Ma petite entreprise 5.

Comment te décrire le personnage rien que la première fois où on l’a rencontré, le genre d’impression qu’il fait direct ? Un bulldog, un british bulldog d’un mètre quatre vingt dix et de cent quarante kilos, tatoué de partout. Crâne ras, une tête de mort sur la nuque, un Jean Gabin hyper réaliste sur la poitrine, un koï dans le style japonais qui lui prenait tout le coude et une partie de l’autre bras, une autre tête de mort sur l’épaule, un dragon sur le mollet qui s’enroulait pour lui mordre le genoux, le tout en short boxer et tablier de cuisine, un téléphone dans une main, un Glock 17 dans l’autre. Tu vois ? Ah et s’il avait Gabin et pas un acteur anglais sur le cœur c’est parce qu’il était français immigré à Londres, français de chez français comme on allait vite le découvrir. Et il n’était pas seulement agent pour des DJ, il était également restaurateur, cuisinier, apparemment copain avec des gars de Scotland Yard, du RAID et des SAS vu qu’il avait les écussons des trois au dessus de son bar, et donc trafiquant de drogue. Enfin… je crois pas qu’il aurait vu ça comme ça, lui il disait plutôt qu’il arrangeait les gens. Et il arrangeait beaucoup de monde en pas mal de truc. Les flics qui mangeaient à l’œil, les poulettes de boite de nuit qui allaient sucer untel contre une entrée gratos à un concert, ou deux g de bonne dope, les DJ donc, qu’il arrosait également en dope, les organisateurs de soirée, les agents de musicos… Plus sa conso perso parce que question C. c’était un vrai aspirateur. Débarquer dans un restaurant où un mec à moitié à poil et armé engueule son téléphone, c’est pas forcément la meilleure approche quand t’as pour deux kilos de dope dans ton sac à dos et que c’est ta première rencontre. Il gueulait dans un anglais gaulois à t’écorcher les tympans de Shakespeare. Mais l’autre de l’autre côté devait très bien comprendre parce que je l’entendais répéter, yes, yes, sorry, please, et des trucs du genre. Puis il a interrompu brutalement la conversation en plaquant sa grosse pogne sur le micro et il nous a beuglé.

–       Vat you vant !? It’s close !

–       Euh on vient pour la livraison, je lui ai répondu en français.

–       Quelle livraison ?… ah ouais, posez ça là ! Il nous a fait en nous montrant une table dans le fond de la pièce.

On s’est regardé avec Driss, il croyait qu’on livrait des bières ou quoi ?

–       Euh c’est-à-dire que si quelqu’un rentre…

–       Bah quoi ? Posez ça là et attendez ! Ils ont peur d’attendre les p’tits loups ?

–       Euh… non, non…

On s’est assis pendant qu’il terminait son engueulade, son pétard toujours à la main. Après quoi il a balancé le téléphone sur le bar, et toujours avec son flingue qu’on lâchait pas des yeux, il nous a demandé ce qu’on voulait boire.

–       Euh c’est-à-dire on avait pas prévu de rester, voyez…

–       Hein ? Ah pas d’histoire les p’tit gars, moi je fais pas affaire avec des pélos que je connais pas. Alors, vous buvez quoi ?

On a prit chacun une bière, il s’est assis avec nous avec un pastis qu’il remué devant son nez de pékinois tout en posant son pétard sur la table.

–       Je le fais importer de Marseille, ces cons d’anglishe adorent ! Vous saviez que Paul Ricard il était lié à la mafia corse ?

–       Euh non…

–       C’est connu pourtant, et la mafia corse c’est quoi ?

On a échangé un coup d’œil avec Driss, où il voulait en venir ?

–       Euh… je sais pas.

–       La French bien sûr !

–       La French ?

–       La French Connection quoi d’autre ! Putain vous avez quel âge bordel ?

–       Euh je vais sur mes dix-neuf ans j’ai dit.

–       Et moi sur mes vingt et un, a répondu mon pote.

–       Vous fatiguez pas les gars, je vois bien que vous êtes des mômes, mais putain vous avez jamais entendu parlé de la French Connection ?

–       C’est pas un film ? J’ai demandé timidement parce que ça me disait bien un truc mais je voyais pas quoi à part, va savoir pourquoi, un acteur avec un petit chapeau.

Il a prit un air offusqué.

–       Un film ! Mais non c’est pas un film putain ! C’est un putain de trafic que les marseillais et les corses ont mit en place avec les Etats-Unis dans les années 70. La loi de 70, l’article L670, vont pas en plus me dire qu’ils connaissent pas ! Si ?

Oh que si et que trop.

–       Bah si quand même… j’ai répondu platement.

–       Bah la loi de 70 c’est à cause de la French, et l’argent de la French où qu’il allait ? Dans les poches des marseillais, des corses et de leur copain dans la politique. Alors les ricains se sont énervés, qu’on faisait rien contre le trafic, et paf le chien, la loi de 70.

–       Ah ouais d’accord… a fait Driss aussi ahuri que moi. On était venu livrer de la came et on nous faisait un cours d’histoire.

–       Tout est dans tout, a conclu Nono en regardant son verre d’un air rêveur, puis de l’avaler d’une traite. Bon vous êtes d’où les p’tits loups ?

–       Montigny le Bretonneux.

–       C’est où ça ?

–       Pas loin de Trappe, dans la banlieue parisienne.

–       Ah putain ! Il a grimacé sans qu’on sache si c’était contre nous ou contre notre bled qu’il en avait. Bon montrez moi la marchandise.

Dans la vie il y a ceux qui creuse et ceux qui tiennent le flingue, j’ai pas besoin de te faire la leçon non ? J’ai ouvert mon sac, ça sentait pas la rose rapport à ce que tu sais, il a encore fait la grimace.

–       Pourquoi ça sent la merde ? Il a grogné en regardant les bonbonnes qu’on avait quand même rincé avant de livrer.

–       Parce qu’on en a chié pour l’amener, j’ai répondu spontanément.

Il m’a fixé une demie seconde avant d’éclater de rire. J’ai rit, Driss a rit, c’était très con comme blague mais on était bien tendu quand même avec ce gun, et ça nous a fait du bien.

–       Euh pardon… dites, le pooshka c’est obligatoire ? A demandé Driss.

L’autre a ricané.

–       Pourquoi t’as peur ? T’inquiètes c’est pas pour vous, il est vide. Le pub d’à côté s’est fait braquer cette nuit par des capuches, je vais pas me laisser emmerder. J’ai dis à cet empaffer de Norrington que s’il renvoyait un de ces gus dans le secteur y repartirait avec les genoux pété. Putain l’enculé il en chiait dans son benne dis donc, vous l’avez entendu hein ?

–       Ah euh… c’était un des voleurs au téléphone ?

–       Non, leur boss, un écossais qui tient tout le quartier jusqu’à Stratford.

Il aurait pu nous indiquer l’adresse pour trouver le cul du diable ça aurait été la même, première fois que Driss et moi on allait à Londres, sans le taxi qui nous avait amené ici on aurait été raide paumé.

–       Bon, faut que je la goûte d’abord, ils sont okay ?

–       Normal.

Il est allé chercher un couteau à viande dans un des buffets, a percé un des ballons, en a prit sur le bout de son couteau et direct dans le pif. Il est devenu tout blanc, et puis il a eu une expression bizarre comme s’il allait se transformer en Hulk ou je sais pas quoi avant de coup sur coup, dégueuler par terre, et d’éclater de rire comme un dément du vomi plein les lèvres.

–       C’est de la boooooonne ! Putain les gars vous en avez beaucoup de la comme ça ? Il a fait en s’essuyant avec son bras.

–       Ca se peut, j’ai dit…. Mais euh ça va ?

–       Hein ? ouais, c’est rien c’est signe que c’est de la bombe, vous et moi on va faire des affaires oh oui !

Il a prit le sac et il parti dans la cuisine avec le flingue avant de revenir avec un autre sac.

–       Voilà, ça c’est pour vous, comme convenu.

J’avais trop envie de voir tout ce fric. Ca faisait combien en volume 90000 euros ?  J’ai ouvert, il y avait deux gros sacs de pilules de toutes les couleurs et trois pauvres liasses de billets de deux cent. J’avais peut-être jamais vu 90000 euros de ma vie mais à vue de nez il n’y avait pas le compte. C’était quoi ces conneries ?

–       Euh… on a un problème là.

–       Mais non on a pas de problème, c’est comme ça que c’était convenu avec le négro non ?

–       Le négro ? A tiqué mon pote.

–       Ouais bon, ton frère de couleur quoi, Claude, c’était ce qui était convenu, la moitié en cash, le reste en taz.

–       Tu veux me faire croire qu’il y en a pour quarante cinq mille euros de taz là dedans ?

–       Si tu les vends à 10, y’a même un peu plus.

Putain de merde, j’ai pensé, les six pourcent de Claude, plus les quarante cinq d’Usman, et maintenant ça ! C’était pas gagner du blé facile qu’on était en train de faire, c’était se faire enculer facile ! Deux vrais garage à bite et tous ces messieurs qui trempaient leur biscuit l’un après l’autre. Techniquement on gagnait 47500 là-dedans soit un peu plus de vingt-trois mille par tête. Si je voulais sortir mes parents de la merde j’étais loin du compte. Et ce gros con voulait qu’on fasse d’autre affaire ? Mais dans tes putains de rêve ouais ! J’étais aussi furieux que Driss mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Qu’on teste voir s’il y avait une balle ou non dans le flingue ? Qu’on se le tabasse à deux jusqu’à ce qu’il crache ? Rien que lui dans son slip il faisait presque nos poids réunis. Non, on était de la baise et bien profond. On se retrouvait avec tous ces taz dont je savais pas quoi foutre, et on était bon tout juste pour payer nos associés. Comme quoi, quelque soit le secteur d’activité, quand tu montes ton entreprise, faut pas espérer gagner ta vie avant un moment !

 

 

–      Start-up  –

 

–      Full Metal Jacket !

–      Apocalypse Now.

–      Mais non ! Platoon évidemment !

–      Quoi ? Mais Platoon c’est une farce pour pré pubère, une fable de gamin. Platoon c’est le cinéma vérité sauce Hollywood bidasse, des clichés de hippy. Platoon c’est quoi, le gentil sergent fumeur de pétard contre le méchant sergent alcoolo et Frankenstein. C’était ça le Vietnam ? T’es sûr !?

–      N’importe quoi ! Platoon c’est la guerre raconté par un homme qui l’a fait, c’est la fin de l’innocence d’un pays et d’un futur réalisateur. Platoon c’est l’échec de l’Amérique conservatrice et guerrière dans la douleur d’un conflit fraternel, Platoon c’est la guerre civile qui se prolonge dans les rizières. Alors que c’est quoi Apocalypse Now, une opérette, et FMJ une allégorie sur la guerre en général et les guerres modernes en particuliers

–       Quoi ? Mais alors vraiment n’importawak hein ! Full Metal Jacket c’est le point de vue unique et inégalé d’un génie sur l’aliénation, et l’endoctrinement, sur un conflit qui s’est plus déroulé dans les villes et autour que dans la jungle alors que Platoon et Apocalypse trouvent la jungle jolie. Full Metal Jacket c’est un chef d’œuvre autour d’une jeunesse perdue, née pour tuer et mourir le restant de leur vie.

Nous sommes installés dans un grand salon couvert au sol d’un immense tapis iranien. Il y a un long canapé d’occase devant nous, des coussins indiens par terre, le carré blanc d’un rétroprojecteur sur le mur en face, des plantes grasses un peu partout. Ca sent la bière tiède, les friands à la viande, l’herbe et le shit, le gâteau au chocolat et le pastis. La moyenne a entre vingt cinq ans et la trentaine passée, ce soir on a assisté à un festival John Cassavetes, la semaine prochaine c’est « la guerre au cinéma » et trois experts sont en train de se pourrir pour savoir quel film sera le clou de la soirée.

–      Je dois reconnaitre que ton point de vue est intéressant Gilles, mais ce que dit Mathieu n’est pas faux, cela dit, moi je suis comme Benoit, j’adore Apocalypse Now !

Miss je suis d’accord avec tout le monde c’est la maitresse de maison, Sandrine, la bobo chimiquement pure avec son mec Bruno, grand gus barbu genre artiste avec du bide qui dans la vraie vie n’est pas un futur réalisateur de film, ni organisateur de festival autre qu’intime mais animateur auprès d’une association pour la jeunesse des quartiers. Elle, elle est graphiste dans une grande agence lyonnaise. Tous, eux deux et quasiment tout ceux qui sont présent ce soir en croque. Taz, shit, herbe, coke, acide, MD, kétamine, champi, tout ce que tu veux. Passer une soirée chez eux c’est comme de faire un séjour à Amsterdam à deux pas de la place des Terreaux. Et c’est moi et Driss qui fournissons les cachets rigolos. La dope c’est comme n’importe quel autre marché, il y a une clientèle spécifique à chaque produit et il y a des produits transversaux qui plaisent à tout le monde comme le cannabis ou les taz. Et t’oublies cette vieille légende de prohibitionniste de l’escalade, c’est pas parce que tu consommes l’un que tu vas consommer de l’héro plus tard ou du cristal méth. Les gens sont cons mais sont pas fous. Celui qui m’a amené dans la bande c’est le fan de Coppola, Benoit. Artiste peintre à ses heures, glandeur qualifié le reste du temps. Enfin, quand je dis artiste peintre, disons qu’il fait parti du demi-million de mecs que j’ai pu croiser un jour qui se prennent pour un artiste. Musicos, peintre, écrivain, je peux pas les encaisser tous ces gus, c’est des putains de parasites qui polluent tout. Avec eux la littérature ça devient une farce hype pour bobo alcoolisé, Bukowski mes doigts, Picasso passe pour un amateur qui a eu de la chance, Jim Morrison se retourne sept fois par jour dans sa tombe pendant que des tocards narcissiques se la raconte poète rock parce qu’ils ont une belle gueule et les gonzesses qui miaulent autour. Mais Benoit c’est différent, il est gentil, il est brave, il parle aux clochards dans la rue en faisant le mec qui comprend, et surtout il est pratique. Je l’ai rencontré un jour à un concert du Peuple de l’Herbe, de la trip hop bien planante comme j’aime des fois, on a sympathisé. Je l’ai revu plus tard par hasard au ski avec mes reups, il était avec quelques autres de cette bande, c’est comme ça qu’on est devenu pote.

–      Messieurs, je suis désolé, mais vous vous gourez tous, il existe quatre grands films définitifs sur la guerre, tous nettement supérieur à Platoon autant qu’au film de Kubrick en terme de message, que de découpage ou de qualité du cadre, et ceci bien qu’aucun d’entres eux ne relate le Vietnam tout en n’en parlant mieux que tous vos films, vu que deux d’entres eux ont été produit pendant la guerre et un juste après.

L’encyclopédie vivante c’est Alain, le plus âgé de la bande. La quarantaine shiteuse, fringué comme s’il avait vingt piges avec un goût prononcé pour les teeshirts cools et funs, commercial chez Apple mais acteur et réalisateur frustré. Question cinéma il sait tout sur tout et passe pour le prophète du bon goût auprès des autres. Là par exemple, tu peux être sûr que leur prochain festival il y aura au moins un des quatre films qu’il va citer. Il a fait de la figuration, rencontré Olivier Marshal et Claire Denis mais la vérité c’est qu’il a le charisme d’une moule même s’il fait beaucoup d’effort pour charmer tout le monde. Quand à ses talents de réalisateur, à ce que j’ai pu voir d’un film qu’il a autoproduit et diffusé sur Youtube, disons qu’il est plus doué pour citer Scorcese que pour apprendre des trucs de ses films. C’est pas que c’est mauvais comme cochon que ça fait très amateur, pire, amateur qui essaye de faire cinéma vérité… Faudra dire un jour à ces mecs que pour que ça ai l’air improvisé faut que ça soit vachement préparé.

–       Et c’est lesquels ? s’empressa de demander la très civile Sandrine.

–       Johnny Got His Gun, Catch 22, Croix de fer et surtout Requiem pour un Massacre.

Immédiatement les plus snobs de la bande se mettent à bramer au sujet de Johnny Got His Gun que c’est un chef d’œuvre absolu, un must, un indispensable mais que si on programmait ça la prochaine fois ça allait plomber la soirée.

–       Moi je prends le risque, déclare témérairement Bruno.

Avec Driss on se regarde sans rien dire mais on en pense pas moins. Putain qu’on se fait chier ! Je comprends pourquoi ils gobent autant, ils doivent tellement s’emmerder avec eux-mêmes déjà…

–       Alors, si je puis me permettre, quitte a vraiment oser pourrir la soirée, y’a mieux encore, Requiem pour Massacre.

–       C’est pas un film russe ? Demande un des snobs.

J’écoute pas la réponse parce que Sandrine me fait signe de la suivre à l’écart. On se retrouve dans leur chambre à coucher. Le lit est défait, il y a des fringues entassées par terre, elle tient une enveloppe qu’elle me tend, c’est plein de billets de vingt et de cinquante là-dedans. Je regarde le numéro inscrit dessus, 27. Je ne compte pas, je sais que je peux lui faire confiance, c’est une vraie bonne petite femme au foyer qui compte chaque sou et qui est l’honnêteté même. 27 pour deux mille sept cent euros, la recette de la semaine. Je lui sors un pochon de cachets de toutes les couleurs et de toutes les formes. Des petites grenades couleur fraise, des soleils jaunes ou verts, des étoiles roses, on dirait des bombecs mais d’après ce que je sais question voyage spatial c’est pas du sucre. C’est ma vendeuse, elle touche en fonction de ce qu’elle vend. Par exemple, elle en vend pour 3000 euros, c’est-à-dire trois cent à dix euros ou cent à trente, elle en garde trois cent pour elle, en nature. Elle les gobe, les vends, ça la regarde. Faut comprendre, ni moi ni Driss on a des ambitions de dealer. Vendre par chez nous déjà, même pas en rêve, et se fader des clients qui vienne nous baver sur les pompes pour en avoir, très peu pour nous. Perso, je sais même pas comment font les dealers de rue pour nous supporter. Alors ouais, je sais, on est que de la monnaie pour eux, et ça aide à relativiser je suppose, mais quand même… Toute la journée à voir défiler les camés essayer de se la jouer à la cool, ou de faire le furtif genre je prend mais c’est pas pour moi, ou autre chose, vu que le numéro s’arrête jamais, moi ça me lasse rien que d’y penser. Et puis franchement, c’est cool une petit soirée comme ça à mater des films en bédavant, en faisant genre on est ensemble parce qu’on s’adore et pas parce qu’on est tous des défoncés, mais ni Driss ni moi on pourrait supporter ça tous les jours. Alors j’ai mit au point ce système, l’uberisation du deal. Je fournis gratos, t’avance pas de blé, tu vends si tu veux, si tu consommes tu achètes. Comme ça si les poulets s’intéressent, moi je fais que fournir, c’est par amitié, je ne vends pas. Ni dans les soirées, ni au détail, d’ailleurs à part ceux qu’on a choisi, personne ne sait ce qu’on fabrique. Ils sont quatre, deux à Lyon, un à Chambéry, un autre à Saint Etienne. Et pour pas que ça leur monte à la tête, je limite les quantités  à vendre. Ca met plus temps pour écouler la marchandise de Nono mais c’est plus sûr. Le risque c’est qu’ils se mettent à déconner, à cesser d’être discret, à faire les kékés avec leur blé, ou pire à pas nous rendre notre blé. Alors on les a choisi en fonction de leur statut social. Des petits bourgeois bien intégrés qui ont plus à perdre qu’à gagner à se faire coxer par les flics ou nous embrouiller. Du coup, eux aussi vendent en discretos, a des amis triés sur le volet. Ca fait deux mois que ça dure et on est déjà rentré dans nos frais, bientôt les cachets à Nono auront tous disparus. On sera bientôt à la tête de cinquante mille euros chacun, et c’est bien le problème.

 

Physiquement, cinquante mille boules en billet de cinq cent, ça tient dans un livre, ça fait tout juste marque page. Ca se planque facile quoi. Mais si tu peux pas les dépenser, à part collectionner les marques pages, je vois pas l’usage. Surtout qu’il nous restait six kilos à écouler et que jusqu’ici on avait perdu du fric. On n’avait pas coupé notre came, aux autres de s’en charger, aux autres de faire encore plus de bénéfices, sans compter le pourcentage de chacun. Sans compter le business qu’Usman voulait monter avec nous.

–       VOUS GENIAL !

–       Mais gueule pas comme ça !

–       Vous génial, vous pas savoir, moi avoir plein projet pour vous !

Assis dans un pub à Panam devant des mousses.

–       Des projets ? De quoi tu parles ? A grogné Driss.

Il l’avait encore un peu mauvaise autant à cause de ce qui s’était passé dans l’écurie que sur le pourcentage que nous avait soutiré Usman, et là, vu qu’en plus on avait été payé à moitié en dragée, le seul qui avait de la fraiche dans ses fouilles c’était notre copain.

–       Moi oncle avoir champs de pavot, beaucoup, mais lui pas distribuer, lui vendre à seigneur. Seigneur mal payer oncle, lui dire assez, dire vouloir faire distribution lui-même.

Je ne sais pas si j’étais déjà dans mon futur rôle de business man de la dope ou simplement pratique et curieux mais je lui ai demandé :

–       Mais il a un chimiste ? Des labos ?

–       Oui moi avoir cousin faire chimie mais pas labo, petit argent, si lui distribuer ici, labo, grand.

–       Et alors ? Où est le rapport avec nous ? A demandé Driss toujours de mauvais poil.

–       Toi pas comprendre ? Vous aider moi, moi donner 30% à vous.

–       T’aider ? mais comment ça t’aider ?

Voilà comment il voyait les choses, nous avions les bonnes connections, il avait accès à un produit, on chargerait les chevaux du transport, et à nous la belle vie. Simple.

–       Comment ça les chevaux ? A fait Driss en grinçant des dents.

Il n’était pas né celui qui réussirait à lui faire faire une nouvelle coloscopie à un autre cheval ni à aucun autre mammifères de cette planète.

–       Oui pas toujours prendre Karthoum sinon peut-être problème…

Tu m’étonnes, rien que ce foutu cheval était un problème en soi et franchement j’étais assez soulagé à l’idée qu’on fasse appel à d’autre canasson. Mais Driss avait des soucis avec cette nouvelle idée. D’ailleurs il avait des soucis avec toute notre affaire. Ce n’était pas seulement pour le coup du cheval qu’il ne me parlait plus depuis une semaine. Sa conscience le travaillait, sa conscience de fumeur de ganja autant que de bon musulman.

–       C’est mal ce qu’on fait Seb, c’est haram, je suis pas un trafiquant, t’en es pas un non plus, la coke c’est de la merde frère, tous ces mecs avec leurs pilules, leur poudre, ils sont malsains frère ! Tu l’as vu l’autre avec son pooshka ! C’est des cinglés les mecs qui tapent là-dedans.

–       Et alors, tu veux faire quoi ? Tu veux qu’on balance tout aux chiottes peut-être ? Si c’est ça tu peux rêver gros.

–       Mais tu veux faire quoi à la fin, tu veux tout vendre !? Tu veux te lancer dans le deal ?

–       Evidemment que je veux tout vendre, c’était bien l’idée non ? Et puis je te rappel que mes reups ils sont mal là. Ma daronne elle sait encore rien, mais si elle sait ça va être sévère à la maison. J’ai pas envie que ça arrive.

–       Ah ouais ? Mais tu vas faire comment pour expliquer d’où vient le fric ? On peut même pas le dépenser sans que ça se remarque !

–       Franchement je sais pas encore et je m’en branle si tu veux tout savoir, quand j’aurais épongé ses conneries crois moi qu’il posera pas de question, et s’il en pose et bin je lui dirais parce que j’en ai rien à foutre, c’est mon daron pas les poulets.

–       Ouais bin moi pas tu vois, et si mon père me voit avec tout ce blé, non seulement il va le prendre pour le jeter à la poubelle mais il me foutra dehors.

On était allé au Mc Do après le départ d’Usman, il repartait pour Londres, ça faisait une semaine qu’on s’était pas vu et qu’il ne répondait pas à mes SMS. Comme c’était une première entre nous j’étais un peu inquiet mais en toute franchise la situation de ma famille me faisait un peu plus chier. Il n’y avait pas que ça qui me faisait chier. De me retrouver coincé avec cette coke qui me gonflait aussi. Moi non plus je n’étais pas sûr que j’avais envie de me fader des dingues comme Nono ou l’autre mariole de Claude. J’étais pas sûr non plus que j’avais envie que Samir me téléphone chez moi, alors que j’étais à table avec mes reups, pour me demander si on pouvait se voir. Non, j’étais même en train de me dire que tout ça était une fausse bonne idée et que le pire était peut-être à venir. J’avais encore en tête notre expédition dans les écuries, sans l’aide d’Usman on serait peut-être mort ou en taule à l’heure qu’il est. Je me sentais branleur pour tout vous expliquer. Et c’était tant mieux, si vous voulez tout savoir. Messieurs dames je sais qu’on vit à l’heure du succès à tout prix, de la gloire, de la réussite au bac et que si t’es un bon employé t’auras droit à la cocarde. Je sais bien que de l’école au boulot il faut que je sois le meilleur et que je ne me plante jamais, et même je sais que parce que j’ai dix-huit piges je suis censé croire ces conneries, mieux que ça, être la victime consentante de cette époque de course en sac. Mais non. Je marche pas dans votre combine de gagneur. Dans la vie on apprend rien de la réussite, rien.  C’est bien, c’est cool, c’est confortable, ça fait du bien à l’égo de se dire qu’on a tout bien réussi ses exams et qu’on est un bon petit chômeur qui n’attend qu’une opportunité pour devenir millionnaire comme un Macron. Et il y a chaque année des centaines de milliers de mecs qui réussissent dans leur vie, dans leur métier et qui sont en plus, si ça se trouve, heureux que s’en est obscène. Mais tu sais quoi ? Tu sais ce qu’ils ont en commun tous ces gagneurs qui font tout bien dans les clous et se sont jamais planté ? Tous ces Macron justement ? Au moindre coup de vent ils s’enrhument. L’échec c’est le meilleur apprentissage qui soit, l’échec t’obliges à avancer au lieu de faire du sur place, l’échec te pousse à chercher des solutions qui sortent de la boite, et quand il se pointe après une réussite, t’es prêt, t’es pas submergé. Et tu sais comment j’ai capté ça ? La seconde fois où j’ai foiré mon bac. J’avais bossé pourtant cette année, appris par cœur, fait toutes mes leçons, comme l’école nous dit de faire, j’ai même fait des fiches putain ! Et je me suis pourtant pané encore plus fort que la première fois. Tu sais pourquoi ? Parce que la première fois j’avais certes rien glandé et le bédo avant la philo c’était pas ma meilleure idée, mais j’y étais allé les doigts dans le nez, détendu, sans en avoir rien à foutre de rien, je l’aurais ou pas c’était pas la question. C’est là où j’ai capté deux choses, la première c’est qu’il fallait que je fasse les trucs à mon rythme si je voulais réussir, la seconde que je devais pas avoir peur de l’échec parce que si j’en avais peur je me planterais deux fois plus fort. Et tu sais quoi, depuis j’en ai eu d’autant la preuve que tous les putains de premier de classe que j’ai croisé dans ma vie, bin aujourd’hui ils sont nulle part alors que j’ai mon blaze au journal officiel. J’ai pas utilisé la voie classique ni même la voie légale mais c’est le résultat qui compte justement ni le temps que ça prend, ni les moyens pour y parvenir. Du moins c’était ma philosophie, mais mon pote voyait pas ça comme ça. Les moyens comptaient plus que tout.

–       C’est pas propre ce boulot frère !

–       Hein ? Mais qu’est-ce que tu m’emmerdes avec ça ! Et les banquiers qui se gavent sur le dos de mes reups c’est propre ? Et les mecs qu’on fout à la rue parce que Môssieur Bernard Arnaud veut payer ses chemises cent boules moins chères et faire d’encore plus gros bénéfices bien gras ta mère, c’est propre ? Et les vieux à qui on refile une retraite de merde après leur avoir dit qui devrait bosser jusqu’à l’arthrose c’est propre ? Et pointer au chômage alors que t’as ton bac c’est propre !?

Il a haussé les épaules.

–       Un bac ça suffit pas.

–       Mais rien suffit jamais dans ce putain de pays, t’as fait les bonnes études mais pas dans la bonne école, t’es trop jeune ou t’es trop vieux, t’as fait les bonnes études dans la bonne école mais tu as la mauvaise couleur. Y’a toujours un blème et on te dit quand même de rester dans les putains de clous, pendant que les riches se font toujours un peu plus de gras. On est de la baise gros, de la baise, et toi tu me dis c’est pas propre !? Merde frère c’est cette vie qu’est pas propre, tout ce putain de système !

Et les gens qui se défoncent vous me direz ? Toutes ces pauvres âmes perdues que j’entrainais vers leur perte ? Jusqu’à preuve du contraire c’est des adultes, consentants et responsables, jusqu’à preuve du contraire c’est pas moi qui ai voté la loi de 70. Bah ouais gros, tu crois que ça avantage qui exactement cette loi ? Et sinon, pour ce qui s’agit de la jeunesse et de braver les interdits, tu penses que les enfants sont sages ? Driss était emmerdé par mon discours parce qu’il savait bien que j’avais raison. On n’était pas des voleurs, on ne braquait pas des banques, on foutait pas les gens à la rue pour s’en mettre plein les fouilles. On se contentait de remplir une demande, séparé par un interdit qui tenait de l’idéologie et de la morale dominante et pas de la raison. Alors qu’est-ce que je pouvais en avoir à foutre de son « c’est pas propre » ? Maintenant, j’avoue, si j’avais dû continuer seul, je crois pas que j’aurais duré, je crois pas que j’en serais arrivé là. Que je le veuille ou non, j’avais besoin de son soutien.

–       Ecoute mec, je t’obliges pas à me suivre, j’ai fini par dire, mais moi j’en ai marre de jouer dans une cour qui veut pas de moi, ras le bol de faire tout bien comme on me dit pour perdre mon temps. T’as vu mon bac ? Un an de perdu. Tout ça parce que j’ai voulu faire plaisir à mes reups, tout ça parce que la société dit que sans le bac t’es mal parti, dis moi, de l’avoir ça change quoi à la tienne de vie ?

–       Wallou.

–       Voilà, t’as compris. Mais je vais te dire, si t’avais pas été là, jamais j’aurais osé prendre cette C. Et si jamais t’arrêtes tout, bin je serais super emmerdé parce que ça me plait pas plus que toi de mettre les pieds dans ce monde là, mais dans la vie faut savoir jouer avec les cartes qu’on te donne, alors sans toi mec je vais sans doute me casser la gueule, c’est tout, mais moi j’ai plus le choix.

C’était pas du chantage affectif, je le pensais vraiment. Sans lui j’allais dans le mur parce qu’il avait toujours été ma conscience, mon poil à gratter et réciproquement, et d’ailleurs la preuve, sans cette conversation, ni lui ni moi on en serait où on en est rendu aujourd’hui.

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