l’Enfer (extrait)

Luxure.

C’était les années 90. Karen disait que les années 90 c’était les années 80 qui prenaient racine et se pavanaient. Après avoir roulé quelques pétards, elle aimait développer de grandes théories sur les décennies qui passaient et leurs conséquences sociales. Et toutes sortes de théories d’ailleurs. Elle disait que les années 80 avaient stoppé net le Grand Rêve, fin des illusions libertaires, et la créativité des trente années précédentes converties en bon argent. Maintenant on en profitait, on faisait les beaux avec ses toutes nouvelles certitudes, greed is good. Karen vous regardait alors pendant un instant par-dessus ses lunettes, l’air amusé, et puis elle vous sortait un magazine au hasard. Il y avait toujours des magazines chez elles. Paris-Match, Le Point, ces choses là…

– Regarde les 5 Grandes, par exemple, Naomi, Cindy, Claudia, Linda et Christie, qu’est-ce qu’elles sont sinon le message du libéralisme au sujet de la femme idéale.

Elle ouvrait une page, jamais complètement au hasard, qu’elle avait cornée, et exhibait la photo d’une des reines. Naomi Campbell sur une plage, longue, parfaite et bleue comme un carnassier de compétition. Un rêve de colonialiste.

– Or quel modèle de femme idéale propose le libéralisme ? Une salope de réputation internationale, qui gagne un max de thune, et baise avec des célébrités. Et comment tu le sais avec qui elle baise ? Parce qu’on te le dit !

Si les pages étaient cornées c’est parce qu’elle passait beaucoup de temps à lire ces magazines qui traînaient chez elle, à fumer des joints et à y réfléchir,  près du téléphone. Si elle semblait si convaincue et convaincante, c’est qu’elle venait d’une famille qui avait de l’argent, recevait des gens, et avait précisément arrêté d’y croire vers 1978. Et aussi parce qu’elle vous disait tout ça en tailleur Chanel, avec ce visage de petite bourgeoise impétueuse qu’elle avait, son sourire carnassier, trois ans d’études de com. derrière elle. Quoiqu’en fait ils n’y avaient jamais vraiment cru. Les pattes d’éph. et le bandeau dans les cheveux c’était le chic pour tout le monde. Mais ils avaient fait semblant. En revenant de Ceylan et de Bali ils s’étaient intéressés aux placements financiers. Au début ils avaient voulu ça éthique. Surveillé, humanitaire, tout le tralala, qu’y a-t-il de mal à prendre du plaisir en se faisant de l’argent ? Et puis bien entendu… Ils avaient investi dans la pierre, acheté et revendu des résidences secondaires à leurs « amis » qui, s’ils ne l’étaient pas, le devenaient de fait dans leur conversation. Ses parents, sa sœur, appartenaient à cette espèce qui n’a pas de copains, d’associés, de clients ou de relations, mais des amis. Des amis de la même espèce et ils se donnaient tous, sans exception, du « cher ami » à la première occasion, comme un rituel. Catherine le savait, elle avait un peu les mêmes à la maison. Catherine était subjuguée.

– C’est la conception intime et forcément juvénile de la femme de cette bourgeoisie née de la seconde révolution industrielle de notre siècle.

– Seconde révolution industrielle ?

– Bien entendu chérie, la première c’est l’avènement des inventions, l’électricité, la vapeur, le travail à la chaîne et structurellement la mise en servitude des classes populaires.

A ce moment là en général elle vous passait le joint, ou en roulait un autre pendant que le sien restait à se dandiner au balcon de sa bouche pulpeuse. Rouge à lèvres cerise, perles autour du cou, un cadeau de sa tante.

– La seconde qui intervient entre la reconstruction de l’après-guerre et le Baby Boom. La bourgeoisie concède au désir d’émancipation de ses forces vives, les colonisés d’hier, les femmes, et sa jeunesse, à seule fin en réalité de proroger ses intérêts tout en se protégeant du changement. La lutte des classes se déplace non plus dans un rapport de bas et de haut, mais de bas vers le bas et de sexe contre sexe, sur une échelle égale entre jeunesse, immigrés, femmes, et classes populaires historiques.

– Je vois, disait alors Catherine en marquant une pause. Si je comprends bien, tu soutiens que c’est la même bourgeoisie mais travestie qui intervient dans la marche du monde depuis le XIXème siècle. Mais il y a quelque chose qui cloche dans ton raisonnement, cette bourgeoisie-là, sa conception de la femme c’est la maman ou la putain, pas seulement la putain, même de luxe.

Catherine avait choisi le droit, mais elle venait une famille où l’argent était plus ancien, presque une tradition. Ses parents auraient regardé ceux de Karen avec hauteur. Et puis Catherine n’avait pas terminé ses études et continuait de fréquenter les rallyes. Karen s’était déjà mariée, ce que ses parents n’auraient jamais toléré. Aux yeux de la première la seconde avait un parfum inaccessible de liberté, d’indépendance.

– C’est là où tu te trompes. La bourgeoisie sépare la maman de la putain. La cocotte d’une part, la maîtresse, impossible ou non, et la mère de l’autre. Sans compter qu’ici il faut insister sur la dimension juvénile. Naomi, Linda, Cindy, Claudia et Christie ne sont plus seulement des fantasmes de putains divines, elles sont des putains conquérantes qui vont au-delà des demandes des hommes. Des cocottes formidables, internationalisées, institutionnalisées !

– Des cocottes en papier glacé.

– Oh joli !

Catherine était la seule amie de Karen, mais Karen n’était pas la seule amie de Catherine. Elle suivait la ligne tracée par un monde commun de jeunes femmes de bonne famille que son amie tenait éloigné avec une ironie de pure défense. Toutes deux parfaitement conscientes d’être comme toutes celles de leur espèce, des produits d’ornementation de familles affichant leur réussite, et l’articulation de celle-ci : la famille justement. Mais Karen avait du mal avec l’idée que ses parents ne l’aimaient pas vraiment, alors que Catherine et la plupart d’entres elles convenaient d’une manière ou d’une autre qu’il valait mieux préserver son énergie plutôt d’interroger ce manque d’amour et s’y couper. Parfois Catherine se trouvait lâche. Mais parfois aussi elle trouvait que Karen exagérait.

– C’est pourquoi je suis convaincue que le seul outil réel de domination accepté par la bourgeoisie au sujet des femmes est le sexe. Et conséquemment le levier essentiel par lequel elles peuvent, non pas s’affranchir de la société bourgeoise, ce qui, tu en conviendras serait une manière au contraire de s’y convenir, mais de lui péter les dents.

– Oui mais quand même… T’es vraiment sûre que tu veux faire ça ?

Alors les yeux de Karen se faisaient un peu plus vagues, elle regardait de côté, et ses doigts hésitaient vers les siens comme une enfant vers sa mère. Puis elle prenait une expression résolue, souriait à demi et rétorquait d’une remarque ironique.

– Et pourquoi pas ? C’est pas comme si ça allait changer mon image.

Comme elle avait choisi de ne pas soulever des questions douloureuses, Catherine, comme la plupart de leur entourage commun, ne cherchait pas dans des passades l’amour manquant de ses parents. Elle préférait croire que les princes existaient bien et le cherchait comme la jeune vierge qu’elle était. Karen, interrogée, et conséquemment victime collatérale de ses propres questions, trouvait moins un amour inespéré dans son mariage que chercher à donner chair à une personnalité qui lui échappait. Si elle n’était pas identifiée par l’affection de ses parents, par quoi pouvait-elle s’identifier ? Son cul. Il était fou de son cul, et elle folle de sa queue. Ils s’étaient trouvés. En conséquence, dans leur monde, et conséquence de leur monde, Karen s’était certes soumise au rituel du mariage, mais l’homme qu’elle avait épousé était plus âgé qu’elle et donnait tous les gages à sa famille d’être ce qu’on appelait dans leur milieu, un aventurier. Ce qui, concomitamment faisait d’elle une fille perdue, une putain. Une putain au visage agressif et fier, aux yeux intelligents, ornés d’un corps femelle qu’elle aimait mouler dans des tenues à l’élégance sévère, bas obligatoires. Une putain de fantasme. Catherine adorait la regarder sur les bancs de la fac, quand elle venait la chercher après les cours, la façon dont les garçons et les filles l’observaient. Cette provocation en tailleur, cette arrogance dont elle se sentirait toujours incapable. Même si elle savait que sa réputation était bien exagérée. Karen ne pensait qu’à son mari. A partir du moment où il était rentré dans sa vie, tous les autres avaient disparu.

– Oui mais bon… de là à faire ça… Il y a vraiment aucune autre solution ?

– Je te répondrais, si j’avais le sentiment d’être dépassée, cette phrase de Cocteau : « quand les choses nous dépassent faisons mine d’en être les organisateurs » je crois beaucoup plus à cette autre citation « ce que l’on te reproche c’est ce que tu es » mais je ne me souviens plus de qui est-ce.

– Périphrase, platitude et métaphore. Sophisme ! Protesta Catherine.

– Peau de balle et tradition.

– Le Pecq, Chatou, Le Vésinet, Bougival, St Cloud.

– Croix Rousse !

Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire. Karen  était native de la banlieue dorée de Lyon, Catherine vivait à Paris dans le 7ème arrondissement. Pas tout à fait le même monde. Karen disait que ces lieux avaient des noms de spécialités de pâtissiers-traiteurs, que le Pecq, qu’elle prononçait comme tek, avait la consonance dure et sucrée d’un nappage au caramel sur un choux de baptême, et que Croix Rousse celle d’un énorme millefeuille plein de crème débordante. Accessoirement, elles détestaient les millefeuilles, impossible à manger poliment avec les mains.

– N’empêche, je trouve ça trop comme truc. Karen haussa les épaules.

– Il a des contacts, pourquoi ne pas en profiter ?

Catherine avait du mal à imaginer sa meilleure amie en train de se faire baiser devant tout le monde. Et puis peut-être que quelque part ça la mordait un peu. Peut-être qu’elle était aussi un peu amoureuse, même si ça non plus elle ne voulait pas se l’avouer. Ce n’était pas la première fois qu’elles en parlaient, pas la première fois que Karen lançait ce sujet comme une épée brandie aux imbéciles qui la jugeaient. Avant même que Gille mette ça sur le tapis. Et elle ne pouvait s’empêcher d’admirer quand même, là-dedans, son courage. Partagée d’admiration de choses qu’elle n’oserait jamais et à la fois trop lâche pour être assez déterminée à lui faire renoncer à ce projet. Elle le regretterait toute sa vie. Mais si ce n’était pas la première fois, ce n’était pas non plus, pensait-elle, la fois déterminante. Jusqu’ici Karen l’avait presque évoqué sur le terme de la provocation, ou de l’analyse, conversation qu’elles transformaient bien vite en habillage Automne-Hiver de leur entourage. Les vannes fusaient, elles riaient, et elles rirent à l’idée de la tête que ferait telle ou telle quand elle verrait leur copain se branler sur elle. Comme toujours. Et puis parfois Catherine redevenait sérieuse, comme ébranlée par un soudain sentiment d’ultime courage, sinon de devoir.

– Mais tes parents ? Qu’est-ce qu’ils vont dire ? Alors une ombre repassait par son visage insolant. Immédiatement poursuivie par sourire un peu méchant. Ses parents…

– Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?

 

 

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