Ma petite entreprise 5.

Comment te décrire le personnage rien que la première fois où on l’a rencontré, le genre d’impression qu’il fait direct ? Un bulldog, un british bulldog d’un mètre quatre vingt dix et de cent quarante kilos, tatoué de partout. Crâne ras, une tête de mort sur la nuque, un Jean Gabin hyper réaliste sur la poitrine, un koï dans le style japonais qui lui prenait tout le coude et une partie de l’autre bras, une autre tête de mort sur l’épaule, un dragon sur le mollet qui s’enroulait pour lui mordre le genoux, le tout en short boxer et tablier de cuisine, un téléphone dans une main, un Glock 17 dans l’autre. Tu vois ? Ah et s’il avait Gabin et pas un acteur anglais sur le cœur c’est parce qu’il était français immigré à Londres, français de chez français comme on allait vite le découvrir. Et il n’était pas seulement agent pour des DJ, il était également restaurateur, cuisinier, apparemment copain avec des gars de Scotland Yard, du RAID et des SAS vu qu’il avait les écussons des trois au dessus de son bar, et donc trafiquant de drogue. Enfin… je crois pas qu’il aurait vu ça comme ça, lui il disait plutôt qu’il arrangeait les gens. Et il arrangeait beaucoup de monde en pas mal de truc. Les flics qui mangeaient à l’œil, les poulettes de boite de nuit qui allaient sucer untel contre une entrée gratos à un concert, ou deux g de bonne dope, les DJ donc, qu’il arrosait également en dope, les organisateurs de soirée, les agents de musicos… Plus sa conso perso parce que question C. c’était un vrai aspirateur. Débarquer dans un restaurant où un mec à moitié à poil et armé engueule son téléphone, c’est pas forcément la meilleure approche quand t’as pour deux kilos de dope dans ton sac à dos et que c’est ta première rencontre. Il gueulait dans un anglais gaulois à t’écorcher les tympans de Shakespeare. Mais l’autre de l’autre côté devait très bien comprendre parce que je l’entendais répéter, yes, yes, sorry, please, et des trucs du genre. Puis il a interrompu brutalement la conversation en plaquant sa grosse pogne sur le micro et il nous a beuglé.

–       Vat you vant !? It’s close !

–       Euh on vient pour la livraison, je lui ai répondu en français.

–       Quelle livraison ?… ah ouais, posez ça là ! Il nous a fait en nous montrant une table dans le fond de la pièce.

On s’est regardé avec Driss, il croyait qu’on livrait des bières ou quoi ?

–       Euh c’est-à-dire que si quelqu’un rentre…

–       Bah quoi ? Posez ça là et attendez ! Ils ont peur d’attendre les p’tits loups ?

–       Euh… non, non…

On s’est assis pendant qu’il terminait son engueulade, son pétard toujours à la main. Après quoi il a balancé le téléphone sur le bar, et toujours avec son flingue qu’on lâchait pas des yeux, il nous a demandé ce qu’on voulait boire.

–       Euh c’est-à-dire on avait pas prévu de rester, voyez…

–       Hein ? Ah pas d’histoire les p’tit gars, moi je fais pas affaire avec des pélos que je connais pas. Alors, vous buvez quoi ?

On a prit chacun une bière, il s’est assis avec nous avec un pastis qu’il remué devant son nez de pékinois tout en posant son pétard sur la table.

–       Je le fais importer de Marseille, ces cons d’anglishe adorent ! Vous saviez que Paul Ricard il était lié à la mafia corse ?

–       Euh non…

–       C’est connu pourtant, et la mafia corse c’est quoi ?

On a échangé un coup d’œil avec Driss, où il voulait en venir ?

–       Euh… je sais pas.

–       La French bien sûr !

–       La French ?

–       La French Connection quoi d’autre ! Putain vous avez quel âge bordel ?

–       Euh je vais sur mes dix-neuf ans j’ai dit.

–       Et moi sur mes vingt et un, a répondu mon pote.

–       Vous fatiguez pas les gars, je vois bien que vous êtes des mômes, mais putain vous avez jamais entendu parlé de la French Connection ?

–       C’est pas un film ? J’ai demandé timidement parce que ça me disait bien un truc mais je voyais pas quoi à part, va savoir pourquoi, un acteur avec un petit chapeau.

Il a prit un air offusqué.

–       Un film ! Mais non c’est pas un film putain ! C’est un putain de trafic que les marseillais et les corses ont mit en place avec les Etats-Unis dans les années 70. La loi de 70, l’article L670, vont pas en plus me dire qu’ils connaissent pas ! Si ?

Oh que si et que trop.

–       Bah si quand même… j’ai répondu platement.

–       Bah la loi de 70 c’est à cause de la French, et l’argent de la French où qu’il allait ? Dans les poches des marseillais, des corses et de leur copain dans la politique. Alors les ricains se sont énervés, qu’on faisait rien contre le trafic, et paf le chien, la loi de 70.

–       Ah ouais d’accord… a fait Driss aussi ahuri que moi. On était venu livrer de la came et on nous faisait un cours d’histoire.

–       Tout est dans tout, a conclu Nono en regardant son verre d’un air rêveur, puis de l’avaler d’une traite. Bon vous êtes d’où les p’tits loups ?

–       Montigny le Bretonneux.

–       C’est où ça ?

–       Pas loin de Trappe, dans la banlieue parisienne.

–       Ah putain ! Il a grimacé sans qu’on sache si c’était contre nous ou contre notre bled qu’il en avait. Bon montrez moi la marchandise.

Dans la vie il y a ceux qui creuse et ceux qui tiennent le flingue, j’ai pas besoin de te faire la leçon non ? J’ai ouvert mon sac, ça sentait pas la rose rapport à ce que tu sais, il a encore fait la grimace.

–       Pourquoi ça sent la merde ? Il a grogné en regardant les bonbonnes qu’on avait quand même rincé avant de livrer.

–       Parce qu’on en a chié pour l’amener, j’ai répondu spontanément.

Il m’a fixé une demie seconde avant d’éclater de rire. J’ai rit, Driss a rit, c’était très con comme blague mais on était bien tendu quand même avec ce gun, et ça nous a fait du bien.

–       Euh pardon… dites, le pooshka c’est obligatoire ? A demandé Driss.

L’autre a ricané.

–       Pourquoi t’as peur ? T’inquiètes c’est pas pour vous, il est vide. Le pub d’à côté s’est fait braquer cette nuit par des capuches, je vais pas me laisser emmerder. J’ai dis à cet empaffer de Norrington que s’il renvoyait un de ces gus dans le secteur y repartirait avec les genoux pété. Putain l’enculé il en chiait dans son benne dis donc, vous l’avez entendu hein ?

–       Ah euh… c’était un des voleurs au téléphone ?

–       Non, leur boss, un écossais qui tient tout le quartier jusqu’à Stratford.

Il aurait pu nous indiquer l’adresse pour trouver le cul du diable ça aurait été la même, première fois que Driss et moi on allait à Londres, sans le taxi qui nous avait amené ici on aurait été raide paumé.

–       Bon, faut que je la goûte d’abord, ils sont okay ?

–       Normal.

Il est allé chercher un couteau à viande dans un des buffets, a percé un des ballons, en a prit sur le bout de son couteau et direct dans le pif. Il est devenu tout blanc, et puis il a eu une expression bizarre comme s’il allait se transformer en Hulk ou je sais pas quoi avant de coup sur coup, dégueuler par terre, et d’éclater de rire comme un dément du vomi plein les lèvres.

–       C’est de la boooooonne ! Putain les gars vous en avez beaucoup de la comme ça ? Il a fait en s’essuyant avec son bras.

–       Ca se peut, j’ai dit…. Mais euh ça va ?

–       Hein ? ouais, c’est rien c’est signe que c’est de la bombe, vous et moi on va faire des affaires oh oui !

Il a prit le sac et il parti dans la cuisine avec le flingue avant de revenir avec un autre sac.

–       Voilà, ça c’est pour vous, comme convenu.

J’avais trop envie de voir tout ce fric. Ca faisait combien en volume 90000 euros ?  J’ai ouvert, il y avait deux gros sacs de pilules de toutes les couleurs et trois pauvres liasses de billets de deux cent. J’avais peut-être jamais vu 90000 euros de ma vie mais à vue de nez il n’y avait pas le compte. C’était quoi ces conneries ?

–       Euh… on a un problème là.

–       Mais non on a pas de problème, c’est comme ça que c’était convenu avec le négro non ?

–       Le négro ? A tiqué mon pote.

–       Ouais bon, ton frère de couleur quoi, Claude, c’était ce qui était convenu, la moitié en cash, le reste en taz.

–       Tu veux me faire croire qu’il y en a pour quarante cinq mille euros de taz là dedans ?

–       Si tu les vends à 10, y’a même un peu plus.

Putain de merde, j’ai pensé, les six pourcent de Claude, plus les quarante cinq d’Usman, et maintenant ça ! C’était pas gagner du blé facile qu’on était en train de faire, c’était se faire enculer facile ! Deux vrais garage à bite et tous ces messieurs qui trempaient leur biscuit l’un après l’autre. Techniquement on gagnait 47500 là-dedans soit un peu plus de vingt-trois mille par tête. Si je voulais sortir mes parents de la merde j’étais loin du compte. Et ce gros con voulait qu’on fasse d’autre affaire ? Mais dans tes putains de rêve ouais ! J’étais aussi furieux que Driss mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Qu’on teste voir s’il y avait une balle ou non dans le flingue ? Qu’on se le tabasse à deux jusqu’à ce qu’il crache ? Rien que lui dans son slip il faisait presque nos poids réunis. Non, on était de la baise et bien profond. On se retrouvait avec tous ces taz dont je savais pas quoi foutre, et on était bon tout juste pour payer nos associés. Comme quoi, quelque soit le secteur d’activité, quand tu montes ton entreprise, faut pas espérer gagner ta vie avant un moment !

 

 

–      Start-up  –

 

–      Full Metal Jacket !

–      Apocalypse Now.

–      Mais non ! Platoon évidemment !

–      Quoi ? Mais Platoon c’est une farce pour pré pubère, une fable de gamin. Platoon c’est le cinéma vérité sauce Hollywood bidasse, des clichés de hippy. Platoon c’est quoi, le gentil sergent fumeur de pétard contre le méchant sergent alcoolo et Frankenstein. C’était ça le Vietnam ? T’es sûr !?

–      N’importe quoi ! Platoon c’est la guerre raconté par un homme qui l’a fait, c’est la fin de l’innocence d’un pays et d’un futur réalisateur. Platoon c’est l’échec de l’Amérique conservatrice et guerrière dans la douleur d’un conflit fraternel, Platoon c’est la guerre civile qui se prolonge dans les rizières. Alors que c’est quoi Apocalypse Now, une opérette, et FMJ une allégorie sur la guerre en général et les guerres modernes en particuliers

–       Quoi ? Mais alors vraiment n’importawak hein ! Full Metal Jacket c’est le point de vue unique et inégalé d’un génie sur l’aliénation, et l’endoctrinement, sur un conflit qui s’est plus déroulé dans les villes et autour que dans la jungle alors que Platoon et Apocalypse trouvent la jungle jolie. Full Metal Jacket c’est un chef d’œuvre autour d’une jeunesse perdue, née pour tuer et mourir le restant de leur vie.

Nous sommes installés dans un grand salon couvert au sol d’un immense tapis iranien. Il y a un long canapé d’occase devant nous, des coussins indiens par terre, le carré blanc d’un rétroprojecteur sur le mur en face, des plantes grasses un peu partout. Ca sent la bière tiède, les friands à la viande, l’herbe et le shit, le gâteau au chocolat et le pastis. La moyenne a entre vingt cinq ans et la trentaine passée, ce soir on a assisté à un festival John Cassavetes, la semaine prochaine c’est « la guerre au cinéma » et trois experts sont en train de se pourrir pour savoir quel film sera le clou de la soirée.

–      Je dois reconnaitre que ton point de vue est intéressant Gilles, mais ce que dit Mathieu n’est pas faux, cela dit, moi je suis comme Benoit, j’adore Apocalypse Now !

Miss je suis d’accord avec tout le monde c’est la maitresse de maison, Sandrine, la bobo chimiquement pure avec son mec Bruno, grand gus barbu genre artiste avec du bide qui dans la vraie vie n’est pas un futur réalisateur de film, ni organisateur de festival autre qu’intime mais animateur auprès d’une association pour la jeunesse des quartiers. Elle, elle est graphiste dans une grande agence lyonnaise. Tous, eux deux et quasiment tout ceux qui sont présent ce soir en croque. Taz, shit, herbe, coke, acide, MD, kétamine, champi, tout ce que tu veux. Passer une soirée chez eux c’est comme de faire un séjour à Amsterdam à deux pas de la place des Terreaux. Et c’est moi et Driss qui fournissons les cachets rigolos. La dope c’est comme n’importe quel autre marché, il y a une clientèle spécifique à chaque produit et il y a des produits transversaux qui plaisent à tout le monde comme le cannabis ou les taz. Et t’oublies cette vieille légende de prohibitionniste de l’escalade, c’est pas parce que tu consommes l’un que tu vas consommer de l’héro plus tard ou du cristal méth. Les gens sont cons mais sont pas fous. Celui qui m’a amené dans la bande c’est le fan de Coppola, Benoit. Artiste peintre à ses heures, glandeur qualifié le reste du temps. Enfin, quand je dis artiste peintre, disons qu’il fait parti du demi-million de mecs que j’ai pu croiser un jour qui se prennent pour un artiste. Musicos, peintre, écrivain, je peux pas les encaisser tous ces gus, c’est des putains de parasites qui polluent tout. Avec eux la littérature ça devient une farce hype pour bobo alcoolisé, Bukowski mes doigts, Picasso passe pour un amateur qui a eu de la chance, Jim Morrison se retourne sept fois par jour dans sa tombe pendant que des tocards narcissiques se la raconte poète rock parce qu’ils ont une belle gueule et les gonzesses qui miaulent autour. Mais Benoit c’est différent, il est gentil, il est brave, il parle aux clochards dans la rue en faisant le mec qui comprend, et surtout il est pratique. Je l’ai rencontré un jour à un concert du Peuple de l’Herbe, de la trip hop bien planante comme j’aime des fois, on a sympathisé. Je l’ai revu plus tard par hasard au ski avec mes reups, il était avec quelques autres de cette bande, c’est comme ça qu’on est devenu pote.

–      Messieurs, je suis désolé, mais vous vous gourez tous, il existe quatre grands films définitifs sur la guerre, tous nettement supérieur à Platoon autant qu’au film de Kubrick en terme de message, que de découpage ou de qualité du cadre, et ceci bien qu’aucun d’entres eux ne relate le Vietnam tout en n’en parlant mieux que tous vos films, vu que deux d’entres eux ont été produit pendant la guerre et un juste après.

L’encyclopédie vivante c’est Alain, le plus âgé de la bande. La quarantaine shiteuse, fringué comme s’il avait vingt piges avec un goût prononcé pour les teeshirts cools et funs, commercial chez Apple mais acteur et réalisateur frustré. Question cinéma il sait tout sur tout et passe pour le prophète du bon goût auprès des autres. Là par exemple, tu peux être sûr que leur prochain festival il y aura au moins un des quatre films qu’il va citer. Il a fait de la figuration, rencontré Olivier Marshal et Claire Denis mais la vérité c’est qu’il a le charisme d’une moule même s’il fait beaucoup d’effort pour charmer tout le monde. Quand à ses talents de réalisateur, à ce que j’ai pu voir d’un film qu’il a autoproduit et diffusé sur Youtube, disons qu’il est plus doué pour citer Scorcese que pour apprendre des trucs de ses films. C’est pas que c’est mauvais comme cochon que ça fait très amateur, pire, amateur qui essaye de faire cinéma vérité… Faudra dire un jour à ces mecs que pour que ça ai l’air improvisé faut que ça soit vachement préparé.

–       Et c’est lesquels ? s’empressa de demander la très civile Sandrine.

–       Johnny Got His Gun, Catch 22, Croix de fer et surtout Requiem pour un Massacre.

Immédiatement les plus snobs de la bande se mettent à bramer au sujet de Johnny Got His Gun que c’est un chef d’œuvre absolu, un must, un indispensable mais que si on programmait ça la prochaine fois ça allait plomber la soirée.

–       Moi je prends le risque, déclare témérairement Bruno.

Avec Driss on se regarde sans rien dire mais on en pense pas moins. Putain qu’on se fait chier ! Je comprends pourquoi ils gobent autant, ils doivent tellement s’emmerder avec eux-mêmes déjà…

–       Alors, si je puis me permettre, quitte a vraiment oser pourrir la soirée, y’a mieux encore, Requiem pour Massacre.

–       C’est pas un film russe ? Demande un des snobs.

J’écoute pas la réponse parce que Sandrine me fait signe de la suivre à l’écart. On se retrouve dans leur chambre à coucher. Le lit est défait, il y a des fringues entassées par terre, elle tient une enveloppe qu’elle me tend, c’est plein de billets de vingt et de cinquante là-dedans. Je regarde le numéro inscrit dessus, 27. Je ne compte pas, je sais que je peux lui faire confiance, c’est une vraie bonne petite femme au foyer qui compte chaque sou et qui est l’honnêteté même. 27 pour deux mille sept cent euros, la recette de la semaine. Je lui sors un pochon de cachets de toutes les couleurs et de toutes les formes. Des petites grenades couleur fraise, des soleils jaunes ou verts, des étoiles roses, on dirait des bombecs mais d’après ce que je sais question voyage spatial c’est pas du sucre. C’est ma vendeuse, elle touche en fonction de ce qu’elle vend. Par exemple, elle en vend pour 3000 euros, c’est-à-dire trois cent à dix euros ou cent à trente, elle en garde trois cent pour elle, en nature. Elle les gobe, les vends, ça la regarde. Faut comprendre, ni moi ni Driss on a des ambitions de dealer. Vendre par chez nous déjà, même pas en rêve, et se fader des clients qui vienne nous baver sur les pompes pour en avoir, très peu pour nous. Perso, je sais même pas comment font les dealers de rue pour nous supporter. Alors ouais, je sais, on est que de la monnaie pour eux, et ça aide à relativiser je suppose, mais quand même… Toute la journée à voir défiler les camés essayer de se la jouer à la cool, ou de faire le furtif genre je prend mais c’est pas pour moi, ou autre chose, vu que le numéro s’arrête jamais, moi ça me lasse rien que d’y penser. Et puis franchement, c’est cool une petit soirée comme ça à mater des films en bédavant, en faisant genre on est ensemble parce qu’on s’adore et pas parce qu’on est tous des défoncés, mais ni Driss ni moi on pourrait supporter ça tous les jours. Alors j’ai mit au point ce système, l’uberisation du deal. Je fournis gratos, t’avance pas de blé, tu vends si tu veux, si tu consommes tu achètes. Comme ça si les poulets s’intéressent, moi je fais que fournir, c’est par amitié, je ne vends pas. Ni dans les soirées, ni au détail, d’ailleurs à part ceux qu’on a choisi, personne ne sait ce qu’on fabrique. Ils sont quatre, deux à Lyon, un à Chambéry, un autre à Saint Etienne. Et pour pas que ça leur monte à la tête, je limite les quantités  à vendre. Ca met plus temps pour écouler la marchandise de Nono mais c’est plus sûr. Le risque c’est qu’ils se mettent à déconner, à cesser d’être discret, à faire les kékés avec leur blé, ou pire à pas nous rendre notre blé. Alors on les a choisi en fonction de leur statut social. Des petits bourgeois bien intégrés qui ont plus à perdre qu’à gagner à se faire coxer par les flics ou nous embrouiller. Du coup, eux aussi vendent en discretos, a des amis triés sur le volet. Ca fait deux mois que ça dure et on est déjà rentré dans nos frais, bientôt les cachets à Nono auront tous disparus. On sera bientôt à la tête de cinquante mille euros chacun, et c’est bien le problème.

 

Physiquement, cinquante mille boules en billet de cinq cent, ça tient dans un livre, ça fait tout juste marque page. Ca se planque facile quoi. Mais si tu peux pas les dépenser, à part collectionner les marques pages, je vois pas l’usage. Surtout qu’il nous restait six kilos à écouler et que jusqu’ici on avait perdu du fric. On n’avait pas coupé notre came, aux autres de s’en charger, aux autres de faire encore plus de bénéfices, sans compter le pourcentage de chacun. Sans compter le business qu’Usman voulait monter avec nous.

–       VOUS GENIAL !

–       Mais gueule pas comme ça !

–       Vous génial, vous pas savoir, moi avoir plein projet pour vous !

Assis dans un pub à Panam devant des mousses.

–       Des projets ? De quoi tu parles ? A grogné Driss.

Il l’avait encore un peu mauvaise autant à cause de ce qui s’était passé dans l’écurie que sur le pourcentage que nous avait soutiré Usman, et là, vu qu’en plus on avait été payé à moitié en dragée, le seul qui avait de la fraiche dans ses fouilles c’était notre copain.

–       Moi oncle avoir champs de pavot, beaucoup, mais lui pas distribuer, lui vendre à seigneur. Seigneur mal payer oncle, lui dire assez, dire vouloir faire distribution lui-même.

Je ne sais pas si j’étais déjà dans mon futur rôle de business man de la dope ou simplement pratique et curieux mais je lui ai demandé :

–       Mais il a un chimiste ? Des labos ?

–       Oui moi avoir cousin faire chimie mais pas labo, petit argent, si lui distribuer ici, labo, grand.

–       Et alors ? Où est le rapport avec nous ? A demandé Driss toujours de mauvais poil.

–       Toi pas comprendre ? Vous aider moi, moi donner 30% à vous.

–       T’aider ? mais comment ça t’aider ?

Voilà comment il voyait les choses, nous avions les bonnes connections, il avait accès à un produit, on chargerait les chevaux du transport, et à nous la belle vie. Simple.

–       Comment ça les chevaux ? A fait Driss en grinçant des dents.

Il n’était pas né celui qui réussirait à lui faire faire une nouvelle coloscopie à un autre cheval ni à aucun autre mammifères de cette planète.

–       Oui pas toujours prendre Karthoum sinon peut-être problème…

Tu m’étonnes, rien que ce foutu cheval était un problème en soi et franchement j’étais assez soulagé à l’idée qu’on fasse appel à d’autre canasson. Mais Driss avait des soucis avec cette nouvelle idée. D’ailleurs il avait des soucis avec toute notre affaire. Ce n’était pas seulement pour le coup du cheval qu’il ne me parlait plus depuis une semaine. Sa conscience le travaillait, sa conscience de fumeur de ganja autant que de bon musulman.

–       C’est mal ce qu’on fait Seb, c’est haram, je suis pas un trafiquant, t’en es pas un non plus, la coke c’est de la merde frère, tous ces mecs avec leurs pilules, leur poudre, ils sont malsains frère ! Tu l’as vu l’autre avec son pooshka ! C’est des cinglés les mecs qui tapent là-dedans.

–       Et alors, tu veux faire quoi ? Tu veux qu’on balance tout aux chiottes peut-être ? Si c’est ça tu peux rêver gros.

–       Mais tu veux faire quoi à la fin, tu veux tout vendre !? Tu veux te lancer dans le deal ?

–       Evidemment que je veux tout vendre, c’était bien l’idée non ? Et puis je te rappel que mes reups ils sont mal là. Ma daronne elle sait encore rien, mais si elle sait ça va être sévère à la maison. J’ai pas envie que ça arrive.

–       Ah ouais ? Mais tu vas faire comment pour expliquer d’où vient le fric ? On peut même pas le dépenser sans que ça se remarque !

–       Franchement je sais pas encore et je m’en branle si tu veux tout savoir, quand j’aurais épongé ses conneries crois moi qu’il posera pas de question, et s’il en pose et bin je lui dirais parce que j’en ai rien à foutre, c’est mon daron pas les poulets.

–       Ouais bin moi pas tu vois, et si mon père me voit avec tout ce blé, non seulement il va le prendre pour le jeter à la poubelle mais il me foutra dehors.

On était allé au Mc Do après le départ d’Usman, il repartait pour Londres, ça faisait une semaine qu’on s’était pas vu et qu’il ne répondait pas à mes SMS. Comme c’était une première entre nous j’étais un peu inquiet mais en toute franchise la situation de ma famille me faisait un peu plus chier. Il n’y avait pas que ça qui me faisait chier. De me retrouver coincé avec cette coke qui me gonflait aussi. Moi non plus je n’étais pas sûr que j’avais envie de me fader des dingues comme Nono ou l’autre mariole de Claude. J’étais pas sûr non plus que j’avais envie que Samir me téléphone chez moi, alors que j’étais à table avec mes reups, pour me demander si on pouvait se voir. Non, j’étais même en train de me dire que tout ça était une fausse bonne idée et que le pire était peut-être à venir. J’avais encore en tête notre expédition dans les écuries, sans l’aide d’Usman on serait peut-être mort ou en taule à l’heure qu’il est. Je me sentais branleur pour tout vous expliquer. Et c’était tant mieux, si vous voulez tout savoir. Messieurs dames je sais qu’on vit à l’heure du succès à tout prix, de la gloire, de la réussite au bac et que si t’es un bon employé t’auras droit à la cocarde. Je sais bien que de l’école au boulot il faut que je sois le meilleur et que je ne me plante jamais, et même je sais que parce que j’ai dix-huit piges je suis censé croire ces conneries, mieux que ça, être la victime consentante de cette époque de course en sac. Mais non. Je marche pas dans votre combine de gagneur. Dans la vie on apprend rien de la réussite, rien.  C’est bien, c’est cool, c’est confortable, ça fait du bien à l’égo de se dire qu’on a tout bien réussi ses exams et qu’on est un bon petit chômeur qui n’attend qu’une opportunité pour devenir millionnaire comme un Macron. Et il y a chaque année des centaines de milliers de mecs qui réussissent dans leur vie, dans leur métier et qui sont en plus, si ça se trouve, heureux que s’en est obscène. Mais tu sais quoi ? Tu sais ce qu’ils ont en commun tous ces gagneurs qui font tout bien dans les clous et se sont jamais planté ? Tous ces Macron justement ? Au moindre coup de vent ils s’enrhument. L’échec c’est le meilleur apprentissage qui soit, l’échec t’obliges à avancer au lieu de faire du sur place, l’échec te pousse à chercher des solutions qui sortent de la boite, et quand il se pointe après une réussite, t’es prêt, t’es pas submergé. Et tu sais comment j’ai capté ça ? La seconde fois où j’ai foiré mon bac. J’avais bossé pourtant cette année, appris par cœur, fait toutes mes leçons, comme l’école nous dit de faire, j’ai même fait des fiches putain ! Et je me suis pourtant pané encore plus fort que la première fois. Tu sais pourquoi ? Parce que la première fois j’avais certes rien glandé et le bédo avant la philo c’était pas ma meilleure idée, mais j’y étais allé les doigts dans le nez, détendu, sans en avoir rien à foutre de rien, je l’aurais ou pas c’était pas la question. C’est là où j’ai capté deux choses, la première c’est qu’il fallait que je fasse les trucs à mon rythme si je voulais réussir, la seconde que je devais pas avoir peur de l’échec parce que si j’en avais peur je me planterais deux fois plus fort. Et tu sais quoi, depuis j’en ai eu d’autant la preuve que tous les putains de premier de classe que j’ai croisé dans ma vie, bin aujourd’hui ils sont nulle part alors que j’ai mon blaze au journal officiel. J’ai pas utilisé la voie classique ni même la voie légale mais c’est le résultat qui compte justement ni le temps que ça prend, ni les moyens pour y parvenir. Du moins c’était ma philosophie, mais mon pote voyait pas ça comme ça. Les moyens comptaient plus que tout.

–       C’est pas propre ce boulot frère !

–       Hein ? Mais qu’est-ce que tu m’emmerdes avec ça ! Et les banquiers qui se gavent sur le dos de mes reups c’est propre ? Et les mecs qu’on fout à la rue parce que Môssieur Bernard Arnaud veut payer ses chemises cent boules moins chères et faire d’encore plus gros bénéfices bien gras ta mère, c’est propre ? Et les vieux à qui on refile une retraite de merde après leur avoir dit qui devrait bosser jusqu’à l’arthrose c’est propre ? Et pointer au chômage alors que t’as ton bac c’est propre !?

Il a haussé les épaules.

–       Un bac ça suffit pas.

–       Mais rien suffit jamais dans ce putain de pays, t’as fait les bonnes études mais pas dans la bonne école, t’es trop jeune ou t’es trop vieux, t’as fait les bonnes études dans la bonne école mais tu as la mauvaise couleur. Y’a toujours un blème et on te dit quand même de rester dans les putains de clous, pendant que les riches se font toujours un peu plus de gras. On est de la baise gros, de la baise, et toi tu me dis c’est pas propre !? Merde frère c’est cette vie qu’est pas propre, tout ce putain de système !

Et les gens qui se défoncent vous me direz ? Toutes ces pauvres âmes perdues que j’entrainais vers leur perte ? Jusqu’à preuve du contraire c’est des adultes, consentants et responsables, jusqu’à preuve du contraire c’est pas moi qui ai voté la loi de 70. Bah ouais gros, tu crois que ça avantage qui exactement cette loi ? Et sinon, pour ce qui s’agit de la jeunesse et de braver les interdits, tu penses que les enfants sont sages ? Driss était emmerdé par mon discours parce qu’il savait bien que j’avais raison. On n’était pas des voleurs, on ne braquait pas des banques, on foutait pas les gens à la rue pour s’en mettre plein les fouilles. On se contentait de remplir une demande, séparé par un interdit qui tenait de l’idéologie et de la morale dominante et pas de la raison. Alors qu’est-ce que je pouvais en avoir à foutre de son « c’est pas propre » ? Maintenant, j’avoue, si j’avais dû continuer seul, je crois pas que j’aurais duré, je crois pas que j’en serais arrivé là. Que je le veuille ou non, j’avais besoin de son soutien.

–       Ecoute mec, je t’obliges pas à me suivre, j’ai fini par dire, mais moi j’en ai marre de jouer dans une cour qui veut pas de moi, ras le bol de faire tout bien comme on me dit pour perdre mon temps. T’as vu mon bac ? Un an de perdu. Tout ça parce que j’ai voulu faire plaisir à mes reups, tout ça parce que la société dit que sans le bac t’es mal parti, dis moi, de l’avoir ça change quoi à la tienne de vie ?

–       Wallou.

–       Voilà, t’as compris. Mais je vais te dire, si t’avais pas été là, jamais j’aurais osé prendre cette C. Et si jamais t’arrêtes tout, bin je serais super emmerdé parce que ça me plait pas plus que toi de mettre les pieds dans ce monde là, mais dans la vie faut savoir jouer avec les cartes qu’on te donne, alors sans toi mec je vais sans doute me casser la gueule, c’est tout, mais moi j’ai plus le choix.

C’était pas du chantage affectif, je le pensais vraiment. Sans lui j’allais dans le mur parce qu’il avait toujours été ma conscience, mon poil à gratter et réciproquement, et d’ailleurs la preuve, sans cette conversation, ni lui ni moi on en serait où on en est rendu aujourd’hui.

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Godzilla

Franky c’est pas un mauvais mec, faut dire ce qui est, mais c’est un casse couille t’imagines même pas. Bon, j’avoue, il a des raisons. Sa bergère s’est tirée avec un paki et avec ça il s’est attrapé un ulcère. Mais même sans la panoplie tu fais pas plus chiant. Une radio. Je veux dire quand il commence à radoter sur un truc tu l’arrêtes plus. Sinon, bin il est marrant. Quand il veut. Et puis il raconte bien. C’est important ça de raconter bien. Les mecs adorent ses histoires. Mais bon, c’était pas pour ses histoires qu’Eddy m’avait demandé de le prendre avec moi. C’était pour aller faire cette course. Comme si on avait besoin d’être deux pour aller chercher une enveloppe. Là-dessus Eddy ne peut s’en prendre qu’à lui-même mais je lui dirais jamais. Le type qu’on allait voir était perché en plein négroville, Brixton mon pote, de quoi mettre bien les nerfs en pelote de Frank d’autant qu’on partait du nord et je sais pas si tu vois la trotte, mais ça fait gros du monde même en faisant un tour par l’A3. D’après ce que je savais par Eddy qui avait bien voulu me coller dans la confidence pour une fois, c’était de l’oseille blanchie de chez nos potes russky. Et ça, plus le trajet, plus négroville, ça lui plaisait pas du tout à mon pote.

–       Les russes c’est tous des anciens rouges et on peut pas faire confiance aux rouges, et t’sais pourquoi parce que rouge un jour, rouge toujours. C’est comme ça avec eux.

–       Qu’est-ce que tu racontes ils sont tous capitalistes de nos jours, pourquoi tu crois qu’Eddy bosse avec eux ?

–       Eddy y fait ce qu’y veut, ces mecs nous pigeonnent de toute façon, un de ces quatre y redeviendront tous rouges, c’est comme les nègres t’as beau les blanchir Michael Jackson chante comme un nègre.

T’imagines ça tout du long jusqu’à dowtown London ? Nan tu peux pas. Le souci c’est que Franky depuis qu’il a internet il se prend pour une sommité. Y regarde les trucs de complots sur Youtube, il en voit partout, dit que tout est lié et même donc que les rouges ont un plan qu’en fait ils sont pas partis. Et voilà qu’il me cite les chinois, le péril jaune, tout ça.

–       Rien que des cocos eux aussi ! qu’il me fait.

Comme si ça prouvait quelque chose. Après, comme on entrait sur Brixton, il a commencé à embrayer sur les négros, évidemment. Bon là-dessus, je dois dire, que je suis un peu comme lui. Faut pas qu’on me titille trop sur le sujet, mais moi ça m’arrive d’arrêter de parler pour respirer bordel. Bref ça été un voyage pénible mais on avait encore rien vu. Eddy m’avait rien dit sur le mec qu’on allait voir, de toute façon je crois qu’il savait rien. La seule chose dont j’étais au courant c’est que pendant que Frank me pompait le dard avec les bougnoules et les rouges, Eddy tapait la causette avec le boss du gus. C’était juste pas le moment que ça merdouille mais comme on faisait que les livreurs on pensait que ça allait être du velours.

 

Tu m’étonnes que fallait pas que ça merdouille et même qu’il n’y avait franchement aucune raison que ça parte en sucette. Avec Ivan on est pote. C’est une amitié de six mois mais je sens que c’est du solide, c’est un gars sûr. Avec lui jamais d’embrouille dans les virgules, il te dit ce qui paye et en plus il fait du 11% ce qui est carrément le tarif caviar c’est moi qui te le dis. C’est à cause que sa famille a des banques au pays, une vraie laverie automatique le barnum. Avec lui j’étais bon et tout ce qui avait à faire c’était d’aller chercher l’oseille merci au revoir. C’est pour ça que j’avais envoyé Frank et Joe, 20 ans qu’on se connait, à ce niveau c’est la famille, tu calcules plus, tu fais confiance comme ta main droite fait confiance à la gauche. Tout ce qu’ils avaient à faire c’était de prendre une enveloppe, pas bien sorcier non plus, j’aurais pu demander à une petite main, mais va savoir ce qui peux passer dans le crâne d’un con quand y voit un bon gros tas de pognon. Au moins là j’étais sûr. Et j’avais tort à un point…

 

Bon faut être juste, prendre Frank c’était pas le bon truc à faire et tout ça, mais faut voir le client sur lequel on est tombé. Il est pas juste Eddy quand y raconte qu’il avait tort sur nous autres, les conneries ça se fait à deux hein. D’abord il était perché au quatrième dans un immeuble tout ce qu’il y a de pourri. Ça sentait la pisse, le chou et la vinasse là-dedans, et nous on venait de se taper deux heures dans les bouchons, plus la descente dans Brixton avec tous les négros qui nous détronchaient sévère. Ensuite on a sonné une fois, deux, trois, il a mis tellement de temps à répondre ce connard que j’ai failli appeler Eddy pour lui demander c’était quoi cette embrouille. Bordel quand il a ouvert la porte, je croyais qu’on allait tomber sur un mec normal moi, nan Godzilla ! Deux mètres au moins, 150 kilos de barbaque facile, avec la tronche du mec que la vie a roulé plus qu’à son tour, des yeux de bœuf et un air tu me déranges sévère mec qui donnait pas envie. Tout de suite j’ai masqué parce que je savais qu’il y allait avoir un problème, ce mec avait la tronche des emmerdes et puis Frank est petit. Tu comprends, il fait un mètre soixante-treize, ça l’a toujours complexé sa taille, depuis qu’on est minot, alors là… C’est Eddy qui nous envoie j’ai expliqué au géant vert, il a rien répondu, il est entré à l’intérieur en laissant la porte ouverte. Ça ressemblait à rien là-dedans, des bouteilles de vodka vide, des boîtes de médoc, un gros canapé avec encore la trace de son cul, une télé, une grande lampe, trois meubles queue dalle, et Godzilla qui jette l’enveloppe sur la table. Bon, moi je m’en fous, je vais pour prendre l’enveloppe quand y’a Frank qui remarque un truc au mur. Un tableau avec un saint qui se bat contre un dragon, St George je suppose. Y veut savoir si c’est de l’or le doré là. Alors l’autre y lui dit de pas toucher mais donc c’est Frank à qui qui cause, le mec à qui tu dis pas quoi faire parce que tu peux être sûr, comme deux et deux, que ça sera pour cette raison qui le fera. Le mec qu’aime pas les grands ni les russky. Et voilà qu’il tripote le tableau en faisant un doigt au gros en plus ! Non mais t’as vu le morceau ? C’est difficile de faire plus con quand même ! T’aimes pas les grands, les russes, ta mère, y’a des trucs tu fais pas quand même ! Ni une ni deux que je t’embrouille, Godzilla lui tombe dessus. Oh le bordel… y lui fout une manchette qui l’envoie valdinguer, alors moi obligé je sors ma matraque vu qu’on a laissé les flingues en bas, vu qu’on pensait pas en avoir besoin bordel de merde, et je lui en mets un coup. Mais ça lui fait rien ce gros tas ! Je tape dans les reins et ça lui fait rien, nan, y m’en retourne une au lieu de ça, et il se jette sur moi. On dirait qu’il veut me bouffer, il grogne, il grimace, il me plaque au sol et commence à m’étrangler avec ses grosses mains d’homme-ours. Heureusement que Franky est pas canné, il attrape la grande lampe et commence à l’étrangler avec à son tour, il tire de toutes ses forces jusqu’à faire tomber le gros en arrière, alors moi je pousse et on s’y met à deux. Vas-y que c’est long avec ce bœuf putain de ta mère, vas-y que c’est comme de faire du rodéo sur un putain de taureau ! Mais au moins y s’épuise vite, trop de médoc et de vodka et on a fini par le niquer… et Eddy par appeler.

 

–       Tiens, de la part de ma femme.

–       Qu’est-ce que c’est ?

–       Pirouchky, une petite spécialité de mon pays.

–       Comme c’est gentil ! Tu la remercieras de ma part, j’ai fait en m’en bouffant un. C’était bon.

C’est un des trucs que j’apprécie chez Ivan, c’est un mec gentil, et sa famille ils sont pareils. Pas de stress avec eux, un père tranquille qui gère tranquillement une affaire de plusieurs millions d’euros ahaha ! Et puis ces petites attentions quand même elle était pas obligée Sonja. C’est sa femme Sonja, une magnifique nénette qu’il s’est chopée là-bas, la preuve que les russes savent vivre.

–       Et ton fils comment y va ? j’ai demandé en montrant la photo.

Il faisait Sandhurst, sur la photo il était en uniforme. Il m’a dit qu’il allait bien, m’a demandé des nouvelles du mien mais je peux pas dire que ça soit la même fierté. J’aurais bien voulu que Sonny il fasse une école militaire aussi mais il a réussi à se faire virer de trois prépas ! Brenda, ma régulière, dit que c’est à cause de moi, qu’il veut faire le même genre de carrière, que je suis un mauvais exemple. Mais alors pourquoi est-ce que Sharon, ma fille, réussit ses études elle ? La vérité c’est que Sonny c’est un cossard qui croit que tout va lui tomber tout cuit dans la bouche et qu’il va vite comprendre que ça se passe pas comme ça quand je l’aurais mise au boulot.

–       Et pour l’argent, tout c’est bien passé ? me demande à un moment Ivan.

–       Je suppose, ils doivent y être là, attends je les appelle…

 

Est-ce que tout se passait bien ? Bien sûr que oui Eddy on a le fric et tout, le mec est cool, on allait partir justement… Mais bien sûr Eddy il me connait, alors cinq minutes plus tard, en prétextant, je suppose, qui allait pisser, il me rappelle et me demande c’est quoi le blème. Je pouvais pas mentir deux fois quand même, enfin pas à la même personne… le savon que j’ai pris ! Comme si j’y étais pour quelque chose moi au final ! C’est pas moi le nain ! C’est pas moi le géant ! C’est pas moi qui ai foutu le bordel ! Mais bon j’ai rien dit parce que ça se fait pas de balancer les potes. Seulement maintenant, on pouvait pas juste laisser le corps là comme ça. Fallait qu’on l’esquive ou y allait avoir des soucis avec les popov. On l’a roulé dans son tapis et on a l’a descendu jusque dans ma bagnole. Bon dit comme ça, ça a l’air super fastoche, mais ça se voit que t’as jamais roulé dans un tapis 150 kilos de barbaque crevée ni descendu quatre étages avec. Putain qu’on en a chié pour le sortir notre piano, comme de manœuvrer un putain de canasson clamsé. Tu sais pas toi, mais un cadavre, ça pèse deux fois son poids par rapport à un vivant. C’est à cause de la relâche générale, y’a plus rien qui porte. Okay on a l’habitude des viandes, mais quand même, 150 kilos quoi.

 

Ivan a vu tout de suite quand je suis revenu des cabinets que ça allait pas. Il m’a demandé quoi, j’ai dit que c’était à cause de ma prostate que j’avais un peu peur parce qu’elle me faisait mal en ce moment. Il m’a conseillé de me faire suivre, je lui ai dit qu’il avait raison mais je l’écoutais qu’à moitié et pour cause. Putain, mais comment ils avaient pu merder à ce point ? Qu’est-ce qui s’était passé ? Putain fallait que je pense à autre chose, j’ai dit à Ivan et si on parlait de notre biz, et on a commencé à faire ça. J’avais de la thune en Amérique que je ne pouvais pas sortir des USA à cause de cette foutue loi RICO qu’ils ont là-bas, il avait un moyen de le faire, il m’a expliqué comment. Par une banque US qui allait bientôt être absorbée par un groupement européen avec une majorité de parts… devine quoi, dans la banque de mon pote. Le blé suivrait ensuite le circuit habituel en passant par l’Autriche, le Luxembourg, Monaco pour ensuite être réinvesti ici. C’était super organisé et tout, les banques touchaient leur commission et toutes les transactions étaient quasiment légales. Du velours… mais j’étais pas bien, j’écoutais toujours qu’à moitié, ça allait pas. C’était pas ce qui disait évidemment. Je regardais autour de moi tout en causant, je réfléchissais à ces deux connards qui risquaient de le foutre en l’air mon velours quand j’ai remarqué la photo. Je l’avais jamais vue avant, on y voyait Ivan avec un Godzilla avec une tête de bœuf et une médaille sur la chemise. On aurait dit qu’il était allé se chercher un copain catcheur. Je lui ai demandé qui c’était.

 

Oh la putain de ta mère quand Eddy m’a rappelé. J’ai cru qu’il allait avoir une attaque cardiaque dis donc. Faut dire que bon, hein, y’avait de quoi, on avait clamsé le cousin de son pote… Comme si ça suffisait pas de claquer un de leurs mecs il fallait qu’on se tape la famille, et la famille c’est sacré tu connais… Maintenant on avait plus juste un cadavre sur les bras, on avait Monsieur Je dois Plus Jamais Refaire Surface sur le râble. Monsieur Disparition Mystérieuse, Jimmy Hoffa le come back… putain de ta mère. T’inquiète m’a fait Frank, je connais un coin sûr. Et là-dessus je peux dire que je lui fais confiance. C’était du côté de Brentwood, au nord-est, on a pris la M25 qui a cette heure était bouchonnée par intermittence même s’il neigeait un peu, ça allait et on aurait presque pu être de bonne humeur. Il y avait une forêt par-là, le genre d’endroit où à part les mecs en canasson personne ne venait jamais qu’il m’explique alors qu’on prend la nationale. Comment que tu connais je lui demande, il m’explique que c’est là-bas parait-il que les Kray avaient enterré leur vieux pote George Cornell qu’à ce jour on avait toujours pas retrouvé.

–       Qu’est-ce qui t’a raconté ça ?

–       Eddy.

–       Nan je te crois pas, à l’époque Eddy il était plus dans le quartier.

–       Tu parles Eddy les autres étaient encore là, c’est quand ils ont buté Cornell justement qu’ils ont décidé que les frangibus étaient trop cinglés.

La suite on la connait tous, les Kray voulaient tout contrôler dans l’east London, et si t’étais pas de leur côté fallait être celui des Richardsons et de ce cintré de Frazer, pas question de braquer sans payer sa dîme, alors les mecs sont partis dans l’Essex. Et puis un jour les bracos enfermés pour dix piges pour quinze mille malheureux boules se sont mis à croiser des hippies qui se prenaient dix-huit mois pour s’être fait choper pour plusieurs millions de livres de marchandises. La drogue change tout. Eddy ça a fait sa fortune. Jusqu’à ce que ça merde dans les années 90, mais c’est une autre histoire. En attendant on était arrivé dans son coin qu’était bien un trou perdu comme t’imagines avec des hectares de bois sous la neige. C’est là, alors qu’on entrait sur le chemin qu’on a entendu un bruit à l’arrière.

–       Nan…

–       Tu crois pas que…

–       Nan… attends j’ai dû buter dans un truc, on va voir.

On a garé la bagnole et on est sorti avec les flingues cette fois, j’ai ouvert le coffre prudemment et bordel j’ai vu la grosse tête de ce con qui sortait du tapis en beuglant comme un putain d’enculé de sa mère de veau. Putain j’ai eu si peur que j’ai failli lui décharger mon flingue dans la gueule, c’est Franky qui m’a retenu pour une fois, j’aurais ruiné ma caisse.

–       On va le faire sortir tu veux, t’as toujours ta pelle ?

–       Bah ouais.

–       Allez toi sors de là, il a fait à Popov.

Le gros a pas eu trop de mal à se dégager du tapis, il était déjà à moitié sorti de toute façon, Frank lui a fait signe vers le bois et ça a pas raté le russe a commencé à l’asticoter, fils de pute.

–       Toi croire fort avec toi arme hein fils de pute à toi !

–       Ferme ta gueule de rouge.

–       Ah, ah ! pauvre merde toi pas savoir que rouge mort ?

–       Ferme ta gueule je te dis !

Enfin voyez le genre, mais on pouvait pas juste le buter parce que l’idée c’était qu’il creuse lui-même.

 

Et moi j’étais au bureau avec Ivan, et je cogitais, et je cogitais. Bon Dieu que tu vois ça qu’ils me foutent en l’air le cousin n’importe comment en plus. J’étais bien s’il refaisait surface, terminé les bénefs, on allait directos au matelas avec des histoires de ce genre. Et les Popov y rigolent pas quand ils sortent l’artillerie. J’ai pris les cachets que le psy m’a donnés contre les angoisses, Ivan m’a redemandé si j’étais malade ou quoi, putain c’était la journée faut que je raconte mes bobos. Je lui ai dit que c’était rien, un petit ulcère que je m’étais fait à cause de Sonny, je veux pas que les gens sachent que je suis allez voir un psy. Je veux dire ça se saurait ça serait pas grave, mais c’est perso c’est tout ces choses-là. Putain je lève les yeux, j’ai l’impression que Godzilla me mate en personne !

–       Et c’est quoi la médaille ?

 

Et vas-y qu’il continue de l’asticoter.

–       Arrête toi là enculé, que lui dit Frank, y’en a marre de se les geler, creuse.

–       Creuse, enculé, jette ton arme et je règle compte à toi.

–       Ta gueule creuse je te dis.

–       Da, da, toi va faire enculer.

Il a prit la pelle, il a creusé un petit peu et pis d’un coup il l’a balancé dans la gueule de Frankie et s’est barré en courant. Putain j’ai voulu tirer, j’ai glissé, c’est Frankie qui a fait feu, tout le chargeur bordel, et c’est pas un manche merde, et le mec a continué de courir.

–       Putain je l’ai touché je suis sûr que je l’ai touché !

–       T’es sûr ?

–       A la tête oui bordel !

–       T’es sûr ? j’ai répété tellement j’en revenais pas qu’on l’ait raté.

–       Oui putain de toi ! Viens on va voir.

Il l’avait bien touché, enfin disons qu’il y avait bien du sang sur un tronc d’arbre, à peu près à la hauteur où devait se trouver sa tête, et un peu par terre. On a suivi ses traces jusqu’à une clairière nickelle. Soudain plus rien, pfiout, plus de sang, de trace de pas, rien, comme s’il s’était envolé nom de dieu de merde ! Et devine quoi là-dessus qui nous appelle ?

–       Alors c’est fait ?

–       Euh oui… presque.

–       Comment ça presque ?

–       Bah euh… il était pas mort en fait.

–       Il était pas mort ?

–       Non.

–       Et maintenant rassure-moi, il est mort ?

–       Non.

–       Comment ça non ?

–       Il s’est échappé.

–       Pardon ?

–       Il s’est échappé.

–       Nom de dieu de bordel de merde mais qu’est-ce qui m’a foutu deux connards pareils ? C’est possible ça d’être aussi tocard ? Tu sais qui sait le mec que vous allez laisser s’échapper ? Un putain de Rambo russe, un putain de héros de guerre des Forces Spéciales, tu vois un peu dans quelle merde vous nous avez foutu ? Hein tu vois !?

J’ai regardé la forêt autour de moi, tout d’un coup je me suis plus senti du tout tranquille. J’ai expliqué le truc à Frank, il m’a regardé pareil que la tête que je devais avoir, on était dans la merde sérieux là, et tout de suite en plus. Y’avait plus qu’à espérer que sa blessure soit assez grave pour le tuer.

–       On fait quoi ? j’ai demandé à Eddy.

–       J’en ai rien à foutre de ce que vous faites, mais priez, priez pour que ce mec réapparaisse jamais, parce que si c’est pas lui qui vous tue, c’est moi qui le ferait.

On s’est tiré, et jusqu’à aujourd’hui on a jamais revu le mec, mais tous les jours quand je sors de chez moi je vérifie maintenant qu’aurait pas un Godzilla derrière moi.