Rambo, l’enfer est à lui

On a dit beaucoup de chose sur le phénomène Rambo, notamment le parallèle avec la carrière et les humeurs politiques de son incarnation, au sens propre du terme, tant John Rambo comme Rocky Balboa sont intimes à la personnalité même du comédien. Et si ici il faut observer la face noire de son créateur à travers sa créature, il ne faut pas non plus oublier qu’avant d’être un film, Rambo était un livre et un scénario maudit dont personne ne voulait. Jugé trop noir, dont l’action se déroulait comme une gigantesque chasse à l’homme sur l’ensemble du territoire américain, Rambo essaimant la mort et la désolation partout sur son passage avant d’être abattu par son créateur le colonel Trautman. Comme le savent les cinéphiles bien que tournée, cette dernière scène sera remplacée par une fin moins sombre à l’initiative de Stallone lui-même. Oui on a même tout dis mais au fond on parle peu du fond du personnage en lui-même, comment Stallone l’a fait évolué de loser en machine de guerre huilée jusqu’à l’acceptation de ce qu’il est, la maturité en somme, celle d’un homme toujours en guerre, un drogué de guerre. Car en somme ce que le Vietnam a fait de lui c’est tout simplement un psychopathe. Un psychopathe qui n’a besoin que d’un prétexte pour libérer son instinct meurtrier. C’est le monologue de fin dans le premier Rambo qui définit en partie le personnage ou plutôt son trauma. Celui d’un perdant de l’Amérique, brillant au combat, tueur d’élite et puis plus rien revenu dans le civil. Pire, considéré comme une merde alors que lui ses souvenirs c’est les tripes de ses copains plein ses mains à essayer de les remettre en place. Mais tout ça au fond ce n’est que le prétexte pour expliquer sa violence.

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Dès sa sortie de prison il en redemande. Il se fiche des ordres du reste puisqu’on lui a demandé de n’être qu’observateur, il va faire sa guerre, et peu importe les conséquences. Car cette fois nous sommes non plus dans le portrait néo réaliste d’un vétéran, mais dans celui d’une figure idéalisée du guerrier solitaire, incarnation s’il en est de l’ère Reagan. Hercule seul contre tous avec sa M60 de l’enfer, ses flèches explosives et son coutelas formidable. Le personnage devient une icône, un dieu de la guerre, une figure comme James Bond l’est à l’espionnage chic. Tant que cette figure sera reprise avec plus ou moins de succès par des acteurs comme Arnold Schwarzenegger (voir Commando et Predator), Chuck Norris (Porté disparu et ses suites), ou même Gene Hackman dans l’excellent Retour vers l’Enfer. Mais John Rambo reste le maître étalon du genre parce qu’au-delà de son iconisation, l’acteur lui donne un sens, toujours le même, celui d’un homme qui est dans son élément quand il se bat. Dans le troisième opus par exemple, il combat pour aider financièrement les moines du temple sur lequel il travaille. Hors de la guerre il ne fait jamais grand-chose que casser des cailloux ou des petits boulots. Des petits boulots qui le mettent en contact avec le danger et ne lui réserve que de la solitude. Hors de la guerre ou de ses prémisses il ne semble même pas connaitre de relation avec les femmes, et ces femmes restent pour lui hors du jeu parce que sa sexualité, tout son être ne peut s’exprimer qu’ailleurs, à la guerre. C’est un être frustré dont on sent la frustration, la rage même quand il est sur le terrain, une facette qui s’exprime parfaitement lors du dernier opus quand il arrache littéralement la gorge d’un soldat qui s’apprêtait à violer la vaillante et immaculée héroïne. Cet homme n’a plus rien d’humain finalement sauf quand il retrouve la guerre. Alors, paradoxalement c’est son côté humain qui se révèle. Et dans le dernier opus, menaçant, il finit par délivrer la raison de sa guerre perpétuelle, celle d’un homme qui préfère mourir pour quelque chose que vivre pour rien. En somme vivre la vie que lui proposait l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui. En ceci il y a un fil rouge dans la personnalité du personnage qui déjà dans le premier volet reprochait à l’Amérique son rejet et son indifférence alors qu’il n’était qu’engagement. Mais ce qui me semble intéressant ici c’est le méta langage que traduit Rambo dans la figure et la psyché du mâle américain dans son acceptation hollywoodienne, donc dans l’image que l’Amérique se fait d’elle-même.

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In war we trust

Quand les américains parlent de guerre, des leurs, c’est un principe, que l’on évoque le débarquement ou le Vietnam, la Somalie ou l’Irak c’est quasiment toujours leur trauma, leur martyre, leur héroïsme qu’ils évoquent. Ainsi jamais à travers les innombrables films post Vietnam ne seront mentionnés les millions de morts commis par la machine de guerre américaines, ni plus les centaines de milliers de supplétifs du sud Vietnam qui crurent en l’Amérique et dont pas un n’est cité sur le fameux mur du mémorial à Washington. Dans cette acceptation faussée et propagandiste des conflits qui occupèrent les Etats-Unis, la guerre est le plus souvent rendue glamour à l’exception notable du soldat Ryan et d’Apocalypse Now, deux visions néo réalistes de la guerre en générale et de celle dont ils traitent en particulier. Rambo II et III dans une moindre mesure n’échappent d’autant pas à la règle du glamour que le héros est devenu une sorte de personnage de sérial où la guerre ne sert de prétexte qu’à démontrer de son exception. Il n’est plus le loser du premier, il est l’homme reconnu, nouveau même, avec sa panoplie de méta super héros, bandeau, muscles, arc et poignard et dont Charlie Sheen fera une savoureuse parodie dans Hot Shot. Car finalement c’est bien ce qu’est devenu Stallone lui-même durant cette période de sa carrière, une parodie de lui-même, une pantomime très loin des intentions artistiques du comédien de la Taverne de l’Enfer ou de F.I.S.T, des premiers Rocky. Très loin d’un acteur qui a toujours, en réalité insisté pour donner une tonalité réaliste à ses personnages et ses films. Mais que faire quand vous vous êtes laissé emprisonner par la machine à fric, quand vous avez si formidablement savonné vous-même votre carrière qu’on ne vous considère plus que comme une sorte de personnage figé, entre Rocky pour le côté « Adrieeeeeeennne » et Rambo pour le côté America for ever. Le Stallone comédien a bien tenté un retour avec Cop Land, mais l’Amérique n’en n’a pas voulu. Stallone doit rester musclé, se battre, dégainer plus vite que son ombre et surtout ne pas avoir de prétention autre que commerciale. Pas seulement parce que l’acteur s’est lui-même enfermé dans ce personnage mais bien et surtout parce que l’Amérique se reconnait dans sa figure de loser revenu des enfers pour les cimes. Il est le gagneur tel que veut se voir l’Amérique, parti de rien, ayant eu sa part de souffrance et aujourd’hui riche et célèbre comme il convient à tout bon américain. Steinbeck disait à ce propos que jamais le communisme ne fonctionnerait en Amérique parce que tous les américains se voyaient comme de futur milliardaire momentanément dans le besoin. Et ici l’acteur comme ses personnages fétiches incarnent à la perfection ce rêve de masculinité et de réussite immobile. Pour autant le comédien, à travers le dernier opus de Rambo s’est largement rebellé tant contre la doxa à son propos que la propagande de guerre qu’il a lui-même aidé à propager. Et puisque son point de vue fini par se mêler à celui que projette sur lui la psyché américaine, il n’est pas inintéressant d’examiner ce film comme un retour du berger à la bergère. Ce que dit Sylvester Stallone à travers son dieu de la guerre vieillissant de l’Amérique elle-même et de sa propagande guerrière. Comme de ce qu’il est devenu au sein de ce système.

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Vive la guerre.

Rambo est et restera toujours un solitaire. Fuck the world, comme il dit en introduction quand on essaye de le rallier à une énième cause. Il n’a pas besoin de cause, il a juste besoin d’une raison. Et ici une jeune femme immaculée semble en être une bonne. Car il n’a aucun respect ni pour la cause ni pour le chef des scouts de cette congrégation d’évangélistes bonnes âmes, ce qu’il défend en premier lieu, en plus de sa propre peau c’est la jeune femme qui l’a convaincu de les accompagner. Et la déclaration de guerre à la propagande américaine, à sa propre image glamourisé, à son Rambo huilée, est là, quand il massacre les pirates avant de nettoyer les restes par les flammes. Le sang est épais, les cadavres sont verdâtres, la mort c’est sale. La guerre ça pue. Et ce débordement de violence néo réaliste on va la retrouver tout le long du film notamment lors de l’attaque du village qui m’a personnellement ramené au massacre du Soldat Bleu de Ralph Nelson, et à la toute fin quand Rambo/Stallone hache menu un être humain à la mitrailleuse lourde. Certes le film s’inscrit dans le même registre bon/méchant que la plus part des films américains mais si on examine mieux l’oeuvre on réalise qu’il n’y a pas de violence qui en vaille plus qu’une autre, à la guerre on arrache des gorges à main nue, on donne l’ennemi à bouffer au cochon, on empale des enfants, on bousille des humains avec des hachoirs automatiques, bref rien à voir avec tout ce que nous ont montré 30 ans de cinéma américain sur le sujet. En fin connaisseur du cinéma c’est certainement dans le cinéma asiatique, notamment indonésien, que Stallone est allé chercher cette violence sans tabou. Mais il ne lui suffisait pas de casser cette image proprette et digne que les américains ont de la guerre, il fallait qu’il ramène John Rambo à ras de terre. Certes un guerrier dans l’âme, il faut respecter le personnage et ses figures (poignard forgé, bandeau, arc et flèches explosives) mais un homme à la soixantaine passé qui cette fois ne peut faire l’impasse d’une équipe. Ici des mercenaires comme il en traine dans tous le sud-est asiatique depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Phénomène qui s’est du reste amplifié après le Vietnam. Ce n’est presque plus un Rambo mais un film de mercenaire, sous-genre du cinéma assez peu exploité dans le cinéma occidental et qui a sans doute fait germer l’idée d’Expendable dans l’esprit de Stallone, Rambo ne le dit-il pas lui-même dans le 2 qu’il est « expendable » jetable. Au reste l’on peut également observer le physique même de l’acteur pour le rôle. Certes les muscles sont toujours là mais cette fois il ne s’agit plus d’une sculpture qui montre son buste zébré de cicatrices mais d’une masse, un bloc, comme un bloc de rage tout entier contenu jusqu’à la toute fin où il se libère les tripes en éventrant littéralement son ennemi. L’exhibition est terminée, adieu Rambo l’icône huileuse des salles de muscule, le fantasme inexpressif des petits garçons solitaires, place à la brute violente dans le seul élément qu’il lui convient réellement, la guerre, la violence, la mort. Comment en ce cas faut-il entendre le message de toute fin, Rambo de retour enfin au pays ? La paix enfin retrouvé avec lui-même ou la promesse d’une nouvelle guerre ? Une nouvelle guerre bien entendu, le personnage ne peut en être autrement. Exactement comme l’Amérique au fond nous dit Stallone. Car si c’est bien un jeu de miroir qui a emprisonné l’acteur dans son personnage de brute inexpressive mais rugissante c’est parce que l’Amérique a en effet faim de guerre, d’ennemi, sans quoi elle n’a pas l’impression d’exister. Et depuis dix ans, le cinéma de Marvel ne parle en réalité que de ça : de guerre, mieux de guerre technologique. Comme de livrer un manuel d’images à des concepteurs d’armes modernes.

Bien entendu on pourra voir ce dernier film pour ce qu’il semble être, une orgie de violence et n’y observer que gratuité et putasserie commerciale, on aurait tort de se gêner. On a le droit de rester figé à l’image de Stallone en Guignol des Infos, oui beuarh aussi et oublier que Sylvester Stallone est un comédien cultivé en général et cultivé de son art. Bref au lieu de se poser des questions sur ce que l’on regarde se contenter de se rincer l’œil en se disant que toute cette théorie c’est de la fraise. Chacun fait comme il veut. Mais si vous doutez de la sincérité de Stallone quand il croit à son travail, je vous conseille volontiers de revoir ou voir ses premiers films la Taverne de l’Enfer, mis en scène par lui-même, et F.I.S.T de Norman Jewison dans le rôle d’un syndicaliste, tout comme Cop Land où vous verrez enfin non pas une icône mais un comédien. Bon film(s) mon colonel  !

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