Wake in fright (1971) sang, alcool et poussière.

C’est un drôle d’objet que ce film qu’il serait aujourd’hui parfaitement impossible à réaliser en l’état. Construit et fabriqué sur la même trame qu’un Délivrance ou qu’un Massacre à la Tronçonneuse, la confrontation entre deux mondes, l’un qui se pense civilisé et un autre brutal, sauvage et fabuleusement alcoolisé. Deux univers que tout oppose mais qui ne va cette fois pas relever strictement de la survie mais de la haine de soi. Qui ne va pas confronter la civilisation à la sauvagerie, mais révéler à la première sa part de sauvagerie, d’innommable, d’insupportable à soi.

John Grant est un petit instituteur du fin fond de l’Outback australien. Un de ces bleds totalement paumé, écrasé par le soleil, et où il ne se passe strictement rien. Il n’a pas choisi son affectation, et s’il désire se sortir de cette ornière qu’il déteste du fond du cœur, il faut qu’il paye à l’éducation nationale australienne une coquette somme, largement plus que son salaire. Pour cette fois il part pour ses congés de Noël à Sidney rejoindre sa fiancée, il doit faire escale dans un autre bled paumé, la cité minière de Buddanyabba que tout le monde surnomme ici The Yabba comme si c’était un genre de lieu culte. Mais s’il y a un culte dans cette ville c’est celui de la bière, des quantités astronomiques et continuelles de bière qu’on boit et qu’on vous impose de boire. Et pour faire passer ça, de temps à autre, on ajoute du whisky. C’est en enfer où va plonger notre petit instituteur et pour le moment il ne sait pas encore. Pour le moment, il entre dans ce monde de mâles alcoolisés par la petite porte. Il est intelligent, éduqué, un brin guindé, c’est qu’il n’appartient pas à ce monde de brutes, et puis il est seul, pas très bien dans sa peau, et il a affreusement chaud, comme tout le monde, alors il rentre dans ce bar bondé qui est vécu et montré comme un monde à part, étranger, rude, fait de pintes et de gros rire, de gros gars de la cambrousse qui n’ont rien de mieux à faire que de picoler et jouer à pile ou face.  Et puis voilà ce shérif bizarre, intrusif, qui le fait boire, l’entraine même dans cet enfer qu’on découvre peu à peu, alors qu’entre en scène Donald Pleasence, magnifique dans son rôle de médecin alcoolique, à la fois cinglé et sage. Il sera son compagnon pour le reste du voyage, celui qu’il l’emmènera découvrir sa propre sauvagerie, sa propre haine de soi, celle que portent tous finalement ce troupeau d’hommes.

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Ces hommes qui n’ont rien à faire de leur vendredi soir sinon boire, parient de l’argent à pile ou face, Clarence Tydon alias Doc, joué donc par Pleasence l’entraine dans le jeu et il se laisse d’autant prendre qu’il gagne. La moitié de ce qu’il doit à l’éducation nationale, la moitié de la clef des champs, c’est trop tentant. Alors bien sûr il double la mise, et bien sûr il perd. Coincé dans ce bled cramé de soleil avec un dollars en poche et nulle part où aller. Il retourne dans ce bar où il a tout perdu, rencontre un autre type qui à son tour va l’entrainer dans la ronde de l’alcool. Et puis pourquoi pas l’héberger puisque il est dans la merde. Il vit avec sa fille, Janette, pas de problèmes. Et les flots d’alcool continuent, des gars débarquent, des gros, brut de décoffrage, pas fin, et tout le monde picole encore et toujours. John l’intellectuel se sent à part, décalé, il s’ennuie, il se rapproche de Janette. Cette jeune femme qui semble à la fois indifférente, pleine de ressenti et bouffée par une sorte de désespoir de vivre. De partir loin de ce trou où il y a une femme pour trois hommes et rien à faire. Il se rapproche et il sombre, dans une luxure d’alcool et de violence, entrainé de bout en bout par le docteur et sa propre faiblesse.

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Comme je le disais le film se construit comme maint film d’horreur ayant pour thème la civilisation contre la sauvagerie. Le gars de la ville, l’intello qui se paume chez les bouseux, tous plus bizarres, insistants, grossiers les uns que les autres. Et c’est également une sorte de survival où le héros tente d’échapper à cette ville comme à sa vie qu’il déteste avec en climax, une partie de chasse au kangourou insoutenable, où l’on massacre en riant comme des gosses hystériques, on égorge et on se saoule. Une scène d’autant âpre que pour se faire Kotchev a participé à une authentique chasse en tirant des images d’une telle violence que lui-même décida de réduire la scène, et que le film sera initiateur d’une loi visant à limiter la chasse au kangourou. Dans le contexte actuel cette tuerie prend encore plus de résonance.  Une résonance renforcée par la volonté du réalisateur de se rapprocher du documentaire. C’est sale, c’est brûlant, ça sent la semi folie, l’ennui, la haine, en permanence. La haine de soi qui pousse à boire, de cet environnement sur lequel on veut se venger avec la dernière des rages, d’une vie figée, collée de sueur, de mouches bourdonnantes, d’hectolitres de bière. Grant déteste sa vie, sa situation, ce trou où il est planté pour les vacances, ces bouseux ivrognes qui déambulent leur silhouette massive autour de son corps frêle, bien dessiné, éduqué. Et ils ne s’aiment pas beaucoup plus, êtres frustres et frustrés, femme et hommes, où le seul exutoire des chairs ne peut s’exprimer qu’à travers la bagarre, la tuerie, les bitures. Cette haine de soi, cette maladie, nous la portons tous en nous et qui nous pousse toujours un peu plus à vouloir dévorer notre environnement, nous dévorer nous-même, ronger par notre inconsolable solitude. Ce que Grant rencontre au fond dans ce désert des âmes c’est lui-même et tout ce qu’il déteste en lui. Car ceux qui l’entourent, ce troupeau de brutes imbibés se montre beaucoup plus compatissant avec lui, là où lui les juges comme il se juge.

Ecrit et filmé à la fois comme un conte fantastique et un thriller Wake in fright, Réveil dans la terreur en VF s’avère en réalité une étude psychologique autour d’un monde où l’espace est si vaste, si infini qu’il  vous confine, vous écrase sous son immensité. C’est une prison à ciel ouvert et sans porte où il n’y a nulle part où aller. Un monde sans issue, le nôtre. Une immensité que Kotcheff ne pouvait que comprendre, lui le canadien, comme il le dit lui-même : « Je pensais tout ignorer de la vie dans l’Outback. Mais j’ai vite compris que ce n’était pas si différent du nord du Canada : les mêmes grands espaces qui ne vous libèrent pas mais qui, au contraire, vous piègent. Et la même société hyper masculine, où les femmes n’existent pas. Les pubs et les boîtes de nuit leur étaient interdites. Elles restaient à la maison pendant que leurs maris allaient se soûler, se battre ou chasser le kangourou. Alors, une nuit, elles mettaient la tête dans le four. »

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Nominé au 24ème festival de Cannes, adapté du roman éponyme de Kenneth Cook, initialement prévu pour Joseph Losey et Dirk Bogarde qui a acheté les droits, Wake in Fright échu finalement à Kotcheff, le futur réalisateur de First Blood, alias Rambo. Immédiatement le réalisateur canadien exprime l’idée de tourner sur place ce qui fera caler Michael York initialement prévu pour le rôle principal, et qui le regrettera longtemps. C’est que dans l’Outback, alors qu’ils tournent dans la petite ville de Broken Hill, il fait 50° et pour rajouter à l’ambiance comme jouer sur les nerfs des comédiens, Kotcheff fait venir des wagons de mouches qu’il relâche au moment des prises. Il bannie volontairement toute couleur froide du cadre, relâche dans l’air de la poussière rouge en spray afin de renforcer le sentiment de chaleur, d’écrasement sous un soleil de plomb, qui baigne l’ambiance du film. Un soleil de plomb où les êtres semblent frire dans le jus de leur sueur et de leur alcoolisme, de leur ennuis, leur solitude, leur aliénation.

Acclamé par la critique puis totalement oublié. Sauvé de la destruction dix ans plus tard par son monteur qui en retrouve une copie dans un studio de Pittsburg, le film a bénéficié récemment d’une ressortie DVD réveillant l’appétit de tous les amateurs de film culte. Sur la toile il n’est visible qu’en VO non sous-titré, donc si vous n’avez pas peur de vous coltiner avec quelques accents australiens (Gary Bond, l’interprète principal parle un anglais en revanche très distingué, ce qui colle parfaitement à son personnage) je vous le conseille vivement.

 

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