Vive la France ! 4

– Bon, on sait où ils sont remarque maintenant. Je vais les faire surveiller.

– Et le capitaine ? je demande.

– Tu veux vraiment qu’il nous pique l’affaire ?

– Non.

– Alors on lui dira quand il sera temps.

Là il me plaît le Toussain. On remonte en bagnole il me dit de regarder dans la boîte à gant. Il y a un flingue avec deux chargeurs.

– Il est pas marqué, il m’explique. On l’a eu dans une saisie, je l’avais gardé au cas où.

Ouais, il me plaît vraiment beaucoup.

– Un Beretta 92, ça faisait longtemps que je n’en avais pas vu un. Merci.

– Je t’en prie. Je te rappelle que je te dois la vie.

– Ah recommence pas avec ça, je nous ai sauvé tous les deux.

– On repart, je suis sûr qu’ils ne seront plus là dans une heure. Je lui dis.

– Fais mine qu’on se casse et pose moi quelque part.

– Qu’est-ce que tu vas faire ?

– C’est des pros faut les traiter comme tel.

– Pas de fusillade hein ?

– Promis, sauf s’ils me tirent dessus bien sûr.

– Mouais… On devrait plutôt faire venir du renfort.

– Le temps qu’ils arrivent ils seront partis.

– Comme tu veux.

Il me dépose un peu plus loin, je reviens sur mes pas en lousdé. Comme prévu ils sont déjà en train de foutre le camp. J’irais bien les titiller mais j’ai promis de pas foutre le bordel. Je les observe depuis l’autre côté de la route, allongé dans un fourré, ils montent à bord d’un van Mercedes noir, je relève la plaque, il y a deux autres costauds, un chauve et un tatoué en plus de ceux qu’on a vu. Je téléphone discrètement à Toussain, je l’informe, ils s’arrachent, je lui donne le signalement de la bagnole, il va lancer une recherche. Mais impossible de se lancer dans une filature, on se ferait griller en deux minutes avec ceux-là. Faut un truc au poil tip top, comme on en prépare avec mes potes de la BRI. Putain je me sens plus impuissant qu’une bite sans couille et j’aime pas plus que ça que la gueule de bois que j’ai dans les veines et cette putain de bouche sèche à cause de l’ecsta que j’ai avalée la veille. Bordel faut vraiment être le roi des cons pour se défoncer comme ça alors qu’on tient son principal suspect ! Quand ils sont partis je retourne dans la boîte voir s’ils n’auraient pas oublié un truc, mais apparemment pas. Ils ont tout bien nettoyé, des pros donc. Pourquoi ils étaient là ? Uniquement pour trouver la stripteaseuse, passer des annonces, distribuer des cartes et la coincer, tout ça en espérant qu’elle leur donne un mec qui m’a trouvé sans que je sache comment. Je ne lui ai même pas demandé, con que je suis. Et maintenant je me dis, on les a perdus jusqu’à ce que moi ou eux on mette la main sur Amok. Je rentre en métro, en chemin je m’arrête pour prendre du fric et me payer un verre histoire de calmer ma gueule de bois et ma soif. Faut que je trouve de la coke aussi, je vais pas rester comme ça avec le nez vide. A Panam j’aurais pas de mal pour en trouver, mais ici je connais personne. Je vais devoir faire un peu de dépouille, ça tombe bien j’aime ça. En revenant à la préf j’apprends que la virée à Venissieux n’a rien donné. Sans déconner !? Ils nous prennent vraiment pour des brèles, quatre piges qu’on le cherche, il nous trouve comme il veut et ils espéraient lui tomber dessus ? Ce capitaine est vraiment la reine des pommes. En attendant j’ai de la paperasse à rattraper pour la fusillade à Feyzin, alors je m’y colle avec ma gueule de bois, c’est pas fin. Au bout d’une demi heure je tiens plus, j’ai trop de clowns avariés dans le crâne il me faut un autre verre. Alors je descends et je vais me chercher ça dans le rade voisin. Quand je reviens Toussain est en train de causer avec un poulet en uniforme qui est lui-même avec une paire d‘autres uniformes de chaque côté d’un petit mec que je ne reconnais pas mais qui lui a l’air de me connaître. Il me regarde bouche bée et puis il dit aux autres :

– C’est lui ! C’est lui et son copain qui ont foutu le bordel chez moi !

Qui c’est ce connard ? De quoi il parle ? J’ai trop la gueule de bois pour percuter. J’interroge le flic en uniforme.

– C’est qui ? Il a fait quoi ?

– Vous le connaissez ?

– Non.

– Menteur ! beugle le mec.

– Usage d’une arme de 6ème catégorie et trouble à l’ordre public. Vous êtes sûr de ne l’avoir jamais vu, ça s’est passé hier soir sur les quais.

Soudain ça me revient, la discothèque… putain :

– Non vraiment pas.

– Menteur ! Menteur ! Même qu’ils étaient deux !

Je fais mine de l’ignorer mais je vois bien que Toussain me regarde de travers. Les flics emmène le gars qui continue de beugler que je suis un menteur et qu’il faut m’arrêter.

– C’est quoi cette histoire de copain ?

– Je ne sais pas ce qu’il raconte je te jure !

– Le brigadier me disait qu’hier il y a eu plusieurs bagarres à Saint Jean, j’espère que c’est pas toi et ton pote Amok… tu me ferais pas ça hein Francis ?

Voilà maintenant que je me sens coupable.

– Mais non, je te jure !

Mais c’est visible qu’il me croit pas, il est flic après tout, on a l’habitude que les gens nous mentent.

– Francis…. Pas toi….

– Quoi pas moi !? Je te dis que j’ai jamais vu ce mec ! Tu crois pas tes propres collègues ?

Il me regarde à la fois dubitatif et déçu.  Ce con me prend pour un saint et je lui ai déjà dit que j’en étais pas un, il ne veut pas écouter ! Il n’insiste pas et remonte dans les bureaux. Putain je l’ai échappé belle.

Le van Mercedes de Splopiti et ses cousins a été loué par une société privée dont le siège sociale est établi, devine où, à la Barbade. Bref un prête-nom qui nous mènera nulle part. Ils sont dans la nature et cette fois on ne sait pas où, et moi j’ai perdu Amok. Bref on n’a rien à se mettre sous la dent et Beauvalais veut qu’on se mette avec eux sur la piste du Charcutier. Ce qui est une perte de temps on le sait bien. D’ailleurs ni moi ni Toussain n’avons mentionné notre rencontre parce que le capitaine ne comprendrait pas qu’on n’ait pas essayé de l’arrêter. Mais en attendant nous voilà à devoir vérifier toutes les pistes foireuses que nous autres à la BRI on a déjà exploré. Beauvalais en est certain, puisqu’on a tué son petit frère, il est dans la région, là-dessus il n’a pas tort, mais toute les pistes en ce qui le concerne sont froides, mortes, même ses hommes au capitaine ne savent pas par où commencer. Alors on fait les fonds de tiroir comme qui dirait, on secoue tout le prunier des indics, et nous ? Moi, Toussain et ses adjoints on se tape le boulot de paperasse parce que ce connard de capitaine m’a dans le nez depuis la fusillade de Feyzin. Au fait ça donne quoi de ce côté-là ? Les empreintes, wallou, les gueules, pareil, personne les connais, sont pas fichés à Interpol, sont pas connus des forces de police, tout ce qu’on sait donc c’est que l’un d’entre eux est un ancien milicien serbe, ce qui va pas nous emmener très loin même si on se procure la liste des criminels de guerre recherchés. Reste l’arsenal, pas de numéro de série, provenance variée, du belge, de l’américain, du russe, et les véhicules, loués par la même boîte à la Barbade. Pourquoi ils ont torturé toutes ces personnes ? Encore une question à laquelle Beauvalais ne s’intéresse pas. Moi si par contre. Tout est visiblement lié à Amok, mais pas seulement. Le frère du Charcutier et Lachemont sont allés en Irak, et le mec qu’ils ont torturé au restaurant idem. Avant d’être maître d’hôtel il les a accompagnés là-bas comme chauffeur fort d’une formation militaire, il servait donc aussi vaguement de garde du corps. On le sait parce qu’on a interrogé sa famille. Bref tout est aussi lié à l’Irak. Mercenaires plus Irak, ça sent l’affaire d’état, je suis surpris qu’on n’ait pas encore eu les cadors de la DGSI sur le dos. En attendant moi j’ai toujours la gueule de bois, plus de coke, Toussain me fait la gueule, et je m’en veux pour Amok.

 

– Hey mais je te jure je suis vierge !

– Ferme la ou tu vas finir vierge et martyr.

L’avantage d’une plaque c’est qu’on peut dépouiller n’importe quel zonard, il ira pas se plaindre. Suffit de bien agiter le cocotier. Et des zonards il y en a plein autour de Part Dieu, comme de n’importe quelle gare au monde. Le mien a caché son tamien dans ses chaussettes ce couillon parce qu’il croit qu’on va pas leur faire retirer leurs pompes en pleine rue, les naïfs… je suis pas très amateur de shit mais faute de grive… Ceci fait je remonte dans ma piaule et je m’en fais un gros quand Amok me passe un coup de fil. Comment il a eu mon numéro ?

– Amok bordel, où tu es ?

– C’est pas important mec où je suis, le petit t’as donné mon cadeau ?

– De quoi tu causes ? Quel cadeau ?

– Le gamin qu’on a rencontré l’autre soir, je lui ai donné un paquet pour toi.

– Non, il a dû oublier, t’es où bordel !?

– Salut mon pote, content de t’avoir connu.

Et il raccroche. Dans les films ricains le mec a un pote aux écoutes téléphoniques qui retrace l’appel et hop. Mais merde je suis en France et pas dans un film. Ici rien que pour avoir une autorisation pour ce genre de service, il me faut une chiée de papiers. Par contre le merdeux qui a oublié de me donner le colis… j’ai son adresse et je fonce direct à son appart.

– Francis ? Hey mec tu peux pas juste débarquer comme ça chez moi à chaque fois, il me fait sur un ton paternaliste.

Je l’attrape par la gorge et je le soulève.

– Mon pote t’as donné un paquet pour moi il est où ?

Il essaye de se débattre, je sors mon gun, ça le calme direct.

– J’avais oublié ! il couine.

– Va le chercher !

Il revient avec un petit paquet de la taille d’un boîtier de cd. Je déchire l’emballage, c’est bien ça, un cd, okay… Je repars en laissant l’autre aller nettoyer la trace de pisse qu’il s’est fait en voyant le flingue. Les mecs m’attendent dehors. Je les vois pas venir. Coup de matraque dans les reins, dans les genoux, cagoule sur la tête, et hop embarqué en plein jour dans leur van.

– Merci pour le cd, me fait une voix que je reconnais aussitôt, l’accent. Qui est la personne là-haut ?

– Je ne le connais pas, foutez lui la paix, il a juste servi de messager.

– Nous verrons ça…

Comment ils m’ont logé ? Ils m’ont suivi depuis la préfecture ? Comment ça se fait que j’ai rien remarqué ? J’avais la gueule de bois, voilà le sujet et j’étais beaucoup trop préoccupé par me procurer de la dope pour regarder derrière moi, con que je suis ! Putain, entre ça et Amok je suis frais moi, et maintenant je vais mourir si je fais rien. Mais faire quoi ? J’ai les mains liées dans le dos, une cagoule sur la tête, et je suis au sol, des pieds sur moi. On n’est pas au cinéma donc. On roule pendant trois quart d’heure environ, les mecs parlent pas, pas de numéro de méchant, ils font juste leur boulot et moi, bin moi je peux qu’essayer d’écouter où on va. Finalement on débarque dans ce qui doit être un chantier au bruit que fait le van en ralentissant. Ils m’arrachent de là et me font avancer. Je me repère comme je peux, on monte des escaliers, je manque de me vautrer, et puis on traverse une pièce et une autre jusqu’à ce qu’ils m’assoient de force sur une chaise. On m’attache les chevilles aux pieds de chaise, et on m’arrache la cagoule. Toussain est juste en face de moi, suant de trouille. Putain de merde !

– Bon, fait Slopiti, nous allons voir qui va parler le premier, mais je parierais sur le petit lieutenant. L’autre c’est un dur à cuir hein.

Il regarde ses potes qui ricanent. Cette fois on se croirait vraiment dans un film, sauf qu’il y a des bidons d’essence et des extincteurs, et que c’est nous qui sommes sur les chaises.

– Non, je vous en supplie j’ai une femme et des enfants ! couine mon Toussain.

Sa phrase fétiche on dirait.

– Ah oui ? Je l’ignorais. Allez les chercher, fait froidement le croate à ses hommes.

– NON ! NON ! JE VOUS TUERAIS BANDE D’ENCULES JE VOUS TUERAIS T… hurle Toussain avant de s’en prendre une du croate.

– Un peu de retenue voulez-vous.

Quatre types sortent, ce qui nous en laisse trois ici, quatre si je compte le chef. Je tire sur mes liens, ça résiste, c’est fait pour, on utilise le même genre d’attache dans la police. C’est mieux que les menottes. Mais aux chevilles c’est du fil de fer. Ça bouge. Toussain est tombé par terre, il crache une dent. Ils le relèvent.

– Bien, puisque nous avons un peu de temps pour le petit lieutenant on va commencer par le dur à cuir…Monsieur Strong que vous voyez là, dit le croate en montrant un gros chauve qui me mate comme son futur dîner, n’a pas du tout apprécié la disparition de son ami Monsieur Brown, ils étaient compagnons d’armes de longues date voyez-vous, je penses que vous pouvez comprendre ça.

– C’était qui Brown ?

Il me jette une des photos que je lui ai laissées en souvenir de moi, retour à l’envoyeur.

– Ah la blondasse qui parlait trop, qu’est-ce qu’il a couiné celui-là avant de crever, une vraie tapette.

Là ça se passe vite, le gros chauve sort un marteau de je sais pas où, et essaye de m’atteindre le genou. Je bascule en arrière de toutes mes forces en écartant les jambes autant que je peux, il me rate et brise la chaise en deux. Je lui balance mon pied dans la tronche, avec le pied de chaise qui l’éborgne, il hurle, les autres me sautent dessus, me bourrent de coups de pied et de coups de poing, j’encaisse. Ils me redressent, le gros chauve a l’œil éclaté, rouge sang et gonflé, il éructe.

– Laissez le moi !

Il me balance son pied en plein dans les couilles. Ça fait un mal de chien, je m’effondre par terre, il enchaîne sur un coup de pied dans l’estomac, avant d’y aller à coup de talon, je sens mes côtes craquer, cette fois c’est pas comme les autres baltringues de la cave, cette fois c’est du sérieux. Il me relève, dit à ses potes de me tenir presque en salivant, et m’arrache une pompe. Il y en a qui me bloquent les jambes, un autre qui me fait une clé au cou, si je bouge j’ai plus de vertèbres. Et puis d’un coup il m’écrase les deux derniers orteils qui explosent sous le fer du marteau. Je hurle comme un dément, je l’insulte, mais qu’est-ce que ça va changer.

–  Bien, maintenant vous allez me dire où est Amok. Je sais que vous l’avez rencontré puisque vous avez ce cd. Ensuite vous me direz s’il en existe des copies.

– Je sais pas où il est, je ne lui ai jamais demandé.

Toussain me regarde bouche bée, j’ai osé lui mentir dis donc. C’est pas grave il s’en remettra.

– Bien entendu je n’en crois pas un mot.

– Rien à fou…

Il m’explose deux autres orteils, je suis bon pour porter une prothèse toute ma vie. Et je remarcherais plus jamais normalement putain ! La douleur est si violente qu’elle me transperce tout le pied jusqu’au genou. J’ai des étoiles qui dansent devant les yeux et je chiale.

– Dur à cuir mes couilles, ricane le chauve.

– Amok ! Où !? aboit le croate.

– Va te faire enculer, j’en sais rien je te dis. J’étais défoncé, on a fait la fête, c’est tout, quand je me suis réveillé j’étais dans le pieu d’une gonzesse.

Il m’observe quelques secondes, comme s’il doutait et puis secoue la tête.

– La perte de vos orteils ne semble pas beaucoup vous préoccuper…

Strong m’explose le gros orteil, mais cette fois mon corps a une réaction tellement violente qu’ils n’arrivent plus à me tenir. Le mec derrière recule, et celui qui me tient les jambes les lâche. Ça dure quoi, oh quatre secondes mais c’est juste assez pour que la rage reprenne le dessus. Juste assez pour que la douleur me pulse, que la haine reflue comme une vague dans mon sang. C’est pas du désespoir, c’est de l’adrénaline pure. Je balance ma tête en arrière de toute mes forces, et entend distinctement le nez de mon adversaire craquer, tout en balançant mon pied valide dans la poire du chauve. C’est là où je sens l’arme, elle est contre mon dos, dans le froc du mec que je suis en train de coincer contre le mur. Le troisième mec me renverse mais j’ai le temps d’arracher le pétard. Et là tu mesures la nécessité d’un bon entrainement. A la BRI on a un des meilleurs, à la Légion c’est the best. Je tombe sur l’épaule et tire trois balles sur le gus, deux sur l’autre, roule sur moi-même et arrive à me libérer un bras en m’écorchant toute la peau du poignet. Le chauve se jette sur moi, la gueule en sang et la haine dans les yeux, le croate lui hurle d’arrêter mais c’est trop tard, son énorme masse me tombe dessus comme un sac de ciment, je fais tomber le flingue. Il me cloue le cou par terre de son genou et commence à me cogner sévère sur la gueule, bin, bing, bing ! j’ai l’impression que mon crâne va exploser. Heureusement il reste ma botte secrète, celle qu’ils n’ont pas découverte en me fouillant. Ma boucle de ceinturon, un push-dagger. Bing bing, je vois rouge, violet, bleu, bientôt noir. Je parviens à dégainer et le poignarde à la jugulaire jusqu’à ce qu’il tombe, c’est-à-dire plein de fois, très vite. J’ai du sang partout, puis un coup de feu éclate, je sens la douleur qui monte de mon tibia, Slopiti braque son arme sur Toussain.

– Ai-je toute votre attention maintenant ?

– Je sais pas mais t’as toute la mienne, fait une voix derrière nous.

 

Il y a des jours où on a le cul bordée de nouilles. C’est des jours faudrait les fêter comme les anniversaires. Ce jour-là en était un. Le Charcutier avait promis d’être derrière notre cul, il avait tenu promesse. Ils sortent de nulle part, toute sa petite armée, avec des AK et des pompes, tous braqués sur le croate. Il y a un instant de flottement pendant lequel celui-ci se demande ce qu’il doit faire, et puis un des mecs sort un Taser et lui tire dessus avec. Ça le terrasse il tire une balle en l’air, convulsé. Les mecs l’embarquent sans un mot, ça va pas être sa fête à celui-là.

– Merci les mecs, nous fait le Charcutier.

– Eh mec, je lui fais avant qu’il parte. Les autres sont allés chercher sa famille, tu pourrais nous donner un coup de main.

– Un coup de main comme quoi ?

– Un téléphone, on va appeler nos collègues.

Il  hoche la tête, ça lui va, il me file un des siens, tous les cadords dans son genre en ont toujours cinquante.

– On a pas le temps pour ça, fait Toussain, le temps que l’alerte soit donné… je te rappelle qui c’est ces mecs.

Il se tourne vers Abou Issan

– Il nous faut une bagnole et un pétard sérieux, tu peux fournir ?

J’en reviens pas, mon Toussain qui veut partir en guerre.

– Eh les mecs, faudrait pas abuser, ronchonne le Charcutier.

– Il a raison, c’est vraiment une question de vie ou de mort, j’insiste.

Il nous regarde l’un après l’autre. Il appelle un des gus.

– Mouloud, va piquer une bagnole dans la rue et donne leur ton AK !

– Eh mais c’est mon…

– Fais ce que je te dis !

Dix minutes plus tard on a la caisse, entre temps je me suis fait des bandages de fortune et j’ai réussi à remettre ma pompe. Ça m’a fait un mal de chien, mais c’est le seul moyen de maintenir correctement ce qui me reste d’orteil. Toussain veut me déposer à l’hosto.

– Tu sais bien qu’on a pas le temps et puis tu auras besoin de moi

– Tu tiens à peine debout.

– Assez pour tenir un flingue. Fais confiance à la bête, je rigole.

– T’es pas une bête, il rigole aussi.

L’avantage qu’on a sur les mecs c’est que Toussain connaît toute la banlieue de Lyon et les raccourcis pour aller chez lui dans le troisième. Mais on a pas de gyrophare, il blinde comme un malade et ils ont de l’avance. On manque d’avoir une demi-douzaine d’accidents quand on débarque. Ils sont justement en train d’enlever les gosses et la moukère.

– Accroche toi ! me gueule Toussain en fonçant direct dans le van.

Le choc est rude, on saute de la bagnole quasi en même temps, moi avec l’AK lui avec deux flingues dans les mains, les vrais bad boys. Je mitraille le conducteur, les vitres partent en morceaux.

– LACHEZ LES TOUT DE SUITE ! beugle le petit lieutenant, remonté comme une pendule.

Pris par surprise, ils lâchent leurs otages qui en profitent pour cavaler vers nous.

– NON !

C’est le moment qu’attendait un des mecs pour dégainer, je dégage le gosse qui se jette dans mes bras et tire une rafale, ils se jettent tous à terre sauf Toussain. Enfin c’est ce que je crois sur le moment parce qu’une des balles a atteint sa femme. Pendant quelques instant c’est la confusion la plus complète, je hurle au mec de rester à terre, Toussain et ses enfants se précipitent sur madame.

– Aïcha !

– Maman !

Heureusement on est un pays de flics des fois je me dis, des jours comme celui-ci par exemple. Parce qu’on entend les sirènes, la BAC, les bleus, tout le toutim, le voisinage…

 

Se prendre une balle de 7,62 dans la poitrine en général ça pardonne pas, je ne sais pas si elle s’en sortira, quand on nous conduit à l’hôpital elle est dans le coma. Je suis désolé pour Toussain et ses gosses, mais si j’avais pas fait ça il nous aurait buté avant qu’on ait dit ouf ! J’essaye de lui expliquer, il me dit qu’il comprend mais je vois bien qu’il masque. Je ferais pareil à sa place. Et puis c’est la fanfare qui déboule avec en tête devinez qui ? Beauvalais la reine des billes. On a droit à un savon l’un après l’autre, suspendu sans solde sur le champ, et ses mecs qui viennent nous debriefer. Qu’est-ce qui s’est passé, racontez tout où on vous envoie devant le juge pour entrave à la justice… Avec Toussain on s’était déjà mis d’accord, pas question qu’on parle du cd ou du Charcutier, mais il fallait retrouver Amok. Versions coordonnées, ils m’ont cuisiné jusqu’à ce que l’interne de service leur dise de foutre le camp, pauvre Toussain il pas eu cette chance, mais il a tenu bon.

On m’a opéré, ils ont amputé trois de mes doigts de pied, faudra que je porte une prothèse comme prévu. J’ai trois côtes cassées, le nez itou, le tibia fêlé, je suis tellement bourré de morphine que je plane à cent mille en matant la télé que mon voisin de chambre a allumée. Le médecin rentre.

– Ça fait combien de temps que vous êtes addict ? il demande.

– De quoi ?

– La cocaïne, il y en avait dans votre sang, à cause de ça l’anesthésiste a dû s’y reprendre à deux fois avant de réussir à vous endormir.

Je fais l’innocent.

– Oh une ligne ou deux par ci par là…

– Vos reins sont en mauvais état, votre nez ne tient plus qu’à un fil, encore une fracture et il vous reste dans la main, vos cloisons nasales sont nécrosées, alors à d’autre voulez-vous !

– Mêlez-vous de ce qui vous regarde.

– C’est précisément ce que je fais, dans quelques heures vous sentirez les effets du manque et de la douleur, comme vous êtes intoxiqué je ne peux pas poursuivre sur la morphine, je vais être obligé de vous mettre sous sédatif.

– Et alors ? je grogne.

– Et alors votre santé est en jeu, vous vous en rendez compte ? Il faut que vous vous fassiez traiter.

– Allez-vous faire mettre !

Il insiste encore un peu mais je l’envoie rebondir. Avec ses médocs je dors à peine, la douleur et comme il dit le manque. Je veux pas me l’avouer mais je sais que je suis accro. Ça fait quatre ans que je tape dedans sérieux, alors il me faut un truc et vite. J’appelle l’infirmière, elle refuse de me perfuser plus de morphine, je l’insulte, mon voisin s’en mêle que je n’ai pas à parler comme ça l’infirmière, je l’insulte lui aussi. Je suis tellement vénère même que je me lève de mon lit, arrache la perfu, et… tombe. Un fémur fêlé donc et trois orteils en moins. Elle essaye de m’aider à remonter dans mon lit mais je la repousse en la traitant de tous les noms. Elle sort et va se plaindre au médecin.

– Bien, puisque c’est comme ça je refuse de vous soigner. J’appelle vos collègues immédiatement et je les informe de la situation

– Pardon ?

– Bonne journée monsieur.

Eh mais il peut pas faire ça quand même ? Bah si il peut, un quart d’heure plus tard j’ai une tripotée de mecs de la maison que je connais pas qui débarquent, m’embarquent en me remontant les bretelles. Et hop me voilà menotté au lit comme un putain de prévenu avec un poulet devant ma porte dans un nouvel hôpital. Le reste des heures passées dans ce lit seront, comme tu t’en doutes, une torture.

Vive la France !

La vie est un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur qui ne signifie rien.

Macbeth, William Shakespeare.

 – Tu la connais celle-là, ça se passe dans un rade avec plein de copains du Front. Un portos rentre et réclame un Millionnaire, paf, il gagne vingt euros. Le lendemain les gars lisent dans le journal qu’il y a eu un accident de la route au Portugal, 20 morts… bon…

On est en route avec Dom pour la Cité des Poètes la bien nommée, à Pierrefitte, plaine Saint Denis mon pote, chez les indiens. Avec nous il y a un plein car de GIPN, plus une caisse de gros, 5h30 l’heure des braves, on va lever un trou du cul qu’on a logé depuis deux semaines, ce soir il va dormir à Fleury, un Babel Oued évidemment.

– Plus tard un spingouin rentre dans le rade, bonyour yé voudrais oune Millionnaire. Re paf, il gagne cent euros. Le lendemain, les gars lisent dans le journal qu’un avion s’est écrasé en Espagne, 100 morts. Ils commencent à se poser des questions….

Dom et moi ça fait quatre ans qu’on bosse ensemble depuis mon retour d’Afghanistan. On s’entend bien, on a le même mental. Il a été dans les paras, moi dans la Légion, ça aide je suppose.

– Là-dessus arrive un bougnoule, bijour je voudrais oune Millionaire siouplais, et là les gars les mecs se mettent à gueuler le million, le million !

– Ah, ah, ah !

– Elle est pas bonne ?

– Comme la chatte à ta sœur !

– Eh oh déconne pas avec ça.

– Je t’emmerde.

J’ai rigolé, pas lui, c’est un Yougo, un Serbe, ces choses là c’est grave chez eux. Là-dessus la radio s’est mise à brailler c’était les ninjas.

– On arrive.

– Okay, pas de cirque les mecs, j’ai pas envie d’une émeute, on fait ça en douceur.

En douceur ça veut dire commando. La cité c’est le territoire des bougnoules et des négros, la dernière fois ils ont buté un rom qui croyait être un voleur ici, voyez le genre. Ils sont allés le chercher jusque dans leur poubelle, là où ça vie ces machins là et ils l’ont tabassé à mort, ça a fait la une, mais il paraît que le gosse s’en est sorti après un coma d’une semaine. Dommage ça aurait toujours fait un de moins.

– On s’en fait une ? j’ai dit en sortant un flacon de coke.

Un petit flacon brun, avec une petite cuillère en argent plaqué, j’ai piqué ça à un dealer d’appartement, le genre qui se prenait pour le king. On l’a fait sérieux redescendre de son trône. Après notre visite c’est toute la dentition qu’il devait se refaire. Il nous avait contrarié on va dire. Je m’en suis mis une dans chaque narine et puis j’ai passé le flacon à Dom. C’est monté tout de suite, coup de speed dans les dents et les narines, c’est de la végé, de la bonne, je préfère ça à la pharma. Le jour est pas encore levé quand on arrive. Les ninjas sont en place, bien planqués, j’appelle la seconde voiture.

– Okay les mecs, on fait comme on a dit, et faites gaffe, c’est pas le coin des câlins ici.

La cité forme un genre de U avec au centre un grand square et des platanes pour décorer. Il y a une galerie qui court sur la moitié, où il y avait des commerçants avant que les bronzés les chassent. On s’enfile par là jusqu’au bâtiment C, 8ème étage, appartement 412C, quatre mecs plus moi et Dom pendant que les ninjas couvrent nos arrières. Je me sens super bien, sportif, j’ai du speed plein la tête et c’est moi qui ouvre le bal. On rentre en silence dans l’immeuble, grimpe les escaliers et tant pis pour la trotte je veux pas que le bruit de l’ascenseur alerte qui que ce soit. Avec nous on a amené un bélier, c’est Gé qui le trimballe, notre ailier droit comme qui dirait. Il jouait à Bayonne avant. Et c’est lui qui défonce la porte.

– POLICE ! POLICE !

On déboule là-dedans en hurlant, on a les brassards, les plaques, et les pétards de sortie, y’a une moukère qui se pointe en beuglant, une vioque, on la bouscule, on veut rien savoir, deux gamins, une gonzesse, putain on est tombé sur un nid ! Dégagez bande de macaques ! Je les bouscule, le mec qu’on cherche est là, il bouge pas, il est tout gris, pas réveillé, il sait qu’il est niqué. Plaquage au sol, menottes, Dom sort la commission rogatoire explique ce qui se passe à la vioque qui couine, on embarque son fils, perqui, tout le toutim. Moi je soulève le gars et je le sors, pas le temps pour ces conneries, ils savent ce qu’ils ont à faire, nous on l’évacue. Moins de temps on reste ici avec ce connard, mieux on se portera. Dom me suit dehors pendant que Gé et les autres commencent la perqui. On descend, je contacte les ninjas par radio.

– Ça se passe ?

– On arrive.

On est dans le hall, je le pousse, faut aller vite, Dom est devant, il jette un coup d’œil dehors, l’aube se lève à peine.

– C’est bon il fait.

Il pousse la porte vitrée, je tiens l’autre par le cou, tête baissée, je lui fait presser le pas, quand d’un coup j’entends ce putain de bruit. Ce bruit que je connais par cœur, ce bruit que j’ai entendu pendant presque cinq ans. Je le reconnais tout de suite, je pousse mon prisonnier contre un des piliers de la galerie. Bordel on nous tire dessus à l’AK47 ! Les balles vrombissent autour de nous, ricochent sur le sol, et puis c’est le pak ! pak ! des Famas du GIPN qui répliquent. Putain mais qu’est-ce qu’ils font !? J’espère qu’ils l’ont repéré au moins.

– Vous le voyez ? je gueule dans ma radio.

– Affirmatif, 3ème droite ! Au-dessus de vous !

Rafale de suppression, l’AK tire sur les ninjas maintenant.

– Dom ! ça va ?

– Pas de souci mec !

Pak, pak, pak ! Braaa, braaaa ! le bordel et nous deux sous speed, le pied. Mais en attendant faut sortir de là.

– On se replie ! je fais.

Je vais aller se chercher ce connard moi-même, AK ou pas je me dis. Et puis soudain il sort de nulle part, un gamin, à peine 14 ans, avec un Mac 10 dans la main qui se met à rafaler sur nous.  Je prends un pruneau dans le gilet, je réplique en tombant, deux balles dans le buffet, le gamin s’effondre avec un cri, mon prisonnier en profite pour se tirer. Putain là ça va plus du tout. J’ai mal, je me redresse quand même et là je vois Dom, étalé par terre dans une mare de sang.

– DOM !

Putain mon pote ! mon presque frère ! Dom ! Une balle lui est rentrée dans la gorge, une autre dans la jambe, la fémorale qui fait fontaine, j’essaye d’arrêter l’hémorragie en gueulant dans mon micro.

– UN HOMME A TERRE UN HOMME A TERRE !

Le sang bouillonne presque, il est livide, il gargouille, il sourit comme un imbécile. Et moi je peux rien faire sinon le regarder mourir. J’ai déjà vu ces yeux, j’ai déjà vu ce sourire, cet étrange sourire qu’ils ont parfois. Je sais ce que ça veut dire.

– Reste avec moi Dom ! Pour l’amour du ciel enfant de pute, reste avec moi !

Il continue de gargouiller, et puis c’est fini. Il est froid. Froid comme moi, froid comme cette rage que je sens monter en moi, froid comme un cadavre. Le cadavre que je vais faire, le méchoui !  J’attrape mon flingue, je suis tellement speed et fou de rage que je ne réalise même pas qu’on me tire dessus d’en face, les balles font exploser les portes vitrées au moment où je les passe, elles sifflent à mes oreilles et vont se perdre dans l’ascenseur, rien à foutre, j’aperçois la porte des caves entre ouverte. Je sais parfaitement que si je m’aventure là-dedans seul je risque ma peau, mais j’en ai rien à branler. Je rentre sans me poser de question, la cave est bien entendu plongée dans le noir. Pas un bruit, rien, et je connais pas les lieux. Je longe un mur à tâtons, le flingue dans une main, sort ma lampe torche et l’allume. Psssssht prend ça dans ta gueule ! J’ai rien vu venir je me prends une pleine gerbe de gaz lacrymo dans la gueule. Et puis d’un coup on me matraque les jambes par derrière. Je tombe sur les genoux tire deux balles sur mon premier assaillant, mais le second coup de matraque m’atteint à la tête, je m’effondre en lâchant mon pétard. Je suis à moitié dans les vapes, ils se jettent sur moi, ils sont trois, ils me tabassent à coups de talon et de matraque télescopique, putain un vrai traquenard et je vois queue dalle, je chiale, je morve, ils ont des masques ces cons et moi pas ! Bon, je crois qu’il est temps de remettre les choses à l’endroit.

Je t’explique cousin, dans la Légion ça, ce qui me font là, ça s’appelle une cérémonie de bienvenue. C’est une forme d’affection tu vois ? Alors qu’est-ce que j’en ai foutre de leurs coups ? J’ai la haine, la rage je te dis, ils peuvent me trouer même s’ils veulent je vais tous les défoncer. Je sors ma dague push-up de ma boucle de ceinturon, et bloque une des jambes, je lui sectionne le talon d’Achille, et puis plante le couteau dans le pied du mec avec la matraque, il hurle, tombe, roulé boulé sur lui, j’attrape la matraque et je m’en sers sur monsieur numéro trois jusqu’à ce qu’il commence à sentir le goût de sa cervelle dans la bouche. Après quoi j’arrache le masque d’un des connards, lui coupe l’autre talon t’Achille, et termine le dernier d’un coup de talon dans la poire qui lui défonce la paroi nasale. Le gars qui m’a balancé le gaz c’est mon prévenu, il est par terre, encore menotté, qui se tient l’estomac, une grande auréole de sang sur son tee-shirt. Je m’approche.

– Regarde moi connard, je lui fais en le braquant.

Il halète légèrement, les yeux révulsés, si les balles n’ont pas atteint une partie vitale il peut s’en sortir, mais ça aussi je m’en branle.

– Regarde moi !

Il me regarde, je tire.

 

Parfois je fais des rêves. Je suis dans un immeuble à Paris et c’est la guerre comme à Sarajevo. J’ai mes armes avec moi, je suis seul, et je chasse. Ou alors je suis dans les montagnes là-bas, et j’arrive avec  mon unité dans un village, et on massacre tout le monde jusqu’au dernier. J’ai un masque dans ce rêve-là, une tête de mort avec des dents de loup-garou, j’avais ça à l’armée. C’est des bons rêves, je dors bien après ça.

 

– Oui monsieur le préfet, j’en ai parfaitement conscience monsieur le préfet… tout à fait.

Le commissaire divisionnaire Casanova a cinquante-trois ans, porte des bretelles et des mocassins à gland et c’est mon chef. Je l’aime bien, surtout quand il remballe gentiment le préfet de la Seine Saint Denis.

– Les politiciens… il me fait en raccrochant.

J’hausse les sourcils, pas besoin d’en dire plus.

– N’empêche ça craint méchant Vous avez vu les journaux ?  7 morts 4 blessés pour une simple opération de police ?

– C’était la guerre là-bas.

– Je sais, j’ai lu les rapports de la balistique. Mais les quatre dans la cave…deux sont morts, un est dans le coma et l’autre ne pourra plus jamais marcher de sa vie, l’IGPN aimerait bien vous questionner là-dessus vous savez.

– Qu’ils aillent sucer des queues j’ai rien à leur dire.

– Ecoutez, je ne vais pas avoir le choix, faut que ça se calme. Vous êtes un bon mais vous vous croyez encore dans la Légion, on va vous envoyer au vert. Vous partez à Lyon. Ils ont besoin des lumières de la BRI de Paris.

– Qui ça ils ?

– Un certain lieutenant Toussain de la crime.

 

Putain quand même je l’échappe belle cette fois, c’est vrai que les journaux causent que de ça depuis deux jours. Tu parles, sept morts ! Ça fait tâche dans la belle république hollandaise… et l’autre Valls qui promet que des têtes vont tomber, et oh connard on a un mort chez nous et c’est mon pote, le reste on s’en fout ! C’est eux qui ont commencé, eux qui avaient la puissance de feu. Ils se rendent compte ou quoi où on est bordel ? Quand est-ce qu’ils vont se réveiller tous ces tocards ? Quand est-ce qu’ils vont arrêter de croire que leur pays de cons va toujours être épargné par les gangs, les mafias, comme ailleurs ? On s’est fait tirer dessus à l’AK47, au Mac 10, au Famas ! un vrai arsenal on a trouvé là-haut. Douze cars de CRS ils ont fait venir pour nettoyer le bordel ! Parce que moi pendant que je tuais dans la cave, ça tirait au-dessus. C’est mes collègues qui ont terminé le boulot dans l’immeuble, les ninjas se sont chargés de l’autre tireur. Et maintenant il commence à avoir des débuts d’émeutes dans toute la plaine Saint Denis. Ouais, ouais, on a foutu le bordel…. Moi je dis, pourvu que ça bouge dans toute la France, j’ai raté 2006 parce que j’étais dans l’armée, je veux pas rater celle-là.  

On a enterré Dom dans l’après-midi avec tout le tralala, même le sinistre était là. Quand je suis rentré dans la cave ils étaient tous là au garde à vous devant une tricolore. Une tricolore c’est un alignement de shots, bleu, blanc, rouge, angustura bleu, Sambuca, angustura rouge. La tradition veut qu’on passe la Marseillaise en même temps. On a attrapé nos verres dans l’ordre, Gé a beuglé :

– BLEU POUR LA POLICE NATIONAL !

– POLICE NATIONAL EN FORCE ! on a répondu avant de boire nos verres d’une traite.

– BLANC POUR LE FOUTRE QU’ON LEUR MET AU CUL ! a beuglé Gazoil qu’on appelait comme ça parce qu’il ressemblait à Vin Diesel.

– FOUTRE AU CUL ! on a répété en rigolant

.- ROUGE POUR LE SANG DE NOS ENNEMIS j’ai hurlé

– MORT AUX BOUGNOULES ! ils ont tous gueulé.

J’ai levé la main pour faire signe de pas boire.

– Hop, hop, hop, attendez, pourquoi que les bougnoules ?

– Ouais t’as raison, a fait Gé. Y’a les négros aussi.

Gé, je précise, est un nègre, mais il est des nôtres.

– Et les niakoués, a fait quelqu’un.

– Ouais, bon bref… mort aux cons quoi a dit Gasoil.

Ça nous a semblé bien. On a hurlé, mort aux cons et on a bu. Après quoi Gé a servi une nouvelle tournée, et on l’a bue à la mémoire de Dom en chantant la Marseillaise. Allons enfant de la patriiiiie, slurp ! Et si ça vous étonne qu’on fasse ça au lieu de pleurer Dom c’est que vous ne comprenez rien aux mecs bande de connards. C’est ce qu’il aurait voulu et on le savait tous. Après on a pris de la coke et on a fait venir les putes. La cave on l’a louait quasi à l’année, sous un restaurant grec dans la rue Saint Germain, pas vraiment une cave, normalement les clients pouvaient y aller, mais quand on était là la porte était fermée à clef. On a fait la fête jusque vers deux heures, partouzé un peu et puis on a prolongé sur une boîte à putes qu’on connaissait sur les Champs. Je me suis fait sucer dans les chiottes, j’ai picolé, sniffé, on a tous fait ça quand d’un coup regarde qui se pointe ? Lou Charmelle, l’actrice porno.

Mon sang ne fait qu’un tour, je calcule même pas les deux gars qui l’accompagne, je fonce sur elle et je lui dis :

– Eh ma salope tu veux pas me sucer là devant tout le monde, je te paye.

Bon j’avoue comme entrée en matière y’a mieux, mais faut comprendre je suis encore chaud bouillant de la baston moi, j’ai encore envie que ça bouge, me vider les couilles deux fois ça suffit pas, surtout pas avec de la coke dans le pif et du sky dans les veines. Elle me mate très hautaine.

– Je vous demande pardon !? elle fait avec son petit accent du sud.

– Je veux que tu me suces devant tout le monde t’es sourde ou quoi ?

– Mais il est dingue ce mec ! elle fait.

– Bon ça va mon gars, fait un de ses potes en se levant.

C’est là que je les remarque, ils sont au ralenti ou quoi là ?

– Francis y’a un souci ? me fait Gé en s’approchant.

– Non y’a pas de soucis, je veux payer cette pute pour qu’elle me suce devant tout le monde.

Je fourre la main dans ma poche, et je sors une liasse. Ça c’est l’impôt obligatoire qu’on prélève sur chaque saisie. C’est pas légal une seconde, mais on s’en tape à la brigade. Ça paye les indics, ça fait du gras pour nous, et Casanova ferme les yeux. Gé rigole.

– Et pourquoi tu veux qu’elle fasse ça Francis ?

– Bon je crois que faut qu’on s’en aille Lou, fait l’autre mec qui n’en mène pas large.

– TU RESTE LA CONNARD ! je hurle.

Le type se rassoit immédiatement mais l’autre croit qu’il peut jouer les héros, il essaye de me donner un coup de poing, je pars le coup, lui saisis le bras et lui pète le poignet dans un craquement. Il hurle, elle essaye de s’enfuir, je la rattrape par le bras, elle crie, les videurs s’amènent, le cirque.

 

N’empêche on a bien rigolé. On s’est battu avec les videurs, on les a défoncé, mais finalement elle m’a pas sucé, je me suis même excusé. Si, si, eh oh, je suis pas un sauvage non plus, c’était juste pour rigoler.

 

Les premiers mois, la première année après mon retour, je suis resté enfermé chez moi, à me nourrir de pizzas et de conserves. Je sortais jamais, j’errais dans l’appartement, à poil, maquillé cam de la tête au pied, même la bite. Avec mes armes. Je voulais pas sortir, j’avais peur de tuer des gens. Parfois je montais sur le toit de l’immeuble et je visais la rue.

 – Putain de fils d’enculé de sa mère de chien de porc de pute dans ton cul… pardon madame, je me réveille.

La vieille me regarde outrée, je suis dans le TGV, j’ai une gueule de bois t’imagines pas.

– Oh bordel de merde j’ai soif !

Je me lève et vais vers le wagon restaurant, enfin c’est le nom qu’ils lui donnent. Il paraît qu’avant il y avait de vrais restaus dans les trains, j’ai jamais connu cette époque hélas, mais là ça dépasse tout, ou plutôt ça ressemble à rien. Enfin c’est pas grave du moment que je peux acheter des bières. Je connais rien de mieux à part le Coca pour chasser la gueule de bois. Le mieux c’est avec un œuf dedans, mais on fait avec ce qu’on a. j’en commande douze, je lui vide quasi son stock et je vais me saouler à ma place. Vive la France ! Je suis sûr qu’on peut pas faire ça dans les autres pays par exemple. Etre bourré dans un train à grande vitesse avec un Sig Sauer Special Police, 15 cartouches, parabellum. Là-dessus il y a un mal élevé qui commence à causer dans son portable, moi j’ai la tête comme une calebasse.

– Eh gros, tu veux pas la mettre en veilleuse un peu, j’ai la gueule de bois, je lui explique gentiment.

J’ai pas exactement une gueule qui fait marrer. J’ai le nez de travers, des grosses arcades et des yeux un peu pochés parce que je picole autant que je me suis battu, j’ai des marques sur les phalanges qui t’explique ce que je fais de mieux, tabasser les gens. Et puis surtout j’ai la carrure, un mètre quatre-vingt-huit au garrot pour cent kilos, ça calme ; mais lui pas. Il fait un petit signe négligent de la main et il continue. Je regarde la vieille dame qui hausse les épaules.

– C’est comme ça maintenant, elle me fait.

Je tape sur l’épaule du fâcheux.

– Eh trou du cul tu comprends le français ou quoi ?

– Je vous demande pardon ?

 – Mets là en veilleuse enculé, ou va téléphoner dans le couloir.

– Oui, oui, c’est ça… il me fait avant de recommencer à papoter.

Je lui arrache le téléphone des mains et je le piétine. Il gueule,  il essaye de se lever.

– Non mais ça va pas.

Je le colle à son siège et je lui chuchote à l’oreille.

– T’es au courant pour les sept morts ? Bin je m’en suis payé trois, je suis flic, alors ferme ta gueule ou tu vas finir fait divers.

Je me suis redressé, c’est la première fois de ma vie qu’on m’applaudit. Je salue mon public et je me rassois. Putain je suis encore défoncé.