Cocaïne

Pour Mélissa et Mélanie

 

Elle entra dans le corridor en roulant des épaules, fait pas chier inscrit sur son front. Elle portait le teeshirt informe du zonzon et leur espèce de pantalon connard numéroté comme une bestiole d’une espèce à part orange vif violent et blanc ta mère. Elle avait les avant-bras fins et musclés l’intérieur du bras droit occupé par deux dragons enlacés rouge et bleu, et le poignet gauche sur les veines une tête de mort, Punisher style. Elle avait un visage triangulaire, pommette haute, les yeux fendus noirs noisettes selon l’inclinaison de la lumière et son humeur. L’automne ou la nuit froide. La peau pain d’épice. Trois filles en tombèrent instantanément amoureuses. L’une d’elle avait un dos de catcheur avec une interminable ribambelle de roses tatouée sur ses muscles de forçat, une par fille qu’elle avait violé. Celle là serait pour elle tout spécialement, pas question que qui ce soit passe avant, on passa le mot, X avait posé sa marque, pas touche au bétail d’X.

En anglais le x se prononce ex et puisqu’on était dans un pénitencier américain du fin fond de l’Arkansas pour tous elle était Eks. Un mètre quatre vingt dix, cent vingt kilos de muscles, le crâne lisse, la peau crémeuse couverte de grains de beauté, des seins lourds et pendouillant avec un cul bas et laid comme celui d’une truie, quelques croix gammées du temps où elle était mariée à la cause avant de lui faire exploser le crâne une nuit avec du plomb de douze ; et les roses. Quand Eks en voulait une ça se savait vite, ça se sentait. Dans la cour, dans les douches, à l’atelier, au sport. Eks poussait, grognait, louchait parfois aussi et quand elle croisait sa future victime avait une espèce de sourire tordu, fou, effrayant qui renseignait vite l’intéressée sur ses intentions, son avenir. La nouvelle semblait s’en foutre totalement. Elle mangeait du chewing-gum ou chiquait parfois à la façon des vieux cowboys, crachant de long filet de salive jaune noir nicotine sur les pigeons et les rats qui s’aventuraient dans la cour, ses yeux indifférents lancés sur un point connue d’elle seule. Elle parlait peu, n’aimait pas s’épancher et quand on lui demandait d’où elle venait elle répondait invariablement « Fuck You ville, je te déconseille ». Le délit qu’il avait amené ici ? Complicité dans un braquage mais à dire vrai elle faisait chicanos des grands boulevards de L.A et ça ne posait pas plus de question de ça, pas plus que la colonne de feuille tatouée qui lui descendait depuis la nuque sur les omoplates. Tout le monde pensait toujours qu’il s’agissait de feuille de ganja, tout le monde se trompait. Mais c’était au gymnase que les filles se régalaient encore plus que sous la douche ; où l’attendaient déjà Eks et ses complices. Souple, musclée, toujours à mâcher ses chewing-gums tout en poussant la fonte et en frappant sec dans le sac qui en avait pourtant vu d’autres mais qui cette fois balançait comme s’il recevait les nouvelles d’une camionnette. On sentait le fauve, et la transpiration sur ses muscles longs et fins avaient une vertu encore plus érotique que l’eau crasseuse des douches. Pourtant Eks ne disait rien quand elle la voyait, même pas les yeux qui louchaient, elle attendait comme un boa qui mesure sa proie avant de l’avaler, caressant du regard cette musculature sinueuse qu’elle se promettait de nouer comme un nœud gordien jusqu’à ce que son cul, sa chatte, son clito n’en puissent plus de souffrance. Sur sa feuille d’entrée il y avait écrit qu’elle s’appelait Juanita Maria Uriquez Da Costa, on s’était renseigné sur elle, apparemment une première peine en dépit de ce qui se dégageait d’elle, un coup de pas de bol quoi, mais ça Eks s’en fichait bien que ça soit sa première ou dernière fois, elle était à elle. La nuit, dans le confinement de sa cellule elle regardait le plafond fixement en se passant sa grosses langue rugueuse sur ses lèvres mauves, chaque mouvement serpentant dans son imaginaire taré sur les courbes de la gamine comme un crapaud carnivore qui s’impatienterait sur le menu. Pourtant elle voulait attendre, rien qu’un peu, qu’elle soit mûre, qu’elle sente sa trouille monter doucement et elle savait que ce moment approchait. La petite avait beau crâner elle ne pouvait ignorer la rumeur la concernant pas plus qu’il y avait des paris sur ses chances de survie. Eks aimait broyer les filles parfois ; elle en faisait de la chair à pâté après lui avoir écrasé les reins avec sa prise spéciale que son con de mari lui avait appris. Juanita travaillait ses lombaires comme ses dorsaux tout en surveillant ses arrières à la façon d’un chat en terre inconnue. Parfois elle surprenait un ricanement, un rire ou une grimace de vice sur le visage des autres et sentait son pouls s’accélérer, l’adrénaline monter et ses nerfs avec. Alors elle chiquait et crachait de plus belle sa carotte de tabac, frappant les volatiles et les rats de la cour comme un cobra furax et attendait. Les jours passaient. La neige qui commençait à tomber sur le béton, l’eau crasseuse et grasse sur la peau rougie par le feu de l’exercice. La bouffe plate en splotch grisâtre dans des écuelles quadrillées, plastique blanc. Les matonnes vachardes et les autres, les lèches-cul, les gens. La puanteur des corridors, la promiscuité puis seule avec sa cellule, pas de livre, verboten, rien, elle seule qui continuait ses exercices. Une, deux, une, deux, sur les coudes, en poirier. Après quoi elle s’endormait comme une masse. Puis il y avait les gangs, les Aryan Sisters, Las Muertas del Norte, les Soul Sharks. Chacune sa race, ses codes, ses lois. Évidemment Eks était la patronne des A.S. Les ordures qui s’amoncelaient dans la cour et les corbacs. Las Muertas l’avait approché mais elle n’était pas du genre à se barbouiller la gueule de tatouage pour être dans un gang, pression ou pas. L’atelier couture avec le casque jaune batman sur le crâne pour pas entendre la vrille des machines à coudre. Et sa voisine de cellule Allison, une tête rose posée sur un flanc de cent kilos qui savait et se demandait pourquoi elle avait des feuilles de coca tatouées sur la nuque. Allison avait fait la mule pour des colombiens, elle connaissait. Elle essayait de lui parler mais la gamine n’était pas loquace. Les Aryans étaient les plus puissantes de la prison, Allison les renseignait comme elle pouvait, cette fille était sérieuse, cette fille était une tueuse, Allison en avait la certitude, mais Eks s’en fichait. Elle en avait fait cracher de plus balaises qu’elle-même, Eks savait se battre, et pas des coups de son mari con, elle avait fait du Kempo, du combat de rue… et la taule. Elle avait de l’expérience, et elle c’était une brindille.

La prison n’est pas l’école du courage ni de la solidarité si on n’appartient pas à un gang. La rencontre se déroula dans le gymnase alors que les gardiennes avaient toutes miraculeusement tournées le dos, Eks tenait la taule. Et toutes les filles étaient là pour assister à la curée. Juanita ou quelque fut son nom savait ce qui l’attendait, elle avait vu les autres s’écarter et Eks s’arrêter derrière elle alors qu’elle soulevait une barre de vingt kilos. La barre vola sans heurt et retomba lourdement en roulant sur ses poids. Eks l’attira par les cheveux et la retourna comme une crêpe de sa force énorme, sans un mot. Juanita pensa trop tard qu’elle aurait dû aller chez le coiffeur. Elle senti son cuir chevelu craquer avant d’être balancée contre une barrière d’haltères de toute taille. Ca fit kling et blang avant qu’elle ne parvienne à se redresser, un genou à terre, du sang plein le nez et la bouche. Elle cracha puis se releva, prête à se battre. Eks grimaçait son sourire tordu, les pognes qui claquaient comme des mâchoires de pitt bull. La fille évita le premier crochet qui passa au-dessus de sa tête comme un boulet avant d’accueillir le second en plein dans le foie. Grimace, deux pas en arrière, bras levés, déplacement, elle frappe en retour dans les côtes de toutes ses forces, sans l’ombre d’un mal. Elle frappe à nouveau, danse, Mohammed Ali et George Forman, Kinshasa. Le poing d’Eks part en gauche, trompe l’œil, c’est une droite qui lui arrive à l’orée de la mâchoire, la fille tombe en roulant, la tête qui bourdonne, les dents qui branlent, elle s’est coupée la langue et crache un mélange de sang, de salive et de reste de tabac à chiquer Red Man. Eks ne lui laisse pas le temps, coup de pied dans les côtes puis le menton, la fille pousse son premier cri à la grande satisfaction de son bourreau.

–       Je vais te défoncer la chatte salope, lui promet-elle en louchant, puis elle l’attrape par son teeshirt et la fait valser sur les appareils de musculation. Elle roule sur elle-même et se redresse, chasseresse. Eks ricane.

–       Mais avant ça je vais te bousiller ta belle petite gueule de pétasse, et balance du bout du pied une haltère de cinq kilos.

L’engin file grande vitesse, very shone, une belle courbe, elle a tout juste le temps de l’éviter et de la prendre en plein sur l’épaule, elle t’entend qui craque, grogne, alors qu’en deux bonds le monstre est déjà sur elle ! Comment elle arrive à se déplacer aussi vite avec son poids ? Elle n’a pas le temps d’attendre la réponse qu’Eks la saisie par le crâne et lui maroufle la gueule massif, un coup, deux, trois, une pommette s’écrase et se fend, son nez ploie et une narine se déchire avant qu’elle n’arrive à se dégager, hip hop capoeira, une main au sol, un pied qui débarque de nulle part comme un fouet à l’os et au muscle sur le gras de sa grosse nuque de gouine nazi. Une roue, la nazi gueule.

–       Salope je vais te tuer !

Eks ne parle jamais en l’air, cette rose là ça sera un massacre pré et post mortem, et il faudra qu’elles regardent tout ! La fille se remet le nez en place et se mouche de sang. Toujours pas un mot, juste quelques halètement et les pupilles en tête d’épingle, l’adrénaline au maximum. Eks fonce, elle bouscule tout, avant d’attraper une haltère et la lui la balancer à toute force exactement sur son épaule une nouvelle fois et là elle hurle, l’épaule brisée, aile disloquée, fini la capoeira et les roues savantes, Eks avance un autre poids dans la main et cogne avant que la gamine ait le temps de se redresser. Le crâne fait un bruit sourd, le front se fend, elle est étourdie, Eks lui arrache son teeshirt d’une seule main et lui empoigne un sein comme pour le lui déchirer.  La fille hurle, le coude qui part de lui-même comme un réflexe de ressort mais le coup rebondit sur les muscles de titan de la nazi qui la projette au loin tout en lui arrachant son pantalon d’une seule main ; petite culotte et hématomes. La môme voit double, titube, Eks se jette sur elle le genou boxe thaï qui s’enfonce dans son estomac en la faisant gerber, souillant le sol d’une bile jaune et noir. Elle est furieuse et épuisée mais elle sait qu’elle n’en a plus pour longtemps avant de sentir ses doigts lui déchirer la chatte. Eks rigole et la fait valser de la cheville Kempo, ses côtes craquent. Elle l’attrape par la taille, le moment qu’elles attendent toutes, le moment ou elle va la serrer jusqu’à lui disloquer la colonne. La môme gonfle ses muscles du mieux qu’elle peut mais elle étouffe déjà, Eks lui assène un coup de tête qui fait craquer son nez, puis un autre tout en resserrant sa prise de toutes ses forces. D’autres côtes explosent, littéralement, elle va mourir et elle le sent. Un autre coup de tête et encore un autre, elle a le nez en sang et la peau du crâne qui montre l’os, puis soudain il se passe l’impensable. Soudain elle lui mord le nez de toutes les forces qu’elle a accumulé à force de mâcher et de chiquer. Elle savait qu’une arme n’aurait servit à rien, Eks l’aurait su et s’en aurait servit contre elle, alors elle mord et mord encore faisant couiner la pute avant de lui arracher. Eks hurle et relâche légèrement sa prise, assez pour qu’elle glisse son bras par-dessus le sien et lui plonge la main dans la plaie béante de son nez. Elle l’enfonce, creuse, elle gueule tout en mâchonnant le bout de viande et de cartilage.

–       CHINGA DE TU MADRE !

Le bout de ses doigts s’enfoncent dans la matière cérébrale puis elle tire, dénichant un morceau de cervelle avant que la géante ne tombe à la renverse devant l’assemblée tétanisée. Plus un mot dans pièce, Eks git le visage dans une flaque de sang rosée, on entend la gamine reprendre son souffle, l’une après l’autre les filles quittent la salle sans un regard.

Deux semaines d’infirmerie puis la sortie, officiellement la nazi était morte en tombant dans les escaliers et apparemment la gamine avait des amis haut placés à en juger par la rapidité de sa peine. Et de la limousine qui l’attendait à sa sortie. Moulée dans un ensemble noir, boitant et le visage couvert de bleu, le nez aplati. Le chauffeur portait des lunettes noires, la peau fraiche, le visage carré, il démarra sans un mot et s’enfonça dans le paysage enneigé. Le type dans son gros manteau en poil de chameau gris souris attendait sur le bord de la route devant une Mercedes, une sacoche à la main. Il entra dans la limousine et poussa un petit bruit en apercevant son visage tuméfié.

–       Vous allez bien ?

–       L’argent.

–       Oui, bien sûr, dit-il en ouvrant aussi tôt la sacoche. Cent mille dollars en petite coupure. Elle n’avait pas besoin de compter, elle savait que madame la sénateur ne jouait pas. Sa fille avait croisé Eks….Sa fille était dans un hôpital psychiatrique, catatonique.

Il regarda les formes de son corps, il l’avait déjà rencontré, il était l’intermédiaire et rêvait de se la faire en dépit que c’était une tueuse professionnelle.

–       Je peux vous inviter à déjeuner ? On vous doit bien ça… Demanda-t-il comme si ça le concernait. Le chauffeur se retourna et enleva ses lunettes, des yeux de filles.

–       Casses toi toto t’es pas du club.

Une voix de femme, il reparti sans demander son reste. Elles attendirent en silence que la Mercedes disparaisse puis la première dit.

–       Bah toi qui voulais te faire refaire le nez….

–       Ta gueule, emmène moi chez le tatoueur.

La limousine démarra.

–       Tu sais un jour Cocaïne ça va mal tourner et tu l’auras pas volé.

La gamine se marra.

–       Ca tombe bien je ne suis pas une voleuse.

La feuille de coca était tatouée à la pointe de son omoplate droit. Elle avait fait ajouter une morsure, un coup de dent dans la feuille. L’autre secoua la tête désabusée, elles s’embrassèrent à pleine bouche puis retournèrent dans la limo, Cocaïne avait une faim de louve, elle rêvait d’un T-Bone bien saignant.

 

 

 

 

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