La Forme de l’Eau, fabulous monster !

C’est toujours un peu difficile d’aborder un film parfait. Un film qui autant par sa narration que son style, son montage, ses plans, forme un tout, une ecphrasis du cinéma de monstre, un film dans le film, une boucle sans bavure. Un film qui s’offre à la fois le luxe d’être triste et heureux en même temps, tragique, nostalgique et romantique comme ces comédies musicales qu’affectionne le vieil ami d’Elisa Esposito l’héroïne muette de ce film magnifique que nous a une nouvelle fois réalisé Guillermo del Toro, confirmant une fois de plus son statut de grand auteur du cinéma mondial en général et du cinéma fantastique en particulier.

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Guillermo del Toro a toujours été du côté des freaks et des monstres, ceux du bestiaire du cinéma et des contes fantastiques car les monstres humains se suffisent largement à eux même. Des freaks de la société comme son héroïne Elisa, femme de ménage dans un laboratoire de l’armée américaine, femme seule et muette dont on ne sait rien sinon qu’elle a des traces de griffes sur le cou et qu’elle est orpheline. Un passé d’enfant battu peut-être qui se retrouve dans la solitude avec son voisin un vieil homosexuel un peu excentrique et triste, illustrateur sur le retour qui essaye de se remettre en selle et dont le seul plaisir en dehors des tartes au citron vert sont les comédies musicales. Car les comédies musicales, comme le cinéma ou la télévision sont des espaces de liberté où le petit Guillermo et avec lui tous les freaks de la terre peuvent et pouvaient s’évader pour rêver et échapper aux monstres  que nous offre le monde. Comme le terrible colonel Strickland, prototype du mâle américains des années cinquante ou les supérieurs de l’espion soviétique, le professeur Hoffsetler, chargé d’étudier la créature par les américains. Tous des monstres froids pour qui la créature n’est qu’un moyen et pas un être vivant en soi, un objet à disséquer ou bien à tuer pour que l’adversaire ne l’ait plus, un enjeu entre grande puissance. Mais bien entendu la créature est bien plus. Etre miraculé et miraculeux qui va vivre une histoire passionnelle avec la si réservée Elisa. Brin de femme plein de malice et de volonté que rien n’arrêtera dans son amour quitte à provoquer une inondation pour danser sa ronde d’amour avec son amant fantastique. Jusqu’aux dénouement où le mythe de la belle et la bête sur lequel nous a lancé le réalisateur trouve une fin inattendue et pleine d’espoir.

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Car somme si toute les histoires ont déjà été raconté, celle-ci plus que les autres est un des thèmes récurrent du cinéma d’horreur et fantastique depuis King Kong et le conte susnommé et qu’on retrouve dans à peu près toute les cultures. Excepté qu’ici il est raconté par un amoureux des monstres qui ne sont jamais ceux qu’on croit avec del Toro ou du moins jamais aussi terrifiant et abject que les monstres humains qui parcourent son cinéma comme son capitaine Vidal dans le Labyrinthe de Pan ou ici le colonel Strickland, fanatique de la pensée positive et fier mâle américain sûr de son fait en toute circonstance. Mais surtout dévoré par son ambition et la très haute idée qu’il se fait de lui-même. Un fanatique et un sadique qui ira jusqu’au bout de tout pour parvenir à éradiquer la créature. Mais si cette histoire a déjà été raconté c’est comment celle-ci l’est et ici on touche au sublime. Car ce n’est pas juste le récit d’un amour impossible que nous raconte ici del Toro c’est celui en miroir de son amour du cinéma, ce cinéma comme l’eau où on pouvait, être immergé au sens littéral avec ses monstres favoris et vivre une grande aventure impossible. Ainsi pour Del Toro le cinéma est à la fois un lieu d’émerveillement et un refuge, comme nous l’explique ce plan magnifique où la créature, largement inspiré de celle du Lagon Noire, regarde une scène de l’Histoire de Ruth (un peplum de 1960) dans un cinéma. La créature est passée derrière l’écran comme elle est sortie de l’eau et elle contemple ce monde merveilleux qu’est la fiction cinématographique. Seule véritable religion du petit Guillermo, lui qui avoue être né chez des ultra catholiques et n’avoir jamais été un très grand adapté au monde dans lequel il a grandi, le cinéma, la télévision devenait des refuges idéales. Il est donc ici à la fois la créature et son Elisa, cette jeune femme frêle et introvertie qui va pourtant se jouer de tous pour vivre son grand amour.

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Et si je fais mention de la religion c’est qu’ici, en quelque sorte et en troisième lecture, c’est avec celle-ci que Del Toro règle ses comptes, avec la religion et toute forme d’idéologies comme celles qui déchiraient le monde dans les années 60. En effet dans l’Histoire de Ruth la créature est un monstre auquel un culte barbare sacrifie des jeunes filles « pures » car dans la pensée chrétienne auquel se réfère ce péplum le monstre est forcément un être démoniaque puisque il n’a pas figure humaine. Quand au bad guy, le colonel Strickland, il ne cesse de s’en référer à la bible et au mythe de Salomon et des Philistin pour mieux parjurer et trahir tous les commandements en bon hypocrite qu’il est en réalité en plus de tout le reste. Jusqu’au moment où il devra reconnaitre la divinité de son adversaire, comme si le réalisateur renvoyait le thème du péplum et le christianisme à une seule vérité, ce que vous appelez monstre était appelé dieu avant vous. Et il en va de même au sujet des idéologies qui ne valent pas mieux l’une ou l’autre, incapable de se situer autrement que sur le rapport de force et la cause matérialiste. La créature doit servir au développement de la conquête spatiale et/ou doit être détruite dans ce seul but. Le monde des adultes sent la mort et la solitude semble nous dire le réalisateur, seul le cinéma, et particulièrement les comédies musicales nous offre de l’émerveillement et du bonheur, du moins tant qu’on ne découvre pas l’amour. Et peu importe avec qui ou quoi nous dit Del Toro, comme l’eau, il prendra la forme qu’on lui donnera. Et c’est avec un merveilleux sens du détail que le réalisateur nous raconte son amour impossible. Elisa qui collectionne les chaussures et en change chaque jour met des rouges le jour où elle enlève son amoureux pour le sauver. Quand il nous introduit à son personnage principal c’est pas les bruits sourds qui composent son monde qu’il le fait, et le bruit des talons qui claquent comme dans un film de Shirley Temple devient une délicieuse musique, la manifestation joyeuse et enfantine d’une femme qui ne retient le monde que par ses vibrations. Elle vit d’ailleurs au-dessus d’un cinéma dont les sons fabuleux se projettent mieux que jamais dans cette salle de bain rituel où chaque matin avant de partir travailler elle s’aime en solitaire. Et où elle aimera bientôt son être fantastique. Les mille et une variations autour de la couleur verte, symbole de l’étrange dans la monographie des années 60 comme nous le rappel une remarque d’un des personnages et qui est ici magnifié, du vert malade et laborantin de la base militaire, au vert aquatique de l’univers de la créature, ou des pulls d’Elisa, le monde de la Forme de l’Eau est vert et ruisselle d’eau magnifié comme la générosité et l’amour de son auteur ruisselle à chaque plan.

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Assez curieusement il y a quelque chose d’Amélie Poulain dans son personnage et dans son film. Qu’il s’agisse d’un univers entièrement recréé que de la forme ritualisé de la vie de son Elisa ou les couleurs utilisés. Mais Elisa est une femme effacée et pleine de secret et pas une jeune femme extravertie et ludique. Elle frôle les murs et ne découvre son point de rencontre qu’en apprivoisant une créature pas si sauvage que ça, et par la musique naturellement, ce langage universel. La comparaison s’arrête là d’ailleurs car le monde de Del Toro est paradoxalement plus adulte que celui de Jeunet même s’il se compose d’être fantastique. Quand la cruauté et la violence font leur apparition le réalisateur ne détourne d’autant pas les yeux qu’il s’agit de montrer qui est le véritable monstre dans cette histoire. Et cette violence Del Toro l’a connait d’autant qu’il a vécu et grandit dans un pays violent et qui le demeure plus que jamais à ce jour. La vie est cruelle dans le monde du réalisateur mexicain et seuls les monstres de cinéma semblent pouvoir nous sauver nous dit finalement le film. Ce qui, si on y réfléchi bien est un constat doux amer sur notre impuissance à nous sauver même à travers l’amour.

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Maintenant que dire du casting  à part qu’il est parfait également ? Sally Hawkins dont la performance lui a valu un oscar compose un personnage de femme mutine, volontaire, passionnée, impatiente et à la fois douce tout ça sans un seul mot, juste en comptant sur son art de la comédie et des partenaires qui lui rendent la réplique à la perfection, à commencer par la créature elle-même. Et il fallait tout le talent de Doug Jones pour donner figure humaine si j’ose dire à une créature amphibienne sous un costume de plusieurs kilos. Lui qui fut déjà Abe Sapien dans Hellboy et qui ici repose également sa performance sur ses silences et cette énergie particulière que savent transmettre les comédiens (les bons) à la caméra. Je ne glisserais pas sur la performance de Michael Stuhlbarg que j’ai personnellement découvert dans a Simple Man et qui est juste égal à lui-même en réserve et en passion, homme prêt à tout pour sauver lui aussi la créature, ni sur celle de Richard Jenkins avec son rôle difficile d’homo dans la prude société des années soixante, encore un autre freak. Mais je voudrais particulièrement rendre hommage à celle de Michael Shannon qui depuis Boardwalk Empire a démontré d’un potentiel fantastique dans le rôle du bad guy quasi surréaliste, j’entends par là une dimension que seul un Christopher Lee dans Dracula était parvenu à avoir. Et c’est d’ailleurs comme une sorte de Dracula que le filme le réalisateur, un monstre sorti de l’enfer humain, sa taille, son visage, tout est là alors qu’en quelque sorte il joue le rôle d’un Van Helsing sadique. Et c’est par lui que Del Toro nous donne une des clefs de son film. Quand il reconnait le monstre comme un dieu. Van Helsing et tous ses cousins ne sont en réalité que les seuls véritables monstres qui n’acceptent pas la différence, qui refusent ce qui ne leur ressemble pas et son prêt à tout pour le détruire.

Bref un film à voir et à revoir ne serait-ce que parce qu’il fourmille de détail qu’on ne saurait capter à la première lecture avec une bonne garantie tout de même de pleurnicher de bonheur à la fin.

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