Vice, Dark Vador

Le biopic est un genre difficile parce qu’il est généralement collé à son sujet de telle façon qu’on ne puisse plus prendre de liberté de mise en scène. Examinez la plus part des biopics que produisent ou plébiscitent les américains et vous dépasserez rarement le stade scolaire de l’imitation, maquillage plus vrai que nature included. Au résultat on a un produit généralement fidèle mais chiant comme la mort parce que strictement limité par son besoin de coller aux événements réels, alors avec un film politique… Le film politique lui aussi est un genre casse-gueule, il aborde des sujets souvent ardus, loin des contingences d’un spectateur peu au fait des allés et des aléas du pouvoir tant au sens historique que strictement politique justement. Avec The Big Short, Adrian Mc Kay s’était déjà essayé au sujet d’expliquer par une mise en scène audacieuse, les dessous d’un hold-up financier, avec Vice c’est le portrait sans concession de Dick Cheney, le vice-président de George Bush junior que le réalisateur se propose de nous dresser, et disons le tout de suite le film est une réussite telle qu’on se prend à avoir envie de revoir le film dans la foulée tellement on a à faire à du vrai cinéma.

Dick Cheney a eu une jeunesse un peu similaire à celle du futur président des Etats-Unis. Paresseux, porté sur la bouteille, il faudra attendre une nuit de 1963 pour que sa future femme lui fasse entendre raison, elle qui le portera et le soutiendra tout au long de sa carrière. Une nuit où le futur secrétaire à la défense de George Bush senior se fera arrêter pour conduite en état d’ivresse, ce qui lui vaudra un mémorable savon de sa fiancée. A partir de là, Cheney changera du tout au tout et obtiendra finalement sa licence en science politique de l’université du Wyoming après un passage catastrophique par Yale pour enfin intégrer Washington D.C sous les ordres de Donald Rumsfeld. C’est le temps de Nixon qui n’a pas encore été effleuré par l’affaire du Watergate, le temps des vaches maigres, où pourtant Cheney réalise (et nous avec lui) la formidable puissance du pouvoir américain et des conséquences de ses décisions sur le monde. Quand Nixon et Kissinger se voient s’est pour parler de bombardement au Cambodge dans la discrétion complète du Congrès américains, effaçant par avance au cours d’une discussion des centaines de milliers de vies. Une discussion pourtant qu’on ne verra jamais mais dont on comprend toute la puissance intrinsèque qu’elle représente en trois répliques et deux plans. C’est le pouvoir avec un grand P, celui qui fait saliver Cheney qui en vient à fabuler pour sa femme une rencontre avec Nixon, lui qui à l’époque vivote dans un bureau sans fenêtre. Un pouvoir pourtant qui lui échappera longtemps jusqu’à ce que George Bush Junior lui demande de devenir son vice-président durant les primaires. Cheney est un taiseux, un homme secret, comme le fait remarquer dès le départ une ligne qui introduit le film mais c’est surtout un manipulateur hors pair qui va prendre la place de Rumsfeld auprès de Gerald Ford quand celui-ci sera satellisé avec l’équipe Nixon et s’appuiera sur la théorie de l’exécutif unitaire qui donne un pouvoir total au président sur l’exécutif hors du check and balance si cher à la constitution américaine, et par voie de conséquence à son vice-président surtout si celui-ci est Dick Cheney. Car Cheney a très bien compris le profil de George Bush Junior qui cherche avant tout à impressionner son père et le manipule comme il pèche, en choisissant avec soin le bon hameçon.  Un parallèle appuyé lors de la conversation entre lui et Bush pour les primaires. Prince noir à l’origine du conflit irakien, alors que des parts du pétrole irakien avaient déjà été arrogés aux grandes compagnies pétrolières au cas où, largement avant les attentats du 11 septembre, c’est encore Cheney qui influencera Junior dans sa décision en sachant trouver les mots justes pour frapper son ego alors que Colin Powell proteste vigoureusement contre l’intervention en Iraq. Le même prince noir qui se débarrassera de Rumsfeld au moment venu quand le vent tournera contre l’intervention en Iraq et ses catastrophiques résultats.

Construit à mi-chemin entre la satire et le pure récit politique, le film ne sombre jamais dans la farce quand bien même l’interprétation de Sam Rockwell en George Bush junior la frise à plusieurs reprise, sans doute servit par la réalité de ce petit président au formidable pouvoir qui apparait ici comme un enthousiaste faucon poussé par les théories néoconservatrices des Cheney, Rumsfeld, Wolfowitz, et de toutes les grandes familles américaines que favorisèrent l’ère Reagan comme décrit dans le film. Ici au contraire on emprunte quelque raccourci souvent savoureux pour symboliser le début ou la fin d’une époque, comme les panneaux solaires sur le toit de la Maison Blanche durant l’époque Carter et qui seront jeté par la suite à l’administration suivante tandis que Cheney appuie à la fois la dérégulation des droits d’héritage et détricotes toutes les lois environnementales voulu par Carter, en tant que membre de la Chambre des Représentants, aidé par les lobbies et tous les think tank financés par les grandes familles comme Coors ou Johnson et Johnson. Impossible cependant de savoir ce qui motive profondément Cheney dans son cœur défaillant (il a fait plusieurs arrêts cardiaques avant de subir une transplantation). C’est justement tout le mystère que pose le film sur ce personnage silencieux et nous pousse à nous demander comment un homme peut être aussi résolument machiavélique, allant jusqu’à trahir une de ses filles afin de favoriser la carrière politique de son autre fille. Une question auquel réponds à sa manière l’intéressé face caméra, s’adressant aux spectateurs, insistant sur le fait que tout ce qu’il a fait il l’a fait pour le bien du peuple américain, même le pire. Surtout le pire. Et c’est ici qu’on touche à un point critique du film. Un point critique qui nous est exposé au début par des photos, puis à la toute fin (après le générique) lors d’une scène pleine d’ironie où deux spectateurs s’engueulent sur la nature du film qu’ils ont vu avant d’en venir aux mains à propos de Trump pendant qu’une spectatrice avoue à sa voisine qu’elle a hâte de voir le prochain Fast and Furious. Ce point critique qui n’échappe jamais au réalisateur et qui relève de notre responsabilité tant en tant que citoyen, spectateur, qu’être humain. Laissant un Cheney à la manœuvre nous délivrons un pouvoir infini à des individus qui ne le mérite non seulement pas mais qui de toute les façons nous conduisent dans le mur au nom d’un soit disant progrès. Un parallèle politique que l’on pourrait parfaitement faire avec un Macron aujourd’hui, chantre néoconservateur à la française du libéralisme sauvage, concentrant à lui seul à coup d’ordonnances royales tous les pouvoirs, sans quasi aucune opposition politique. Pendant que la France se chamaille sur les Gilets Jaunes ou se gondole devant Hanouna tout en faisant un succès sans précédent à la dernière croute de chez Marvel. Un phénomène qui donc tend à devenir mondiale alors que nous allons devoir affronter la 6ème extinction de masse, le réchauffement planétaire, et plus globalement l’effondrement qui vient.

C’est l’idiocratie savamment tissée par les oligarques de ce monde, cette lente destruction non seulement de toutes nos valeurs mais de nos cultures et de leur éthique. Tout ça au nom du pouvoir et de l’argent, des montagnes d’argent parce que l’un et l’autre rendent fou. Et là est peut-être le seul vrai mystère d’un Cheney comme d’un Macron, d’un Niel, ou d’un Bernard Arnaud, au-delà de leurs manœuvres, la folie complète qui les habite et qui expliquerait pourquoi tout leur pouvoir et tout leur argent ne leur sert finalement qu’à détruire des millions de vie, et de toutes les manières qui soit. Ces gens-là sont des psychopathes. Bref, un film multi récompensé à voir et à revoir tant à la fois il fourmille de détails et de bons mots (dont une excellente tirade à la Shakespeare qu’échangent Cheney et sa femme), frais, dense, politique, ce qui dans le paysage cinématographique actuel à base de croute comme des parcs à thèmes, de film français éternellement bourgeois et sans risque, bref de cinéma sans autre ambition que de vendre des jouets et des popcorn est loin d’être une gageure.

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