Cyril Hanouna

Quarante-cinq degré à l’ombre, les sauterelles qui stridulent dans les herbes, les oiseaux qui chantent dans les buildings rongés par la végétation. Viseur longue distance, cadran millimétré, les silhouettes marchent à l’abri d’un mur en béton. Le doigt ganté effleure la queue de détente d’un lourd fusil de précision. Un kilomètre et demi, les lentilles automatiques grossissent les silhouettes qui avancent derrière le mur. Deux hommes et une femme, un commando de civil lourdement armé, probablement venu piller pour le compte de leur clan. Probablement affamés mais il n’en n’a cure, il a un boulot, il travaille pour une compagnie, les compagnies n’aiment pas les pillards, affamés ou pas. Le trio longe un mur couvert de lichens, le mur traverse une portion d’autoroute, une barricade construite du temps des grandes guerres européennes. Il appuie sur la détente. Balle Exacto, programmation électronique, revêtement titane, la balle suit une courbe savante avant de traverser le mur comme du beurre et de vaporiser la tête derrière. La femme part en arrière, décapitée, la balle effectue un virage à gauche et s’enfonce dans un gilet pare-balle qui ne l’arrête pas et fini par s’éparpiller dans le troisième membre du commando. Il renifle l’air. Ça sent la poudre et la chlorophylle. Il vérifie le compteur fixé à  une des manches de sa combinaison de combat, il lui reste trois heures avant que la radioactivité devienne problématique pour ses couilles. Pas qu’il compte faire des enfants mais il s’espère au moins un avenir. Dans huit jours c’est la quille, dans huit jours il part se reposer trois semaines à Londres. Il soulève la bâche couleurs terre sous laquelle il s’est glissé, et dévoile un Barret MIV, fusil sniper lourd posé sur son bipied. Soudain les stridulations et les chants s’arrêtent. Il se fige, quelque chose ne va pas. Son casque amplifie les sons sur un rayon de mille mètres s’il le règle. Il appuie sur une touche du clavier de manche et ça surgit dans ses oreilles en stéréo, comme une colonie de frelon à l’attaque. Il soulève le Barret en vitesse, rabat les bipieds et se jette dans le trou derrière lui. Une chute d’un étage amortie par son exosquelette Hulk 3.0 alors que les drones chauve-souris s’engouffrent dans l’immeuble. Flèches en céramiques noires, indétectables au radar, elles éclatent en chaine au-dessus de sa tête. Il court, il vient de comprendre, les civils servaient d’appât et il s’est fait piéger. Trois drones s’engouffrent dans le trou et le poursuivent. Il sait que ces engins ont tous une caméra embarquée, que quelque part quelqu’un le contemple derrière son écran en attendant de le voir se faire déchiqueter. Limite s’il ne fait pas des signes obscènes alors qu’il court, son lourd fusil sur le dos, soulevé par son exosquelette, il court vite. Les chauves-souris éclatent autour de lui. Détonation en chaine, flammes et éclats de céramique qui s’enfoncent dans sa combinaison alors qu’il roule poussé par le souffle. Il se relève, sonné, sa combinaison fumante et déchiquetée au niveau de l’épaule droite, le logo de la compagnie a disparu, fondu par les explosions mais le nano tissu a fait son travail et les aiguilles de céramique n’ont même pas atteint la couche de kevlar et d’acier qui carapace son corps. Dans ses oreilles il entend ses poursuivants qui parlent en chinois. Probablement des mercenaires d’Unilever venus nettoyer le terrain. Ce qui voulait dire que leurs troupes étaient plus proches que l’état-major le pensait. Il continue de courir jusqu’à l’escalier de secours. Le palier est encombré d’ossements humains, il marche dessus sans faire attention et descend jusqu’au rez-de-chaussée.

  • Recon à Shadow, tu me reçois ?
  • Oui, chuchote-t-il alors que les chinois se rapprochent à deux rues de là.
  • Rapport de situation.
  • J’ai des niaks au cul, patrouille choc et feu Unilever je dirais.
  • Il me faut des précisions, Unilever est à deux cent kilomètres à l’ouest normalement.
  • Ils m’ont envoyé une chiée de drones chauve-souris, y’a qu’eux qui ont ce genre de matos dans le secteur.
  • Négatif Shadow, il me faut une confirmation.
  • Oh tu fais chier.

Il hasarde un œil au dehors de l’immeuble, personne, il porte la main à sa poche de cuisse et en sort un drone aux ailes repliées pas plus gros que sa main. Il l’active, le drone s’envole en bourdonnant, une des caméras embarquées bascule l’image dans ses optiques automatiques imposant une image aérienne du paysage. Il aperçoit sa propre ombre qui se glisse d’un immeuble à l’autre, puis il aperçoit les chinois, une douzaine d’hommes, gros plan sur leurs combinaisons de combat, bingo le logo d’Unilever !

  • Tu vois, j’aurais dû parier avec toi, ricane Shadow en traversant le rez-de-chaussée en ruine de feu un hôtel.
  • On va les calmer, assure Recon dans son oreille. Tiens toi près.

Shadow se met à courir maintenant parce qu’il sait ce qui va se passer et il maudit Recon. Il maudit la technologie, il maudit le ciel, il maudit la compagnie. Ca se passe au-dessus de la stratosphère, ils ont appelé ça le Doigt de Dieu. Un noyau de bombes à guidage laser de deux cinquante kilos, largable n’importe où dans le monde sur commande, racheté après la privatisation du Pentagone. Les compagnies ont gagné, elles ont eu la peau de l’état et maintenant elles se font la guerre pour la moindre parcelle de terre cultivable, la moindre ressource. Unilever contre Kellogs, Pepsi contre Coca, Bayer contre Johnson et Johnson. Et la guerre est partout ou presque. Il court alors que Recon décompte dans son oreille, 5, 4, 3…. Il court alors que deux bombes descendent en à pic depuis l’espace, il se jette dans un trou entre deux parois effondrée alors qu’elles traversent le ciel en grondant. Elles explosent à un mètre au-dessus du sol, ravagent tout sur cinq cent mètres carrés, les êtres vivants prennent feu, l’acier fond, le béton et le verre se pulvérise, la terre tremble. Elles crament complètement les mercenaires chinois.

  • La voie est libre.

Il sort de son trou fumant, le paysage est ravagé, des immeubles qui étaient debout cinq minutes auparavant se sont effondrés comme des arbres. Il aperçoit son reflet dans les éclats de verre d’une tour écrasée, tête d’insecte et combinaison de superhéros, il continue son chemin et sort de la ville. La base Recon se trouve dans un bunker en sous-sol installée dans une ancienne station de métro. Le métro en lui-même fonctionne toujours sur une partie du réseau. La ville succède à une autre. Paris sous les bombes. Paris en partie ravagé, sa Tour Eiffel en tas de ferraille, ses immeubles haussmanniens calcinés, ses ponts rasés. Disney Corp est à la reconstruction avec des compagnies européennes, ils vont transformer ça en parc à thème pour américain à Paris, dès que la victoire sera annoncée. Une ville idéale, une mignardise pour riche, comme ils ont transformé Londres après les inondations monstres de 2023. Plus de cent milles morts et le big business en a fait une opportunité de bétonnage et de privatisation sans précédent. Londres ressemble aujourd’hui à Tokyo qui ressemble lui-même à New York et Los Angeles, des cités lacustres comme était Venise avant d’être balayée par la montée des eaux.  Il entre dans le bunker et est accueilli par des gardes armés qui le passe au compteur Geiger avant de le laisser entrer dans la pièce principale. “Please allow me to introduce myself I am a man of wealth and taste” un remix, il est accueilli par un remix de Sympathy for the devil. Les guerriers Recon comme il les appelle sont deux gamins de vingt ans derrière des ordinateurs avec à leur disposition la puissance de feu d’un petit pays. Sam et Jeremy, Sam danse tout en mangeant du corned beef à la pointe de son couteau. Il porte un treillis neuf qui n’a jamais servi hors de ce bunker. Son col est estampillé du logo de la compagnie. Un K pour Kellogs, jaune pour la circonstance. “I’ve been around for long, long, year. Stole many a man’s soul to waste.” Shadow enlève son casque et ôte sa cagoule. Ça fait deux jours qu’il est dans le wild à chasser le pillard, il est contant d’être rentré. Sam danse autour de lui en roulant des yeux d’extase.

  • Il a fumé ton pote ou quoi ? Lance Shadow à l’adresse de Jeremy derrière son écran.
  • On peut rien te cacher gros, fait Jeremy en lui montrant un pétard qu’il rallume aussi tôt.
  • On vient de découvrir la base d’Unilever, explique Sam.
  • De quoi ?
  • On vient de trouver leur putain de base ! Mec.

« And I was around when Jesus Christ had his moment of doubt and pain.” Sam continue de se tortiller, Shadow ne comprend pas, il regarde le second opérateur. La base d’Unilever ? Ca fait un mois qu’ils la cherchent, un mois que les drones volent en vain autour de Paris. Ils ont pensé à une base de commandement mobile, envoyé des patrouilles, les patrouilles sont revenus bredouilles ou pas du tout parce qu’en attendant la ville est quotidiennement sous le feu des canons automatisés Jericho installés à Chartres. Et encore à portée des bombardiers Coca A130 il y a deux semaines  avant que des renforts ne leur parviennent du nord et ne rase la base aérienne de Villacoublay.

  • Ouais et c’est grâce à toi.
  • Ah ouais ?

Shadow ouvre la glacière et sort une bière, une maison, Budweiser, Mike Jagger s’égosille dans le micro sur un beat house, il fait valser la capsule d’une pichenette et s’enfile une gorgée.

  • Ils ont envoyé un dernier appel avant que le Doigt de Dieu ne les éclate, on a réussi à le tracer cette fois. Ces enfoirés sont installés ici même !

Il manque de recracher sa bière.

  • Hein !?
  • Ils sont dans les anciennes tours de la télévision française à Javel, l’informe Jeremy, tu vas y aller avec les mecs.
  • Mais comment ces enfoirés ont fait pour s’approcher aussi prêt sans qu’on les repère ?
  • C’est ce qu’on aimerait savoir.

Shadow se gratte la tête, va falloir repartir en mission et il aurait préféré éviter si peu de temps avant la quille mais c’est trop grave pour laisser passer et il le sait. Il sait aussi qu’ils pourraient envoyer les chars, tout raser de ce qui ne l’est pas encore mais ils n’auraient probablement pas leur réponse, comment ils avaient fait pour déjouer toute les surveillances ?

  • Les gars sont déjà au courant ?
  • Ils n’attendent plus que toi.

Shadow fini sa bière, s’essuie la bouche d’un revers de la main et soupire.

  • Dis leur que j’arrive.

Deux guerres civiles, trois coups d’états, la France et sa capitale a été bien secoué par la Grande Crise de 2030, quand les supermarchés ont commencé à se vider, que des régions entières étaient secouées par une sécheresse marocaine tandis que d’autre continuaient de dépenser sans compter de l’eau à crédit. Le crédit s’était effondré, les marques avaient repris leurs billes aujourd’hui il faut travailler pour elle, leur être utile si on veut vivre correctement ou vivre tout simplement. Peut-être pas une grande différence dans le fond par rapport à avant sauf qu’aujourd’hui ça se régle à coup de fusil. Les inutiles, les riens, grouillent dans les bidonvilles au nord de la ville, les privilégiés siégent à Montmartre dans des bunkers de luxe, l’est a été ravagé par les bombes ainsi qu’une partie de l’ouest de Paris, le front de Seine lui ne tient plus que par bout, siège de la télévision française, il a été mainte et mainte fois pris et repris par des forces antagonistes franco française avant que les marques y mettent bon ordre, du moins jusqu’à présent. Un drapeau Facebook déchiqueté par le vent et les balles flotte vaillamment sur la tour criblée de France Télévision. Ils passent d’immeuble en immeuble, des pouces bleus jalonnent leurs parcours dans les ruines, une idée des démineurs pour montrer que l’endroit est sûr, une idée à la con selon Shadow, il vaut mieux laisser le doute pour l’ennemi que de lui montrer le chemin. Mais ce n’est pas lui qui commande, ni cette colonne d’hommes ni ailleurs. Il avance en éclaireur dans les ruines, il a pris de la Pervitine pour aiguiser ses sens et être plus alerte, c’est pas ce qui se fait de mieux sur le marché de nos jours mais c’est compris avec les rations de combat. Il avance avec prudence, ils ont déjà essuyé plusieurs tirs, un de leurs hommes est mort, un sniper ou plusieurs traine dans ce qui reste des tours. Et il est certain que d’autres mines ont été déposées depuis. Il s’engouffre dans une fissure et se retrouve dans un parking à peu près désert. Quelques véhicules sont encore là sous une couche de poussière et généralement cannibalisés, mémoires mortes d’un temps révolu, quand l’endroit était l’épicentre des attentions, quand regarder la télé était l’activité la plus courante. Aujourd’hui c’est de survivre une journée de plus qui est l’activité la plus courante. Shadow a à peine connu cette époque-là, il est né pendant la transition, quand tout ce qui avait été promis en termes de catastrophe biblique s’était produit en chaine faisant balbutier maintes élections. Alors il ne regrette rien, pire, il s’en fiche, il a choisi le bon camp, celui de l’armée, il a été formé par les meilleurs et maintenant il gagne grassement sa vie en la risquant. C’est le prix à payer pour un lupanar à Londres et assez de fric pour s’offrir de la viande animale à diner. Au bout du parking il y a une sortie vers des ascenseurs, et des caméras qui semblent intacts. A découvert, il court jusqu’à un pilier et attend. Si les caméras fonctionnent encore il va peut-être y avoir du monde à accueillir. Mais rien ne bouge, alors il court jusqu’à la sortie et arrive devant les ascenseurs déglingués. La porte des escaliers est entre ouverte mais il se méfie, il s’accroupit et aperçoit le fil piège pas plus gros qu’un cheveu. Pas de pouce bleu cette fois, les démineurs ne sont pas venu jusqu’ici ou Unilever a à nouveau piégé l’endroit. Peu importe, il faut quand même qu’il passe. Il sort un câble d’une des poches de sa combinaison, une caméra flexible relié à ses lunettes électroniques et le passe dans l’embrasure de la porte. Une mine antipersonnel, un modèle artisanale qui doit avoir au moins dix ans tellement il est couvert de poussière. Pas question qu’il touche à ça, il ressort, cherche une autre issue en longeant les murs, il aperçoit les autres buildings au-dehors, criblés, souillés, tout comme celui-ci. Là, une autre sortie, des escaliers à nouveau mais pas de piège. Il grimpe, visite un étage, des anciens bureaux en enfilade, du contreplaqué défoncé, brûlé, de la moquette arraché, des étuis de balles partout. La guerre a fait rage par ici. Il avance avec prudence, il surveille les fenêtres, il n’oublie pas qu’il y a un sniper quelque part.

  • Unité à Shadow, au rapport.
  • Shadow à Unité, une mine à la sortie ouest du parking sinon rien à signaler.
  • Ok, on descend dans les sous-sols.
  • Bien reçu.

Soudain ses écouteurs perçoivent une voix. Incapable de comprendre ce qu’elle dit mais ça vient des étages au-dessus. Il redouble de prudence. Ce n’est pas un sniper ou alors c’est le type le plus bavard qui soit, qui parle tout seul de surcroit. L’esprit de Shadow est comme une fine lame aiguisée qui ne comprend rien à ce qui se passe dans les étages. Ca met son paranomètre en mode frétille. L’arme en joue il entre dans un escalier déglingué par une bombe. Il y a un grand trou au milieu et il faut sauter pour continuer. Il saute, il n’a pas le choix, le monologue s’est arrêté mais il entend des bruits. Quelqu’un qui marche, fait des allées venues. Il grimpe les marches avec prudence, le son se rapproche. Il vérifie que la porte de communication n’est pas piégée, rien. Rassuré il pousse la porte et pénètre dans un couloir presque intact, comme si la guerre n’était pas monté jusqu’ici, seulement des toiles d’araignée et de la poussière, pas de douille, pas d’impact de balle. Il marche en longeant le mur, l’arme toujours en joue, il entend les pas qui se rapprochent et des marmonnements. Soudain une porte s’ouvre et en surgit un type dans une veste orange tigré noir déchirée à l’épaule et au coude.

  • On se fixe ! Aboie Shadow.

Le type le regarde stupéfait, il remarque qu’il a les yeux maquillés puis aussi soudainement qu’il est apparu, disparait. Shadow pousse un juron et le poursuit. Il entre dans une vaste salle de maquillage, le type le braque avec un vieux fusil automatique, il croit reconnaitre une Kalachnikov, comme il reconnait dans son regard une franche trouille de s’en servir.

  • Fais pas le con, je t’aurais séché avant que t’ais appuyé sur la détente.

Le type hésite quelques secondes avant de renoncer en jetant le fusil par terre.

  • Tirez pas.
  • Qu’est-ce que tu fous là ?

L’autre sourit tristement en haussant les épaules.

  • La nostalgie.

Ce sentiment effleure tellement peu Shadow qu’il ne comprend pas.

  • La quoi ?
  • La nostalgie, j’étais animateur, c’était ma loge, dit-il en montrant la pièce autour.
  • Tu t’appelles comment ?
  • Cyril Hanouna.
  • Connait pas.
  • Pourtant j’étais encore vachement connu dans le temps.
  • Quel temps ?
  • 2020, 2025…
  • J’étais minot.
  • Et tu regardais pas Touche Pas à Mon Poste ?
  • Non.

L’animateur hoche la tête.

  • J’avais un public jeune pourtant…
  • Qu’est-ce tu fais là ?
  • Je t’ais dit, la nostalgie.

Mais voyant le regard d’incompréhension du soldat, l’animateur s’anime.

  • L’ancien temps, tu vois pas ? Moi j’y croyais à tout ça !
  • Tout ça quoi ?
  • Tout ! Mon boulot ! Que j’étais là pour distraire les gens, l’argent que je gagnais ! Et puis j’étais reçu partout et même les ministres m’appelaient ! J’étais important tu sais ! Enfin je croyais…J’y croyais moi à l’avenir ! Je voyais bien que ça merdait de partout mais je me disais comme tout le monde qu’ils allaient trouver une solution, que la technologie viendrait à notre secours ! Que tôt ou tard tout le monde deviendrait raisonnable ! Et puis merde je faisais partie un peu de l’élite moi quand même, bon j’étais un clown d’élite si tu veux, mais quand même ! J’avais Bolloré en direct moi ! Des responsabilités….
  • Qui ? Le coupa Shadow.
  • Bolloré, un milliardaire du passé, c’était mon patron.
  • Qu’est-ce qu’il est devenu ?

L’autre haussa les épaules.

  • Bah comme tout le monde, il a pas vu venir les grandes catastrophes, il a été ruiné par la crise financière de 2031, celle qui a achevé tout le monde.

Shadow savait que non, les consortiums, les holdings, les grandes marques avaient phagocyté leurs débiteurs et aujourd’hui régnaient en maitre sur la planète. Facebook et Tweeter n’étaient-ils pas au conseil de sécurité désormais ? Et qu’est-ce qu’étais devenu le si tyrannique gouvernement chinois sinon une gigantesque usine à ciel ouvert pour le compte de marques internationales sans pays ni autre drapeau qu’un logo ? Des marques qui aujourd’hui se faisaient la guerre sur toute la planète.

  • Tu peux pas rester là, c’est une zone de guerre.

Hanouna écarta les bras avec un air de gosse boudeur.

  • Tout ce foutu pays est devenu une zone de guerre ! Avant on vivait bien ici tu sais ! Du temps de Macron par exemple !
  • Qui ?
  • Un président qu’on a eu, moi j’y croyais vachement à ce gars-là, je me disais tu vas voir qu’il va changer le pays, et je voyais bien qu’il y avait des malheureux chez nous, des défavorisés comme on disait dans ce temps-là. Mais bon des pauvres je me disais, il y en aura toujours ! C’est dans l’ordre des choses non ? Mais la vérité tu veux savoir ? Bin j’avais rien compris à rien et je croyais dans des conneries. Et maintenant je vis dans un bunker pourri qui prend la flotte à Montmartre.
  • Ca pourrait être pire, tu pourrais être mort, fait remarquer Shadow. Ou dans un de ces bidonvilles au nord…

L’animateur approuve d’un hochement de tête.

  • C’est pas faux… mais est-ce que c’est vraiment pire au bout du compte ? Hein ? On agonise de chaleur la moitié de l’année, et on risque de se prendre une balle n’importe quand, Carrefour fait la guerre à ses concurrents à coup d’obus et nous on est rationné sur tout ! Et tout ça pourquoi ? Je vais te dire pourquoi…

Shadow lui fait signe de se taire

  • Unité à Shadow, au rapport.
  • J’ai trouvé un civil dans les étages, il dit qu’il travaillait là dans le temps…
  • Ramenez-le quand vous aurez fini là-haut, on va l’interroger.
  • Bien reçu, et de votre côté ?
  • On les a trouvés, secteur nettoyé
  • Vous avez découvert comment ils avaient fait ?
  • Ils sont passés par les égouts, ces enfoirés on fait huit kilomètres dans la merde pour arriver jusqu’ici.

Les yeux électroniques du soldat se posent sur Hanouna.

  • Bien reçu je descends avec le civil…. Il coupe et fait à l’animateur : suis moi vite.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Suis-moi si tu veux vivre, dit-il en le tirant par le bras.

Il a compris à l’instant où l’autre lui a dit que le secteur était nettoyé. Compris qu’il avait à faire avec un brouilleur de voix, compris que l’unité s’est fait piéger sans un coup de feu, raison pour laquelle ses oreilles supersoniques n’ont rien capté. Même dans les sous-sols il aurait dû entendre le crépitement des armes. Hanouna obéit.

  • Comment t’as fait pour monter ?
  • Bah comme toi, j’ai pris les escaliers, tu vas me dire ce qui se passe ?
  • Suis moi c’est tout.

Il retourne dans les escaliers mais cette fois prend la direction du toit. Il n’a pas oublié les snipers, mais c’est la seule issue dont il dispose. Bientôt ils enverront des gens dans les étages, il faut qu’ils aillent vite. Mais l’animateur a du mal à suivre le rythme. Il va même jusqu’à s’effondrer dans un coin, grisâtre.

  • Qu’est-ce que t’as ?
  • J’vais faire une attaque… merde je suis pas comme toi moi…

Shadow soupire, l’exosquelette le supportera sans mal, il le prend sur son épaule et termine les derniers mètres comme un forcené.

  • C’est l’étage de la direction ça, fait Hanouna en redescendant de ses épaules.
  • Le toit, t’es déjà monté sur le toit ?
  • La piste pour l’hélico ? Une fois pourquoi ?
  • Par où on y a accès ?
  • Qu’est-ce que tu veux aller foutre là-haut ? Pourquoi on est monté d’abord ?
  • Pose pas de question, réponds.
  • Suis-moi.

Ils traversent des ruines de ce qui a été un temps des bureaux luxueux, mais ils ne le traversent pas en promeneur. Shadow lui fait signe de passer derrière lui, il a entendu du bruit à l’extérieur. L’immeuble en face, ou ce qu’il en reste. Il sort le drone de sa poche et le lance comme un avion en papier. Les caméras embarquées lui décrivent les ruines par tous les spectres disponibles. Il repère une silhouette camouflée sous une bâche. La silhouette est bleue, comme s’il était mort, un petit malin sans doute avec une combinaison de combat à température réglable, pas comme la sienne dans laquelle il crève littéralement de chaud.

  • Qu’est-ce qui…

Shadow lui plaque la main sur la bouche. Puis lui fait signe de se mettre à plat ventre. Hanouna, qui n’en mène pas large, obéit en roulant de ses gros yeux maquillés comme un enfant. Shadow passe son fusil par-dessus son épaule, déplie le bipied et vise. L’arme se cabre et aboie, la balle traverse murs et reliefs de meubles, la bâche et la silhouette en dessous. La température remonte, le sang est orange dans son optique, la plaie est jaune vif, c’était bien vivant, et ça bouge encore. Ca rampe, il tire une nouvelle balle, pleine tête, fin de l’histoire. Mais il ne bouge pas. Il attend parce qu’il y a un autre sniper, quelque part il en est certain, et que pour l’instant le drone ne l’a pas trouvé. Il volète, il est programmé pour chercher le mammifère, parfois lui et les autres s’en servent pour chasser. C’est que le gibier est revenu dans la capitale malgré tous les bombardements Mais c’est moins marrant qu’à l’ancienne quand on chasse à vue. Il regarde sur son cadran de manche et redirige le drone vers les hauteurs. Bon Dieu ! Voilà l’autre tireur, et il est au-dessus d’eux qui pointe son arme vers le sol. Shadow se jette sur l’animateur et roule sur lui-même alors que les salves traversent le toit et déchire l’emplacement où il se trouvait cinq dixième de secondes auparavant. C’était le moment de sortir son arme d’appoint ou jamais. Arme ventrale, pistolet-mitrailleur plié en trois, fabrication Suisse, une horloge, 50 cartouches en titane High Power, une horloge mortelle. Il réplique, les balles déchirent le béton et l’asphalte, déchirent le sniper, cloué sur place.

  • Ca va ? Demande-t-il à l’autre sous lui.
  • Euh…
  • Ok, on y va.
  • On y va où ?
  • Sur le toit bordel.
  • C’est sûr ?
  • Maintenant c’est sûr.

Sur le toit le cadavre n’est plus que de la bouillie, l’animateur fait la grimace.

  • C’est le premier que tu vois ?
  • Non mais…
  • Mais quoi. ? Fait Shadow en déroulant un câble de son paquetage..
  • Merde… avant ça c’était dans les autres pays ! La guerre…
  • Bin ouais c’est la vie, répond le soldat l’air de dire qu’il s’en fiche complètement.
  • Tu peux pas comprendre. T’as pas connu la bonne époque.

Shadow se retourne excédé.

  • Si j’ai connu la bonne époque ! J’étais minot mais j’en ai un peu profité tu vois, et j’ai vu aussi, j’ai grandis, j’ai grandis au milieu de connards comme toi qui attendaient qu’elle revienne cette bonne époque tout en suçant tout ce qu’il y avait à sucer autour d’eux, pourvu que c’était eux qui l’avait et pas les autres ! Alors maintenant t’arrêtes de m’emmerder avec ta bonne époque et tu la ferme.
  • Mais comment tu voulais qu’on sache ! Glapit l’animateur.
  • Qu’on sache quoi ?
  • Bah que tout ça allait arriver !
  • Putain mais tous les jours c’était dans les journaux ! Attention 2030, tout le monde descend ! Alerte générale depuis 2020 au moins, et vous quoi ? Bah rien comme d’habitude, juste des rongeurs occupés à ronger notre monde. Et c’est ma génération qui paye l’addition tu vois.

Hanouna reste un moment bouche bée puis dit :

  • Pfff… je suis désolé…

Shadow fixe un grappin à son câble et le lance au loin jusqu’à trouver une prise dans l’autre immeuble. Deux essais suffisent, puis il enroule l’autre extrémité du câble autour du cylindre d’acier qui fait le tour de la piste d’atterrissage.

  • Je peux savoir ce que tu fais ?
  • Je nous sauve la peau, dépêche-toi ils arrivent.
  • Qui ça ils ?
  • L’ennemi.

Ses écouteurs perçoivent des bruits de pas qui raisonnent dans les escaliers de secours. Il envoie le drone en reconnaissance. Il enfile son paquetage sur le câble de sorte de s’en servir comme siège, Hanouna se fige, il est déjà vert.

  • T’es fou ? Tu veux me faire passer par là ? Mais jamais je descends ce câble moi !
  • Tu préfères qu’ils te tuent ?
  • Pourquoi ils feraient ça ? J’ai rien fait.

Shadow en a marre de jouer les bonnes âmes.

  • Comme tu veux.

Il va pour monter sur son sac quand l’animateur l’interpelle.

  • Attends, attends !

Il l’assoit devant lui et avant qu’il se mette à hurler lui plaque la main sur la bouche et se jette dans le vide. Le sac résiste, l’atterrissage est un peu désordonné, ils se vautrent dans les débris sans freins sinon les jambes de Shadow et l’exosquelette. Hanouna tombe la tête la première dans des ordures. Shadow l’aide à se relever et le pousse devant lui.

  • Faut pas qu’on reste là.

Il se doute que les communications sont surveillées dans ce secteur plus que jamais mais il doute que l’ennemi connaisse déjà leurs codes. Il espère juste qu’ils n’ont pas un brouilleur. Il compose un numéro sur son clavier de manche et appuie sur la touche envoie. C’est un code d’urgence, les autres savent ce qu’ils ont à faire et ils savent qu’ils n’ont pas le choix, tant pis pour lui, pour l’unité, trouvez-vous un abri et advienne que pourra. Le Doigt de Dieu… Il finit par leur trouver une cache sous un mur effondré, dans un trou dans le sol. Il entend le grondement des bombes, met le volume de ses écouteurs au minimum et dit à l’animateur.

  • Met tes mains sur les oreilles, et garde la bouche ouverte.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Dis adieu à tes souvenirs…

Les bombes éclatent en traversant la tour en face, un énorme bruit, et elle s’effondre sur elle-même. Ils attendent que la poussière retombe pour sortir de leur trou, l’animateur regarde le cratère où se trouvait le siège social de sa chaîne.

  • Pourquoi ?
  • Pourquoi quoi ?
  • Pourquoi t’as fait ça ?
  • J’ai des ordres, je suis pas venu en touriste.
  • Et t’avais besoin de tout détruire ?
  • T’aurais préféré qu’ils nous tombent dessus ?

Hanouna regarde vers le ciel.

  • J’ai même pas entendu le drone.
  • C’était pas un drone, bombe stratosphérique, programme américain, explique le soldat en renfilant son paquetage.

L’animateur secoue la tête.

  • Alors c’est à ça que nous aura servis toute notre technologie hein ? A faire la guerre.

Il répond par un haussement d’épaule :

  • Qu’est-ce que tu veux les marchands d’armes sont plus prévoyants que les civils.

L’animateur joint les mains, ferme les yeux et se met à réciter une prière en hébreu.

  • Qu’est-ce que tu fabriques ?
  • Je récite le kadosh, une prière aux morts.

Shadow ricane.

  • Ah parce qu’en plus t’as de la religion ?
  • Et alors ?
  • Ah, ah, ah, vous êtes vraiment une génération de tarés.
  • Pourquoi tu dis ça ?
  • Il était où ton dieu quand le permafrost s’est mis à fondre ? Quand sont apparues les premières épidémies ? Des virus tellement vieux qu’on savait même pas ce que c’était, hein dis-moi ?
  • Euh… c’est plus compliqué que ça.
  • Mais non c’est pas compliqué vous préfériez croire à vos putains de superstitions plutôt qu’à la fin de votre monde, c’est ça la vérité. Et résultat ? Résultat t’es comme un con à réciter ta prière à la con et le monde continue de se barrer en couille. Y’a pas de retour en arrière mec, tu seras plus jamais une vedette et ce pays pas plus que les autres ne se relèvera jamais.

Hanouna le regarde outré.

  • Comment tu peux être aussi cynique ?
  • Pas difficile, j’ai copié sur ta génération, ricane le soldat avant de lui tourner le dos.

Il se glisse dans les ruines, Hanouna regarde sa silhouette disparaitre dans le halo de poussière qui noie les alentours. Shadow l’entend qui continue de prier, grand bien lui fasse. Génération de merde, pense-t-il en retournant vers sa base.

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