembourser même, en attendant de livrer. Quoiqu’il en soit si ça ne coûtait pas du sang ça coûtait de l’argent. Or le but du commerce est d’en gagner, si possible avec celui des autres, pas d’en perdre. Depuis sa prison, l’expéditeur avait trouvé un arrangement. Il avait remboursé son client et s’était accordé sur une livraison au Havre de cinq tonnes. Les trois tonnes restant étant réservées à son poulain. Le poulain avait un cousin, etc… Pour éviter toute nouvelle déconvenue, au départ de Guinée le container avait été divisé selon l’arrangement, les trois tonnes voyageant avec huit tonnes de miel argentin, et le reste expédiés au milieu de deux tonnes de noix de coco. Tous destinés à être déchargés au Havre où les attendait les chauffeurs de Monsieur Cazeneuve. Trois camions, trois destinations, Villefranche, Reggio de Calabre, Hanovre. Trois camions, trois motos pour ouvrir, trois voitures de queue. Les chauffeurs ignoraient tout du dispositif, on leur avait seulement présenté ça comme un extra bien payé avec avance en liquide. Evidemment Cazeneuve allongea, ses employés, sa parole après tout. Savait-il ce que contenaient les boites ? Sans doute pas. L’aurait-il su que cela aurait changé quoi que ce soit ? A ce jour la question reste sans réponse.

On avait pensé à tout, sauf à deux choses, la faramineuse quantité de fret qui transitait par le Havre et la non moins faramineuse pusillanimité de l’administration française à reconnaitre ses erreurs. Le cousin chargé de la réception se vit donc une première fois informé que le Séraphin des Mers n’avait pas déchargé les containers indiqués. Il en informa le cousin à qui était dédiée la marchandise qui en informa l’homme en prison. Quelques coups de fils et quelques jours de retard de livraison supplémentaires et ils apprenaient que les containers n’avaient pas non plus été déchargés à Rotterdam. Les français se trompaient, la marchandise était au Havre. Il est une règle universellement admise qui veut que les français ne se trompent pas, jamais, en aucune circonstance. Ce pourquoi ils pouvaient posément expliquer au monde entier la bonne marche à suivre pour que tout tourne rond dans le respect des Droits de l’Homme. Si cette règle est vraie et vérifiable, elle l’est plus encore pour l’administration française. Le cousin chargé de la réception disputa beaucoup d’énergie avec la dite administration pour lui faire seulement admettre que la cargaison avait bien été chargée en Guinée et qu’elle ne s’était pas abimée en mer. Restait à la retrouver au milieu des centaines de millier de mètres cube de containers qu’abritait le port. Puis un chien passa. Oui, un de ces enthousiastes labrador jaune chargé par la répression des fraudes de repérer les colis curieux, et qui fit une fête du tonnerre à un container plein de trois tonnes de tomates concassées brésiliennes et de huit tonnes de miel argentin. Les douanes, l’Office Central pour la Répression du Trafic Illicite des Stupéfiants, le SRPJ du Havre furent alertés. Une des plus grosse saisie de l’année. Qu’on décida de passer sous silence, pour le moment. Le commandant Stern, de la brigade des stupéfiants du Havre, et chargé des opérations préféra mettre en place une surveillance pendant qu’on alertait les propriétaires de la cargaison qu’on l’avait miraculeusement retrouvé. Et à ce stade c’était bien ce que les autorités croyaient, la totalité du chargement était là. Vu le retard considérable qu’avait déjà prit la livraison, personne n’alla vérifier sur place que les autorités disaient vrai. Le cousin donna le signal, trois camions s’en allèrent de Lyon en direction du Havre. Trois motos et trois fourgonnettes familiales au départ de la plaine Saint Denis devaient les y rejoindre. La sécurité était assurée par les employés d’un patron parisien en échange d’une partie de la marchandise. Un accord qui faisait espérer au lyonnais de pouvoir se diversifier à Paris même avec son appui. Quatre heures plus tard un portable sonnait dans une Audi turbo arrêtée à un feu, quelque part à Villeurbanne. Il y avait un problème.

  • Comment ça que trois tonnes ! Y savent pas lire un bon de déchargement !?
  • Y disent qu’il n’y en a jamais eu, y disent qu’il y a eu un bug.
  • Un bug ! Je t’en foutrais moi des bugs ! T’y as dit que c’était pas bon ?
  • J’y ai dit mais y veut rien savoir ! Comment on fait ? On réparti ?
  • Non, ça sert à rien, mettez tout dans un seul camion et allez à Villefranche, je vais voir comment on se démerde.

Le dispositif mis en place par la police comprenait trois caméras thermiques, huit hommes à pied, six véhicules de filatures dont une moto, et une camionnette de surveillance dit « sous-marin ». Il était coordonné avec la gendarmerie du département et des départements voisins. Un barrage pouvait être constitué sur les axes principaux à n’importe quel moment. Là également on avait pensé à tout mais il n’y a pas de raison que si les uns font des erreurs les autres n’en commettent pas également. Comme par exemple se faire repérer par un pilote de moto plus observateur et aguerri que les autres. Immédiatement l’alerte fut donnée, ordre de foutre le camp sans attendre. Ils étaient déjà occupés à charger, on déchargea en vitesse, en panique même. Le cousin responsable de la réception gueulait comme un veau. Comprenant ce qui se passait le commandant Stern fut contraint d’ordonner l’intervention. Tout observateur et aguerri était-il le motard n’en était pas moins nerveux et armé. Se sentant menacé par un véhicule de police qui passait à côté de lui il fit feu, blessant une policière et déclenchant un processus immédiat apparent au rat quittant le navire. Les trois suiveuses, les autres motards, tous tentant de s’enfuir simultanément au lieu d’une sortie discrète. Après une certaine confusion et deux courses poursuites de vingt-cinq et dix minutes chacune, les forces de l’ordre pouvaient revendiquer en plus de la saisie de trois tonnes de cocaïne, l’arrestation de sept individus et déplorer un blessé côté policier et un mort côté criminel. Bref un désastre ou presque.

Restait cinq tonnes, quelque part perdu sur le port. Cinq tonnes qu’on avait sacrément intérêt à retrouver. Du moins quand les flics auraient eux même cessé de fouiner partout.

 Sur les sept suspects trois avaient des antécédents judiciaires. Deux dans la région parisienne, un autre dans celle de Marseille. Trafique de stupéfiant, port d’arme, violence en réunion. De ce genre de figure que les hommes comme le commandant avaient coutume de rencontrer dans les affaires de ce calibre, du menu fretin. Les trois chauffeurs se déclarèrent innocents, l’un d’eux raconta comment on leur avait présenté les choses et combien ils avaient touché. Le commandant les cru, ce qui l’amena à leur patron. Monsieur Cazeneuve ressemblait à l’idée qu’on pouvait se faire d’un homme tel que lui. La soixantaine, les cheveux blancs qui tombaient légèrement sur la nuque, chemise à rayures bleues, cravate et blazer, phrasé délicat et pas le moins du monde un habitué des commissariats. Il commença par faire l’innocent qu’il ignorait de quoi parlaient les chauffeurs, après quoi il s’embrouilla dans ses explications, puis prétendit qu’il ignorait ce que contenait le chargement, qu’il avait  rendu service à l’ami d’un ami. Finalement son avocat se pointa, lui ordonna de se taire et présenta un papier qui non seulement les obligeait à le libérer sur le champ mais invalidait la perquisition qui se préparait. Pour le juge d’instruction chargé de l’affaire c’est à son autorité directe qu’on s’attaquait et c’était une chose qu’il ne pouvait tolérer, en raison de quoi il fit reconvoquer l’entrepreneur, en présence de son avocat et du commandant Stern. Le juge n’était pas seulement jaloux de son autorité et revanchard c’était un coriace. Avocat ou pas il fini par obliger Cazeneuve à admettre qu’il avait bien payé ses chauffeurs et qu’il s’agissait d’un service qu’il rendait à un ami. Il persista sur le fait qu’il ignorait la nature véritable de la marchandise et n’avait rien touché pour l’opération. Un service, rien qu’un service. Et refusa de donner le nom de son ami. Le juge tenta de le convaincre, son avocat également ce à quoi Monsieur de Cazeneuve répondit bravement :

  • Non, je n’ai qu’une parole.

Le juge apprécia tellement peu qu’il le fit arrêter pour entrave à la justice et complicité de trafic de stupéfiant. Et dans la foulée réordonna une perquisition et gare à celui qui s’y opposerait.

 Le laboratoire désigné par l’enquête établi que la cocaïne était d’origine péruvienne, et de première qualité. Henry de Cazeneuve impressionna jusqu’au commandant Stern. En dépit de ses manœuvres à le faire parler, de sa famille, amis, associés qui défilèrent au parloir pour tenter de le raisonner. Des menaces de condamnation qui pesaient, il refusa de donner le nom du fameux ami qui l’avait mit dans cette panade. L’homme en question décida quand à lui de prendre opportunément des vacances en Espagne. On enquêta donc dans l’entourage de l’entrepreneur, trouver le rapport qu’il pouvait y avoir entre lui et trois tonnes de cocaïne péruvienne. Il s’avéra qu’Henry de Cazeneuve était un homme complexe et secret qui cachait à sa famille non seulement des problèmes financiers mais un penchant pour l’alcool qui s’était développé apparemment avec ces problèmes. L’aspect financier convaincu le juge qu’il mentait et avait touché une prime pour la livraison, on éplucha ses comptes de fond en comble, on le sorti de sa cellule pour l’interroger à nouveau. Pas un mot. Sa nouvelle stratégie, ne plus décrocher une parole et même pas faire semblant d’essayer. Stern qui l’avait déjà longuement interrogé et assisté aux entrevue avec le juge le croyait en revanche. Il n’avait pas touché d’argent et il protégeait ce qu’il devait considérer comme un ami. Stern avait vingt deux ans de métier. Il avait travaillé comme ilotier à Bobigny, à la brigade financière de Paris, à la BAC du XXème arrondissement, brigade de nuit, antiterrorisme et enfin les stupéfiants dans un des plus grands ports d’Europe. Il connaissait le comportement criminel, comprenait leur logique, leur psychologie, partageait comme tout bon policier certains aspects de cette psychologie. Et il était clair à ses yeux que Cazeneuve n’était pas un criminel, sans doute un pauvre gars qui croyait bien faire. Une phrase dans sa première déposition l’avait frappé. Quand il avait pris la défense de ses chauffeurs déclarant que la police s’en prenait toujours aux même, mieux, que c’était de l’islamophobie. Une déclaration de gauchiste en keffieh à la sortie d’une manif pro palestinienne, de gamin contrôlé en scooter sans son casque, de petit dealer sauté par la BAC, pas d’un notable lyonnais de soixante et un ans, affidé Républicains, chef d’entreprise et probablement abonné Figaro et Valeurs Actuelles. Stern se dit qu’il fallait s’orienter du côté de ses habitudes de boisson, un bar qu’il fréquentait plus qu’un autre et fini par le découvrir au cœur de Lyon dans une petite rue à deux pas de la gare Part-Dieu, le Petit Bouffon, fréquenté par une clientèle hétéroclite de vieux, de joueurs, de petits voyous et d’ivrognes. Le genre d’endroit où à moins d’avoir un moyen de pression valable on n’avait pas la moindre chance de faire parler qui que ce soit. Mais un bon policier n’existe pas sans ses informateurs. Et finalement quelque chose filtra.

 Du côté des trafiquants on était au plus mal. Cette livraison tournait au ridicule, la réputation de l’expéditeur était en train d’en prendre un coup quand bien même il n’y était pour rien. Son complice à l’extérieur avait envoyé des garçons tenter de mettre la main sur le container. Mais pourquoi entraver la bonne marche des affaires ? Pourquoi ternir de bonnes relations commerciales ? Pourquoi s’avouer vaincu ? Depuis sa prison l’autre passa quelques nouveaux coups de fils. Et une semaine plus tard cinq tonnes de cocaïne étaient expédié depuis Caracas jusqu’en Calabre dans des meubles de jardin. La marchandise promise, payée, remboursée puis à nouveau payée avec une remise de 2% étant arrivée à bon port, celle au Havre, si on la retrouvait, était libre de droit. Mais en attendant il fallait compenser le manque à gagner provoqué par la saisie. Trois semi grossistes avaient payé d’avance et il faudrait soit les rembourser, soit compenser avec un autre envoi. Mais vu que cinq tonnes venaient déjà de partir, il ne restait plus qu’à attendre, ou passer par un autre canal. C’est là qu’intervint le complice. Son contact parisien, le patron qui avait fourni le service de sécurité malheureux du convoi intercepté, avait un importateur dans ses relations. Contre intéressement et participation à la transaction, il accepta de lui présenter. L’importateur réclamait trente mille euros par kilo pour un produit pur à seulement 75%. Selon une logique toute commerciale il accepta de baisser son prix en échange d’un volume important, deux tonnes. Ce n’était pas forcément une bonne affaire mais ce n’était pas non plus une catastrophe, ça compenserait une partie des pertes. Deux tonnes à raison de vingt huit mille euros le kilo, cinquante six millions, pas le genre de somme dont disposait le lyonnais. Qu’importe puisque le détenu n’avait besoin que d’un seul coup de fil pour débloquer la somme en liquide. Une transaction fut organisée dans la banlieue parisienne où l’importateur était représenté par le patron parisien.

 Il s’appelait Charles Vitali dit le Bœuf. Un mètre quatre-vingt quinze pour cent seize kilos, ancien champion de lutte, une hirondelle tatouée sur le pénis. Né à Tunis à la fin des années cinquante de mère corse et de père sicilien il avait grandit en Seine Saint Denis et prospéré à Nice, Bastia et bien entendu Paris. Tant dans les domaines de la prostitution, de la fausse monnaie, du jeu, ou de la contrebande au sens large. Aujourd’hui il dominait tout l’est et le nord de Paris et sa banlieue. Il se définissait lui-même comme de l’ancienne école, pour autant que ça ait un sens dans la mesure où c’était exactement ce qu’avaient déclaré ses prédécesseurs sur le trône et ce pourquoi il avait fini par les dégager. Mais tout au moins cela en avait-il un à l’endroit de la génération des quartiers qui aujourd’hui occupait une part majeur dans les affaires et sans que pour autant une tête émerge plus qu’une autre. Du moins à ses yeux. A ses yeux ils se ressemblaient tous, inspiraient une méfiance salutaire et indispensable, ne pouvaient pas être pris au sérieux et ne présentaient comme seul véritable intérêt que d’être en position dominante sur le marché. Seulement cette fois il n’était plus question d’affaire, de marché, de clientélisme contraint. Cette fois c’était personnel.

  • La putain de ta mère ! Enculé de bicot de mes couilles de merde qui veut jouer les cadors dans ma cour, qui se croit le king parce qu’il a du fric à craquer ! Enculé de petit pédé qu’envoie ni fleurs ni couronne mais qui veut causer business, je vais te l’enfoutrer moi ! Va comprendre sa douleur ce fils de pute ! On me baise pas moi ! T’entends !? On me baise pas !
  • Oui patron.

Le Bœuf était connu pour un certain nombre de choses, et des moins plaisantes, son langage fleuri appartenait à la légende. Particulièrement dans les moments d’intense émotion. Or il avait des raisons d’être émotif, son neveu préféré se trouvait être le motard expérimenté mais armé. Celui-là même que la police avait tué au terme d’une rapide course poursuite et d’un échange de coups de feu. Dans la logique de ce sociopathe tout ce qui se rapportait aux autres se rapportait forcément à lui excepté les erreurs et les ratages qui étaient exclusivement à charge du reste du monde. Ce n’était donc pas seulement le fait que son neveu soit mort que par la faute du lyonnais la police avait mis à mal son organisation. Certes pas un grand mal, les siens savaient fermer leur bouche et il disposait de personnel qualifié, mais quand on était doté d’un égo aussi faramineux que le sien un moindre mal devenait sans difficulté tout un monde. Non seulement il ne livrerait pas la cocaïne mais il prendrait l’argent, foi de Vitali !

 Parfois la vie ressemble à un mauvais film. Une sous production américaine B action. Parfois la fiction rejoint la réalité. Le rendez-vous avait lieu sur le parking d’un hôtel Ibis non loin de Roissy. Un simple échange de véhicule. Dans le coffre de l’un, quatre sacs de trente kilos de billets de cinq cent, dans la fourgonnette de l’autre deux milles briquettes de un kilo emmailloté dans du plastique. Pas de comptage de billet, pas de test du produit, on était entre hommes d’affaires, on était pressé et donc pas au cinéma. Une seule voiture avec trois jeunes hommes à bord accompagnait le véhicule qui contenait l’argent. Précaution d’usage bien connu des banques quand on transporte une telle somme. Mais rien de particulièrement spectaculaire. Contenu du fait qu’on n’était pas à Los Angeles ou Caracas et que dans le monde réel il vaut mieux toujours faire profil bas. Un homme seul attendait sur le parking à demi rempli, la trentaine populaire, survêtement, casquette, un blanc avec une gourmette en or et une chevalière itou. Il leur fit signe d’approcher tandis que les autres s’immobilisaient à l’entrée du parking. Ils garèrent la voiture, le blanc leur amena les clefs en l’échange des leurs et leur montra où se trouvait la camionnette, Là-bas, au fond. Chacun jetait un œil sur ce qu’il prenait et repartait de son côté, ni plus ni moins. Des deux hommes à bord, l’un se dirigea vers la camionnette pendant que l’autre regardait le blanc ouvrir le coffre et les sacs l’un après l’autre. Il referma le coffre, sourit et hocha la tête satisfait. Pas de gardes armés, pas de molosse, à peine deux mots échangés, presque une formalité de la vie courante, et puis d’un coup ça dérapa dans l’hollywoodien. Un garçon sorti de derrière une voiture en braquant un automatique, deux autres apparurent en passant une haie avec des AK47, ils rafalèrent la voiture à l’entrée du parking pendant que l’autre collait deux balles dans la tête de celui marchant vers la camionnette. Cela aurait pu se conclure par un massacre dans les règles si un des fusils d’assaut ne s’était enrayé, si le blanc prés du coffre avait réussi à dégager son arme à temps. C’est la différence notable avec le cinéma, les armes ne sont pas toujours opérationnelles, les balles peuvent être défectueuses, une veste de survêtement peut gêner. Et au lieu de se retrouver sans adversaire, l’un dégaina pendant que l’autre surgissait de la voiture avec pistolet-mitrailleur Mac 10. Les projectiles pleuvaient, face à face prêt de la voiture pleine d’argent les deux hommes se tiraient dessus presque simultanément. Le blanc tomba raide mort, l’autre prit une balle dans le ventre et il essayait de se relever quand un cinquième complice ramassa les clefs et monta à bord de la voiture. Essaya tout au moins, se prit une balle dans la cuisse, démarra en trombe, roula sur le gars avant qu’une rafale ne lui arrose le visage de plombs de 9 millimètres. Le garçon avec le Mac avait pris une balle, il boita jusqu’au chauffeur, le côté droit du corps couvert de sang, et tenta de le sortir de sa place. Il en était là quand une balle lui traversa la gorge. Le tireur du parking émergea d’entre les voitures, couru jusqu’au coffre, arracha deux sacs du coffre et parvint à s’enfuir en dépit du projectile qu’il avait prit durant la fusillade. Il n’alla pas loin, la gendarmerie retrouva son cadavre à un kilomètre de là, au milieu d’un champ de colza. L’argent avait quand à lui disparu.

Salim Abdelkrim dit Titi, dit également la Balafre, était né à Argenteuil de parents algériens en 1976 avant que toute la famille ne migre d’abord à la Duchère puis à Vaulx-en-Velin au début des années 80 alors que la dites banlieue lyonnaise était la proie d’émeutes, les premières du genre en France. Elève médiocre, de petite taille et fin de constitution, il compensait par une détermination de tous les instants et une vive intelligence vouée aux magouilles et aux larcins. Redouté dans les bagarres avec une réputation de chien enragé qui ne lâchait jamais quelque soit le nombre et le format de ses adversaires quitte a finir à l’hôpital avec onze points de suture au milieu du visage et les deux bras cassés. A quinze ans il organisait déjà des cambriolages dans toute la région et avec un certain succès jusqu’à une première arrestation pour sa majorité. A l’ombre des murs il avait fait quelques nouvelles rencontres, sa vivacité d’esprit et sa ténacité l’avait fait remarquer si bien qu’à sa sortie il se mettait au trafic de stupéfiant jusqu’à devenir le plus gros vendeur de sa cité et alentours. Mais il n’avait pas arrêté les cambriolages et avait même mit sur pied une équipe de braqueurs qui s’était fait remarquer dans la région par quelques vols à mains armées musclés. Il s’était également diversifié, machine à sou, bars, restaurants, jusqu’à ce que l’OCRB le coince pour complicité dans le cadre de l’attaque d’un fourgon d’UBS, et que le juge le condamne pour cinq ans en direction de la prison de Corbas. Le centre pénitencier à la réputation désastreuse qui avait remplacé la très insalubre prison de Saint Paul, brisait le morale des détenus par sa seule architecture. Théoriquement plus confortable et plus hygiénique mais également fabriqué dans le souci unique de la sécurité et de la surveillance, les détenus s’y sentaient isolés, abandonnés et nombre d’entre-eux s’y suicidaient. Il n’aurait pas non plus échappé à la dépression s’il n’y avait pas fait connaissance avec Luis Guerro. Luis était espagnol, arrêté et condamné pour faux et usage de faux et port d’arme illégal, à priori une petite peine pour un petit voyou. Mais bien vite son compagnon de cellule s’était rendu compte que Luis discutait avec tout le monde, corse, italien, arabe, gitan gardien ou détenu, qu’il n’avait jamais aucun problème pour se fournir en shit, en coke occasionnellement, en épice, puisqu’elles sont rigoureusement interdites en prison – on a peur que les détenus s’excitent….- et en fait au sujet de n’importe quelle largesse dont on peut disposer entre quatre murs quand on a des contacts et de l’argent. Fidèle à lui-même il n’avait pas posé de question, observé, attendu, parfaitement conscient que Luis en faisait de même à son sujet. Puis il lui avait demandé un service, faire rentrer un kilo tout entier de shit. Avec son réseau, sa famille, l’opération n’avait pas posé de grande difficulté, prison modèle ou pas et une confiance mutuelle s’était établie. Luis lui appris qu’il n’était en réalité pas espagnol mais colombien et qu’il travaillait comme courtier pour de très importants importateurs de cocaïne. Ce qui n’était pas non plus complètement la vérité, mais Salim n’avait pas besoin de savoir, il était même impératif que personne ne sache. Et voilà qu’aujourd’hui Salim Abdelkrim venait non seulement de se faire saisir pour trois tonnes de produit mais qu’en plus il s’était fait retapisser de cinquante six plaques dont la moitié était quelque part dans la nature et l’autre entre les mains des flics. Combien de temps cela prendrait avant que les flics ne commencent à s’intéresser sérieusement à lui ? Ses cousins, ce transporteurs qu’ils avaient utilisé, combien de temps ils mettraient avant de craquer ? Ce n’était pas le fait d’avoir perdu cet argent qui était problématique, dans sa partie ça n’en était pas, c’était cette fusillade qui était une mauvaise publicité. Elle allait attirer le regard de la police sur Salim et donc possiblement sur lui. Salim avait eu une remise de peine grâce aux conseils de son propre avocat. Ce n’était pas de l’amitié c’était un investissement. Maintenant lui-même devait sortir dans deux mois, hors de question que les flics recommencent à fouiner de son côté. D’ailleurs il avait reçu un coup de fil, le patron trouvait que l’investissement commençait à revenir cher.

  • Okay patrón lo que diga. Mais j’ai peut-être une solution.
  • Diga me.
  • J’ai rencontré un jeune, il est de Paris, une seule condamnation, il a peut-être le réseau qu’il nous faut et c’est un malin.
  • Bien, bien, c’est ce que j’aime chez toi Luis, tu apportes toujours des solutions pendant que les autres créent toujours plus de problèmes.
  • Gracias senior.
  • Bien, on en reparlera. En attendant tu ne t’occupes plus de rien, nous prenons le relais.
  • Si patrón.

 

Luis Guerro avait vu juste. La fusillade attira une bien mauvaise publicité. Sept morts, trois blessés graves, et vingt-huit millions d’euros en billets de cinq cent à l’échelle nationale cela restait conséquent dans le cadre strictement criminel. Considérant la somme et le passif de certains des suspects, la brigade des stupéfiants de Paris fut rapidement appelée en renfort. Celle-ci établi immédiatement un lien avec Vitali quoi qu’indirecte et indémontrable juridiquement. L’un des cadavres était en effet l’ancien chauffeur d’un de ses lieutenants. Et un autre lien avec l’affaire du Havre. L’un des véhicules des suspects appartenait au frère d’un certain Abdel Houchim que Stern avait mis sous les verrous pour complicité de trafic de stupéfiant. Et c’est ainsi qu’un commandant de la brigade de Paris passa un coup de fil à un autre établi au Havre, que le nom d’Abdelkrim ressorti pour la première fois. Aux yeux de l’OCRTIS, il était une figure montante du marché. Passé, à ce qu’on disait de la vente au détail au gros en très peu de temps avec des connections directes avec le Maroc. On l’avait apparemment sous-estimé s’il était bien derrière le dernier arrivage. Or d’après ce que Stern savait lui-même par la voie de ses informateurs il y avait bien un rapport, un semi grossiste de la région lyonnaise s’était plein qu’une partie de la coke lui était réservée, payée d’avance, qu’il en était de sa poche et plutôt remonté. En cherchant dans les dossiers, le nom du même personnage apparaissait dans un procès pour cambriolage impliquant également le fameux Abdel Houchim. Stern n’eut pas de mal à se faire une idée de ce qui s’était passé et le rapport qu’il pouvait il y avoir entre les deux affaires. Leur saisie l’avait poussé à aller chercher un fournisseur ailleurs et ça ne s’était pas bien passé pour une raison qui restait à déterminer. Comme il restait à démontrer formellement qu’il était bien impliqué. Trois tonnes de cocaïne péruvienne pour un trafiquant de cannabis de moyenne envergure où s’était-il fait ses contacts ? Stern avait la quarantaine et du genre marié à son métier. Ce qu’il exigeait des autres il l’exigeait de lui-même et ça se lisait sur lui. Dans son regard dur, sérieux et profond, dans sa manière de parler, de poser des questions, sans outrance avec autorité et un vocabulaire précis. Houchim était un habitué des prétoires, vingt-huit ans, huit condamnations allant du faux monnayage, en passant par le vol, l’abus de confiance et le trafic de stupéfiant. Tout cumulé il s’en était sorti avec six ans de centrale en attendant un procès pour ce cambriolage où était impliqué le lyonnais. Lors de leur première confrontation Houchim lui avait fait le numéro du voyou rangé standard. Il avait un travail, payé par la société de sa belle-sœur, chargé de vérifier les arrivages, point. Lors de la seconde, il avait continué un moment sur la même note avant que le nom de son frère soit mentionné au sujet d’une certaine fusillade. Ca l’avait contrarié, Stern avait insisté en ajoutant le nom de son cousin par alliance, Titi. Il s’était complètement verrouillé. Avec une affaire de ce genre et au vu de ce que l’enquête avait déjà donné, le commandant n’avait pas eu de mal de convaincre le juge de mettre sur écoute la famille d’Houchim. Et il ressorti rapidement qu’Abdel était furieux que la voiture de son frère ait été impliquée dans cette fusillade. Ce dernier était en garde à vue et il accusait le fameux Titi de l’avoir entrainé. En bon flic Stern se dit que cela pourrait être un levier intéressant pour le faire parler. Le travail de police est avant tout un travail d’équipe. C’est ainsi qu’en cherchant dans la vaste famille d’Abdelkrim d’autres liens avec l’enquête on découvrit un second cousin, agent de voyage de son état et travaillant à deux pas du Petit Bouffon où Cazeneuve avait ses habitudes. Or il avait justement donné sa démission trois jours après la saisie. Où était-il ? Aux dernières nouvelles à Barcelone. Insuffisant pour un mandat d’amener mais pas pour un avis de recherche. Les rapports étaient plutôt cordiaux avec la police espagnole, du moins dans le domaine des stupéfiants. Un petit coup de fil, ils attrapaient le gars, l’interrogeaient au sujet de Cazeneuve, d’Abdelkrim, voyaient ce qui en ressortait et le relâchaient avec filature si nécessaire. Paris ayant des indices plus concluantes avait cherché directement après l’intéressé, mais lui aussi avait disparu. Sans laissé d’adresse cette fois. Les Stups de Lyon furent également mit sur le coup et un autre avis de recherche lancé.

 Salim était allongé sur le transat sous un parasol blanc et carré occupé à scruter les fesses de la fille au loin sur la plage, les yeux par-dessus ses lunettes de soleil, un journal négligemment posé sur ses cuisses nues. Les affaires se passaient mal et il réalisait à quel point il s’était trompé sur le parisien et combien sa sœur avait vu juste. Une bonne leçon pour lui en quelque sorte. Mais qui coûtait cher. Il n’avait pas cherché à prendre contact avec Guerro .Inutile. C’était à lui de régler la question. Tant avec le Boeuf qu’à propos de ces cinq tonnes dans la nature qu’avec les trois semi gros qui avaient avancé leur part. Pour ceux là il pourrait se démerder. L’un acceptait de se faire rembourser, pour les autres il taperait dans sa réserve et rallongerait avec quelques kilos de shit gratuits. Pour le reste… Salim était un homme réfléchi, le jour où il s’était fait balafrer il avait appris qu’il ne servait à rien d’attaquer de front quand on n’était pas certain de gagner. Vitali devait se préparer à devancer ses représailles, les flics le cherchaient, prendre le large sur la côte lui avait semblé une mesure salutaire. La fille portait un bikini rouge et un tatouage au bas du dos qu’il ne distinguait pas bien à cette distance. Elle était seule, on était hors saison et l’air était même plutôt frais, il se dit qu’il irait bien la rejoindre. Qu’il avait besoin de se changer les idées, qu’une bonne soirée parfois ça en apportait de fraiches. Mais avant ça il devait monter ce deal avec le Maroc. A raison d’un prix de vente moyen de deux mille euros le kilo il lui faudrait vingt-huit tonnes pour rembourser entièrement le colombien. Impensable, Il n’avait pas les contacts suffisant d’un côté et pas non plus un réseau suffisamment important pour l’écouler rapidement. Douze ou quatorze tonnes en revanche c’était dans l’ordre du possible. En cassant un peu les prix, en confiant les coupes aux bonnes personnes et en les vendant aux bons endroits. Ca plus un ou deux cambriolages qu’il avait sur le feu depuis quelque temps, ça ferait patienter, réinstaurait la confiance. Khadidja, sa sœur, entra sur la terrasse. Grosse lunettes noires Dolce Gabana, ceinture Gucci, pull et pantalon Zara noir moulant, un I Phone blanc à la main.

  • C’est Mario, dit-elle, ils ont trouvé le fils de pute.

Il s’empara du téléphone et écouta ce que l’autre avait à lui dire.

  • On l’a suivi mais on n’a jamais vu le Bœuf.
  • Okay, laissez tomber, choppez le et travaillez le, il sait sûrement où il se planque. C’est son meilleur pote depuis la communale.

Il raccrocha et rendit le téléphone à sa sœur il n’avait pas quitté des yeux le cul de la fille. Elle suivi son regard.

  • Tu vas la sauter ?
  • T’en penses quoi ?
  • Pas mal.

Salim Abdelkrim était un homme réfléchi, il savait attendre son moment et surtout il savait s’entourer. Dans la famille Khadidja avait toujours été la plus solide, la plus responsable et elle n’était même pas l’ainée de la fratrie  Quand il était devenu évident qu’il faisait vivre la famille avec le shit, vers l’âge de seize ans elle lui avait elle-même proposé son aide, pour compter, investir et même éventuellement sécuriser. A la regarder elle ressemblait à n’importe quelle trentenaire célibataire du quartier. Forte en gueule, grosse personnalité, prête à tout pour faire de l’argent et cœur d’artichaut avec une faveur pour les cas sociaux. Et elle avait bien tout ça à l’exception du cœur d’artichaut, sa sœur avait de la glace dans la poitrine et du feu dans les veines.

  • J’ai eu le Maroc au fait, dit-il j’attends la réponse.
  • Ces enculés ont intérêt à dire oui, on leur prend assez sur l’année.
  • Au prix qu’on demande ça pourrait coincer mais j’ai confiance.
  • De toute façon au-delà on sera dans le rouge, on a plus de réserve et la thune va pas pleuvoir après ce qui s’est passé.
  • T’inquiètes petite sœur t’inquiète, c’est les affaires ça, garder confiance et être patient c’est la clef.
  • Mouais…. Et ton colombien combien de temps tu crois qu’il va être patient ?
  • J’ai ma part de responsabilité mais Luis sait qu’on est hors du coup, si je rembourse une partie c’est seulement pour monter ma bonne volonté.
  • Et le Havre ?

Salim se rembruni quittant la fille du regard.

  • Qu’est-ce que j’y peux moi si ces connards ont paumé le chargement !? Les mecs sont sur le coup, c’est tout ce que je peux faire !
  • Ouais… en attendant fais gaffe que ce mec te prenne pas pour un porte-poisse. T’es pas en affaire avec un de ces hmars du bled c’est un colombien putain.

Il sourit.

  • Eh tous les colombiens ne sont pas Pablo Escobar.
  • Le gars y te sort cinquante bâtons de sa poche et ramène huit tonnes jusqu’ici ? Je sais pas si c’est Pablo Escobar Salim, mais faut le prendre au sérieux, ce gars a des mecs avec lui qui doivent sûrement pas se marrer.

Il reporta les yeux vers la fille. Elle se trempait les chevilles avec grâce. Oui, Khadidja avait peut-être raison mais d’une part il avait confiance dans l’amitié qu’il avait noué avec Luis, d’autre part, tout de suite, il avait envie de penser à autre chose.

  • T’inquiètes, répéta-t-il en se levant j’ai les choses en main.

Khadidja le regarda partir, elle en était moins sûre que lui.

De l’importance d’être curieux

Les plans les plus élaborés, les mieux préparés, peuvent être compromis par un détail. Un changement d’habitude, une volonté nouvelle. Parfois les trois à la fois. Dans ces cas-là il fallait improviser. Pour autant il aimait assez peu ça et toutes les improvisations ne se valent pas. La cible vivait simplement, comme monsieur tout le monde, dans un bel appartement de Marbella. Seul quelques détails laissaient entrevoir qu’il n’était pas tout le monde. Les deux gardes du corps qui logeaient avec lui, le chauffeur et peut-être son regard, indifférent et calculateur qui lui rappelait le sien propre, un regard d’assassin. Comme toujours, ce que la cible faisait pour vivre, qui elle était en réalité, monsieur Noir n’en n’avait cure. A ce qu’il en avait jugé après filature, c’était un homme d’affaire comme tant d’autres, et qui avait visiblement réussi s’il en croyait les nombreux rendez-vous auxquels il l’avait vu participer. Un business man prospère donc mais qui vivait modestement. La raison de ce choix, à nouveau, ne le concernait pas, pensait-il alors. C’était tant par habitude que nécessité qu’il avait sienne celle d’en savoir le minimum sur ses cibles. Moins on était proche plus il était facile de passer à l’acte. L’observation lui semblait alors suffire, cet homme lui ferait bientôt changer d’opinion.

Il s’appelait Salvatore Conte, trente-deux ans, un mètre quatre-vingt, mince, musclé, les cheveux noués en catogan, le visage en lame de couteau avec une barbe de trois jours soigneusement entretenue. Comme l’avait observé Monsieur Noir, il sortait peu, avait une vie frugale et affairée. Entrepreneur multicarte, il avait des parts tant dans l’immobilier que la restauration, les boîtes de nuit, d’ici et sur toute la Costa del Sol. Raison pour laquelle il se trouvait ce soir-là au Bronco Titanic Disco, boîte de nuit dont il avait racheté la majorité des parts. La boîte était quasiment vide, comme tous les soirs à la même heure, les espagnols sortaient tard. Conte sirotait son champagne en observant le personnel aller et venir. Un type en veste lamée, crâne ras, se tenait à côté de lui qui le regardait comme s’il s’attendait à ce qu’il fasse tomber la pluie sur lui. C’est dans notre intérêt à tous de faire la paix. Non, ce qui est dans l’intérêt des Di Loro c’est mon marocain, quel est le mien tu veux me le dire ? Tu as l’impression qu’il me manque une chose ici ? Vous n’êtes pas né ici. Ce n’est pas votre terre, nuestra terra. Nous sommes napolitains avant tout, n’est-ce pas, quoi que nous fassions et où que nous vivions, nous le savons, et il y a de la place pour nous tous là-bas. Conte craqua la bille contenue dans le filtre de sa cigarette et cracha la fumée mentholée à la figure de son non-fumeur d’interlocuteur. Monsieur Noir avait remarqué qu’il y avait deux choses que la cible aimait passionnément, fumer et les pâtes aux fruits de mer. Il s’était dit que c’était un détail intéressant, avait noté sa marque favorite. Je t’aime bien Claudio, magna santi e caga diavoli, bouche de rose et cœur puant. Mais je n’ai pas besoin de vous. Je suis bien ici, personne n’essaye de me  tuer ici. Vas donc dire ça à ton maître bon toutou. Claudio but son verre d’une traite et se leva sans remarquer monsieur Noir qui draguait maladroitement une serveuse. En réalité distrait par le type qui venait d’entrer et était allé aux toilettes directement. Un costaud avec les cheveux bien ras sur les tempes, costume à cinq cent euros noir, chaîne en argent et un tatouage dans le cou visiblement fait en prison. Il passa près d’un des gorilles de Conte et lui dit de le mettre à l’abri, puis entra dans les toilettes. Le gars se tenait face à lui, de dos, en train de vérifier son PM. Claudio se jeta sur lui. Il agit vite et sans hésiter, déséquilibrant le type d’un coup de pied derrière le genou, et le frappant de toutes ses forces à la tempe, puis d’une manchette dans le poignet droit, lui arracha sèchement l’arme. Conte et ses hommes arrivèrent quelques instants après. Le type gisait par terre, groggy, Claudio désarmait le PM. Saloperie de russe, maugréa Conte en le voyant. Le russe redressa la tête et rigola, saloperie d’italien, tu nous dois de l’argent, Lenoviev t’envoie amitié. Conte lui flanqua à toute force la pointe de son pied dans l’estomac. Le costaud vomit un peu de bile. Tu oses te pointer avec ça chez moi !? Dit-il en arrachant le PM des mains de Claudio. Une mitraillette Scorpio, un grand classique des gangs de l’est. Il braqua l’arme vers la tête du type, le doigt sur la détente. Saloperie de merde ! Le type le défiait du regard, mais au lieu de tirer il l’acheva d’un coup de talon en pleine mâchoire. Occupez-vous de cette merde, dit l’italien en tendant l’arme à un de ses gardes du corps. Après quoi il se tourna vers Claudio, je n’aime pas qu’on essaye de m’entuber sur la qualité tu vois ? Claudio ne répondit rien. T’es un bon soldat, dommage que t’aies choisi le mauvais camp. Le message était clair, merci mais maintenant il pouvait s’en aller. Merde, il venait de lui sauver la vie et c’était tout ce qu’il trouvait à dire, merci et au revoir. Fils de pute !

Le client avait été formel, il voulait un décès propre, fulgurant, sans effusion de sang, et si ça pouvait ressembler à un accident ça serait aussi bien. Monsieur Noir avait donc opté pour la solution du poison. Le polonium pour être exact. Ce ne serait pas forcément fulgurant, mais mortel, propre et douloureux. Certes ce n’était ni charitable ni ce qu’avait exactement demandé le client, mais comme il y avait peu de chance qu’on vérifie le niveau de radioactivité, ça passerait sans mal pour une maladie type cancer. Encore mieux qu’un accident. La cible, se rendait régulièrement dans un de ses restaurants, une des rares habitudes qu’il avait avec celle de se faire conduire par ce jeune dans une Golf noire. Un établissement spécialisé dans la cuisine italienne, où il dégustait presque invariablement  de pasta de la mare alla Napolitana. Pour l’approcher, il fallait s’arranger pour se faire engager. Pour que ça se produise, il devait mettre un des membres du personnel hors circuit, si possible quelqu’un en salle, qu’il puisse avoir l’œil sur la cible. Il s’acquitta de cette question un soir, avec une cagoule sur la tête et une matraque. Il tabassa le serveur assez pour lui fracturer le nez et une main, après quoi il appela les urgences anonymement. Le restaurant passa une annonce deux jours plus tard. Monsieur Noir se présenta en premier avec un CV en béton. Il avait l’air d’avoir quarante ans avec sa calvitie prématurée et son visage grave de croquemort, soit dix de plus que le serveur qu’il remplaçait. Il s’était rajeuni en se rasant le crâne et en adoptant ce style barbichette qui commençait à déjà à passer de mode mais avait marqué le début des années 2000, comme un retour à la mode XIXème. Le responsable du restaurant accepta de le prendre à l’essai. Monsieur Noir avait déjà endossé de nombreuses peaux dans le cadre de son travail, il n’eut pas de mal à conclure l’essai le lendemain. Pendant tout une semaine il se tint prêt pour sa cible, le polonium à portée de main. Finalement celle-ci s’invita la semaine suivante, ne prit qu’un dessert et un café, en compagnie du même type qu’il avait vu avec lui dans la boîte. Et malheureusement Monsieur Noir ne put s’approcher.

Ces russes, violents, indisciplinés, mais indispensables. Ces enfoirés voulaient un bout de la côte pour faire passer leur marchandise et construire de nouveaux immeubles. J’ai été plus rapide et voilà ils veulent un morceau. Ils ont essayé de me refourguer une livraison de merde pour me mettre dans l’embarras, maintenant ils réclament des intérêts pace que j’ai refusé de payer. Ici ils comptent, je n’ai pas besoin d’une guerre de plus. Tu veux la paix ? C’est toi qui va t’arranger pour moi avec eux, 60/40, c’est mon prix, soixante pour moi. Claudio regarda Conte atterré. Il le conviait au casse-pipe et il le savait pertinemment. C’est moi que les Di Loro ont envoyé, si je ne reviens pas, il n’y aura pas d’accord de paix qui tiendra. Si tu reviens maintenant, il n’y aura pas d’accord de toute manière, lui fit remarquer l’autre. Claudio savait qu’il était coincé. Il laissa aller son regard vers le serveur qui s’éloignait avec un plateau là-bas, cherchant une idée, mais rien ne lui vint.

Ce fut la dernière fois qu’il se rendit dans ce restaurant, et plus jamais il ne le vit réclamer son plat préféré. Une allergie soudaine ? Un régime ? Il ne consultait aucun médecin mais il était soigné de sa personne, probablement trouvait-il qu’il avait grossi. Mais en attendant ça ruinait ses plans pour ce qui s’agissait d’empoisonner ses aliments. Fallait-il pour autant renoncer à cette option ? Pourquoi faire ? Il y avait d’autres moyens. Ses cigarettes par exemple. Cette nouvelle mode de coller une bille aromatisée dans les filtres, c’était parfait. Excepté qu’il fallait être précis comme un chirurgien pour extraire la bille sans abimer le filtre et très bien organisé pour remplacer le paquet. Ça ne le découragea pas pour autant. Monsieur Noir était d’un caractère opiniâtre et avait le goût de la précision, indispensable si l’on voulait durer dans sa partie. Il ôta donc vingt billes d’un paquet de mentholé qu’il remplaça par vingt cristaux de polonium avec une aiguille et de la colle à papier. Après quoi il chercha une occasion de lui glisser le paquet dans la poche. Plus simple à dire qu’à faire cependant. Les cigarettes étaient achetées par cartouches entières par ses gardes du corps. Il ne sortait jamais dans la rue et n’allait plus au restaurant. Il continua donc de le suivre jusqu’à trouver une occasion, alors qu’il discutait à la terrasse d’un hôtel. Deux semaines qu’il attendait son moment pour l’approcher discrètement. Il parlait avec un homme d’une quarantaine d’années, costume bien coupé, l’air d’un notable. Et quoi ? Soudain voilà qu’il sortait de la poche de son veston une cigarette électronique et tirait dessus avec un air pensif. Qu’est-ce que c’était que cet homme qui changeait constamment d’habitudes ? Les pâtes d’abord, la cigarette ensuite, et quoi encore ? Qu’il ne s’inquiète pas, il mourait en bonne santé si ça pouvait lui faire plaisir, il y veillerait, foi de monsieur Noir.

Conte regardait l’adjoint au maire en se demandant s’il le prenait pour un imbécile. Cinquante mille euros quand il savait que les russes ne lui en donnaient que trente. Pourquoi il jouait à ça ? Expliquez-moi, j’ai du mal à comprendre. A comprendre quoi mon cher ? Vous voulez ce terrain oui ou non ? Ça justifie cette augmentation selon vous ? Absolument. Il savait très bien pourquoi en réalité. A cause de ce foutu Claudio qui avait négocié à 50/50, de ce bruit qui courait sur la côte que Salvatore Conte avait baissé la garde face à Alexeï Lenoviev. Tout plutôt qu’une autre guerre. Il en avait déjà assez d’une au pays avec les Di Loro. Ils s’en étaient même pris à sa mère ! Aujourd’hui elle vivait à l’abri quelque part en Espagne. Claudio se trompait à propos de lui et de Naples, il était mieux ici que là-bas. Plus de meurtre, plus de guerre. Ici on faisait du pognon. Naples ce n’était plus sa terre, si les Di Loro la voulaient pour eux seuls que Dieu les garde. Il suça sur sa cigarette artificielle et cracha une volute de vapeur virile à la face de l’adjoint. Je vais réfléchir si vous permettez. Ne réfléchissez pas trop longtemps, l’offre ne tiendra pas éternellement. Non, il savait bien que non. Il voulait d’abord compter les cartes qui lui restaient. Ce n’était plus les russes qui le dérangeaient maintenant, c’était les vautours. Conte ne se faisait pas d’illusion, d’autres allaient le tester, il fallait qu’il assoit sa position. Il connaissait du monde un peu partout en Europe, en Espagne surtout et bien entendu en Italie. Associés, relations… des gens des deux bords. Il passa quelques coups de fils depuis sa voiture sur le chemin de son prochain rendez-vous. C’était tout ça que les russes, nouveaux arrivants, n’avaient pas encore, il systema, le système, le réseau qui faisait tout, les adjudications, permis de construire, les appels d’offre. La grande machine à blanchir en faisant des tonnes de bénéfices. Seulement les choses étaient en train lentement de changer, comme venait de lui faire remarquer l’adjoint. Et ce n’était pas qu’une augmentation de l’enveloppe pour tel terrain, c’était la visite de l’ambassadeur de Russie, des oligarques, installés ici depuis quelques années, qui faisaient des fêtes mondaines et très courues. Il fallait garder l’œil ouvert, et même les deux tant qu’à faire, et demander l’aide de Dieu. Dieu était très important pour Salvatore Conte. Il pensait qu’un homme sans Dieu était un homme perdu. Il pensait que la foi sauverait le monde. Pour autant il n’était pas sans ignorer que selon sa conception catholique et fervente de ce même monde, il était destiné à l’enfer. Et à vrai dire ça ne faisait que renforcer sa ferveur, au moins  il entrerait chez Satan sinon pécheur, du moins en martyr, en chrétien.

Prier, oui, une autre de ses habitudes. Il avait même un chapelet dont il ne se séparait jamais. Mais enfin il ne pouvait pas dire qu’il l’avait vu beaucoup prier dans une église. Il devait avoir une chapelle chez lui. Parce qu’il y mettait beaucoup de cœur. Mais pas simple d’approcher un homme qui prie, même quand on s’appelle monsieur Noir. Et puis il ne l’avait jamais vu non plus se confesser. Quoiqu’il en soit a question n’était pas là. Il réalisait que sa cible était imprévisible, que de l’observer comme il faisait avec toutes les autres était insuffisant. Que pour une fois, presque une première, il allait devoir se rapprocher pour en savoir plus. Mieux connaître sa personnalité. Bien entendu, pas question d’aller à se rencontre, faire ami ami avec lui. Il sentait bien que cet homme, sous ses dehors toujours affables, était aux aguets. Il y avait toujours une autre solution, celle du micro. Les habitudes, elles étaient toujours mauvaises, surtout si on était un homme qui avait besoin de gardes du corps, de vivre sainement en espérant longtemps. Un homme qui croyait très probablement en sa bonne étoile. Sa Golf par exemple dans laquelle il roulait le plus souvent quand il ne prenait pas le taxi, une habitude et qu’il pensait probablement bonne. Faire profil bas, ne pas paraître. En dehors de son catogan il n’y avait rien de remarquable chez lui pour un prospère homme d’affaire. Il garait le véhicule dans le garage gardé de l’immeuble. Caméras, gardiens, chien, mais il arrivait aussi que le chauffeur le suive quelque part et qu’il se gare dans la rue. Une autre semaine passa avant qu’il ne puisse poser son micro, et enfin il sut à quel genre d’homme il avait à faire.  Don Conte, comme son chauffeur l’appelait, parlait peu mais avec sagesse. Un homme posé, réfléchi et froid comme la mort. C’est comment Don Conte ? demanda son chauffeur en parlant de la cigarette artificielle. C’est comme une vraie ? Massimo, ne devait pas avoir plus de vingt ans. Comme une chatte est au cul d’un singe, rétorqua Conte. Mais alors pourquoi… ? Tous les ans je me prive de quelque chose, quelque fois de plusieurs choses que j’aime. Un homme qui peut se priver de tout est homme qui n’a peur de rien. Ça situait. Un jésuite dans l’âme, un jésuite avec une queue de cheval.

Don Salvatore Conte était donc un homme d’autodiscipline. Il aurait pu vivre grand train, en mettre plein la vue et faire comme les russes organiser des fêtes somptueuses. Rouler en Lamborghini comme ce petit con de Gennaro Di Loro, celui par qui le bordel avait commencé, et posséder son palace retranché, pourquoi pas à Naples même, toujours comme les Di Loro. Il aurait pu…. S’il ne récusait pas la publicité sous toutes ses formes, et une guerre est la pire des publicités. Il n’avait guère confiance en Claudio mais depuis que le père Di Loro était en prison c’était sa femme qui devait tenir les rennes, Donna Imma, puisque son fils était en Colombie. Et Donna Imma était une femme réfléchie. C’était elle qui l’avait envoyé faire la paix. Le coup de Claudio lui avait donc théoriquement offert deux accords de paix d’un coup. Pour autant combien de temps ça tiendrait ? Fausto Di Loro voulait sa peau, il était en QHS, mais entre eux il y avait plusieurs morts dont les deux frères de Fausto. Combien de temps mettrait-il à se faire transférer ou à foutre le camp ? Les russes… Pour eux ça serait une bonne occasion si les Di Loro les convainquaient de le foutre en l’air. Nul n’est irremplaçable et la nature a horreur du vide. Lui une fois parti, les autres trouveraient leur place dans la combinazione sans problème. Rester sur ses gardes donc, paix ou non. Et ne jamais perdre de vue que du jour au lendemain on peut tout perdre, que l’on est que poussière, que savoir vivre avec rien c’est tout comprendre à tout, posséder un pouvoir ultime. Ce pouvoir qui en prison vous faisait tenir coûte que coûte. Cette révélation c’était là-bas justement qu’il l’avait eue. Quand ils l’avaient envoyé se geler les couilles dans les Pouilles, dix ans, dont cinq sous la responsabilité d’un directeur incorruptible, dur comme le fer. Là-bas que lui et les autres avaient aussi pris conscience de leur pouvoir et décider de faire sécession. Place aux jeunes ! Conte s’en était mieux tiré que tout le monde en s’imposant cette discipline. Accepter de vivre avec, subir sans broncher les brimades du directeur, et attendre. Un homme qui peut se priver de tout n’a peur de rien. Il n’avait pas participé aux émeutes organisées par ses camarades, mais il avait été puni comme les autres. Il subissait une peine pour trafic, ne voulait pas l’aggraver et surtout qu’ils ne fassent pas valoir leur fameux article d’exception et le collent comme Di Loro au frigo. Son pouvoir était naissant alors, le QHS l’aurait condamné. Il était sorti de cette expérience à la fois grandi moralement et hiérarchiquement. Pour autant qu’on puisse parler de hiérarchie dans une organisation horizontale. Disons qu’il avait pris du poids et notamment grâce à son transfert. C’est là qu’il avait fait connaissance avec des grossistes marocains, s’était entendu et depuis avait la main mise sur le meilleur shit de Naples. Le shit avait été le pilier central sur lequel il avait bâti son empire espagnol. Quatre tonnes par jour, tous les jours, vingt-huit tonnes par semaine, cent douze par mois. Par mer, par route, par avion, par train. Du Maroc à Gibraltar, de l’Espagne à la France ou directement vers Naples. Des millions, qui une fois passés dans l’immobilier et les banques, les grandes places boursières, faisaient des milliards. Oui Donna Imma savait qu’elle avait comme lui plus à gagner à faire la paix que la guerre. Tout Scampia avait à y gagner. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre vide à travers laquelle on apercevait la baie, la mer bleu lapis piquetée des reflets d’or du soleil, les pins qui se déroulaient comme des nuages chaotiques, indifférent à la poésie. Urbano veut me faire payer ma petite entreprise avec Lenoviev, il croit que je ne tiens pas mes affaires. Urbano est fini, il tente son joker. Laissez-le donc faire. C’était mon intention. Mais je veux Sanza aux prochaines élections. Ça va pas plaire à Lenoviev. Je m’en fous totalement de son avis, la côte est à moi, s’il veut du 50 /50 va falloir jouer selon mes règles et Sanza est mon homme. L’avocat hocha la tête, Conte savait ce qu’il faisait sans doute mais ça ferait des histoires surtout depuis que Sanza s’était opposé à un de leur projet. Le téléphone sonna, c’était Naples, on avait abattu Rezotto.

Il réserva un billet pour Nice depuis sa voiture, monsieur Noir l’y précéda d’une demi-journée le temps de se préparer. Après quoi il l’attendit à son arrivée de l’aéroport. Avec le chauffeur Don Conte loua une voiture chez Hertz puis ils empruntèrent la route de Vintimille. Monsieur Noir les suivit à moto. Ils firent une halte entre Cannes et Saint Raphael, juste après un contrôle routier. Ils déjeunèrent dans un restaurant de bord de mer dans lequel il s’invita également. Le chauffeur n’avait pas l’air dans son assiette, il se leva pour aller aux toilettes et quand il revint il avait l’air pire. Son patron lui demanda ce qu’il avait. J’ai faim, c’est rien. Il mentait mal, il vit Conte qui le fixait mais ne fit aucune remarque. Il avait commandé des scampi fritti per due, c’était rapide à faire et à manger, et comme toujours ne but que de l’eau, il en buvait beaucoup. Il était pressé de rentrer à Naples, monsieur Noir avait cru comprendre par une conversation téléphonique dans la voiture que c’était dû à la disparition d’un associé. A ce stade de sa surveillance, ce que faisait la cible pour vivre ne laissait pas beaucoup de place au doute. Il avait déjà eu à faire à ce genre de cible et le fait qu’il était pressé de rentrer à casa, à Naples, renforçait sinon ses certitudes du moins son instinct. Un camorriste, et plus exactement ce qu’ils appelaient entre eux, vu où il vivait, un Espagnol, autrement dit un Sécessionniste…. Contrairement à l’idée communément admise mais largement propagée par le cinéma populaire, la plupart des mafieux vivaient moins comme des nababs que comme des hommes ordinaires. Avoir l’air de tout le monde était un mode nécessaire de survie quand on n’avait pas l’existence de tout le monde justement. Il en savait quelque chose. Les Espagnols étaient un mouvement de sécession né au sein de la Camorra face à l’hégémonie de certains clans. Rois du trafic de stupéfiant, associés aux colombiens et aux marocains qu’ils avaient généralement croisé dans les prisons espagnoles, la guerre qu’ils avaient déclenchée avait déjà fait des centaines de morts et provoqué le mépris des autres mafias italiennes. Ce n’était pas la boucherie mexicaine toutefois mais disons que l’espérance de vie d’un gamin de Scampia, l’un des pires quartiers de Naples, dépassait rarement vingt-cinq ans. Tout ça, il l’avait lu sur internet. Moins par intérêt formel du sujet que par nécessité de se tenir au courant de ce qui se tramait dans le monde criminel. Même si ces gens-là ne faisaient en réalité que très exceptionnellement appel à ses services. Ils s’entre-tuaient généralement sur place où ils disposaient d’une réserve sans limite de tueurs pas chers. Don Conte faisait exception à la règle à double titre ici, on n’avait pas seulement fait appel à lui, on voulait une mort propre, non spectaculaire et sans signature. Pas d’effusion de sang, pas d’arme à feu, et pourtant il se dit qu’à le suivre à moto comme ça, ça aurait été tellement plus simple. Son commanditaire, s’il appartenait au même monde, ne voulait probablement pas déclencher une nouvelle guerre. Ou bien il s’agissait d’autre chose, de quelqu’un qui n’avait simplement pas les moyens d’affronter frontalement un camorriste. L’un dans l’autre il était nécessaire de l’approcher avant qu’il atteigne sa destination où il serait probablement intouchable. Car tôt ou tard il devrait abandonner sa filature au risque de se faire repérer. Ils firent halte le soir dans un palace à quatre cent kilomètres de Naples. Don Conte loua une suite pour lui seul, le chauffeur dormirait dans la voiture, ces gens-là avait une conception féodale du monde qui les entourait, il y avait les seigneurs et il y avait les autres. Les autres ne comptaient simplement pas. D’ailleurs il avait remarqué qu’il ne l’appelait jamais par son prénom, il devait l’ignorer. Monsieur Noir loua une chambre l’étage en dessous. Il vit le gamin qui buvait seul un café dans la salle du restaurant, quelque chose visiblement le minait, par curiosité il écouta la conversation qu’il eut peu après au dehors. Monsieur Noir comprenait à peu près l’italien mais pas du tout l’argot napolitain, il comprit à demi-mot. Apparemment le gamin parlait à un ami proche ou un membre de sa famille qui avait fait une connerie en rapport avec son patron, et à juger l’état dans lequel ça le mettait, s’en était une grosse. Monsieur Noir alla se coucher sans chercher à en savoir plus.

Tous les soirs après sa prière, Conte tendait sa barre à exercice dans le chambranle d’une porte et s’y suspendait le temps de méditer avant les trente tractions d’usage. C’est avec cette même barre que Massimo tenta de le tuer un peu plus tard dans la nuit. Mais Conte avait senti sa présence dans son sommeil et il parvint à le désarmer en évitant le drame. Le gamin était presque en larme, il était évident qu’il était bouleversé, Conte aurait pu le tabasser en retour pour avoir voulu le tuer mais il voulait comprendre. Il l’interrogea, le jeune homme finit par lui avouer que c’était son frère qui avait abattu Rezotto. Il a été piégé, il ne savait pas qui c’était, on lui a dit que c’était un cave ! Je vous jure Don Conte. Qui ça on ? Qui lui a demandé de faire ça ? Je ne sais pas il n’a pas voulu me le dire. Il est où ton frère là ? Je ne sais pas, il se cache. Ecoute-moi imbécile, je suis la seul chance de ton frère si tu veux qu’il vive, tu m’entends ? Sa seule chance ! Si les autres tombent sur lui avant nous il est mort ! Rezotto était un associé. Entrepreneur en ameublement le jour, voleur la nuit. Un bon voleur qui rapportait et dont l’entreprise était une excellente couverture pour l’import de cocaïne. Un marché formidable, rêve de contrebandier et de dealer sur lequel Conte avait déjà investi plusieurs millions. Sa mort portait la signature des Di Loro mais quel sens donner à ce meurtre quand juste avant on avait proposé la paix ? A moins que quelqu’un au sein du clan ait décidé de trahir. Et à ce sujet il avait déjà sa petite idée. Mais encore fallait-il avoir une preuve. Si c’était les Di Loro ça pourrait peut-être encore s’arranger, sinon il y allait avoir une guerre à coup sûr. Il fallait absolument qu’il parle au frère de ce gamin. Massimo ne savait plus à quel saint se vouer. D’un côté il y avait ceux qui voulaient la mort de son petit frère, et qui avait accessoirement torturé et tué sa petite amie pour le retrouver, de l’autre son patron, un homme dont il fallait quand même se méfier, dangereux et puissant comme il était. Cependant il l’avait toujours bien traité, bien payé, et dans la psychologie de ce garçon il était presque naturel d’obéir corps et âme à son boss, ça faisait presque partie du patrimoine culturel de Scampia. Alors il finit par accepter de le conduire à Tonio. Quand cette histoire sera terminée, lui glissa Don Conte sur la route, on installera ta mère et ton petit frère en Espagne le temps que ça se tasse. Merci Don Conte… vous savez, je voulais vous dire… cette nuit, je ne voulais pas vraiment vous tuer, j’étais comme fou, je ne savais plus quoi faire. Tu as cédé à la panique et tu as appris que ça ne servait à rien. C’est une bonne leçon non ? Si. Ils étaient partis vers cinq heures de l’hôtel, après un café et un jus d’orange que le gamin avait amené lui-même dans la chambre. Ils parvinrent dans la banlieue de Naples vers l’après-midi. Tonio se cachait dans un vieil entrepôt désaffecté, au milieu des mauvaises herbes jaunâtres, des pneus abandonnés et des matelas pourris. Reste dans la voiture, je veux lui parler seul à seul. Encore merci Don Conte, répéta le gamin, ne me remercie pas ! Rétorqua sèchement son patron, remercie Dieu d’être dans cette voiture ! Le gamin se rasséréna, ça voulait tout dire. Remercie Dieu d’être mon chauffeur et pas n’importe quel clampin. Remercie Dieu de cette confiance que je t’accorde. Et par la même occasion remercie le que ça soit, moi, ton patron et pas un autre. Massimo le regarda s’approcher de Tonino avec presque du plaisir. Ils étaient sauvés. Tranquille petit, tranquille, je suis Salvatore Conte, come te chiam’ Tonio, répondit le gamin, la main sur la crosse de son pistolet. Je vous jure que je ne savais pas qui c’était, on m’a dit que c’était personne. Ton frère m’a déjà tout expliqué, le coupa Conte, je sais que tu t’es fait piéger, ne t’inquiète pas. Ce que je veux savoir c’est le nom de celui qui t’a demandé de faire ça. Le gamin se détendit, laissant son arme dans son dos. Mais ce que lui demandait ce boss était grave quand on avait l’omerta vissée au corps, même à seize ans. Il hésita un moment avant de lâcher le nom du commanditaire. Claudio Cerotti. Conte ne put s’empêcher de sourire, il l’aurait parié. Claudio le petit malin qui avait négocié la paix avec lui et les russes, Claudio le serpent qui trahissait son propre camp en essayant de déclencher une nouvelle guerre entre leurs deux clans. Cette même petite ordure qui avait essayé de le faire cramer avec sa mère quand il vivait encore ici à Naples. Strictly business, comme disent les anglais. Sur ordre, avait-il plaidé plus tard, en Espagne… Et bien entendu que c’était vrai, aussi vrai que ce que lui racontait ce morveux. Tonio le regardait désemparé. Ils avaient tué sa copine à cause de lui, à cause du piège qu’on lui avait tendu, il était en danger de mort, un peu lourd à porter quand on était qu’un adolescent, même assassin en herbe. Conte lui ouvrit grand les bras, allez, viens chercher ton pardon. Le gamin ne se fit pas prier. Après tout ce n’était qu’un gamin effrayé, un gamin qui avait cru au baratin d’un grand, qui avait vécu sans père et qui ne rêvait que de revenir à casa. Il s’abandonna sans peine dans ses bras apaisants et chaleureux. Et quand il fut bien détendu, Conte lui arracha le pistolet qu’il avait glissé dans son survêtement et lui tira une balle dans le crâne. Non ! hurla Massimo en appuyant sur l’accélérateur. Conte braqua le pistolet vers lui et tira deux fois. La voiture braqua et accéléra, il tira encore jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Il ne l’avait pas raté, il l’avait vu prendre la première balle. Peu importe, même s’il survivait on le retrouverait. Il éternua puis appela ses hommes qu’on vienne le chercher. Comme il l’avait prévu, il y eu par la suite une guerre. D’abord au sein même des Di Loro, les anciens, motivés par Claudio Cerotti contre les jeunes de Gennaro et Donna Imma. Ça c’était terminé par un massacre dans un tunnel et une fusillade dans une école maternelle. Entre temps Conte avait attrapé un rhume qui le rendait irascible. Puis rapidement le rhume se transforma en bronchite aggravée puis en pneumonie. Gennaro, Donna Imma étaient morts, leur équipe décimée, la victoire de Conte totale et il ne pouvait même pas en profiter. Il fut hospitalisé le jour même où la télé nationale annonça l’évasion de Fausto Di Loro. Sa vengeance fut terrible. Pendant des mois les rues de Naples s’emplirent de nouveau cadavres, des gens disparurent, des voitures, des restaurants sautèrent. Autant de choses que ne vit jamais Salvatore Conte. Tombant bientôt dans le coma dans l’incompréhension du corps médical. Quelque chose s’était attaqué à ses globules blancs, et avait provoqué cette pneumonie, seulement les médecins ne savaient pas quoi. Il ne revint jamais à lui et mourut silencieusement dans une clinique discrète à Rome, alors que le monde le cherchait encore pour lui faire la peau.

Tiens un nouveau ! La femme de ménage entra dans la suite avec son chariot. Monsieur Noir débarrassait le plateau de petit déjeuner et la carafe d’eau sur la table de chevet, inutile que quelqu’un s’empoisonne bêtement. Bonjour, moi c’est Antoine. Oh franceze !? Io adoro franceze. Ils bavardèrent cinq minutes puis monsieur Noir s’en alla avec son plateau. Il existe plusieurs cycles de sommeil, et mieux encore un biorythme qui impose à tous une baisse d’immunité, d’attention, comme une légère dépression aux heures du coucher et du lever du jour. Le meilleur moment pour entrer la nuit dans une pièce sans y être invité, à fortiori dans une chambre à coucher, était donc vers cinq heures du matin, quand le sommeil était profond et le corps abandonné, quasi impuissant, son mode veille totalement hors circuit. La nouvelle du décès parut dans les médias italiens une semaine après sa mort, Juan Gabriel Garcia de Sanza l’apprit par un coup de fil. Terminé le petit maître. Gommeux de rital à queue de cheval qui lui disait quoi faire et comment. Le petit potentat de mierda. Après quoi il se rendit confiant et souriant à une garden party organisée par Lenoviev en personne. Les russes étaient tellement plus fréquentables.