La nuit du chien 13.

Le ciel était sourd et balayé de grisâtre, voilé de poussière et de sable d’une tempête qui soufflait depuis le Golf, annonce de changement de climat. D’ici demain Baker puerait l’aliment pour chien. Les coyotes se méfiaient de la ville quand il sentait cette odeur pousser vers le désert. Comme un air de reconnaissance dans cette mort qui suintait sous les produits détergeant et les additifs, les repoussait vers l’ouest dans les collines travaillées par les chevalets. Le dos gris régnait sur le clan depuis trois saisons, la queue blanche avait peut-être trouvé cette charogne en la déterrant, mais pas question que le chef n’ait pas sa part. Les deux se faisaient face au pied des chevalets, le dos hérissé, grondant. Queue blanche ne voulait pas lâcher ce qu’il avait dans la gueule, un bout d’os avec de la viande encore dessus. Il l’avait trouvé un peu en contrebas à la limite de la ville sous un épineux. La peau était desséchée par la poussière et le soleil, les ongles arrachés, les os des doigts blanchis qui traversait la viande sèche comme des flèches. Dos gris lui tournait autour, jappant et grognant. Il allait attaquer, l’autre le sentait, mais pas question de lâcher sa proie pour autant, il se déplaçait de côté, en arc de cercle, surveillant son adversaire tout en sachant qu’il n’allait pas y couper. Le reste du clan se tenait à part qui observait, attendait pour savoir de quel côté la chance allait tourner. Une femelle avec ses petits était couchée sur le lichen, ses chiots autour d’elle. Les uns jouaient, les autres suivaient la danse de combat des adultes. D’un bond ce fut l’attaque, dos gris se jeta sur son adversaire, mâchoires ouverte sur son cou. L’autre esquiva la première estocade sans lâcher sa charogne, mais à la seconde tentative, elle roula dans la poussière tout comme lui, happé par la force du chef. Le combat ne dura qu’un instant. Un instant de rage, de mâchoires qui claquent, de grognements confus, soulevant un nuage filandreux et grisâtre comme le bleu du ciel. Soudain quelque chose craqua dans l’air, un aboiement d’acier surgissant du lointain, queue blanche roula dans la poussière, presque coupé en deux par un projectile de 338 Lapua Magnum. Le reste du clan s’enfuit précipitamment, la main mutilée resta près de celui qui l’avait découverte. De là où il se trouvait il ne la voyait pas, il suivait dos gris qui s’enfuyait dans la lunette de son fusil de précision. Délicatement, au jugé, il modifia sa visée, son doigt glissant sur la queue de détente. Le coyote n’était plus qu’un point gris qui s’étiolait rapidement dans l’arroyo desséché qui fendait les collines jusqu’à la ville. Il respira une grande goulée d’air qu’il expira lentement à mi volume avant d’écraser doucement la détente, accompagnant le mouvement de recul sans presque bouger un muscle. Au moins quand il tuait il ne pensait plus à ses problèmes. Mieux que l’herbe ou toutes les dopes qu’il avait essayé qui ne le défoulaient pas et le remplissaient finalement de vide. Et puis les coyotes ce n’était pas grave par ici. Une nuisance de chien sauvage qu’il ne valait mieux pas croiser quand il avait faim. Ils étaient d’une nature méfiante et peureuse mais la proximité de la ville les rendait parfois agressifs et téméraires, surtout en hiver, quand le petit gibier se faisait rare et que les collines se remplissaient d’air froid. Dans ces moments il oubliait que plus que sa femme c’était sa vie avec elle, qui lui manquait. Quand il avait encore l’impression d’avoir un rôle social, père, mari, même si ce n’avait été que des mots au fond, Corey avait raison, avec elle il pouvait les porter sans se poser de question. La balle rata le coyote mais atteint une des femelles, elle rebondit sous le choc pendant que les autres s’éparpillaient. Il se demandait si pour le vieux Frank c’était la même, un besoin de tuer qui ne vous quittait plus dès lors qu’on avait fait la guerre et aimé ça. Ou bien était-ce juste lui, sa folie jamais guérie. Le vieux Frank aussi était fou, d’ailleurs les pompiers l’avaient emmené à Alpine au service psy, mais ce n’était pas la même folie peut-être. Peut-être que celui qu’on devrait enfermer c’était lui. Il n’avait jamais discuté du passé avec les autres vétérans qui vivaient à Baker ou Hamon. Leurs guerres n’étaient pas les siennes. Ils avaient repoussé les nazis, les japonais ou bien le communisme, en Corée, au Vietnam. Leurs causes étaient nobles ou vécu comme tel à l’époque. Peut-être ceux qui avaient été en Iraq ou en Afghanistan pourraient comprendre. Combattre dans des guerres douteuses recentre vos perspectives de soldat. Votre Amérique n’est plus celle qui sauve le monde mais celle qui l’agresse. Et même si la bannière étoilée avait longtemps flotté devant sa maison, comme chez bien des habitants de Baker, il ne s’était jamais fait d’illusion. S’il n’en n’avait jamais parlé avec les autres c’était peut-être pour cette raison finalement, non seulement il ne se faisait aucune illusion sur lui-même mais pas plus sur les causes qui les avaient expédié au front. Mais peut-être que c’était des foutaises aussi, peut-être qu’il ne voulait pas en parler parce qu’il ne pouvait simplement pas. Comme avec son fils. Un truc qui bloquait. Comme avec sa femme. Qu’est-ce qu’il y avait chez lui qui déconnait comme ça ? Il repensa à ce que lui avait sorti le gamin, toi t’es pas un père t’es un cimetière. Oui, il avait raison, il portait ça en lui, la mort, les morts… et il portait ce deuil tous les jours depuis le 23 octobre 1983. Il se leva et replia le bipied sur lequel reposait le fusil. Il venait d’avoir une idée. Il allait écrire. Tout coucher sur papier et le donner à Corey. Par écrit peut-être que ça serait plus facile de s’expliquer. Peut-être que ça aiderait à se faire comprendre de lui, et même de soi. C’est ce qu’on disait sur l’écrit après tout, ça libérait. Debout sur la colline, il contemplait Baker la poitrine gonflée de sa nouvelle résolution. L’après-midi déclinait mollement dans une chaleur poisseuse, le vent ronflait dans les allées et les rues cuites, Kush et sa bande étaient vautrés sous le préau derrière la Ferme. Bières, joints, et palabres à propos du shérif qui était passé poser des questions à la vieille, et forcément de l’étranger et de l’incident du midi. La discussion tournait autour de ce qui s’était réellement passé, l’étranger avait-il, comme tout le monde le disait, mis ces deux types au tapis ou non, et les avis étaient partagés. Kush, qui avait fini par l’apercevoir la veille au soir, n’avait pas été très impressionné. Comme sa grand-mère disait, rien qu’un clochard de plus, et même pas spécialement gaulé. Alors ce qu’en disaient les potes qui l’avaient eux-mêmes entendu soi-disant de la bouche de témoin direct, il avait des doutes. Comme la moitié de la bande d’une jeunesse à la critique conspirationniste facile. D’autant que d’autres rumeurs, parlaient de bagarre générale, qu’en réalité un des clients aurait jeté le gars par la fenêtre, en tout cas c’était pas sûr que c’était un basané qui ai vraiment démoli ces autres basanés.

–       Dix dollars que c’est des conneries.

–       Tenu !

–       Nan ! c’est vrai c’est lui j’vous dis, même que l’autre avait un couteau et qu’il l’a désarmé en deux deux.

–       Arrête eh l’autre tu t’es cru dans Jason Bourne ou quoi ? Un mec avec un couteau ça se désarme pas comme ça, railla un des garçons. Les métèques ça sait pas ça ou alors l’a eu un coup de bol à la Sense, dit-il en faisant référence à une série télé.

L’un des gamins se prit la tête à deux mains et se mit à psalmodier en se référant à un des personnages de la série.

– Sun Bak sort de ce corps.

– Ah, ah, ah, ah !

–       Peut-être un graisseux qu’a fait l’armée, suggéra quelqu’un

–       C’est pas un graisseux, j’t’ais déjà dit ! Intervint Kush comme si son honneur était en jeu. La vieille elle veut pas de mexicain chez nous !

–       Ouais bin c’est quoi alors ?

–       Un canadien à ce qu’il parait, déclara un autre. C’est Jenny la caissière du Pig qui m’a dit.

Tout le monde convint qu’il n’avait pas l’air canadien.

–       Jenny elle raconte que des conneries ! Moi je dis si c’est pas un mexicain c’est un colombien ou un brésilien qui a fait l’armée ! Insista celui qui tenait à l’histoire officielle et à l’embellir à sa sauce.

Un gars qui rossait deux mecs armés c’est pas tous les jours qu’on voyait ça. A Baker les bagarres c’était souvent à coup de quelque chose de contendant mais personne ne savait se battre. Et ceux qui savaient, en général, évitaient. Ici comme partout les gens s’agressaient pour des raisons imbéciles, et comme partout ils le faisaient avec autant de peur, de lâcheté que de maladresse.

–       Arrête de raconter de la merde, intervint celui assis à côté de Kush, celui-là même qui harcelait Corey au lycée dès qu’il le voyait. Même qu’Olson lui a mit un pain et qu’il a rien fait.

–       C’est quoi cette histoire ? Intervint Kush.

–       C’est Henry qui me l’a dit, l’a tout vu.

–       C’est qui Henry ? Demanda un des garçons.

–       Un mec qui bosse à l’usine avec qui chuis en affaire, frima son copain. Raconte pas de la merde ce mec, jamais. Votre gars il a rien fait.

–       Et pourquoi il l’a frappé Olson ?

Il lui raconta ce qu’il savait. La petite Brown qui s’était embrouillé avec le beau-père, les mots, les gestes.

–       C’est une cinglé c’te fille, fit remarquer un des garçons

–       T’es sûr de ça ?

Kush avait du mal à y croire.

–       Mon pote y dit pas d’la merde, répéta l’autre, y’avait aussi Corey à ce qu’il a dit.

–       On a qu’à lui demander, suggéra quelqu’un.

–       Je l’ai vu sortir de chez lui tout à l’heure, dit son voisin. Faut qu’on l’trouve d’abord

–       Moi je sais où il est !, affirma un autre. On y va ? Demanda-t-il en regardant Kush comme s’il attendait l’ouverture de la chasse.

Il y a des mystères urgents à résoudre et d’autre moins, ce qui s’était réellement passé ce midi, appartenait d’autant à la première catégorie qu’il y avait dix dollars en jeu. La bande s’égailla, marchant comme des brutes sous le soleil, guidé par leur copain jusqu’au-delà du champ de maïs qui bornait le sud de Baker. Au loin on apercevait la prison dressée par-dessus les collines et borné par une rangée d’arbres, une maison fantômes dans une vieille série B. L’étranger regardait par la lucarne de son cachot sa liberté perdue. Les autres étaient dehors qui erraient depuis la rangée d’arbres. Pourris, tavelés de tâches sombres, les bouches béantes et noires pétrole. Dehors, comme s’ils n’osaient pas s’inviter dans sa cellule, qu’il était dans un sanctuaire. Le chien viendrait. Le chien venait toujours, où qu’il aille. Il serait là cette nuit à le fixer avec ses yeux de haine, de peur, à attendre, encore. Il avait pensé quelque fois à se tuer. Mais pour une raison ou une autre, peut-être parce qu’il avait prit l’habitude de survivre, il avait renoncé avant même de tenter quoique ce soit. La vie était toujours plus forte en lui, comme un refus de céder, de plier le genou plutôt que comme un goût particulier. Cette même rage finalement qui le tenait et l’avait poussé à se mêler de ce qui au fond ne le regardait pas. Qu’est-ce qu’il en savait si ces types n’allaient pas renoncer à la dernière minute ? Ou bien il aurait pu décider de ne rien voir, sortir à temps et laisser le monde se démerder sans lui. Non, la rage était toujours là, la rage ne le quittait jamais, comme ce chien invisible. Mais, après tout, elle était un peu née avec lui. L’étranger s’assit par terre et pensa à John. Il se serait bien moqué de lui aujourd’hui. John qui lui disait toujours qu’il était trop à cran, trop sérieux. Et lui qui lui répondait pas moins systématiquement qu’il n’était qu’un connard d’américain sans cervelle, un putain de Mickey Mouse. Et ça les faisait marrer l’un comme l’autre. Mais maintenant la rigolade était terminée, les choses sérieuses allaient commencer. Il le sentait. Et tôt ou tard ils viendraient. Ce shérif avec son petit doigt sur la couture n’avait pas la moindre idée de ce dans quoi il s’était fourré. Son poing vola dans le vide, suivit de son pied, latéral et maladroit, il manqua de tomber. Ils étaient deux, trois, quatre autour de lui, féroces, armés de coutelas, prêt à tuer. Corey bondit de côté pour éviter la pointe d’une lame et, saisissant le  poignet de son adversaire, le lui cassait d’une torsion. Il dansait dans le silo vide comme un ninja de série Z. Ca lui arrivait quelque fois, jouer comme quand il était gosse. Mimer ses héros, imaginer des bagarres, des fusillades, des situations à risque. Parfois ça l’aidait pour se souvenir de la position du corps dans telle situation, de la mémoire pour ses dessins, souvent c’était simplement parce que les cases de bédé n’étaient pas assez grandes pour contenir ses envies d’aventures. Que rien, et encore moins Baker ne suffisait à son imagination. Il s’inventait des rôles, des personnages, que parfois il couchait sur papier, et qu’il jouait pour lui, loin des regards. Dans sa chambre, ici, dans les collines. Son petit secret à lui, qu’il n’aurait jamais raconté à personne et certainement pas à Kate. C’était un truc de gamin, comme de pisser au lit ou d’avoir peur du noir, du moins le voyait-il comme ça, un petit vice un peu honteux de celui qui ne grandit pas assez vite, assez bien pour son goût. Aujourd’hui évidemment il était l’étranger, et dans sa peau il se sentait invincible. Parfois, pour ajouter à la scène, il faisait les bruits. Détonations, coups, meubles et vaisselles détruites. Manquait plus que la lumière, les effets pyrotechniques. Un de ses adversaires vola par-dessus sa tête dans un concert de verre brisé quand un peu de terre lui tomba sur les épaules. Sur le moment il ne fit pas attention, tout à son jeu, puis ce fut un caillou sur son crâne. Cette fois il s’immobilisa et regarda au-dessus de lui. Ils éclatèrent de rire. Quatre visages joufflus de gros garçons contant d’eux qui le regardaient depuis l’accès par lequel il était entré et dont il était immédiatement séparé par une longue échelle métallique.

–       Ohé Jacky Chan arrête de te battre y sont parti !

–       Oh l’autre c’est pas Jacky Chan lui c’est Jason Statham ! Ayaaaaa ! Tchac ! Ping, bang !

–       Ah, ah, ah ah !

Rouge comme une écrevisse Corey ne savait d’autant quoi pas répondre qu’en plus d’être mortifié il était coincé. Ils occupaient  la seule sortie valable, la porte en bas était condamnée.

–       Meuh non, beugla Kush, lui c’est pas Jason Staham, c’est Trouduc Statham !

–       Ahahaha, lui il leur pète pas la gueule, il leur pète à la gueule ! renchérit à côté de lui celui qu’on appelait Sonny.

–       Ahahahahah !

Ils avaient tous des prénoms à la con comme le sien, des prénoms de bagnoles et d’appareil électroménager, Sonny, Ford, Lee, Chrys avec un y comme dans Chrysler. Ils faisaient tous du sport mais branlaient rien en cours. Tous racistes, républicains parce que leurs veaux de parents l’étaient. Les mêmes qui avaient fait des bruits de rut et de singe quand Trump avait été élu. Qu’est-ce qu’ils voulaient ? Pourquoi ils venaient l’emmerder, et comment ils savaient qu’il était là ? Cette cachette, croyait-il, personne ne la connaissait. D’ailleurs c’était lui qui avait déverrouillé l’accès là-haut.

–       Qu’est-ce que vous voulez !? cria-t-il par-dessus les rires.

–       Hey la tortue ninja tu sais que tu te bagarres où j’baise ! Railla le gros Toby, son Némésis. C’est pas poli d’marcher su’ lit des gens !

–       Aahahahaha !

Il réalisait son impuissance et soudain ça le terrifiait, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient de là où ils étaient, à commencé par l’enfermer, et lui tout de suite n’était qu’un pauvre connard impuissant à la merci de ces brutes. Qu’est-ce qu’il aurait fait l’étranger dans ces cas là, qu’est-ce qu’aurait fait Doc Carnaval ? L’astrophysicien masqué avait sa force et ses gadgets pour lui, il n’avait même pas une assez grande gueule pour leur fermer la leur, ni assez de cran pour en assumer les inévitables conséquences.

–       Ouais, ouais, c’est ça, vous voulez quoi merde !?

–       Eh dis donc parles poli si t’es pas joli la tortue ninja, gueula un autre,

Corey maudissait par avance la fin du Spring Break parce qu’il savait que pendant le mois suivant jusqu’à l’été il serait une putain de tortue ninja pour tout le lycée. Et il ne savait pas s’il saurait résister. Lui aussi, comme son père avait déjà pensé au suicide. Les coups de cutter sur ses bras étaient une façon de tergiverser parce qu’au fond la mort lui faisait plus peur qu’il ne l’aurait admis. Mais parfois, dans ces moments là, il aurait préféré être mort, avoir eu la force un jour de tout laisser tomber, même lui-même.

–       Eh la tortue ninja c’est vrai que le métèque il s’est battu avec Olson ?

–       Nan, il s’est pas battu, c’est Olson qui l’a tapé.

–       Et il a rien fait ?

–       Il a craché sur sa chemise.

–       Il a quoi ?

–       Il lui a craché dessus.

Un acte insensé à leurs yeux, il n’en doutait pas une minute, mais aux siens d’autant plus extraordinairement héroïque que ce midi il ne s’était pas contenté de cracher. Pourquoi il avait fait ça d’ailleurs ? Pourquoi il était venu au secours de Kate ? Il avait peut-être un truc avec les femmes en détresse, comme les héros des films.

–       Putain c’est tout ! Putain moi tu me colle un pain j’t’en met deux ! S’écria Kush.

–       Tu vois j’t’avais dit ! C’est pas lui c’midi, c’est une putain d’tapiole. C’est les routiers qu’on sorti les gus, renchéri Toby.

–       Non c’est lui ! S’exclama Corey du fond du silo.

–       Quoi que tu dis l’ninja ?

–       C’est lui ce midi qui les a tapés, j’étais là.

–       T’étais là ? S’étonna Kush dubitatif.

–       Oui ! J’ai vu quand le gars il a traversé la vitre, le shérif est arrivé juste après, c’était pas les routiers, c’était l’étranger.

–       Pfff, qu’est-ce que t’en sais t’étais pas à l’intérieur si ? Lança un des garçons qui pourtant avait jusqu’ici défendu la thèse officielle, mais puisque le chef…

–       Je le sais parce qu’il n’y avait pas de bagarre générale.

Toby le fixait avec amusement, soudain il éclata de rire comme s’il venait d’avoir une révélation particulièrement marrante.

–       Eh mais j’sais c’qui fout là ce con ! Y s’prend pour l’métèque ! Hein c’est ça l’ninja, tu te prends pour lui !?

Instinctivement Corey lui fit signe d’aller se faire foutre alors que les autres éclataient de rire. Le genre de signe qui avait le don de mettre en pétard l’intéressé, personne n’étant autorisé à lui tenir tête sans en payer les conséquences. Il allait descendre quand Kush lui dit un truc à l’oreille qui changea son air mauvais en sourire méchant.

–       Eh l’ninja, tu t’es déjà battu sous la pluie ?

Corey compris instinctivement avant même qu’il mette les mains à sa braguette. Il recula dans le fond, essayant de disparaitre dans la pénombre quand les premiers jets d’urine giclèrent sur lui accompagnés de rire gras.

–       Vas-y danse la tortue ninja ! Danse yeah !

–       Ahahahaha !

Ils pissaient aussi loin qu’ils pouvaient et Corey faisait ce qu’il pouvait pour les éviter, mais il avait peu d’espace et chaque fois qu’il sautait ou courait pour esquiver la pisse de l’un, la pisse de l’autre le suivait comme un tuyau d’arrosage cinglé. Puis quand les vessies furent vides, ils claquèrent la porte, la coincèrent avec un bout de bois et filèrent en riant. Trempé il tomba fesses contre terre et éclata en sanglot. Un long sanglot d’enfant qui n’en peu plus. De gamin abandonné, seul, humilié, comme un cri en cascade de larmes qui ne voulait plus s’arrêter jusqu’à ce que l’épuisement le prenne et qu’il s’endorme dans les flaques de pisse. A son réveil, la nuit était tombée et sa fraicheur se glissait jusqu’à l’intérieur affadissant l’odeur d’urine. Il grimpa l’échelle, las et triste, et tenta d’ouvrir la porte. Une fois, deux, puis en la secouant, avant de réaliser qu’il était enfermé à l’intérieur.

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