Ma petite entreprise 6.

La première chose que lui et moi on devait faire si on voulait continuer sainement c’était nous barrer de chez nos parents. D’une, pour qu’ils ne soient pas impliqués si jamais on avait des emmerdes, de deux parce que de toute façon c’était ce qu’on rêvait de faire lui et moi depuis au moins deux ans. Avec cinquante mille boules c’était faisable. On se louait un appart en colloc, plus un studio pour s’aménager un coin fabrique pour entreposer, couper, conditionner la coke. Qu’est-ce qu’on allait raconter à nous reups ? Des cracks en jouant sur leurs préjugés. Driss a dit à son père que j’avais hérité d’un appart de ma grand-mère qu’est morte j’avais deux ans, j’ai dit à mes darons que Driss avait un cousin au pays qui nous sous-louait pour une bouchée de pain. J’étais riche parce que j’étais blanc, il avait des cousins sympas parce qu’il était sénégalais. Pour l’argent en soi, comme on ne peut pas payer son loyer cash en France sans que ça fasse louche, on l’a déposé tout simplement à la banque sous un nom de société. Oui, je me suis mis auto entrepreneur. C’est vite fait pour s’inscrire à l’Urssaf et la première année tu payes rien. C’était qu’une solution provisoire, je savais qu’il faudrait tôt ou tard faire mieux et sans doute avec l’aide d’un expert. Comme je savais que personne ne mettrait le nez dans nos comptes du moins pour les premiers cinquante mille balles. Qu’est-ce que mon entreprise faisait ? Du coaching. J’ai eu l’idée en regardant une émission d’Elise Lucet sur la grande arnaque des formations. Comme ça j’avais rien besoin de produire à part de faux contrats de société bidon si jamais on venait nous renifler le cul. Et question déplacement j’étais libre comme l’air. Pour l’appart on a trouvé quelque chose à la limite de Paname, à Levallois, chez les Balkany, t’y crois ça ? Un trois pièces, mille boules par mois, et pour le studio, l’immeuble à côté, ajoute 500, plus trois mois de caution chaque, et les deux au nom de la société toujours. Après on a commencé à couper. Samir voulait encore deux cent g, on a prit un kilo et on a fait deux tiers un tiers, deux tiers de lactose et de Diantalvic, un tiers de coke, hop magique on avait maintenant cinq kiles de plus et c’était encore de la meilleure C. que ce qu’on trouvait sur le marché en moyenne. Test : brun clair, 50%. Puis avec un autre kilo on en a fait le double que précédemment, test :: beige nicotine 30%. Au total on avait maintenant 19 kilos, dont quatre « cuvée spéciale » à 90% de test de pureté. A Samir je lui ai vendu de la N°2 au prix de départ, et il la coupait cinq fois comme moi. Je suis sûr que personne n’a vu la différence. Je précise que cette fois on avait des masques, des gants, qu’on a travaillé en slip pour éviter que la coke se dépose sur nos fringues. Pour le conditionnement, on s’est pas fait chier, sac poubelle et chatterton pour la résistance. De toute manière ils voyageaient en ballon, c’était juste pour faciliter le rangement et la propreté, ce qui peu sembler paradoxale quand tu voyais à côté de ça l’état de notre appart au bout d’un mois, mais hein, on peut pas être bon partout non plus. Ah et si tu te demandes comment deux jeunes dont un noir ont réussi à convaincre deux proprios de nous céder un bail, c’est que tu ne connais pas le pouvoir instantané du cash quand tu verses une caution de presque trois mille euros.

 

Le business, le fric c’est bien, mais si tu peux pas te faire plaisir avec ça sert à rien. Et qu’est-ce tu crois, deux copains d’enfance, pour la première fois chez eux, on a fait venir tout nos potes, et vas-y la fête tous les weekends. Pour s’éviter les jaloux et les rageux on a dit comme au daron de Driss, que j’avais hérité. Pour les dépenses en plus, qu’on avait fait un peu de business par ci par là. On sait comment ça tourne le monde. Mais surtout personne ne devait savoir pour la dope, on avait prévenu nos acheteurs, s’ils racontaient qu’on bossait ensemble, c’était mort. Parfois les lyonnais montaient nous voir, et repartait mulet. Une fois on est descendu à Barcelone avec la bande, on a fait la fête pendant trois jours, craqué trois mille euros en régalant tout le monde. On est aussi parti pendant une semaine en Thaïlande parce que c’était un de nos vieux rêves. A Bangkok, dans un troquet qu’on nous avait recommandé pour sa bectance, on a fait connaissance avec Régis, un français installé sur place avec une thaï comme des centaines d’occidentaux qui vivent ici. Faut dire que les petites thaïs, pour parler direct, c’est des pièges à bite. Je l’ai déjà dit, je ne suis pas porté sur les tapins, mais j’avoue que quand t’as une bombinette sur les genoux, prête à faire tout ce que tu veux, même t’épouser si tu fais d’elle une femme honnête, tu craques facile. Régis c’était le hippy attardé. La quarantaine fêtarde, propriétaire d’un bar de plage dans les iles, connaissant tous les expats à la cool comme lui à Bangkok. Il nous a invité chez lui, nous a présenté sa femme et ses mômes, on est même allé à un match de boxe avec lui. Ils font combattre les enfants là-bas, bin crois moi, il y avait des petits de sept ans t’aurais été contant de les avoir comme garde du corps dans une bagarre. De vraies furies. Et puis deux jours avant le départ il a commencé à nous entreprendre, savoir si on voudrait faire les mules pour lui, que c’était facile, qu’il avait une combine avec un pélo des douanes…. On lui a rit au nez… s’il avait su… Mais passé un mois de fête à craquer notre blé sans compter, on s’était fait un trou de quinze mille euros dans notre réserve et on avait jamais eu autant d’amis tout prêt à venir squatter le canapé à la maison. Oui l’argent c’est bien, mais comme tu sais ça déforme les rapports, et puis qu’on le veuille ou non, les gens commençait à parler. Tu peux compartimenter au maximum t’empêcheras jamais les suceurs de sang de se poser des questions et surtout d’en poser. La nature humaine donc. Un jour on a apprit que Melvine avait fouiné du côté de Claude. L’ambianceur l’avait gentiment remit à sa place mais tu crois qui se passe quoi dans la tête d’un curieux quand tu commences à faire des mystères avec lui ?

–       Putain de Melvine ! De quoi qu’il se mêle putain ! A explosé un jour Driss en apprenant qu’il poukavait sur nous. Il avait dit à sa sœur qu’on était dans la came qui l’avait répété à une des cousines de Driss.

–       Faut qu’on le calme.

–       Putain mais je te jure je vais le défoncer !

–       Reste tranquille, c’est un con, si tu le déchires ça va être pire. Pour le moment y sait pas et y se pose des questions, si on le tape il s’en posera plus. J’ai pas besoin que ce con se mêle de notre business.

–       Tu veux rien faire ? Eh gros c’est ma cousine, elle, elle dira rien, mais tôt ou tard ça va tomber dans l’oreille de mes reups !

–       J’ai pas dit qu’il fallait rien faire, j’ai dit que le taper c’était pas la soluce.

–       Ah ouais ? Et tu proposes quoi alors ?

J’ai réfléchi et puis je lui ai demandé si on pourrait aller causer à son oncle voleur. On allait lui refaire le coup du ticket gagnant mais cette fois avec le loto, histoire qu’il me fasse pas le plan de mon père. Le loto c’est comme de la magie pour un pauvre, tu grattes, et hop t’es riche, il y a pas plus d’explication à ça. Ou tu restes pauvre, mais ça, dans la tête d’un pauvre c’est déjà un truc qu’il connait, il est conditionné à le rester. Donc je me disais qu’on allait passer un savon à ce crétin et qu’ensuite on lui produirait le fameux ticket d’or des poches à Willy Wonka. Monsieur Diallo, Mohamed pour les intimes, qui pourtant était un des frères de sa mère, me faisait beaucoup penser au père de Driss dans le genre raide comme la justice. Lunette en demi lune, cheveux poivre et sel, visage long, anguleux et sérieux comme une déclaration de guerre, avec un de ces regards qui vous cernait en quelques secondes. Mais il nous a invité à prendre le thé et m’a dit quelques mots en français avant de palabrer avec son neveu en ouolof. Puis il m’a regardé par-dessus ses lunettes, comme un prof devant une mauvaise copie et il a déclaré :

–       Sale boulot

Je savais pas de quoi il parlait alors je lui ai demandé.

–       La dope, sale boulot, a-t-il précisé.

Ca y est c’était reparti pour la leçon de morale.

–       J’ai fait ça autrefois, il a ajouté comme s’il devinait dans mes pensées, trop d’emmerdeurs. Vous avez pas fini, faut vous muscler.

J’ai souri, j’étais certes pas gros mais je savais me défendre, et puis il y avait Driss, et lui c’était un morceau. De toute façon c’était pas la question, la question était est-ce qu’il avait ce qu’on cherchait ou pas.

–       Vous inquiétez pas monsieur Diallo, votre neveu personne l’emmerde ou alors pas longtemps.

–       Je parle pas de ça.

–       Oh…

–       Je vais appeler Tonton.

–       C’est qui Tonton ?

Il m’a fait signe de me taire et a composé un numéro sur son portable.

–       Allo Tonton ? Tu fais quelque chose tout de suite ?… Tu peux être là dans dix minutes ?… Un quart d’heure ? Ca marche.

Et pendant le quart d’heure qui a suivi il a continué de parler en ouolof avec Driss, j’avais l’impression d’être une chaise. J’avais finalement compris où il voulait en venir et je m’attendais à voir débarquer un colosse que je m’apprêtais à remercier, je ne voulais pas faire du mal à Melvine je voulais juste qu’il nous lâche les baskets. Finalement il est arrivé et j’ai involontairement eu un coup de flippe. Il était de taille et de corpulence moyenne, rebeu avec des yeux de fou et une tête ravagée par les cicatrices d’acné et les cicatrices tout court. Je ne suis pas un expert et certainement pas flic mais je sais reconnaitre des cicatrices faites par une lame. Qui que fut ce type, un jour il s’était fait taillader le visage. Est-ce que ça expliquait ses yeux de dingues, je ne sais pas, mais sur le moment on m’aurait dit que ce type était un tueur psychopathe je l’aurais cru sur parole.

–       Tonton, ces jeunes gens ont un problème, j’ai pensé que tu pourrais les aider. Vas-y jeune homme, explique-lui.

J’étais embarrassé, je ne savais pas par où commencer et surtout je savais déjà que je ne voulais pas de ce type dans mon environnement.

–       Euh… écoutez… c’est un copain et je ne veux pas…

Tonton s’est tourné vers l’oncle l’air de ne pas comprendre.

–       Non, ce n’est plus ton copain, m’a coupé l’oncle avec son air sévère de prof, tu n’as pas de copain dans ce business, tu as éventuellement des partenaires ou des emmerdeurs. Alors tu choisis, et tu ne nous fait pas perdre notre temps, ce type, c’est un partenaire ou c’est un emmerdeur ?

–       Euh…

Il y a toujours un moment dans la vie, une situation où tu sais que tu dois répondre vite et bien ou tu vas tout perdre. Un instant où tu dois basculer très vite dans une autre forme de raisonnement, sortir de ta zone de confort et agir en conséquence. Ce moment par exemple où un type dans une bagarre sort un couteau et où tu dois choisir entre t’enfuir ou te battre. Cet instant où tu es avec la fille de tes rêves et tu sens que si tu ne dis rien très vite tu rêveras d’elle le restant de tes jours sans l’avoir touché. C’était un moment comme ça et il a été très bref, comme tous ces moments là.

–       Un emmerdeur, j’ai répondu, mais je ne veux pas qu’on lui fasse du mal. Juste qu’il nous foute la paix.

–       Pourquoi ? M’a demandé l’oncle en me fixant dans les yeux.

–       Pourquoi quoi ?

–       Pourquoi tu ne veux pas lui faire du mal ?

–       Parce que j’ai pas besoin de faire d’un emmerdeur des ennemis. Ca fera des histoires, les gens vont parler, c’est ce qu’on veut éviter justement.

Il n’a rien dit, il m’a regardé pendant quelques secondes et puis il s’est tourné vers Driss et lui a parlé en ouolof. Driss a       sourit et m’a regardé à son tour sans un mot, impossible de dire à quoi il pensait. Qu’est-ce qu’ils avaient ces deux là ?

–       Donnez-moi son nom et son adresse, je m’en charge, a dit simplement Tonton.

–       Euh… je peux savoir comment ?

–       Est-ce que je te fais peur petit ?

–       Euh…

–       Alors tu sais comment.

C’était le même moment que précédemment, ou je disais une autre connerie ou je balançais Melvine en espérant qu’il se contenterait de lui faire peur comme il nous faisait peur, et comme il devait faire peur à tout le monde. J’ai balancé l’adresse et advienne que pourra, j’avais plus le choix, ces deux là c’était du sérieux, je jouais dans la cour des grands maintenant, du moins c’est ce que venait de me faire comprendre Monsieur Diallo. Tonton est parti comme il était venu, sans rien demander, quand la porte s’est refermée, l’oncle a dit :

–       Tu n’entendras plus jamais parler de ce petit con, crois moi jeune homme.

–       Il ne va pas…

–       Il me semble qu’il a été clair, Tonton ne fait pas mal aux gens, il leur parle, crois moi ça suffit.

J’étais presque rassuré mais je voulais savoir combien ça nous couterait, pas question que quelqu’un prenne encore un pourcentage. Monsieur Diallo a sourit et s’est tourné vers Driss.

–       Tu vois ce que je te disais ?… puis en s’adressant à moi. Tu verras ça avec lui quand il viendra te voir

–       Je ne lui ai pas donné notre adresse, vous la voulez ?

–       Ne t’en fais pas, quand il aura besoin de te trouver, il te trouvera.

Merde, j’avais l’impression d’être dans un film avec le chef de la mafia. Quand on est parti j’ai demandé à Driss ce qu’il avait dit sur moi.

–       Que t’étais un mec intelligent.

–       Ah cool.

–       Mais que t’avais un cœur de crocodile.

–       Oh… c’est moins cool ça.

–       Pour lui c’est un compliment.

–       Et pour toi ?

Il a hésité, et puis il a répondu :

–       Disons que je suis contant d’être ton pote et pas ton pire ennemi.

Non pour lui ça n’en n’était pas un. Plus tard j’ai fini par lui demander s’il le pensait aussi, il ne m’a pas répondu, ça m’a mis mal à l’aise. Ce n’était presque rien, une virgule, un espace minuscule mais j’ai senti qu’à partir de ce jour il y eu comme une distance entre lui et moi, comme s’il se faisait un écran de protection à mon endroit. Ca m’a travaillé la tête pendant bien quinze jours et puis Usman est revenu à Paris et j’ai eu une tonne d’autres trucs à penser. Melvine ? On l’a croisé un jour, il n’a pas seulement changé de trottoir, il s’est enfui en courant. Qu’est-ce qu’avait pu lui dire Tonton, pas la moindre idée, tout ce que je sais c’est qu’un jour, comme l’avait prédit l’oncle, il était devant notre appartement avec sa tête de cimetière et ses yeux de dingue. Je n’avais pas la moindre idée de combien il allait nous soutirer, ni même si lui aussi réclamerait sa part, j’ai été un peu surpris parce qu’il nous a demandé en guise de paiement.

–       Il veut qu’on fasse de quoi ? S’est écrié un peu plus tard Driss.

–       Qu’on garde ses mômes pendant un weekend.

–       Mais il est pété lui on est pas des nounous !

–       Je suis pas certain qu’on ait le choix tu vois.

Même quand il te demandais ça t’avais l’impression qu’il allait te déchirer en deux et y prendre plaisir, j’ai pas cherché, j’ai accepté. Ce que j’ignorais c’est que les trois mômes avaient entre huit mois et trois ans, je ne sais pas ce qu’il cherchait à faire en confiant des mômes aussi jeunes à des mecs comme nous mais ce qui est sûr c’est qu’on avait sérieux intérêt à assurer. Ce que j’ignorais également, c’est que mon pote était terrifié par les bébés. Et crois moi il y a de quoi.

 

Quand tu vois sa tête t’imagines pas qu’un mec comme ça puisse avoir femme et enfant, plutôt qu’il les mange. Il vivait à Paris dans le XVIII, près de Marx Dormoy, il m’avait juste expliqué que le père de sa femme était tombé malade et qu’ils devaient d’urgence se rendre au Maroc. Elle s’était la petite beurette effacée et mignonne comme un bonbon, encore un truc que t’avais du mal à imaginer en le regardant, qu’il puisse attirer les jolies filles. Elle ne nous a pas posé de questions sur qui on était ou comment on connaissait son mari, seulement expliqué quoi faire, où était les biberons d’avance et les pots pour bébé, les couches, la crème pour les fesses du marmot si elles étaient irritées, etc. Et nous voilà tous les cinq avec la petite Samia, trois piges, Mounir, dix huit mois, et Amin qui se tortillait dans son couffin en attendant de se transformer en sirène pour le reste de l’après-midi. D’entrée la petite nous a calculé.

–       Vous, vous vous êtes jamais occupé de bébé, elle nous a balancé, ses parents partis.

–       Pourquoi tu dis ça, lui il a plein de frère et sœur, j’ai répondu en essayant d’avoir l’air le plus enthousiaste du monde

Elle a soupesé mon pote du regard et puis elle a fait :

–       Bof.

–       Bon, tu veux faire quoi, tu veux jouer à quelque chose ?

Elle nous a toisé et puis elle a regardé son petit frère qui était en train de se carapater vers la cuisine.

–       Vous feriez mieux de vous occuper des deux autres, moi j’ai à faire.

Et sur ce, elle nous a tourné le dos et est parti dans sa chambre faire dieu sait quoi avec un air de pape en visite.

–       Pooo ! Comment elle t’a tué frère ! S’est écrié Driss en rigolant.

–       Comment elle nous a tués, j’ai précisé, je te rappel que toi c’est bof.

Là dessus j’ai senti un truc rebondir sur ma cuisse, c’était l’autre qui me balançait ses cubes dessus en poussant des petits cris de joies.

–       Pas beau ! Il a fait en terminant sa déclaration d’un bruit de ventouse fatiguée.

–       Mouais… je vais te dire un truc frère, on est dans la merde.

J’avais pas idée comment.

 

Déjà faut savoir qu’à tout âge, à partir du moment où ça a compris comment fonctionnait ses bras et ses jambes un gamin ça bouge. Tout le temps ! Tu poses l’un dans sa chaise que t’es en train de faire chauffer son petit pot, la petite se pointe, critique ta façon de faire, ouvre le frigo, grimpe carrément dedans pour attraper le berlingot de jus d’orange ouvert, gros comme elle, tu sautes pour la rattraper qu’elle foute pas le jus en l’air en plus, t’as une main qui tient le berlingot, une autre qui retient la môme et pendant ce temps le petit frère est en train d’escalader sa chaise que dans moins une seconde il va se fracasser. Tu hurles, ton pote arrive pile poil pour ramasser le gamin qui s’est vautré, sans même hurler et qui se carapate en rigolant. Tu prends l’un et l’autre, tu les remets à leur place, tu dis à la gamine que la prochaine faudra demander et pas se servir comme ça, elle t’envois rebondir en te disant que t’es pas son papa, t’essayes de faire bouffer le petit, il s’en colle la moitié un peu partout sauf dans la bouche, fait des bulles avec son pot poulet carotte et je passe vingt minutes et toutes les ruses qui me traversent la tête pour éviter qui me colle le tout dans la figure. Sans compter l’autre dans son couffin qui hurle comme une alarme depuis que ton pote a arrêté de faire areuh areuh et coucou qui est là avec lui. La petite qui réclame un steak haché purée avec un œuf, alors qu’il n’y pas de purée ni d’œuf, et quand tu lui expliques te dis d’aller faire les courses. Ton pote y va parce que sinon tu sais que tu lui feras rien bouffer tellement elle est butée qu’on dirait un CRS, et évidemment quand tout est prêt, la princesse n’en veut plus et passe une heure à table pour finalement n’avaler qu’un peu de steak, une cuillère de purée le tout en évitant soigneusement de toucher au jaune d’œuf parce qu’il y a une tâche orange dedans. Et comme en plus ton pote panique à l’idée de prendre un môme dans les bras et manque de tourner de l’œil quand il ouvre une couche, c’est toi qui te paye l’usine à merde. Parce que c’est ça des mômes de cet âge, des usines à merde ambulantes. La petite encore, elle allait aux toilettes elle-même, mais fallait venir l’essuyer ! Quand aux deux autres, oublie. J’avais jamais fait ça moi, changer une couche. La première fois t’as l’impression de déminer un truc, tu ouvres n’importe comment, tu t’en fous plein les doigts, le môme se barbouille dedans, t’as envie de vomir et quand t’as enfin réussi à lui retirer sans tout saloper, que tu vas pour lui en enfiler une autre, tu vois sa petite bite se dresser et avant que t’es dit ouf il te pisse dans bouche ! La première fois j’ai eu envie de le tuer, la seconde je l’avais prit dans mes bras et la couche était mal mise, hop mon sweat préféré niqué à la pisse de bébé, la troisième j’ai évité de peu de me le reprendre dans la figure mais on n’a pas évité le dessus de lit des parents, la quatrième j’ai piqué un masque de Mickey à la petite et je l’ai changé avec. Il a commencé par me regarder comme un genre de trésor inédit avant de glousser de joie et de se mettre à babiller et à rigoler, c’était apparemment le truc le plus marrant et inventif qu’il ai jamais vu. L’ennui c’est qu’après ça, dès que j’enlevais le masque il piquait une crise. Impossible de le faire dormir, à brailler en boucle… sauf si je remettais mon masque…. Samia nous a fait jouer à la dinette et puis au docteur avec son frère comme cobaye, elle m’a montré également comment on faisait avec une couche, indiqué la bonne température des biberons et des pots, une vraie petite bonne femme au foyer. Et ça c’était que le premier jour ! On est tombé rincé… entre neuf heures du soir et deux heures du matin, après quoi Amin est rentré en mode alarme. Bon tu le changes, tu lui donne son bibe, tu le dorlotes avec ton masque et quand tu crois qu’il dort, que le machin va pas repéter un scandale, à peine t’as posé un cul sur le canapé qu’il remet ça. Et comme ça jusqu’à quatre heures du matin par intervalle réguliers de dix minutes. Là-dessus la petite Samia se lève, et comme si les pleurs de son frère l’encourageaient, Amin s’y colle aussi. Je peux te dire que cette nuit là, le Melvine on aurait pas été fâché que Tonton le désosse. Finalement je me suis retrouvé à raconter une histoire à Samia, Amin dans les bras et mon masque sur la face pendant que Driss faisait faire des tours de poussette à Mounir. C’était la petite qui nous avait dit que ça le faisait dormir. Ce qu’elle n’avait pas dit c’est que si tu t’arrêtais il en remettait une couche. Trois heures de sommeil, et hop ils étaient tous sur le pont, remontés comme des pendules. Et la smala qui a reprit. Mounir qui veut recommencer ses exploits de la veille et manque de se vautrer, la petite qui boude devant ses céréales parce qu’il y a pas de miel dans cette formule, il n’y a que le plus petits qui a bien roté et a babillé un moment avant de roupiller une heure. Et puis c’est pas tout, faut nettoyer le chantier. La cuisine que tu retournes deux fois parce que t’essayes de faire manger trois gosses, le salon où les gosses ont amené tous leurs jouets tellement il y en a t’as l’impression qu’ils ont fêté Noël tous les jours depuis leur naissance, la chambre de la petite et de son frère, celle des parents avec la couverture constellée de pisse. Heureusement il y a un truc magique et universel en ce monde, la baguette magique pour hypnotiser grands et petits, le vide-crâne multi usage : la télé. Tu colles deux mômes devant Gulli, t’as une heure, une heure et demie de paix absolue. Après quoi faut au moins trouver un film pour la petite qui sera sans doute trois fois le même pour le reste de la journée. C’est pas compliqué un môme tout ce qu’il veut c’est rester le plus longtemps possible avec ses amis de dedans l’écran. C’est presque comme si tu l’emmenais dans le plus génial parc d’attraction de la terre et que tu l’y laissais pour qu’il fasse éternellement la même chose. C’est pour ça que ça marche aussi bien les séries et les films de super héros avec les adultes, ça titille leur côté marmot qui veut regarder 250 fois le Roi Lion en boucle. Mais bien sûr on pouvait pas rester enfermé comme des cons. Rester à la maison avec trois mômes de cet âge c’est comme de jouer avec des grenades à main sur un baril de poudre si tu le fais pas pour eux tu le fais au moins pour toi de peur d’imploser. Mais quand même, ça peut pas être aussi simple. Sortir avec un môme de huit mois, un autre d’un an et demi et la troisième avec ses exigences… c’est une vraie expédition. La petite m’a fait retourner son placard deux fois et s’est changé trois fois avant de trouver the tenue que miss Monde voulait porter pour aller au square. Après quoi évidemment il a fallu habiller les deux autres, mais en fait non parce qu’Amin a trouvé le moyen de faire dans sa couche, alors hop tu le change, tu le rhabille, et au moment de partir c’est Mounir qui s’y met, rebelote, et puis il y a aussi les jouets, essayer de faire comprendre à Samia qu’il va falloir faire une sélection parmi ses poupées et que non on ne peut pas emporter la maison de Barbie, résultat elle te tape un scandale à rameuter tout l’immeuble alors que l’un est déjà dans son landau et l’autre dans sa poussette, et tu passes dix minutes à négocier en ayant l’impression d’avoir à faire à Pablo Escobar tellement elle t’enfumes. Tu finis par décoller environs une demi-heure après le premier faux départ. Mais comme t’es dans un putain de grand ensemble, faut que t’attendes que l’ascenseur soit libre parce que tu rentres pas dedans avec un landau, une môme, deux adultes et une poussette si t’as plus d’une personne de plus dans la cabine, et une fois ça, faut sortir de l’immeuble avec personne pour t’ouvrir la porte, bref la moindre manœuvre te prends entre cinq et dix minutes parce qu’un ahuri d’architecte a eu l’idée de mettre un escalier après le hall, et deux portes à la con qui se referment toute seule. Putain, en vingt quatre heures j’étais à la fois devenu féministe et bien déterminé à ne jamais de ma vie avoir de môme. Je pensais à toutes les mères de famille qui se tapaient ce genre de sport tous les jours, certaine sans l’aide du moindre mec et à tous les mecs qui trouvaient déjà que de se lever le matin pour le taf c’était dur ou qui pleurnichaient leur mère parce qu’il fallait faire le ménage, moi et Driss y compris. Je pensais à tous ces couillons qui se croyaient forts parce qu’ils avaient des muscles, un flingue ou les deux et qui auraient été incapables de gérer ces trois là au quotidien. A tous ces tocards qu’on voyait dans le poste avec leurs belles dents, leurs costards d’important, leurs airs d’expert en tout qui expliquaient au monde ce qui était bien ou non pour nous, les philosophes mes doigts, les spécialistes, les journalistes et par-dessus tout la crème de la suffisance, les hommes politiques… Quelle tête y ferait avec de la pisse de bébé dans la bouche, pour négocier la poupée ou le goûter à la petite Samia sans 49,3 ni gros discours d’enflé ?

–       Je vais te dire gros, les vrai héros de cette planète c’est les parents, et le chef des héros c’est nos daronnes, j’ai dit à Driss alors qu’on était enfin assis au square, maté par toutes les mères de famille, alors que les schtroumpfs se pougnaient la face pour un ballon, une petite voiture, la première place sur le toboggan.

–       T’as trop raison frère, plus jamais j’oublierais la fête des mères ! M’a confirmé mon pote.

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