Démons

South West Paradise, Petite Haïti, neuf heures du matin, troupe de choc. Deux voitures, six hommes, fusil à pompe, AR15, gilets pare-balle et gros calibres. Une bicoque au sommet d’une colline, des planches aux fenêtres, des tags baveux en travers des murs, de la taule ondulée pour boucher les trous. Reflet d’un passif. Celui d’une ville pompe à fric qui laisse ses populations les plus pauvres crever dans la misère. Voiture un par devant, voiture deux surgissant dans la cour derrière. Bélier en acier, coups dans la porte, une fois, deux fois, la serrure qui craque, feu. Plombs de chasse, calibre 12, giclée brûlante dans un crachat de flamme. Le gilet arrosé qui encaisse le choc, le flic tombe, une grenade qui roule à l’intérieur. Au même instant une rafale d’AK47 accueille la troupe de derrière. 7,62 mm OTAN, les ogives explosent le pare-brise de la voiture deux, kraaa ! kraaa ! Un flic cavale à droite, fusil Remington spécial assaut, badaam ! Cartouche à ailette, des trous gros comme ça dans la paroi de bois vermoulu, le flic réarme d’un coup sec. La grenade éclate, flash de lumière, odeur de phosphore, transpiration, canicule, adrénaline, peur, bourdonnement d’oreille. Doakes entre, 45 ACP dans les mains, fait feu sur la silhouette aveuglée face à lui. Deux balles, une dans le sternum, une autre dans la tête, Mozambique dans le jargon paramilitaire. Il pivote, une autre silhouette qui surgit avec un fusil à pompe canon court, Doakes se laisse tomber sur les fesses, le plomb vole au-dessus de son crâne chauve, il réplique, blam, blam, blam ! Le pistolet se cabre dans ses mains épaisses, les projectiles forent dans la viande et l’os, carton. Une dans l’aine, le sang pisse, les deux autres dans le ventre, l’autre s’effondre en poussant un petit couinement de pucelle. Dehors le flic touché en pleine poitrine se relève groggy, une ou deux côtes fêlées. Derrière la danse continue, le servant de l’AK n’a pas quinze ans. Il arrose la cour, espère tuer le plus de flics avant de crever, derrière lui des bombonnes de produits chimiques, labo clandé, avec lui un autre adolescent, un automatique dans chaque main qui vide ses chargeurs longs sans distinction ni réserve. L’acier siffle dans l’onde de chaleur, un homme à terre, du sang partout sur son gilet de combat, on le tire à l’abri alors que l’AK continue sa tronçonneuse, kraaa ! Les douilles fumantes qui se déploient dans l’air saturé de cordite et de haine et cliquettent en tombant sur le plancher dégueulasse, gras crasse et résidus chimiques. La taule gronde sous le choc, un pneu éclate, claquement sec et assourdissant des AR15, l’adolescent recule et disparaît du cadre de la fenêtre déchiquetée, l’autre enchaîne, ses armes vibrent, les canons en surchauffe. Une cartouche à ailette en pleine tête lui arrache celle-ci, son cadavre décapité roule par terre pendant que le premier décide de s’enfuir. Doakes l’aperçoit qui se faufile dans le couloir devant lui, il appuie sur la détente, les balles le ratent, l’adolescent se plaque contre le mur et réplique, le fusil d’assaut à l’épaule, poussière de bois et de plâtre, craquement automatique, la culasse qui crache un flot de laiton, les douilles brillent dans la lumière, Doakes roule sur le côté et tire à nouveau à travers la paroi. Les balles magnum font vibrer le mur sous l’impact, trois trous larges comme ses pouces, le gosse rebondit sous le choc et lâche son fusil semi-automatique. Doakes se redresse et l’entend qui gémit de douleur. Il s’approche, l’arme en position de combat à hauteur de la poitrine. L’adolescent est par terre, une large tâche de sang couvre son flanc, il halète, regarde l’officier de police et son badge qui brille autour de son cou massif. PCPD, Protéger et Servir, Doakes l’achève, une balle pour le cœur.

South West Paradise, Petite Haïti, neuf heures, zéro sept, fin de l’intervention. Les secours arrivent, Doakes entre dans le labo, prend un bidon d’hydroxyde d’ammoniac, sort et va le mettre dans le coffre de sa voiture. Il aperçoit dans l’herbe, qui émerge de sous la maison un pied chaussé d’une basket usée, la cheville blême, il va voir, tire sur la cheville, à l’autre bout ça grogne et ça griffe. Un grand mec maigre, livide, avec des cheveux orange. Doakes le connaît, dans le temps c’était un petit dealer, et puis il a fait un séjour à l’hôpital et il est devenu accro aux antidouleurs, depuis il se came à tout ce qui lui tombe sous la main, les dealers s’en servent comme testeur. Doakes lui dit de se barrer et remonte dans sa voiture seul, ses hommes savent ce qu’ils ont à faire. Il traverse la ville. Il y a de la circulation sur Franklin, il écoute la radio, Dire Straits, Brother In Arms, puis Beastie Boys, Sabotage, et la voix chaude de l’animateur entre les deux.

O’Malley, bar à motards, neuf heures quarante-cinq, il ouvre le coffre, prend le bidon, rentre dans le bar. Le pose sur le comptoir, check avec les mecs, les billets passent de main en main, Doakes ressort, retour au commissariat central, un grand bâtiment de verre et de marbre rose, quatrième étage, unité de choc, antigang. Capitaine Johnson out, l’affaire Podzanski, il faut des têtes, enquête des affaires internes en cours, tous les services sur la sellette. Grand jury en cours, commission spéciale, tout ce que la ville compte de légumes va y passer rendre des comptes. Capitaine Cairn en poste, Thomas Cairn, diplômé, ambitieux, intelligent, et surtout intègre. Lui et Doakes sont comme chien et chat. Cairn lui aussi a été dans l’armée, police militaire, Afghanistan, Irak, puis renseignement. Une convocation obligatoire par jour, rendre des comptes mais l’un a besoin de l’autre et ils le savent tous les deux. Nettoyage obligatoire, les fédéraux sont en ville, tout le pays tourné vers Paradise, donc le monde entier, l’Amérique est propagande.

Onze heures, Doakes rentre en salle d’interrogatoire, suspect matricule 45287, impliqué dans une affaire de double homicide, alors mon pote on en est où ? T’as réfléchi ? Dans la pièce un barbu avec un tatouage dans le cou. Le suspect est noir, on lui a fait un peu la fête, il saigne du nez, a un cocard qui lui barre sa bouche épaisse. Le suspect lève son majeur, Doakes soupir et regarde le barbu. Celui-ci traverse la pièce et tord violement le doigt, hurlement, baffe. Enlève-lui ses menottes. Ils lui tombent dessus à deux, des coups de poing scientifiques, méthodiques, qui ne laisseront pas de marque. Profil bas, ou presque. Cairn rentre soudain dans la pièce. Qu’est-ce qui se passe ici !? Doakes lui explique, ce type a violé et tué deux filles, il ne veut pas avouer mais on a des témoignages, des preuves indirectes. Dans mon bureau immédiatement. Le bureau est un bloc de verre et d’acier insonorisé, on les voit qui se hurlent dessus, Doakes sort en claquant la porte. Doakes ! Doakes revenez immédiatement ! J’ai du boulot moi !

Onze heures seize, un coup à la machine, Coca et barre vitaminée, on ramène le suspect en cellule, Cairn a fait venir le médecin. Doakes fait signe au barbu qu’on se tire. L’équipe est en bas qui ramène le matos du laboratoire, des armes, et de la drogue, l’argent ça va ailleurs. Un des hommes lui glisse un mot à l’oreille, et fait signe vers sa voiture. De l’autre côté de l’avenue deux costards en Plymouth grise, FBI, qui les observe de loin. Doakes fait mine de n’avoir rien vu, il monte dans la Ford. Radio, appel. Antigang, urgence, direction Perfect, Lincoln Park, poursuite en cours, braquage de bijouterie. Toute la troupe part en courant laissant le matos au bon soin des bleus sur place. Démarrage à quatre-vingt-dix, sirènes à fond, Doakes enfile son gilet pare-balle, tatouage dans le cou conduit. Tout droit direction Roosevelt High, puis à gauche et enfin à droite, Océan Boulevard, Washington bridge, tour Striker comme une épée dans le ciel, les gratte-ciels de Perfect, hélicoptère de poursuite dans le ciel. Un van noir à contresens dans Jackson street, les voitures qui convergent pour lui couper la route. Pare-chocs buffles. Le van monte sur le trottoir et traverse la vitrine d’un Zara, cris dans la foule, une femme est renversée, le van bondit dans Hampton avenue. Hurlement des pneus, le barbu avec son tatouage est un expert, il a suivi des stages, fait de la protection en Irak et ailleurs. Il est sous contrat avec la ville. Lui et quelques autres. La réponse du maire aux allégations de corruption, on engage des gens de l’extérieur, on vire ce qui dépasse. Les deux voitures reprennent la poursuite, Hampton, puis Séminole, Creek avenue, Cherokéé street, toutes les tribus. Les braqueurs se mettent à tirer. Fusil d’assaut FAL full auto, les balles se dispersent, un mort, un blessé dans la foule. Doakes réplique, AR15, visée réflexe, guidage laser, rafales de trois, les pneus, le réservoir, le van zigzag, les balles percutent la taule avec des miaulements affamés, déchirent les chairs, explosent un phare arrière, la roue. Les balles sifflent à ses oreilles, percutent un mur, un pare-brise, traverse un ordinateur et un employé de caisse. Les fusils claquent par-dessus le grognement des moteurs, la peur, la chaleur, encore, toujours, l’adrénaline. Le van qui déboite, dérape, va s’arracher contre un panneau publicitaire qu’il réduit en miettes avant de caler. Les braqueurs sortent en tirant. L’un d’eux est blessé, soutenu par un autre qui rafale sans discontinuer vers les flics à l’arrêt, au milieu de la circulation et des civils aplatis qui au sol, qui au fond de leur bagnole ou s’enfuyant. Doakes et son équipe avancent. Tous sont rompus au combat urbain, le combat urbain la guerre de demain. Les braqueurs sont quatre, cagoulés, sauf un, le blessé, un blond avec les cheveux mi longs, qui tire lui aussi. Doakes l’abat, au coup par coup, une dans la jambe, deux dans le ventre, une dans la poitrine. Puis rafale longue pour son pote qui réplique full auto. Les projectiles pleuvent, pas de quartier, on tue ou on est tué. Il est meilleur à ce jeu. Il est mobile, souple, concentré, alors il tue. Midi quinze, fin de l’intervention, tous les braqueurs sont morts. Trois blessés et un mort dans la foule, zéro chez les forces de l’ordre, unité de choc merci.

Midi dix-sept, coup de pompe, l’après jus de guerre, la tension qui retombe d’un coup, l’envie de jouir, de hurler, d’expulser, et puis la tristesse, la lassitude. Il avale deux comprimés de Perivine arrosés de soda. Retour au commissariat lecture des enquêtes en cours, affaire Winworth, affaire Calisto, affaire de la bijouterie Golden Kabul, affaire du double homicide de Penn Street, coup de fil d’un journaliste au sujet de la fusillade sur Perfect, rien à déclarer. Réunion en salle de repos avec les gars. La salle est clean, on l’a déjà vérifiée deux fois, on peut parler librement. Constat de la matinée, discussion autour de Jack Podzanski et de ses frères, tous au secret dans un établissement fédéral, va-t-il vouloir sauver sa peau en balançant tout ce qu’il sait ? Chacun y va de son avis. Brent Brown, son second, pense que c’est un voyou à l’ancienne, il connaît le tarif, il se taira, Doakes est de son avis, d’autres pas mais personne ne dit rien, pour le moment profil bas. D’ailleurs que faire d’autre ? On a eu son fils, on a éliminé les suspects désignés et les Feds les ont à l’œil.

Quatorze heures zéro huit, intervention dans la maison d’un suspect sur dénonciation d’un postier. Il y aurait du trafic de drogue dans l’air. Le suspect est un jeune homme d’origine canadienne, né en France, blond aux yeux bleus, mince, tatoué branché comme ils le sont en ce moment, la mode des citations. On ne trouve rien chez lui sinon des rapports médicaux. On l’interroge, il admet les faits mais n’a jamais touché ou donné un centime sur l’herbe qu’il faisait passer ou recevait, le cannabis soulage, dit-il, ses douleurs dorsales. Doakes est suffisamment impressionnant pour être certain que le gamin ne ment pas, et se dit en rigolant qu’on en a bien de la chance d’avoir des postiers si soucieux du crime organisé. Le suspect n’est pas inculpé mais on va devoir en informer ses employeurs parce que c’est la loi, pas de quartier avec les trafiquants, argent ou pas, amateur ou pas. Doakes connaît la musique et la loi c’est la loi, sauf pour lui et quelques-uns parce que c’est comme ça.

Quatorze heures cinquante-deux, appel de son ex-femme pour lui rappeler qu’il a promis de prendre Marion et Jason pour le weekend et que celui-ci commence demain soir. Il est au courant, il n’a pas oublié. La dernière fois c’est ce que tu as dit aussi et…. Ils s’engueulent, ils s’engueulent toujours. C’est presque devenu un mode de fonctionnement entre eux, comme s’ils se reprocheraient jusqu’à la fin de leurs jours de ne plus s’aimer. Il raccroche, gare sa voiture, descend, rentre dans un immeuble avec deux sorties, hèle un taxi, vérifie qu’il n’est pas suivi, arrête le taxi près de ligne du métro, prend le métro, sème le type du FBI. Descend deux stations plus loin, se débarrasse de son portable, monte dans une voiture qui l’attend à l’angle de deux rues.

Quinze heures trente et une, la voiture s’introduit au second sous-sol d’un des parkings de l’aéroport et s’immobilise près d’une Limousine immatriculée à Miami. Doakes monte à bord, Sonny Ocean est là, assis à côté d’un type d’une trentaine d’années, type wasp de base, fringué sportswear chic. A leur pied, deux sacs remplis de billets. Quatre kilos de billets au total, quatre millions de dollars en cash. Leur part pour avoir laissé opérer un escroc sur leur territoire et aidé à monter le coup. C’est Sonny qui a désigné le pigeon, lui-même tuyauté par le chef des Outcasts, un grossiste qui travaille pour Carmela Cruz, patronne de la Eme pour Paradise City, alias la Madrina. L’escroc c’est le wasp, en réalité un jeune aristocrate dévoyé de la côte est. Il s’appelle Joshua, il vient d’une grande famille de brasseurs, viré de Yale pour un petit trafic d’herbe sur le campus, en rupture de ban avec ses parents et escroc confirmé. Il ne s’est fait prendre qu’une fois pour une affaire de carte de crédit contrefaite. Un délit fédéral qui lui a valu deux ans à Ryker, Doakes est au courant de tout, il l’a fait faire une enquête sur lui par un privé de ses amis. Le privé en question se trouve justement avoir dans ses fiches clients le grossiste arnaqué, un heureux hasard qui leur a permis d’en savoir plus sur lui. Plus tard Doakes compte se servir du détective pour que le pigeon les débarrasse de ce garçon, et la boucle sera bouclée. Ils boivent un verre ensemble et trinquent à la réussite de l’entreprise puis Doakes repart avec sa part de billets, deux kilos.

Seize heures quarante-deux, un comprimé de Perivine pour se tenir en alerte, et deux cachets d’aspirine pour faire tomber le mal de crâne. Il remonte dans sa voiture et répond immédiatement à un appel. On a retrouvé un cadavre près d’un lotissement à l’est de la ville, la criminelle est occupée ailleurs on demande à l’antigang de s’en occuper. Quand il arrive le corps est encore à moitié enterré, un bras qui dépasse et son visage gonflé par la chaleur et le pourrissement. Il a l’extrémité des doigts coupés pour retarder l’identification, la bouche béante et noire, sans dents non plus, pour les mêmes raisons. On lui a tiré une balle dans le crâne. Mais toutes ces précautions sont bien inutiles, il a trois grains de beauté sur la tempe formant un triangle et Doakes les reconnaît aussitôt parce que c’est un de ses anciens clients. Un dealer du nom de Tommy Reese qu’il a déjà arrêté une fois. Il l’explique au coroner tout en se demandant qui est derrière ce meurtre.

Dix-sept heures dix, discussion avec ses collègues de la Crime à propos de la mort de Reese, Doakes conseille d’enquêter du côté de Bagdad City et plus exactement d’un certain Isman Houssani soupçonné de trafic de stupéfiant. Puis retour au commissariat et rédaction des rapports de la journée au sujet des deux interventions.

Dix-sept heures vingt-quatre, le FBI et les affaires internes débarquent et rentrent dans le bureau du capitaine Cairn pour en ressortir dix minutes plus tard et se diriger vers le sien. Lieutenant Doakes à partir de maintenant, vous êtes mis en examen dans le cadre du meurtre d’Irina Yaponsky. Qu’est-ce que vous racontez ? De qui vous parlez ? L’affaire Hyatt, vous vous souvenez Doakes ? fait un des gars des affaires internes avec un petit sourire malin. Doakes hausse les sourcils, je croyais que ce dossier était clos. Eh bien il ne l’est plus, pourriez-vous nous suivre je vous prie, ajoute un agent du FBI.

Dix-sept heures quarante, dossier Hyatt, interrogatoire du suspect, le lieutenant Warren Doakes, dans le cadre du meurtre d’Irina Yaponsky alias « Marushka » annonce un des agents Smith pendant que son collègue note sur son ordinateur portable. FBI, Doakes comme tout bon flic des villes qui se respecte les déteste. De toute manière tous les services des forces de l’ordre au renseignement se détestent copieusement les uns les autres, c’est une constante quasiment vérifiable dans tous les pays. Où étiez-vous lieutenant cette après-midi entre quinze heures et seize heures quarante-deux ? Où est le rapport avec le Hyatt ? Répondez à la question. J’étais parti déjeuner. Où ? Dans un boui-boui sur Freetown. Qu’est-ce que vous faisiez par là-bas ? Bon ça va durer longtemps vos conneries ? De quoi on m’accuse exactement ? Du meurtre d’Irina Yaponsky. Vous avez des preuves ? Pourriez-vous me donner votre portable je vous prie. Qu’est-ce que mon portable vient faire là-dedans ? J’insiste. Euh… je l’ai perdu. Les deux Smith se regardent d’un air entendu. L’un des deux sort une photo on y voit Doakes en compagnie d’une jeune femme sur un yacht. Qui est cette personne ? Aucune idée, je ne sais même pas quand cette photo a été prise. Il y a six mois. Et cet homme il ne vous dit rien non plus je suppose. Une photo anthropométrique face profil d’un type brun et à la peau mate. Non plus. C’est curieux… Il met en route une vidéo sur l’ordinateur et tourne l’écran vers lui. On y voit Doakes toujours en compagnie de la jeune femme et du brun qui discutent sur le yacht. La caméra se déporte et filme le nom du yacht, le Santa Laguna, propriété d’Antonio Guerrero. Est-ce que la mémoire vous revient maintenant ? Non, vraiment, je ne sais pas, vous savez je connais beaucoup de monde dans cette ville. Nous n’en doutons pas… Comme monsieur Guerrero par exemple. Euh… oui et alors, tout le monde le connaît en ville… Et Sonny Ocean également…. Et Frank Ricotello alias Trois Doigts…Oui, bien sûr, où voulez-vous en venir ? A la nature exacte de vos relations avec ces messieurs… Doakes se lève, bon ça suffit maintenant les charlots, vous avez rien contre moi. Asseyez-vous lieutenant, nous n’en avons pas terminé. Moi si ! Un troisième agent s’interpose et l’oblige à se rassoir. Doakes est un peu décontenancé, c’est la première fois qu’on lui fait quelque chose de ce genre. Deuxième vidéo, le brun face caméra. Je suis le colonel Fedor Yaponsky,le frère d’Irina Yaponsky. Pour traquer les assassins de ma sœur je me suis infiltré au sein de la famille Riccotelo sous le nom de Quinn Fizetti. J’ai assassiné Steven Blackwell en compagnie de Jack « Lucky » Mayden avec la complicité active de l’équipe du lieutenant Doakes. L’intéressé fait la grimace. C’est quoi ces conneries ? Bien sûr qu’il reconnaît Quinn comme il a reconnu Manuela la petite amie de Frank. Mais il a du mal à comprendre. Quinn un colonel russe ? Ce petit minable ? Invraisemblable. C’est des conneries, il répète. De la mise en scène, ça se voit ! Nous avons deux heures de confession de ce genre, et des tonnes de preuves contre vos amis de la mafia…. C’est terminé Doakes. Doakes lève les yeux vers les deux Smith, la mafia, ils disent ça comme s’ils étaient au cinéma, qu’est-ce qu’ils connaissent de la mafia ces crétins ?. Et des preuves contre moi vous en avez ? Pour le moment tout ce que j’ai vu moi c’est une vidéo avec un mec qui m’accuse sans preuve. Et puis d’abord il est où maintenant ce gars, pourquoi vous l’amenez pas puisqu’il m’accuse ? Qu’on nous confronte. Nous ignorons où il se trouve.

Dix-huit heures vingt et une, salle d’interrogatoire, toujours. Un agent rentre glisse un mot à l’oreille d’un des Smith. Qui l’a prévenu ? On ne sait pas, probablement ses hommes, fait l’agent avec un signe de tête vers Doakes. Les deux agents sortent ensemble. Kleinsfield est dans le couloir avec sa serviette. Cairn arrive à sa rencontre. Maître Kleinsfield ! Quelle surprise ! Où est mon client. Je croyais que vous ne défendiez que les voyous, maître. L’avocat fait comme s’il n’avait pas entendu, il sent exagérément l’after-shave et porte des boutons de manchette en platine gravés de ses initiales, FK.  De quoi on accuse mon client ? D’homicide et de complicité d’homicide, répond un des agents dans son dos. Vous avez des preuves ? Dans la salle d’interrogatoire la danse continue mais Doakes tient bon. Il connaît le système, il connait les techniques d’interrogatoire, c’est pas un cadeau. L’avocat entre précédé de Cairn. Votre plaque  lieutenant. Jusqu’à nouvel ordre vous êtes relevé de vos fonctions. Allez vous faire enculer, répond Doakes en balançant sa plaque sur la table. Vous êtes libre lieutenant, indique l’agent avec Cairn, jusqu’à nouvel ordre…

Dix-huit heures trente-cinq, un nouveau comprimé de Périvine et un demi décontractant léger. Barre vitaminée, soda. Dix-neuf heures, il rentre dans un bar et discute avec un indic sous l’œil d’un agent du FBI. Fais passer le mot à qui tu sais, faut que je leur parle et pas au téléphone, en personne. Dix-neuf heures trente-huit, il rentre chez lui. Passe un coup de fil mais le FBI n’a pas encore eu le temps de poser un micro. Ils le filment de loin, posté ostensiblement devant sa maison. Après le coup de fil on le voit aller dans sa cuisine se faire un café, puis de là disparaître dans le salon. Doakes regarde les actualités mais il n’est pas vraiment là, trop de choses dans sa tête, trop de questions sans réponse. Trop de problèmes en même temps.  Vingt heures dix, un van noir se gare devant la maison. Doakes sort et monte à bord. Vingt heures quarante le van sème les agents du FBI dans la circulation nocturne.

C’est quoi ces conneries, Quinn le frangin de la pute ? Quinn un russkov ? C’est du délire. Je savais bien qu’il y avait quelque chose de louche avec ce mec, fait Ocean en sirotant son whisky. Vingt-deux heures trente, une vaste propriété, quelque part dans le bayou. Végétation tropicale et façade coloniale. Ils t’ont embrouillé, c’est pas possible, fait Frank en tirant sur son barreau de chaise vert olive. Ils m’ont montré une vidéo, c’était lui. Mais c’est quoi exactement un poulet ? J’en sais rien mais les Feds ont l’air d’en avoir long. Il balance le contrat Blackwell. Celui que tu ne voulais pas faire. Celui que je pouvais pas faire. Mais ce mec a volé et tué pour nous, c’est pas possible que ça soit un flic. Frank n’avale toujours pas, Sonny s’est déjà fait son opinion depuis longtemps. J’ai pas dit que s’en était un, dans la vidéo il dit qu’il est colonel. Un militaire ? Qu’est-ce qu’un militaire russkov… Doakes s’exaspère, je t’ai déjà expliqué. Merde… tout ça pour une pute. Pas que, sa sœur… Ouais, ouais… bon on fait quoi ? Il va falloir annuler toutes les opérations en cours. Frank recrache une fleur bleutée, pas question ! On va déjà perdre des millions à cause de cette foutue loi sur les jeux en ligne. Putain de gouverneur, approuve Sonny, j’ai bien fait de ne pas avoir voté pour cet enfoiré, ça m’aurait fait mal au cul. En attendant les Feds ne me lâchent pas, et c’est sans doute déjà la même pour vous. On est au courant, fait Donny Duck qui n’a rien dit jusqu’ici, ils campent devant chez Sammy depuis une semaine. De quoi ? Pourquoi vous ne m’avez rien dit ? s’énerve le flic. Pourquoi foutre ? C’est nos oignons… on a pensé que c’était à cause de Jack. Ouais… y’a aussi ça…. Ils t’ont demandé quoi là-dessus ? Rien, il n’y avait que l’affaire du Hyatt qui les intéressait. C’est bizarre. Ils ne sont pas d’accord sur la marche à suivre, mais toujours finalement c’est Frank qui a le dernier mot. On ne lâche rien excepté les affaires qui risque d’être le plus voyantes, comme les contrats, les braquages. Un genre de silence radio.

Vingt-trois heures quarante. Doakes repart avec le van. A l’intérieur se trouvent Brent et quatre hommes dont le barbu avec le tatouage. Ils vérifient leurs armes, font aller et venir les culasses, chargent, s’équipent. Gilet pare-balle, gilet de combat, casque blindé, vision nocturne.

Minuit trente et une, Périvine et calibre. Adrénaline et la chaleur toujours, épaisse, moite, pas un pet de vent, mais on annonce l’approche d’un cyclone magistral. L’équipe s’invite dans un hangar rempli jusqu’à la gueule de cocaïne, assaut en règle, rapide, efficace, fusils automatiques, mode rafale courte et réducteur de son, quatre morts propres. Ils chargent une partie de la coke dans le van, une demi tonne, embarquent les cadavres, détruisent le reste. Essence. Incendie au bord de la baie, les pompiers dans le quart d’heure. Ils filent sur la highway 180, direction le nord.

Le barbu découpe les cadavres à la machette comme s’il débitait du bois et jette les morceaux à mesure dans le bayou. On entend les caïmans qui se disputent la viande. Ça brasse violemment. Brent tend un portable à Doakes et lui assure qu’il est propre. Une heure et quart du matin, dans le ciel est accroché l’ongle coupant d’un chat de la lune.

Deux heures. Débarque sans prévenir chez sa petite amie stripteaseuse qui vient de terminer son service. Elle est crevée, ll a envie de baiser. La Périvine, la tension de la journée, il a les couilles en feu. Va te faire foutre Warren ! Je suis pas ta pute ! Ils commencent à s’engueuler. Elle le fout dehors.

Deux heures vingt-deux, il erre dans Macéo à la recherche d’une fille arrangeante, un flash de rhum vieux dans la pogne. Une qu’il connaît si possible. Eh Maria, como esta mi amor !? La fille le reconnaît et lui fait un doigt, plutôt crever que de monter avec un poulet. Il se marre et continue de remonter le boulevard. Il croise une voiture de patrouille occupée avec une fille, un trans d’un mètre quatre-vingt-dix avec ses talons compensés, des faux cils longs comme un doigt ornés de paillettes. Il s’arrête à leur hauteur, quoi que vous dise ce petit con de Gusto faut pas le croire. Oh c’est pas gentil de dire ça Warren, minaude le trans. Bonsoir lieutenant, bonsoir les mecs. La soirée a été chargée lieutenant, fait un des flics en regardant sa bouteille. On peut dire ça, ça va Gusto ? Ça va mon chéri et toi t’as l’air tout flappi. Moi ? Naaaan je suis juste chaud comme il faut. Et sur ce il redémarre, et reprend sa route au pas. Il finit par se dégotter une petite, brune, avec la coupe au carré et la perle là, tout ce qu’il aime, si elle a dix-huit ans c’est une chance. Il la fait monter, il est raide, ils vont dans un chantier. Elle veut lui enfiler un préservatif, il la repousse, vingt dollars de plus si on n’en met pas. Va te faire foutre toi ! baragouine la fille Il n’a pas de temps à perdre, il est raide, il en veut et tout de suite, il attrape la fille par les cheveux, merde une perruque, en dessous elle est brune aussi mais avec les cheveux longs, c’est moins bien. La fille se débat, il sort son chibre et l’oblige à le sucer. Elle essaye de le mordre, il la relève et lui donne un coup de tête, sort son arme de son autre main. Maintenant tu me suces gentiment compris ? La fille a un coquard et la peur qui se lit dans les yeux, elle fait signe que oui, il la pousse vers son sexe, lui inflige un rythme, ça dure. Elle manque de s’étouffer. Il jouit la relâche elle se redresse d’un coup et crache par la fenêtre. Il jette des billets. Barre-toi maintenant, allez calte !

Quatre heures vingt, il n’arrive toujours pas à dormir. Trop de Périvine, amphétamine qu’on donnait aux gars de la Wehrmacht sur le front de l’est, trop de problèmes à résoudre aussi. De questions. Comment les Feds ont eu vent de cette affaire de Quinn, comment ils ont obtenu ces films ? Quinn leur a envoyé ? Quinn est mort, il le sait c’est lui qui s’en est occupé. Comme il s’est occupé de sa sœur. C’est aussi pour ça qu’on le paye bon Dieu et c’est sur lui que va tout retomber. Il faut que Knox le sorte de là. Mais Knox a les mains liées non ? C’est ce qu’il va lui servir, grand jury et tout le tralala. Il pense au coup de ce soir, la revente que ça va faire cinq cent kilos de coke. Il pense à l’argent qu’il a accumulé, la cavale ça coute cher. Pas question qu’il aille en cabane, il y a trop de gens qui l’attendent en cabane. Il a baisé trop de monde. Il pense à tout ce monde, se demande comment il va se sortir de ce merdier cette fois. Il pense à Cairn enfin, se dit qu’il faut absolument l’empêcher de nuire, que c’est le plus dangereux d’entre tous. Il va trouver un moyen, il a de la ressource.

Planté devant sa télé, une bière à la main il regarde la rediffusion du superbowl de l’année dernière. Il est ailleurs bien sûr. Sur la pendule murale il est marqué qu’il est approximativement cinq heures, mais c’est pas sûr, elle déconne et d’ailleurs il s’en fout quelle heure il est.

Sept heures, il se réveille en sueur et en sursaut, il a fait un cauchemar, Quinn l’abattait en pleine rue, le cadavre de Quinn, décomposé, zombifié. Il se lève de son fauteuil, groggy, regarde par la fenêtre si les Feds sont toujours là. Ils n’ont pas bougé. Le ciel est sombre, il y a du vent. La télé est toujours allumé, il l’éteint, se prépare pour aller au boulot et puis se rappelle qu’il est suspendu. Mais il ne peut pas rester comme ça sans rien faire ! Il faut que Knox intervienne, il le sent Kleinsfield ne va pas suffire. Pas cette fois. Et peu importe ce qu’évoquera le chef, il ne va pas se laisser balayer de sa propre ville comme ça. Il a fait trop de chose, trop de sacrifice, et puis merde, il ramène des tonnes d’argent ! Il prend une douche, un café serré sans sucre, il aime quand c’est amer, et de la Périvine, un demi comprimé pour pas monter trop vite. Vers sept heures trente il est dehors. Il salut les Smith d’un doigt et monte dans sa voiture. Il a une arme à la cheville et son gilet pare-balle sous sa chemise, il sait que maintenant il est potentiellement dangereux pour ses amis, il connaît la chanson, il ne veut prendre aucun risque. Il n’a confiance que dans son équipe, et encore, il a bien dans la tête deux, trois gars dont il se méfie.

Le chef n’est pas visible, il n’est ni au commissariat central, ni à la mairie, par contre quand il apprend par Lynn que Doakes traine dans les locaux, Cairn s’énerve, passe la consigne, Doakes ne doit pas approcher ni de son bureau, ni de son équipe. Mais Cairn sait qu’il ne part pas gagnant, Doakes a trop d’amis parmi les policiers, trop de gens qui le voient encore comme un héros. Ne serait-ce ceux qui ont participé à la poursuite la veille sur Perfect. La presse aussi, enfin une partie de la presse de cette ville, le considère comme un héros. Car lui-même a des alliés qu’il informe en douce, et pas seulement. Il y a ce mystérieux corbeau au sein de son service, celui qui a branché le FBI. Il le sait par les affaires internes, les Fédéraux soupçonnent quelqu’un de chez eux d’avoir balancé Doakes. Le même corbeau a contacté le Miami Herald, qui lui a passé un coup de fil à propos de l’assassinat de Joe Fat, un mafieux d’Orlando, encore un coup auquel Quinn aurait participé pour le compte des Ricottelo. Bon Dieu ce corbeau va foutre le feu à la ville. Si seulement on savait où est Quinn aujourd’hui… Il est huit heures et quart, le capitaine Cairn doit rencontrer un informateur, il vérifié son arme en sortant de son bureau, croise Lynn avec qui il discute. Il a confiance en lui, il a lu ses états de service, même s’il a été l’objet d’une enquête des affaires internes, il le pense honnête, et puis c’est un bon flic, il le voudrait avec lui à l’antigang, il sait que le lieutenant vise le FBI mais peut-être qu’on peut s’arranger. Faites six mois avec moi et je vous promets que je parlerais de vous…. Lynn a promis d’y réfléchir. Cairn descend dans le parking, des flics en uniforme le saluent sans enthousiasme. Il n’est pas très populaire et il le sait. Comment pourrait-il en être autrement dans une des villes les plus corrompues de la côte est ? Il monte dans sa Lexus couleur résine et sort du parking. Son informateur habite dans un lotissement de River Street., un coin à peu près tranquille. D’après lui il a des infos sur Doakes justement à propos de la mort de deux flics. Encore un autre dossier… un suicide bizarre et un homicide dans un  drugstore. Cairn n’a pas encore fait ouvrir une enquête mais c’est le suicide qui lui a mis la puce à l’oreille. Deux policiers d’un même binôme qui meurent à quinze jours d’intervalle. Depuis qu’il est en place le capitaine passe au crible tous les dossiers suspects qui touchent au service. Ça non plus ça ne le rend pas populaire, ça rend même nerveux. Huit heures quarante, il est arrivé, son téléphone sonne, c’est un journaliste qui veut l’interviewer. Il n’a pas le temps. Il traverse la rue, au même instant à quelques kilomètres de là, Doakes rentre dans le club le plus sélect de la ville en repoussant le maître d’hôtel. Frank il faut qu’on parle. Frank Knox émerge du nuage bleuté de son Havane, un verre de dix-huit ans d’âge à la main.

Ola ! L’indic est seul qui l’accueille avec une bière. Il a le visage couvert de tatouage B-13, Vierge de Guadalupe, etc…Il est portoricain d’origine mais c’est la force de la B-13, ils embauchent tous les latinos sous la bannière de leur choix. Celui-là fait partie d’un petit gang de quartier, les Latin Patriot. Tu veux une bière flic ? Non merci. Cairn a plusieurs réunions qui l’attendent dans la matinée, il est pressé, et puis il n’aime pas être là dans ce quartier. Ça lui rappelle sa propre enfance. Son ghetto blanc à lui, quand il n’était encore qu’un white trash sans avenir. C’est l’armée qui a fait de lui ce qu’il est, c’est grâce à l’armée qu’il est arrivé là où il en est. Il a fait du zèle en Afghanistan et en Irak. Ses médailles lui ont ramené une promotion immédiate au sein des forces. Je suis pas venu pour une bière Adolfo, raconte-moi plutôt ce que tu sais. Eh flic, du calme, faut qu’on discute d’abord, combien ça va me rapporter moi ? T’as pris six mois pour port d’arme, tu dois te présenter dans trois jours à Dog Town, je peux te faire sauter la condamnation. Aaah six mois c’est rien, moi je parlais plutôt pépètes tu vois…  Cairn sent une présence derrière lui, il se retourne, un autre tatoué, râblais, le crâne chauve, l’air menaçant. Qu’est-ce que c’est que ces conneries Adolfo ? De quelle connerie tu parles flic ? De mon pote Carlo ? Ou bien c’est de venir seul chez moi ? Instinctivement Cairn porte la main sur son arme. Sois pas stupide Adolfo, tu sais qui je suis. Clac, clac, le bruit caractéristique d’un fusil à pompe qu’on arme, il sent le canon contre sa tête, un troisième sorti de nulle-part. Ah, ah, ouais on sait qui tu es flic. Ils le débarrassent de son arme, lui prennent son portable. Adolfo l’allume et reconnaît certains noms dans le journal des appels. Dis donc ça en connaît du monde, y’a même cette présentatrice Helena Rodriguez, non c’est vrai ? Font les autres. Helena Rodriguez est connue du ghetto à cause de ses gros seins, elle présente le 13h sur Paradise TV, la chaine préférée des latinos. Eh elle est chaude ? demande le râblais. Les gars vous êtes en train de faire une connerie. Non, c’est toi qui en as fait une pendejo. Et lui tu crois qu’il est chaud, ricane celui qui tient le fusil. Je sais pas, Carlo t’en penses quoi ? Je sais pas non plus… J’ai toujours rêvé d’enculer un flic. Cairn change de couleur, cette fois, fusil ou pas il est prêt à se battre. Mais ils ne lui en donnent pas l’occasion. Carlo lui flanque un coup si violent dans les reins qu’il en tombe à genoux. Il est neuf heures dix.

Doakes sort du club où il a eu une discussion houleuse avec Knox, il a compris le message, on le lâche, il avale le demi comprimé de Périvine et remonte dans sa voiture. Il faut qu’il parle aux mecs, à Brent surtout. Mais en particulier.

Neuf heures vingt, Carlo le viole en premier, puis l’autre lui passe son fusil à pompe, Adolfo filme tout sur son portable. Ils l’enculent, l’obligent à sucer, le couvrent de foutre, la totale, et se barrent. Comme il ne s’est pas laissé faire ils l’ont un peu cogné aussi, juste ce qu’il faut pour faire mal. Cairn se relève, horrifié et paniqué à la fois, mal partout aussi. Il se rhabille honteux. Il sort de la maison complètement sonné, il a encore du mal à réaliser ce qui vient de lui arriver. Il retourne à sa voiture, il boite. Puis il se voit dans le rétro, le sperme qui sèche, il s’essuie violement avec la manche en poussant une espèce de cri guttural, et se débarrasse de sa veste à l’arrière. Il a les mains qui tremblent, il réalise qu’il est incapable de démarrer. Paralysé. Ses clefs sont dans sa veste, il n’ose plus la toucher. Il essaye de reprendre le contrôle, ferme les yeux mais les images du viol lui reviennent dans la tête comme des balles de gros calibre. Il rouvre les yeux, il faut qu’il retrouve son portable, il faut qu’il serre Adolfo et les deux autres enfoirés. Mais d’abord se laver, retirer cette crasse, cette d’odeur d’homme qu’il sent sur lui., d’abord retrouver figure humaine. Il a toujours ces réunions, toujours un poste, une position à assurer, et bien entendu personne ne doit savoir. Il attend de se calmer, les yeux dans le vide, il ignore les appels radio, et enfin il parvient récupérer les clefs et démarrer. Il rentre chez lui sans prévenir le poste et prend une longue douche. Mais il a du mal à se laver, il a du mal à se toucher, son corps ne lui appartient plus, il le dégoute.. Il a une envie de tuer qui lui remonte du bas ventre et puis soudain il vomit sous la douche, et il pleure, et il crie. Tout ce qu’il n’a pas crié pendant qu’ils s’amusaient avec lui. En sortant il se sert un whisky, dix ans qu’il n’a plus touché un verre. Il pense à ça, il pense à tout cet alcool qu’il a ingurgité quand il était môme, première cuite à neuf ans. Il boit d’un trait et s’en ressert un autre. Il s’habille, évite son reflet dans le miroir de la chambre, remarque que ses mains ont cessé de trembler, il est onze heures.

Ce fils de pute de Knox nous lâche. On va faire comment ? Les Feds, les affaires internes, Cairn, on est foutu. T’inquiète pas pour le capitaine, je m’en occupe, est-ce que t’as été interrogé ? On y est tous passé, ils nous lâchent pas. Sur quoi ? Sur tout Hyatt, Blackwell, Quinn, et le polonais. Ils vous ont posé des questions sur Jack ? Oui, pas toi ? Non… Qu’est-ce qu’ils voulaient savoir ? les conneries habituelles mais ils font comme s’ils savaient déjà tout. Oui, j’ai remarqué. Ils sont sur les quais, entre la marina et la capitainerie sur un parking rempli de container orange et rouge, le ciel est toujours sombre, comme une odeur d’électricité dans l’air, et le vent, par bourrasque qui agite mollement les lampadaires  Ils discutent encore un peu. Ce qu’il faut faire, ce qu’il faut dire, sur qui avoir l’œil puis ils se séparent. Onze heures quarante-cinq.

Onze heures cinquante-deux, il est à l’arrêt à un feu, une voiture arrive à sa hauteur, une Buick de 90, la fenêtre s’ouvre sur le canon d’un fusil. Eh Doakes de la part de Sonny ! Le fusil gueule, la vitre latérale explose, il se prend la chevrotine en plein dans son gilet, comme plaqué contre le siège. Il a juste le temps de rouler sur le siège passager avant que l’autre ne remette ça. Il est touché à la cuisse, il sent le sang couler le long de sa jambe, il s’empare du révolver qu’il à la cheville et sort de la voiture. Tire, un genou à terre, la vue trouble, le bras incertain. La Buick continue son chemin, il tire encore, une fois, deux fois. En vain. Fils de pute de Sonny, il va pas l’emporter au paradis !

Midi et demi, toutes les rédactions sont sur le coup, Doakes, une des figures de la police de cette ville, symbole certain d’une corruption pas moins certaine s’est fait tirer dessus en pleine rue et on parle déjà d’un règlement de compte de la mafia. Doakes a été admis au Linda Bush’s Hospital avec de multiples blessures, rien de mortel mais assez de quoi le faire passer sur la table en urgence. Treize heures quarante, Cairn, pâle comme la mort, se rend à son chevet et fait bonne figure auprès des journalistes. Il n’y a que les Latin Patriot qui l’intéressent aujourd’hui, Doakes peut cuire en enfer en ce qui le concerne, mais il a des obligations donc. Les journalistes veulent savoir s’il a bien été victime d’une tentative d’assassinat de la part de la mafia, Cairn dément même s’il n’en sait rien, il préfère noyer le poisson. Quatorze heures vingt et une, le chef Knox envoie un de ses représentant à l’hôpital prendre la température. Doakes a pris du plomb dans les jambes et dans la figure, son visage a doublé de volume, mais il est bien vivant et furieux. Jamais Sonny n’aurait pris la liberté de tirer sur un flic, et sur lui, sans une autorisation tacite au plus haut niveau. Il fait comprendre au représentant que s’il tombe il ne tombera pas seul. Quinze heures, visite du FBI et des affaires internes, tous ensemble, comme s’ils étaient indissociables désormais. Alors Warren toujours pas envie de se mettre à table ? Allez vous faire foutre. Allons Warren on sait que c’est Sonny qui est derrière le contrat. Si vous savez pourquoi vous l’arrêtez pas ? Doakes connaît la danse donc…. En attendant on poste deux hommes devant sa porte. Quinze heures vingt, conférence de presse retransmise sur toutes les chaines locales et bientôt nationales, c’est le capitaine qui s’y colle. Il dément une nouvelle fois les rumeurs de mafia, même s’il n’a toujours pas d’information concrète sur le sujet. On sait que c’est drive-by, qu’on lui a tiré dessus aux pompes depuis une voiture et que les tireurs ont pris la fuite dans une Buick 90 couleur crème. Vingt-cinq minutes plus tard ses propos sont démentis par l’intervention de l’unité de choc au Sammy’s Bar où ils arrêtent Sonny Ocean et tous les gars qui se trouvent là à trainer au milieu de l’après-midi. Seize heures trente-deux, le barbu avec le tatouage dans le cou rentre dans la chambre de Doakes pour lui annoncer la bonne nouvelle, on a serré Sonny et on a le téléphone de Cairn avec le film…. Et Adolfo ? Adolfo il dort avec les caïmans.

Dix-huit heures, maître Kleinsfield est enfin autorisé à voir son client à la prison du comté alias Dog Town. Sonny est furieux lui aussi, pas à cause de son arrestation, à cause du contrat qu’il n’a jamais passé. Même s’il avait eu le blanc seing de Knox il ne l’aurait pas autorisé. Pas maintenant en tout cas, pas en pleine tourmente. Kleinsfield lui assure qu’il sortira demain au plus tard, qu’ils n’ont rien sur lui. Ocean est moins sûr, il a reçu la visite du FBI, ils ont l’air de savoir des choses. Oui, ils savent sûrement plein de choses, je n’en doute pas, s’exaspère l’avocat, mais ils n’ont aucune preuve directe ou utilisable. Ils ont la confession de Quinn, fait remarquer Ocean. Confession qui ne vaudra pas grand-chose si ce Quinn ne se présente pas lui-même devant le tribunal. Non, je vous dis le FBI a sans doute plein de choses sur votre compte mais rien d’utilisable devant une cour. D’ailleurs pour le moment la seule charge qui a été retenue contre vous c’est cette tentative d’homicide. Il paraît qu’un des gars a dit à Doakes, de la part de Sonny, aucun de mes gars serait assez con pour faire ça, on veut me faire porter le chapeau. Oui mais qui ? Sonny prend un air abscons, ça je m’en occupe, j’ai ma petite idée.

River Street dix-heures trente. Cairn a fait venir le SWAT, on va serrer tous les Latin Patriot., pour se faire il a monté un bobard. Un informateur lui aurait dit qu’un des Patriot aurait participé au drive-by. A dix-neuf heures quinze l’opération est terminée et l’unité doit faire face à un début d’insurrection dans le quartier. D’autres unités de police sont appelées en renfort. Dix-neuf quarante, plusieurs incendies en cours dans River Street, Cairn est blessé dans la bagarre, lui ainsi que dix-sept policiers au terme de l’émeute qui n’intervient que vers neuf heures du soir.

Vingt-deux heures trente, chez Rosetta, un petit restaurant italien dans le centre. Donny Duck et ses gars sortent, ils ont bien bu, ils ont bien mangé, ils vont aller baiser maintenant. Un 4×4 s’arrête devant le restaurant, les vitres fumées s’ouvrent sur des canons de pistolets-mitrailleurs. La réponse de Sonny Ocean aux cowboy et aux ambitieux.

Minuit. Cairn essaye de trouver le sommeil. Mais chaque fois qu’il ferme les yeux il se rappelle. Il a prit quinze douches depuis, mais c’est toujours là. La douleur est toujours là. C’est pas seulement la chair, c’est la pointe qu’il a sur le cœur maintenant, cette culpabilité. Il ne s’est pas assez défendu, il n’a pas osé mordre quand il aurait fallu mordre, il a été faible, limite comme s’il le laissait faire. Cette faiblesse qu’il déteste tant chez lui, cette faiblesse qui l’a conduit vers l’alcool, cette faiblesse qui même à la guerre… Et tout lui revient à mesure qu’il erre chez lui. Cette fois où il n’a pas osé bouger de son trou, tremblant de peur alors que les talibans attaquaient leur unité. Ou encore quand il avait vomi après un interrogatoire particulièrement musclé. Oui, il est faible, et c’est un lâche. C’est comme ça qu’il se voit, c’est comme ça qu’il s’est toujours vu au fond, et maintenant il le paye avec le pire cauchemar que l’on puisse vivre. Et il n’a pas retrouvé le portable… Minuit dix, il se sert un verre.

Le vent souffle sur Paradise City, le ciel est sans étoile, de grosses gouttes tropicales et tièdes commencent à tomber sur l’asphalte et sa jungle. Sonny Ocean dort dans sa cellule en dépit du bruit. Frank Ricotello est chez lui devant sa télé qui regarde les émeutes sur River Street. Il est déjà au courant pour Duck, et tout va bien en ce qui le concerne. Le chef Knox est à une réunion d’ancien combattant de l’American Memorial, on récolte des fonds pour dresser un monument dans le centre-ville à la mémoire des soldats tombés en Irak et en Afghanistan, la presse n’est pas invitée. Lui et le maire ont une discussion à propos de leurs problèmes mutuels, ils en viennent à Doakes. Knox, malgré la discussion qu’il a eue avec lui, défend son poulain, le maire est moins sûr. Il serait d’avis qu’on le donne au loup. Vasquez est un féroce, et il a d’autres craintes. Chalmers ; Quoi Chalmers ? Il revient dans la course, il s’est fait élire au grand jury. L’enfoiré, après tout ce qu’il nous doit. Il n’a pas digéré l’affaire Blackwell. Je l’emmerde ! Il est une heure et demi, Doakes lui aussi dort, la morphine. Brent est côté du lit qui mate le film du viol en se marrant. C’est de la bombe ça bébé !

Neuf heures du matin. Cairn, toujours aussi pâle affronte la presse à propos des émeutes de la veille. Il se défend comme il peut mais les journalistes le mettent en contradiction avec les faits. Sonny Ocean est derrière les barreaux et Donny Duck est mort. Pourquoi le capitaine a ordonné une intervention dans River Street alors qu’il est évident que la mafia est dans le coup et non les Latin Patriot, un petit gang de rien du tout. Est-ce qu’il chercherait à protéger quelqu’un ? Neuf heures vingt, Doakes regarde la télé et savoure sa victoire. Dix heures Sonny Ocean sort de prison. Dix heures dix, Cairn boit un verre. Dehors, un vent sale balaye la ville par grosse bourrasque, la pluie continue de tomber par gouttes éparses, la tempête approche.

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Vive la France ! 4

– Bon, on sait où ils sont remarque maintenant. Je vais les faire surveiller.

– Et le capitaine ? je demande.

– Tu veux vraiment qu’il nous pique l’affaire ?

– Non.

– Alors on lui dira quand il sera temps.

Là il me plaît le Toussain. On remonte en bagnole il me dit de regarder dans la boîte à gant. Il y a un flingue avec deux chargeurs.

– Il est pas marqué, il m’explique. On l’a eu dans une saisie, je l’avais gardé au cas où.

Ouais, il me plaît vraiment beaucoup.

– Un Beretta 92, ça faisait longtemps que je n’en avais pas vu un. Merci.

– Je t’en prie. Je te rappelle que je te dois la vie.

– Ah recommence pas avec ça, je nous ai sauvé tous les deux.

– On repart, je suis sûr qu’ils ne seront plus là dans une heure. Je lui dis.

– Fais mine qu’on se casse et pose moi quelque part.

– Qu’est-ce que tu vas faire ?

– C’est des pros faut les traiter comme tel.

– Pas de fusillade hein ?

– Promis, sauf s’ils me tirent dessus bien sûr.

– Mouais… On devrait plutôt faire venir du renfort.

– Le temps qu’ils arrivent ils seront partis.

– Comme tu veux.

Il me dépose un peu plus loin, je reviens sur mes pas en lousdé. Comme prévu ils sont déjà en train de foutre le camp. J’irais bien les titiller mais j’ai promis de pas foutre le bordel. Je les observe depuis l’autre côté de la route, allongé dans un fourré, ils montent à bord d’un van Mercedes noir, je relève la plaque, il y a deux autres costauds, un chauve et un tatoué en plus de ceux qu’on a vu. Je téléphone discrètement à Toussain, je l’informe, ils s’arrachent, je lui donne le signalement de la bagnole, il va lancer une recherche. Mais impossible de se lancer dans une filature, on se ferait griller en deux minutes avec ceux-là. Faut un truc au poil tip top, comme on en prépare avec mes potes de la BRI. Putain je me sens plus impuissant qu’une bite sans couille et j’aime pas plus que ça que la gueule de bois que j’ai dans les veines et cette putain de bouche sèche à cause de l’ecsta que j’ai avalée la veille. Bordel faut vraiment être le roi des cons pour se défoncer comme ça alors qu’on tient son principal suspect ! Quand ils sont partis je retourne dans la boîte voir s’ils n’auraient pas oublié un truc, mais apparemment pas. Ils ont tout bien nettoyé, des pros donc. Pourquoi ils étaient là ? Uniquement pour trouver la stripteaseuse, passer des annonces, distribuer des cartes et la coincer, tout ça en espérant qu’elle leur donne un mec qui m’a trouvé sans que je sache comment. Je ne lui ai même pas demandé, con que je suis. Et maintenant je me dis, on les a perdus jusqu’à ce que moi ou eux on mette la main sur Amok. Je rentre en métro, en chemin je m’arrête pour prendre du fric et me payer un verre histoire de calmer ma gueule de bois et ma soif. Faut que je trouve de la coke aussi, je vais pas rester comme ça avec le nez vide. A Panam j’aurais pas de mal pour en trouver, mais ici je connais personne. Je vais devoir faire un peu de dépouille, ça tombe bien j’aime ça. En revenant à la préf j’apprends que la virée à Venissieux n’a rien donné. Sans déconner !? Ils nous prennent vraiment pour des brèles, quatre piges qu’on le cherche, il nous trouve comme il veut et ils espéraient lui tomber dessus ? Ce capitaine est vraiment la reine des pommes. En attendant j’ai de la paperasse à rattraper pour la fusillade à Feyzin, alors je m’y colle avec ma gueule de bois, c’est pas fin. Au bout d’une demi heure je tiens plus, j’ai trop de clowns avariés dans le crâne il me faut un autre verre. Alors je descends et je vais me chercher ça dans le rade voisin. Quand je reviens Toussain est en train de causer avec un poulet en uniforme qui est lui-même avec une paire d‘autres uniformes de chaque côté d’un petit mec que je ne reconnais pas mais qui lui a l’air de me connaître. Il me regarde bouche bée et puis il dit aux autres :

– C’est lui ! C’est lui et son copain qui ont foutu le bordel chez moi !

Qui c’est ce connard ? De quoi il parle ? J’ai trop la gueule de bois pour percuter. J’interroge le flic en uniforme.

– C’est qui ? Il a fait quoi ?

– Vous le connaissez ?

– Non.

– Menteur ! beugle le mec.

– Usage d’une arme de 6ème catégorie et trouble à l’ordre public. Vous êtes sûr de ne l’avoir jamais vu, ça s’est passé hier soir sur les quais.

Soudain ça me revient, la discothèque… putain :

– Non vraiment pas.

– Menteur ! Menteur ! Même qu’ils étaient deux !

Je fais mine de l’ignorer mais je vois bien que Toussain me regarde de travers. Les flics emmène le gars qui continue de beugler que je suis un menteur et qu’il faut m’arrêter.

– C’est quoi cette histoire de copain ?

– Je ne sais pas ce qu’il raconte je te jure !

– Le brigadier me disait qu’hier il y a eu plusieurs bagarres à Saint Jean, j’espère que c’est pas toi et ton pote Amok… tu me ferais pas ça hein Francis ?

Voilà maintenant que je me sens coupable.

– Mais non, je te jure !

Mais c’est visible qu’il me croit pas, il est flic après tout, on a l’habitude que les gens nous mentent.

– Francis…. Pas toi….

– Quoi pas moi !? Je te dis que j’ai jamais vu ce mec ! Tu crois pas tes propres collègues ?

Il me regarde à la fois dubitatif et déçu.  Ce con me prend pour un saint et je lui ai déjà dit que j’en étais pas un, il ne veut pas écouter ! Il n’insiste pas et remonte dans les bureaux. Putain je l’ai échappé belle.

Le van Mercedes de Splopiti et ses cousins a été loué par une société privée dont le siège sociale est établi, devine où, à la Barbade. Bref un prête-nom qui nous mènera nulle part. Ils sont dans la nature et cette fois on ne sait pas où, et moi j’ai perdu Amok. Bref on n’a rien à se mettre sous la dent et Beauvalais veut qu’on se mette avec eux sur la piste du Charcutier. Ce qui est une perte de temps on le sait bien. D’ailleurs ni moi ni Toussain n’avons mentionné notre rencontre parce que le capitaine ne comprendrait pas qu’on n’ait pas essayé de l’arrêter. Mais en attendant nous voilà à devoir vérifier toutes les pistes foireuses que nous autres à la BRI on a déjà exploré. Beauvalais en est certain, puisqu’on a tué son petit frère, il est dans la région, là-dessus il n’a pas tort, mais toute les pistes en ce qui le concerne sont froides, mortes, même ses hommes au capitaine ne savent pas par où commencer. Alors on fait les fonds de tiroir comme qui dirait, on secoue tout le prunier des indics, et nous ? Moi, Toussain et ses adjoints on se tape le boulot de paperasse parce que ce connard de capitaine m’a dans le nez depuis la fusillade de Feyzin. Au fait ça donne quoi de ce côté-là ? Les empreintes, wallou, les gueules, pareil, personne les connais, sont pas fichés à Interpol, sont pas connus des forces de police, tout ce qu’on sait donc c’est que l’un d’entre eux est un ancien milicien serbe, ce qui va pas nous emmener très loin même si on se procure la liste des criminels de guerre recherchés. Reste l’arsenal, pas de numéro de série, provenance variée, du belge, de l’américain, du russe, et les véhicules, loués par la même boîte à la Barbade. Pourquoi ils ont torturé toutes ces personnes ? Encore une question à laquelle Beauvalais ne s’intéresse pas. Moi si par contre. Tout est visiblement lié à Amok, mais pas seulement. Le frère du Charcutier et Lachemont sont allés en Irak, et le mec qu’ils ont torturé au restaurant idem. Avant d’être maître d’hôtel il les a accompagnés là-bas comme chauffeur fort d’une formation militaire, il servait donc aussi vaguement de garde du corps. On le sait parce qu’on a interrogé sa famille. Bref tout est aussi lié à l’Irak. Mercenaires plus Irak, ça sent l’affaire d’état, je suis surpris qu’on n’ait pas encore eu les cadors de la DGSI sur le dos. En attendant moi j’ai toujours la gueule de bois, plus de coke, Toussain me fait la gueule, et je m’en veux pour Amok.

 

– Hey mais je te jure je suis vierge !

– Ferme la ou tu vas finir vierge et martyr.

L’avantage d’une plaque c’est qu’on peut dépouiller n’importe quel zonard, il ira pas se plaindre. Suffit de bien agiter le cocotier. Et des zonards il y en a plein autour de Part Dieu, comme de n’importe quelle gare au monde. Le mien a caché son tamien dans ses chaussettes ce couillon parce qu’il croit qu’on va pas leur faire retirer leurs pompes en pleine rue, les naïfs… je suis pas très amateur de shit mais faute de grive… Ceci fait je remonte dans ma piaule et je m’en fais un gros quand Amok me passe un coup de fil. Comment il a eu mon numéro ?

– Amok bordel, où tu es ?

– C’est pas important mec où je suis, le petit t’as donné mon cadeau ?

– De quoi tu causes ? Quel cadeau ?

– Le gamin qu’on a rencontré l’autre soir, je lui ai donné un paquet pour toi.

– Non, il a dû oublier, t’es où bordel !?

– Salut mon pote, content de t’avoir connu.

Et il raccroche. Dans les films ricains le mec a un pote aux écoutes téléphoniques qui retrace l’appel et hop. Mais merde je suis en France et pas dans un film. Ici rien que pour avoir une autorisation pour ce genre de service, il me faut une chiée de papiers. Par contre le merdeux qui a oublié de me donner le colis… j’ai son adresse et je fonce direct à son appart.

– Francis ? Hey mec tu peux pas juste débarquer comme ça chez moi à chaque fois, il me fait sur un ton paternaliste.

Je l’attrape par la gorge et je le soulève.

– Mon pote t’as donné un paquet pour moi il est où ?

Il essaye de se débattre, je sors mon gun, ça le calme direct.

– J’avais oublié ! il couine.

– Va le chercher !

Il revient avec un petit paquet de la taille d’un boîtier de cd. Je déchire l’emballage, c’est bien ça, un cd, okay… Je repars en laissant l’autre aller nettoyer la trace de pisse qu’il s’est fait en voyant le flingue. Les mecs m’attendent dehors. Je les vois pas venir. Coup de matraque dans les reins, dans les genoux, cagoule sur la tête, et hop embarqué en plein jour dans leur van.

– Merci pour le cd, me fait une voix que je reconnais aussitôt, l’accent. Qui est la personne là-haut ?

– Je ne le connais pas, foutez lui la paix, il a juste servi de messager.

– Nous verrons ça…

Comment ils m’ont logé ? Ils m’ont suivi depuis la préfecture ? Comment ça se fait que j’ai rien remarqué ? J’avais la gueule de bois, voilà le sujet et j’étais beaucoup trop préoccupé par me procurer de la dope pour regarder derrière moi, con que je suis ! Putain, entre ça et Amok je suis frais moi, et maintenant je vais mourir si je fais rien. Mais faire quoi ? J’ai les mains liées dans le dos, une cagoule sur la tête, et je suis au sol, des pieds sur moi. On n’est pas au cinéma donc. On roule pendant trois quart d’heure environ, les mecs parlent pas, pas de numéro de méchant, ils font juste leur boulot et moi, bin moi je peux qu’essayer d’écouter où on va. Finalement on débarque dans ce qui doit être un chantier au bruit que fait le van en ralentissant. Ils m’arrachent de là et me font avancer. Je me repère comme je peux, on monte des escaliers, je manque de me vautrer, et puis on traverse une pièce et une autre jusqu’à ce qu’ils m’assoient de force sur une chaise. On m’attache les chevilles aux pieds de chaise, et on m’arrache la cagoule. Toussain est juste en face de moi, suant de trouille. Putain de merde !

– Bon, fait Slopiti, nous allons voir qui va parler le premier, mais je parierais sur le petit lieutenant. L’autre c’est un dur à cuir hein.

Il regarde ses potes qui ricanent. Cette fois on se croirait vraiment dans un film, sauf qu’il y a des bidons d’essence et des extincteurs, et que c’est nous qui sommes sur les chaises.

– Non, je vous en supplie j’ai une femme et des enfants ! couine mon Toussain.

Sa phrase fétiche on dirait.

– Ah oui ? Je l’ignorais. Allez les chercher, fait froidement le croate à ses hommes.

– NON ! NON ! JE VOUS TUERAIS BANDE D’ENCULES JE VOUS TUERAIS T… hurle Toussain avant de s’en prendre une du croate.

– Un peu de retenue voulez-vous.

Quatre types sortent, ce qui nous en laisse trois ici, quatre si je compte le chef. Je tire sur mes liens, ça résiste, c’est fait pour, on utilise le même genre d’attache dans la police. C’est mieux que les menottes. Mais aux chevilles c’est du fil de fer. Ça bouge. Toussain est tombé par terre, il crache une dent. Ils le relèvent.

– Bien, puisque nous avons un peu de temps pour le petit lieutenant on va commencer par le dur à cuir…Monsieur Strong que vous voyez là, dit le croate en montrant un gros chauve qui me mate comme son futur dîner, n’a pas du tout apprécié la disparition de son ami Monsieur Brown, ils étaient compagnons d’armes de longues date voyez-vous, je penses que vous pouvez comprendre ça.

– C’était qui Brown ?

Il me jette une des photos que je lui ai laissées en souvenir de moi, retour à l’envoyeur.

– Ah la blondasse qui parlait trop, qu’est-ce qu’il a couiné celui-là avant de crever, une vraie tapette.

Là ça se passe vite, le gros chauve sort un marteau de je sais pas où, et essaye de m’atteindre le genou. Je bascule en arrière de toutes mes forces en écartant les jambes autant que je peux, il me rate et brise la chaise en deux. Je lui balance mon pied dans la tronche, avec le pied de chaise qui l’éborgne, il hurle, les autres me sautent dessus, me bourrent de coups de pied et de coups de poing, j’encaisse. Ils me redressent, le gros chauve a l’œil éclaté, rouge sang et gonflé, il éructe.

– Laissez le moi !

Il me balance son pied en plein dans les couilles. Ça fait un mal de chien, je m’effondre par terre, il enchaîne sur un coup de pied dans l’estomac, avant d’y aller à coup de talon, je sens mes côtes craquer, cette fois c’est pas comme les autres baltringues de la cave, cette fois c’est du sérieux. Il me relève, dit à ses potes de me tenir presque en salivant, et m’arrache une pompe. Il y en a qui me bloquent les jambes, un autre qui me fait une clé au cou, si je bouge j’ai plus de vertèbres. Et puis d’un coup il m’écrase les deux derniers orteils qui explosent sous le fer du marteau. Je hurle comme un dément, je l’insulte, mais qu’est-ce que ça va changer.

–  Bien, maintenant vous allez me dire où est Amok. Je sais que vous l’avez rencontré puisque vous avez ce cd. Ensuite vous me direz s’il en existe des copies.

– Je sais pas où il est, je ne lui ai jamais demandé.

Toussain me regarde bouche bée, j’ai osé lui mentir dis donc. C’est pas grave il s’en remettra.

– Bien entendu je n’en crois pas un mot.

– Rien à fou…

Il m’explose deux autres orteils, je suis bon pour porter une prothèse toute ma vie. Et je remarcherais plus jamais normalement putain ! La douleur est si violente qu’elle me transperce tout le pied jusqu’au genou. J’ai des étoiles qui dansent devant les yeux et je chiale.

– Dur à cuir mes couilles, ricane le chauve.

– Amok ! Où !? aboit le croate.

– Va te faire enculer, j’en sais rien je te dis. J’étais défoncé, on a fait la fête, c’est tout, quand je me suis réveillé j’étais dans le pieu d’une gonzesse.

Il m’observe quelques secondes, comme s’il doutait et puis secoue la tête.

– La perte de vos orteils ne semble pas beaucoup vous préoccuper…

Strong m’explose le gros orteil, mais cette fois mon corps a une réaction tellement violente qu’ils n’arrivent plus à me tenir. Le mec derrière recule, et celui qui me tient les jambes les lâche. Ça dure quoi, oh quatre secondes mais c’est juste assez pour que la rage reprenne le dessus. Juste assez pour que la douleur me pulse, que la haine reflue comme une vague dans mon sang. C’est pas du désespoir, c’est de l’adrénaline pure. Je balance ma tête en arrière de toute mes forces, et entend distinctement le nez de mon adversaire craquer, tout en balançant mon pied valide dans la poire du chauve. C’est là où je sens l’arme, elle est contre mon dos, dans le froc du mec que je suis en train de coincer contre le mur. Le troisième mec me renverse mais j’ai le temps d’arracher le pétard. Et là tu mesures la nécessité d’un bon entrainement. A la BRI on a un des meilleurs, à la Légion c’est the best. Je tombe sur l’épaule et tire trois balles sur le gus, deux sur l’autre, roule sur moi-même et arrive à me libérer un bras en m’écorchant toute la peau du poignet. Le chauve se jette sur moi, la gueule en sang et la haine dans les yeux, le croate lui hurle d’arrêter mais c’est trop tard, son énorme masse me tombe dessus comme un sac de ciment, je fais tomber le flingue. Il me cloue le cou par terre de son genou et commence à me cogner sévère sur la gueule, bin, bing, bing ! j’ai l’impression que mon crâne va exploser. Heureusement il reste ma botte secrète, celle qu’ils n’ont pas découverte en me fouillant. Ma boucle de ceinturon, un push-dagger. Bing bing, je vois rouge, violet, bleu, bientôt noir. Je parviens à dégainer et le poignarde à la jugulaire jusqu’à ce qu’il tombe, c’est-à-dire plein de fois, très vite. J’ai du sang partout, puis un coup de feu éclate, je sens la douleur qui monte de mon tibia, Slopiti braque son arme sur Toussain.

– Ai-je toute votre attention maintenant ?

– Je sais pas mais t’as toute la mienne, fait une voix derrière nous.

 

Il y a des jours où on a le cul bordée de nouilles. C’est des jours faudrait les fêter comme les anniversaires. Ce jour-là en était un. Le Charcutier avait promis d’être derrière notre cul, il avait tenu promesse. Ils sortent de nulle part, toute sa petite armée, avec des AK et des pompes, tous braqués sur le croate. Il y a un instant de flottement pendant lequel celui-ci se demande ce qu’il doit faire, et puis un des mecs sort un Taser et lui tire dessus avec. Ça le terrasse il tire une balle en l’air, convulsé. Les mecs l’embarquent sans un mot, ça va pas être sa fête à celui-là.

– Merci les mecs, nous fait le Charcutier.

– Eh mec, je lui fais avant qu’il parte. Les autres sont allés chercher sa famille, tu pourrais nous donner un coup de main.

– Un coup de main comme quoi ?

– Un téléphone, on va appeler nos collègues.

Il  hoche la tête, ça lui va, il me file un des siens, tous les cadords dans son genre en ont toujours cinquante.

– On a pas le temps pour ça, fait Toussain, le temps que l’alerte soit donné… je te rappelle qui c’est ces mecs.

Il se tourne vers Abou Issan

– Il nous faut une bagnole et un pétard sérieux, tu peux fournir ?

J’en reviens pas, mon Toussain qui veut partir en guerre.

– Eh les mecs, faudrait pas abuser, ronchonne le Charcutier.

– Il a raison, c’est vraiment une question de vie ou de mort, j’insiste.

Il nous regarde l’un après l’autre. Il appelle un des gus.

– Mouloud, va piquer une bagnole dans la rue et donne leur ton AK !

– Eh mais c’est mon…

– Fais ce que je te dis !

Dix minutes plus tard on a la caisse, entre temps je me suis fait des bandages de fortune et j’ai réussi à remettre ma pompe. Ça m’a fait un mal de chien, mais c’est le seul moyen de maintenir correctement ce qui me reste d’orteil. Toussain veut me déposer à l’hosto.

– Tu sais bien qu’on a pas le temps et puis tu auras besoin de moi

– Tu tiens à peine debout.

– Assez pour tenir un flingue. Fais confiance à la bête, je rigole.

– T’es pas une bête, il rigole aussi.

L’avantage qu’on a sur les mecs c’est que Toussain connaît toute la banlieue de Lyon et les raccourcis pour aller chez lui dans le troisième. Mais on a pas de gyrophare, il blinde comme un malade et ils ont de l’avance. On manque d’avoir une demi-douzaine d’accidents quand on débarque. Ils sont justement en train d’enlever les gosses et la moukère.

– Accroche toi ! me gueule Toussain en fonçant direct dans le van.

Le choc est rude, on saute de la bagnole quasi en même temps, moi avec l’AK lui avec deux flingues dans les mains, les vrais bad boys. Je mitraille le conducteur, les vitres partent en morceaux.

– LACHEZ LES TOUT DE SUITE ! beugle le petit lieutenant, remonté comme une pendule.

Pris par surprise, ils lâchent leurs otages qui en profitent pour cavaler vers nous.

– NON !

C’est le moment qu’attendait un des mecs pour dégainer, je dégage le gosse qui se jette dans mes bras et tire une rafale, ils se jettent tous à terre sauf Toussain. Enfin c’est ce que je crois sur le moment parce qu’une des balles a atteint sa femme. Pendant quelques instant c’est la confusion la plus complète, je hurle au mec de rester à terre, Toussain et ses enfants se précipitent sur madame.

– Aïcha !

– Maman !

Heureusement on est un pays de flics des fois je me dis, des jours comme celui-ci par exemple. Parce qu’on entend les sirènes, la BAC, les bleus, tout le toutim, le voisinage…

 

Se prendre une balle de 7,62 dans la poitrine en général ça pardonne pas, je ne sais pas si elle s’en sortira, quand on nous conduit à l’hôpital elle est dans le coma. Je suis désolé pour Toussain et ses gosses, mais si j’avais pas fait ça il nous aurait buté avant qu’on ait dit ouf ! J’essaye de lui expliquer, il me dit qu’il comprend mais je vois bien qu’il masque. Je ferais pareil à sa place. Et puis c’est la fanfare qui déboule avec en tête devinez qui ? Beauvalais la reine des billes. On a droit à un savon l’un après l’autre, suspendu sans solde sur le champ, et ses mecs qui viennent nous debriefer. Qu’est-ce qui s’est passé, racontez tout où on vous envoie devant le juge pour entrave à la justice… Avec Toussain on s’était déjà mis d’accord, pas question qu’on parle du cd ou du Charcutier, mais il fallait retrouver Amok. Versions coordonnées, ils m’ont cuisiné jusqu’à ce que l’interne de service leur dise de foutre le camp, pauvre Toussain il pas eu cette chance, mais il a tenu bon.

On m’a opéré, ils ont amputé trois de mes doigts de pied, faudra que je porte une prothèse comme prévu. J’ai trois côtes cassées, le nez itou, le tibia fêlé, je suis tellement bourré de morphine que je plane à cent mille en matant la télé que mon voisin de chambre a allumée. Le médecin rentre.

– Ça fait combien de temps que vous êtes addict ? il demande.

– De quoi ?

– La cocaïne, il y en avait dans votre sang, à cause de ça l’anesthésiste a dû s’y reprendre à deux fois avant de réussir à vous endormir.

Je fais l’innocent.

– Oh une ligne ou deux par ci par là…

– Vos reins sont en mauvais état, votre nez ne tient plus qu’à un fil, encore une fracture et il vous reste dans la main, vos cloisons nasales sont nécrosées, alors à d’autre voulez-vous !

– Mêlez-vous de ce qui vous regarde.

– C’est précisément ce que je fais, dans quelques heures vous sentirez les effets du manque et de la douleur, comme vous êtes intoxiqué je ne peux pas poursuivre sur la morphine, je vais être obligé de vous mettre sous sédatif.

– Et alors ? je grogne.

– Et alors votre santé est en jeu, vous vous en rendez compte ? Il faut que vous vous fassiez traiter.

– Allez-vous faire mettre !

Il insiste encore un peu mais je l’envoie rebondir. Avec ses médocs je dors à peine, la douleur et comme il dit le manque. Je veux pas me l’avouer mais je sais que je suis accro. Ça fait quatre ans que je tape dedans sérieux, alors il me faut un truc et vite. J’appelle l’infirmière, elle refuse de me perfuser plus de morphine, je l’insulte, mon voisin s’en mêle que je n’ai pas à parler comme ça l’infirmière, je l’insulte lui aussi. Je suis tellement vénère même que je me lève de mon lit, arrache la perfu, et… tombe. Un fémur fêlé donc et trois orteils en moins. Elle essaye de m’aider à remonter dans mon lit mais je la repousse en la traitant de tous les noms. Elle sort et va se plaindre au médecin.

– Bien, puisque c’est comme ça je refuse de vous soigner. J’appelle vos collègues immédiatement et je les informe de la situation

– Pardon ?

– Bonne journée monsieur.

Eh mais il peut pas faire ça quand même ? Bah si il peut, un quart d’heure plus tard j’ai une tripotée de mecs de la maison que je connais pas qui débarquent, m’embarquent en me remontant les bretelles. Et hop me voilà menotté au lit comme un putain de prévenu avec un poulet devant ma porte dans un nouvel hôpital. Le reste des heures passées dans ce lit seront, comme tu t’en doutes, une torture.

Vive la France ! 2

– Le lieutenant Toussain ? il est là-haut.

Une rue tout entière bloquée, pompiers, flics en civil, en uniforme, la médico-légale et son car, tout ça dans une petite avenue qui court tout le long du quartier de Montchat.  Ça commence bien, je suis à peine arrivé je débarque sur une scène de crime. Et qu’elle scène mon pote ! Trois macchabés dans un genre de loft, atelier de photographe genre artiste, un au fond devant un appareil photo sur un trépied, une gonzesse pas plus de vingt ans, un autre sur ma droite derrière la table, par terre, une autre fille en bout de table, assise, le torse recroquevillé, la tête penchée, elle a pris deux balles, une dans le cœur une dans la tête. Je regarde les murs pas un impact, le tir parfait, toutes les balles ont touché au but. Et il y a pas une douille par terre. Ils ont tout ramassé avant de s’arracher. Des vrais pros. Je m’approche d’un nègre en civil, un jeunot, ça doit être un stagiaire.

– Eh gros, je cherche le lieutenant Toussain.

– C’est moi.

– Oh putain, désolé lieutenant, Brigadier-chef Lebreton.

– Oh c’est vous le gars que m’envoie la BRI ?

– J’aurais dû m’en douter, après vos exploits…

– Vous êtes au courant ?

– Les nouvelles vont vite, sept morts… Ça va vous tenez le coup ?

– C’est surtout à mon partenaire que je pense vous comprenez. Quatre ans qu’on bossait ensemble.

– Il était marié ? Des enfants ?

Divorcé seulement, heureusement.

Il me fait signe vers les cadavres.

– Vous en pensez quoi ?

– Du travail propre, des pros.

– Attendez de voir les deux autres avant de dire ça.

– Les deux autres ?

Ça se passe sur le toit, on y accède par une échelle en bois. Ils sont assis sur des chaises noircies et tordues par la chaleur, brûlés jusqu’à l’os. A leur pied il y a bidon d’essence et extincteur. J’ai déjà vu ça en Afghanistan.

– Barbeuk taliban.

– De quoi ?

– Barbeuk taliban, c’est une punition qu’ils réservent aux prostituées…On allume, on éteint, on allume on éteint jusqu’à ce que mort s’ensuive.

– Vous êtes allé là-bas ?

Il regarde les deux cadavres, les mecs de la médico-légale arrivent, on débarrasse le plancher.

– Vous avez les noms de ceux qui vivent ici ?

– Oui, et on a même un STIC sur l’un d’eux. Bernard Lachemont.

Le STIC c’est le Système de Traitement des Infractions Constatées, en gros le fichier national des crimes et délits.

– Lachemont ?

– Vous connaissez ?

– Un peu, il était à Paris il y a quelques années, on l’a serré pour une affaire de faux fafs.

Il sourit.

– Je savais bien que c’était une bonne idée de vous faire venir et Idriss Abou Issan ça vous dit quelque chose aussi je suppose.

– Oh putain oui, pourquoi ?

– On a tué son frère il y a trois jours, avec sa famille, le petit dernier y compris, même méthode que là-haut en ce qui le concerne.

– Son frère ? Mais il est pas dans le business à ce que je sais, je crois qu’il est pigiste ou quelque chose comme ça.

– Reporter exactement, freelance.

Et quel rapport avec Lachemont ?

Pour le moment j’en sais pas plus que vous.

Idriss Abou Issan, dit le Charcutier parce qu’il adore désosser les mecs qui le font chier. C’est pas son vrai nom mais on ne lui en connait pas d’autre. Trafic de drogue, grand banditisme, braquage. En cavale depuis quatre piges, soupçonné d’une dizaine d’homicides. Un loup-garou. Tu parles que je connais, à la BRI si on le choppait on aurait une médaille. Je sais pas qui a eu l’idée de buter son petit frère mais il a pas tiré la bonne carte, ou alors c’est la concurrence, c’est possible. C’est que ça devient sauvage le trafic de stup en France, il y a du gros million en jeu entre la coke et le shit. Tous les quartiers sont sur le coup, et ici des quartiers il y en a quelques un. Je connais pas mais on m’a dit à la brigade. Mais ça, ça ressemble pas à un règlement de compte, ça ressemble à une opération militaire avec torture à la clef.

En attendant je suis installé au Novotel à côté de la gare Part Dieu. Une chambre confortable et anonyme, je peux pas rester là à rien foutre faut que je trouve de quoi m’occuper.

– Eh toi, je demande au réceptionniste, où est-ce qu’il y a des putes à Lyon ?

– Euh… je ne sais pas monsieur, il me fait façon madame est choquée.

– Eh fils de pute me regarde pas comme si ma bite avait du goût, tu vas jamais aux putes toi ?

– Non monsieur.

– Ah putain…

Un client s’approche de moi en se marrant.

– Vous les trouverez à Perrache monsieur.

– Perrache ? C’est où ça.

– Faut prendre le métro, vous y serez en cinq minutes.

– Okay merci.

Je sors, dehors devant la gare il y a les habituels traine latte, je les calcule pas, je rentre dans le métro, y’a la queue devant les caisses, va chier je passe derrière quelqu’un, un mec en veste rouge m’interpelle.

– Eh c’est pas gratuit !

– De quoi ?

Je retourne sur mes pas et sort ma carte. Va chier connard pour moi tout est gratuit, même ta gueule si je veux.

– Excusez-moi, il fait.

Je continue mon chemin et vais à Perrache.

– Eh toi, où sont les putes ici ? je demande à un zonard qui traine dans cette gare ci.

Il m’indique, je descends les escaliers, les filles sont sur le côté de la gare, dans des camionnettes. Oh putain les morceaux ! C’est ça leurs putes à Lyon ? Des vieilles de 60 piges ?

– Eh chéri, je fais en m’approchant. Y’a pas de la viande plus fraîche dans le coin ?

– Je t’emmerde connard, me répond la vieille.

– Me pète pas les couilles Alzheimer dis moi juste oui ou non.

– Merde ! Dégage !

– Il y a un problème Josy ? fais une autre pute en sortant de sa camionnette.

Bordel elle doit bien faire cent kilos et elle est tatouée comme un yakuza !

– Nan y’a pas de blème, j’explique, je veux juste de la viande fraîche, c’est trop demander ?

– Eh casse toi connard ! me répond l’autre.

Bon fait chier. Je me casse et rentre dans un rade, j’ai soif. Je commande une pinte et je demande au mec s’il connait un coin avec de la viande fraîche. Ouais il connaît, il m’indique des roumaines deux rues plus loin. Elles aussi elles sont en camionnette. Il y a une blonde maigrichonne dehors qui attend, et une brune avec une peau blanche et des rondeurs, je demande le prix à la brune, ça me va mais pas question que je baise avec une capote.

– Pas capote, pas baiser, elle me fait avec son accent à la con.

– Fais pas chier, je te paye le double !

– Pas capote pas baiser, elle répète.

Commence à m’emmerder celle-là.

– Bon, bon bon, okay

On monte dans la caravane, c’est petit, il y a un lit avec une couverture orange et des coussins chamarrés, des icônes aux murs, un petit miroir, un seau avec de la flotte avec lequel elle me lave la bite en me branlant avant de m’enfiler une capote, elle commence à me sucer. Je sens ça va. C’est pas mal, elle s’y connaît, mais je veux qu’elle aille au fond alors je lui colle la main sur la tête et je lui fourre tout mon dard dans la bouche, elle se débat, je la lâche.

– Arrête ça ! Je fais pas gorge profonde.

– Putain tu m’emmerdes toi, à quatre pattes salope !

– C’est vingt euros plus.

– De quoi ? t’es malade ?

– C’est vingt euros plus ! Si tu veux voir sein aussi c’est dix euros plus !

Elle porte un corset noir et des bas à larges résilles, elle a la chatte taillée en ticket de métro évidemment. Je l’attrape par la taille et la retourne comme une crêpe, elle pousse un cri mais je m’en cogne, je la fourre d’un coup sec et je commence à la baiser sérieux, han, han, mais merde j’ai la queue qui ramollit parce que je sens rien ou presque maintenant, putain de capote ! Elle rue, je me retire, j’arrache la capote en lui bloquant la tête dans les coussins, puis je la fourre à nouveau, elle grogne, elle essaye de hurler, elle se cabre, ouais c’est bon ça ! Je lui fais une clé au bras pour la calmer, je la baise encore un peu et je balance la purée sur son cul.

– Espèce de salaud, elle fait en émergeant des coussins.

– Ferme ta gueule salope.

J’attrape mon blouson, sort la fiole de coke et me fait une prise.

– T’en veux ?

– Va te faire foutre !

– Pfff…

Je me rhabille et je sors. Il fait bon, l’été est pas loin. Je vais me saouler dans le rade que m’ont indiqué les putes.

– A DOM ! MON POTE !

– C’est qui Dom  ? me fait en passant un ivrogne, un jeune avec une barbe d’étudiant.

– Mon pote, t’es sourd ? Va chier je veux picoler seul ce soir.

– Eh ça va reste tranquille mon gars.

Ils sont fous dans ce coin ou quoi ?

– J’ai une gueule à rester tranquille toto ? Prends tes petites couilles tant que tu les as encore attachées au cul et va t’assoir avec tes potes.

Il repart avec ses bières sans demander son reste.

– Ces jeunes je vous jure, je fais au barman qui se marre.

– Vous êtes de la maison ? il me demande.

– Ça se voit tant que ça ?

– Comme le nez au milieu de la figure.

– Bah ouais, je suis de la maison, je soupire.

– Vous avez vu ce qui s’est passé à Paris ?

– Ouais, ouais, je veux boire tranquille j’ai dit.

Il recule. J’aime pas les touristes, les pseudo sympathisants, les lèches-culs et je sais en reconnaitre un à cent mètres.

– Bon, bon, excusez-moi…

Soudain j’entends un son de cloche qui passe à la radio, je reconnais tout de suite le morceau, putain Dom et moi on l’adorait ce morceau. Hell’s Bells.

– Mets plus fort ! je fais

– Je peux pas à cause des voisins, on a déjà eu une amende, plaide le barman.

– Putain de ta mère !

Je saute par-dessus le comptoir et je mets à fond, les jeunes dans le fond beuglent de joie. Je chante en yaourt en mimant une gratte, head banging mec ! A fond ! la tête en avant et en arrière comme Angus Young. Dong dindingdong, ding dong, ding dong, dalala dindingdong ding dong talala Hell’s Bells ! Qu’est-ce qu’on se marre.

 

Je suis rentré vers trois heures, en chemin j’ai mis un pain à un pélo qui me revenait pas. Ça va j’étais content, ça avait été une bonne soirée.

 

Un an sans sortir de mon appartement. Un jour j’ai eu un sursaut, je suis allé voir un psy de l’armée, il m’a prescrit des anxiolytiques. Et puis surtout je suis rentré chez les flics. Taper sur les gens ça toujours été ma meilleure thérapie, je crois que je suis un peu psychopathe sur les bords, mais qu’est-ce que c’est bon !

 

– Ça y est on sait quel lien il y a entre Lachemont et Issan, le premier travaillait parfois pour le second, ils sont allés en Irak ensemble couvrir la guerre.

Toussain partage son bureau avec deux bricards, c’est ses adjoints, Lautiers et Villemont. Un petit, un grand, un long maigre, et un costaud avec du bide. Ça se sent ça pantoufle chez eux.

– On a fouillé son portable aussi, il a appelé treize fois le même numéro, et quatre fois un autre numéro dans la soirée. Le premier c’est du pré payé, on pourra pas remonter jusqu’à lui l’autre c’est le numéro d’une fille. Une dénommé Latifa Royale.

– Tu m’en diras tant, c’est quoi une artiste ?

– Si on peut dire, elle est stripteaseuse.

– C’est de l’art, faut pas dénigrer, fait Lautiers.

– Ouais c’est une pute quoi, vous avez un STIC sur elle ?

Le lieutenant me regarde un peu de travers mais je m’en branle.

– Non, quelques amendes de stationnement c’est tout.

– Bon bin on va aller la voir non ?

– Ça marche.

Latifa Royale, je te jure, tu parles d’un blaze. Ça doit être une grosse pouffe siliconée de bougnoule qui se prend pour Nabila. Elle crèche à la Croix Rousse, on y monte. Raté c’est une putain de négresse carrossée comme un avion de chasse. Jamais vu un bidule pareil. Elle est chez elle, elle nous reçoit dans une petite robe verte moulée je te dis pas. Putain j’ai la trique. Faut dire que j’ai un truc avec les négresses, entre une blanche et une négresse moi je mange la viande noir de préférence.

– Je peux vous aider ?

Elle est bien aimable, elle nous laisse même entrer.

– Est-ce que vous connaissez un certain Bernard Lachemont ? demande Toussain.

– Euh oui, il a fait quelques photos pour mon book pourquoi ?

– Nous pensons qu’il est mort.

– Vous pensez qu’il est mort ? Vous n’êtes pas sûr ?

– Les corps n’ont pas encore été identifiés.

– Les corps ?

– Oh… mais c’est horrible.

Je regarde sur le côté, dans le salon, il y a une valise ouverte, un sac.

– Vous partez en voyage ?

– Euh… euh, non, non, je faisais un peu de ménage.

Je sais qu’elle ment mais je dis rien.

– Monsieur Lachemont vous a appelé samedi soir. Pouvons-nous connaitre l’objet de son appel ?

– Samedi ? Ah bon non, il ne m’a pas appelé.

– Je me permets d’insister, nous avons la liste de ses appels. Et vous êtes la deuxième personne qu’il a essayé de joindre avant de mourir.

– Ah, non, non, d’abord samedi je travaillais.

– Il a bien dû vous laisser un message, il a appelé plusieurs fois, a insisté Toussain poliment.

– Ah non, non !

Bon ça commence à bien faire les grimaces je me dis.

– Ecoute salope, je lui fais en la regardant bien en face, on en n’a rien à foutre qui tu suces ou si tu fais la pute le samedi, dis-nous juste la vérité !

Le lieutenant me regarde comme si je venais de lui chier sur le front. Ça va bien le cirque à guignol, m’en branle de son opinion.

– Je vous demande pardon ? Sortez de chez moi immédiatement !

Elle se cabre, j’adore ça. Je rentre dans le salon et j’attrape une nuisette dans ses valises. Un truc léopard transparent.

– Eh c’est joli ça ! je me moque.

Ils en reviennent pas ni l’un ni l’autre.

– Brigadier s’il vous plaît….

Je balance la nuisette, j’ai vu un truc. Un béret vert coincé sous une pile de jean.

– C’est quoi ça ? je fais à la fille.

– Euh… c’est à mon fiancé !

– Ah ton fiancé salope ? Il est dans la Légion ? C’est quoi son nom ?

Appelez ça l’instinct mais en touchant ce béret j’ai immédiatement l’impression de connaître son propriétaire.

– Euh…. D’abord je n’ai rien à vous dire, sortez immédiatement avant que j’appelle mon avocat !

Bon là elle commence à me chauffer, je déteste les avocats. Les baveux ils nous font chier. C’est la nouvelle mode maintenant, tout le monde menace tout le monde avec son baveux. Je t’en foutrais moi ! Je sors du salon d’une traite et je l’attrape par le cou avant de la coincer contre le mur.

– Arrête de me faire chier comme ça petite pute nègre, je gronde, le nom du mec.

– BRIGADIER !

Elle est morte de trouille maintenant, toute grise la négresse, et elle a raison, je rigole pas moi.

– Pa… Patrice….

Elle pleure à moitié maintenant. Ça fait tilt tout seul dans ma tête.

– Patrice Van Ng ?

Elle en revient pas d’un coup, elle ouvre la bouche, la ferme.

– O… oui…

– Putain Amok !

Je la repose.

– Où il est ? Qu’est-ce qui se passe ?

Elle se met à pleurer pour de vrai, grosses larmes.

– Brigadier sortez immédiatement, c’est un ordre !

Je regarde Toussin, il est gentil lui…

– Toi me pète pas les couilles okay ?

Je dois avoir mon air loup-garou parce que lui aussi il grisâtre le négro.

– Alors… je fais à la fille.

– Alors il est venu hier…. Il était défoncé… complètement flippé, je sais pas ce qu’il avait… il a pas voulu me dire…. Il m’a donné de l’argent… m’a dit de partiiiiiir !

Grosses larmes. Je la prends dans mes bras.

– Voilà, voilà, tout va bien cocotte.

J’en profite pour lui peloter un peu le cul, elle se recule choquée.

– Bon… bon… Et tu sais où il se cache là ?

– Non, je vous jure !

Je la crois. Qu’est-ce qu’il fout à Lyon ? Il est de Bordeaux.

– Pourquoi il est là ? C’est juste à cause de toi ?

– Non, il voulait voir quelqu’un, il ne m’a pas dit qui.

Putain, Amok… lui et moi ça remonte à 2002, quand on nous a débarqués dans les montagnes à la chasse au Ben Laden. Un tueur comme j’en ai rarement vu, d’où le surnom. Franco vietnamien, 1er RE, on a fait un an ensemble avant que nos bataillons soient séparés, je sais qu’il est passé dans le privé depuis, mais c’est tout. J’explique tout ça en sortant de l’appartement de la pute. Le lieutenant me reproche mon comportement, et me dit qu’il va faire un rapport. Oh merde !

– Eh faites pas chier, elle nous menait en bateau !

– Vous l’avez brutalisée, insultée, vous avez fouillé sa valise sans commission rogatoire, vous vous croyez dans un western ou quoi ? Je vous colle un rapport, c’est tout !

– Oh putain de ta mère… je grogne, qu’il aille se faire enculer avec son rapport. Comme vous voulez, et on fait quoi maintenant ? Vous voulez me renvoyer à Paris par le premier train c’est ça ?

– Ça me tente bien en effet, si vous ne connaissiez pas ce Amok… Où est-ce qu’il pourrait se cacher d’après vous ?

– C’est un ancien légionnaire qu’est-ce que vous croyez ? Il peut être n’importe où ! Même vivre dans les égouts comme le Punisher s’il veut !

– Le quoi ?

– Laisse tomber.

J’adore cette bédé, ce mec qui dessoude toute la mafia pour venger sa famille, avec son crâne sur le torse et ses deux flingues. « Ceci n’est pas une exécution, c’est une punition ! » Quand j’étais dans la Légion on avait un teeshirt avec une tête de mort aussi, sauf qu’il portait un béret. J’adorais ce teeshirt.

Le lieutenant a farfouillé dans le carnet d’adresse de Lachemont, son téléphone, ses collègues ont fait quelques appels, on a d’autres adresses à visiter. On sillonne Lyon et ses proximités une partie de la journée, du boulot de porte à porte qui nous mène jusqu’à Feyzin. Un restaurant où travaille un gars qu’on n’a pas réussi à joindre. Quand on arrive, il y a Rage Against The Machine qui braille. Ah ce groupe ! Ils ont fait un bon album et puis c’est tout ! quel dommage. N’empêche, quand ils sont passés à Paris j’étais à leur concert, comme Nirvana. J’étais jeunot mais j’ai toujours aimé le hardcore moi, alors le grunge pensez…

Le restaurant est un grand bâtiment en préfabriqué, la porte est ouverte, on entre, et tout de suite on sent l’odeur. La chair brûlée. Ça se passe dans la cuisine et ils sont encore là. Avec le mec sur une chaise, devant le passe, à moitié grillé. Il fume encore, je mate nos nouveaux amis, deux gros bras armés de pistolet-mitrailleur MP5 et un blond avec un flingue dans le pantalon, un Glock. Le blond sourit.

– Eh bien bonjour ley zamis, il fait avec un accent anglais à couper au couteau. Ce ney po bien dey no pos fwapper avant d’entrey, cey comme ça qu’on dit, no ?

C’est le moment que choisit le cramé pour revenir à lui, soudain c’est Sarajevo dans la cuisine. Je dégaine et abat les deux costauds l’un après l’autre, le blond s’enfuit en tirant, le lieutenant, derrière moi, réplique à moitié plié en deux, connard je vais rentrer dans sa ligne de tir s’il arrête pas ! Je le bouscule, il tombe, je cavale après le blond. L’autre est en train de traverser le parking, il balance des pruneaux tout en courant, et d’un coup je les vois qui sortent de deux 4X4 garés un peu plus haut le long de la jolie place avec son kiosque de ce village si paisible qu’était Feyzin il y a cinq minutes. La minute bucolique est terminée, ils sont quatre, deux/deux de chaque côté, fusil d’assaut, déplacement en perroquet comme on dit, tir de suppression, tous en même temps, les balles pleuvent comme à la guerre parce que c’est la guerre. Ces types savent très bien ce qu’ils font et ils le font bien. Les vitres explosent, les pneus sont déchirés lacérés, la tôle est mitraillée, une voiture sur le parking prend feu. Je réplique, j’ai 15 cartouches pour la guerre justement. Toussain sort à ce moment-là, il tire depuis la sortie, les balles tracent dans sa direction j’en profite pour abattre un gars, qui essaye de traverser en face, je me tourne vers Toussain pour voir s’il va bien, on échange un regard, c’est clair qu’il a peur. Les vitres de la bagnole éclate au-dessus de ma tête, je me couche et balance deux pruneaux par en dessous à l’autre mec qui se pointe avec son FAL, une dans la rotule, une dans les couilles, il tombe à genoux, je l’achève d’une balle en pleine poitrine. Je recharge. Soudain j’aperçois au-dessus de moi un des gars qui s‘approche, Je tire à travers le pare brise, me redresse, continue de tirer parce que juste derrière lui son collègue recharge. AKSUD modèle commando avec les chargeurs tête bêche, va chier connard on mourra pas aujourd’hui. Blam ! Blam ! Blam ! Il tombe, essaye de sortir son pistolet de back-up, enculé de ta mère ou quelque chose comme ça, blam ! Ta gueule !

– I’M GOING TO KILL THAT BITCH !

Blondinet s’est trouvé un otage, je me suis trouvé un AR 15 avec une visée réflexe, on va voir qui va gagner. Il beugle dans sa langue de rosbif que j’ai apprise à force de fréquenter les forces de la Coalition. Je vais le tuer, je vais le tuer, t’approche pas, blabla, l’otage, un quadra avec une bedaine et une barbichette de pédé comme ils en ont tous maintenant, a pissé dans son pantalon, je vois l’auréole, ça me fout les boules pour lui, je me concentre, j’épaule mon fusil en avançant doucement, patiemment, je respire lentement, je le centre dans mon viseur, et quand je sens que c’est bon…

La balle lui rentre pile au-dessus de l’œil en laissant un petit trou, il tombe raide, la fête est finie.

 

Ils m’ont envoyé au vert et voilà que c’est le carnage. Je peux pas dire qu’à la préfecture de Lyon ils sont enchantés de ma présence tout d’un coup, et à Paris… à Paris j’ai reçu un coup de fil du patron lui-même, Baillard, le directeur de la BRI. Il est pas furieux, il est limite nervous break down. C’est la seconde fois en moins d’une semaine que je tombe sur un traquenard à l’arme de guerre, et cette fois c’était des professionnels, des vrais. Ce qui veut dire en gros, aux yeux du public comme de la hiérarchie, qu’on ne fait pas notre travail. Je crois qu’il va m’envoyer rebondir, genre on a vu avec Lyon vous partez pour Saint Pierre et Miquelon. Non, il veut qu’on boucle cette affaire au plus vite, surtout si c’est lié au Charcutier.

– T’es un héros, ils peuvent dire ce qu’ils veulent à la pref, pour moi t’es un héros !

C’est Toussain qui parle.

– Nan, nan, crois moi je suis pas un héros.

On est chez lui à boire des bières, sa femme est en train de coucher les petits, une bougnoule plutôt mignonne.

– Si ! il insiste, pour ma femme, mes enfants, pour moi, aujourd’hui t’es un héros, tu m’as sauvé la vie !

– Okay, okay, si tu veux, j’ai fait, je suis un héros.

– J’avais peur tu comprends, j’ai toujours peur ! Mais toi non !

– Moi c’est différent j’ai de la pratique, l’Afghanistan, la Légion, tu comprends ?

– Et quand tu as eu l’autre, tu étais si calme alors que j’osais même pas parler ! J’avais peur pour le gars, j’avais peur pour moi, c’était horrible.

– T’inquiète, repose toi avec ta famille un jour ou deux ça va passer. C’est normal, t’as pas l’habitude.

– Et toi si ? Je veux dire ça ne te fais rien ?

J’ai haussé les épaules, qu’est-ce que tu veux que je le baratine. J’adore tuer des gens et je fais ça très bien. Mais il comprendrait pas.

– Plus grand-chose…

C’est de son côté que ça a coincé avec la pref de Lyon, il trouvait qu’un petit lieutenant sur une si grosse affaire c’était pas normal finalement. Je leur donnais pas tort. Quatorze cadavres en trois jours c’est un sacré score dans un petit pays si calme si douillet, surtout dans une ville aussi bourge que Lyon. Ça fait tâche. C’est sur le choix du bonhomme pour continuer l’enquête que ça craint. On est sous les ordres du capitaine Beauvalait maintenant, un con de compétition, j’ai pas besoin de longtemps pour m’en apercevoir.

– Vous avez assez sévi comme ça. Remettez-moi votre arme.

Après une fusillade impliquant une arme de service on vous confisque votre arme le temps de l’enquête interne. T’as pas le choix c’est comme ça, mais tu peux prendre ton arme de secours si t’en as une, et j’ai un Glock en plus dans ma valise. Me foutre à poil alors que je suis en service, ça, ça se fait pas.

– De quoi ?

– Et soyez heureux que je ne vous fasse pas sauter votre plaque !

– Il est sérieux lui ? je demande à mon petit lieutenant.

– J’en ai peur.

– Et je vous prierais de ne pas parler de moi à la troisième personne ! ajoute ce con.

C’est comme ça que je me retrouve sans pétard. Je me sens à poil. Faut que je me démerde pour en trouver un autre.

– Tu peux pas m’aider ?

– T’inquiète on va arranger ça.

Il a pas peur de se faire gauler, il risque un peu sa carrière là, ça me plaît.

Après ça on descend à la morgue. Les mecs que j’ai refroidis sont alignés sur des chariots. Les autopsies n’ont pas encore commencé. Ça sent la mort et le chloroforme là-dedans, le savon antiseptique et le sang. On les a lavés mais le sang ça s’incruste même dans l’air, acide, diffus, présent. J’aime bien cette odeur. Le chef légiste est là, il a commencé les premières constations, il me fait signe.

– Vous avez déjà vu ce genre de tatouage ?

Oui, j’ai déjà vu ça.

– Les Tigres d’Arkan, une unité de tueurs serbes. Criminels de guerre…

– Regardez là, une ancienne blessure par balle.

Il me montre le blond, en effet, il a été blessé à l’avant-bras. Un anglais, un serbe, des cicatrices de combat…

– Des mercenaires.

– C’est ce que je pense aussi, répond le chef légiste.

– Des mercenaires !? répète Toussain.

– Ça se tient, je dis, barbeuk Taliban, Amok…. Il est passé dans le privé je t’ais dit.

– Mais quel lien avec Abou Issan.

– Aucun si ça se trouve.

 

Mais plusieurs personnes n’étaient pas d’accord avec cette théorie, Beauvalait pour commencer et Abou Issan en personne pour terminer. Le premier a lancé ses hommes sur la piste d’un mec qu’on recherchait dans toute la France depuis quatre ans, pendant que le second nous tombait dessus alors qu’on faisait la tournée des indics du petit lieutenant.

Il est marrant Toussain, il essaye de la jouer vachard avec ses indics mais à chaque fois ça se termine par un tapage dans le dos, et vas-y que je te roule un patin si t’insiste. Je comprends pas trop sa méthode mais ça marche. Enfin ça marche, on va nulle part, mais les mecs sont pleins de bonne volonté.

– Hey pélo tu fais quoi là !?

Une camionnette blanche, un melon à la fenêtre, nous qui causons à un indic à la Duchère, quartier encore sensible à ce qu’il paraît. Je t’emmerde, la loi c’est nous.

– Dégage on est de la police.

– Ah ouais cousin ? Je peux voir ta carte ?

Bon, j’ai pas de flingue et j’ai pas envie que ça parte encore en sucette. Je sors ma carte.

– Je vois rien pélo, tu veux pas t’approcher ?

Okay, je m’approche, il me braque un fusil à pompe à canon scié sous le nez, la portière coulisse à la volée, Toussain n’a pas le temps de dégainer qu’en sort une pelletée de bougnoules avec un putain d’arsenal de guerrier. C’est Bagdad à Lyon si on fait les cons, bis repetitas, et on n’a pas une chance. Ils nous font grimper dans la camionnette, Le Charcutier nous attend à l’intérieur. Il est maigre, les yeux cernés de mauve, la bouche marquée par des rides profondes, il a un regard de dingue.

– Qui a tué mon petit frère ? il nous demande de but en blanc.

Les mecs nous braquent leurs flingues sur la poitrine pendant que la camionnette reprend sa route. Toussain n’en mène pas large et moi non plus trop en fait. Parce que je vois bien que la mort pourrait très vite arriver si on ne donne pas les bonnes réponses.

Ecoute, je dis, on n’en sait rien, je te jure, on y travaille !

– Vous savez quoi ?

– On pense que les mecs qui l’ont tué sont des mercenaires.

– Des mercenaires ?

– Ils ont tué d’autres gens aussi, c’est pas lié à toi à priori. C’est lié à lui, les gens sont liés à lui.

– A Mohamed ?

– Il faut nous croire, je vous en prie, fait Toussain, j’ai une femme et des enfants !

– Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?

– Ce qu’il essaye de te dire c’est qu’on a pas intérêt à te mentir, on le sait, je plaide.

J’essaye pas de titiller sa vanité, c’est ses yeux, on dirait qu’il attend que ça d’avoir un prétexte pour nous désosser. On raconte une histoire atroce sur lui, qu’il aurait taillé en entier un mec vivant après l’avoir écorché. Il paraît que ça a duré quatre jours et qu’il avait un médecin sur place pour le maintenir en vie le plus longtemps possible. Je ne sais pas si c’est vrai ou une légende urbaine, j’ai pas envie de savoir.

– Okay, on vous laisse courir, mais on sera derrière votre dos, essayez pas de nous baiser.

– Ça risque pas.