Le phare

La lune était floue. Imperceptiblement floue comme une mise au point ratée. La lune était ivre. Elle oscillait de façon infime, une toupie finissant sa course dans la nuée nocturne. Il avala une gorgée de sa bouteille à demi vide, la téquila remplit son ventre d’un feu réconfortant. Un peu au-dessus de la ligne d’horizon brillait une tâche rouge. On avait piqué la nuit d’une aiguille mystique.  Poussière des télescopes, détail répertorié d’une carte du ciel, à peine deux lettres et un chiffre dans le codex astronomique, WR104. Sept mille années lumières de la terre. Une goutte de sueur courue le long de sa tempe. Nul ne savait exactement quand l’incident s’était produit, sept mille ans peut-être, et on en voyait le résultat seulement aujourd’hui, ou plus longtemps et l’étoile avait finie de s’effondrer. La poussière dans les télescopes avait grossi comme une tumeur, assez pour qu’elle apparaisse dans le ciel. Une bille de feu, une minuscule bille de flamme qui au couchant prenait des teintes sanglantes. Son teeshirt en coton était trempé de sueur, de larges tâches à l’entrejambe dessinaient des chimères sur la soie de son caleçon rouge. Le point de feu indiquait l’ouest, parfois quand un navire se perdait en mer, il retrouvait sa route en poursuivant l’astre disparu qui flambait jour et nuit à sept mille années lumière de là. Le thermomètre digitale sur le mur indiquait 50° centigrades, et il pouvait s’estimer heureux, la nuit était fraiche, il avait plu la veille. Des pluies acides. Cinquante degrés et ce n’était pas fini, l’été approchait, leur premier été depuis le jour fatal, s’ils parvenaient jusque là…. Il se leva et tituba jusqu’à la fenêtre. Il se tenait dans son vaste bureau, clinquant d’or et de velours, meubles français, marbre italien, un majestueux lustre en cristal de Venise pour coiffer l’ensemble. Il avait réussi au-delà de tout ce qui était inimaginable. Certifié par une confiance en lui borné de narcissisme, il avait conquit le monde en commençant par cette ville. Fils d’un prospère entrepreneur, il avait donné à son nom et à l’entreprise familiale une dimension planétaire, et marqué son territoire de cette tour emblématique dans laquelle il suait aujourd’hui. Soixante quatorze ans consacrés à s’élever au-dessus des autres, au-dessus de son père, de tous les hommes du globe. Et son nom claquait désormais avec la bannière étoilée au firmament de l’histoire. Donald Trump, un modèle pour certain, un scandale pour d’autre, que lui importait du moment qu’on parlait de lui. Du moment que lui donnait de la voix et gare à ceux qui se mettraient en travers de sa route. Il les avait tous vaincu. Tous. Il leva les yeux sur la tumeur dans le ciel. Mais qu’est-ce qu’on pouvait contre ça ? Contester les rapports ? Affirmer comme il l’avait fait durant la campagne que le réchauffement planétaire était une légende urbaine propagée par la Chine. Qu’est-ce qu’il s’en fichait de toute manière ? Il n’avait jamais cru au catastrophisme, que bobardaient les écolos et les libéraux pour empêcher les hommes comme lui de prospérer. Mais les faits étaient là. Les faits flottaient au pied de la tour de verre et d’acier, dans l’écume fluorescente des vagues qui se brisaient contre les étages. Des cadavres. Des centaines de cadavres, animaux, humains qui pourrissaient dans l’océan entre les sacs poubelles, les meubles démantibulés, les troncs d’arbres arrachés du parc durant le dernier ouragan. Les scientifiques de la Nasa appelaient ça un sursaut gamma  Les résultats de l’explosion de WR104, l’étoile de la mort comme l’appelait aujourd’hui une partie du monde. Un rayonnement si violent et si puissant qu’il atteignait aujourd’hui la terre par vagues. Un flot invisible contre lequel on ne pouvait rien faire et qui avait presque entièrement détruit la couche d’ozone en à peine quelques mois. Toute sa vie Donald Trump avait cru en Donald Trump. Il avait fait confiance à son instinct, suivi sa voie propre sans s’inquiéter de savoir ce qu’on en pensait. Il s’était parfois magistralement trompé mais les échecs ne comptaient pas. Les échecs étaient le fait des autres, de la conjoncture, d’une mauvaise gestion, d’une confiance mal placée. Au final seul le résultat importait. Oh oui, les médias, l’intelligentsia de Washington à Londres en passant par Paris ou même Pékin s’étaient moqué de lui avaient raillé ses manières, son plaisir coupable du tweet, son goût pour l’or, s’était scandalisé de son rapport aux femmes, de ses propos racistes mais que lui importait ? Il avait prit toutes les attaques comme autant de défit personnel, relevé presque à chaque fois le gant, comme de lancer une saucisse à un chien. Steve, son directeur de campagne et conseillé, l’avait parfaitement compris et avait nourri son goût pour le pugilat au point d’emporter les élections. Après tout il avait toujours été un homme de défit. Mais cette fois… cette fois c’était le ciel en personne qui le provoquait, les défiait tous autant qu’ils étaient, et pour la première fois de sa vie, il se sentait impuissant, déprimé, vieux. Pour la première fois de sa vie la peur n’était pas un motif d’excitation, un challenge, elle n’était plus qu’elle-même, ce pâle mur froid qu’il sentait contre son dos, l’inexorable cul de sac contre lequel il ne parvenait même plus à lutter. Pour la première fois de son existence, il partageait les craintes communes de milliards d’individus, peur millénaire, antique de la fin du monde. Pour la première fois de sa vie depuis la mort de son frère, il buvait. Qu’est-ce qu’il restait à faire ? Se mettre à l’abri comme les autres dans le bunker présidentiel pendant que Washington avait les pieds dans l’eau ? Vivre enfermé, protégé, en goutant aux derniers plaisirs d’une civilisation à l’agonie ? Il regarda la lune floue un peu au-dessus du point rouge. Ils avaient annoncé la nouvelle peu après les premiers constats alarmants concernant la couche d’ozone. Quelque chose clochait dans le ciel, quelque chose de plus contre lequel on ne pouvait strictement rien, depuis un bunker ou pas. Et il avait vu le résultat sur le comportement des gens. D’abord sur sa femme, puis sur son staff, en fait toute la Maison Blanche s’était mis à devenir folle. Ca l’avait écoeuré. La couche d’ozone ? On doit pouvoir s’en passer. C’est ce qu’il avait déclaré un peu avant la dernière annonce de la Nasa. Si on restait à l’abri, si les scientifiques se mettaient au travail sérieusement, si tout le monde mettait la main à la poche, on trouverait un moyen. Il croyait beaucoup à la valeur du travail, un puritain dans l’âme, alors ce qui devait se dérouler actuellement dans le bunker présidentiel, très peu pour lui. Une orgie romaine probablement, une gigantesque partouze avec Mélanie au milieu, et Ivanka… Il ferma les yeux en essayant de chasser cette vision de son esprit. Oh bien entendu il avait eu ses moments, les chattes étaient attirées par le fric, le pouvoir mais rien à voir avec ce qu’il avait vu dans le bureau ovale deux jours après la fameuse nouvelle. Steve, ce chrétien pur et dur, ce fou de Dieu, entrain d’enculer sa propre femme ! Il l’avait fait abattre. Tous fous, ils étaient devenus tous fous. Il avait été élevé dans les valeurs chrétiennes mais il n’avait jamais eu qu’un rapport formel à Dieu. Il priait par convenance sociale, porté par une foi largement modéré parce qu’il avait vu du monde. Quand on lui parlait du retour du Sauveur, il restait sceptique comme on peut l’être devant une théorie. Maintenant on savait qu’il n’y en avait pas. Aucun sauveur parce que l’univers en entier était en train de basculer. Du moins pas en entier, seulement le leur, la portion de galaxie dans lequel se trouvait la terre, et s’était bien suffisant. Le 11 septembre 2020, ils n’avaient pas trouvé un meilleur jour pour annoncer la nouvelle, le cataclysme des cataclysmes, comme si la couche d’ozone ne suffisait pas. Comme si de risquer de crever à cause des radiations, des incendies, des ouragans, des cyclones, de la famine ne suffisait pas. WR104 avait laissé place à un trou noir de la taille d’une planète qui était entré dans leur système. Pour le moment il était encore loin, les scientifiques n’étaient pas d’accord sur sa vitesse d’approche, certain disaient même que l’inévitable était encore évitable. Mais la plus part, la plus grande part de la communauté scientifique s’accordait sur la fin. Et alors soit la terre serait absorbée par le trou noir, soit elle sortirait de son orbite pour dériver dans l’espace. Il n’y avait rien à faire qu’à attendre, qu’à prier, ou mourir tout de suite. Le 12 septembre à minuit, l’une après l’autre les sociétés modernes s’étaient effondrées. Londres, Paris, New York, Shanghai,… partout des émeutes, des gens qui devenaient fous. La destruction de la couche d’ozone avait déjà bien rompu les digues, aidé d’internet, des rumeurs les plus folles. Que WR104 n’était qu’un mensonge, que la communauté scientifique avait minimisé le désastre que dénonçaient les écologistes depuis des lustres. Et tout était de la faute aux américains, aux chinois, aux pays européens. Des ambassades avait été prit d’assaut, des ambassadeurs lynchés. Bien entendu tout le monde n’avait pas eu la même attitude, des millions de gens priaient, les églises étaient pleines mais dans l’ensemble il n’y avait plus de temps pour les suppliques, seulement la survie. Alors à quoi bon se mettre à l’abri ? Quitter New York et ses tempêtes.  La moitié de la ville s’était réfugié dans les terres, certain allant même jusqu’aux Appalaches en espérant trouver il ne savait quoi. Même les animaux devenaient fous, mourir pour mourir autant ne pas finir dévorer par un ours rendu cinglé par une planète elle-même cinglée. Restait quelques irréductibles new yorkais comme lui, mais il était un des seuls à avoir encore le courant. Le sommet de la tour brillait comme un phare au milieu des ruines et des vagues déchainées. Sa façon à lui de faire encore flamber le rêve américain jusqu’au bout.  Il aurait bien tweeté quelques mots d’adieu mais Tweeter ne fonctionnait plus depuis que la Californie avait prit feu. Il se demanda ce que faisaient les autres dirigeants en ce moment même ? Est-ce que Poutine priait ? Est-ce qu’il était avec ses enfants ? Il pensa aux siens. A la folie qui s’était emparé d’eux comme les autres. Non ce n’était pas pour lui. Il préférait son tête à tête avec cette lune floue. Le trou noir était en train de la sortir de sa rotation, c’était l’explication que leur avaient donné les scientifiques. Et ça le fascinait. Cette puissance, cette force immanente dont ils ignoraient l’existence jusqu’à l’année dernière et qui les terrassaient en quelques mois. Pas seulement eux, misérables humains, non la planète, le système solaire en entier. Ce qui avait mit des millions d’années à se former, balayé en un battement de cil. Pour la première fois de sa vie Donald Trump réalisait du fond de sa bouteille de téquila qu’il n’était rien, pire qu’il n’avait jamais été quoique ce soit au regard du cosmos. Ni lui, ni Poutine, ni le petit Macron, ni ce snobinard d’Obama. Rien, même pas un souvenir pour les civilisations à venir. Et ça le fit pleurer, comme une fille.

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