Soleil vert

Tout le monde se souvient de ce film avec Charlton Heston, où aidé d’Edward G. Robinson, il découvre la réalité atroce qui se cache derrière les nouvelles tablettes nutritives en vogue. Ce film a tellement marqué les esprits qu’aujourd’hui chaque fois qu’on évoque les effets de la malbouffe, comme ces granulés que le gouvernement brésilien se proposait de donner à ses indigents, on compare notre situation à celle décrite par le film. Une société qui s’auto-cannibalise une fois qu’elle a tout ravagé. Ca revient comme une forme de gimmick sur les réseaux sociaux, présentez le dernier steak de synthèse proposé par l’industrie et dans le commentaire quelqu’un lâchera l’immanquable « Soleil Vert ». Ca nous rassure les épithètes, ça nous évite surtout de nous responsabiliser. Car finalement c’est assez simple, aucune entreprise actuelle ne se lance dans la conception d’un produit sans une très sérieuse étude de marché, donc si on fabrique de la merde dites-vous que c’est uniquement parce que vous êtes disposé à en manger. Mais finalement dans tout ça tout le monde a un peu oublié qu’avant d’être un film, Soleil Vert est un roman de Harry Harrison qui situait lui la catastrophe vers 1999. Or la trame du roman n’a rien à voir avec celle du film, et pour cause. Pas de révélation extraordinaire, pas de « green soylent » cannibale, pas de complots c’est largement pire que ça. Le roman en réalité suit le quotidien d’un flic qui enquête sur un petit crime crapuleux au milieu d’une fournaise surpeuplée et affamée : New York. Une fournaise où demeurent naturellement quelques privilégiés qui monopolisent le peu de ressources qui reste, pendant que la population mondiale continue d’augmenter inexorablement. C’est du reste l’obsession du vieil ami du héros, l’augmentation de la population mondiale, point de vue qu’Harrison oppose à la petite amie qui rêve encore en couleur d’avoir des enfants et une petite vie installée. Soleil Vert est en réalité un roman extrêmement noir qui nous entraine dans le monde de bientôt voir de maintenant, où tous continuent de fonctionner dans un aveuglement comptable pendant que dans une canicule infernale on manque d’absolument tout, vêtement, nourriture, eau. La population augmente, les gouvernements refusant de mettre en place une politique de restriction des naissances, les principaux intéressés continuant de se comporter comme des enfants avec des droits et aucun devoir ni envers eux, ni envers le monde qui nous entoure. En réalité ce que nous montre ce roman écrit en 1966 c’est qu’en dépit de l’effondrement du monde, rien ne change, strictement rien, ni avant, ni après, ni pendant. Une vision sombre, voir totalement nihiliste de notre avenir et du comportement humain en général à ce sujet, un aveuglement complet de l’humanité qui ne cesse au fil des pages de se trouver de nouvelles raisons d’espérer à un avenir meilleur alors que tout démontre qu’en fait d’avenir il n’y a rien de plus qu’une longue agonie au soleil.

« Le nihilisme vert, le meilleur atout du capital »

La phrase en titre m’a encore été servi il y a peu par un réactionnaire très attachés, comme tous ceux de son espèce, a m’assortir cette affirmation d’épithètes d’un autre temps sur les « gauchistes » car tout ce qui ne permet pas à un réactionnaire de rester circonscrit à ses schémas de pensée limités est forcément qualifié de « gauchiste ». Et je dois admettre que si on écoute le discours moyen de l’écolo même de la dernière minute, le tableau est en effet catastrophique, voir complètement anxiogène, et qu’il est nettement plus rassurant de se dire que la solution est là, ou ici, qu’avec un petit effort de chacun et des réformes politiques on peut sauver le monde. On peut également se dire et se rassurer que ces réformes n’ont pas lieu à cause des « gauchistes ». Ou au contraire opposer que le monde est aux mains du libéralisme le plus aveugle et que les seuls complices idéologiques à chercher à la propagation de ce libéralisme catastrophique est le consommateur lui-même. On peut également croire ce que nous disent les responsables politiques réunis à la COP21, imaginer que les fameux accords de Paris sont un pas formidables en dépit de l’opposition du bouffon infantile qui menace la paix dans le monde à coup de tweet. On peut oublier, c’est notre droit, que par ailleurs les mêmes états à la vertu toujours renouvelés signent des accords commerciaux transcontinentaux qui sont en réalité en termes d’environnement rien de moins qu’un suicide collectif. Oui on peut tout ça. Le toit a déjà été emporté, le premier étage est en train de brûler, il ne nous restera bientôt plus qu’un placard enfumé pour nous chamailler au sujet de qui est responsable de l’incendie ou sur la meilleure méthode pour l’arrêter avec un mouchoir et un verre d’eau, mais la maison brûle quand même, et l’incendie s’accélère.

Ecocide

Il y a quatre ans de ça, un été, une abeille s’est introduite chez moi et a piqué ma chatte qui s’est retrouvé avec une chique fameuse et qui ne comprenait pas pourquoi je riais. Les animaux ne se plaignent pas de leurs douleurs, je ne sais même pas si elle s’est rendu compte de ce qui se passait sur son museau, mais toujours est-il que c’est la dernière abeille que j’ai vu depuis. Quand je vivais à Paris, été comme hiver, le paysage le plus commun en dehors des pigeons c’était les moineaux qui s’ébattaient dans la poussière, n’avaient peur de rien même pas d’aller piquer des miettes de votre sandwich sous votre nez. Quand je me rends dans le square à côté de chez moi aujourd’hui, c’est rare que j’aperçois encore des oiseaux, et c’est bien normal ils sont morts. En Angleterre c’est 50% de la population des moineaux domestiques qui a disparu et en France 11%. On a du mal avec ce mot en occident « mort ». Nous avons tellement évacué la question, nous y sommes si peu physiquement confronté, nous avons tellement glamourisé la mort et la violence à travers le cinéma que quand on parle de 6ème extinction de masse, quand on souligne que 52% des animaux sauvages sont morts on préfère utiliser le mot  « disparus » et d’ajouter que par contre la population de panda a augmenté. La Chine utilisant les pandas comme moyen de communication politique leur préservation n’a rien de surprenante. Oui « disparus » comme s’il s’agissait d’un tour de magie avec aucun responsable ni coupable. Comme si les deux tiers des espèces vertébrés qui vont mourir d’ici 2020, d’ici 3 ans, n’avaient pas supporté l’inéluctabilité de la croissance qui doit continuer coute que coute et avaient décidé de s’évaporer dans un nuage de fumée. Et je pense que si on en entassait devant l’assemblée nationale la montagne de cadavres d’animaux morts que cela représente, et ce sans y ajouter les millions qu’on tue chaque année pour notre alimentation et surtout le seul bénéfice de l’industrie agro-alimentaire, la seule chose que retiendrait le monde c’est le scandale sanitaire, la violence de la provocation et éventuellement de gueuler sur des réseaux sociaux qu’il faut faire quelque chose. Bref l’animal le plus dangereux et le plus stupide de la planète s’en remet à la fatalité pour discuter de son avenir. Les abeilles disparaissent ? Pas grave on les remplacera par des drones pollinisateurs. Ce qu’on trouve dans nos assiettes est de plus en plus pollué, c’est pas grave on va manger des légumes achetés en circuit court. Le pétrole pollue tout et contribue au réchauffement planétaire, c’est pas grave on va fabriquer des millions de panneaux solaires et d’éoliennes qui n’ont d’écolo que le nom pour pouvoir continuer de faire tourner les millions d’appareils électroniques que nous produisons et jetons chaque jour. Car tout doit continuer comme avant, comme dans les années 50, 60, 70, 80… il suffit juste d’affiner nos besoins, segmenter les datas, et hop voilà la « croissance verte » ce formidable oxymore que nous a inventé le capitalisme cette idéologie de mort.

Aliénation globale

J’ai toujours rêvé d’avoir des enfants et en inconsolable romantique je me dis toujours qu’un jour, en dépit de mon âge, ça pourrait me tomber dessus. Je sais déjà que je ferais un excellent père mais je ne suis pas certain que la femme avec qui je les aurais serait disposée à ce qu’ils ne se rendent dans aucune école de la République pour apprendre à en faire de bon consommateur avec l’espoir d’un plan de carrière en CDI. Qu’au lieu de ça ils apprennent des boulots manuels, à être autonome alimentairement donc apprendre à cultiver, à chasser et dépecer (autant de chose que je serais également moi-même obligé d’apprendre, je précise), à être solidaire également et en toute circonstance, indépendamment de ses moyens, et surtout apprennent à faire sans au lieu d’avec. Apprennent à se rationner en eau, en viande, en plaisir divers et donc apprennent également d’autres formes de loisir que l’hébétude devant un écran de contrôle. Je crains que dans notre société  de babillement, une telle éducation soit comprise comme une contrainte briseuse d’enfance alors qu’à mes yeux c’est aujourd’hui la seule éducation valable si l’on souhaite à ses enfants un avenir pas trop mal commode, si simplement on les aime. Je sais également que dans l’esprit de biens de mes concitoyens c’est juste de la paranoïa, une forme de survivalisme, un truc d’américain fou quoi. Mais de toute manière, je l’ai déjà dit, je me sens de moins en moins concerné par votre société, vos petites agitations sans importance, vos débats politiques sans fin, les épithètes que vous vous lancez à la figure pour ranger telle personne dans un camp idéologique, vos chamailleries sur l’immigration ou la gouvernance du nouveau roi de France. Je vis au milieu d’une société malade, narcissique, qui n’a de cesse de regretter son passé, bref une société qui a le nez collé sur l’index qui lui montre la lune, j’en suis conscient et plus ça va moins je suis effaré par l’ignorance dans laquelle vous vous maintenez coûte que coûte de peur de lever la tête du guidon et de réaliser que le mur est à vingt mètres et que les freins sont cassés. D’ailleurs pourquoi le feriez-vous ? Les constats alarmistes se multiplient mais tout ça est généralement assorti de date lointaine 2050 et du conditionnel « on pourrait voir les espèces disparaitre ». Or il n’y aura plus de terre arable sur terre dans exactement 13 ans et des millions d’hectares sont déjà appelé à mourir.  Or la Californie brule depuis le mois de juillet et donc 52% des espèces animales du globe sont mortes. Non, ce qui compte c’est qu’un chanteur alcoolique est parti et que ça permette à un escrosophe de nous faire part de son sectarisme qui sera repris en boucle absolument partout. Ce qui compte c’est que le nouveau roi de France a fait de l’agitation indignée à propos de l’environnement tout en se proposant de continuer exactement comme avant sous le label « Nicolas Hulot approved-le logo est vert donc on peut avoir confiance » sous le label du green washing. Et quand un cinéaste filme l’image insoutenable d’un ours polaire crevant de faim, efflanqué comme s’il venait de sortir d’un camp, la planète média reprend la vidéo en boucle, tout le monde pleurniche et passe à autre chose, c’est bientôt Noël. Le camp lui reste ouvert et pour le moment ce sont les ours blancs, la faune aquatique, et les oiseaux marins les premières victimes. En fait cette vidéo m’a fait penser à une autre, cette petite fille victime d’une catastrophe naturelle, coincée dans la boue, accrochée à un bout de bois, les yeux noyés par la terreur et que le monde entier a regardé crever lentement entre la poire et le fromage. Tout en se scandalisant que de telles images soient disponibles. Je me suis obligé à regarder cet ours, à ne pas l’oublier, jamais et j’ai allumé un bâton d’encens pour lui. C’est parfaitement dérisoire, parfaitement pathétique mais c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour exorciser moins ma peine que ma rage et mon mépris pour mes semblables.

Suicide collectif

Dans le film Soleil Vert il y a deux moments qui m’ont irrémédiablement marqué. Quand Charlton Heston découvre un dérisoire pot de confiture et s’en régale comme un assoiffé qui n’aurait pas vu d’eau depuis une semaine. Et quand Sol, va volontairement mourir en regardant des paysages passés sur fond de Pastorale. Depuis je ne cesse d’associer la Pastorale à ce moment, et à la beauté de la nature qu’il filme. Beethoven voulait décrire le printemps musicalement c’est donc un printemps magnifiques que j’ai dans la tête chaque fois que j’écoute cette musique découverte à l’occasion de ce film. J’ai 53 ans en 2017, je n’avais pourtant jamais envisagé que si j’atteins ou dépasse les 70 ans je vais un jour me trouver exactement dans la situation que Heston pour la confiture et Robinson pour l’inconsolable mort programmée, que j’allais probablement vieillir entre Soleil Vert le film et Soleil Vert le livre.  Et que pendant que je vieillirais sur un caillou désolant, les autres naufragés continueront de se lancer des épithètes idéologiques à la tête et d’imaginer qu’ils ont encore un avenir. Je ne me fais aucune illusion à ce sujet, il me suffit de me balader dans mon quartier ou un réseau asocial pour observer l’inconscience générale. Et on ne peut même pas parler d’ignorance puisqu’on ne cesse de nous le répéter, l’environnement se dégrade à vue d’œil. Non c’est une aliénation volontaire, conscientisée et systématiquement renouvelée chaque fois que vous allumez votre poste. Ou peut-être est-ce que c’est même pire peut-être que vous êtes vous-même tellement empoté que vous n’avez pas été foutu d’élever vos gosses à savoir faire des choses élémentaires comme cuire des œufs, ou faire renouveler sa carte de crédit. Ce n’est pas des exemples prit au hasard, l’autre jour un gamin de mon quartier, 19 ans, petit dealer intérimaire de son état, m’avouait que quand il voulait des œufs il demandait à sa petite sœur. Et je viens de perdre 20 minutes à la poste parce que non seulement le gamin devant moi voulait faire changer sa carte de crédit sans justificatif de domicile et juste avec une carte d’identité à la mauvaise adresse, et voyant que la dame faisait juste son travail en le ramenant dans le monde réel, d’aller pleurnicher auprès de papa qui s’est mis à pourrir l’employée au nom de son lombric de fils.

Oui c’est sans doute pire. Depuis 17 ans, depuis que je suis tombé malade, je vis dans la précarité. J’ai appris à faire beaucoup sans et en fait même si ce n’est ni volontaire ni agréable, même si je ne suis pas parti en vacance depuis 16 ans, même si je ne participe à aucune de vos réjouissances ritualisées, Noël, Jour de l’an, vacance d’été, Pâques, que sais-je, je suis contant de connaitre ça, moi je suis prêt à ce qui va suivre. Ca n’a pas toujours été le cas. Quand je me suis retrouvé à la rue la première fois j’étais terrorisé à l’idée de sombrer, et pourtant j’ai survécu et aujourd’hui je n’y suis plus. J’ai découvert que j’avais infiniment plus de ressources que je ne le croyais, voir que tous ceux qui au cours de ma vie ont voulu me faire mon éducation. En fait en ce moment je me sens comme quelqu’un qui aurait vu deux fois la Seconde Guerre Mondiale, assisté deux fois au procès de Nuremberg et qui à la veille de la vivre une troisième entendrait des gens dire « plus jamais ça ».  L’autre jour, fait rarissime j’ai voulu regarder la télé, n’importe quoi comme fond sonore pendant que je cuisinais. Je me retrouvais devant une émission de consommation, infomerciale déguisé en reportage sur les « fous de Noël » où un animateur expliquait que c’était de plus en plus tendance de dépenser des fortunes pour décorer cette pitoyable fête. Et de nous faire part de deux aliénés, l’une visiblement nantis qui se proposait de s’offrir un conifère de deux mètres le temps de cette farce, car après tout les arbres sont des objets jetables, et un autre, simple employé, qui chaque année dépense des montagnes d’argent pour illuminer sa baraque d’un festival son et lumière, comme aux Etats-Unis où ce gâchis formidable d’énergie et d’argent est également une tradition. Comme toutes ces émissions celle-ci n’avait qu’un but, mettre dans la tête des gens  l’achat indispensable de décoration pas moins indispensable à un événement sacré (chaque année de terribles disputes pour savoir si crèche ou pas en raison de la loi de 1905) tout en mettant en lumière des comportements déviants à seul fin que le consommateur puisse se dire « ah non moi je ne suis pas comme ça, je n’achèterais que cinq guirlandes au lieu de dix ». Mais ce que j’ai retenu c’est que pas une seule seconde quelqu’un se scandalise qu’on coupe des arbres dans le seul but de les voir crever dans son salon sous des tonnes de saloperies à base d’énergie fossile. Et que comme chaque année mon quartier va se retrouver avec des arbres morts sur le trottoir. Parce que c’est censé être la fête des enfants, qu’il faut enchanter nos petits, les faire rêver comme il sied au temps de l’enfance. Après tout c’est pas tous les jours qu’un enfant occidental peut manger à sa faim, traverser une rue sans être bombardé, avoir de l’eau potable ou chier dans cette même eau. C’est pas tous les jours qu’ils peuvent s’acheter 50 jeux vidéo ou poupée Star War ou passer 8h devant un écran. Il est normal donc que Noël leur soit consacré, important de respecter des traditions idiotes au sujet de superstitions pas moins absurdes car après tout c’est le moment magique que toute la société de consommation attend, l’orgie généralisée, autorisée, mieux, institutionnalisée. Au fait est-ce que quelqu’un s’est amusé à calculer le bilan carbone d’un Noël moyen en occident ?

Allez, puisque c’est la saison je vais vous faire un cadeau, je vous prévient c’est très long, très déprimant et si vous n’êtes pas convaincu par la catastrophe en cours vous ne le lirez simplement pas, mais ça me semble plus utile de lire ça que la dernière recette tendance pour la dinde « écoresponsable », bonne lecture : https://partage-le.com/2017/12/8414/

 

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