The Irishman, mémoire de la mafia

Frank Sheeran est irlandais et camionneur pour un abattoir dans les années 50, accusé de vol il est défendu par Bill Buffalino qui finira par lui présenter son cousin Russell, un important mafieux de Philadelphie pour qui il deviendra un homme de main et un tueur à gage efficace. Frank s’est battu pendant la seconde guerre mondiale, il n’a pas froid aux yeux et sommes ça fait du beurre dans les épinards, de fil en aiguille Russel lui présentera Jimmy Hoffa, patron du très puissant syndicat des camionneurs, les alors célèbres Teamsters, pour qui il sera à son tour l’homme de confiance. Homme de confiance et courroie de transmission entre lui et la mafia.

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Disons le tout de suite ceux qui ont aimé ou découvert Scorcese avec les Affranchis ou Casino vont être déçu par ce film de mafia qui ne retient rien du côté opératique du second et ne s’attarde pas non plus sur les figures prolétaires du premier, cette mise en abyme de la mythologie mafieuse qu’était les Affranchis. Pas d’outrance dans la violence ou les propos, pas de Rolling Stone ou de Cream en fond musical, The Irishman est une fresque ample et à la fois minimaliste qui raconte près de trente ans d’histoire de la mafia à travers son personnage principal, et celle, il faut bien le dire, de Jimmy Hoffa. Et pour ceux qui ne connaissent pas cette histoire, ce film pourrait même parfois les perdre. Je pense notamment à l’assassinat de « Crazy » Joe Gallo, lui-même responsable du meurtre de Joe Colombo quand celui-ci se prit de faire de la publicité autour de sa personne et conséquemment la mafia. Peut-être parce qu’au-delà du simple récit historique, relatant notamment la disparition « mystérieuse » de Jimmy Hoffa, et dont le corps n’a toujours pas été retrouvé depuis sa disparition en 1975, The Irishman est un film sur le temps qui passe, sur l’âge, la vieillesse et la mort qui finit tous par nous emporter. Mais également un film sur la transmission. Celle qui est faites au sein même de Cosa Nostra et celle qu’on essaye de faire vis-à-vis de ses enfants.

Sheeran est un bon soldat, il suit les ordres, il ne les discute pas, il les exécute au sens littéral du terme. Et ainsi en dépit de l’amitié qui finit par le lier à Hoffa, de la confiance que ce dernier lui porte, il n’hésitera pas à l’abattre quand le temps sera venu pour lui de tirer sa révérence. C’est qu’Hoffa s’obstine, sorti de prison après quatre ans passés derrière les barreaux pour fraude fiscale, il veut absolument récupérer ce qu’il estime être son syndicat, et tant pis si pour ça il se met en travers du chemin de gens très puissants et très dangereux. Une obstination qu’on ne lui pardonnera d’autant pas que la Cosa Nostra des années 70/80 est en pleine mutation. Les vieux boss vont disparaitre, littéralement ou effacés par le système judiciaire qui les enverra crever lentement en prison. Et c’est ici qu’on en revient à la vieillesse et au temps qui passe, ainsi qu’à la transmission. Scorcese débute son film sur le monologue d’un vieil homme (Sheeran) dans un asile de vieux, et qui n’a personne à qui raconter ses souvenirs de vétéran de Cosa Nostra et soliloque seul ses souvenirs d’homme de main. Personne notamment parce que tous ceux qu’il a connu sont morts comme lui fait remarquer un agent du FBI, mais également parce que ses filles et particulièrement son ainée, refuse de lui parler depuis qu’elle a compris qu’il avait à faire avec la disparition d’Hoffa qu’elle adorait. Parce qu’Hoffa est gentil mais également parce que dans son esprit de petite fille puis de jeune femme, Hoffa aidait les gens et, contrairement à son père, ne les frappait pas pour une peccadille ni n’allait au boulot avec un revolver. Et ainsi Scorcese de consacrer vingt bonne minutes de son film fleuve à un Sheeran presque impotent, souffrant d’arthrose et essayant de renouer d’une façon ou d’une autre autant avec son passé, ses souvenirs, qu’avec ses enfants, sans succès. Et ici c’est un regard presque coupant que Scorcese porte sur l’âge et le temps qui passe où des gens qui furent jadis puissants et reconnus jusque tardivement dans leur vie, finirent pas n’être plus rien sinon des vieux remâchant douloureusement leur souvenir de gloire passée. Le sort qui nous attends tous et notamment le réalisateur lui-même, bien au fait qu’il aura bientôt 80 ans et que c’est peut-être ici un de ses derniers grands films et notamment sur la mafia qu’il a conté durant une partie de sa carrière à travers Mean Street, Casino et les Affranchis. Ce n’est donc pas si surprenant que pour un de ses derniers films il décide de résoudre ce « mystère » sur la disparition de Jimmy Hoffa en réunissant un casting qui l’a poursuivi tout au long de sa carrière, de De Niro en passant par Harvey Keitel ou Joe Pesci. Une porte se referme sur une époque révolue, celle peut-être d’un réalisateur se mettant au clair avec sa propre conscience, notamment depuis Silence, ce film sur le martyr des chrétiens au Japon et qui explorait les ressorts de la foi à travers ce même martyr.

Après le très dynamique et outré Loup de Wall Street, sorte de superlatif autour de la voracité, Martin Scorcese nous étonne encore avec ce film plus sobre, plus lent où des messieurs entrant dans leur dernière ligne droite (rappelons que De Niro, Pesci et Pacino ont sensiblement le même âge) nous racontent trente ans de l’histoire américaine et implicitement trente ans de mafia tant ces deux histoires sont liées. Comme si l’auteur voulait nous rappeler, et particulièrement au jeune publique qui n’a pas manqué d’être séduit par les Affranchis notamment, que Cosa Nostra a fait et défait la politique de ce pays pendant plus de trente ans. Ainsi implicitement il n’hésite pas à mettre en cause au détour d’une phrase la mafia dans l’assassinat de Kennedy, vécu comme un traitre par les parrains qui l’avaient mis en place (voir à ce sujet le passage sur les élections dans l’Illinois). Ni sur son implication directe dans la disparition d’Hoffa. Bref un travail de mémoire et de mise au clair sur une histoire fleuve et sanglante, celle autant de la mafia que du pouvoir américain. Cependant ne vous attendez pas à voir Joe Pesci péter un plomb ou, comme je le disais plus haut, à assister à des effusions de sang comme dans les Affranchis. Pesci joue ici sur un registre sobre, celui d’un homme qui toute sa vie fut au côté de Sheeran, n’hésitant pas à le protéger par devant des parrains très puissants comme Angelo Bruno (Harvey Keitel) dit the Gentle Don, parrain très respecté de Philadelphie et qui finit par être tué par la jeune garde qui voulait sa place. The Irishman est un film de transmission plus qu’un film de mafia, celui d’une histoire finalement jamais racontée car qui à part ceux que ça intéresse n’a jamais entendu parler du comité de défense des italo-américains de Joseph Colombo ou de « Crazy » Joe Gallo ? A voir d’urgence pour qui voudrait connaitre les dessous de cette fresque historique raconté en voix off par un de ceux qui fut au plus près des événements. Mais également pour les amateurs d’un cinéaste solide qui n’a plus rien à prouver et tout à transmettre. Et peut-être à se faire pardonner à travers son personnage, reclus à sa manière de culpabilité pour une histoire qui l’a fabriqué plus qu’il ne l’a jamais conduite.

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