Chez moi la mort vaut un euro

Pour Nolan

Shab négro, on est posé tranquille dans le parc près de la mairie avec le cousin, Smirnov pépère, gros spliff, pas de niak. Je suis raide, bourré sec cousin tu comprends ou bien, non tu peux pas. Tu peux pas test, on est là gras, toi tu passes gras, tout blanc, tout from, gras miam v’là les toubabs cousin, d’une collation on fera de vous, hein quoi que tu dis ? tu suis ou bien ? Mais qu’est-ce que tu racontes fréro !? Tu parles tout seul négro ?  Fi! ne m’en parle pas. Je suis fort contrarié que toi, Iago, qui as usé de ma bourse, comme si les cordons t’appartenaient, tu aies eu connaissance de cela, hé ? Le cousin me mate bernique, on dirait qu’il a entendu une poubelle tomber sur sa mère, zobi fait pas cette gueule man on dirait que t’as vu le diable ! Eéééééh t’es bizarre toi c’soir ! Shab cousin me casse pas les couilles, je suis pépère laisse-moi d’accord. Oh t’as trop bu toi, il rigole. Qu’est-ce tu me racontes toto t’as éclaté la quille comme une chiotte ! C’est toi qu’est cuit ! Allez laisse-moi, il fait en me tournant le dos comme un petit qui viendrait de se faire botter le cul merdeux par papa poulagat, pas beau sale petit raton va finir zonzon. Allez laisses, fait péter Iago : Oh ! Rassurez-vous, monsieur. Je n’y reste que pour servir mes projets sur lui. Nous ne pouvons pas tous être les maîtres, et les maîtres ne peuvent pas tous être fidèlement servis. Vous remarquerez beaucoup de ces marauds humbles et agenouillés qui, raffolant de leur obséquieux servage, s’échinent, leur vie durant, comme l’âme de leur maître, rien que pour avoir la  pitance. Se font-ils vieux, on les chasse: fouettez-moi ces honnêtes drôles!… Il en est d’autres qui, tout en affectant les formes et les visages du dévouement, gardent dans leur cœur la préoccupation d’eux-mêmes, et qui, ne jetant à leur seigneur que des semblants de dévouement, prospèrent à ses dépens, puis, une fois leurs habits bien garnis, se font hommage à eux-mêmes. Tu captes ou bien ? Je vais tous les niquer t’as vu. Mais je vais pas la jouer nique ta mère c’est moi le roi des casquettes vient me sauter tonton. Je vais bien profiter du système toute ses failles et ses jurisprudences et quand j’aurais tout bien au carré, les fouilles remplis que j’aurais pris dans la poche de l’état négro, baise ta mère je vais tous vous chasser. Tu comprends ce que je veux dire par chasser ? Non tu ne comprends, tu peux pas, t’es pas né là-bas, tu peux pas test, personne peut test dans ce pays de con. Ou bien peut-être les petits nouveaux, les syriens, les libyens, eux y connaissent oui cousin mais nous aussi, nous surtout, en guerre depuis Bokassa 1er, empereur des cannibales, Giscard sex toyz. C’est qu’il aimait bien la viande noire l’aristo. Fallait fournir avec les diamants, les saphirs, au dieu blanc CFA, franc CFA, et les filles passaient entre les mains sales de sang de Jean-Bedel et de ses corbeaux. Vérification-chatte et dents cher ami, expédiée Paris, direct limousine aéroport. La fille passait chez Dior, allait se faire sauter et on la ramenait dans son trou de misère, quand elle avait de la chance elle pouvait garder la robe. Eh tu crois qu’on ne sait pas tout ça nous autres, tu crois que c’est passé à l’as du pays ? Avec toutes ces bouches et ces oreilles qu’on a nous autres ? T’es fou ou quoi pélo ? Voyons! qu’y a-t-il ? Holà ! Quelle est la cause de ceci? Sommes-nous changés en Turcs pour nous faire à nous- mêmes ce que le ciel a interdit aux Ottomans? Par pudeur chrétienne laissez là cette rixe barbare. Celui qui bouge pour se faire l’écuyer tranchant de sa rage tient son âme pour peu de chose; il meurt au premier mouvement. Qu’on fasse taire cette horrible cloche qui met cette île effarée hors d’elle-même ! De quoi s’agit-il, mes maîtres ? Honnête Iago, toi qui sembles mort de douleur, parle. Qui a commencé? Sur ton dévouement, je te somme de parler. Ce qui se passe dans la ville déboule tôt ou tard au village, c’est que des villages dans mon pays, avec quelques gros bourgs, et une capitale, Bangui. Mon pays quand tu regardes une carte on dirait un peu une cervelle endommagée, Bangui est situé à la moelle épinière juste à la limite du gros ogre à tonton léopard, Maréchal assassin, Zombie Zaïre. Quand ça se déglingue à la moelle épinière, forcément le venin se propage de bourgs en bourgs, de villages en villages. L’agitation, la frayeur. Chez moi la mort vaut un euro. Ne me pressez pas de si près. J’aimerais mieux voir ma langue coupée dans ma bouche, que de m’en servir pour nuire à Michel Cassio : mais je me persuade que la vérité ne peut lui faire tort. Voici le fait, général : Montano et moi nous conversions paisiblement ensemble ; tout à coup est entré un homme criant au secours ; Cassio le suivait l’épée nue, prêt à le frapper. Ce gentilhomme, seigneur, va au-devant de Cassio, et le prie de s’arrêter : et moi je poursuis le fuyard qui poussait des cris ; craignant, comme il est arrivé, que ses clameurs ne jetassent l’effroi dans la ville. Je replonge. D’un coup ça glisse sous la vodka et les mots, le bled. La terre orange, les maisons de torchis, les gosses qui cavalent en rond autour et puis je m’enfonce dans la forêt, je disparais, je m’évapore, je suis plus là, j’entends plus le froid de la rue, les bruits au dehors du monde, au-delà, j’entends les cris des bêtes, les chants des oiseaux, j’entends les rires des enfants pygmées avec leurs gros yeux qui se demandent, leur tête magique, le gros ventre, bien planté sur son tas de boue et de feuilles. Quand j’étais petit il y avait un clan pas loin de chez moi. Deux familles et les vieux, je me rappelle la première fois il m’avait fait un peu peur. Comme des esprits glissés sous le papier magique de la forêt grattés d’incantations. Mon papa m’avait dit que fallait pas, que c’était juste des bouseux des bois qui vivaient là-bas à l’ancienne. Mais ils savaient des choses qu’on disait, ils voyaient dans le noir des gens et le bleu de la nuit. Et voilà le cloc, cloc des pilons dans le manioc qui me chante dans les oreilles avec les odeurs de maïs grillé mêlé de viande de brousse rôti sur le charbon de bois, le vent qui glisse sur les herbes éléphants, un sac Carrefour flotte au-dessus je sais pas trop pourquoi. Rome s’est invité chez nous, on l’a vu s’approcher à mesure des filons miniers, des nouvelles saignées, de leurs intérêts, les gros gourmands, ricains, canadiens, français, noiches. Et les cannibales se sont pointé derrière, avec les inondations, le choléra, la variole, le sida, la syphilis,  le bordel en ville, le poison du pouvoir. Soudain le sac a fait une pirouette sur lui-même et j’ai vu une femme surgir des herbes en hurlant de peur. Elle hoquetait, sa voix partait dans les aigues, j’avais quatre ans et je ne comprenais pas, j’ai vu juste le type derrière elle, la lame nue bien haut brandit dans le ciel bleu porcelaine. La lame est devenue rouge et noire brouillé. C’est après qu’ils ont tué mon père sous mes yeux. Dans mon pays la mort vaut un euro. Lève-toi, noire vengeance, sors de ton antre obscur ! Amour, cède à la tyrannique haine ta couronne et le trône de mon cœur ! soulève-toi, ô mon sein, car tu es gonflé du venin de l’aspic. JAGO – Je vous en prie, contenez-vous. OTHELLO – Oh ! du sang! Jago, du sang. Ouais, un jour je vais vous chasser, tous autant que vous êtes, un jour, chez moi, chez vous, terminé, pas de quartier, vous allez payer pour mon père, mon village, ma grand-mère que depuis ils ont assassinée. Pour les flots d’or qui coulent dans les veines de la France Afrique, ce venin, ce poison, cette malédiction qu’est nôtre infinie richesse. Un jour, ou peut-être jamais, qui sait. Alors soyez contant que pour le moment je sois dans ce square, les vapes Smirnov et THC, que je ressemble à une de vos statistiques à la con, un plan large sur BFMTV, une idée reçue. Moi ça me va très bien les idées reçues. C’est comme une garantie, une carte veuillez toucher 2000 euros au Monopoly. Je suis un arnaqueur, c’est mon métier, vos idées reçue c’est ma matière première. Ah ! c’est maintenant qu’il faudrait mourir pour comble de bonheur ; car mon âme est pleine d’une joie si parfaite qu’aucun ravissement semblable ne pourra m’être accordé dans le cours inconnu de ma destinée. Mon âme est pleine d’une joie si parfaite…. Que c’est bien dit. Je suis là, vodka-spliff, posé dans mon square de misère, le cousin parti je ne sais où et je lis ce bouquin que j’ai trouvé, Othello. Othello de William Shakespeare, je ne sais pas qui c’est ce pélo mais il écrit bien. Je veux dire c’est beau, ça me remplit et ça vogue sur mon ivresse comme un voyage transcontinental. Et cric, et crac j’entends le chant des femmes qui pilonnent le manioc, je revois Ada et Awa mes chèvres préférées au poil tout crémeux, j’entends mon père qui prie de sa voix grave et feutré derrière la maison la illah I Allah Mohamed rasoul Allah… Ah c’est maintenant qu’il faudrait mourir pour comble de bonheur… Ce Iago quand même je me dis, quel enfoiré quand j’entends quelque chose claquer au dehors de mon crâne, de mon bonheur, de mes souvenirs. Je lève la tête, on aurait dit une porte qui claque, une fenêtre. Merde, je me dis, c’est le cousin ? Je ne vois rien, je suis gazé, je regarde vers la rue, personne, ah qu’il aille se faire foutre ce con. Il doit être barré sur un banc à roupiller avec tout ce qu’il a éclusé. Ô toi, infâme ravisseur, où as-tu recélé ma fille ? Damné que tu es, tu l’as subornée par tes maléfices ; car je m’en rapporte à tous les êtres raisonnables : si elle n’était liée par des chaînes magiques, une fille si jeune, si belle, si heureuse, si ennemie du mariage qu’elle dédaignait les amants riches et élégants de notre nation, eût-elle osé, au risque de la risée publique, quitter la maison paternelle pour fuir dans le sein basané d’un être tel que toi, fait pour effrayer, non pour plaire ? Que le monde me juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tu as ensorcelé sa tendre jeunesse par des drogues ou des minéraux qui affaiblissent l’intelligence ? – Je veux que cela soit examiné. La chose est probable ; elle est manifeste. Je te saisis donc, et je t’arrête comme trompant le monde, comme exerçant un art proscrit et non autorisé. – Mettez la main sur lui ; s’il résiste, emparez-vous de lui au péril de sa vie. Enfoiré de raciste, je me dis, voilà c’est tout ce qu’il est le père de Desdémone, mais d’un autre côté, si tu y réfléchis bien, Othello quand même c’est un gros balourd, il veut trop tout, les titres et les richesses et y’a pas gros pour que cet enfoiré de Iago le pousse à la faute. Juste appuyer là où ça fait mal, le nec plus ultra de l’arnaqueur en somme. Le vol moi je trouve que c’est un peu sale, la came c’est dangereux et j’ai mieux à faire que de risquer ma peau, je suis père de famille, mais l’arnaque c’est différent. L’arnaque ça joue sur les préjugés, la stupidité, la naïveté, le manque d’observation le plus souvent. L’arnaque c’est un peu comme le tour que te fais le magicien, tu crois que je fais ça, mais en réalité je suis en train de te la faire à l’envers et à l’endroit pile poil aux petits oignons. Si l’art de la guerre, comme disait Sun Tzu, c’est l’art de duper, alors l’arnaque c’est la guerre. Mais pas celle que j’ai connue, pas celle qui a tué mon père, non. Celle-là elle est sale. Celle-là elle ne cherche pas à te duper sur ses intentions, celle-là elle te mange au figuré comme au propre. Et on mange encore de l’homme par chez nous tu sais. Les sorciers sombres, les sheïtan fait homme, chaque partie du corps a un sens, une fonction, et si c’est un albinos ou un pygmée albinos alors c’est encore mieux, plus puissant, t’es invincible. Des armées d’invincibles démons qui déferlent en hurlant des herbes hautes, des tirs saccadés d’AK47, le chtoc, chtoc des machettes qui s’abattent, les os qui craquent, la viande qui se démêle dans les hurlements et les pleurs, le feu, le feu partout. Parfois je ne sais plus si j’ai vécu ces choses là ou si je les ai imaginées mais je ne suis pas certain au fond que ça ait bien de l’importance. Pour les magazines, pour les radios si un jour moi et les miens on racontait votre Afrique ça vous ferait sûrement plaisir, ça donnerait du goût à vos indignations mais ça ne serait pas la mienne. Chez moi la mort vaut un euros, qu’est-ce que tu veux comprendre à ça français depuis ton canapé, ta télé, ton confort ? Toi qui n’est pas né dans un pays de magiciens et de sorciers, d’esprits et de démons, d’assassins de onze ans et d’empereur en carton. Pour toi tout ça, nous, c’est juste du folklore est limite sur ce sujet ta mentalité n’a guère évolué d’un iota depuis la colonisation. Elle s’est juste déplacée sur le curseur de ce que tu crois savoir. On est plus des nègres, on est des renois, des blacks, et on a nos « croyances qu’il faut respecter ». Avec un peu de chance, il n’y aurait pas la guerre tu nous amènerais Kev Adams En Terre Inconnue… mais à quoi bon, je vais pas te remuer le couteau dans ma plaie hein ? Déplorer un malheur fini et passé, c’est le sûr moyen d’attirer un malheur nouveau. Quand on ne peut sauver un bien que le sort nous ravit, on déjoue les rigueurs du sort, en les supportant avec patience. L’homme qu’on a volé et qui sourit vole lui-même quelque chose au voleur ; mais celui qui s’épuise en regrets inutiles se vole lui-même. Chez moi la mort vaut un euro, qu’est-ce que j’y peux à ça ? Me rattraper sur votre beurre et y faire une vie. J’ai des enfants à nourrir, wallou diplôme, quinze ans avec un titre de séjour d’un an sur la jugulaire, et si on m’arrache d’ici, si on me renvoi là-bas, je suis mort. Personne ne m’y attend avec des malédictions plein son sac, c’est tout ce pays qui est un sac maudit. Alors je prends ou je peux comme je peux et crois-moi j’ai déjà trinqué. Crois moi j’ai vu des trucs dont t’as pas envie de te faire des souvenirs. C’est en moi, ça couve, une intimité avec la haine, la mort, la rage, elle brûle parfois sur mon visage, elle m’assombrit, je deviens le passager noir, je m’escapade dans tes cauchemars et je songe à tous les malheurs que je ne commets pas contre toi. Mais encore me faudrait-il une bonne raison. Celui qui bouge pour se faire l’écuyer tranchant de sa rage tient son âme pour peu de chose; il meurt au premier mouvement. Et je n’ai aucune raison objective de faire de moi l’écuyer de ma rage. Ou bien ça et seulement ça. Une foultitude de raisons, du carburant pour mille ans mais encore rien pour l’allumer. Je pose le livre, quelque part dans le noir deux chats se disent des mots. Des cris bizarres, des ronflements, je n’aime pas ça, ça sent mauvais, les chats me disent qu’il est temps de partir, bouge, et vite. Je me lève tant bien que mal, ankylosé par la dope et le froid, soudain j’aperçois le cousin là-bas qui se barre en douce. Lui aussi a senti quelque chose, lui aussi les chats je suis sûr, mais qu’est-ce qu’il a sous son blouson putain ? Je prends l’escalier de droite qui descend jusqu’à la rue, un pas sur le trottoir, deux, je regarde le cousin, il a l’air bizarre, il me fait signe, et soudain…  POLICE ! ON SE FIXE ! FACE AU MUR ! VITE ! D’où ils sortent ? Comment ils ont débarqué de nulle part comme ça ? On faisait rien, pourquoi vous nous emmerdez comme ça ? Vous avez quoi dans vos poches ? Mais je vous dis qu’on a rien… Ah ouais et ça c’est quoi ? Demande l’autre flic en arrachant le truc que porte le cousin sous sa doudoune. Un drapeau ! Un putain de drapeau tricolore qui bling bling comme un Sarkozy en chaleur. Bon dieu, ce connard a cambriolé la mairie !

Au tribunal ils avaient tout en couleur. On les apercevait très bien. Lui dans le square avec sa tête qui regardait vers la rue et son cousin qui avait trouvé une échelle et grimpait jusqu’au bureau du maire. C’était déjà bien, magnifique, merveilleux comme flagrant délit mais il y avait pire, bien pire que leur tête, il y avait les pièces à conviction, étalé sur la table devant la juge. Un drapeaux français arraché de son mat, une tricolore avec une petite plaque en vermeil et des cordons dorés que le cousin avait pris pour de l’or, onze louis d’or qu’il avait trouvé coffré dans un des tiroir du maire, collection personnelle et le pire du pire en ce qui le concernait, le tampon officiel de monsieur le maire. Quand on était déjà tombé pour escroquerie avec faux et usage de faux administratif, plus un titre de séjour précaire, c’était l’allé simple direction Villefranche avec une charge supplémentaire pour récidive. Les flics, la juge l’accusait d’avoir fait le guetteur. Il protesta, c’était impossible, il était en train de lire.

–       Et que lisiez-vous je vous prie ?

–       Othello madame le juge.

–       Je vous demande pardon ?

–       Othello madame le juge, répéta-t-il sans en démordre.

L’avocate du cousin plongea la tête dans sa main, un gloussement de rire parcouru le tribunal. Othello, et puis quoi encore, un classique de la littérature, obligatoire à l’examen d’entrée de la magistrature, thème jalousie et crime passionnel. Pourtant à part la juge, personne dans le tribunal n’avait lu la pièce entièrement, on s’arrangeait entre étudiant, sur internet pour en trouver une synthèse digérable. Celle-ci hocha la tête avec un air mi amusé mi agacé. C’était son lot, toute la journée entendre des menteurs pathologiques inventer des excuses abracadabrantesques comme disait Rimbaud pour échapper à leur peine. Mais ce coup là c’était une première, comment  ce jeune noir avec son air brut de décoffrage, sa tenue de galérien, expédié en comparution immédiate suite à un flagrant délit, connaissait même ce nom d’Othello ? Elle regarda l’avocat du prévenu qui lui rendit le même regard désolé.

–       Bien, en ce cas pourriez-vous nous en raconter l’histoire ? Demanda-t-elle lassement avec l’intime conviction qu’elle venait de le coincer.

Le prévenu s’exécuta. Avec ses mots à lui, bruts, débit cahotique, en coup de poings. Stupeur dans la salle. Non seulement il était capable d’en faire un résumé mais il avait parfaitement compris le mélange de jalousie, d’orgueil, d’ambition qui conduisait finalement le Maure à sa perte. La juge était impressionnée. Elle examina ensuite les arguments de l’avocate du cousin avant de décider de leur sort, rien qu’une pauvre brèle qui n’avait pas la moindre idée de la valeur de ce qu’il avait volé. Pas d’antécédent, et rien qu’à son élocution on sentait qu’il ne comprendrait même pas la raison exact de sa comparution. Son avocate était partisane du minimum, un peu de TIG et on parlerait plus, une bêtise, rien qu’une bêtise madame le juge. Mais l’autre c’était autre chose. Plusieurs fois condamné, assez intelligent pour avoir lu et compris un ouvrage qu’elle avait elle-même mit du temps à saisir dans toute sa subtilité, ce n’était pas pardonnable.

–       Monsieur Zuma je ne comprends pas pourquoi vous êtes encore ici parmi nous, vous êtes visiblement intelligent, vous vous exprimez correctement et vous nous avez démontré que vous aviez parfaitement saisi toute la substance d’une pièce de Shakespeare. Avez-vous une explication ?

Il haussa les épaules. Quoi répondre ? Que dans son pays la mort valait un euro ? Et que tout était parti de là ? Tout le chemin de travers… Qu’est-ce qu’elle y comprendrait ? Et puis était-ce seulement une explication ?

–       C’est pas moi qui ai cherché, fit-il remarquer en jetant un coup de biais à ce crétin de cousin.

–       Non en effet, vous vous êtes contenté de laisser faire. Vous ne vous êtes pas demandé pourquoi votre cousin n’était pas avec vous ?

–       Bah non j’lisais.

Gloussement dans la salle, qu’est-ce que ça avait de drôle ?

–       C’est bien ce que je vous reproche monsieur Zuma. Vous lisiez au lieu de prendre vos responsabilités d’ainé. Ce pourquoi je vous condamne à quatre mois fermes, en espérant que ça vous serve de leçon.

–       Mais c’est dégueulasse ! J’ai rien fait !

–       Il fallait y penser avant monsieur Zuma, vous pouvez emmener le prévenu, rétorqua la juge en jetant un œil au dossier suivant.

Et c’est ainsi qu’un ami à moi se retrouva un jour au placard pour avoir lu Othello. En Centre Afrique la mort vaut un euro, en France la liberté vaut le prix d’une pièce.

 

Scopitone

Francis se regardait marcher d’un pas chaloupé dans la vitrine du supermarché, un félin en action, il se souvenait encore des conseils du professeur de danse, imiter le félin, être un félin, une chose dangereuse, intérioriser le rôle avec son corps et non sa tête. Il se sourit à lui-même comme s’il avait été sa propre femme. C’était au temps de son succès, au temps où des producteurs parlaient de le faire tourner au cinéma. Avec sa petite gueule de rebelle il aurait fait des malheurs sur grand écran. Le bon temps. Il s’assit derrière le tréteau sur lequel était posée une pile de livres. Des romans policiers, des histoires de voyous, il en connaissait un bout. Mais ça se vendait pas. Personne n’en n’avait rien à faire de la littérature de nos jours, et encore moins de la mauvaise. Francis ne se faisait pas d’illusion, il n’était pas très bon. Même sa voix n’était pas terrible, tout juste bonne à enquiller les 45 et les 78 tours, pour l’Olympia ce n’était même pas la peine de rêver. Mais à l’époque c’était encore pire que maintenant, tout passait, n’importe qui avec un petit quelque chose ou les bonnes relations passait. A l’époque un mot de Barclay ou de Filipacchi et à toi les portes de la gloire, les scopitones, les filles, plein de filles. Le seul domaine où il n’avait jamais excellé peut-être. Les filles c’était facile, ça l’avait toujours été. Il savait les mettre en confiance, appuyer là où ça faisait du bien, savait leur point faible, l’amour. Et il avait joué cette comédie là bien des fois. Avec la célébrité en plus, son côté petit voyou, rebelle, c’était dans la poche d’un sourire un seul ! Mais le temps avait passé bien sûr et son talent dans ce domaine avait rejoint tous les autres au placard des souvenirs et des maladresses. Chanteur de variété passable dans les années soixante, écrivain médiocre de petit polar sans relief, juste assez de sexe et de violence pour intéresser un éditeur. Séducteur même plus sur le retour, avec vingt kilos de trop, sa barbe grisonnante, son teint pourri à base de junk food, d’alcool, d’herbe et deux paquets de blondes jours. Le médecin du dispensaire lui avait dit de ralentir mais que foutre il était foutu de toute façon, il le savait, en bout de course, Au moins il avait bien vécu, bien profité, dommage seulement que ça se soit arrêté trop tôt. Dommage que personne ne se souviendrait jamais de lui. Une grosse femme et ses gosses passèrent devant lui, le gamin demanda ce qu’il faisait là avec ses livres, elle lui répondit qu’il essayait de les vendre sans doute. Le môme se retourna vers lui et cria presque.

–       Vendre des livres !?

Il n’en revenait pas, comme s’il regardait le dernier des dinosaures en personne. Francis l’ignora comme il put mais le gamin échappa à sa mère et se planta devant lui, presque choqué.

–       C’est vous qui les avez écrit ?

–       Euh ouais, répondit Francis un peu décontenancé par le culot du môme. Dans deux minutes il allait lui jeter des cacahuètes.

–       Pourquoi faire ?

C’était une bonne question, même lui se la posait parfois. Pourquoi se faire chier sur deux cent pages alors qu’il n’était même pas un bon écrivain et qu’il le savait ? Alors que cette signature ne servait à rien qu’à faire de la pub à son éditeur et que personne ne lui achèterait rien. Pourquoi cette humiliation, cette torture ? Ce n’était pas le coup de la célébrité en tout cas alors quoi ? Peut-être qu’au fond ça le rassurait de se dire qu’il était un peu artiste quelque part. Il avait été chanteur, il était écrivain, il avait le feu sacré et n’y pouvait rien. Ou bien était-ce simplement parce que c’était toujours mieux que de se regarder en face. De voir non plus la démarche féline mais la silhouette épaissie, oublier les bons souvenir de baise et voir les mouchoirs usagés, effacer la dolce vita et ne plus vivre que dans le quotidien dans son mobile home en bord de nationale. Avec l’assurance presque angoissante qu’on était absolument personne, un être inconnu et inconsistant. Au fond ces piles de livres c’était comme un rempart contre sa propre médiocrité, ses échecs, sa fuite et tout le manque d’amour dont il souffrait, un rempart avec au bout l’espoir d’une vague postérité. L’espoir qu’il laisserait quelque chose un jour dans l’œil de l’autre, un souvenir, un autre espoir, un sourire… Quoiqu’il en soit il n’avait aucune envie d’en discuter avec ce morveux.

–       Bah pour que les gens se distraient et en plus ça me fait plaisir, répondit-il.

Le môme avait l’air d’en douter.

–       Et les gens achètent ?

Petit con. Il sourit, paternel.

–       Oh tu sais ça prend du temps, mais oui ils achètent, menti-t-il.

–       Nan, les gens achètent pas, les gens ils veulent regarder des films, lire ça sert à rien.

Et sans lui donner l’occasion de répondre il lui tourna le dos et fila. Francis jura en français, comme chaque fois qu’il était contrarié, un français sans accent mais qu’il n’utilisait plus depuis des années. Cette langue avait disparu de sa vie comme son pays natal un soir de juin, il y avait plus de trente ans de ça. Un soir qu’il n’aurait préféré ne jamais vivre et qui avait totalement détourné le fleuve de sa vie, mit fin à dix ans de succès d’estime, d’autographe, de voyages et de fêtes. Dix ans à rouler sur l’or ou presque, à fréquenter les meilleurs, à passer son été dans le Saint Tropez des années yéyé, à rouler en décapotable, une fille différente tous les soirs à son bras. Dix ans de dolve vita contre trente d’une vie de raté passée à essayer de ne surtout jamais regarder la vérité en face. A se fuir autant qu’il avait fui ses anciens amis et son ancienne vie. Il avait raconté son expérience de fuyard dans un de ses romans « le Témoin ». L’histoire d’un homme qui témoigne d’un crime lors d’un procès et dont la vie est à jamais bouleversée en raison de la corruption qui règne dans la police. Sa meilleure vente à ce jour, un peu plus de deux mille exemplaires et l’éditeur le rééditait périodiquement. Il avait même frôlé un jour l’espoir d’intéresser Hollywood quand un producteur avait pris une option sur les droits d’exploitation. Mais en réalité il ne s’agissait que d’une manœuvre pour priver la concurrence d’une potentielle bonne histoire pendant la durée de l’option, 42 ans. Dans son roman le témoin finissait par retrouver une vie normale grâce à une femme, il n’avait jamais eu cette chance et il avait écrit cette conclusion comme forme d’appel au secours ou bien d’exorcisme, poussant l’idée au point de décrire dans le livre sa femme idéale. Une grande blonde plantureuse aux yeux verts comme la fille qui se regardait dans la vitrine du supermarché, un casque audio planté dans les oreilles. Elle était bonne. Elle avait un joli petit cul et des seins de belles proportions comme souvent avec les américaines, vingt-cinq ans tout au plus. Il bavait. Dans le temps il lui aurait lancé un hey poupée et l’affaire aurait été emballée parce qu’il était connu, qu’il avait encore son sourire de vainqueur. Mais surtout parce que hey poupée ce n’était pas encore ringard, qu’elle l’aurait entendu au lieu d’avoir ces fichus machins dans les oreilles qui les rendait tous autistes, et enfin qu’elle n’aurait pas parlé de harcèlement et il ne savait trop quel épithète que les gens se lançaient de nos jours. Dans le temps… Chaque fois qu’il pensait à ça il se rappelait toutes les années qui le séparaient de ce temps-là. Toutes ces années qui avaient filé si vite, tellement plus vite que celles de sa gloire, celles qui lui avaient fait croire que ça serait pour toujours. Toutes ces années où il ne s’était rien passé justement, du moins rien de notable. Sinon qu’il avait grossit, ne vendait pas de livre et vivait dans un mobile home au bord d’une nationale, inconnu de tous et donc apprécié de personne. Il attrapa un des livres dans la pile devant lui, le Témoin et se mit à le feuilleter. Son plus grand mystère c’est qu’au fond il n’avait jamais compris le succès du livre. Il avait copié la trame d’un film qu’il avait déjà vu au cinéma, modifié deux, trois petites choses dont l’histoire d’amour qui n’existait pas dans l’histoire de départ. Il faisait ça pratiquement pour tous ses romans, c’était plus facile. Il avait bien essayé de trouver ses intrigues lui-même mais il avait ce tort de débutant de tout compliquer à loisir, de faire trop de personnage qui naissaient et mourraient sous sa plume en quelques pages. Le tort de vouloir à la fois trop en dire et trop en faire. Personne ne s’était jamais plaint de retrouver une intrigue déjà vu au cinéma. Il était assez doué pour maquiller ses histoires et même y donner une certaine patine qui lui ressemblait, du moins qui pouvait ressembler à un style d’auteur. Ca n’était pas venu tout de suite, il avait participé à des ateliers d’écriture à l’université, appris à réduire une phrase à une idée, à construire et déconstruire un texte comme on monte et démonte des Lego, à ne plus redouter la matière première de ses mots comme disait son prof et savoir les arranger selon une formule à son goût.

–       Le Témoin, votre meilleur à ce jour, fit une voix.

Il leva les yeux et manqua de rougir jusqu’aux oreilles, c’était la fille.

–       Vous l’avez lu ?

Il n’en revenait visiblement pas.

–       J’ai lu tous vos livres.

–       Ca c’est un gros mensonge.

Elle sembla choquée.

–       Pourquoi je mentirais ?

–       Parce que personne n’a lu tous mes livres, on en lit un et on passe à autre chose.

–       Vous êtes un peu dur avec vous-même je trouve.

–       Réaliste, dit-il en haussant les épaules.

–       Et naturellement vous avez tort parce que moi je les ai tous lu.

Il n’en revenait pas qu’elle lui parlait. Il n’en revenait tellement pas qu’il faisait tout pour ignorer les deux melons qui le surplombaient et se concentrer sur son visage, mais c’était difficile. Il sourit.

–       Et qu’est-ce qui vous a pris ? Vous étiez malade ?

–       Non, je suis étudiante en lettre.

–       Oh.

Il était impressionné

–       Ma thèse de premier année, expliqua-t-elle, étude comparé du Pulp moderne.

–       Vous m’en direz tant. Et vous me citez ?

–       Non, mais j’ai trouvé intéressant ce que vous écriviez. Il vous manque juste une chose.

–       Et c’est quoi ?

–       La confiance en vous.

Un peu un coup de poing dans le ventre. Cette fille si jolie, si simple qui lui balançait une vérité en pleine figure, et sans fard.

–       Euh… il me semblait pourtant que ça allait plutôt bien de ce côté-là, à mon âge…

–       Ca ne se voit pas dans vos écrit en tout cas, le coupa t-elle en le fixant sans passion. Sauf dans le Témoin.

Un compliment et une vacherie dans la même phrase, comment le prendre ?

–       Ah bah merci.

Elle s’empara d’un exemplaire du Témoin et l’ouvrit à la première page.

–       Vous pourriez me le dédicacer, ça me ferait plaisir. Je m’appelle Kay.

Il n’en revenait pas. Une gamine, ravissante, qui lui demandait un autographe comme du temps de sa gloire, c’était presque trop beau pour être vrai.

–       Vous me faites une farce c’est ça ? Il y a une caméra caché ou quoi ?

Elle fit de grands yeux ronds.

–       Une farce ? Non pourquoi ? Je suis sérieuse, c’est pas tous les jours qu’on rencontre un bon auteur.

–       Allons, je ne suis pas un bon auteur.

–       En tout cas moi je trouve que vous en avez le potentiel.

Il ricana.

–       Vous devriez en parler à mon éditeur.

Elle sourit.

–       Pourquoi pas, il est où ?

–       Je plaisantais.

–       Moi aussi.

Elle eut un de ces regards quand elle lui dit ça. Il n’en revenait pas, il lui plaisait et elle ne faisait rien pour le cacher.

–       Vous avez quel âge ? Ne put il s’empêcher de demander.

–       Pourquoi ? C’est important ?

–       Euh… non… mais….

–       J’ai vingt-trois ans…

Ca le rassura presque, au moins elle était majeure.

–       Dites, ça vous dirait qu’on boit un verre ensemble.

–       A condition que ça soit moi qui vous le paye, insista-t-elle.

Pas dans les habitudes de sa génération de se faire payer un verre par une fille, ni d’ailleurs de se faire entreprendre par elle mais ça ne lui déplaisait pas. Ca le bousculait et le jeu en valait la chandelle. Il accepta. Le bar était attenant à la galerie marchande comme souvent aux Etats Unis, ce pays d’alcoolique et de camé. Difficile notion à admettre quand par ailleurs on voyait avec quel fanatisme les agents du gouvernement étaient lancés dans la lutte contre le trafic. Il en avait fait les frais. Mais l’Amérique était paradoxale et c’est ce qu’il aimait dans ce pays.

–       Alors, à quel genre de métier vous vous destinez avec vos études de lettre ? Ecrivain ? Dit-il pour plaisanter.

–       Oh non, je n’ai pas encore le bagage nécessaire pour faire une écrivaine intéressante, quand j’aurais quarante ans peut-être…

–       Le nombre des années n’a rien à voir avec le talent, on ne vous a jamais dit ça ?

–       Si mais je ne souscris pas beaucoup au mythe de Mozart.

–       Au mythe de Mozart ?

–       Vous savez celui du jeune prodige qui a vingt ans a déjà pondu trois chef d’œuvre. Mozart était un cas à part et il est mort à trente-sept ans d’épuisement. Je crois beaucoup plus à l’expérience, à la patine, tenez d’ailleurs il n’y a quasiment pas de grand écrivain de vingt ans. Et ne me parlez pas de Rimbaud, c’est aussi un cas à part.

Il rigola, ah les certitudes de la jeunesse….

–       Quel est selon vous le plus grand écrivain au monde ? Shakespeare ?

–       Pas mal, en tout cas il a inventé la langue anglaise mais moi je préfère ceux qui s’inventent une langue, un style unique. Et de ce point de vue c’est Louis Ferdinand Céline le plus grand.

Là elle lui faisait plaisir la gamine.

–       Le Voyage… proposa-t-il sans terminer le titre du livre comme tous les connaisseurs le faisaient.

–       Le Voyage… le chef d’œuvre absolu ! Et quel âge avait Céline quand il l’a publié ?

–       Trente-huit ans.

–       Voyez… Avant il n’aurait jamais pu. Pas l’expérience, pas le regard, pas la patine.

–       Parce que c’était Céline, toutes ces choses, la guerre, il les a faites.

–       Bien entendu, il faut avoir vécu pour écrire, c’est ce que je soutiens.

Il avala une gorgée de sa bière, il n’avait pas osé commander quelque chose de plus fort devant elle mais maintenant il louchait du côté du bar et des bouteilles de whisky comme à regret alors qu’elle avait commandé un coca cerise.

–       Donc d’après toi j’ai assez vécu pour pouvoir écrire.

–       Je pense oui, vous avez l’âge d’être mon père, alors oui j’imagine.

Ca le vexa un peu qu’elle lui ramène leur différence de la sorte. L’âge de son père, non mais ! Il n’était pas son père !

–       L’âge n’a rien à faire là-dedans, je pourrais très bien avoir mon âge et un tout petit vécu.

Elle haussa les épaules comme sil elle énonçait une évidence.

–       Vous ne seriez pas écrivain, les gens qui n’ont pas de bagage n’écrivent pas, ou bien n’importe quoi. Un blog par exemple, elle ricana à cette idée.

Sur le moment il fut contant de ne jamais avoir cédé à cette tentation. Non pas qu’il n’y avait pas pensé mais un blog ça s’alimente et il avait déjà assez de mal avec ses propres textes pour pas s’embarrasser d’écrire des articles en plus.

–       D’ailleurs vous ça se voit que vous savez de quoi vous parlez, vous étiez flic avant ? Ajouta-t-elle en faisant danser son verre devant ses lèvres pulpeuses.

Il éclata de rire.

–       Moi ? Non jamais de la vie… mais disons que j’ai fait différent truc, oui.

–       Mais comment vous avez fait alors ?

–       Pour ?

–       Dans le Témoin, ça sent le vécu, il y a plein de petit détail que vous notez chez votre personnage principale, vous avez déjà été témoin dans une affaire ?

Il se rembrunit.

–       Eh mais je vais pas te donner tous mes trucs d’écrivain à la fin !

Il avait dit ça en forçant sur son sourire mais on sentait que les questions sur son passé ne lui plaisait pas beaucoup. Elle se redressa sur sa chaise, embarrassée.

–       Pardon, pardon, je veux dire juste que c’est très bien vu, on y croit…

–       Merci.

–       Vous avez du mal avec les compliments hein.

–       C’est surtout qu’ils sont rares.

–       Bah justement prenez les tel qu’ils viennent, je suis sincère. Quand j’ai lu le Témoin j’ai d’abord pensé que c’était une biographie déguisée et puis je me suis rendu compte que vous aviez utilisez des éléments de la Liste, le film, dans le roman. Vous faites d’ailleurs souvent ça, je trouve ça original.

Il aurait pourtant juré que le plagiat était une faute impardonnable pour une étudiante en lettre. Elle répondit à sa question sans qu’il ne la prononce.

–       Ce n’est pas du plagiat vu que vous le transformez à votre sauce… C’est comme une revanche de l’écrit sur l’image je dirais.

–       Euh… merci.

–       Vous rêviez de faire quoi quand vous étiez petit, demanda-t-elle soudainement en se penchant vers lui, la main sous le menton, les seins en appuis sur le bord de table qui gonflaient.

–       Acteur, répondit-il sans hésiter.

–       Je vous ai jamais vu, vous avez réussi quand même ?

–       Un peu, j’ai été chanteur surtout c’est un peu pareil, on interprète… Et toi tu rêvais de quoi ?

Elle avait d’abord pensé à archéologue, puis ébéniste, puis cuisinière mais maintenant elle ne savait plus trop bien. Elle ne se sentait pas assez mûre pour se mettre à écrire et trop pour le faire comme un passe- temps. Elle le sentait, elle avait ça dans le sang. Pouvait-il en dire autant ? Lisait–on la même ferveur dans son regard quand il parlait littérature ? Non clairement la ferveur s’en était allé avec le reste, avec les espoirs, avec les certitudes, avec sa célébrité éphémère. Restait juste l’espoir de rester dans les esprits de certain pour ses écrits. Un espoir pas fort raisonnable mais que la gamine contrariait agréablement. Avec elle cet espoir semblait possible, quelqu’un pour s’intéresser, pour l’écouter, quelqu’un de disponible. C’était pourtant curieux comme à l’époque il n’aurait jamais imaginé ça possible, une débine pareille. Dans un mobile home au bord d’une nationale quand même. Mais bon maintenant il y avait cette jolie fille devant lui, il était autorisé de rêver un peu n’est-ce pas ? De rêver qu’il n’était pas aussi décati que le reflet dans le miroir lui hurlait, que ce n’était pas complètement fini. Qu’il pouvait encore faire rêver lui aussi, qu’il était bankable comme on disait à Hollywood. Finalement elle accepta quelque chose de plus corsé qu’un coca cerise, une bière c’était pas mal aussi. Ca la rendit gaie, ils se mirent à parler de chose et d’autres, sa vie universitaire, son job comme vendeuse dans une boutique de fringue, ses origines françaises à lui et le fait qu’il avait vécu la « belle époque » comme elle disait avec des étoiles dans les yeux. Il n’en revenait toujours pas mais elle s’intéressait à lui, et quand, en sortant du bar, ils échangèrent leur premier baisé, son cœur se mit à battre comme à son premier rendez-vous. Tant que sa vue se troubla, comme ébloui par le ciel rosée au dehors, le ciel qui se couchait. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Ses jambes se dérobaient sous lui…

–       T’emballes pas mon biquet, dit la fille, ça va bien se passer.

Son cœur battait de plus en plus vite au point de la douleur, comme une lance dans sa poitrine, une lance qui lui fendait le cœur en deux.

–       Qu’est-ce que… qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu m’as fait ?

–       Je t’ai brisé le cœur mon bébé voilà ce que j’ai fait… tu croyais qu’ils oublieraient ? Ils n’oublient jamais.

–       Bri… brisé le cœur ? demanda-t-il alors que tout lui revenait aussi clairement et brusquement que si on avait mis sur replay….

Les années yéyé, ses copains voyous qui lui faisaient du charme pour qu’il trimballe des voitures pour eux. Il savait ce qu’il y avait à l’intérieur, à la limite tout le monde savait et tout le monde s’en fichait à l’époque. Ca faisait des jolis voyages en Amérique avec une jolie poupée au bras, une à qui il jouait la comédie de l’amour. Ca faisait frissonner un peu, on fréquentait des durs, on rêvait d’en être un peu. Et puis la tuile… Des flics moins cons que d’autres ou plus teigneux, allez savoir, et le voilà interrogé par le FBI. Les preuves à charge qui s’accumulent, on croit qu’on va tenir, qu’on est un vrai, mais un vrai quoi sinon un vrai con.

–       Digitaline, expliqua la fille, j’en ai glissé dans ton deuxième verre. Ca va aller tout seul…

Ca n’allait pas tout seul, la douleur était atroce elle lui irradiait toute la poitrine maintenant comme si la lame qu’il avait dans le cœur lui arrachait tout. Un vrai con qui avait encore cru un instant qu’il pouvait plaire, être aimé, comme s’il ne portait pas sa poisse sur lui, comme s’il y avait encore de l’espoir pour un pauvre mec comme lui. Comme si, en effet, ceux là étaient du genre à oublier. Et alors qu’il mourrait il réalisa que c’était moins la digitaline que d’avoir cru à la comédie de cette fille qui le tuait. Il manquait d’amour, il en avait toujours manqué, et comme un idiot il en mourrait. Ce fut sa dernière pensée, peut-être pas la moins funeste mais la plus triste. La fille laissa sa tête reposer sur le sol et lui ferma les yeux, ils avaient souvent l’air triste en mourant, elle n’aimait pas ce regard, après elle s’en souvenait.