Pulp

–       J’aime pas les Starbucks, dit abruptement Goran alors que le van passait devant une enseigne.

–       Qu’est-ce que t’as contre t’y vas jamais, ronchonna son frère assis à la place du mort.

–       Justement parce que j’aime pas.

–       Comment qu’on peut pas aimer un truc qu’on connait pas ? Ca ça me tue.

Ils dépassèrent le Mac Donald attenant au Starbucks.

–       J’aime pas Mac Donald non plus.

–       T’y vas pas plus tu préfères bouffer des tacos pourris.

–       J’aime pas les tacos, j’aime pas quand les frites sont serrés avec la viande, je préfère les kebabs.

Milo n’en croyait pas ses oreilles.

–       Tu veux que je te dise t’es chiant, hein t’en pense quoi Grz’ il est chiant non ?

Un grognement d’approbation revint de l’arrière.

–       Vous comprenez rien ! S’emporta le chauffeur, tout ça, Mc Do, Starbucks, c’est de la taylorisation des goûts et des couleurs.

Milo fronça les sourcils.

–       De la quoi ?

Milo n’aimait pas quand on employait des mots qu’il ne comprenait pas, ça lui chauffait la tête, et personne n’avait intérêt à lui chauffer le crâne trop longtemps. Son petit frère, qui passait pour l’intello de la bande, s’empressa de lui expliquer selon ce qu’il en avait compris de sa fiche Wikipédia lu la veille. Le taylorisme ou le formatage de la chaine de production. Et qui selon lui était désormais appliqué à l’endroit des consommateurs par les fameux 1%. C’était son mantra depuis qu’il avait lu quelque part que 1% de la planète en possédait 80%. Depuis le 11 septembre et toute la collection de théories farfelues sur le sujet. Il était à fond dedans, du moins c’est comme ça que le voyait Milo. Une blague, et une blague qui avait assez duré.

–       Ah tu nous emmerde avec tes complots !

–       C’est pas des complots c’est les faits. Starbucks, Mac Donald, Disney, Zara, c’est des chaines, et les chaines c’est fait pour nous enchainer ! Pour qu’on pense tous pareil, qu’on ait les mêmes goûts partout.

–       Bah la preuve que ça marche pas toi tu vas qu’au kebab.

–       Bé même les kebabs y s’y mettent ! Toujours les mêmes sauces, blanche, samouraï, algérienne…. La même chose encore et encore !

–       Meuh, ça toujours été comme ça, rétorqua Milo qui ne savait plus trop quoi répondre.

–       Nan ça empire, annonça Goran d’une voix sinistre quand un grognement venu de derrière leur indiqua qu’ils étaient arrivé.

–       T’es sûr que c’est là hein ?

Nouveau grognement. Grz’ parlait peu, ses frères avaient appris à faire avec. Goran avisa l’immeuble haussmannien d’un air dubitatif.

–       Ils sont combien là-dedans ? Demanda-t-il

–       Trois plus le chien.

–       Il y a un chien ?

Goran n’aimait pas les chiens depuis qu’il s’était fait mordre quand il était petit.

–       Y’a toujours un chien, ricana Milo.

Ils portaient tous les trois la même gabardine noire, le temps ne s’y prêtait pas vraiment mais ils n’en n’avaient cure. Grz’ souleva la couverture qu’il avait à ses pieds découvrant les armes. Deux AK47 à crosse pliable, un fusil à pompe canon court, deux pistolets Makarov, un revolver 38 police. Ils se partagèrent les armes et sortirent du van, les fusils sous les gabardines.

–       C’est quand même dingue, fit Goran alors qu’ils traversaient la rue.

–       De quoi ?

–       Je veux dire ils osent tout de nos jours, avoir une cocotte par ici ?

–       Qu’est-ce que tu veux ils ont les moyens et c’est pas ici que les poulets vont chercher.

Ils pénétrèrent dans un hall cossu avec une caméra à l’entrée devant laquelle ils passèrent tête baissée, ignorant sciemment le gardien dans sa cahute qui les dévisagea méfiant. Mais il ne devait pas être assez payé pour sortir parce qu’il les laissa passer. Les trois compères grimpèrent les escaliers quatre à quatre.

–       N’empêche je trouve ça dingue, ils n’ont plus de limite quand même, ils ne savent vraiment plus où est leur place.

–       Ils sont déboussolé qu’est-ce que tu veux, les français les ont laissé tout faire alors ils font n’importe quoi.

Goran s’arrêta au milieu des escaliers.

–       Dis tu crois qu’ils sont armés ?

–       Tu les connais, ils sont toujours armés.

–       Ici ?

–       Bah pourquoi pas, même si ça tire personne bougera, c’est les immeubles bourgeois ça.

–       Qu’est-ce que t’y connais en immeuble bourgeois toi ?

–       J’ai fait homme de ménage je te signale.

–       Et alors ?

–       Alors tu crois que j’ai fait le ménage que dans les bureaux ? Non monsieur, j’ai fait le ménage dans ce genre d’immeuble, même qu’il y avait un gardien qui s’appelait Alexandre, un petit jeune en uniforme et tout.

–       On ne fait pas d’un cas une généralité, dit sentencieusement son frère, j’espère qu’ils n’ont pas d’arme c’est tout.

Grz’ grogna, ils continuèrent leur chemin.

–       Ils auront un pitt bull, ricana Milo, c’est comme une arme.

–       Ah je déteste ces chiens là.

–       Tu déteste tous les chiens.

–       Je les déteste pas je m’en méfie c’est différent.

Milo soupira.

–       Tu veux toujours avoir le dernier mot.

–       Non ! Pourquoi tu dis ça ?

–       Parce que c’est vrai. Ca y est on y est, troisième droite, c’est ça ?

Nouveau grognement, c’était ça.

–       Comment on rentre ? On n’a pas amené de masse, fit remarquer Goran.

–       Pourquoi tu veux une masse, on va sonner c’est tout.

–       Mais s’ils sont armés ils vont se méfier !

–       Mais non tu vas voir, affirma l’autre en joignant le geste à la parole.

Quelques instants plus tard la porte s’entre-ouvrit sur une femme d’âge mûr, et le museau d’un chien blond, un golden a l’air jouasse.

–       Oui, en quoi puis-je vous aider ? Demanda poliment la dame à l’abri derrière le loquet qui retenait la porte.

Les trois frères étaient autant surpris les uns que les autres.

–       Euh pardon madame, c’est une erreur, grimaça Goran en tirant son frère en arrière.

Elle referma la porte sans rien demander. Goran fit signe à ses frères qu’on s’en allait. Ils grimpèrent à l’étage du dessus

–       Mais c’est quoi ces conneries, je suis sûr que le patron nous avait dit…

Milo fit un geste en dégainant son portable, silence, il appelait l’intéressé.

–       Allo ? Ouais patron c’est Milo… hein ? Non, non il y a pas de problème, je voulais juste vérifier un truc avec vous. L’adresse c’est bien 47 rue de Rennes, troisième droite…. Ah okay merci.

Il raccrocha atterré.

–       C’est bien ça.

–       Ah bon ?

Grognement de surprise. Les trois frères s’entre regardèrent avant de redescendre le pas alerte et de sonner une nouvelle fois. Cette fois c’était un homme d’une cinquantaine d’année, un polo saumon sur les épaules. Fin et long, presque aussi grand que Milo.

–       Oui en quoi puis-je vous aider ? Demanda-t-il derrière le loquet, juste avant que Milo ne l’arrache d’un coup d’épaule. Le type en fut si surpris qu’il en tomba sur ses fesses. Quand le chien se pointa la queue battante pour leur faire la fête. Même Goran se laissa surprendre et pendant quelques instant il y eu un peu de confusion dans le hall, jusqu’à ce que Grz’ claque la porte derrière lui et que le type ne pousse un au secours.

–       Mon Dieu qu’est-ce qui se passe chéri !?

–       Papa !?

La femme et un adolescent en chemise rayée bleu et blanche, mocassin à gland, le clone craché de son père, le polo en moins. Les trois frères ouvrirent leur gabardine.

–       Faites pas d’histoires on est venu pour la coke.

–       La coke ? Mais…. Mais… nous n’avons pas de coke mon… monsieur bégaya la femme.

Milo secoua la tête et fit signe à ses frères de fouiller l’appartement.

–       Je vous ai dit de pas faire d’histoire hein ? D’un coup de crosse en travers la figure il envoya le gamin par terre. Ce dernier roula en poussant un cri de douleur. Milo le poursuivi et le bourra de coup de pied jusqu’à ce qu’elle supplie. Le chien n’avait pas bougé sinon la queue, il était clair qu’il était plus contant d’avoir des visiteurs qu’il se sentait investi de la mission de garder ses maitres.

–       Hé putain ! Y’a les flics !

–       De quoi ?

Goran regardait au dehors par une fenêtre du salon un car de CRS au pied de l’immeuble.

–       Y’a les flics.

–       Qu’est-ce qu’ils foutent là ? Ils sont combien ?

–       Une camionnette de CRS, je vois que ça. Et un flic sur le trottoir.

–       C’est pour le ministre, expliqua le mari.

–       De quoi ?

–       Il y a un ministre qui loge dans l’immeuble.

Les frères se jetèrent un coup d’œil dubitatif, comment assurer leur sortie discrète maintenant ?

–       Il y a une autre sortie ?

–       De quoi ?

–       Il y une autre sortie à l’immeuble ?

–       Par la cour, hasarda la femme en faisant signe à Milo vers la cuisine.

Milo l’attrapa rudement par le bras et l’entraina dans la direction indiquée. La fenêtre de la cuisine donnait sur une grande cour fermée par un mur mitoyen à deux autres cours. Milo s’imagina cinq secondes en train de grimper ce mur avec ses cent dix kilos, ça le tentait moyen d’autant qu’ils étaient censé repartir avec des kilos de C. Soudain il sentit une brûlure dans son avant-bras, il regarda par réflexe, il avait un couteau planté dedans.

–       Sa…. Salope !

Elle avait fait un pas en arrière, visiblement aussi terrifiée par son geste qu’il était furieux. Son doigt se referma sur la détente, une rafale partie toute seule, constellant la poitrine de la femme qui alla bouler sur le carrelage avec un hoquet de surprise.

–       Bon Dieu mais t’es malade ! Aboya Goran en entrant précipitamment dans la cuisine, Grz’ et le chien sur ses talons.

–       Ah ouais !? Et ça c’est quoi ? Une blague !? Râla Milo en arrachant le couteau de son avant-bras.

–       Hélène ? Fit le mari derrière eux d’une voix blanche. Avant de les bousculer et de se précipiter sur le corps de sa femme. Hélène non ! Non ! Noooooon !

–       Maman ? Fit à son tour le gamin en entrant. Bande de salaud vous avez tué ma mère !

Il reparti en courant. Milo regarda ses frères.

–       Bah vous attendez quoi ?

Ils détalèrent à leur tour. Milo attrapa l’autre par le col, derrière on entendait des bruits de cavalcade.

–       Bon ça suffit les grimaces où est la coke ?

Il entendit un « salaud ! » immédiatement suivi d’un coup de feu puis d’un autre.

–       Oh bordel il se passe quoi.

–       Adrien ! Cria le mari en se débattant.

Milo lui flanqua un coup sur le nez et le traina au dehors.

–       Il se passe quoi bordel !?

Le gamin gisait dans le salon, un fusil de chasse à ses côtés, la tête à demi emportée par une balle. Ses deux frères avaient le nez en l’air. Milo leva la tête incrédule, le temps de comprendre le lustre au-dessus d’eux se décrochait… et s’effondrait sur la tête du type avec un fracas de cristal.

–       Oh merde, grogna Grz’

 

Le Marseillais évoquait sans doute bien des choses mais la plaisanterie, le rire, la blague n’en faisait pas parti. La peur, la méfiance, éventuellement la terreur quand il était de mauvaise humeur, mais en aucun cas le fou rire. C’était pourtant bien un fou rire qu’essayait désespérément de retenir le tas de muscle face à lui. La nervosité sans doute. Le Marseillais rendait tout le monde nerveux, même les tas de muscle.

–       Si ce pays de con autorisait le MMA le combat ne serait pas clandestin, expliquait le Marseillais de sa voix rauque, fruit d’un savant mélange de tabac, d’alcool et de nuit blanche à taper le carton. Et si ce combat n’était pas clandestin tu aurais tes chances. Je n’en doutes pas. Mais la vie est injuste n’est-ce pas ? La vie ne nous fait pas les cadeaux que nous voulons, elle nous offre des occasions. Toi tu vas perdre, mais tu vas t’enrichir par exemple.

Le tas de muscle écoutait en pensant à son fou rire. Cherchant un détail dans ce visage impavide qui le dégoute de rire, le Marseillais le fixait de ses yeux comme des plombs de chasse, on aurait dit qu’il allait lui dévorer l’âme.

–       Est-ce que tu me comprends ?

Le téléphone sur la table sonna, le tas de muscle fit signe qu’il comprenait parfaitement. Ca lui permit de fermer les yeux et de penser à un truc assez sinistre pour lui passer l’envie d’éclater de rire. Lui sur le tapis en train de saigner comme un cochon.

–       Ouais ?

C’était Milo.

–       Patron, on a un problème…

Le coup de feu que le gamin avait tiré en l’air avait affaibli l’attache du lustre, mais en dépit du bruit que celui-ci avait fait en tombant, en dépit des coups de feu qui avaient précédé, la prédiction de Milo était juste, personne dans l’immeuble n’avait bougé. Même pas le flic en bas. Goran surveillait derrière le rideau de la fenêtre, il avait beau regarder, pas un seul type de la BAC jusqu’ici. Incroyable ! Mais le plus incroyable c’est ce qu’avait fini par trouver Grz’ à force de fouiller, les paquets de cocaïne sous l’évier de la cuisine. Milo n’en n’avait pas cru ses yeux.

–       Alors c’était ça qu’elle protégeait la salope ! Dit-il en raccrochant.

–       Alors il a dit quoi ? Demanda Goran.

–       D’après toi ? Grogna son frère, il a dit qu’on se débarrasse des corps bien sûr ! Pas de cadavre qu’il a dit !

–       Pas de cadavre ? Mais il veut qu’on fasse quoi bordel !? Qu’on les découpe !

–       Pourquoi tu poses des questions à la con si t’as la réponse !?

–       Non, non, j’en ai marre de découper des gens ! Je suis pas venu pour ça moi je découpe personne !

Les deux frères n’en croyaient pas leurs oreilles.

–       Qu’est-ce que tu racontes, depuis quand ça te gène de découper les gens ? Tu veux que je te rappel combien t’en as découpé dans ta vie déjà.

–       Bah justement ! Je trouve ça immoral. C’est pas chrétien, je veux me racheter.

–       Hein ? Grogna Grz’

–       Depuis quand ça te préoccupe toi ? A part à ton baptême t’es jamais allé à l’église, gronda Milo.

–       Ca n’empêche, j’ai des croyances.

–       Des croyances hein…. Comme laisser trois cadavres derrière soi avec ton ADN partout ? Abruti !

–       Qu’on les découpe ou pas notre ADN sera partout, fit remarquer Goran, je te signale que tu saignes, faudrait te faire soigner d’ailleurs…

–       T’occupes pas de mon bras et aide nous, fit Milo en soulevant le cadavre de la femme.

–       Non. Je refuse de découper ces gens.

–       Ah tu commences à me faire chier tu sais ça !? Aide nous je te dis !

Goran hésita, jetant un coup d’œil à Grz’ à l’air harassé.

–       D’accord mais je les découpe pas !

–       Tu feras ce que je te dirais ou c’est moi qui vais te découper bordel !

Goran pâli, son frère n’avait pas l’habitude de faire des menaces en l’air. Par exemple quand il avait dit à leur père d’arrêter de battre leur mère ou il le tuerait, leur père avait fait l’erreur de ne pas le croire.

–       Tu ferais pas ça, dit-il d’une petite voix enroué.

–       Si tu me fais chier, sans hésitation.

Ils transportèrent les cadavres dans la salle de bain qui, Dieu merci, était équipé d’une baignoire quand on sonna. Une petite vieille dans l’œilleton, Goran ouvrit, son Makarov dans une main, main dans le dos.

–       Oui madame que puis-je pour vous ?

–       Qu’est-ce qui se passe où est Hélène, c’est quoi tout ce bruit !? J’essaye de faire la sieste moi !

–       Oh je suis absolument désolé pour le dérangement madame, les gens qui vivent ici sont sorti, nous faisons des travaux.

–       Des travaux ? Hélène ne m’a jamais parlé de travaux.

Le chien apparu juste au mauvais moment pour faire la fête à la voisine comme il avait l’air de faire la fête à absolument tout le monde dans l’indifférence complète du sort de ses propriétaires.

–       Bah Boules qu’est-ce que tu fais là ? Ils t’ont pas emmené avec toi ?

Elle regarda Goran qui essayait d’empêcher le chien de sortir.

–       C’est quoi ces loucheries, vous seriez pas des voleurs des fois ?

–       Des voleurs grand Dieu non, dites pour le chien madame, ils ne l’ont pas emmené avec eux, vous ne voudriez pas le garder, il nous gêne pour les travaux.

–       Euh…

–       Oh votre mari ne va pas être d’accord c’est ça.

–       Je vis seule annonça la vieille avec un air digne.

–       Ah je vois vous attendez une visite peut-être… ça nous aiderait beaucoup vous savez, il est fort sympathique mais…

–       Non je n’attends personne mais…

Soudain Goran l’attrapa par le col et l’entraina à l’intérieur.

–       Elle vit seule, elle attend personne et elle vient faire chier !? S’emporta-t-il.

La vieille glapit, il la frappa avec son pistolet, elle s’effondra inanimée, il la traina jusqu’à la salle de bain.

–       Qui c’est celle là ? Demanda Milo.

–       Une emmerdeuse.

–       Elle est vivante ?

–       Ouais.

–       Moi je découpe pas les gens vivant.

Ils avaient déjà commencé, trois têtes s’entassaient dans le lavabo.

–       J’ai pas dit que je voulais qu’on la découpe, on l’attache et pis c’est tout.

–       Elle a vu ton visage.

–       Et alors, je suis pas fiché en France moi.

Milo haussa les épaules, il n’aimait pas qu’on lui rappel les mauvais souvenirs.

–       Oh ça va hein… de toute façon le patron veut pas de témoin.

–       C’est pas un témoin, elle sait même pas ce qu’on vient foutre, elle pensait qu’on était des voleurs.

–       Bah justement, elle va donner ton signalement et…

Grz ‘ grogna.

–       Ouais, ouais, ça va, je dis juste que faut la tuer.

–       C’est hors de question, elle n’a rien fait ! Protesta Goran.

Grz’ se leva exaspéré, un couteau du chef ensanglanté à la main. Il poussa son frère et poignarda la vieille trois fois en pleine poitrine avant de le dévisager d’un regard lourd de sens. Il faisait chier, et pas plus que son frère Grz’ était à prendre à la légère, en fait des trois, c’était celui qu’il fallait le moins prendre à la blague. Grz’ était fou, Goran n’en avait jamais eu de doute mais aujourd’hui particulièrement. Il regarda la vieille dame se vider de son sang en hoquetant, il n’eut pas le courage de la laisser agoniser. Il posa une serviette sur sa tête et lui colla une balle dans la tête. La serviette étouffa vaguement le bruit. Restait quatre corps à découper, soit huit jambes et bras, quatre troncs, les têtes, emballés le tout et disparaitre avec sans alerter le flic dehors. Finalement Goran accepta de donner un coup de main. Comme l’avait précisé Milo ce n’était pas les premiers corps qu’ils découpaient et dans des conditions plus difficiles, mais quatre corps ça fait beaucoup de sang, beaucoup de place occupé, beaucoup de travail quand on outillait avec des couteaux de cuisine et, Dieu merci, une scie à métaux trouvé dans la boite de bricolage de monsieur. Ils pataugèrent là-dedans pendant trois bonnes heures, emballèrent le tout avec des sacs poubelles quand Milo passant dans le salon donna l’alerte.

–       Il y a d’autres flics !

–       Comment ça ?

–       Y’a deux cars.

–       De quoi ?

Goran s’approcha, il y avait en effet deux cars de CRS plein maintenant en bas de l’immeuble.

–       C’est à cause des manifs ça.

–       Quelle manif ?

Goran haussa les épaules.

–       Il y a toujours des manifs en France alors va savoir. C’est sûrement pas à cause de nous en tout cas.

–       Comment tu peux être sûr ?

–       Tu vois la BAC, tu vois le GIGN ? Non alors c’est pas pour nous.

Milo laissa tomber le rideau.

–       J’aime pas ça quand même.

–       Et qu’est-ce que tu veux qu’on fasse on peut pas rester ici.

–       On peut pas sortir comme ça non plus, on va se faire repérer.

Ils étaient couverts de sang.

–       Non c’est sûr, admit Goran. On va voir s’ils ont des trucs à notre taille.

Par chance ils en avaient mais ça faisait drôle de se voir dans ces tenues de bourgeois. Ils se regardaient dans la glace de la chambre des parents en rigolant.

–       Alors Monsieuh la comteuh un peuh de champagneuh ?

–       Arrête tes conneries ils parlent pas comme ça les bourges, protesta Milo.

–       Ils parlent comment alors monsieur l’expert ?

–       Ils disent « cher ami » d’abord, les bourges tout le monde est leur ami, ou leur copain. Mais si c’est un copain alors c’est un intime, un ami ça peut être n’importe qui qu’ils connaissent.

–       Chereuh amieuh, s’amusa son frère.

–       Et ils ont pas cet accent à la con non plus, il parle normal.

–       Ca va jamais marcher, déclara soudain Grz’ derrière eux.

–       De quoi qui va jamais marcher ?

–       Nous, grogna le dernier des frères en se dévisageant.

Avec son nez de travers, sa balafre qui lui divisait le visage en deux et sa paupière droite ornée d’un orgelet de bonne taille on pouvait comprendre qu’il puisse avoir des doutes quant à passer pour un bourgeois ordinaire. Milo se regarda à son tour. Le front avancé, le nez aplati, des mains d’étrangleur et une carrure pour déménager les pianos.

–       Avec le chien je suis sûr que ça passera, fit Goran pour se rassurer. Des trois il était sans doute le moins remarquable mais il n’avait indubitablement pas l’air chez lui dans les vêtements du gamin

–       Rien du tout, il nous faut une femme.

–       Tu veux appeler un tapin ? T’es cinglé ?

–       Tu vas faire la femme.

–       Ca va pas non !?

–       Je te demande pas ton avis, va t’habiller !

Goran en femme ? Très poudré alors, énormément même et maquillé comme une voiture volée. Grz’ fit remarquer que c’était pire question look, Goran alla se rhabiller. Cinq gros sacs et quatre valises, ils finirent par sortir l’un derrière l’autre, les mains encombrées comme s’ils partaient en vacance laissant le chien seul dans l’appartement qui aussi tôt ce mit à hululer.

–       Ces quoi ces conneries ? Râla Goran

–       L’aime pas être seul, expliqua Milo.

–       Va alerter tout l’immeuble ce connard !

–       On le bute, proposa Grz’

–       Eh il est cool ce chien, protesta Milo, pourquoi on ferait ça.

–       Parce qu’il nous emmerde ? Suggéra son frère.

–       Nan, nan, pas question on le prend avec nous.

–       Hein ? De quoi ? Tu crois pas qu’on est assez encombré !?

–       Justement ça fera genre on part en vacance.

–       T’en penses quoi Grz’ ?

Ce dernier secoua la tête signifiant qu’il ne voulait rien à avoir à faire avec cette discussion absurde.

–       Il pense comme moi ! décida Milo.

Et ils allèrent chercher le chien avant de claquer la porte, celui-ci leur fit la fête comme s’il ne les avait pas vu de la semaine.

–       Il est bizarre ce chien, on a buté ses maitres il en a rien à foutre et maintenant il nous kiffe.

–       Peut-être qu’ils le battaient.

–       L’a pas l’air battu.

–       Ou bien ils étaient chiants comme une messe.

Goran rigola en passant devant le gardien, tirant sur sa valise, un sac Vuitton sous le bras.

–       Dites moi, intervint soudain ce dernier. On peut savoir d’où vous sortez vous autres.

–       De quoi ? Répondit Milo en russe.

–       Oh… euh, do you speak english ?

–       Niet.

Le gardien essaya bravement de faire barrage de son corps en répétant sa question, d’où ils sortaient. Milo lui dit d’aller se faire foutre toujours en russe et il allait joindre le geste à la parole quand le policier entra à son tour dans le hall glaçant l’ambiance.

–       Un problème ? Demanda-t-il.

–       Niet problème ! S’exclama Milo avant de continuer en russe, ce mec nous emmerde l’âme pourquoi tu veux en être ?

C’est le moment que choisi le chien pour essayer de faire comme s’il était féroce. Il aboya à tout rompre, il en avait après les uniformes.

–       Bah il a quoi ce chien ? Demanda le pandore.

–       Grishka au pied ! Ordonna Milo en tirant sur la laisse du chien.

Le chien, ignorant qu’il avait été débaptisé, continua d’aboyer.

–       Pardon, pardon, s’excusa Milo alors que le flic s’écartait pour le laisser passer.

–       Eh mais attendez je connais ce ch…

Le gardien ne termina pas sa phrase, malencontreusement cogné à l’entre cuisse par un Grz’ fort encombré et de mauvaise humeur.

–       Ca va ? S’enquit le flic.

–       Aïïïïe…

–       Désolé, désolé, grogna Grz’ en les dépassant aussi rapidement que la décence lui permettait.

Le moment que choisi l’anse d’une des valises pour rompre sous le poids qu’elle contenait. Ca fit crac puis splaff. Goran jura en serbe quand entrèrent dans le hall un bloc au complet de CRS casqué et botté. Il y avait quatre têtes et deux bras dans ce sac là, il fallut un certain sang froid pour ne pas paniquer. Goran ne fit pas semblant, il était impressionné.

–       Qu’est-ce qui se passe ? Demanda-t-il en français d’une voix blanche.

–       Ne vous en faites pas, i y a une manifestation qui doit passer par ici, expliqua le flic, si j’étais vous je ne trainerais pas. Tenez, on va vous aider.

Ils soulevèrent le sac à deux.

–       Pffiou, vous partez pour de longues vacances vous ou quoi ?

–       Maison de campagne, répondit spontanément Goran, dans son esprit tous les bourgeois avaient une maison de campagne.

Et ainsi les flics les aidèrent à charger le van, quatre corps découpés, vingt kilos de cocaïne et les armes.

 

La nuit était tombée, le sac poubelle plongea dans l’eau sans bruit, coulant presque immédiatement à pic, ils avaient ajouté des cailloux. Un canal de la Marne, le chien, attaché à un arbre, les regardait se passer les sacs de mains en mains l’air jouasse.

–       Tu vas en faire quoi de ce clebs ?

–       Bin je vais le garder.

–       En tout cas c’est pas un chien de garde, ça sert à rien un chien si c’est pas un chien de garde, décréta Goran.

–       C’est toi qui sert à rien. Monsieur j’ai une théorie pour tout.

–       Meuh non j’ai pas une théorie pour tout !

–       Mais si, Grz’ j’ai pas raison ?

Grz’ grogna d’approbation, la dispute se poursuivit jusqu’à ce qu’ils retournent dans la voiture et plus loin. Goran ne lâchait pas facilement l’affaire.

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