En Marche ! 2.

« Le monde et l’Europe ont aujourd’hui, plus que jamais, besoin de la France. Ils ont besoin d’une France forte et sûre de son destin. Ils ont besoin d’une France qui porte haut la voix de la liberté et de la solidarité. Ils ont besoin d’une France qui sache inventer l’avenir. Le monde a besoin de ce que les Françaises et les Français lui ont toujours enseigné : l’audace de la liberté, l’exigence de l’égalité, la volonté de la fraternité… » L’avocat coupa la radio, un homme tapait à la vitre. Il était garé au pied d’une bretelle d’autoroute, quelque part en proche banlieue, il pleuviotait, il aperçu le visage d’un trentenaire, beau garçon qui lui souriait. Qu’est-ce qu’il lui voulait ? L’avocat appuya sur le bouton de la télécommande, abaissant la vitre.

–       Salut, fit le type sans lâcher son sourire.

–       Oui, je peux vous aider ?

–       Je ne suis pas venu pour le paysage vous savez, et il pleut.

L’avocat ouvrit brièvement la bouche de surprise.

–       Vous êtes Estéban c’est ça ?

–       Pourquoi vous venez ici pour le paysage vous ?

–       Euh…

–       Ouvrez la porte je vous prie, j’ai horreur de la pluie.

En entrant il s’aperçut que l’homme était plus jeune qu’il ne l’avait d’abord cru, peut-être à cause de sa tenue. Vingt cinq ans tout au plus, vêtu d’une veste en daim et d’un pantalon beige, chaussure de sport élégante, teeshirt noir. Les choses ne trainait jamais avec le Sacristain, il avait déjà délégué des gens à la salle de jeu, des gens qui avaient posé des questions, fait concorder les témoignages, des gens dont ce jeune homme à côté de lui et en qui le Sacristain avait parait-il entière confiance.

–       Pardon, je ne vous avais pas vu.

–       Il n’y a pas de mal.

–       Le Sacristain a dit que vous étiez l’homme qui nous fallait.

–       S’il l’a dit…

–       Comment va-t-il ?

–       Pas terrible.

L’avocat avait l’air sincèrement désolé,

–       Aucune amélioration en vue ?

Estéban soupira.

–       Les médecins veulent tenter une opération de la dernière chance mais il en marre de se faire charcuter.

–       Je comprends… et Marie comment va-t-elle ?

–       Ca va elle tient le coup, c’est une fille de la montagne, fit le jeune homme comme si ça expliquait tout, mais l’avocat savait de quoi il parlait, il était corse lui-même.

–       Nous avons ce problème donc…

–       Oui.

–       Qu’est-ce qui s’est passé exactement ?

–       Deux petits mecs, des jeunes, avec des gants Mappa et des cagoules de moto, un blanc, un méditerranéen.

–       Des gants Mappa ?

–       Oui, roses.

–       Roses ? Misère… Des amateurs.

–       Sans doute.

–       Vous croyez qu’ils ont eu de la chance ou qu’il y a quelqu’un derrière ?

–       Je pense que des garçons qui sont assez idiots pour jeter leurs gants dans la cour, passer sans cagoule devant quatre témoins, repasser devant ces quatre témoins avec deux sacs et des mines à faire peur, ne sont pas assez malin pour ne pas avoir quelqu’un pour leur dire quoi faire.

L’avocat sourit.

–       Je vois, de vraies brelles, vous croyez que Costa est derrière tout ça ?

–       Non, je connais Costa, il est beaucoup trop malin pour faire deux fois la même bêtise. Et il n’engagerait certainement pas ce genre d’amateur.

–       Une équipe indépendante donc.

–       Sans aucun doute, raison pour laquelle il faut que Costa parte.

L’avocat ne comprenait plus rien.

–       Hein, mais si c’est des indépendants pourquoi il faut qu’il parte ?

–       Quand ils ont fermé les salles et les cercles suite à son braquage, au bout de trois semaines les gars ont commencé à ruer dans les brancards, obligé à rester chez eux avec bobonne c’était trop pour leurs nerfs, la discipline a commencé à se relâcher. Vous vous souvenez de ça ?

Oui, il s’en souvenait mais il était surpris que ce jeune homme en parle comme s’il l’avait vécu, quel âge avait-il exactement ?

–       On ne peut pas se permettre que ça se reproduise, pas en ce moment. Or si ça s’ébruite, qu’il s’est fait braquer deux fois, qu’il soit coupable ou pas, il y a forcément une bande qui va vouloir tenter sa chance. Vous savez comment c’est, quand un animal est blessé, il vaut mieux l’achever que le laisser aux charognards non ?

Il entendait son point de vue et ça se tenait mais les choses n’était pas aussi simple, lui aussi avait des obligations et des ordres. Avocat, conseillé, messager pour des clients très variés mais dans un nombre restreint de domaines et avec de considérables moyens.

–       J’ai peur que ça ne soit pas aussi simple.

–       Comment ça ?

–       C’est les Hautes Seines vous comprenez, ils sont un peu pointilleux sur le sujet des disparitions.

–       Les Hautes Seines ? c’est eux qui tiennent ?

–       J’en ai peur, l’argent était à eux.

–       Ah… et donc ?

–       Ils veulent que vous parliez à Costa.

–       Quoi ? Mais pourquoi vous voulez faire ça !? Le pauvre gars, il n’a rien fait je vous dis.

–       Ils ont insisté, juste une discussion.

Estéban le dévisagea.

–       Sévère comment ?

L’avocat soupira.

–       Comme vous estimerez nécessaire.

Le jeune secoua la tête, visiblement contrarié parce qu’on lui demandait.

–       Mais pourquoi vous ne pouvez pas le laisser partir proprement !? Pourquoi il faut que ça passe par là !?

–       Juste une discussion, insista l’avocat.

–       Ah mais arrêtez, vous savez comme comment ça va se terminer pour lui alors pourquoi lui infliger ça !? C’est pas suffisant de se retrouver à porter le chapeau pour des amateurs !? Vous voulez en plus lui faire mal ?

–       Je sais, je connais Costa vous savez, ça ne me plait pas plus qu’à vous, mais ils sont comme ça, ils ne prennent jamais ce genre de décision à la légère, il leur faut des évidences, des certitudes…

–       Et la seule certitude qu’ils auront au bout du compte c’est qu’ils seront obligés d’éliminer un innocent.

L’avocat ne sut quoi répondre à ça, le jeune homme le quitta sans ajouter un mot.

 

 

Il pleuvait abondamment cette nuit là quand les frères Angelo, Tony et Marco pénétrèrent dans la rue où vivait Antoine Costa. Ils se connaissaient raison pour laquelle Marco prédisait que ça allait bien se passer, qu’il connaissait les règles. Avis que contestait l’ainé derrière ses lunettes carrés, ses muscles taillés à la fonte, son cou de taureau et sa mauvaise humeur du soir. Qui les aurait croisé par cette nuit pluvieuse n’aurait vu que deux jeunes hommes saints et sportifs aux cheveux courts dont un portant des lunettes de vue. Tony avait perdu aux courses deux fois de suite dans l’après-midi et sa petite amie ne s’était même pas montrée disponible pour le sucer. Et puis il pleuvait, et puis ils étaient montés de Marseille et il détestait Paris, bref Marco connaissait la chanson, si rien ne se passait droit il ferait tout de travers rien que pour faire chier le grand, Estéban.

–       Bon Dieu tu me cagues tu sais, tiens met la radio plutôt au lieu de te passer les nerfs sur moi.

Comme cela arrive quelque fois dans les fratries quand le petit est plus malin que le grand, Marco avait de l’ascendant sur son frère. Tony obéit sans réfléchir.

–       « Je convaincrai nos compatriotes que la puissance de la France n’est pas déclinante, mais que nous sommes à l’orée d’une extraordinaire renaissance, parce que nous tenons entre nos mains tous les atouts qui feront et qui font les grandes puissances du XXIᵉ siècle. Pour cela, je ne céderai sur rien des engagements pris vis-à-vis des Français. Tout ce qui concourt à la vigueur de la France et à sa prospérité sera mis en œuvre : le travail sera libéré, les entreprises seront soutenues, l’initiative sera encouragée… »

–       Ah putain de Macron ! S’exclama Marco en coupant net la radio.

–       Putain d’enfoiré, il nous a volé la victoire !

–       Che victoire ? de quoi tu parles ?

–       Marine de qui d’autres, il nous a volé la victoire, Fillon c’est un coup des socialistes pardi !

–       Mais arrête un peu tes conneries, tout ça c’est de la merde, qu’est-ce que ça aurait changé qu’elle passe tu veux me dire ?

–       Tout, dit Tony d’un ton catégorique.

Le cadet pouffa.

–       Tout pour qui ? Pour les Le Pen ou pour le pays ?

–       Pour le pays évidemment !

–       Mais mon pauvre Tonio tu sais pas qu’ils sont pourris, tu sais avec qui ils fricotent les Le Pen quand même ! Tu vas pas m’obliger à être mal élevé en disant les noms quand même !?

–       Arrête, c’est pas pareil ça, c’est pas comme les autres, c’est pour le bien du pays, on est des patriotes nous !

–       Je dis pas que vous pensez pas à la Corse, je dis que vous vous trompez d’allié.

–       Et alors tu crois que c’est mieux lui ! Fit rageusement son ainé en montrant la radio.

–       Tant que c’est pas pire, soupira Marco alors que le 4×4 de Costa passait devant eux.

–       Le voilà.

–       Il est rentré directement chez lui.

–       Il a peut-être eu une longue journée.

–       Fais chier cette pluie, putain l’a pas intérêt à faire chier, dit Tony en sortant de la voiture.

C’était Marco qui tenait l’arme, ils étaient censés l’emmener en promenade, le secouer un peu et le laisser sur place pour lui faire les pieds. Rien de plus. Mais cela ne se passa pas comme prévu. Oui Costa connaissait les règles et c’était bien pour cette raison, parce qu’il avait merdé une fois qu’il savait que ce moment pourrait arriver. Mais allons donc, qui pouvait le croire assez bête pour commettre deux fois la même erreur ? Se voler lui-même alors qu’il avait des parts ailleurs et que le manque à gagner lui couterait plus que ce qu’ils avaient ramassé ? C’était stupide et même presque insultant.

–       Pourquoi vous faites ça les gars ? Vous savez que j’y suis pour rien merde !

Mains en l’air, un pied hors du 4×4 essayant de trouver de la compréhension dans l’œil de Marco.

–       Tu vois je t’avais qu’il ferait chier, dit Tony. Il pleut mec, descend de là et suis nous !

Bien entendu qu’ils se doutaient qu’il n’y était pour rien cette fois. Il était joueur mais pas suicidaire, mais qu’est-ce qu’ils y pouvaient eux ? Ils n’étaient que des employés, des presse-boutons, pourquoi il essayait de parlementer avec eux ? Pourquoi il ne se contentait pas de prendre les choses comme un homme, encaisser et qu’on en reste là ?

–       Mais j’ai rien fait je vous dis ! Vous le savez !

–       Descends et ferme là, ordonna Marco.

Costa obéit à contre cœur, on lisait de la peur maintenant dans ses yeux, de la peur sans fard, aussi sincère que les mots qui sortaient de sa bouche.

–       Pourquoi j’aurais fait un truc aussi stupide, ça va me couter plus cher que tout ce qu’on a perdu !

–       Ta gueule et avance !

Ils le firent grimper à l’arrière de la voiture et démarrèrent.

–       C’est dingue, c’est complètement dingue, le Sacristain me connait, pourquoi je ferais ça !?

Marco se retourna, pistolet pointé vers sa poitrine.

–       Tu fermes ta bouche oui ou merde !?

Dit d’une voix suffisamment forte, avec assez de conviction dans le regard pour qu’il se tue le restant du voyage. Ils l’emmenaient, pas pour le tuer sans quoi ils ne l’auraient pas emmené du tout, ils l’auraient séché dans la rue pour l’exemple. Autant ne pas tenter le diable. Il n’avait pas envie de se faire secouer, taper ou rien, mais certainement encore moins de mourir. Tony alluma la radio, encore Macron.

–       « Nos institutions, décriées par certains, doivent retrouver aux yeux des Français l’efficacité qui en a garanti la pérennité. Car je crois aux institutions de la Vᵉ République et ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’elles fonctionnent selon l’esprit qui les a fait naître. Pour cela, je veillerai à ce que notre pays connaisse un regain de vitalité démocratique. Les citoyens auront voix au chapitre. Ils seront écoutés…. »

–       A propos d’institution j’espère que le commissaire va nous pistonner à la brigade, fit Tony en coupant la radio.

–       Y’a pas de raison on est bien noté, tiens gare toi là.

Un parking de supermarché désert quelque part aux alentours de la capitale. La pluie continuait de tomber, invariablement, froide, drue comme elle pouvait être à cette saison.

–       Sort, dit Marco en lui faisant signe du bout du canon, la pluie qui dégoulinait sur les lunettes de son frère derrière lui.

–       Mais ça sert à rien, vous savez bien les gars, c’est des conneries, j’ai rien fait ! Insista Costa.

–       Sort et ferme là.

–       Mais putain pourquoi ?

Cette fois Tony perdit patience, l’arrachant de son siège par les épaules et le jetant par terre.

–       Parce qu’on te le dis !

–       Bordel Costa, pourquoi tu fais des histoires ? tu sais comment ça se passe ! Protesta son frère.

–       J’ai rien fait, soliloqua l’autre en baissant la tête.

–       Oh putain y me casse les couilles fit Tony en le relevant et le jetant contre la portière. Costa se rattrapa au rétroviseur.

–       Bon alors c’est qui ? Fit Marco.

–       Je sais pas, j’ai rien…

Il ne termina pas sa phrase, le souffle coupé par le coup de poing que Tony venait de lui flanquer dans le foie.

–       C’est toi ? Dis nous que c’est toi qu’on en finisse.

–       N… non… c’est pas moi…

Cette fois le coup de poing le cueilli au visage, lui faisant éclater la lèvre inférieure et le renvoyant par terre sous le choc.

–       C’est qui si c’est pas toi ?

–       Je sais pas, j’ai rien fait ! Gémit Costa, je vous jure putain.

Cette fois ce fut Marco qui perdit patience.

–       Oh putain, relève le, relève le !

Tony l’attrapa par les cheveux et l’obligea à se redresser avant de lui bloquer les bras derrière la tête. Marco frappa de toute ses forces, une fois, deux fois dans l’estomac, avec pour résultat de le faire vomir. Une belle gerbe qu’il évita de justesse alors que Tony le laissait retomber sur ses genoux. Il dégueulait tout en pleurant.

–       Arrêtez ! j’ai rien fait je vous dis ! J’ai rien fait s’il vous plait arrêtez !

–       Putain de salope ! Il sait même pas se tenir ! Fit Tony.

–       Y me dégoute.

Il lui flanqua son pied en pleine figure avant de se mettre à le frapper à coup de talon, dans les côtes, au visage, dans les épaules. Costa se protégeait comme il pouvait, il ne protestait même plus, il gémissait, pleurait, vomi, sang et morve barbouillant son visage mêlé à la pluie. Marco s’accroupi et continua de le frapper, lui écartant les bras pour mieux atteindre son beau visage bronzé et parfait, lui faire sauter les dents de devant, lui pocher les deux yeux, jusqu’à ce que ses bras commencent à lui faire mal, qu’il finisse par réaliser qu’il était trempé jusqu’à l’os. Tony se marra.

–       Putain heureusement que c’est moi qui était de mauvaise humeur.

–       Oh ça va.

Ils remontèrent dans la voiture, l’abandonnant là, secoué de sanglot, le visage et les mains maculés de sang, de bleus, d’écorchures, sa chemise déchirée et souillée.

 

 

Quelque part dans la rue une télé raisonnait, le nouveau président parlait.

–       « Les Françaises et les Français qui se sentent oubliés par ce vaste mouvement du monde devront se voir mieux protégés. Tout ce qui forge notre solidarité nationale sera refondé, réinventé, fortifié. L’égalité face aux accidents de la vie sera renforcée. Tout ce qui fait de la France un pays sûr, où l’on peut vivre sans avoir peur, sera amplifié. La laïcité républicaine sera défendue, nos forces de l’ordre, notre renseignement, nos armées, réconfortés. »

Rachid marchait tranquillement dans la rue quand les flics très réconfortés débarquèrent de nulle part. Des mecs de la BAC avec tout leur attirail de cowboy bien visible. L’égalité face aux accidents de la vie hein ? ca faisait son troisième contrôle depuis le début de la journée, trois accidents de la vie comme qui dirait, bien que dans son cas ça aurait de ne pas être contrôlé une seule fois dans une journée qui aurait été un accident, une étrangeté, une occurrence. Les flics ne firent pas dix pas avant de le regarder bizarrement, l’air dégouté.

–       Eh toi là ! T’as tes papiers ? lui fit un des flics avec un signe pour qu’il s’arrête.

–       Pourquoi ? J’ai rien fait !

–       Je te demandes pas si t’as fait quelque chose, je te demande si t’as tes papiers.

Rachid en avait assez, il avait passé une nuit et une matinée de merde, littéralement pour ainsi dire, Avait déjà eu deux fois affaires aux pandores, deux fois à monter des bateaux, subit leur question et il ne s’était pas encore fait un shoot de la journée.

–       Ouais, ouais je les ai, z’avez qu’à les prendre.

–       Pardon ?

–       Je dis vous z’avez qu’à vous servir c’est dans ma poche de dedans.

Les deux flics échangèrent un regard puis le premier demanda pourquoi il puait autant.

–       T’es en manque ? t’as chié dans ton benne ?

Pourquoi ils avaient besoin d’être désobligeant comme ça ? Pourquoi c’était toujours sur eux, les arabes, les africains en général que ça tombait ? Salaud de racistes ! Il parait qu’ils avaient tous voté pour Le Pen chez les poulets, ça ne le surprenait pas plus que ça.

–       Non je suis clean en ce moment, c’est à cause que je travaille dans un élevage.

Pas la peine leur raconter des cracks sur le fait qu’il se défonçait, il savait que ça se voyait.

–       Un élevage ? Où ça ton élevage ?

Oh, la, la mais qu’est-ce qu’ils étaient chiants aujourd’hui !

–       A Trappes, dit-il sans réfléchir.

–       T’es en train de nous raconter que tu vas jusqu’à Trappe pour bosser ?

–       Bah ouais.

–       Arrête de nous prendre pour des jambons et radines toi par là.

Il se raidit, il n’avait pas du tout envie qu’on le fouille, il avait même fait exprès de pas se changer pour que ça les décourage. Il hésita, réfléchissant à ses chances de s’enfuir devant ces deux là. Putain ils le rattraperaient en moins de deux. Et puis soudain, sauvé par le gong.

–       Alpha j’écoute…

Un appel visiblement urgent, avant de filer ils lui lancèrent d’aller se laver que ce n’était pas acceptable de puer autant et de prendre les transports. Rachid les regarda partir en soupirant de soulagement. Il avait un ballon sous les couilles remplit de la poudre qu’il s’était acheté avec sa part du braquage. La dope était cachée dans une cave d’un immeuble dont il avait le code, il avait hâte de la tester. Le mec avec qui il avait acheté était un gitan, un gars de confiance qui avait toujours de la bonne. De la turc, directement importée des Balkans, il en salivait d’avance. L’ascenseur était en panne, comme d’habitude, il se tapa les six étages jusque chez Frank en maudissant celui qui avait bousillé l’ascenseur, l’office HLM qui ne l’avait pas fait réparer et le pays tout entier de permettre à des mecs comme eux de vivre leur tiers monde à domicile. Il parvint devant la porte de l’appartement presque violet, le souffle aphasique, les yeux hors de la tête.

–       Putain mais tu pues la merde !

–       Ah m’en parle pas, c’est bon, là faut que je me pose !

–       Tu m’excuses si j’ouvre la fenêtre c’est pas tenable, c’est une infection t’es arrivé quoi putain ?

–       Ah c’est à cause de ce crétin de Jacky…

–       Alors vous êtes descendu finalement ?

–       Ouais. Cet abruti devait se pointer avec une camionnette, il a pas réussi à en trouver une alors tu sais quoi sa super brillante idée ?

Frank sourit par avance, Jacky était une buse de réputation nationale, méchant, brutal, et con comme un orchestre de trisomique.

–       Non vas-y.

–       Un break Volvo ! Un putain de break Volvo, tu sais comment ça se traine ces veaux là !?

–       Ouais je vois, répondit Frank en rigolant. Combien vous aviez de clebs ?

Rachid arracha sa ceinture des passants de son pantalon.

–       Douze !

–       Douze !?

–       Douze putain de clebs dans un putain de break Volvo t’y crois ça !?

Il voyait déjà ça d’ici, la meute avec lequel il l’avait vu entrain de japper, pisser, chier avec ces deux ahuris en route pour Cannes.

–       Me dit pas que vous les avez pas fait pisser au moins !

Rachid extirpa la seringue sous blister qu’il cachait toujours dans sa chaussette, encore un truc qu’il n’aurait pas aimer que les flics découvrent.

–       Mes fesses oui, c’est tout juste s’il voulait bien qu’on s’arrête pour prendre de l’essence !

–       Putain quel malade !

Il ramena délicatement le ballon de ses couilles et l’ouvrit avec précaution. Versa la poudre dans une cuillère remplit d’un peu d’eau et chauffa le tout.

–       Je te jure, même quand on est arrivé il a pas voulu se poser à l’hôtel !

–       Il avait prit de la C. ou quoi ?

–       Nan y se poudre pas le nez Jacky, l’est né comme ça ce connard, speed c’est pas normal.

Rachid se garrotta le bras puis touilla encore un peu le liquide brun dans la cuillère jusqu’à ce qu’il n’y ai plus de bulle ou de grumeau. Il salivait, les yeux exorbités, excité comme s’il tenait devant lui le plus beau cul de la terre.

–       Vous les avez vendu combien finalement ?

–       Le tout ? Trois mille.

–       Tu vois je t’avais dit, il allait vous carotter.

–       Nan, y parait que c’est les tarifs d’après Jacky.

–       Bah tient.

–       Qu’est-ce tu veux, c’est la vie…

Il enfonça l’aiguille dans son bras et poussa doucement le piston. Le flash lui sauta à la figure et au ventre, violent, délicieux, orgasmatique, une montée violente et colorée comme il les aimait. Ouais c’était de la bonne, il ne s’était pas fait niquer sur ce coup là.

–       Vous êtes remonté quand ?

–       … hein ?

–       Vous êtes remonté quand ?

–       … c’matin…

–       Vous avez dormi là-bas alors ?

La came lui faisait piquer du nez, la voix de Frank le repêchait par à coup brusque, il ouvrit les yeux, dit d’une voix pataude.

–       Ouais, ouais, j’ai payé l’hôtel….

Sa tête repartait vers le bas.

–       Avec ta part sur les clebs ? A Cannes ? Putain t’as dû douiller.

Il se releva brusquement, le regarda, sourit, bref instant de lucidité

–       Nan, j’avais prit du fric avec moi

–       Ah… et Jacky t’as pas posé de question ? Je veux dire que t’ais du blé ?

Frank détestait quand il se shootait comme ça. Impossible dès lors d’avoir une conversation descente avec lui, l’attention d’un hamster, la capacité de concentration d’un poisson rouge. Frank en avait tâté autrefois, au sortir de l’adolescence, pour voir, mais il n’avait pas beaucoup aimé la sensation. La perte de contrôle, le coma, même le côté enveloppant, protecteur de l’héroïne ne l’avait pas convaincu. Mais au-delà de ça, il avait assez d’égo, de fierté personnelle pour refuser de tourner comme ça. Comme Rachid et tous les autres toxicos qu’il avait connu dans sa vie. Les crises de manque, les fièvres, les embrouilles, c’était pas son idée d’une bonne dope. La réponse mis quelques secondes de plus à parvenir jusqu’à sa conscience engourdie, il bavait un peu aux coins des lèvres.

–       Hein…. T’inquiètes, je lui ai dit que j’avais fait un coup….

Frank se raidit. Pourquoi il lui disait de ne pas s’inquiéter ?

–       Tu lui as dit quoi ?

–       Que j’avais fait un coup, répéta son copain comme un robot hors batterie.

–       Comment ça ? qu’est-ce que tu lui as raconté exactement ?

–       Pff rien, juste que j’avais braqué un…. Pfff.

Sa tête puis son tronc se mirent lentement à plonger vers ses genoux.

–       Un quoi Rachid ?

–       Hein ?

–       Un quoi qu’est-ce que tu lui as dit exactement ? Jacky travaille pour le Sacristain putain !

–       Hein ?

–       Qu’est-ce que tu as raconté à Jacky ?

–       …

–       Putain Rachid réveil !

–       Hé ?

–       Qu’est-ce que tu as dit à Jacky exactement ?

–       Hein…

–       Rachid !

–       Hein ?…. rien, rien, je lui ai rien dit, pas un mot putain !

Frank le regardait inquiet.

–       T’es sûr hein ?

–       Ouiiiii putain, chuis pas une buse putain…. Pffff…

Il le laissa là, à s’effondrer lentement sur sa chaise et alla se coller devant la télé pour se changer les idées.

–       « Affronter la réalité du monde nous fera retrouver l’espérance », ce sont les premiers mots du livre du président Macron, qu’il a pompeusement appelé Révolution, ce sont de belles paroles mais quand seront-elles suivit de fait ?

–       Marine Le Pen êtes vous entrain de dire qu’Emmanuel Macron ne regarde pas la réalité en face ?

–       Ca me parait évident non ? Les derniers attentats de Londres le démontrent ! Combien de temps encore allons nous laisser faire le massa…

Il appuya paresseusement sur le bouton de la télécommande. Il l’affrontait la réalité lui, et tous les jours encore, et ça ne l’aidait pas particulièrement à retrouver l’espoir. C’était l’inverse même. Oui ils avaient gagné une jolie somme, plus de cinquante mille euros à trois, avec ça il avait remboursé l’avance pour la bagnole, pourrait peut-être aller à Amsterdam se payer des petites vacances, ou dans le sud, et puis après quoi ? Seize mille euros c’était finalement pas grand-chose de nos jours et en même temps beaucoup trop quand on avait aucune idée de comment le dépenser intelligemment. Ou bien des idées d’ados, shit, pute, alcool, restau, ces conneries là, et il savait que d’ici même pas un mois il serait encore à sec. Investir dans la dope comme Rachid ? Il ne les sentait pas ces plans là, la came, le deal, c’était pas son genre de truc. Il avait bien vendu du shit en bas de sa tour à une époque mais c’était encore au temps béni où tout le monde n’avait pas sa Kalachnikov et des ambitions à la Tony Montana. Il se sentait à la fois trop vieux pour ces conneries et trop jeune pour réussir à faire ça sérieusement. Prendre une licence Uber, se faire du fric légitimement ? Beaucoup de gars du quartier s’y étaient mis. Un bon prétexte pour eux d’avoir une voiture neuve et pouvoir la justifier auprès des flics. Un moyen idéal également pour s’endetter jusqu’aux yeux et bosser douze heures par jour pour rembourser. La baise magique, tu payes pour bosser et t’es obligé de bosser pour payer tes dettes.  Peut-être que s’il réussissait à prendre des parts dans un kebab… seize mille boules, il ne lui en restait déjà plus que dix avec la Golf et l’assurance, est-ce que ça suffirait ? Il irait voir demain, il connaissait quelques gars.

 

 

–       C’est pas vrai !?

Estéban éclata de rire.

–       Je vous jure que si, et il lui a tout raconté en chemin, voulait montrer à son copain comment il assurait. Le vrai caïd.

–       Incroyable…. Douze chiens… Où ils vont chercher des combines pareilles ?

L’avocat souriait. De belles dents limées légèrement bleutées.

–       Aucune idée mais la bêtise n’a jamais entravé l’imagination au dernière nouvelle.

–       Vous trouvez ? Je crois plutôt que l’imagination demande une certaine part de génie au contraire.

–       Les publicitaires font bien des efforts d’imagination pour nous vendre leurs produits, vous y avez décelé récemment une trace d’intelligence ?

–       Certes, concéda l’avocat sans se départir de son sourire, et comment vous l’avez appris finalement ? C’est Jacky qui vous l’a dit je suppose.

–       Pour les chiens ou le gars ?

–       Les chiens.

–       L’odeur pardi !

–       Ah mon dieu, ah, ah, ah !

–       Je me dis des fois que ces gars font tout pour se faire coincer. Et vous savez quoi ?

–       Non ?

–       Il voulait que je l’aide à placer son argent à la banque, acheter des actions….

–       A la banque ? Oh c’est pas vrai.

L’autre rit de plus belle.

–       Incroyable hein ? Des bêtes de concours.

–       Mais quelle idée…

–       La folie des grandeurs je suppose.

–       Bon alors ils sont trois vous me dites ?

–       Oui, un certain Frank, Rachid, le tout piloté par Roger Karrouchi.

–       C’est pas ce libanais qui a prit six ans pour complicité dans un cambriolage qui a mal tourné ?

–       Pied-noir, pas libanais mais c’est lui oui.

–       Quelle idée lui a prit ? Tout le monde sait qu’il n’a pas les épaules pour ça, même lui je suppose ! En plus il a une famille je crois non ?

–       Oui… mais il a pensé que Costa ferait le pigeon idéal et qu’on ne chercherait pas plus loin….

L’avocat se rembruni.

–       A ce propos, qu’est-ce qui s’est passé avec lui ? On avait parlé d’une discussion ! Je suis allé le voir vous savez.

–       Oui je sais, ils ont eu la main un peu lourde.

–       Un peu ? Trois côtes cassées, une fracture du nez, la clavicule fêlée, dix points de sutures, le pauvre, c’était vraiment nécessaire ?

–       Je vous avais dit que ça serait inutile, et qu’est-ce qu’on a obtenu ? Rien.

–       Ce n’est pas lui.

–       Bah non, et ce n’est pas en discutant qu’on l’a appris.

–       Sauf que maintenant ils sont dans une situation intenable.

–       Ils l’étaient de toute façon, je vous l’avais dit.

–       Les législatives approchent, il va falloir de l’argent.

–       Bah oui, et beaucoup même, sinon terminé la boite au chocolat.

Estéban sorti une cigarette et l’alluma sans rien demander.

–       Ca vous dérangerait de ne pas fumer dans ma voiture s’il vous plait.

Le jeune homme le fixa, comment il comptait l’en empêcher exactement ? L’avocat serra les lèvres, contrarié.

–       Vous pouvez vous occuper de Costa ?

–       Oui.

–       Combien ?

–       Quinze mille.

–       Et pour les autres ?

–       Je vous fait les petits à dix, mais je ne fais pas Karrouchi.

–       Pourquoi ?

–       Je le connais , je connais sa fille, j’ai été témoin à son mariage.

–       Oh, et alors ?

Le jeune homme regarda l’avocat. La cinquantaine soignée, tempes grises, bronzé aux UV dans un élégant costume trois pièces visiblement sur mesure. Le genre qui devait aussi bien faire attention à sa ligne qu’à la courbe probablement ascendante de ses dividendes. Il traitait de la mort de personne comme il réglait les derniers litiges d’un divorce, une formalité tarifée. Et il devait en être ainsi de tout ce pourquoi les autres l’employaient, qu’il s’agisse d’aider un député à se dépatouiller d’une affaire judiciaire, placer un ami auprès d’un autre, organiser une évasion fiscale ou un marché truqué. Mais ce qui se passait en bout de chaine, comment ça se passait, il n’en n’avait probablement pas la moindre idée.

–       Vous avez déjà tué quelqu’un ? Demanda Estéban au bout d’un silence pensif.

–       Non.

–       La charge émotionnelle, elle est importante vous savez. Qu’on le veuille ou non, on retient des détails qu’on aurait préféré oublier, on garde des visages en mémoires, c’est invivable à la longue croyez moi. Et quand c’est une personne que vous connaissez c’est bien entendu pire.

L’avocat était surpris, il n’était pas le premier tueur à gage qu’il rencontrait mais bien le seul à lui avoir jamais fait ce genre de confidence. Par nature, ces gars là étaient généralement assez fermés, secrets, et totalement verrouillés au sujet de ce qu’ils ressentaient ou non.

–       Mes confrères donnent une fausse image d’eux-mêmes, continua Estéban comme s’il avait deviné dans ses pensées. Ca les rassure. Tout bien garder cloitré à l’intérieur pour ne surtout pas à avoir à penser à ce qu’on a fait. Je ne parle pas des malades mentaux ici bien sûr, les psychopathes c’est autre chose. Moi je préfère garder mes distances vous comprenez, tuer de loin, en douceur et vite.

–       Je vois. Vous proposez quoi en ce cas ?

–       Prendre quelqu’un pour Karrouchi, je me charge des autres.

–       Vous avez un nom en tête ?

–       Le Nantais

–       Le Nantais ? il est cher !

–       Pas en ce moment, je peux l’avoir pour dix milles.

–       Vous êtes sûr ? on dit qu’il a un peu baissé ces derniers temps.

–       Karrouchi ne lui donnera pas de mal

L’avocat ne semblait pas beaucoup plus convaincu mais puisque le Sacristain s’en remettait à son jugement…

–       Donc trois fois dix milles pour Karrouchi et ses zozos, et quinze pour Costa, Quarante cinq milles au total, c’est ça ?

–       Voilà.

–       C’est raisonnable. Je vais leur en parler.

–       Vous ne pouvez pas valider vous-même ?

L’avocat leva les yeux au ciel.

–       Si seulement… ils sont très… comment dire… administratif dans les Hautes Seines, vous voyez.

–       Bon, bon, okay, faites moi signe quand vous aurez le feu vert.

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En Marche ! 1.

En Marche ! Gueule de premier de classe, sourire égoïne, l’œil bleu acier de la bourgeoisie conquérante avec son costard cintré à 500 boules et sa cravate en soie. En Marche ! La France de demain, la France ambitieuse comme un ragondin sous amphet, la France qui n’en veut mais on sait pas quoi. En Marche sur les arpions du lardon de Saint Cloud, la bourgeoise patriote et sectaire. En Marche vers l’Avenir Radieux du Président de la France Nouvelle. Yes we can en cocorico et tricolore. Enrichissez-vous, la France doit être une chance pour tous, soyez ambitieux, du travail nait la réussite. Ouais, ouais. Frank traversait le square désert et jonché de détritus de sa France à lui. Celle qu’il avait toujours connu et ne connaitrait sans doute jamais parce qu’il n’était qu’un pauvre branleur de petit blanc du pays oublié. Un pauvre branleur sans une thune, même pas pour prendre le bus et merde en ce moment les contrôleurs étaient à la chasse. A pied donc parce que sinon c’était les cons de la BAC qui rappliquaient. Il sentait le pauvre, les flics n’aiment pas cette odeur. Il sentait la taule aussi, le visage fouillé, un peu tendu, des jours et des semaines passés à trois dans neuf mètres carrés. Dix-huit mois c’est long, à tout âge, même quand on avait déjà passé la moitié de sa vie entre quatre murs. La moitié de sa vie putain ! Et il avait vingt neuf ans. Et il marchait, sur la nationale qui traversait la ville, protégé par une rambarde métallique couverte de graffitis parce qu’il n’avait pas une thune, à peine de quoi se loger dans un clapier en haut d’une tour dont l’ascenseur était régulièrement hors service. En Marche ! Vers où putain ? Il n’y avait pas d’horizon pour les mecs comme lui, rien, sauf la place Pasteur à deux kilomètres. La grande place sans banc pour pas que les cloches viennent se poser, avec sa statue conceptuelle moderne ses couilles peint en arc-en-ciel pour faire plus festif sous le ciel sperme de la banlieue parisienne, et où personne ne se rendait jamais sauf les dealers et les camés. Les crackers venaient acheter leur dose et allaient sur le bord de Seine se défoncer en regardant les péniches glisser sur leur reflet. En Marche vers crackland, défilant devant les panneaux publicitaires. Jambon authentique, les prix les plus bas, télévision 16/9ème extra plate à 999 euros seulement, tout doit disparaitre, le confort à petit prix, laissez vous séduire par le futur, votre banque, votre avenir, jusqu’au bout, dans les vapeurs d’essence, le long d’un trottoir rosâtre couvert de feuille mortes mouillées par la pluie du matin, jusqu’au bout jusqu’à crackland . Le sol était jonché de préservatifs usagés, mégots de joints, flacon de plastique écrasé sous un talon et qui avait contenu du crack, de paquets de cigarette crevés, de cannettes de soda parce que ces connards de dealers ne buvaient pas d’alcool, c’était haram. Frank sorti une cigarette, merde il n’avait pas de feu, et personne à l’horizon. Pas un rat, juste des tours, et les bagnoles qui défiaient sur la nationale.  Il rangea la clope après l’avoir tripoté nerveusement en regardant autour de lui. Trop tôt pour les camés, trop tard pour les travailleurs qui passaient par là pour aller à la gare. Il se sentait un peu lourd des bières de la veille, ou bien était-ce les pâtes froides qu’il avait mangé ce matin avec son joint ? Des pâtes matin, midi et soir, des pâtes, des pizzas de temps à autre, Mc Do, enfin Quick, parce qu’il préférait. Mauvaise bouffe, mauvaise bière, il n’y avait que le shit qui était bon dans son monde. Le shit venait du Maroc pour ce qu’il en savait, le reste de France, d’Europe, du pays d’En Marche, tout ce qui venait de par là puait, la poisse, l’exclusion, la périphérie du monde. Il sorti son portable de la poche de sa veste douteuse et consulta l’heure. Putain, déjà dix minutes qu’il était là, qu’est-ce qu’il foutait ? Il se mit à taper du pied, puis à faire des allés retours jusqu’à la statue sucre d’orge souillée de graffitis, personne n’en avait rien à foutre de leur sculpture de la modernitude épanouie par ici et nulle part dans cette ville avec ses bureaux d’intérim, son pôle emploi ouvert que le matin mais toujours plein ras la gueule pour apprendre à faire un CV ou se faire fliquer ses allocs par il ne savait quel go, conne comme un verre à dent. Ses banques, ses coiffeurs, plein de coiffeurs, six rien que dans le centre ville, ses deux commissariats, ses supers et ses hypers, sa zone commerciale. Le bout du monde traversé du soir au matin par des camions, des voitures entre Panam et la grande banlieue. Il allait et venait, en marche sur les capotes abandonnés et les spliffs écrasés, vers la statue, puis de retour vers l’horizon de tour, les pubs au loin sur les tours, en pestant après Rachid qui était en retard. Comme d’hab.

–       Putain c’est maintenant que t’arrives !? ca fait une plombe que je t’attends !

–       Ah commences pas, qu’est-ce que tu veux que je fasse si ça prend du temps pour qu’ils pissent ?

Il était entouré d’une meute de chien, de tous les genres, Chow Chow, loulou de Poméranie, labrador, cocker, berger belge, qu’il tenait en laisse avec ses deux mains. Rachid, son codétenu à Fresnes, grand, maigre, qui sentait la transpiration, avec de mauvaises dents et le teint terreux, toujours l’air de suinter d’une mauvaise sueur, la peau jaunâtre, les yeux globuleux, glissé dans un survêt bleu layette, un gros spliff graisseux au bec.

–       Et qu’est-ce que t’avais besoin d’amener tes putains de clebs bon Dieu ! Le gars nous attend !

–       Eh oh c’est de la thune, je vais pas les lâcher comme ça merde.

–       De la thune tu parles, ta combine à deux balles oui.

–       A deux balles ? Jacky c’est déjà fait deux mille boules putain. Quand on les descendra dans le sud, bam ! Cinq mille facile, après je commence à investir dans la dreu et je me fais dealer.

A une époque c’était les consoles, les téléviseurs, les trucs tombés du camion, à un autre les parfums, les chemises Lacoste made in Cambodia, à une autre les braquages avec un air soft ou un pistolet à grenaille, épicerie, buraliste, pharmacie. A une autre encore, le shit, les clopes, revendus à Barbes sous le métro, à Saint Ouen, sous lé métro, les portables volés, dans les ruelles de Montreuil derrière les puces. Une combine en chassait une autre, Rachid n’arrêtait jamais, une vraie usine à cash, s’il n’avait claqué les trois quart dans la dope il aurait presque pu devenir riche. Presque pu être crédible avec ses combines qui foiraient la moitié du temps, qui l’envoyait à la fraiche six mois, un an, la dernière avait été la plus longue, quatre ans à cause de la récidive. Maintenant c’était ça, des putains de clébard qu’il volait et comptait revendre aux riches sur la côte, une autre combine avec un marseillais et ce débile de Jacky. Tant pis, on y allait, il n’avait pas envie de faire attendre Roger. En marche !

 

 

–       Ouais je sais pas, c’est un bon coup, un coup qui se représentera pas deux fois, ton copain là je le sens pas… Roger leva la main vers Rachid. Sans t’offenser hein fils, mais comment dire… t’as pas l’air bien en forme.

–       En forme de quoi ? Qu’est-ce que tu racontes chef ? Je vais très bien, et toi ça va ?

Juste assez d’agressivité dans la voix pour lui faire rouler des yeux dans sa direction.

–       Ca va Rachid, qu’est-ce que t’as, reste tranquille tu veux.

–       Il pose des questions à la con ton pote, je vais très bien, je suis jamais malade !

Roger soupira. Petit gros, la cinquantaine olivâtre avec une calvitie qu’il avait camouflé en se faisant couper court comme c’était la mode maintenant, une touffe de poils blancs sous la lèvre inférieure pour faire dans le coup. Une chevalière en or au petit doigt, une chaïm en or suspendu au bout d’une chainette qui se perdait dans les poils blanchis de sa poitrine. Il aimait bien l’or Roger, les bretelles fantaisistes, les pantalons à pince, les chemises rayées commerciales, les pochettes de couleur, et le linge bien repassé parce qu’il tenait un pressing.

–       Dis nous au moins de quoi il s’agit, je te jure, il est cool, il est sûr, tu peux me faire confiance tu sais.

–       Te faire confiance ? Comme avec ton copain Steevy ? Je t’ais fais confiance sur ce coup là, tu te souviens ? et six ans plus tard j’apprends que ma fille va se marier, que Normal 1er est président, que le monde a changé mais que j’ai rien vu depuis mes quatre murs. Tu te souviens ?

Frank se mordit la lèvre, il n’aimait pas qu’il évoque cet épisode. Un cambriolage qui avait mal tourné à cause de ce crétin de Steevy. Tellement que les poulets n’avaient pas mit une semaine pour les retrouver. Heureusement la caméra n’avait pas filmé Frank, malheureusement Steevy avait une grande gueule et aucune envie de taper quinze piges pour homicide involontaire, cambriolage et recel. Il s’était cru dans un feuilleton ricain, il avait dit aux pandores qu’il voulait passer un accord, les autres avaient sauté sur l’occasion avant de le laisser au juge pour qu’il le croque. Il était encore à Fleury.

–       Oui je me souviens, bien entendu que je me souviens, je suis venu au parloir ou pas ?

–       T’es venu, oui t’es venu mais t’y étais un peu pour quelque chose n’est-ce pas, je l’aurais pas bien pris si t’étais pas venu, tu le sais ? Je sais que tu le sais.

–       Eh mais cousins qu’est-ce tu nous pèle le jonc ? Intervint Rachid. Mon pote est venu, t’as fait ton temps, on peut pas penser à l’avenir là, à maintenant, si tu nous racontais tonton, hein oui ?

Les yeux de Roger coulissèrent à nouveau sur son copain, meurtrier, patient mais meurtrier.

–       Arrête c’est bon je te dis Rachid, arrête !

–       Tu vois ce que je veux dire ? Ajouta Roger en faisant un signe de la main vers l’intéressé. Il sait pas se tenir. Le projet que j’ai faut savoir se tenir, le nerf solide, et surtout, surtout savoir fermer sa bouche.

Rachid s’agita sur sa chaise.

–       Eh mais lui bientôt il va me traiter de balance tu vas voir ! Chuis pas une balance chef, j’ai jamais pookavé moi, même à l’école je pookavais pas.

Il tapota sur l’avant-bras de Frank, son sourire jaune marron nicotine et carie en mode faux cul.

–       Mon daron m’aurait dépiauté si j’avais pookavé, je suis un fils de moi, un vrai.

–       Un fils de quoi fiston, on peut savoir ? s’exaspéra Roger en glissant un de ses pouces épais sous une de ses brettelles jaune à motif de Schtroumf, un cadeau de sa fille.

Leurs yeux se croisèrent comme dans un duel au soleil dans un western spaghetti, Frank leva la main, il n’avait pas envie de ça, il n’était pas venu pour que ces deux cons se mesurent la bite.

–       Quoi tu vas t’y mettre toi aussi ? Vous pouvez pas être sérieux tous les deux cinq minutes ? On est venu pourquoi putain !? Vous avez tous les deux une grosse bite, voilà ça vous va ?

Roger fit claquer sa bretelle sur son sein.

–       T’as pas tort, t’as pas tort mais là je préfère que tu trouves quelqu’un d’autre, tu vois comment on est lui et moi, on est déjà chien et chat, on travaille jamais bien quand on est chien et chat, ça t’occupes le citron, la confiance est pas là, tu me comprends ?

Frank soupira en jetant un coup d’œil agacé à son pote. Dehors on entendait les chiens aboyer. Il les avait attaché tous ensemble à un réverbère, un rond de poils qui battait de la queue, jappait, la truffe humide la robe soyeuse, au moins il ne pouvait pas lui reprocher de ne pas savoir choisir ses chiens, sauf que tout de suite on en n’avait rien à foutre. Tout de suite ce qu’il aurait préféré c’est qu’il sache fermer sa putain de grande gueule de taulard qui n’avait plus peur de rien parce qu’il s’était trop dérouiller à la shooteuse pour s’envisager un jour dépasser la trentaine.

–       J’ai besoin de ce taf Roger, tu le sais, putain j’ai même pas de quoi me payer le bus, je graille Lidl, la fuite d’eau dans la salle de bain pue la vase j’ai l’impression de prendre ma putain de douche dans le tuyau d’évacuation. Et quand j’allume cette putain de télé y’a cette putain de connasse de je sais pas son nom à gros nib qui cagole à Miami avec son putain de rose à lèvre et ses cheveux jaune Hallyday mon cul sur fond de plage et cocotier. Putain Roger j’en peux plus, Cette vie c’est quoi si c’est comme la rate ? Hein dis moi ? Faut que ça bouge Roger, faut que je me mette en marche comme y dit notre président. Je te jures y merdera pas, il assure ce mec, on était ensemble je t’ai dit.

–       Ouais bin je sais pas moi, je comprends ce que tu dis, j’entends, je suis d’accord mais faut pas merder ce coup ci, c’est autant pour toi que pour moi Frank, c’est du sérieux l’idée que j’ai faut pas se foirer. Alors si t’as pas trouvé mieux, si tu crois vraiment qu’il fera l’affaire, reviens me voir jeudi. Jeudi je te dirais.

 

 

Jeudi, samedi, lundi, dimanche, mardi, tous les jours était les mêmes quand on n’avait pas de blé, pas d’emploi, pas de pote à part ce con de Rachid et ses plans à deux balles, son caractère de merde. septembre ou mai, qu’est-ce que ça pouvait bien foutre quand on sortait presque jamais de chez soi à moisir dans les odeurs de vase et de pisse froide, de tabac, de shit, devant sa télé, dans son canapé frelaté acheté au Bon Coin, soixante boules. Noël, Jour de l’An, Pâques, l’Ascension, leur putain de 14 Juillet, Halloween ton cul en citrouille, qu’est-ce ça changeait quand le mieux qu’il pouvait espérer c’est de boire un godet ou deux au rade d’en bas pour le passage de l’année. La roteuse tiède, les cacahuètes entre une pute slovaque fatiguée de retour de mission, cinquante bites au compteur, et Michel le cuit du quartier, dix litres jour, la Gauloise au bec, à l’ancienne, ex chauffeur routier, chômeur en zigzag. Le CV discount.

–       Jennifer, tu pensais vraiment que j’allais vous laisser toi et Mark me déposséder de la société de mon père ?

–       Ce n’était pas ton père Jack, cela n’a jamais été ton père et tu le sais bien !

–       Peu importe, il m’a choisi comme héritier, pas toi !

–       Elle me revient de droit ! Tu l’as forcé à signer ce testament.

–       Ah, ah, ah, encore te faudra-t-il le prouver ma chère.

Regarder des américains choucroutés se chercher des poux en buvant du whisky à l’heure du déjeuner dans des verres comme des seaux en cristal, tout en se grattant les noix à travers son boxer, les yeux rivés sur les obus de conquérante de la Milf à mâchoire carrée, bras tenniswoman, bronzage orange et rouge à lèvres tellement pétard qu’il semblait laissé derrière chaque mot une trainée de poudre. Les yeux rougis, nuit blanche et pet’, la télé toute la nuit, la console de temps à autre. Avec il allait aussi sur le net, mater des pornos, les zappings sur Youtube, il avait essayé de s’inscrire sur Facebook mais qu’est-ce qu’il avait à dire, à raconter, à montrer ? Bonjour je m’appel Frank, je sors de taule, je vis dans une tour pourrie au milieu d’une banlieue galeuse ? Help me ? Laisses tomber. De toute façons, pour ce qu’il savait écrire… et puis il n’aimait pas particulièrement le cinéma non plus, la musique il y connaissait queue dalle, ses lectures c’était le gratuit qui trainait dans le bus. Non rien à foutre, juste la télé, quelques jeux, les pornos. Deux ans et six mois sans niquer dix-huit mois entre couilles.

–       La première fois j’étais gêné, une petite fuite, moi qui aimait tant nager, faire du sport, je n’osais plus, et puis j’ai découvert Confiance et la vie a repris tout son sens.

Zapper, terminer le shit dans une pipe cheap Made in China avec du tabac pour tube parce que c’était plus économique et moins gras que tabac à pipe. Aller voir s’il reste du café, s’apercevoir que non et râler parce qu’il va falloir se taper tout à pied comme d’habitude. Tant pis il irait plus tard, en chemin, au retour, enfin quand il serait temps pour lui de décoller, d’aller chercher Rachid, monter chez Roger, il avait rendez-vous vers une heure.

–       Je crois que c’est évident, le président Trump s’est lancé dans une logique de destruction de l’héritage Obama.

–       Je ne dirais pas de destruction, je dirais de réajustement, des réajustements nécessaires contenu de l’endettement américain.

–       Pardon de vous contredire Eric Zemmour mais l’Obamacare assure une couverture social pour plus de vingt millions de pauvres aux Etats-Unis.

–       Mais c’est ce qu’on ne veut pas comprendre en France, l’état-providence s’est terminé ! je le regrette, croyez-moi mais nous vivons au-dessus de nos moyens !

Dix-huit heures, quatorze, minuit, midi, une heure, vingt, qu’est-ce que ça pouvait bien faire quand on ne travaillait pas qu’on avait aucune vie sociale ? Les dealers terminaient à minuit, la dernière épicerie du quartier à une heure mais ne vendait plus d’alcool après vingt et une heures, le dernier métro pointait à minuit trente, après on était de la baise, mais on était de la baise de toute façon parce qu’entre le métro et les tours il y avait trois bornes, pas de bus et des coupe-gorges tous les cinq cent mètres. En dehors de ces horaires, qu’est-ce qu’on en avait à foutre de ça aussi ? il dormait quand il tombait épuisé, mangeait quand il avait faim, se branlait le plus souvent possible en regardant des boulards, pensant à des filles qu’il avait vu dans le poste. Des filles de la télé réalité des talk show, des filles qu’existeraient jamais dans sa vie, des filles qui ne regarderaient même pas une pauvre merde comme lui. Qu’est-ce qu’il avait pour une fille ? Qu’est-ce qu’il pourrait apporter, pas de blé, pas de vie, sa bite ? Son charisme de savate ? Restait les tapins. Ouais c’est ce qui restait, les tapins de la nationale. Enfin quand il avait de la maille, les quinze premiers jours du mois.

–       Très simple à utiliser Full Flexor vous permettra de dessiner et de renforcer chacun des muscles de votre corps avec une facilité déconcertante. Terminé les exercices longs et pénibles, avec Full Flexor, quinze minutes chaque mâtin suffit, et qu’est-ce que c’est que quinze minutes quand on veut se dessiner un corps de rêve avec Full Flexor. Grâce à sa gaine renforcée, Full Flexor vous permets des exercices gradués…

Garder la ligne, se gonfler les bras à la fonte, un coup de sport au réveil, la toilette, une branlette, un pet, le café avec le pet, un coup de téloche, un coup de GTA, super gangster à Liberty City, Kalach’ en pogne, mafia albanaise, chinetoque, super Scarface. Mais même là il n’était pas très bon, il passait les étapes à coup de cheat code récupéré sur le net, sans quoi il se tapait les missions taxi, les vols de bagnole, gymkhana sur le highway en écoutant Tito Puente, on s’y croyait. Mais qu’est-ce que ça changeait de la rate ? Rien, pareil, un ascenseur en panne en plus et la liberté… de consommer. Heureusement qu’il avait toujours été un bon petit voleur à la tire, le roi des hypers, sans quoi il n’aurait pas bouffé souvent.

–       Alors Marc qu’est-ce que vous nous proposez aujourd’hui ?

–       Du crabe à la Sichuan

–       Ah un plat chinois donc.

–       Oui, mais vous connaissez mon goût pour la cuisine du monde, alors je l’ai raccommodé à ma façon.

–       Avec du ketchup !?

–       Ce n’est pas tout à fait du ketchup ma chère Maryse, mais savez vous que mot ketchup vient du chinois Ket’ Siap ? sauce tomate ?

–       Non ? J’ai toujours pensé que c’était le nom d’une marque américaine.

–       Comme tout le monde Maryse, comme tout le monde.

Il avait perdu du poids depuis la prison, c’était le seul truc positif qu’il arrivait à retenir, en dépit des pâtes, des pizzas, toujours moins dégueu et gras que ce qu’ils servaient derrière les murs, quand on ne trouvait pas une crotte de rat entre les débris de bœuf. Fresnes s’était dégueulasse, pourri, une poubelle. Les murs pourris, les douches encore plus moisies que le plafond de sa salle de bain, des rats, des ordures partout, balancé des cellules, pas de ramassage ou presque, pas de personnel suffisant, des cellules pleines ras le plafond, la télé à quinze boules par mois, le paquet de BN à huit balles, mais du shit, de la c.c, de la dreu, des malbo chinoises à volonté. Défonces toi petite merde, défonces toi et oublies que tu resteras toute ta vie une petite merde blanche sur le talon du macro en marche. Et au fond c’était comme ça depuis qu’il était merdeux non ? il aurait dû s’y faire, s’occuper la tête avec autre chose que des ruminations, mais il allait avoir trente ans putain, il avait fait quoi de sa vie ? ca avait été quoi sa chance à lui ? L’école de la République ? Laquelle ? il s’était fait viré du lycée à seize ans, il n’y était plus jamais revenu. La réinsertion par le travail ? Putain…

–       Bon, cette fois t’es à l’heure au moins.

–       Il a une petite vessie, forcément

Toujours place Pasteur, quelques mecs qui trainaient ça et là, qui se demandaient. Rachid était venu qu’avec un seul chien cette fois, un asticot de yorkshire avec un petit nœud violet sur la tête.

–       Où est-ce que tu l’as trouvé celui-là ?

–       Dans le centre.

–       Et t’es venu du centre ville jusqu’ici avec ce clebs ?

–       On a prit le bus

Il l’imaginait avec sa tête de zombie, le chien sur les genoux comme une grand-mère esseulée, la gueule qu’avaient dû faire les gens.

–       Bon viens faut qu’on y aille, on va être en retard.

–       Ouais je sais pas…

–       Quoi tu sais pas ?

–       Je sais pas, je suis pas sûr que j’ai envie de venir.

–       Mais qu’est-ce tu m’emmerdes à la fin, t’étais d’accord, et puis d’abord t’as même pas de fric !

–       J’ai les chiens.

–       Les chiens, les chiens c’est des conneries les chiens putain ! Le marseillais va vous carotter.

–       Mais non tu verras.

–       Mais si.

–       Mais non, et puis j’ai rencard, et puis ce mec je le sens pas, c’est un pied-noir, je les aimes pas ces mecs, ils ont baisé l’Algérie.

–       Qu’est-ce que t’en as à foutre ? Tes darons sont tunisien putain !

–       Et alors ? C’est des frères, c’est pareil.

–       Vas-y arrête de me raconter des conneries !

–       Je te dis, je le sens pas ton pote, il fait la gueule, il veut pas de moi, y dit que j’ai l’air malade je sais pas quoi.

–       T’as pas l’air frais non plus, reconnais le.

–       Ouais bin ça empêche pas, moi j’ai un rencard, moi cette aprème je vais niquer.

–       Tes vaches de chez Tinder un jour elles vont te plomber la queue séropo.

–       Eh j’mets du plastoc qu’est-ce que tu crois !

–       Putain je croyais que tu voulais passer à autre chose que tes petits plans foireux, si Roger il se branche c’est que c’est du sérieux !

–       Mon petit cul aussi c’est du sérieux et là j’ai le choix du reste de ma journée, aller voir le vieux huileux et me faire traiter, ou me taper une fille…. Me taper cette poulette trop bonnasse ou bien rester assis sur mon cul à me faire insulter par un collabo de l’Algérie Française… non je t’avoue mon cœur balance vachement.

–       Tu fais putain de chier tu sais !

–       Voilà ce que je te propose, tu y vas, t’écoutes ce qu’il a à dire, et si toi tu penses que c’est un bon plan, je te filerais un coup de main. J’ai pas besoin de me faire traiter pour ça.

Putain, il y était allé sans lui finalement, et finalement c’était peut-être pas plus mal. Les deux ne s’étaient pas bouffé le nez, Roger et  lui avaient pu discuter.

–       Le JAP m’a collé un conseillé de probation, la réinsertion par le travail, toutes ces conneries. Putain un merdeux de vingt piges tout juste sorti de sa putain d’université que c’est son premier boulot et qui va m’expliquer comment je dois trouver le mien. Un grand con qui se croit vachement important et qu’arrête pas de dire que je fais pas assez d’effort. Putain y me colle chez Mc Do ce con, le manager est tout juste minot, il me parle mal, je dois pas moufter parce que sinon il va baver. Va chier, les clients me parle mal, les filles me traitent, ce connard veut que je balaye les chiottes, eh mec je les récure pas chez moi c’est pas pour laver la pisse des autres.

–       Tu récures pas tes chiottes ? S’exclama Roger en glissant ses pouces sous ses bretelles américaines.

–       Pourquoi foutre putain, la salle de bain pue la vase et la copro fait rien, whallou, office HLM mes couilles !

Roger secoua la tête l’air de trouver ça désolant.

–       Finalement tu as fait quoi ?

–       Merde j’ai lâché, j’ai dit au grand con que je voulais pas replonger que c’était sûr je restais une journée de plus, je tapais quelqu’un. L’autre jour il m’appel pour me dire qu’il a un autre boulot pour moi, c’est à Ponto Combo.

–       Où ? C’est où ça ? En Amérique du sud ?

–       Putain c’est ce que j’ai cru deux secondes, putain je savais même pas que ça existait ce bled, Ponto Combo putain, on dirait presque que tu te barres dans les îles à l’entendre hein, bin pour y aller pareil, putain de RER D, t’as déjà prit ce putain de RER D ? Moi je devais prendre le bus, le métro, et ce putain de D, rien que pour y aller, et encore un putain de bus pour aller sur place. Fais chier ouais, comment je ferais pour être là-bas à huit heures ? C’est trop loin ! Tu sais ce qui me sort ce jeune connard arrogant qui se prend pour le roi avec son putain de diplôme de travailleur social mes couilles ? Achetez-vous une bagnole ! Mais avec quoi putain !? J’ai tout juste le RSA et l’alloc logement ! Je vais bouffer des cailloux c’est ça ?

–       Il te faut de nouvelles opportunités.

–       Exactement, si j’avais une bagnole au moins, je pourrais bricoler, mais qu’est-ce que je peux faire là ?

–       T’as trouvé quelqu’un ?

–       Ah mais tu le connais déjà, il va être bien, je te jure, c’est un bon mec, il déconne pas.

–       Assez pour se faire une salle de jeu ?

–       Hein ? Déconnes pas ! Personne se fait une salle de jeu ça porte la poisse.

–       Mais tu crois que tu pourrais en braquer une ?

–       Evidemment que oui, y’a une dizaine de salle de jeu dans cette ville que je pourrais me faire, mais ça porte la poisse, personne fait ça, personne veut avoir les corses sur le dos putain, les corses ou les marseillais merde ! Ces mecs c’est la mafia !

–       Pas celle là, pas celle à laquelle je pense.

–       Qu’est-ce que tu racontes, elles sont toute protégées !

–       Oui mais celle à laquelle je pense, y’a un coupable désigné. Un pigeon parfait auquel tout le monde pensera, et ils y penseront si fort que quand ça sera terminé avec lui, ils arrêteront de penser y mettront ça sur le coup de pas de bol

–       Mais qu’est-ce tu racontes à la fin ?

Alors Roger lui raconta l’histoire de Costa. Antoine Costa était un joueur de cartes de première, une pointure qui avait gagné sa vie en jouant jusqu’à ce qu’un de ses copains de Bastia lui propose de tenir un cercle dans la région parisienne. Il avait joué à toute sorte de table, il avait été dans un ou deux coups et il avait une machine à compter dans la tête. Le jeu était très réglementé dans la région parisienne et sous l’œil vigilant mais complaisant de la brigade éponyme, presque exclusivement composée de corses. Pas de billets sur les tables dans les salles de jeu, des jetons, officiellement on ne jouait même pas pour de l’argent mais pour les points. Les gars aux tables comptabilisaient les points sur des petites feuilles avec des tableaux et des colonnes pour chaque perte, chaque gain, et se faisait payer à la fin sous la table. Au-dessus des salles de jeu, il y avait les cercles, les officiels, ceux qui réunissaient le gratin de la nuit, des joueurs de Texas Hold Them, Black Jack, belote, poker ouvert ou fermé. Là les grosses sommes étaient autorisées comme dans les casinos, beaucoup de fric circulait d’ailleurs et ça avait fait l’objet de maint règlement de compte. Celui qu’on avait confié à Costa était à mi chemin entre les deux. Chic et exclusif comme un cercle parisien mais qui n’autorisait pas officiellement les mise sonnante et trébuchante parce que la boite n’avait pas reçu encore l’autorisation. Et considérant l’argent qu’on pouvait y écrémer en plus d’en gagner, personne n’était pressé de la recevoir. Salle, cercle, casino, tous étaient de formidables machines à blanchir d’où l’intérêt que les corses, les marseillais et tous les autres leur portaient. Costa avait la quarantaine, le gars qui avait vécu, le sourire facile, qui vous faisait toujours vous sentir bien, savait recevoir, tout le monde l’aimait bien. Il avait toujours une bonne histoire à raconter, une anecdote, parce qu’il avait aussi écumé quelques casinos en Afrique et en Amérique du Sud, il avait fait du chemin donc. Le genre bronzé toute l’année, ventre plat, dent parfaite et que les filles adoraient parce qu’il avait l’air un peu dangereux, un peu voyou. Mais Costa n’en n’était pas vraiment un, les gars ne le voyaient pas comme ça en tout cas, et lui il comptait l’argent, il voyait les colonnes de chiffres sur les petits papiers, il savait ce qui rentrait et sortait comme valise, il s’était prit à rêver. Jamais ils ne penseraient que c’était lui, se disait-il, surtout qu’il avait des parts dans la boite, et des parts dans quelques bars, arrières salles, enfin là où les gars trouvaient la place où taper le carton et que c’était mauvais pour les affaires les braquages. Mais tout cet argent quand même. Alors un jour deux gars étaient entré armés et avait ramassé l’oseille, les valises qui étaient sous le bar. Cinq millions de l’époque, une petite fortune. Ca avait mit une telle pagaille que pendant un temps tous les cercles et les salles de jeu du département avait fermé ou s’était limité au strict jeton. Une époque horrible pour tous les joueurs compulsifs, et une perte sèche pour les corses, les marseillais, les gitans, les kabyles, mais surtout les corses. Alors ils avaient envoyé le Sacristain.

–       Tu vois qui c’est le Sacristain ? Demanda Roger.

Frank fit la grimace, évidemment qu’il savait qui il était, tout le monde savait, et rien que d’évoquer son nom ça l’effrayait.

–       Et alors ? Il s’est passé quoi ?

Nicolas Santoni, né le 13 septembre 1956 à Ajaccio, alias le Sacristain, un mètre quatre vingt de muscles et de tatouages religieux, le look d’un gitan et mauvais comme un choléra. Il avait commencé comme macro avec une réputation de violent avant de se mettre au shit avec les espagnols et Cosa Nostra, puis à la coke qu’il importait parait-il par tonne. On disait beaucoup de chose sur lui, qu’il aimait torturer ses victimes avec une perceuse par exemple, qu’il avait tué plus d’une trentaine de personne et quoi qu’il en soit, à le voir, avec ses yeux dangereux, ses mains bagués d’or, son visage grave et taillé à la serpe, il n’invitait personne à la détente, surtout quand il débarquait chez vous avec un de ses nervis à neuf heures du soir, un pétard à la main. Le Sacristain était corse du soir au matin, du talon au sommet du crâne et par chacune de ses fibres, et absolument rien ni personne ne pourrait l’empêcher de faire payer ceux qui avaient osé toucher à leur magot. Il avait débarqué chez Costa et le nervi, Jacky, lui avait fait visiter l’appartement  en le fracassant avec tout ce qui lui tombait sous la main. Costa n’avait pas craqué. Malgré les coups, le Sacristain avec son 11,43, la dévastation de sa maison, il n’avait pas craqué. Tout le monde craquait pourtant avec le Sacristain, il avait cette façon de vous regarder comme s’il allait vous dévorer l’âme, comme s’il savait ce que vous pensiez et conséquemment le moindre de vos plus anodins mensonges. Mais peut-être que ce jour là il était pressé, ou distrait, et Costa s’en était tiré.

–       C’est un mec intelligent, il avait bien choisi les gus avec qui bosser, ça n’a jamais transpiré, et finalement ils ont rouvert les salles et plus personne n’en n’a jamais reparlé. Et puis un jour il est à une table et les mecs évoquent l’affaire, vous vous souvenez quand tout était fermé, le dawa, tout ça. Et Costa éclate de rire. Comme ça, sans raison, il se marre comme un bossu, C’est moi, qu’il raconte, c’est moi qui ai fait le coup ! Et alors ? C’était pas leur fric, les emmerdes ça arrive, qu’est-ce que ça peut foutre, tout le monde aime bien Costa. Mais si ça arrive de nouveau, si jamais il se fait braquer, alors tu peux être certain qu’il y passera, ils lui poseront même pas de question, bam !

Roger fit le signe de tirer dans sa direction, Frank n’aima pas ça.

–       Mais faut qu’on se grouille, des bons plans comme ça, ça court par les rues, et on n’est pas les seuls mecs intelligents de la Plaine Saint Denis.

 

 

Une Golf Turbo de 2007, noire avec un liseré jaune, des gentes en allu sport, un aileron arrière rouge, une occase, une avance qu’avait bien voulu lui faire Roger. C’était le bon mec Roger, le brave gars, il avait prit six ans mais il ne lui en avait pas voulu, et pourtant ça avait foutu la merde dans sa famille. Frank avait fait son possible, il était allé le voir, il avait rendu des services à sa femme, il avait même travaillé à sa boutique une fois ou deux pour faire des remplacements, il ne s’en était pas trop mal tiré. Roger au fond c’était ce qu’il avait de plus stable dans sa vie, de plus posé et rassurant. Peut-être ce qui se rapprochait le plus d’un oncle, d’un grand frère. Mais pas d’un père, non. Parce que les pères ça tapait et ça gueulait à ce qu’il en savait, ou ça vous aidait à devenir un homme mais ça il n’avait pas connu. Personne ne l’avait aidé à en devenir un, personne n’était venu lui parler quand il avait quitté l’école, quand il avait fait ses premières conneries. Juste des coups, des gueulantes parce qu’il s’était fait choper ou que les profs avaient mal parlé sur lui. Jusqu’au jour où il s’était barré de chez lui. Aujourd’hui il ne savait même pas s’ils étaient vivants ou morts.

–       Whâ la classe ta nouvelle caisse !

–       T’as vu ? Et écoute ça…

Il fit aller son pied sur l’accélérateur faisant gronder le moteur.

–       Yeah ! Ca c’est de la bagnole, te manque plus que la go.

–       Après demain, après demain je tire mon coup je te jure.

–       Nan, après demain tu vas aux putes, nuance.

–       Et alors ? Tu crois que je vais jouer aux cartes avec elle ?

–       Je dis pas ça, je dis juste que tu vas te branler dans une fille, c’est pas ça tirer son coup.

–       Ah ouais et toi tu fais quoi avec tes putes de Tinder ?

–       Je les baises, je me branle pas.

Rachid adorait l’idée qu’il en avait une grosse dont il se ventait savoir se servir comme un acteur porno. Déjà en cellule il pouvait passer de long moment à vous décrire comment fallait faire un bon cunnilingus ou comment bien baiser une fille dans le cul. Frank était persuadé que c’était à moitié du vent, ou peut-être même complètement parce que la dreu ça n’avait pas exactement la réputation de vous la mettre debout, mais il laissait dire parce que c’était son pote ou tout comme.

–       Ouais bin pour ça faudrait que j’ai une pineco, c’est pas demain la veille.

Où est-ce qu’il aurait pu la rencontrer, qu’est-ce qui aurait pu la séduire ? Une go du quartier ? Laisse tomber, celles qui ne portaient pas le voile étaient des vaches, et celles qui n’étaient ni l’une ni l’autre portaient le survêt, avaient un cul comme un camion et juraient comme des putes. Lui ce qu’il aurait voulu c’est une petite blanche bien propre comme on en voyait quand il allait trainer à Paris, fraiche avec une de ces jolies petites robe à fleur, et qui ne disait pas mange tes morts ou putain de merde à chaque phrase. Mais ça, comme tout le reste, ce n’était que des rêves, il le savait bien, des rêves pour les français comme ils disaient avec Rachid.

–       Ah t’inquiètes, ça va venir, des comme nous ça existe tu sais, elles sont aussi dingues que nous, crois pas. La fille là que je me suis faites cet aprème par exemple, t’aurais vu ça, une belle pas croyable, longue, métis, avec une grande bouche comme j’aime, des petits seins, mais super mignons tu vois. Et la baise mon frère ! Parfait, une vraie bouffeuse de bite, une adoratrice de la bite même ! Mais dingue.

Frank leva le nez de la route et lui adressa un coup d’œil critique, Rachid portait son invariable survêtement bleu ciel plus une veste à capuche d’un gris douteux dont il avait relevé les manches pour cacher la crasse.

–       T’y es allé pésa comme ça ?

–       Nan, ça c’est ma tenue confort, j’en ai une autre pour les go, un beau Lacoste tout blanc propre je te dis pas, elles craquent toutes.

–       Jamais vu une go craquer à cause d’un survêt…

–       Parce que tu sais pas y faire, je t’ais déjà dit, avec Tinder c’est facile. Regarde celle là, tu sais où elle créchait ?

–       Vas-y.

–       Un super appart à côté de ce truc là, l’église toute blanche en haut de la montagne à Panam…

–       En haut de la montagne ? De quoi tu causes ? Y’a pas de montagne à Panam !

–       Mais si tu sais, putain tu sais, là où il y a tous ces mecs qui peignent !

Ca ne disait rien à Frank mais il faut dire qu’il ne montait pas souvent à la capitale. Ce n’était qu’à une demi douzaine de stations de chez lui mais qu’est-ce qu’il aurait pu foutre dans un endroit où le moindre café coûtait minimum deux à trois euros ?

–       Nan franchement je vois pas.

–       Ah putain, comment ça s’appel déjà… mont quelque chose…

–       Montparnasse ?

–       Mais non putain, t’as vu une montagne à Montpar’ ?

–       Euh non…

–       Ah putain ! Bon bref, elle avait ce super appart, et elle était trop bonne franchement, même moi j’étais surpris que j’intéresse une fille comme ça… alors voilà on baise, c’est intense tu vois, elle me fait même des trucs que je connaissais pas, et puis quoi, une fois que c’est terminé, elle me dit quoi ? je vais me tuer ce soir !

Ca le fit marrer, Rachid avait toujours des histoires dans ce genre, à croire que toutes les filles qu’il prétendait se taper étaient moitié aussi dingue que lui.

–       Tu crois qu’elle l’a fait ?

–       Je sais pas et franchement je veux pas le savoir, une go comme ça qu’elle se flingue c’est du gâchis, ça me déprimerait si j’savais.

–       Tu vas pas la revoir alors ?

–       Pourquoi foutre ? Je l’ai niqué, je passe à autre chose.

Frank avait du mal à voir la différence qu’il faisait du coup avec un tapin, à part qu’il ne les payait pas c’était exactement le même genre de rapport, une fois craché sa giclée, hop salut et à jamais. Ce n’était pas ça qu’il envisageait pour lui, pas ça son rêve à lui. Finalement ils arrivèrent à leur destination. La salle que gérait aujourd’hui Costa était située dans les arrières d’un club de billard dont il était propriétaire, pour y entrer il fallait passer par le billard puis une cour intérieure. La salle était située au rez-de-chaussée, par les volets fermés on pouvait apercevoir les joueurs répartis sur quatre tables de Texas Hold Them, occupés à fumer et taper le carton dans un silence studieux. Rachid ramena vers lui le sac de sport dans lequel il avait entreposé leur matériel, deux paires de gants Mappa roses, des cagoules de moto et les armes, un revolver d’alarme remilitarisé avec des tâches de rouille et un fusil au canon si scié qu’on apercevait le bout des cartouches à l’intérieur.

–       Qu’est-ce que ce truc ? demanda Frank quand il lui passa.

–       Bah tu vois c’est un gun.

–       C’est pas un gun ça, c’est un putain de bazooka bordel !

–       Et alors ? Tu m’as demandé de trouver des guns, je les ai trouvé, qu’est-ce qui te dérange là ?

–       Ce qui me dérange c’est que dans la mesure où ce machin me pète pas à la gueule, je risque de tuer tout le monde si jamais un connard fait le mariole !

–       Bah t’as qu’à leur dire ça putain, je crois pas qu’ils discuteront.

Frank attrapa un des gants.

–       Et des gants de vaisselle ? t’es sérieux là ?

–       Oh ça va, j’avais rien de mieux sous la main.

–       Putain je déteste ces trucs, tu mets deux heures à les mettre, tu sens rien, et tu mets deux heures pour les enlever !

–       Putain mais qu’est-ce que tu t’en fous ? On va pas faire la plonge là !

Ils s’équipèrent, la trouille et l’excitation qui remontait du fondement jusque dans le dos et la poitrine, ils échangèrent un regard avant de sortir.

–       On y va.

–       C’est parti.

Ils traversèrent la salle quasiment déserte, les poings dans les poches et la tête basse. Ils avaient prévu le coup, le jeudi soir c’était mort ici mais pas dans les arrières, et personne ne fit attention à eux ou si ce fut le cas, personne n’en fit mine parce que dans ce quartier on se mêlait pas des affaires des autres, c’était mauvais pour la santé. Ils enfilèrent les cagoules dans la cour puis passèrent le couloir, poussèrent la porte en fer. L’endroit n’était pas gardé parce que personne n’aurait été assez fou ou stupide pour braquer une salle qui était sous le contrôle des corses. Du moins c’est ce que tout le monde se disait jusqu’à ce qu’ils surgissent avec leurs armes approximatives et leurs gants de vaisselle.

–       Personne ne bouge, mains sur la table ! Restez tranquille et tout se passera bien ! Gueula Frank en entrant, son bazooka à deux mains, droit dans la direction de la salle.

Rachid se tenait derrière qui le dépassa et fonça droit sur Costa. La salle était remplie d’hommes mûrs, méditerranéens pour la plus part, petits entrepreneurs, voyous, joueurs compulsifs avec de ces têtes comme on en voyait sur les chantiers, dans les bars PMU, des trimards, des prolos, et la moitié avait sans doute fait de la prison un jour dans leur vie. Costa en revanche affichait le look type du « beau mec », comme disaient les flics, chemise immaculée, bronzage, costume bien coupé, instinctivement Rachid l’attrapa par la veste et lui colla le canon de son arme sur la joue.

–       Vous êtes complètement dingue les mecs, fit remarquer Costa.

–       Ferme là et donne-lui le fric ! Ordonna Frank sans quitter du regard les joueurs.

Ils avaient convenu qu’il serait le seul à parler, à donner des ordres, ils trouvaient que ça faisait plus pro. Il y avait un petit comptoir en bois au fond de la salle, les sacs étaient là, Rachid lui fit signe de les ouvrir, les billets étaient bien là, entassé en liasses.

–       Vous savez qui vous volez là ? Insista Costa. Soyez pas con comme ça, tirez vous, c’est mieux pour vous je vous assure.

Il n’avait pas exactement peur, deux clowns avec des gants de vaisselle rose et des flingues d’occase, il en fallait un peu plus pour impressionner un type comme lui. Mais il savait aussi que ça pourrait partir très vite en sucette si un de ses clients tentait sa chance. Certain était armés et personne dans la pièce ne donnait l’impression d’avoir peur, plutôt une meute de chien de combat attendant une faiblesse de leur part pour s’emballer. Il fixait Rachid et les yeux de Rachid lui parlaient de peur, d’incertitude, de manque d’assurance, en dépit du fait qu’il le braquait, son flingue presque contre sa bouche. Rachid avait effectivement peur, autant qu’il était excité et nerveux mais il ne craqua pas, il en allait autant de la réussite de l’affaire que de sa réputation, il avait raconté à Frank qu’il avait déjà fait de petits braquages, il était temps de montrer que ce n’était pas du vent. Il fit signe à Frank que tout était en ordre.

–       Bon alors maintenant, bien calmement vous allez tous mettre votre fraiche sur la table.

–       Quoi !? Protesta Costa, mais foutez leur la paix les gars, prenez le fric et cassez vous.

–       Ferme ta gueule ! Ordonna Frank.

Et comme pour mieux souligner ses propos Rachid boxa le nez de Costa du bout du canon. Pas assez fort pour le lui casser ou même le faire saigner, mais assez pour qu’il sente la douleur lui irradier le visage. Peut-être que ça convaincu certain de tenter leur chance, un des joueurs fit disparaitre sa main de sur la table.

–       Eh toi ! Remets ta main ! Remets ta putain de main sur la table ! Insista Frank en pointant son fusil vers le gars.

On aurait dit un gitan, se dit Rachid, et il n’était pas né celui qui ferait baisser les yeux à un gitan sans en payer les conséquences. Le mec fixait Frank, visiblement furieux et tendu, semblant hésiter entre tenter sa chance et obéir.

–       Fais putain de ce que je te dis !

La voix de Frank tremblait légèrement, il était clair pour tout le monde qu’il avait autant la trouille qu’il pouvait même appuyer sur la détente par accident. Le gitan hésita quelques secondes encore avant de ramenez sa main vide sur la table.

–       Maintenant le fric sur la table, en douceur et vite… allez les mecs, on veut tous que ça se finisse bien, soyez pas con, c’est que de l’argent.

Les mains hésitèrent, les uns et les autres se regardaient l’air de se demander qui allait s’y mettre en premier, les visages étaient fermés, on sentait la colère, la tension, mais pas la peur. Tout le monde ici s’était un jour ou l’autre retrouvé dans une situation dangereuse, menacé d’une arme, au milieu d’une bagarre, d’une fusillade, pendant des embrouilles de quartier, ou une de ces bagarres de chantier dont n’entendait jamais parler la police et que les contremaitres et les chefs de chantier s’empressaient d’étouffer pour ne pas ralentir les travaux. Rachid et Frank le voyaient bien et ça augmentait leur nervosité, mais finalement les portefeuilles et les billets atterrirent les uns après les autres sur les tables. Rachid passa entre les rangs, ramasser les billets, son revolver dans une main, balançant l’argent dans un des sacs. Costa ne bougeait plus, les mains en l’air, un rond rouge sur le côté du nez laissé par le canon. Il les regardait faire dépité et inquiet. Il savait parfaitement ce qui se passerait ensuite, qui on accuserait en premier, mais qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Si le gamin appuyait sur la détente, peut-être que son tromblon lui péterait à la gueule mais ça ferait du vilain, ça ferait peut-être même venir les flics, et ça serait la fin de tout. Les corses pourraient peut-être lui pardonner ce coup là mais jamais de la vie ils ne lui pardonneraient si les flics débarquaient. Un des joueurs en bout de table fixait celui qui tenait le canon scié, un marocain que Costa connaissait de réputation, de l’espèce au sang chaud, et sa main avait glissé sous la table sans que les autres s’en aperçoivent. Costa priait pour qu’il n’atteigne pas son arme, pour que le gamin ne fasse pas de connerie, pour qu’ils se barrent vite et bien. Rachid fini de ramasser le blé, négligeant les portefeuilles, prenant le temps de prendre l’argent dedans aussi vite qu’il pouvait. Il suait à grosse goutte, sentait ses mains moites, les muscles de son dos tendus, il avait énormément envie d’un shoot. Les billets défilaient sans qu’il ne cherche à compter, il sentait tout autour de lui vibrer l’hostilité presque létale des joueurs. Frank était à peu près dans le même état, il avait mal aux bras à force de les tenir tendus devant lui, regardait au loin, personne en particulier parce qu’il avait peur de croiser un regard, l’index effleurant à peine la queue de détente de peur d’appuyer par mégarde. Le marocain le fixait, les épaules voutés, près à bondir à la moindre occasion. Rachid sorti le premier, un sac dans chaque main, arrachant ses gants à les déchirer, pressé, angoissé, le cul serré comme une envie de chier énorme, Frank suivi, sortant de la pièce à reculons alors que le marocain continuait de le fixer et ainsi jusqu’à ce qu’il disparaisse de leur vue. Frank démarra la voiture, ils s’en allèrent sans presse, sans donner l’impression de s’enfuir, silencieux, presque incrédules d’avoir réussi, jusqu’à parvenir au premier carrefour et d’hurler de joie.

–       On est the king of the world !

–       Les meilleurs mec, les meilleurs !

La loi du marché -chap 1-

A ce jour les motivations d’Henry de Cazeneuve demeuraient obscures. Né à Rabat peut-être se sentait-il lui-même un peu marocain, arabe. Ou bien était-ce une forme de syndrome de Stockholm, considérant qu’il avait développé son réseau et ses activités en s’appuyant essentiellement sur la banlieue lyonnaise. Nombre de ses employés, commerciaux ou ouvriers, sortaient des quartiers. Bien entendu l’argent pouvait sembler un motif suffisant, même si comme lui on n’en manquait pas, mais de là à commettre un délit pour la première fois de sa vie, engager sa réputation, son entreprise, et risquer l’opprobre de tous… Il n’avait pas le profil d’un aventurier, père de quatre enfants, lycée privé dans le VIème, chef d’entreprise, encarté chez les Républicains et même pendant un temps conseillé municipal. Un père tranquille, un bourgeois lyonnais on ne peut plus classique qui se rendait à l’action de grâce du huit et du vingt-quatre décembre et à la procession du quinze août  Et qui le dimanche devait rester chez lui à regarder la télévision en famille. Et pourtant…

  • Ah mais je te l’ai dit Hakim, j’ai qu’une parole, mes chauffeurs seront là.

Comment les choses se goupillent dans les affaires criminelles ? Deux hommes sont enfermés dans la même prison, ils sympathisent, le premier sort, le second lui propose de vendre la marchandise de ses amis contre un pourcentage. Ils commencent modeste, le second teste le premier. Ca se déroule bien, ils décident de se développer. De trois kilos ils passent à dix puis à cent. Toujours enfermé le second propose à son associé de devenir grossiste. On grimpe à la tonne, jusqu’au moment de la grosse livraison, celle qu’il ne faut pas rater pour tout un tas de raison. Là-dessus le cousin du gars en liberté lui parle de ce français avec sa compagnie de transport qui livre sur toute l’Europe et qu’il lui décrit comme un blanc complexé. Le pigeon parfait, Henry de Cazeneuve.

 Le Séraphin des Mers, porte-container naviguant sous pavillon panaméen était parti du Cap jusqu’au Golf de Guinée pour y charger cinquante tonnes de boites de tomates concassées brésiliennes à destination de Rotterdam via le Havre. Cinquante tonnes qui venaient s’ajouter aux dix tonnes d’appareils ménagers et aux soixante de café non torréfié. Conditionnées par des petites mains dans une favéla de Sao Paulo, sur huit tonnes chacune des boites contenait un kilo de cocaïne pure à 96%. A raison de trente cinq mille euros le kilo en moyenne, prix européen, contenu du fait qu’on pourrait multiplier chaque kilo par quatre voir six, ceux à qui était destiné le produit allaient s’enrichir pour un montant raisonnable. Comme souvent dans ce genre de transaction, le produit avait été payé d’avance. Vingt trois mille euros le kilo par des acheteurs italiens vivant dans la région de Calabre. Mais l’intensification du fret maritime, des ennuis de justice et les complications inhérentes au même fret avaient notablement compliqué l’affaire. Au départ, les boites devaient prendre la direction de Gioia Tauro dans cette même Calabre. Mais parvenu à destination, le porte-container qui transportait la marchandise se vit refuser l’accès au port par les autorités maritime pour des raisons administratives. En effet, le navire ainsi qu’une douzaine de ses semblables avaient changé de main durant le voyage, et l’assurance ne couvrait plus le port calabrais. Il fut d’abord déporté sur Chypre où il n’avait aucune autorisation de déchargement, puis sur Marseille avant que les autorités françaises ne le refusent à leur tour au fait que le navire n’était pas aux normes. Après quoi les propriétaires avaient fini par trouver un arrangement jusqu’au port de Bilbao où il avait été entièrement et par erreur déchargé. Pendant ce temps, celui qui avait fait expédier la marchandise, avait suivi de loin en loin les pérégrinations du navire, et Marseille aurait constitué un lieu de déchargement idéal si pendant que les français faisaient des carrés avec des ronds, il n’avait pas lui-même rencontré des ennuis avec la justice. Trente deux mois fermes. La prison n’est certes pas un handicap quand on est organisé, riche et puissant, mais le temps de trouver un téléphone et d’appeler les bonnes personnes on avait complètement perdu de vue les boites de tomates brésiliennes. Finalement, quelqu’un s’était aperçu de l’erreur de déchargement, le container destiné initialement à la Calabre fut transbordé sur un nouveau navire, en direction du port de Dakar… Où des contacts locaux finirent par mettre la main dessus. Pour des raisons pratique on chargea le container sur un autre navire jusqu’en Guinée, Où il patienta sous bonne garde. Contrairement aux idées répandues par les mauvais films, les retards de livraison pré payé ne généraient pas de guerre entre gens de bonne compagnie. A ce niveau de fortune on avait le geste commercial. Les livraisons continuaient partout dans le monde quoiqu’il arrive, alors on pouvait faire une ristourne de deux mille par kilo sur les prochaines tonnes. Ou bien rembourser même, en attendant de livrer. Quoiqu’il en soit si ça ne coûtait pas du sang ça coûtait de l’argent. Or le but du commerce est d’en gagner, si possible avec celui des autres, pas d’en perdre. Depuis sa prison, l’expéditeur avait trouvé un arrangement. Il avait remboursé son client et s’était accordé sur une livraison au Havre de cinq tonnes. Les trois tonnes restant étant réservées à son poulain. Le poulain avait un cousin, etc… Pour éviter toute nouvelle déconvenue, au départ de Guinée le container avait été divisé selon l’arrangement, les trois tonnes voyageant avec huit tonnes de miel argentin, et le reste expédiés au milieu de deux tonnes de noix de coco. Tous destinés à être déchargés au Havre où les attendait les chauffeurs de Monsieur Cazeneuve. Trois camions, trois destinations, Villefranche, Reggio de Calabre, Hanovre. Trois camions, trois motos pour ouvrir, trois voitures de queue. Les chauffeurs ignoraient tout du dispositif, on leur avait seulement présenté ça comme un extra bien payé avec avance en liquide. Evidemment Cazeneuve allongea, ses employés, sa parole après tout. Savait-il ce que contenaient les boites ? Sans doute pas. L’aurait-il su que cela aurait changé quoi que ce soit ? A ce jour la question reste sans réponse.

On avait pensé à tout, sauf à deux choses, la faramineuse quantité de fret qui transitait par le Havre et la non moins faramineuse pusillanimité de l’administration française à reconnaitre ses erreurs. Le cousin chargé de la réception se vit donc une première fois informé que le Séraphin des Mers n’avait pas déchargé les containers indiqués. Il en informa le cousin à qui était dédiée la marchandise qui en informa l’homme en prison. Quelques coups de fils et quelques jours de retard de livraison supplémentaires et ils apprenaient que les containers n’avaient pas non plus été déchargés à Rotterdam. Les français se trompaient, la marchandise était au Havre. Il est une règle universellement admise qui veut que les français ne se trompent pas, jamais, en aucune circonstance. Ce pourquoi ils pouvaient posément expliquer au monde entier la bonne marche à suivre pour que tout tourne rond dans le respect des Droits de l’Homme. Si cette règle est vraie et vérifiable, elle l’est plus encore pour l’administration française. Le cousin chargé de la réception disputa beaucoup d’énergie avec la dite administration pour lui faire seulement admettre que la cargaison avait bien été chargée en Guinée et qu’elle ne s’était pas abimée en mer. Restait à la retrouver au milieu des centaines de millier de mètres cube de containers qu’abritait le port. Puis un chien passa. Oui, un de ces enthousiastes labrador jaune chargé par la répression des fraudes de repérer les colis curieux, et qui fit une fête du tonnerre à un container plein de trois tonnes de tomates concassées brésiliennes et de huit tonnes de miel argentin. Les douanes, l’Office Central pour la Répression du Trafic Illicite des Stupéfiants, le SRPJ du Havre furent alertés. Une des plus grosse saisie de l’année. Qu’on décida de passer sous silence, pour le moment. Le commandant Stern, de la brigade des stupéfiants du Havre, et chargé des opérations préféra mettre en place une surveillance pendant qu’on alertait les propriétaires de la cargaison qu’on l’avait miraculeusement retrouvé. Et à ce stade c’était bien ce que les autorités croyaient, la totalité du chargement était là. Vu le retard considérable qu’avait déjà prit la livraison, personne n’alla vérifier sur place que les autorités disaient vrai. Le cousin donna le signal, trois camions s’en allèrent de Lyon en direction du Havre. Trois motos et trois fourgonnettes familiales au départ de la plaine Saint Denis devaient les y rejoindre. La sécurité était assurée par les employés d’un patron parisien en échange d’une partie de la marchandise. Un accord qui faisait espérer au lyonnais de pouvoir se diversifier à Paris même avec son appui. Quatre heures plus tard un portable sonnait dans une Audi turbo arrêtée à un feu, quelque part à Villeurbanne. Il y avait un problème.

  • Comment ça que trois tonnes ! Y savent pas lire un bon de déchargement !?
  • Y disent qu’il n’y en a jamais eu, y disent qu’il y a eu un bug.
  • Un bug ! Je t’en foutrais moi des bugs ! T’y as dit que c’était pas bon ?
  • J’y ai dit mais y veut rien savoir ! Comment on fait ? On réparti ?
  • Non, ça sert à rien, mettez tout dans un seul camion et allez à Villefranche, je vais voir comment on se démerde.

Le dispositif mis en place par la police comprenait trois caméras thermiques, huit hommes à pied, six véhicules de filatures dont une moto, et une camionnette de surveillance dit « sous-marin ». Il était coordonné avec la gendarmerie du département et des départements voisins. Un barrage pouvait être constitué sur les axes principaux à n’importe quel moment. Là également on avait pensé à tout mais il n’y a pas de raison que si les uns font des erreurs les autres n’en commettent pas également. Comme par exemple se faire repérer par un pilote de moto plus observateur et aguerri que les autres. Immédiatement l’alerte fut donnée, ordre de foutre le camp sans attendre. Ils étaient déjà occupés à charger, on déchargea en vitesse, en panique même. Le cousin responsable de la réception gueulait comme un veau. Comprenant ce qui se passait le commandant Stern fut contraint d’ordonner l’intervention. Tout observateur et aguerri était-il le motard n’en était pas moins nerveux et armé. Se sentant menacé par un véhicule de police qui passait à côté de lui il fit feu, blessant une policière et déclenchant un processus immédiat apparent au rat quittant le navire. Les trois suiveuses, les autres motards, tous tentant de s’enfuir simultanément au lieu d’une sortie discrète. Après une certaine confusion et deux courses poursuites de vingt-cinq et dix minutes chacune, les forces de l’ordre pouvaient revendiquer en plus de la saisie de trois tonnes de cocaïne, l’arrestation de sept individus et déplorer un blessé côté policier et un mort côté criminel. Bref un désastre ou presque.

Restait cinq tonnes, quelque part perdu sur le port. Cinq tonnes qu’on avait sacrément intérêt à retrouver. Du moins quand les flics auraient eux même cessé de fouiner partout.

 Sur les sept suspects trois avaient des antécédents judiciaires. Deux dans la région parisienne, un autre dans celle de Marseille. Trafique de stupéfiant, port d’arme, violence en réunion. De ce genre de figure que les hommes comme le commandant avaient coutume de rencontrer dans les affaires de ce calibre, du menu fretin. Les trois chauffeurs se déclarèrent innocents, l’un d’eux raconta comment on leur avait présenté les choses et combien ils avaient touché. Le commandant les cru, ce qui l’amena à leur patron. Monsieur Cazeneuve ressemblait à l’idée qu’on pouvait se faire d’un homme tel que lui. La soixantaine, les cheveux blancs qui tombaient légèrement sur la nuque, chemise à rayures bleues, cravate et blazer, phrasé délicat et pas le moins du monde un habitué des commissariats. Il commença par faire l’innocent qu’il ignorait de quoi parlaient les chauffeurs, après quoi il s’embrouilla dans ses explications, puis prétendit qu’il ignorait ce que contenait le chargement, qu’il avait  rendu service à l’ami d’un ami. Finalement son avocat se pointa, lui ordonna de se taire et présenta un papier qui non seulement les obligeait à le libérer sur le champ mais invalidait la perquisition qui se préparait. Pour le juge d’instruction chargé de l’affaire c’est à son autorité directe qu’on s’attaquait et c’était une chose qu’il ne pouvait tolérer, en raison de quoi il fit reconvoquer l’entrepreneur, en présence de son avocat et du commandant Stern. Le juge n’était pas seulement jaloux de son autorité et revanchard c’était un coriace. Avocat ou pas il fini par obliger Cazeneuve à admettre qu’il avait bien payé ses chauffeurs et qu’il s’agissait d’un service qu’il rendait à un ami. Il persista sur le fait qu’il ignorait la nature véritable de la marchandise et n’avait rien touché pour l’opération. Un service, rien qu’un service. Et refusa de donner le nom de son ami. Le juge tenta de le convaincre, son avocat également ce à quoi Monsieur de Cazeneuve répondit bravement :

  • Non, je n’ai qu’une parole.

Le juge apprécia tellement peu qu’il le fit arrêter pour entrave à la justice et complicité de trafic de stupéfiant. Et dans la foulée réordonna une perquisition et gare à celui qui s’y opposerait.

 Le laboratoire désigné par l’enquête établi que la cocaïne était d’origine péruvienne, et de première qualité. Henry de Cazeneuve impressionna jusqu’au commandant Stern. En dépit de ses manœuvres à le faire parler, de sa famille, amis, associés qui défilèrent au parloir pour tenter de le raisonner. Des menaces de condamnation qui pesaient, il refusa de donner le nom du fameux ami qui l’avait mit dans cette panade. L’homme en question décida quand à lui de prendre opportunément des vacances en Espagne. On enquêta donc dans l’entourage de l’entrepreneur, trouver le rapport qu’il pouvait y avoir entre lui et trois tonnes de cocaïne péruvienne. Il s’avéra qu’Henry de Cazeneuve était un homme complexe et secret qui cachait à sa famille non seulement des problèmes financiers mais un penchant pour l’alcool qui s’était développé apparemment avec ces problèmes. L’aspect financier convaincu le juge qu’il mentait et avait touché une prime pour la livraison, on éplucha ses comptes de fond en comble, on le sorti de sa cellule pour l’interroger à nouveau. Pas un mot. Sa nouvelle stratégie, ne plus décrocher une parole et même pas faire semblant d’essayer. Stern qui l’avait déjà longuement interrogé et assisté aux entrevue avec le juge le croyait en revanche. Il n’avait pas touché d’argent et il protégeait ce qu’il devait considérer comme un ami. Stern avait vingt deux ans de métier. Il avait travaillé comme ilotier à Bobigny, à la brigade financière de Paris, à la BAC du XXème arrondissement, brigade de nuit, antiterrorisme et enfin les stupéfiants dans un des plus grands ports d’Europe. Il connaissait le comportement criminel, comprenait leur logique, leur psychologie, partageait comme tout bon policier certains aspects de cette psychologie. Et il était clair à ses yeux que Cazeneuve n’était pas un criminel, sans doute un pauvre gars qui croyait bien faire. Une phrase dans sa première déposition l’avait frappé. Quand il avait pris la défense de ses chauffeurs déclarant que la police s’en prenait toujours aux même, mieux, que c’était de l’islamophobie. Une déclaration de gauchiste en keffieh à la sortie d’une manif pro palestinienne, de gamin contrôlé en scooter sans son casque, de petit dealer sauté par la BAC, pas d’un notable lyonnais de soixante et un ans, affidé Républicains, chef d’entreprise et probablement abonné Figaro et Valeurs Actuelles. Stern se dit qu’il fallait s’orienter du côté de ses habitudes de boisson, un bar qu’il fréquentait plus qu’un autre et fini par le découvrir au cœur de Lyon dans une petite rue à deux pas de la gare Part-Dieu, le Petit Bouffon, fréquenté par une clientèle hétéroclite de vieux, de joueurs, de petits voyous et d’ivrognes. Le genre d’endroit où à moins d’avoir un moyen de pression valable on n’avait pas la moindre chance de faire parler qui que ce soit. Mais un bon policier n’existe pas sans ses informateurs. Et finalement quelque chose filtra.

 Du côté des trafiquants on était au plus mal. Cette livraison tournait au ridicule, la réputation de l’expéditeur était en train d’en prendre un coup quand bien même il n’y était pour rien. Son complice à l’extérieur avait envoyé des garçons tenter de mettre la main sur le container. Mais pourquoi entraver la bonne marche des affaires ? Pourquoi ternir de bonnes relations commerciales ? Pourquoi s’avouer vaincu ? Depuis sa prison l’autre passa quelques nouveaux coups de fils. Et une semaine plus tard cinq tonnes de cocaïne étaient expédié depuis Caracas jusqu’en Calabre dans des meubles de jardin. La marchandise promise, payée, remboursée puis à nouveau payée avec une remise de 2% étant arrivée à bon port, celle au Havre, si on la retrouvait, était libre de droit. Mais en attendant il fallait compenser le manque à gagner provoqué par la saisie. Trois semi grossistes avaient payé d’avance et il faudrait soit les rembourser, soit compenser avec un autre envoi. Mais vu que cinq tonnes venaient déjà de partir, il ne restait plus qu’à attendre, ou passer par un autre canal. C’est là qu’intervint le complice. Son contact parisien, le patron qui avait fourni le service de sécurité malheureux du convoi intercepté, avait un importateur dans ses relations. Contre intéressement et participation à la transaction, il accepta de lui présenter. L’importateur réclamait trente mille euros par kilo pour un produit pur à seulement 75%. Selon une logique toute commerciale il accepta de baisser son prix en échange d’un volume important, deux tonnes. Ce n’était pas forcément une bonne affaire mais ce n’était pas non plus une catastrophe, ça compenserait une partie des pertes. Deux tonnes à raison de vingt huit mille euros le kilo, cinquante six millions, pas le genre de somme dont disposait le lyonnais. Qu’importe puisque le détenu n’avait besoin que d’un seul coup de fil pour débloquer la somme en liquide. Une transaction fut organisée dans la banlieue parisienne où l’importateur était représenté par le patron parisien.

 Il s’appelait Charles Vitali dit le Bœuf. Un mètre quatre-vingt quinze pour cent seize kilos, ancien champion de lutte, une hirondelle tatouée sur le pénis. Né à Tunis à la fin des années cinquante de mère corse et de père sicilien il avait grandit en Seine Saint Denis et prospéré à Nice, Bastia et bien entendu Paris. Tant dans les domaines de la prostitution, de la fausse monnaie, du jeu, ou de la contrebande au sens large. Aujourd’hui il dominait tout l’est et le nord de Paris et sa banlieue. Il se définissait lui-même comme de l’ancienne école, pour autant que ça ait un sens dans la mesure où c’était exactement ce qu’avaient déclaré ses prédécesseurs sur le trône et ce pourquoi il avait fini par les dégager. Mais tout au moins cela en avait-il un à l’endroit de la génération des quartiers qui aujourd’hui occupait une part majeur dans les affaires et sans que pour autant une tête émerge plus qu’une autre. Du moins à ses yeux. A ses yeux ils se ressemblaient tous, inspiraient une méfiance salutaire et indispensable, ne pouvaient pas être pris au sérieux et ne présentaient comme seul véritable intérêt que d’être en position dominante sur le marché. Seulement cette fois il n’était plus question d’affaire, de marché, de clientélisme contraint. Cette fois c’était personnel.

  • La putain de ta mère ! Enculé de bicot de mes couilles de merde qui veut jouer les cadors dans ma cour, qui se croit le king parce qu’il a du fric à craquer ! Enculé de petit pédé qu’envoie ni fleurs ni couronne mais qui veut causer business, je vais te l’enfoutrer moi ! Va comprendre sa douleur ce fils de pute ! On me baise pas moi ! T’entends !? On me baise pas !
  • Oui patron.

Le Bœuf était connu pour un certain nombre de choses, et des moins plaisantes, son langage fleuri appartenait à la légende. Particulièrement dans les moments d’intense émotion. Or il avait des raisons d’être émotif, son neveu préféré se trouvait être le motard expérimenté mais armé. Celui-là même que la police avait tué au terme d’une rapide course poursuite et d’un échange de coups de feu. Dans la logique de ce sociopathe tout ce qui se rapportait aux autres se rapportait forcément à lui excepté les erreurs et les ratages qui étaient exclusivement à charge du reste du monde. Ce n’était donc pas seulement le fait que son neveu soit mort que par la faute du lyonnais la police avait mis à mal son organisation. Certes pas un grand mal, les siens savaient fermer leur bouche et il disposait de personnel qualifié, mais quand on était doté d’un égo aussi faramineux que le sien un moindre mal devenait sans difficulté tout un monde. Non seulement il ne livrerait pas la cocaïne mais il prendrait l’argent, foi de Vitali !

 Parfois la vie ressemble à un mauvais film. Une sous production américaine B action. Parfois la fiction rejoint la réalité. Le rendez-vous avait lieu sur le parking d’un hôtel Ibis non loin de Roissy. Un simple échange de véhicule. Dans le coffre de l’un, quatre sacs de trente kilos de billets de cinq cent, dans la fourgonnette de l’autre deux milles briquettes de un kilo emmailloté dans du plastique. Pas de comptage de billet, pas de test du produit, on était entre hommes d’affaires, on était pressé et donc pas au cinéma. Une seule voiture avec trois jeunes hommes à bord accompagnait le véhicule qui contenait l’argent. Précaution d’usage bien connu des banques quand on transporte une telle somme. Mais rien de particulièrement spectaculaire. Contenu du fait qu’on n’était pas à Los Angeles ou Caracas et que dans le monde réel il vaut mieux toujours faire profil bas. Un homme seul attendait sur le parking à demi rempli, la trentaine populaire, survêtement, casquette, un blanc avec une gourmette en or et une chevalière itou. Il leur fit signe d’approcher tandis que les autres s’immobilisaient à l’entrée du parking. Ils garèrent la voiture, le blanc leur amena les clefs en l’échange des leurs et leur montra où se trouvait la camionnette, Là-bas, au fond. Chacun jetait un œil sur ce qu’il prenait et repartait de son côté, ni plus ni moins. Des deux hommes à bord, l’un se dirigea vers la camionnette pendant que l’autre regardait le blanc ouvrir le coffre et les sacs l’un après l’autre. Il referma le coffre, sourit et hocha la tête satisfait. Pas de gardes armés, pas de molosse, à peine deux mots échangés, presque une formalité de la vie courante, et puis d’un coup ça dérapa dans l’hollywoodien. Un garçon sorti de derrière une voiture en braquant un automatique, deux autres apparurent en passant une haie avec des AK47, ils rafalèrent la voiture à l’entrée du parking pendant que l’autre collait deux balles dans la tête de celui marchant vers la camionnette. Cela aurait pu se conclure par un massacre dans les règles si un des fusils d’assaut ne s’était enrayé, si le blanc prés du coffre avait réussi à dégager son arme à temps. C’est la différence notable avec le cinéma, les armes ne sont pas toujours opérationnelles, les balles peuvent être défectueuses, une veste de survêtement peut gêner. Et au lieu de se retrouver sans adversaire, l’un dégaina pendant que l’autre surgissait de la voiture avec pistolet-mitrailleur Mac 10. Les projectiles pleuvaient, face à face prêt de la voiture pleine d’argent les deux hommes se tiraient dessus presque simultanément. Le blanc tomba raide mort, l’autre prit une balle dans le ventre et il essayait de se relever quand un cinquième complice ramassa les clefs et monta à bord de la voiture. Essaya tout au moins, se prit une balle dans la cuisse, démarra en trombe, roula sur le gars avant qu’une rafale ne lui arrose le visage de plombs de 9 millimètres. Le garçon avec le Mac avait pris une balle, il boita jusqu’au chauffeur, le côté droit du corps couvert de sang, et tenta de le sortir de sa place. Il en était là quand une balle lui traversa la gorge. Le tireur du parking émergea d’entre les voitures, couru jusqu’au coffre, arracha deux sacs du coffre et parvint à s’enfuir en dépit du projectile qu’il avait prit durant la fusillade. Il n’alla pas loin, la gendarmerie retrouva son cadavre à un kilomètre de là, au milieu d’un champ de colza. L’argent avait quand à lui disparu.

Salim Abdelkrim dit Titi, dit également la Balafre, était né à Argenteuil de parents algériens en 1976 avant que toute la famille ne migre d’abord à la Duchère puis à Vaulx-en-Velin au début des années 80 alors que la dites banlieue lyonnaise était la proie d’émeutes, les premières du genre en France. Elève médiocre, de petite taille et fin de constitution, il compensait par une détermination de tous les instants et une vive intelligence vouée aux magouilles et aux larcins. Redouté dans les bagarres avec une réputation de chien enragé qui ne lâchait jamais quelque soit le nombre et le format de ses adversaires quitte a finir à l’hôpital avec onze points de suture au milieu du visage et les deux bras cassés. A quinze ans il organisait déjà des cambriolages dans toute la région et avec un certain succès jusqu’à une première arrestation pour sa majorité. A l’ombre des murs il avait fait quelques nouvelles rencontres, sa vivacité d’esprit et sa ténacité l’avait fait remarquer si bien qu’à sa sortie il se mettait au trafic de stupéfiant jusqu’à devenir le plus gros vendeur de sa cité et alentours. Mais il n’avait pas arrêté les cambriolages et avait même mit sur pied une équipe de braqueurs qui s’était fait remarquer dans la région par quelques vols à mains armées musclés. Il s’était également diversifié, machine à sou, bars, restaurants, jusqu’à ce que l’OCRB le coince pour complicité dans le cadre de l’attaque d’un fourgon d’UBS, et que le juge le condamne pour cinq ans en direction de la prison de Corbas. Le centre pénitencier à la réputation désastreuse qui avait remplacé la très insalubre prison de Saint Paul, brisait le morale des détenus par sa seule architecture. Théoriquement plus confortable et plus hygiénique mais également fabriqué dans le souci unique de la sécurité et de la surveillance, les détenus s’y sentaient isolés, abandonnés et nombre d’entre-eux s’y suicidaient. Il n’aurait pas non plus échappé à la dépression s’il n’y avait pas fait connaissance avec Luis Guerro. Luis était espagnol, arrêté et condamné pour faux et usage de faux et port d’arme illégal, à priori une petite peine pour un petit voyou. Mais bien vite son compagnon de cellule s’était rendu compte que Luis discutait avec tout le monde, corse, italien, arabe, gitan gardien ou détenu, qu’il n’avait jamais aucun problème pour se fournir en shit, en coke occasionnellement, en épice, puisqu’elles sont rigoureusement interdites en prison – on a peur que les détenus s’excitent….- et en fait au sujet de n’importe quelle largesse dont on peut disposer entre quatre murs quand on a des contacts et de l’argent. Fidèle à lui-même il n’avait pas posé de question, observé, attendu, parfaitement conscient que Luis en faisait de même à son sujet. Puis il lui avait demandé un service, faire rentrer un kilo tout entier de shit. Avec son réseau, sa famille, l’opération n’avait pas posé de grande difficulté, prison modèle ou pas et une confiance mutuelle s’était établie. Luis lui appris qu’il n’était en réalité pas espagnol mais colombien et qu’il travaillait comme courtier pour de très importants importateurs de cocaïne. Ce qui n’était pas non plus complètement la vérité, mais Salim n’avait pas besoin de savoir, il était même impératif que personne ne sache. Et voilà qu’aujourd’hui Salim Abdelkrim venait non seulement de se faire saisir pour trois tonnes de produit mais qu’en plus il s’était fait retapisser de cinquante six plaques dont la moitié était quelque part dans la nature et l’autre entre les mains des flics. Combien de temps cela prendrait avant que les flics ne commencent à s’intéresser sérieusement à lui ? Ses cousins, ce transporteurs qu’ils avaient utilisé, combien de temps ils mettraient avant de craquer ? Ce n’était pas le fait d’avoir perdu cet argent qui était problématique, dans sa partie ça n’en était pas, c’était cette fusillade qui était une mauvaise publicité. Elle allait attirer le regard de la police sur Salim et donc possiblement sur lui. Salim avait eu une remise de peine grâce aux conseils de son propre avocat. Ce n’était pas de l’amitié c’était un investissement. Maintenant lui-même devait sortir dans deux mois, hors de question que les flics recommencent à fouiner de son côté. D’ailleurs il avait reçu un coup de fil, le patron trouvait que l’investissement commençait à revenir cher.

  • Okay patrón lo que diga. Mais j’ai peut-être une solution.
  • Diga me.
  • J’ai rencontré un jeune, il est de Paris, une seule condamnation, il a peut-être le réseau qu’il nous faut et c’est un malin.
  • Bien, bien, c’est ce que j’aime chez toi Luis, tu apportes toujours des solutions pendant que les autres créent toujours plus de problèmes.
  • Gracias senior.
  • Bien, on en reparlera. En attendant tu ne t’occupes plus de rien, nous prenons le relais.
  • Si patrón.

 

Luis Guerro avait vu juste. La fusillade attira une bien mauvaise publicité. Sept morts, trois blessés graves, et vingt-huit millions d’euros en billets de cinq cent à l’échelle nationale cela restait conséquent dans le cadre strictement criminel. Considérant la somme et le passif de certains des suspects, la brigade des stupéfiants de Paris fut rapidement appelée en renfort. Celle-ci établi immédiatement un lien avec Vitali quoi qu’indirecte et indémontrable juridiquement. L’un des cadavres était en effet l’ancien chauffeur d’un de ses lieutenants. Et un autre lien avec l’affaire du Havre. L’un des véhicules des suspects appartenait au frère d’un certain Abdel Houchim que Stern avait mis sous les verrous pour complicité de trafic de stupéfiant. Et c’est ainsi qu’un commandant de la brigade de Paris passa un coup de fil à un autre établi au Havre, que le nom d’Abdelkrim ressorti pour la première fois. Aux yeux de l’OCRTIS, il était une figure montante du marché. Passé, à ce qu’on disait de la vente au détail au gros en très peu de temps avec des connections directes avec le Maroc. On l’avait apparemment sous-estimé s’il était bien derrière le dernier arrivage. Or d’après ce que Stern savait lui-même par la voie de ses informateurs il y avait bien un rapport, un semi grossiste de la région lyonnaise s’était plein qu’une partie de la coke lui était réservée, payée d’avance, qu’il en était de sa poche et plutôt remonté. En cherchant dans les dossiers, le nom du même personnage apparaissait dans un procès pour cambriolage impliquant également le fameux Abdel Houchim. Stern n’eut pas de mal à se faire une idée de ce qui s’était passé et le rapport qu’il pouvait il y avoir entre les deux affaires. Leur saisie l’avait poussé à aller chercher un fournisseur ailleurs et ça ne s’était pas bien passé pour une raison qui restait à déterminer. Comme il restait à démontrer formellement qu’il était bien impliqué. Trois tonnes de cocaïne péruvienne pour un trafiquant de cannabis de moyenne envergure où s’était-il fait ses contacts ? Stern avait la quarantaine et du genre marié à son métier. Ce qu’il exigeait des autres il l’exigeait de lui-même et ça se lisait sur lui. Dans son regard dur, sérieux et profond, dans sa manière de parler, de poser des questions, sans outrance avec autorité et un vocabulaire précis. Houchim était un habitué des prétoires, vingt-huit ans, huit condamnations allant du faux monnayage, en passant par le vol, l’abus de confiance et le trafic de stupéfiant. Tout cumulé il s’en était sorti avec six ans de centrale en attendant un procès pour ce cambriolage où était impliqué le lyonnais. Lors de leur première confrontation Houchim lui avait fait le numéro du voyou rangé standard. Il avait un travail, payé par la société de sa belle-sœur, chargé de vérifier les arrivages, point. Lors de la seconde, il avait continué un moment sur la même note avant que le nom de son frère soit mentionné au sujet d’une certaine fusillade. Ca l’avait contrarié, Stern avait insisté en ajoutant le nom de son cousin par alliance, Titi. Il s’était complètement verrouillé. Avec une affaire de ce genre et au vu de ce que l’enquête avait déjà donné, le commandant n’avait pas eu de mal de convaincre le juge de mettre sur écoute la famille d’Houchim. Et il ressorti rapidement qu’Abdel était furieux que la voiture de son frère ait été impliquée dans cette fusillade. Ce dernier était en garde à vue et il accusait le fameux Titi de l’avoir entrainé. En bon flic Stern se dit que cela pourrait être un levier intéressant pour le faire parler. Le travail de police est avant tout un travail d’équipe. C’est ainsi qu’en cherchant dans la vaste famille d’Abdelkrim d’autres liens avec l’enquête on découvrit un second cousin, agent de voyage de son état et travaillant à deux pas du Petit Bouffon où Cazeneuve avait ses habitudes. Or il avait justement donné sa démission trois jours après la saisie. Où était-il ? Aux dernières nouvelles à Barcelone. Insuffisant pour un mandat d’amener mais pas pour un avis de recherche. Les rapports étaient plutôt cordiaux avec la police espagnole, du moins dans le domaine des stupéfiants. Un petit coup de fil, ils attrapaient le gars, l’interrogeaient au sujet de Cazeneuve, d’Abdelkrim, voyaient ce qui en ressortait et le relâchaient avec filature si nécessaire. Paris ayant des indices plus concluantes avait cherché directement après l’intéressé, mais lui aussi avait disparu. Sans laissé d’adresse cette fois. Les Stups de Lyon furent également mit sur le coup et un autre avis de recherche lancé.

 Salim était allongé sur le transat sous un parasol blanc et carré occupé à scruter les fesses de la fille au loin sur la plage, les yeux par-dessus ses lunettes de soleil, un journal négligemment posé sur ses cuisses nues. Les affaires se passaient mal et il réalisait à quel point il s’était trompé sur le parisien et combien sa sœur avait vu juste. Une bonne leçon pour lui en quelque sorte. Mais qui coûtait cher. Il n’avait pas cherché à prendre contact avec Guerro .Inutile. C’était à lui de régler la question. Tant avec le Boeuf qu’à propos de ces cinq tonnes dans la nature qu’avec les trois semi gros qui avaient avancé leur part. Pour ceux là il pourrait se démerder. L’un acceptait de se faire rembourser, pour les autres il taperait dans sa réserve et rallongerait avec quelques kilos de shit gratuits. Pour le reste… Salim était un homme réfléchi, le jour où il s’était fait balafrer il avait appris qu’il ne servait à rien d’attaquer de front quand on n’était pas certain de gagner. Vitali devait se préparer à devancer ses représailles, les flics le cherchaient, prendre le large sur la côte lui avait semblé une mesure salutaire. La fille portait un bikini rouge et un tatouage au bas du dos qu’il ne distinguait pas bien à cette distance. Elle était seule, on était hors saison et l’air était même plutôt frais, il se dit qu’il irait bien la rejoindre. Qu’il avait besoin de se changer les idées, qu’une bonne soirée parfois ça en apportait de fraiches. Mais avant ça il devait monter ce deal avec le Maroc. A raison d’un prix de vente moyen de deux mille euros le kilo il lui faudrait vingt-huit tonnes pour rembourser entièrement le colombien. Impensable, Il n’avait pas les contacts suffisant d’un côté et pas non plus un réseau suffisamment important pour l’écouler rapidement. Douze ou quatorze tonnes en revanche c’était dans l’ordre du possible. En cassant un peu les prix, en confiant les coupes aux bonnes personnes et en les vendant aux bons endroits. Ca plus un ou deux cambriolages qu’il avait sur le feu depuis quelque temps, ça ferait patienter, réinstaurait la confiance. Khadidja, sa sœur, entra sur la terrasse. Grosse lunettes noires Dolce Gabana, ceinture Gucci, pull et pantalon Zara noir moulant, un I Phone blanc à la main.

  • C’est Mario, dit-elle, ils ont trouvé le fils de pute.

Il s’empara du téléphone et écouta ce que l’autre avait à lui dire.

  • On l’a suivi mais on n’a jamais vu le Bœuf.
  • Okay, laissez tomber, choppez le et travaillez le, il sait sûrement où il se planque. C’est son meilleur pote depuis la communale.

Il raccrocha et rendit le téléphone à sa sœur il n’avait pas quitté des yeux le cul de la fille. Elle suivi son regard.

  • Tu vas la sauter ?
  • T’en penses quoi ?
  • Pas mal.

Salim Abdelkrim était un homme réfléchi, il savait attendre son moment et surtout il savait s’entourer. Dans la famille Khadidja avait toujours été la plus solide, la plus responsable et elle n’était même pas l’ainée de la fratrie  Quand il était devenu évident qu’il faisait vivre la famille avec le shit, vers l’âge de seize ans elle lui avait elle-même proposé son aide, pour compter, investir et même éventuellement sécuriser. A la regarder elle ressemblait à n’importe quelle trentenaire célibataire du quartier. Forte en gueule, grosse personnalité, prête à tout pour faire de l’argent et cœur d’artichaut avec une faveur pour les cas sociaux. Et elle avait bien tout ça à l’exception du cœur d’artichaut, sa sœur avait de la glace dans la poitrine et du feu dans les veines.

  • J’ai eu le Maroc au fait, dit-il j’attends la réponse.
  • Ces enculés ont intérêt à dire oui, on leur prend assez sur l’année.
  • Au prix qu’on demande ça pourrait coincer mais j’ai confiance.
  • De toute façon au-delà on sera dans le rouge, on a plus de réserve et la thune va pas pleuvoir après ce qui s’est passé.
  • T’inquiètes petite sœur t’inquiète, c’est les affaires ça, garder confiance et être patient c’est la clef.
  • Mouais…. Et ton colombien combien de temps tu crois qu’il va être patient ?
  • J’ai ma part de responsabilité mais Luis sait qu’on est hors du coup, si je rembourse une partie c’est seulement pour monter ma bonne volonté.
  • Et le Havre ?

Salim se rembruni quittant la fille du regard.

  • Qu’est-ce que j’y peux moi si ces connards ont paumé le chargement !? Les mecs sont sur le coup, c’est tout ce que je peux faire !
  • Ouais… en attendant fais gaffe que ce mec te prenne pas pour un porte-poisse. T’es pas en affaire avec un de ces hmars du bled c’est un colombien putain.

Il sourit.

  • Eh tous les colombiens ne sont pas Pablo Escobar.
  • Le gars y te sort cinquante bâtons de sa poche et ramène huit tonnes jusqu’ici ? Je sais pas si c’est Pablo Escobar Salim, mais faut le prendre au sérieux, ce gars a des mecs avec lui qui doivent sûrement pas se marrer.

Il reporta les yeux vers la fille. Elle se trempait les chevilles avec grâce. Oui, Khadidja avait peut-être raison mais d’une part il avait confiance dans l’amitié qu’il avait noué avec Luis, d’autre part, tout de suite, il avait envie de penser à autre chose.

  • T’inquiètes, répéta-t-il en se levant j’ai les choses en main.

Khadidja le regarda partir, elle en était moins sûre que lui.