Carbone, suicide social

L’arnaque à la taxe carbone, vous en avez entendu parler ? Eh bien Olivier Marchal a décidé de s’en inspirer pour nous livrer un de ces polars noir de chez noir dont il a le secret. Après le milieu du grand banditisme et celui des flics, maintes fois exploré chez le réalisateur, c’est à travers le monde de la nuit et du milieu du Sentier, que Marchal nous entraine à la suite d’Antoine Roca, chef d’entreprise qui autant par esprit de revanche, goût du jeu que pour sauver son entreprise va décider d’escroquer l’état sous les yeux goguenards d’une police attentiste et corrompue. L’ennui c’est que pour sa mise de fond il va devoir s’appuyer sur un trafiquant de drogue notoire et évidemment dans ce genre d’histoire les choses finissent toujours mal. Elles commencent même, puisque c’est par la mort du personnage principal que débute le film. Car c’est l’histoire d’une chute libre que nous raconte le réalisateur, la course en avant d’un homme coincé entre un beau-père tyrannique, et sa propre faillite financière. Un joueur qui n’hésitera devant aucune compromission pour sauver sa peau en dernière instance mais qui pour ça se sera battu jusqu’au bout avec l’ombre de son propre père à titre d’exemplarité. Une histoire également d’amitié virile typique du cinéma de Marchal, de copains qui ne se rendent pas réellement compte de la combine dans laquelle ils sont entrés en s’appuyant sur un voyou, ni qui ne mesurent leurs erreurs à mesure qu’ils les commettent, liés autant par leur amitié que ce goût du risque que partage les joueurs.

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On l’aura compris ce n’est pas plus la véritable histoire qui intéresse ici Marchal que dans les Lyonnais. Si ce dernier se calquait sur la réalité pour mieux faire le portrait de voyous comme le cinéma les idéalise et dessiner le parcours d’une amitié trahie, c’est à l’Impasse, le film de De Palma, qu’on pense ici. Non pas que le personnage de Magimel soit un ancien voyou essayant de se sortir de la mélasse mais que précisément du début à la fin du film son personnage est pris dans un étau dont on sait par avance qu’il ne se sortira pas. Un étau dont ses amis accélèrent le processus, ainsi que son beau-père, comme s’il n’était voué qu’au sacrifice après une ultime tentative de remporter la mise. Mais Antoine Roca n’est pas juste un joueur, c’est un homme qu’on noie, quelqu’un qui a quelque chose à prouver, sans doute à ce père modèle, mais également à ce beau-père tyran. Enfin c’est un solitaire par la force des choses, seul sa famille de cœur ne lui tourne pas le dos, mais ce sera pour son plus grand malheur. Antoine Roca est un homme sans avenir nous annonce le début du film et son chant du cygne sera un grand gâchis ponctué de violence où personne ne fait de cadeau à personne déterminé par une seule loi d’airain, celle de l’argent. Car c’est l’argent qui est le moteur de tout le film, celui qu’on prête, qu’on vole, qu’on possède, la seule puissance qui ne se discute pas, comme dit le personnage de Depardieu, aussi à l’aise dans son rôle de tyran paternaliste qu’il l’est dans tous les autres. L’argent qui croit-on peut tout acheter, du moins c’est ce que pense autant le personnage de Magimel que celui de Depardieu, racheter même ses fautes puisque avec la fortune qu’il se fera en escroquant l’Europe, Antoine Roca rachètera son entreprise. Mais l’argent ne remplira jamais le cœur de personne sauf de plomb, et ils l’apprendront tous à leurs dépends.

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Projet initialement prévu pour le scénariste Emmanuel Naccache c’est finalement Olivier Marchal, qui devait jouer le rôle du flic, qui réalise ce film sombre pour un Benoit Magimel impérial, plus mâle alpha que jamais dans un rôle qu’on aurait volontiers imaginé quarante ans plus tôt pour un Delon face non plus à un Depardieu mais à un Gabin. On le sent, si c’est vers le cinéma de Michael Mann que va le cœur du réalisateur, c’est bien ce calibre d’acteur que Marchal tend avoir sur ses plateaux. Mais si Gabin avait des rondeurs dans son autorité, la tyrannie exprimée et parfaitement écrite chez Depardieu a les accents glaçant d’un pouvoir apparemment sans limite ou qu’on croit comme tel. Aron Goldstein, le personnage de Depardieu, se prend clairement pour Dieu le père. Et son comportement déteint sur sa fille au point d’une violence qu’on ne soupçonne pas. Cette violence, bien entendu, c’est celle que permet l’argent et le pouvoir qui va avec. Un pouvoir qui pourtant se limite, se heurte, finalement à celui ultime de l’état, du moins dans la mesure des arrangements, car on s’arrange toujours avec l’état, surtout quand il y a des milliards en jeu.

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Film d’acteur, comme souvent dans le cinéma français, et film de gueule, comme toujours avec Marchal, Carbone fait également la place belle à la jeune génération, que ce soit par l’utilisation surprenante chez Marchal d’Orelsan dans la bande son, ou les rôles tenu par Gringe, Laura Smet, Idir Chender ou Michaël Youn à cent lieux des rôles de farceux qui l’ont fait connaitre. On pourra regretter toute fois la sous-utilisation d’un comédien de l’envergure de Depardieu, qui en dépit de sa capacité à maitriser parfaitement un rôle donne un peu l’impression de faire du tourisme dans ce film, au même titre que Laura Smet dans le rôle de la belle à qui on aura tout fait voir. La part belle restant à Magimel dont la carrière en dent de scie ne l’a sans doute jamais fait autant ressembler à son personnage au bord du gouffre, courant perpétuellement derrière sa chance, autant effrayé par ce qui l’attend qu’excité. On remarquera également un très beau travail de photographie, comme toujours chez Marchal, où la nuit est magnifiée comme jamais, les noirs profonds et tranchés, les couleurs sourdes, on est proche de la perfection d’un Collateral. Inspiré librement de la véritable affaire, dont le scénario reprend plusieurs aspects, notamment le fait que cela se déroule dans la communauté du Sentier, Carbone est un film presque mélancolique sur la course sans fond d’un homme qui cherche finalement à attraper son ombre.

 

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