La marchandise humaine

A vingt ans le monde est une ligne droite qu’on se propose de franchir avec l’appétit d’un immortel et si tout se fracasse sur l’autel de nos illusions d’en accuser ses géniteurs, la société tout entière ou tout autre hydre que nos jeunes années nous ont appris à vomir, les vieux, les autres jeunes, les femmes, les hommes… Puis passé trente ans l’on comprend que non la ligne n’est pas toute droite et même pire qu’il n’y a pas de ligne du tout, ni manuel et que ce que nous ont enseigné nos parents ne vaut pas tripette moins face à ce qu’on appelle les réalités de la vie que la réalité de notre vie. En général cela provoque un choc qu’on appelle communément la crise de la quarantaine. On veut rouler en Porsche, on veut sauter ou se faire sauter par des bipèdes moitiés moins âgés que soi-même, on rêve en grand et en couleurs tout en sachant qu’il faudra un jour rêver en petit, tout petit, de la taille d’un cercueil. Les femmes sont moins attachées à cette crise. Elles ont appris très tôt qu’elles avaient un temps de péremption qui les dispensait par avance de toute forme de puérilité face à la mort. Passé le cap de la quarantaine une autre angoisse les prend, rester baisable aussi longtemps que possible. Mais finalement cela revient au même. Le chirurgien esthétique remplace la Porsche, le gigolo remplace la midinette émoustillée par le grand homme. Nous vivons dans une société patriarcale après tout, l’homme y fait sa loi, imposant ses règles jusqu’au féminisme bourgeois de nos sociétés fatiguées. Les femmes n’y écartent pas les cuisses à leur grès sans être jugées et celle qui le font malgré tout veilleront à avoir une solide colonne vertébrale et le verbe féroce. Elles veilleront surtout à être jolies sans quoi ce sera double peine. Une belle qui mange les hommes c’est pardonnable, voir même flatteur, une moche c’est une faute de goût. D’ailleurs la ou le moche, le quelconque, l’adipeuse, n’a aucune espèce de valeur dans notre société de la représentation et de la performance. Ils ne s’exhibent pas sur Instagram ceux-ci, ou alors par bout, ils n’existent pas dans les médias et certainement pas dans la publicité où les femmes comme les hommes ne sont là que pour mettre en valeur le produit. On ne prend pas un boudin pour vendre des saucisses, c’est redondant.

 

La marchandise humaine que nous sommes dans l’œil du capitalisme n’a de représentation générale que si elle ajoute une valeur au corpus du capital lui-même. Si elle l’honore de son existence et lui permet ainsi de se justifier, de s’auto-sanctifier et donc de se proroger. C’est bien pourquoi on utilise cette expression de « laissé pour compte » pour désigner des femmes et des hommes qui au quotidien vivent et meurent comme il en est de l’élite. Chient, pleurent, aiment au même titre que les possédants. Pour autant ils sont laissés pour le compte parce que dans l’œil de ces possédants ils n’existent simplement pas. Les classes moyennes sont les serfs des classes dirigeantes, les autres ne sont rien comme s’est si magnifiquement trahi Emmanuel Macron ; et ce au-delà même de son mépris de classe.

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Lourd et léger, futile et conséquent à vingt ans l’on quitte le monde concret de l’enfance pour rentrer dans celui imaginaire des adultes. Celui où il faut être quelque chose ou quelqu’un sans que pour autant on sache ni quoi, ni réellement comment ni surtout pourquoi puisqu’on est déjà soi. Le moment où on doit trouver une place dans la société selon l’expression consacrée alors que jusqu’ici on avait toujours eu le sentiment d’en avoir une. On était le fils ou la fille de quelqu’un, la chère tête blonde qu’il fallait protéger contre toute sorte de prédateurs réels ou imaginés par le substrat médiatique. Bref un enfant dans toute son acceptation sacré de nos sociétés du confort et de la déresponsabilisation. Pour se faire le capitalisme a façonné l’école à ses besoins. Hier, quand il s’agissait d’éduquer les masses, les hussards noirs enrégimentaient les écoliers jusqu’à leurs humanités, aujourd’hui des fonctionnaires harassés fabriquent du consommateur docile. C’est que la classe dirigeante n’a plus les mêmes préoccupations. Hier la bourgeoisie avait la prétention de connaitre l’homme et de vouloir l’éduquer pour son bien, civiliser la masse en somme, afin qu’elle la serve mieux. Aujourd’hui la masse ne l’intéresse plus, la classe dirigeante se replis dans sa tour d’ivoire, persuadée d’avoir gagné tous ses combats. Et la voilà qui regarde le bateau couler sans lever le petit doigt, psychopathes jouisseurs, attendus dans leurs datchas blindées, armées privées s’il vous plait. Passé la trentaine il est largement trop tard pour remettre en question ce conditionnement ne serait-ce parce que le capital nous absorbe par le travail et le besoin incessant d’argent. L’acte de consommer devient une finalité et non plus un moyen, une religion du moi comme unique expression et non plus un acte répondant à une quelconque utilité objective. Jusqu’à ce que l’expression de l’âge nous fasse revoir nos objectifs sans que pour autant nous quittions le formatage voulu par la classe dirigeante puisqu’à nouveau l’alpha et l’oméga de notre société doit se circonscrire à la mécanique de l’achat. Nous achetons nos vies en somme, au lieu de la vivre. Nous prions l’Objet de nous remplir de ce vide qui nous travaille dès lors qu’on nous a programmés à l’entreprise consumériste et à l’entreprise tout court. Phénomène qui va en s’accélérant puisque au-delà du consommateur c’est un outil que réclame le capitalisme pour ses entreprises et industries, jetable au reste comme un gobelet en plastique.

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Bref, au fond, à vingt, trente ans et plus tout est retenu à l’interaction que nous entretenons avec la mort. C’est le propre de l’humanité dans son ensemble, nous sommes à la fois conscient que nous allons tous mourir tout en développant des stratégies de contournement. Des stratégies que le capital en tant que système, et les classes dirigeantes en tant que bénéficiaires uniques de ce système, instrumentalisent en acte de consommation. C’est ici que le transhumanisme intervient comme acteur et producteur ultime de cette stratégie de contournement et donc d’exploitation extrême de l’homme comme marchandise, cette fois non plus au sens semi métaphorique du terme mais plein et entier. Que les mouvements transhumains viennent pour commencer de l’élite de la Silicone Valley appuyé par les efforts de l’armée américaine ne doit rien au hasard puisque dans l’esprit de cette élite-là, la mort et le vieillissement sont déjà considérés comme des anomalies, des contreperformances et non pas comme des faits nécessaires à notre équilibre. Car si l’humain mortel et intellectuellement limité a déjà tendance à adopter un comportement suicidaire en se prenant pour un immortel vivant sur une planète aux ressources infinies, il est raisonnable de se questionner sur la folie furieuse qui s’emparera de lui dès lors qu’il se saura techniquement immortel. Dès lors qu’il se sentira définitivement détaché de la nature elle-même. Notamment vis-à-vis de ses semblables non augmentés. On ne parlera plus alors d’inégalité sociale mais de murs technologiquement infranchissables. Quel genre d’avenir radieux cela nous promet-il sachant que la rapidité des progrès dans ce domaine rentre aujourd’hui en concurrence avec la dégradation non moins rapide de notre environnement et la raréfaction de ce qu’on appelle les terres rares. Dans ce cadre le transhumanisme n’est pas comme il le prétend une forme d’humanisme reposant sur la raison et sur la science mais bien une version utilitaire et libérale du dit humanisme. C’est au fond la forme la plus aboutie et technologique de l’eugénisme du XIXème siècle, celle qui aboutira au nazisme par l’intermédiaire de l’aryanisme. S’il ne s’agit plus de considérer certains individus comme impur dans un sens néo romantique et une vision frelatée et fantasmée de l’homme mais bien de tous nous considérer comme impur dès lors que nous sommes perfectibles et mortels. C’est le fantasme de l’homme-objet à remodeler selon les besoins de la société.

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Utile, nécessaire, besoin. L’individu dans le corpus libéral n’est et ne doit être rien de plus qu’utile, répondre à un besoin comme on répond à une offre dans une société marchande. Ce pourquoi on réclame au sortir de l’enfance que l’individu trouve sa place dans la société, entendre en réalité qu’il trouve par lui-même le segment de marché où il pourra inscrire sa propre valeur ajoutée. Il n’y a pas de place ici pour l’épanouissement intérieur ni plus pour un développement durable de ses propres valeurs face aux contingences du marché. Baste de toute philosophie qui n’examine pas l’homme et la femme sous une autre forme qu’utilitaire –et ici on en revient au transhumanisme. Baste de toute forme d’économie qui ne permette pas au marché de se prolonger. Baste de la société telle que nous la connaissons puisqu’elle entrave par ses aspirations humanistes la mise en système du processus marchand. Baste de la nature même si elle ne répond pas aux aspirations de croissance du marché, et tel groupe indien de proposer comme slogan de campagne de ne pas laisser aux seules abeilles le monopole de la pollinisation. Ce n’est même plus la vision cynique du capitalisme du XIXème qui intoxiquait les chinois dans toute l’Asie à force d’opium au fait qu’il ne fallait pas aller contre l’offre et la demande. C’est une vision purement puérile et symptomatique de l’homme dans son ensemble. Symptomatique des sociopathes qui nous dirigent.

Le pouvoir rend fou. Fort de ce constat il n’est pas surprenant que la classe dirigeante nous précipite dans le mur des catastrophes au prix d’une croissance toujours exponentielle. Les serfs doivent remplir leur rôle jusqu’à extinction, les terres rares doivent être exploitées au fil du rasoir du progrès technologique de la Silicone Valley. Et le reste, tout le reste, la biosphère dans son ensemble d’être soumis à égalité au productivisme capitaliste, qui n’a rien à offrir mais nous le fera payer cher.

Il n’y a et n’aura aucun moyen de lutter contre cette idéologie de mort qu’est le libéralisme que le plastiquage. Plastiquage pour commencer de ses prétentions à un humanisme frelaté. Plastiquage de son formatage scolaire et universitaire. Plastiquage de son ivresse mégalomane d’être au-dessus de la nature et de l’homme dans son ensemble. Sabotage de tous les moyens mis en œuvre par la machine capitaliste pour soumettre l’individu à cette vision marchande des êtres. Mais non pas à travers des actes de violence, du terrorisme qui ne fera que le jeu de l’ennemi mais à travers la culture. Reprendre notre destin en main doit passer par la littérature, la philosophie, la pensée dans son ensemble en lieu et place des lieux communs mis en place par la société marchande. Un effort constant et qui ne peut venir que de nous-même. C’est à ce prix et à ce prix seulement que nous échapperons peut-être à la marchandisation de nos corps et de nos êtres. L’on pourra bien entendu opposer que ce n’est qu’une utopie, qu’il est trop tard pour saboter les racines libérales et abattre son arbre mais comme disait Michel Eléftériadès ce sont des utopies que sont nés les plus grandes choses. Et dans ce monde de médiocrité libérale nous avons plus que jamais besoin de grande chose, de grande pensée, de grandes utopies qui envisagent autrement l’individu que comme une marchandise. Alors à vos écrits, vos livres, vos humanités, il y a urgence.

 

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